‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 44 sur 199 · LES BÉDOUINS NE DOIVENT PAS MANGER EN BOUTE · texte numérisé non relu

LES BÉDOUINS NE DOIVENT PAS MANGER EN BOUTE

gré, par la force armée en queues de lapin. — Campons dans les domaines du grand Sclieik des Tiahs !

Les montagnes de craie sont derrière nous, nous ne voyons plus qu’une de ces étonnantes boursoufflures : pain de sucre dépouillé de son papier, debout au milieu de la plaine.

Il faudra ce soir nous séparer de la plupart de nos Taouarahs. Les propriétaires seuls des trois chameaux qui passent avec nous, pourront nous suivre jusqu’à Doric/i, village situé à cinq lieues d’Hébron.

Nous pleurons nos Taouarahs. Levés à quatre heures du matin, ils marchaient jusqu’à quatre heures du soir sans avoir mangé autre chose qu’un peu de galette, et quelques reliefs de notre déjeûner. D’après la théorie d’ Antonio, les Bédouins ne doivent pas manger en route. Nous avons prié, commandé, mon mari s’esi fâché; le tout en vain ; impossible d’obtenir d’ Antonio qu’il prenne dans son bissac de quoi faire déjeuner, au moins Hamad et le piteux Behi qui nous escortent. Ces pauvres gens s’asseyent à distance, nous voient croquer en affamés que nous sommes une croûte de pain et des œufs durs. Le repas fini, Antonio remet solennellement portion double au Scheik ; — car dans les principes d’ Antonio, les sclieiks mangent pour toute la tribu ; — il s’avance avec majesté vers Hamad, vers Behi, verse devant eux les miettes restées au fond du sac : un œuf, deux dattes, et leur sourit en

416 la bible lde aux bédouins.

bon prince. Quand nous ne cachons pas quelque chose pour eux dans nos poches, ils vont ainsi jusqu’au soir. Avec cela, de belle humeur, prévenants, pleins de tact, parfaitement probes, ne jetant jamais un regard indiscret dans la lente, ne parlant jamais de bukschkh! — Je ne me pique pas d’un courage héroïque, j’ai souvent peur à Paris, peur en Suisse, peur un peu partout. Eh bien, ici, en pleine bédouinerie , au milieu des Taomrahs et des l'iahs, nous passons la nuit sous la toile , nous avons auprès de nous notre bourse, les Arabes le savent ; et nous dormons dans le sentiment de la plus absolue conliance.

Comme le soleil disparaissait hier au soir derrière le mur occidental des montagnes, que les chameaux revenaient au campement, nous avons fait une belle flambée sur le plateau. — « Taliulc! Tahale! — Viens. — » Les Bédouins sont venus; ils se sont accroupis autour du feu : mon mari entre le Scheik et le plus âgé de nos Taouaralis, Antonio debout, servant le café. Jeannette jetant des branches sèches dans le brasier, et moi assise un peu à l’écart. On prend le café, les figures s’épanouissent.

Je vais, dit mon mari, vous raconter une histoire, comme on fait le soir entre amis.

Signes d’approbation. Mon mari ouvre la Bible, il leur lit, en l’expliquant, la parabole de l’Enfant prodigue. Antonio interprète phrase par phrase. Les

Page 1