ABRAHAM ET LES TROIS HOMMES
— « Je ne manquerai pas de revenir vers toi dans un an, en ce même temps où nous sommes. Et voici, Sarah ta femme aura un fils. >
Et Sarah qui se tenait cachée dans la tente, rit en elle-même: t Étant vieille, aurais-je cette satis<faction?... »
— « Pourquoi Sarah a-t-elle ri? y a-t-il quelque chose qui soit caché à l’Éternel? »
Sarah s’effraye; ce regard qui va lire par-dessous les enveloppes du cœur la troublé : * Je n’ai point ri. » Mais il dit : « Gela n’est pas ainsi, car tu as ri!... » — Cela n’est pas ainsi car tu as ri: ces mots si simples, durent faire monter plus de rougeur sur les joues de Sarah, que n’en eût attiré une réponse sévère.
Les trois hommes se lèvent, ils regardent vers Sodôme. Abraham marche quelque temps avec eux; alors commence cette intime conversation qui nous révèle des rapports d’amour, je dirai presque de familiarité, dont nous avons plus l’idée.
— « Cacherais-je à Abraham ce que je m’en vais faire? »
Seigneur , quel temps, que celui ou tu prenais un pauvre pécheur pour confident de tes projets I
Abraham ose retenir l’Éternel :
« — Feras- tu périr, même le juste avec le méchant?... Il ne sera pas dit que tu fasses mourir le juste avec le méchant, et que le juste soit traité
MACPÉLAH.
comme le méchant ; non cela ne sera pas dit de toi : celui qui juge toute la terre , ne fera-t-il pas justice?..,» Et puis vient cette prière tissuc d'humilité et de sainte audace : « Je ne suis que poudre et que cendre, je prie le Seigneur de ne s’irriter pas... Je prie que le Seigneur ne se fâche point... je parlerai encore une seule fois... S'il y a cinquante, s’il y a quarante-cinq, s’il y a trente, vingt, dix justes... tu ne détruiras pas la ville.» Et lÉ'lerncI : < Je ne la détruirai point à cause de ces dix. » Et l’Étcrnel s’en alla.
Miséricorde de l’homme, tu n’atteindras jamais à la miséricorde de Dieu! La justice d’ Abraham s’était arrêtée à dix justes... l’Éternel en discerne un, un seul, qu’il tire à bras étendu de l’embrasement de Sodome.
Hébron était bâtie sept ans avant l’antique Tsoan d’Égypte '. Abraham se tenait devant la porte d’Hébron, lorsqu’ayant pleuré Sarah, il demandait à Héphron, Hétien, de lui vendre sa caverne de Macpèlah, pour y enterrer son mort, et l’ôter de devant ses yeux. — Héphron, à la manière arabe, lui offre en pur don la caverne et le champ : » Je te donne le champ. Je te donne aussi la caverne qui y est; je te la donne en présence des enfants de mon peuple. > Mais Abraham connaissait les Arabes et leurs ca-
‘ .^ombrel XIII, 23.
MACPÉLAH.
deaux. ]1 se prosterne encore : « S’il te plaît, je te prie, écoute-moi; je donnerai l’argent du champ. » « — La terre vaut quatre cents sicles d’argent, entre moi et toi; mais qu’est-ce que cela? — »
On croirait assister à un marché de nos jours; ce sont les mêmes cérémonies, avec les mêmes conditions onéreuses’; le baiser solennel a remplacé les génuflexions; mais jusqu’à ce qu’on en vienne à tirer les poignards, la politesse presque affectée ne se dément pas un instant.
Héhron est comme le centre d’où partent et où reviennent tous les rayons de la vie patriarcale. Abraham y est enterré près de Jacob. Jacob, après plus de vingt-cinq années de séparation, y rejoint son vieux père. « Et Jacob vint à Isaac, son père, en la plaine de Mamré en Kirjath-Arbah, qui est Hébron ’. » Il envoie de là Joseph s’enquérir de ses frères qui paissaient les troupeaux en Sichem*. Joseph monte à Hébron avec les anciens et les serviteurs de la maison de Pharaon, il y monte pour déposer le corps de Jacob dans la caverne de Macpèlah, vis-à-vis de Mamré'.
* On évalue le skie, au temps de la sortie d'Égypte, à 3 Trancs 31 centimes. Le champ et la caverne coûtaient donc 1,324 francs. Somme énorme, que ne suffit pas à Expliquer l’exiguUé du territoire d’Hébron.
• Genèse, XXIII. — • Ibid. XXXV.
