‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 72 sur 199 · LUTTES INTÉRIEURES · texte numérisé non relu

LUTTES INTÉRIEURES

semble voir les cantonniers d’une route de fer, avancer leurs mains pour arrêter un train déraillé.

Quant à l’abolition des titres, ce n’est qu’une pauvreté qui en détruit une autre.

Il n’y a qu’un remède: l’évangélisation de la France; de ceux qui possèdent, et de ceux qui ne possèdent pas; des premiers, de nous d’abord, pour nous apprendre à nous dépouiller de nousmêmes; des autres, pour leur enseigner le support.

J’ai eu hier de terribles luttes intérieures. D’un côté je considérais l’urgence d’un christianisme effectif, de l’autre, les sacrilices qu’il demande : sacrifices d’affection peut-être, sacrifices de pures jouissances. Je sentais mes racines se tendre et se tordre plutôt que de lâcher prise ; déjà je me voyais une occasion de chute pour celui dont l’âme m’cst plus précieuse mille fois que la vie. J’étais à l'étroit, dans la géhenne. Oh oui ! la géhenne doit être cela. Les paroles de consolation se heurtaient contre mon cœur; elles n’y entraient pas: « Misérable! qui me délivrera de ce corps de mort? »

Nous avons crié à l’Éternel ; je lui ai demandé de me briser s’il le faut, mais de ne pas permettre que je sois lâche. Nous l’avons supplié, Lui qui accomplit tout en tous, de nous donner, de me donner à moi, le cœur nouveau, le cœur d’Ahraham; ce cœur qui ne raisonne pas. Seigneur, dans lequel aucune de tes demandes, même la plus terrible, ne trouve un

LUTTES INTÉRIEUHES.

non. — Jésus, toi qui as dit: « Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il charge sa croix ! » tu l'allégeras de ta main.

Profondément troublée, j’ai prié mon mari d’ouvrir la Bible, et de lire la première page qui se présenterait à lui: «Il n’y a rien d’entier dans ma chair, à cause de ton indignation, ni de repos dans mes os à cause de mon péché. Car mes iniquités ont surmonté ma tête, elles se sont appesanties comme un pesant fardeau au delà des mes forces... Je suis affaibli et tout brisé, je rugis du grand frémissement de mon cœur. Seigneur, tout mon désir est devant toi, mon gémissement ne t’est point caché... Éternel, ne m’abandonne point; mon Dieu! ne t’éloigne point de moi; hàte-toi de venir à mon se<^ cours. Seigneur, qui es ma délivrance*. »

Quelle réponse! Il m’a semblé que des écailles tombaient de mes yeux. J’ai vu , j’ai revu, pour mieux dire, les miséricordes de Dieu, les ménagements dont II a usé envers nous de tout temps; j’ai vu les grâces qu’il nous fait aujourd’hui; je verrai, oh oui! je verrai que c’est un grand privilège que de souffrir pour l’amour du Seigneur. Je n’ose pas dire que je le sache par expérience... cependant, il y a eu des occasions dans ma vie où, quand Jésus m’a demandé quelque chose. Il m’a

* Psaume XXXVIII.

ni.

lâ

LUTTES INTÉBIECHB8.

mis dans l’âme la force de le Lui donner. Ce qu’il a fait, ne le i'ora-t-ll pas? — Cela, et bien plus, puisque je me sens plus faible que jamaisl...

D’ailleurs, sommes-nous plus que notre Maître, pour nous attendre à plus de paix? ne nous a-t-il pas avertis qu’on n’entre au Royaume des cieux que par beaucoup d’afflictions? faut-il nous étonner si notre vie entière tremble sur sa base? Oui, j’ai une patrie, j’ai des parents bien aimés que je devrai souvent quitter avec larmes; je verrai peut-être celui qui est mon existence même, exposé au péril; je devrai, d’accord avec lui, le pousser au mépris de son repos, de sa vie s’il le fallait; mais Dieu m’a dit aussi : t iVe crcûiis poinl, je suis ton bouclier. » Mon cœur est l’égoïsme même, la faiblesse même, mais Dieu est celui qui renouvelle entièrement l’homme par le Saint-Esprit. J’attends tout de Lui, car j’ai besoin de tout: je recevrai tout. Il n’est pas possible qu’il m’abandonne.

