‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 23 sur 199 · LE SINAI · texte numérisé non relu

LE SINAI

Au couvent, vendredi 24 mars 4848. — Mon Dieu, tu nous permets de contempler la montagne de ta sainteté; nous voici tout près du lieu où lu dictas (a loi , cette loi dont il ne passera ni un iota ni un Irait de lettre! — N’est-ce pas une grâce immense que de suivre ainsi une à une tes dispensations? D’abord la justice, après, l’amour 1 ta loi, inaccessible à l’bomme, ce joug qui le terrasse â tes pieds; et puis la grâce qui le relève, la nouvelle alliance qui l’unit à toi; le Sinaï, foudre et flamme! le Golgotha avec sa croix et cette parole sereine : Tout est accompli !

Ce matin le ciel était par places coupé de longues bandes de nuages pourpres, le Serbal frappé le premier des rayons du soleil , ressortait violet derrière les mornes entassements de grès. — Nous parlons à pied, nous deux, tantôt précédés, tantôt suivis de notre fidèle Jeannette. Chemin faisant nous prenons

LA HÈKB d’EUBARRAK.

notre leçon de géologie, sans préméditation, sans préoccupations de systèmes : les faits nous la donnent. Nous apprenons, ou nous croyons apprendre que les grès sont proches parents des granits; le granit ne nous paraît, à vrai dire, que du grès travaillé par le feu. Nous détachons plusieurs morceaux, moitié sablonneux, moitié cristallisés, la transition s’y montre clairement. Il y a des montagnes à tous les degrés de fusion. On retrouve dans le granit, le grain du grès, ses couleurs, et parfois, lorsqu’il n’est qu’à moitié cuit, jusqu’à ses formes.

Une femme bédouine nous rejoint : « Salamat ! » elle est voilée ; ses cheveux ramassés et tressés sur le front sont attachés par une grosse boule de corail ; des anneaux d’argent entourent ses jambes nues, des bracelets formés d’ écailles d’argent et de perles de corail ornent ses bras. Elle porte une robe noire, et par-dessus son voile blanc, une pièce d’étoffe noire rejetée en arrière; elle est âgée, mais elle marche avec légèreté. Nous causons, cela va bien sans dire; sans nous comprendre, cela va sans dire aussi. Je devine cependant qu’elle est mère de notre scheik Embarrnk, et que c’est elle qui nous a vendu l’excellent lait de ce matin.

Embarrak arrive, presse le pas, nous invite à le suivre; nous quittons la Ouadi, nous prenons au travers des Wocs de granit; au bout d’une heure, nous voici sur un col , devant trois ou quatre mai-

L9 MifiASfN ADX VIYSES d’BIIBABBAK. 89

sons bâties de pierres et de terre, sans fenêtres, byoc un trou que ferme une plaque de bois en guise de porte. Embarrak nous fait asseoir, sa mère court vers un rocher, tire de quelque cachette une clef de bois, ouvre à grande peine la porte, entre en rampant, et ressort traînant après elle une peau de chevreau bourrée de je ne sais quoi, qu'elle dépose à nos pieds. Brave femme, elle fait son cadeau avec une grâce charmante. Comment répondre, comment s’entendre? Heureusement, Antonio apparaît dans le lointain, juché sur son chameau.

« — Ohé ! venez un peu par ici ! » — Pendant ce temps je pénètre à mon tour dans la maisonnette, il y fait noir, mais elle est spacieuse et propre.

— Dormez -vous ici?...

— Non. — Elle me fait signe que c’est pour manger, et me montre les provisions entassées; c’est en effet le magasin aux vivres, aux vêtements, on n’y vient que pour déposer et pour prendre du blé , des dattes, des habits. Il y a là dix maismis pareilles fermées avec la clef primitive, et jamais il ne manque un grain de blé ou un pouce de toile. La mère d'Embarrak tire de son trésor une belle robe rouge en soie de Damas ; elle U remet à son fils qui se drappe avec une sauvage noblesse dans cet éclatant tissu.

Antonio arrive : la peau de chevreau^contient des dattes, c’est un don d’Embarrak. On coupe la peau.

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