‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 38 sur 199 · LE PASSAGE DU TIH · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DU TIH

Nous nous plions dans nos couvertures de laine, et nous commençons à gravir. Celle lutte est effrayante, la tempête fond sur nous de partout, glacée, frénétique, d’en haut, d’en bas, d’orient, d’occident. Elle oppose un mur à notre respiration, elle nous lance à la figure des poignées de gravier, elle nous enlève de vive force et nous brise à terre; six fois j’ai été soulevée comme une plume et jetée sur le sol; trois fois mon mari a été terrassé; sans lui j’étais perdue.

Nous suivons au hasard deux de nos Bédouins, nouveaux venus, qui se séparent avec leurs chameaux du reste de la caravane. Il y a tel passage où, si nous ne courons pas avec impétuosité contre la tempête, nous sommes précipités dans le ravin.

Nos Bédouins découragés se tapissent derrière les roches et laissent les chameaux aller à l’aventure. Nous supplions Dieu de calmer l’ouragan ; c’est en vain: alors sentant mon cœur se gonfler, le doute s’y glisser comme un serpent , je ne demande plus qu’une chose: » Empêche moi de murmurer, empêche-moi de murmurer!... Cela seulement! »

Dans un instant de répit , nous nous couchons contre terre; nous regardons la plaine en bas. Elle est balayée par le vent; une vapeur jaune y tournoie, enveloppe ou découvre les pics bariolés qui sortent de cet océan.

Après deux heures et demie de c'orabat, nous ap-

by CîMiglc

l'ouragan.

prochons du sommet. Nos Arabes nous font signe de nous baisser, de nous tenir ferme; nous cherchons à franchir la ligne, nous sommes foudroyés, les Arabes comme nous. L’un d’eux nous rejoint, ' s’accroche au bras de mon mari, tous trois nous rampons sur le sentier... la redoute est enlevée!

Ici, nouvelle guerre; il faut avancer sur le plateau où se déchaîne toute la rage de la tourmente.

Enfin, épuisés, plus morts que vifs, nous atteignons un abri.

Nos Bédouins font du feu, une flambée qu’ils laissent éteindre, quittes à s’accroupir sur les cendres chaudes en grelottant. Mon mari, brisé comme il l’est, va chercher des plantes sèches et renouvelle la flamme : nos hommes en profitent; mais la dernière tige une fois consumée, ils n’ont pas l’idée d’allonger la main pour alimenter le brasier : bizarre mélange d’énergie et de faiblesse, de paresse et d’activité.

— Où est Antonio? où est la caravane? Viendront-ils? Sommes- nous égarés? — Tout ce que nous comprenons au baragouin de nos hommes, c’est qu’Antonio, et les chameaux, et Louis, et Zanelle passeront par ici, qu’ils ne peuvent passer ailleurs. Nous les avons vus prendre une autre route : c’est égal, confiance !

Une heure; rien. Une autre heure; rien.

Sur notre prière, un de nos Bédouins se détache

l’oiihagan.

pour aller à la recherche de nos compagnons. Âu bout de la troisième heure d’attente, il revient avec le chameau d’Habib.

— Chùff Antonio, chùff Embarrak, cliùff Louis, chùff Zanelle! — Vu, vu, vu! C'est bien.

Les voici. Tous ont souiîert, souiTert plus que nous. Les chameaux sont tombés; ils se sont sauvés, les cantines et les caisses ont roulé dans le ravin. Il a fallu, contre la bourrasque, les porter à bras d’homme, les remettre sur les chameaux. Jeannette et Louis ont passé vingt minutes accrochés aux matelas que le vent emportait, pendant que le malheureux Behi essayait en vain de replacer le bât de sa chamelle. Antonio et Habib ont dû , seuls, conduire, ramener, recharger huit ou dix bêtes. Les Arabes éperdus se eouchaient derrière les pierres, abandonnant bagages, chameaux et gens. L’un d’eux , malgré les injonctions de ses camarades, reste étendu sur le sol. Antonio le relève au moyen de six coups de courbache et de deux coups de poing; sans ce secours énergique, il était mort.

Habib, déjà souffrant d’un mal de gorge, n’a plus de voix; nous sommes tous exténués, je puis à peine ouvrir les yeux. Antonio, qui voyage depuis seize ans, n’a jamais fait un pareil passage ; il va de pair avec celui de l’OIonos. L’Érymanthe était plus froid, mais l’ouragan n’atteignait pas à la moitié de lu violence de celui-ci.

l'oubagan.

Impossible de poursuivre. Nous cherchons un lieu de refuge. Au bout d’une heure de marche pénible, nous Irouvons celte Ouadi, un peu moins tourmentée que les autres.

Que sera demain, avec un froid pareil, une tempête semblable, des corps brisés! Seigneur, aye pitié de nous!

Le pas que nous avons franchi se nomme el Nùkb el Ratàneh,

L’Érymanlhe el le Tih nous ont fait comprendre les tourments du froid : puissions-nous ne pas les oublier en Décembre, quand le pauvre grelotte sous les tuiles.

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