Nos parents de Suisse nous pressent d’accomplir intégralement nos plans de voyages, ils nous demandent de ne pas revenir; leur amour si désintéressé leur fait oublier le besoin qu’ils ont de nous revoir, la soif que nous avons de nous trouver près d’eux, le devoir qui nous rappelle dans nos patries.

La question n’est plus de savoir si nous irons à Tripoli, à Antioche; si nous visiterons l’Asie Mineure et Constantinople, si nous reviendrons par le

NOS PLANS DÉTBIIJTS.

Danube; tout cela est fini. La seule question est de savoir si , après passé la semaine sainte à Jérusalem, nous irons à Beyrouth par le chemin le plus court, ou s’il nous sera permis de prendre par Damas et le Liban. Les lettres que nous espérons recevoir à Jérusalem en décideront. — Nous ayons demandé aq Seigneur d’interrompre notre voyage quand II le jugerait bon. Il le fait, nous l’en remercions du plus profond de notre cœur.

M. Gobât, évêque protestant de Jérusalem, nous écrit qu’on dit le roi de Prusse en fuite, l’empereur d’Autriche en fuite, le roi de Naples en fuite, l’empereur de Russie mort, le Piémont République. Tout est possible. Les temps se pressent. Dieu touche de son doigt les trônes, et ils fondent. Cela ne veut pas dire que les rois furent plus pécheurs ou plus coupables que ceux qui les renversent; cela veut dire que Dieu a saisi son creuset, et qu’il va purifier son or dans la fournaise.

Aujourd’hui est un jour consacré par les Musulmans aux prières pour les morts. Les femmes en voiles blancs, en beaux habits, viennent avec leurs enfants s’asseoir sur les tombes, et crier : Il Allah! Personne n’a l’air bien triste. Les enfants font de cette cérémonie un jeu, comme leurs mères une promenade. Jeudi prochain est le jour des demoiselles; jour unique où les femmes des harems sortent sans permisson et parcourent la campagne.

LA von DU MUEZZIN.

Le temps est idéalement beau, la plaine solitaire où paissent ordinairement quelques ânes et quelques cavales avec leurs poulains, ne respire que fête.

Hier, au plus fort de mes angoisses, la voix du muezzin a éclaté du haut d’un minaret; elle s’est répandue en larges ondes dans la plaine : c’était la première fois que' je l’entendais; au Caire, le bruit m’avait toujours empêché de la saisir;,... à HébronI pour la première fois! Eh bien, cet appel, dans un tel moment, m'est venu comme de Dieu. Je n’avais regardé qu’à ma misère : « Voilà un musulman qui convoque les sectateurs de Mahomet à prier, et toi, pécheresse rachetée de Christ, tu ne pries pas le Christ ! » Ce sentiment vague a traversé mon cœur, il l'a jeté aux pieds de rÉlernel.

Vendredi, 14 avril 1848. — Un courrier extraordinaire nous arrive; il nous apporte de Beyrouth les lettres arrivées par le paquebot du 6; de plus, un mot de M. Schlœsing, banquier à Beyrouth : « Nous apprenons que M. de Gasparin est porté à « X... pour la Constituante.» — Nos lettres n’en disent rien : c'est un coup de foudre. Les élections ont dû avoir lieu le neuf. A cette heure, notre sort est décidé. Mon Dieu, ta volonté! rien que ta volonté!

Humainement, cette nomination est impossible, mais l'impossible règne. Je sais ce que mon mari

Page 1