‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 190 sur 199 · LA VIE DE BOBD · texte numérisé non relu

LA VIE DE BOBD

pour si peu. Le voilà dedans, comment? on u’en sait rien, il y est; il navigue dans les eaux d’un lac paisible. Voici de jolies criques vertes et do belles plages blanches; il n’y avait pas -d’entrée, il n’y a pas d’issue, et l’Osiris sort. Une fois dehors, nous prenons du bon temps. Le Commandant met l’équipage aux pièces, on envoie deux boulets ricocher sur la plaine liquide; à chaque bond, une fusée jaillit de l’abime et brille au soleil , c’est une colonnade de diamant qui sort sous un doigt de fer. Le lendemain, tir au fusil; hier c’était le sublime, aujourd'hui c’est le burlesque. Chaque matelot , plus accoutumé à manier la corde du loch, la chaîne des ancres, la brosse et l’éponge que la crosse des tromblons, vient à son tour s’aligner et viser. Il y en a qui visent à six mètres audessous du but, d’autres à cinq mètres au-dessus, d’autres à cinq mètres à droite, d’autres à cinq mètres à gauche; un n’est sûr de sa personne que derrière. Ceci est pure méchanceté; une bonne moitié de l’équipage atteint la cible. Après ces exercices guerriers, des exercices natatoires. Cette fois, ce sont les thons et les nautiles qui en font les frais; ceux-là tiennent pied à l’Osir/s; on les voit sautant tête et queue en l’air, tracer une ligne étincelante à côté du navire; ceux-ci se laissent ballotter dans leur berceau de cristal à la surface de la mer houleuse : on dirait de grosses bulles d’air parsemées çà et là.

MAHÏEILLE.

Nous avions pris à Malte une provision de Nouveaux Testaments; grande distribution aux matelots: ils les reçoivent avec plaisir. Nous on offrons à nos amis de traversée; vingt exemplaires de la Parole de Dieu se placent ainsi.

Dimanche, de bonne heure, nous voyons les côtes de Provence, les grandes montagnes de Toulon, les grands rochers de Marseille, Notrc-Dame-de-la- Garde assise sur son piédestal, le château d’If sur son rocher gris au milieu de l’azur de la rade, et la ville qui s’éparpille autour des eaux.

Nous quittons l’Osins, reconnaissants de l’accueil parfaitement aimable qu’on nous y a fait, et nous voici pour la seconde fois à l’état de pestiférés.

Le lazaret renferme une petite montagne couverte de lavande et de genêts en fleurs; le bâtiment ouvre sur la vue de mer par une immense galerie que soutiennent des colonnes. Derrière cette belle architecture, il y a des appartements un peu fanés et des tapisseries qui tombent en lambeaux; on a bien de la peine à obtenir du restaurateur, qui ne voit airiver ses pestiférés ordinaires que trois fois le mois, quelque apparence de déjeuner ou de diner; mais, le premier moment passé, tout s’arrange, la vie se régularise, chacun se crée son intérieur, et cet apprentissage de prison me donne presque goôt à la chose.

Manon et NvircUe, profondément dégoûtés de la

- Di.

LK I.AZ.VRËT.

vio aqiialiqiio, se sont, en arrivant, jetés sur l’herbe avec nue telle avidité, qu’il a fallu toute l'autorité, je dis peu, toute la puissance d’action de M. le commissaire de l’Osiris accompagné de ses dix matelots, pour les arracher à cette dégustation préliminaire.

On parfume nos lettres, on nous tend nos dépêches au bout d’une planchette; nos administrateurs nous tiennent dans les limites extérieures du cercle que trace leur grand bâton; nous avons chacun notre gardien : précaution bien nécessaire, puisque le lazaret ne contient d’autres hôtes que nous, et que nous sommes tous arrivés par le même vapeur.

Mercredi, mai 1848. — Douleur poignante! — La mort s’abat une seconde fois sur notre famille. Encore des larmes, encore des parents vénérés que l’épreuve déchire. Nous pleurons, notre deuil redouble; ces deux grands vides, là où il y avait tant de jeunesse et tant d'espoir, nous épouvantent.

Notre rentrée au pays est bien sombre.

Mettre la main sur sa bouche, et puis adorer et prier!

Jeud , 6 juitlil 1818. Valleyres. — Gratuité de mon Dieu, tu surpasses toute espérance. Nous voici dans le nid paternel. Tu nous as fait la grâce de retrouver nos bien-aimés parents de l'rance et de

VALLETRES.

Snissft. Au milieu des douleurs de la famille, des convulsions de la patrie, nos cœurs attristés ont pu s’ouvrir à des émotions de reconnaissance. Et maintenant, notre regard plonge sous les grands platanes, , il se baigne dans un jour vert et tout doré; j’entends les fontaines : leur voix chante toujours la môme chanson uniforme et charmante; la cloche sonne des heures de paix ; la Rêne coule sous les noyers, la fraîcheur en monte jusqu’à la tourelle perdue dans les feuilles; au travers des pommiers du verger, je vois les chalets de la montagne, blancs dans leurs clairières, entourés de sapins noirs. Les fumées du village montent lentement; là il y a de pauvres gens que j’aime, des malades, des vieillards, des enfants, — les jeunes, les bien portants, je n’y compte guère. — Derrière ces bois, dans la ville aux antiques tours, dans le château du moyen âge fièrement posé sur son coteau, des cœurs chauds et fidèles battent pour nous.

Hier, nous avons longtemps erré sous les chênes, c’était le soir; les derniers chars de foin revenaient au village; les orchis dans le fourré, les reines des prés le long du ruisseau donnaient tous leurs parfums; la lune, arquée, transparente, planait aux cieux; nous marchions lentement, au milieu de nos souvenirs, au sein de notre bonheur. Ah! j’aurais euibrassé les arbres et la belle pelouse que nous foulions.

VALLEVBES.

Seigneur, merci ! Seigneur, de ta part tout est amour! Seigneur, toi seul as de ces tendresses qui font déborder le cœur! Où que nous regardions, nous rencontrons tes bontés. Tu nous as comblés, mon Dieu, pendant ces huit mois; nous sommes à , toi : lise de nous. Seigneur, comme tu le voudras, mais use de nous !

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