*Burkhardt,qui place la caverne de Macpètah dans la montagne dont la paioi fait le fond de notre laxaret , n’a pas songé à ce verset. S’il a bien déterminé le site de Mncfèlah, nous serions dans la plaine de Mamré. La plaine , ou plutôt la vallée , n’est pas très étendue ; mais tout a de petites
AUIEL'X AUX TIAHS.
Nous nous sommes séparés hier au soir de nos chameaux et de nos Arabes. Les adieux, excepté ceux que nous avons échan^’cs avec Emharrak, Behi et Tahem , ont été moins tendres que ceux de Nukle. Nous nous sentons, pour ces deux tribus de Bédouins, les mêmes aliinités et les mêmes antipathies qu’éprouvaient les Juifs du temps de Moïse. Ils faisaient alliance avec les MadianHes du Stnaï, aïeux des Taouarahs; ils faisaient la guerre aux Amaléc'tes, aïeux des Tiah$. — Nous n’en sommes pas là; nous avons même, en dépit de nos résolutions, donné aux Tiahs des Bakschichs assez dodus. Le grand Tiah blanc a eu le sien et l’a eu double, pour s’être hier, à Darieh, opposé seul aux prétentions exorbitantes de ses compagnons, et pour avoir, à peu près seul aussi, constamment aidé Louis et Antonio dans les opérations du campement. D’ailleurs ne faut-il pas, en même temps qu’on parle, agir en chrétiens?
Tout le monde est content. Embarrak se montre touché, Behi cherche en vain à s’arracher une larme; le Scheik posdche seul, essaye de réclamer.
Il s’avance vers Antonio, les bras embarliücotés, comme toujours, dans son sabre et dans son fusil :
— Tu ne m’as pas donné un Bakschich de Scheik.
proportions dans les montagnes de Juda. — Les Arabes prétendent posséder le tombeau d' Abraham dans une de leurs mosquées ; ils peuvent tout au plus en ))0sséder l’emplacement. Les chrétiens ne sont pas admis é le voir, cette mosquée nous tait face ; c’est la mosquée d'Aram,
ADIEUX AU SAPAJOU, FILS DK SCBEIE. 474
— Parce que tu n’as pas. tenu une conduite de Scheik .
— Moi, je suis Scheik.
— Amène ici un de tes frères qui te reconnaisse pour Scheik !
Le Sapajou vire de bord; un moment après il revient, courant à son ordinaire le nez en avant, comme s’il fallait stéréotyper sur le sol.
— Tu ne veux pas me donner un Bakschich de Scheik?
— Non.
— Repasse à Nukie; ne Foublie pas. Là, je te fendrai en deux.
— C’est bien.
Il faut connaître la figure, le nez eu trompette, l’extrême poltronnerie du Sapajou et sa flamberge toujours au vent, pour se représenter la bouffonnerie de celle scène. — Ce malin, il est venu faire ses lecca zampe. Il y a plus de bêtise que de méchanceté dans cette cervelle.
Quant aux chameaux, nous les quittons sans un soupir de regret Ils nous ont, à la lettre, sciés pendant ces quinze derniers jours. Vingt arrêts par minutes devant la moindre épine, invincible opiniâtreté, manger solennel et bruyant, lèvres sensuelles qui ruminent avec volupté, brisement de nos pauvres corps résultat de ce broulemenl éternel , tout cela nous a poussés jusqu’aux dernières limites de la
ADIEUX AUX CHAUEAUX.
patience... Je crois bien que je les ai franchies plus d’une fois, et je leur en veux encore plus.
Leurs défauts tiennent, en grande partie, à l’absence d'éducation. Lorsque nous nous appliquions à la direction de nos bêtes, elles luttaient un moment; puis,' dès qu’elles avaient, comme les Bédouins leurs maîtres , rencontré une volonté calme et ferme, elles obéissaient.
On les dit sobres. Ils le sont comme tous les animaux, par force. Quand il n’y a rien à manger, ils ne mangent rien ; quand il y a quelque chose, quoi que ce soit, surtout de bonnes épines sèches ou des chardons, ils dévorent; ils dévorent du matin au soir, du soir au matin, sans qu’une puissance au monde les puisse retenir. Est-ce de la sobriété?
Ils supportent la soif! — D’autant mieux qu’ils ne l’éprouvent pas. Je les ai vus, après cinq jours passés sans boire, se faire tirer de force vers un puits.
• Ils sont patients. Je le reconnais, je les en loue ; sans m’arrêter à quelques exceptions de chameaux colères, jetant leur charge par-dessus les rochers.
