LES OIES AU IIÉSERT
Les aspects sont solennels, uniformes ; de temps en temps le terrain se relève en plateaux ou se creuse en vallées; mais rien n’est fortement accusé. Il y a ici et là quelques toniïes d’un vert glauque, dont nos chameaux tondent en passant la largeur de leur langue. Nous avons vu deux mimosas au feuillage gris, perdus au milieu de l’étendue. Ouelques perdrix, qui SC nourrissent cxclusivemenl de pierres, — dit Antonio, — quelques petits lézards, une gro.sse sauterelle noire, deux troupeaux de chèvres qui sont évidemment au régime des perdrix, passent devant nous.
La chaleur est suübquante; le vent vient tantôt de l’orient, tantôt du midi. Nous nous arrêtons deux heures à l’ombre étroite d’une station. C’est une des stations où dinent messieurs les Anglais. La bassecour est complète : poules et dindons se précipitent vers un mauvais chaudron plein d’eau sale; les oies y enfoncent leur bec avec une sorte de désespoir; l’une d’elles parvient à y entrer, elle s’y plonge, elle s’y retourne, elle s’y trempe, pendant que les autres, courant et criant autour du chaudron, cherchent à recevoir quelques-unes des gouttes qu’elle fait jaillir, il y a de la cruauté à mettre des oies au désert.
Voilà nos événements. J’oublie celui d’hier soir : la caravane de deux cents chameaux qui porte les bagages des Anglais, passant au grand trot, éclairée par la lune.
LE KAHSIN.
Ah! si ceux que nous aimons étaient là !
Près du fort de Hajloum, jeudi 16 mars 1848. — Nous savons aujourd'hui ce qu’est le désert.
Le kamsin , qui régnait hier, redouble cette nuit. Jusqu’à midi c’était tolérable. Nous arrivons vers une heure à la station, brûlants, desséchés, aspirant après l’ombre et l’eau. Les rares Bédouins que nous rencontrons ont le visage soigneusement enveloppé. — Nous nous étendons le long de la muraille; à peine y sommes-nous, que le kamsin enlève des tourbillons de sable; il nous le jette dans les yeux, dans les poumons. Notre peau se crispe : on dirait un étui de parchemin; nous n’osons nous toucher nous -mêmes ou toucher quoi que ce soit; nous respirons du feu. Pour comble de détresse, il n’y a presque pas d’eau. Outre notre provision , — quatre barils — Antonio avait fait remplir deux gourdes pour les Bédouins; ces malheureux les ont vidées au sortir du Caire! Ils n'en boivent pas une goutte de moins; tout le jour ils ont le gosier sous le gouleau. La provision baisse, et nous ne retrouverons de l’eau potable qu’au Sinaï. Chacun, eux exceptés, s’impose des privations. On alGrme qu’on n’a pas soif, on fait semblant de boire et l’on ne mouille que ses lèvres, tandis qu’on voudrait sentir un fleuve descendre au fond de sa poitrine.
Pauvre Agar! sous cette atmosphère embrasée,