ASCENSION
L’ascension n’est pas plus fatigante que celle du Sinaï. L’histoire de la dame anglaise et de ses huit Arabes me parait un conte à dormir debout. — Près du sommet, le vent se tait impétueux et froid; nos petits porteurs de besace en sont contrits; quant à nous autres d’Europe, cet air piquant nous ranime. Un peu plus haut, la neige nous prend , elle se transforme en grésil; nous arrivons ainsi, rampant le long des pentes lisses de granit. Au-dessous de nous, un archipel de cimes décharnées à teintes noires et rudes; d’un côté, le large bras de mer Rouge qui va jusqu’à Sues; de l’autre, plus encaissé, le golfe d’Akabah: tous deux d’un bleu vif. Nous dominons le Sinaï. Les montagnes blanches du Tih s’étendent au delà; par delà le Tih, le désert immense, éclatant comme la neige.
C'est plus vaste que la vue du Sina! ; c’est moins imposant. La vue de Sainte-Catherine rentre dans le genre panorama; celle de Gebel Mima, avec la plaine de Sebeyeh, ses plateaux, son gigantesque amphithéâtre de montagnes, garde le noble caractère de tableau, sans parler des souvenirs.
Un vol de cigognes part d’un pic inférieur et va se perdre dans les nuages. Le vent est violent ^ le froid intense, nous redescendons. Nous nous bbtissons, pour déjeuner, sous un rocher au bas de la pyramide granitique qui forme le pic roênue de Sainte-Catherine. Le grésil nous tdeoclHt; un bon
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feu de plantes odorantes pétille près de nous; nous buvons ù la glace. Antonio, qui a trouvé de la neige dans un recoin de la montagne, en fait une provision qu’il rapporte presque intacte au couvent.
La pente est couverte de touffes sèches; à mesure que nous descendons, nous incendions : c'est une échelle de flammes et de fumée. Antonio calme .sa conscience et la nôtre, en déclarant cette opération éminemment salutaireà la végétation : dans six mois, un buisson de verdure jjoussera partoutoù nouscalcinous le terrain. Il court ses brandons à la main ; des hourrahs s’élèvent toutes les fois que les flammes tournoient et que les tiges étincellent. Les petits Arabes cabriolent de joie; le frère sourit, il s’enhardit jusqu’à jeter quelques branches dans les brasiers. Encore un arrêt près de la fontaine de la perdrix, source limpide qui sort au fond creux d’un rocher ; encore un arrêt au couvent du désert d'el Arbdin, et, après neuf heures d’absence, nous rentrons au monastère. Nous y retrouvons nos vieux pères, émerveillés de me voir avec mes quatre membres. Nous y retrouvons nos trois minets, dodus et gourmands comme tous les chats monastiques : Ckakal; son trisaïeul, jadis noir, à cette heure blanc de vieillesse, il a dix-sept ans bien comptés; et puis je ne sais quel autre jaunâtre et fade.
Il est tombé quelques grains de grésil au couvent. Nous y avons plus froid que sous la tente.
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TAI BIl.
Embarrak qui a pris dimanche pour lundi, et qui est ici depuis hier au soir, accourt au-devant de nous. « Tai bit? » — Tu es bien? —
— « Tai ye bii , el Ham do Lilla. Katerherak enli ! »
— Je suis bien, gloire au Puissant; merci à toi. — Hamad nous baise la main , Behi nous congratule.
— Nos Bédouins n’entrent pas au couvent; ils campent hors des murs, et, en qualité de protecteurs du monastère, reçoivent d’abondantes rations de pain.
Les inscriptions sinaïliques couvrent le flanc du mont Sinaï jusqu’à el Arba'in. A deux pas d’el Arbain, sur le chemin du mont Sainte-Catherine, on en voit deux encore, les dernières.
Nous sommes un peu las , mais cela fait du bien ; il y a un certain plaisir à se fatiguer, à se brigander, suivant l’énergique expression de nos campagnes.
PLAINE D’EL HALU.
Mardi, 28 mars 1848. — Nous quittons à neuf heures le couvent et les pères. Une autre caravane est arrivée hier, il faut ce matin monter ses effets, descendre les nôtres un à un par la corde, cela n’en finit pas.
Les Jebeleyehs nous attendent sous les murs bakschich ! pas une main qui ne soit tendue , pas un gosier qui ne crie à se rompre.
Une demi-douzaine de scheiks des environs, vrais scheiks d’opéra, en robes rouges, jaunes, violettes, en turbans blancs, en manteaux noirs, en longues barbes, accompagnent Embarrak.
De plus, une troupe de Bédouins nous suit obstinément avec ses chameaux, espérant que mécontents des nôtres, nous prendrons les siens.
Le vent est impétueux, froid, nous ne marchons pas , nous paissons ; on prétend qu’à partir du monastère, il ne faut plus se séparer du corps de la
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MOUS PAISSONS.
caravane. Adieu les promenades du matin, adieu le trot. Ouadi Scheik, Omdi el Jermieh que nous mettons la journée entière à traverser, sont plantées de mauvaises touffes épineuses et sèches; nos dromadaires n’en laissent pas une sans y fourrer le museau. Je fais conduire ma monture par un des enfants de la caravane, espérant que les mains une fois libres je pourrai lire à l’aise ; c’est encore pis, l’enfant tire d’un côté, le chameau tire de l’autre, à chaque secousse je pense donner du nez en terre. Allons, reprenons la corde, laissons-nous arracher le bras, broutons, lambinons, pendant que notre cœur brûle d’arriver, de trouver enfin des nouvelles de tout ce que nous aimons. — Il y a des moments ou la vue claire de la distance qui me sépare de mon père me ferait fondre en eau, si je ne regardais au Dieu fidèle qui nous réunira.
Ouadi Scheik ne contient pas d’inscriptions sinaïtiques, du moins nous n’avons pas su en voir.
Quant au chameau, je le définis ainsi : la plus patiente, et la plus impatientante bête qui soit au monde.
Nous nous retrouvons avec un parfait bonheur sous la tente. Notre campement se perd au milieu d’un plateau qu’enferment les tours granitiques du massif du Sinaï et du Serbal. Ici nous quittons les Israélites; quelque mystère qui plane sur la route qu’ils tinrent, un sait quelle s’appuyait vers l’orient :
AKABAH ET PÉTRA.
nous au contraire, nous remontons au nord vers Nûckle. — Ils suivirent probablement le chemin d’Akabah et de Pétra. On nous le montre à droite, dans Ouadi Scheik. Cinq jours de plus, et... Aurions-nous bien le courage de les y mettre ?
OUADI BARRAK,
Mercredi, 29 mars 1848. — Jamais le temps ne nous a semblé si long. Depuis que les souvenirs d’Israël ne sont plus là, les événements d’aujourd’hui nous oppressent. Le vent est plus violent et plus froid qu’hier, nous gelons pendant onze heures, nous marchons autant que nous pouvons; mais dès que nous remontons à chameau nos membres se raidissent.
Ce matin à quatre heures et demie nous sommes levés. Pendant que nous nous chauffons au feu du bivouac, nos Arabes se disputent de toute la force de leurs poumons avec les nouveaux venus. Ceux-ci nous ont suivis, et s’efforcent d’arracher, qui un bahut, qui une malle, pour en charger leurs bêtes. Un des beaux scheiks en robe rouge nous reste, bien malgré nous; il possède quelques chameaux de bagage, et nous accompagne jusqu’à Nückle, d’où il retournera au Caire avec Embarrak.