‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 56 sur 199 · LES TRACES DANS LE DÉSERT · texte numérisé non relu

LES TRACES DANS LE DÉSERT

tiges; les buissons n’ont encore qu’un feuillage grisâtre, et cependant on sent que cette terre s’est émue au souffle du printemps; il y a des oiseaux, ils chantent en rasant la terre; il y a des lièvres; nous foulons aux pieds les sillons que tracèrent l’an dernier les Bédouins; la terre se repose cette année, mais le travail de l’homme y a laissé des traces. — Il est d’autres traces qu’on apprend à connaître au désert et qui accidentent la vie. La trace de la gazelle sur le sable : quatre petits creux ronds , distancés, qui révèlent la promptitude des pattes fines qui les formèrent; la trace du lièvre : pas rapides aussi, mais craintifs, pressés par la crainte; la trace des loups : plus ferme, et qui suit de près les autres; celle de la hyène : large, pesante, sinueuse et fourbe; celle des oiseaux ; charmante broderie pleine de caprices, ici l’oiseau sautillait, là il fouillait avec son bec, plus loin ils étaient trois ou quatre, on le reconnaît aux dessins bigarrés qui se croisent sur le sable; et la trace de la grande fourmi noire à longues jambes : ligne déliée qui se dirige toujours vers un but; et celle des mille lézards qui couvrent la steppe! — Aujourd’hui nous en rencontrons un pareil à celui d’hier, sauf qu’il a la tête rouse.

A onze heures nous nous arrêtons vers -deux grands trous remplis d’une eaux blanche , sur laquelle deux ou trois millions d’insectes se livrent à

OUADI ABOU RETEHAT.

des jeux natatoires. Les chameaux boivent, nous buvons ; l’eau devient noire, on en remplit deux de nos tonneaux. Des touffes serrées d’un jonc brun et ligneux entourent ces sources, c’est Ouadi abou IXelemat.

Le temps est doux, le ciel d’un bleu plein de lumière ; nous marchons silencieux, lisant, réfléchissant, retournant en arrière, ne nous hasardant guère en avant, nous élevant en haut toutes les fois que Dieu nous porte. — Les Tiahs envoient par le désert les grandes portées de leurs voix rudes; ils babillent encore plus qu’ils ne chantent, ce sont d’intrépides causeurs. Les chameaux s’avancent en file dans les plateaux sablonneux, se répandent dans les Ouadis, boivent avec indifférence aux mares. — Nos neuf à dix heures s’écoulent ainsi ; on sent que le chrétien est fait pour autre chose que pour cela.

OUADI EL KULASA.

Samedi, 8 avril 1848. — Le ciel est soml)re, l’air humide et doux, nos Arabes prévoient la pluie; on étend ce que nous possédons de toile cirée sur les matelas et sur les sacs de nuit. D’un moment à l’autre, tout peut être inondé. Triste perspective dans le désert! Arriver trempé, ne trouver qu’une terre mouillée, qu’un Ik à l’état d’éponge. Une forte brise du nord se lève , elle fend la couche des nuages et les envoie par flocons légers aux quatre coins du ciel. I.e bleu réparait; un soleil splendide nous éclaire.

J’avais, ce matin, le cœur profondément triste, triste de mes prévisions, triste aussi de me trouver attachée de si près à des jouissances qui, pure^<ei»s,^ elles-mêmes, deviennent coupables dès qu’elle^ re-y' vêtent le caractère de l’idolâtrie. Je me tournais

vers tous les horizons, tous étaient sombres; puis j’ai regardé le ciel. 11 y a un instant, n’était-il pas

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