Si du moral, je passe au physique, je suis forcée de les déclarer laids. Enharnachés, le cou garni d’un collier de coquillages de la mer Rouge , les épaules couvertes de petits tapis ornés de perles de plomb, les flancs cachés par les sacoches que terminent de longs glands, ils ont une sorte de tournure. Dans le lointain, lorsque leur silhouette se dessine
DigftizecI by Cooglt-
ADIEUX AUX CHAUEAUX.
à l’horizon ou qu’ils passent en longues files sur les sables, ils sont pittoresques. Mais de près, sans harnais , sans charge -, leur gros corps ventru , bossu , ramassé, monté sur quatre perches; leur longue tête à physionomie impassible, emmanchée d’un long cou , forment un ensemble à peu près monstrueux.
Us les faut ainsi pour les lieux qu’ils parcourent, puisque Dieu les a faits tels. — Ils tiennent de la gazelle par la légèreté, de l’autruche par le corps haut planté et par le cou mince, de la girafe par le port et l’allure, de l’âne par la gourmandise à l’endroit des chardons, du cochon par la voracité et parle grognement, le plus rauque, le plus tenace, le plus angoissant qu’on puisse entendre.
Un dernier mot sur la manière dont on les charge. Les Arabes leur mettent à tous un bât, dont la concavité embrasse la bosse. Sur ce bât, on place un filet de grosses cordes qui traîne à terre des deux côtés; les malles, les sacs de nuit et les cantines s’entassent dans ces fllets dont on relève et fixe les bouts sur le dos de l’animal. Les chameaux de charge marchéht ordinairement la tête et le cou libres de toute entrave.
Les dromadaires n’ont qu’un simple licou, plus ou moins orné de coquillages; c’est au moyen de ce licou qu’on les dirige. Us portent une selle arabe. L’arrangement pèche par là, on obtient difficilement que la selle soit deux jours de suite accommodée
DBS LETTRES.
de la même manière; tantôt elle penche à droite, tantôt à gauche; tantôt les coussins et les tapis vous jettent en avant, tantôt en arrière: de là viennent les trois quarts de la fatigue.
Nous sommes toujours atteints, non de peste, mais de quarantaine: mal de création humaine, comme tant d’autres. On continue à déposer nos aliments à distance. Nous avons demandé qu’on blanchit notre linge... impossible! la santé publique en serait compromise!... Mais il est un cas que la Sublime Porte n’a pas j révu: si l’une des mouches qui nous mangent tout crus, nous pestiférés, s’allait poser, au sortir de ce festin , sur le nez du directeur de la Sanità?...
Tel est le pouvoir d’un certain bonheur intime, et puis du vert, et puis de l’espérance, et aussi, Seigneur, oh oui! surtout de ton secours, que nous nous sentons de la joie dans le cœur.
Je ne sais si c’est élasticité de jeunesse , je voudrais que ce fût la foi, mais nous ressemblons, trop peut-être, à ces petits bons hommes de liège qu’on fait sauter en l’air la tête en bas, et'qui retombent toujours sur leurs pieds.
Jeudi, 13 avril 1818. — Hier à quatre heures, notre courrier nous apporte des lettres. Mille grâces à rendre à Dieu pour la santé de nos bien-aimés. La situation de la France est toujours forcée : de
SITUATION DK LA FBANCE.
bonnes intentions , quelques bonnes mesures , une impuissance absolue en face du vrai danger, un aveuglement complet, et pour nous , bien des déchirements.
On a promis aux ouvriers ce qu’on n’a pas, ce qu’on ne créera pas : du travail : — « Allez travailler, braves ouvriers. » — « Nous voudrions bien, mais nous n’avons plus d’ouvrage!... » — « Nommez des représentants! » — Quelle comédie, si ce n’était pas une tragédie !
Et puis le fol orgueil, qui marche devant l’écrasement ; Je suis vertueux , tu es vertueux , nous sommes vertueux!... quand il faudrait prendre le sac, la cendre et crier: « Oh Dieu, aye pitié de nous qui sommes des pécheurs ! »
El penser que ce peuple, à qui l’on ment en le flattant, on l’aurait écrasé de dédain si l’événement eût tourné à rebours ! penser que tel ou tel , qui pleure aujourd’hui de tendresse devant les députations d’ouvriers, les aurait, il y a deux mois, beau et bien coffrées, si ce n’est pis !
Et ce feu sacré de la peur, qui alimente la flamme sacrée de l’amour fraternel ! Et ces rodomontades d’inamovibilité, qui semblent délier les foudres de Dieu ! — Ah ! que tout cela est triste; que tout cela en dit long sur la vanité de la raison humaine!
Certainement il y a des gens, et beaucoup, qui sentent le péril, qui essayent de faire front... il me