‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 46 sur 199 · ISA · texte numérisé non relu

ISA

que jamais aussi. A la longue, cela devient un véritable supplice. Nous sommes transis, abrutis, perchés neuf heures sur nos bôtes, au beau milieu de la tempête, qui, neuf heures durant, nous silïle dans les oreilles, nous aveugle, nous jette ses froids courants tout le long du corps. Et ces chameaux, plus têtus qu’ânes et mules pétris ensemble! s’arrêtant, broutant, mettant le pied dans la corde, se laissant taper, tirer, plutôt que d’avancer d’un pas, et toujours au point le plus fouetté du vent!

Le soleil est éteint, le ciel est couvert d’une vapeur de sable; à tous les horizons, elle reste suspendue comme un morne rideau; parfois elle nous enveloppe, poussée par la rafale, et nous étouffe. Devant nous, derrière nous, l’immense plaine blanche, toujours blanche, coupée de lits de torrents, plantée de ces tristes arbustes à demi déracinés par le dernier effort des dernières eaux, blanchis, enterrés dans le sable, et qui tendent leurs moignons secs au bout desquels poussent quatre feuilles glauques.

Ce sont nos aspects d’aujourd’hui.

Vers midi, nous avons vu la forteresse de Nukie, large, solitaire, assise au milieu des tourbillons de sable.

Suez, serrée par le désert, sans une herbe, sans un tronc d’arbre, est une position prodigieuse de tristesse; mais Suez a la mer, les accidents du calme,

NUKLE.

de la tempête, les brises; parfois un vaisseau qui vient étaler devant elle ses ailes blanches; tons les jours des caravanes, et le chant des Arabes, et les cris des chameaux. — MaisNukle! Le site n’est pas de ce monde. Je le connais pourtant, je ne l’ai pas rêvé, je l’ai vu; j’ai déjà traversé, avec un frissonj cette étendue on il n’y a ni lumière ni ombre, plus de soleil et pourtant une clarté, plus de verdure et pourtant une végétation. J’ai vu cette citadelle sinistre, posée dans le désert. J’ai été emportée par ce tourbillon furieux; il entraînait aussi deux ligures aimées.

E corne igrii van canlàndo lor lai ,

Traèndo in aère dl sè lùnga riga ;

Cosl vid’ io venir, traèndo gtiai.

Ombre portàtc dàlla dètta briga.

Poèta volenlièri

Parlerèi aqùe' dùo che insième vanno,

E Pàion si al vènto leggieri * 1

Oui; le peintre de cette nature contre nature, c’est Dante : lui seul en tient les couleurs dans son pinceau.

Comme nous passons à la gauche de Nuklc, un Arabe accourt en franchissant les crevasses du sol ; il touche gravement la main de nos Tiaks, de nos trois Taouaralis, il les embrasse solennellement sur

* L’Enfer du Dante. (Chant V.)

NDKLE.

le front; après quoi, sans transition, il éclate en un transport de colère. Le motif, c’est le passage des chameaux Taouarahs. Les Ou Allah! Il Allah l Ham do Lilla ! volent de part et d’autre. On gesticule, on crie. Nous laissons les Arabes débattre entre eux leur affaire. Nos Bédouins tiennent bon. Le Ttah, outré, reprend sa course du côté de la citadelle. Nous redoublons de vitesse en sens contraire, et nous campons à trois lieues de Nukle. Nous sommes sauvés !...

Le soir. — Non , nous ne le sommes pas. Un grand coquin de Tiah vient d’arriver au campement. Le mouchoir rouge et jaune, fixé par une corde autour de sa sauvage figure, fait ressortir la rudesse de ses traits. Il est flanqué de trois chameaux qu’il prétend nous imposer . c’est clair. En attendant, pas un mot de la querelle : salàm, salamàta , et les baisements, et les congratulations, quitte à se couper la gorge ensuite. — Le voilà qui, après avoir fait agenouiller ses trois chameaux tiahs à côté des trois chuineaux taouarahs, s’accroupit silencieusement auprès du feu.

OÜÀDI EL FADIEH.

Mercredi, Havril\SAS.— Nous nous sommes retirés, hier au soir, dans nos tentes, pendant que les Tialis, assis en rond, fumaient avec le nouveau venu. — A peine sous nos tentes, la pluie commence. On pratique des rigoles d'écoulement. Bon, nous aurons, juste comme Sancho Pança chez la Duchesse, passé successivement au travers des régions du feu, de la glace, du vent et de l’eau : l’embrasement dans le désert de Suez, la neige au sommet de Sainte-Catherine, la tempête depuis neuf jours, et le déluge cette nuit. — Par la grâce de Dieu, il ne dure pas. Les tentes se trempent et se raidissent; le piquet du milieu se tend comme un arc : nous en sommes quittes pour un bain de vapeur.

L’épreuve produit la patience. Hélas! pas encore cliez nous; et cependant le Seigneur miséricordieux nous épargne aujourd’hui. Il y a toujours du vent, il souffle toujours impétueux, mais il n’est plus froid, et le soleil se ranime.

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