HÉBRON
Mardi, \\ avril 1848. — Nous partons ce matin de bonne heure. L’air est doux; nous montons à pied. Nous suivons, au milieu des belles montagnes de Juda, une suite de vallées et de croupes qui doivent nous amener à Darieh. Le sentier se cache sous l’herbe et sous les fleurs, des buissons nains tapissent le sol; des murs en pierres sèches, bâtis au travers des étroites vallées, retiennent les terres et les eaux. Là, ve''dissent de petits champs. Les cigognes marchent devant nous, respectées par tous, excepté par les Tiahs, tueurs déterminés, qui les tirent, et Dieu merci, n’en touchent pas une.
Nous sommes bien heureux ! nous respirons l’air parfumé de la montagne, nous nous rapprochons des lettres après lesquelles nous soupirons depuis un mois; les souvenirs bibliques, chers et vénérés, nous entourent de toutes parts.
De temps en temps, un cavalier bédouin passe à
DARIEH.
côté de nous, monté sur son petit cheval, la tête enveloppée du mouchoir jaune et vert, sa longue lance appuyée sur la terre. Après trois heures de marche, nous atteignons Darieh : quelques masures rangées sur une des sommités de la montagne. — Tout va se borner, nous le pensons, à prendre ici un garde de santé qui nous accompgnera jusqu’à Hébron, où l’on fait une quarantaine de vingt-quatre heures.
Un Turc s’avance avec cet écriteau français : — Garde de santé — fixé sur la poitrine. Il reste à distance-, les femmes et les enfants de Darieh noos regardent de loin. Ici commencent les simagrées de la quarantaine... après plus de vingt-cinq jours passés dans le désert !
Les Tiahs, de leur côté, font les difficiles. Ils déclarent qu’ils n’iront pas plus loin. Antonio les pérore, l’officier turc les pérore; ils se livrent aux emportements de leur caractère, crient, vocifèrent, font mine de décharger leurs chameaux, et finissent par dire qu’ils viendront, moyennant dnçuante pûutres par bêle. De Darieh à Hébron, il y a cinq lieues; pour le voyage de Nukle à Darieh, six jours et demi, ils ont demandé cent piastres !
— Qu'on se procure des chevaux ou des chameaux à Darieh ! qu’on les paye ce que l’on voudra! j’aime mieux cela que de subir la fourberie de ces coquins!
— Monsieur, c’est impossible. Nous sommes en quarantaine, nous sommes pestiférés, personne ne
QUABANTIÏIA.
peut nous louer ni chameau, ni cheval, ni âne!
On se prend la tête, l’ol&cier brandit sa canne à pomme d’argent, les Tiahs hurlent; Antonio a depuis longtemps jeté son tarbomch par terre; de guerre lasse, l’on arrête le prix à vingt-cinq piastres. Cinq piastres par heure! — Sous peine de ne pas bouger, il faut en passer par là.
Enfin nous sommes en route; garde en queue, garde en tête, montés sur leurs chevaux arabes, tous deux l’escopette à la main, criant ; « Barràl barràî » — loin I loin ! — à toute âme vivante qui point à 1 horizon. Femmes, brebis, chèvres, enfants, chacun se sauve ; on chasse les troupeaux hors de la route avec des cris de terreur, les bergers retiennent leurs boucs par les cornes, de peur qu’ils ne regardent seulement de notre côté : quarantina, quarantinal c’est le seul mot d’italien que sachent ces braves gens, mais ils le savent bien et ne s’en font pas faute. — Étrange chose que de se trouver tout d’un coup, soi, bien portant, accusé et presque convaincu de peste!
Ici, les scènes deviennent d’une fraîcheur et d’une beauté qui nous pénètrent. Nous traversons une succession de petites vallées et de sommets arrondis. Toutes les vallées sont cultivées; les unes vertes, semées d’orge et de blé; les autres, que labourent les Arabes, attendent le maïs qu’elles verront jaunir en été. Sur les cimes couvertes de gros buissons de
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LBS MONTAGNES DE JGDA.
chênes verts, paissent d’innombrables troupeaux de chèvres noires, de brebis à la laine blanche, de chameaux , de chamelles et de chameiets. Tout cela bondit, flaire lèvent d’avril, £e groupe sur les rochers. Près du sentier, sous chaque arbuste , fleurissent des tapis de marguerites, de cyclamens, de bleus iris. — Quelle fête ! mon Dieu ! Dieu de bonté! Que ce pays si riche, si fertile encore, devait bien être le pays de la promesse, alors que ta colère ne l’avait pas foudroyé.
Des puits abondants, des puits antiques, peut-être les puits d’ Abraham, d’Isaac et de Jacob, s’ouvrent sur les hauteurs.
Un regard du Seigneur, quelques années d’une domination chrétienne, et les chênes mutilés par la dent des chèvres grandiraient, d'abondantes plantations de pins retiendraient la terre, les sources doubleraient, les plaines seraient arrosées, la Canaan des patriarches renaîtrait.
Dans trois jours,. • — un jour de quarantaine à Hébron, deux jours pour nous rendre à Jérusalem, — dans trois jours, s’il plaît à Dieu, nous verrons la ville du Seigneur ! Nous aurons des lettres, nous saurons ce que font, ce que sentent, ce que désirent nos parents bien-aimés!
Antonio marche en silence ; l’un de nous lui demande, — question oiseuse, — «i vraiment il faut rester vingt-quatre heures à Hébron ?