‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 31 sur 199 · LES MOINES · texte numérisé non relu

LES MOINES

paraissait, je restais saisie, le cœur débordant de joie, les yeux fixés sur ces branches rosées des pommiers qui jonchaient le sentier de leurs pétales, sur ces poiriers qui semblaient des pyramides d’argent, sur cette herbe nouvelle, sur la roue du moulin en bas vers le ruisseau, sur le grand Jura dont les hêtres qui verdissaient aussi — car la sève remontait, mot expressif du village — mêlaient leur vif éclat au vert noir des sapins.

La vigne pleure, le feuillage tendre des amandiers se détache sur le fond rouge du Sinaï, sur l’espace de ciel bleu qu’enferment les deux montagnes.

Les moines font cultiver leur jardin par les Jebeleyehs ; ils y mettent parfois la main eux-mêmes. On sent qu’avec ce coin de verdure, il peut y avoir du bonheur.

Ces bons moines sont tous Grecs, ils ne parlent que le grec, pas moyen d’évangéliser ni les Bédouins, ni les Jebeleyehs; aussi, se bornent-ils à vivre dans leur creux de roc, à dire les offices, à jeûner en certains temps. — Qu’une conscience éclairée, qu’une conscience placée en face de la Parole de Dieu, se croie ici dans |e vrai, c’est un étrange mystère.

1 Le jeûne actuel est sévère, il n’empêche pourtant personne de boire de l’eau-de-vie; pendant le reste de l’année, les moines mangent du poisson sec, du pain, des légumes, des œufs, des olives, du

Dkjilized b-,

^9 JEBELEYBHS.

laitage et des fruits. L’un deux , ^ notre demande, nous conduit dans sa petite cellule; ellp est comme le jardin, simple et propre; il y a des livres sur la table, les Évangiles entre autres, qu’il lit sqpvent, dit-il, et que les frères possèdent presque tons.

Ceci est un couvent plus sérieux que MégaspUion.

Quant à l’hospitalité, elle s’exerce moyennant moneta. Les pères ne demandent rien, mais ils seraient fort surpris de ne rien recevoir. Le couvent fourni^ gratis aux voyageurs le logement et le pain, il vend tout le reste, En partant, le voyageur laisse au Supérieur une somme égale à celle qu’on lui demande dans un hôtel de premier ordre ; saps compter les étrennes.

Le couvent nourrit ses sçrfs, les Jebeleyehs. En retour, ceux-ci travaillent pour lui et mendient avec un zèle tout monastique, Rien n’engendre la paresse comme cette aveugle libéralité des couvents,^ l’homme qui sent une moitié de sa nourriture assurée , ne se donne pas la peine de gagner l’autre ; ses mains tombent inutiles à son côté; elles ne savent que se tendre mollement vers le prochain ; l’énergie, la noble ambition de se suliire à soi-même s’éteignent chez lui. Je n'en veux pour preuve que les populations robustes et déguenillées, qui s’étendent du matin au soir en Italie, le long des murs des monastères.

Justinien, qui bâtit le couvent du Sinaï, dit Ro-

LES JEBELEYEIIS.

binson, envoya pour le défendre et le servir deux cents Égyptiens, et deux cents prisonniers "Valaques. Les Jebeleyehs actuels sont leurs descendants. Le couvent les gouverne à sa guise, les paye comme il l’entend ; il a sur eux droit de vie et de mort. Les Jebeleyehs n’entrent dans le couvent que suivant les besoins, et en petit nombre.

On nous montre dans le jardin le seul arbuste qui ait été trouvé dans la localité par les moines, le seul qu’on rencontre quelquefois sur les arides montagnes d’alentour; on en a conclu avec quelque raison que la verge de Moïse était de ce bois là.

Les Caloyers nous conduisent à leur cimetière; souterrain où sont entassés, dans une salle les tètes et les ossements des frères; dans l’autre les têtes et les ossements des papas ou prêtres.

Nous achetons des moines quelques coquillages de la mer Rouge, quelques minéraux, une branche de l’arbuste dont je viens de parler, une petite boite de manne fondue, et nous rentrons chez nous.

C’est une souffrance que d’en être réduit à ne prononcer que des phrases banales, quand on voudrait parler à cœur ouvert. Nous le pourrions si les moines savaient le français ou si nous savions le grec; le ferions nous?

Lundi, 27 mars 1848. — Nous revenons du mont Sainte-Catherine. Je ne me souciais guère d’y aller; c’est encore ici l’histoire du caniche.

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