‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 89 sur 199 · LA PHISON DE JÉRÉMIE · texte numérisé non relu

LA PHISON DE JÉRÉMIE

OU puits, situé contre le mur, près de la porte de Damas. — Tradition ! Il n’est pas question dans la Bible de la grotte du prophète, et quant à sa prison, voici ce qu'on y trouve : Jérémie fut jeté dans les cachots de la maison de Jéhonathan le secrétaire'. Appelé par le roi Sédécias, il fut enfermé dans la fosse de Nalkija, fils de Hammélec, qui était dans la prison, d’où on le retira, pour le déposer dans la cour, jusqu’à l’arrivée de Nébucadnetzar. — Rien ne nous dit que la maison de Jéhonathan secrétaire fut extérieurement adossée aux murs de la ville.

Ces murs au nord, ont conservé les fondations Juives; la ligne de circonvallation doit donc être ici la même qu’aux temps antiques.

Les Élections sont retardées, nous espérions en connaître le résultat avant de partir de Jérusalem. Le service des paquebots à vapeur de Beyrouth, va subir de grandes modifications: tout cela renforce les ténèbres autour de nous. Nous attendons des lettres, surtout nous attendons la bonne main de l’Éternel; elle nous fera lumière.

Les rois, quelques-uns du moins de ceux dont on nous annonçait la chute, sont encore debout.

Mardi, 19 avril 1848. — Nous avons achevé de

• Jérémie, XXX VII et XXXVIII.

ïiO LE PAnVIü DU SAINT SÉPULCRE.

voir, grâce h M. Schafler, qui a bien voulu nous guider aujourd’hui dans rinlérieur de Jérusalem. Maintenant notre horizon est déblayé.

Les points intéressants sont ceux que la tradition n’a pas étiqueté; ce sont les grandes localités, c’est le mont des Olives, la vue du temple, la vallée de Josaphat, l’ensemble des aspects. Mais un travail préliminaire était indispensable; je le reprends donc.

Nous devions aller de bonne heure à la porte de Damas, pourvoir rentrer la caravanedes pèlerinsqui reviennent du Jourdain; il pleut à verse — notre première pluie depuis le mois de décembre; — les pèlerins rentrent sans ordre, chacun de son côté : nous les laissons.

Nous nous rendons à l’église du Saint-Sépulcre; une foule pittoresque se presse sur le parvis extérieur ; les figures brunes, les costumes riches de couleur, se détachent sur les arceaux des portes fermées; on n’entre pas : les gardiens turcs n’ouvrent qu’à de certaines heures, qu’on connaît mal; nous reviendron.s. Nous reviendrons plus par conscience de voyageurs que par confiance en la tradition. Non pas que parmi les arguments contre l’identité du Saint Sépulcre, ceux qu’on a tirés delà direction des murailles nous frappent beaucoup. Les adversaires de la tradition prétendent que le tombeau , qui devait se trouver en dehors de l’en-

LA TRADITION

ceinte, — seul document que nous donne l’Évangile sur sa position, — serait dans la ville, si l’église actuelle en occupait la place. Cela peut être vrai, et cela peut être faux. Rien dans la vue des murailles, des restes déportés, des vestiges debout, ne contredit ou n’appuie cette hypolbèse. Excepté les assises du mur actuel, qui, au nord, vers la prison de Jérémie, qui, à l’orient, aux alentours du temple — mosquée d’Omar — sont évidemment composées de pierres antiques; il me semble impossible de retrouver dans Jérusalem ou hors de Jérusalem, une trace quelconque du dessin des anciennes murailles. — Nous sommes arrivés ici avec des idées assez claires sur ces délimitations. Nous les avions puisées dans des ouvrages spéciaux ; chaque auteur y établissait ses vues; les vues de l’un contredisaient les vues de l’autre, cela va sans dire; mais les systèmes étaient nets, bien définis ; maintenant tout est renversé, et la setde chose que nous y comprenions, moi du moins, c’est que nous n’y comprenons rien.

L’argument des murailles ne nous touche donc pas, mais bien ce fait simple, qu’au temps d'Hélène, qui a fixé ce point comme tant d’autres, on ne connaissait pas l’emplacement du Saint-Sépulcre. On ne le connaissait pas, puisque, selon les uns, les mémoires d’un vieux rabbin, achetés à grand prix, l’indiquèrent seuls; puisque, selon les autres, le secret fut arraché à un Juif par les tortures.

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M. de Chateaubriand parle , dans son beau livre, de temples païens, de statues de Vénus et de Jupiter élevées sur les lieux saints ; mais les auteurs contemporains d’Adrien n’en disent pas un mot, et ce n’est que postérieurement à la visite d’Hélène qu’il est fait mention d’une profanation si importante.

Pour ma part, je n’ai point de parti pris contre la tradition; je m’en méfie, comme venant d’une source qui verse habituellement , évidemment le mensonge'.

i U La tradition est U dernière source à laquelle on puisse recourir. Longtemps elle a été la seule consultée , longtemps la tradition a régné sans contrôle, respectée à l*égal de la Bible , et parfois la contredisant. Les voyageurs nous ont apporté ses enseignements , se permettant souvent d'enabellir et d’augmenter le fonds commun. Chaque époque , chaque pèlerin a brodé une fleur sur ce canevas immense, dont tant d’ornements ont bientôt caché, et (faut-il le dire?) brisé la faible trame. L’audace des assertions des moines cl des rapports des voyageurs est inconcevable. Je n’en citerai ici qu’un exemple. J’ai sous les yeux l’ouvrage du pèlerin Régnault (au quin> zième siècle), qui rapporte avoir vu, sur un arbre semblable à un térébinihet le cep de vîgpc que planta Noé après le déluge. (Page 138.) Ailleurs, il a vu le lieu où furent créés Adam et Ève... « L' Escripture tient qu’en ce lieu Adam et Êve furent créés... u — En fait de connaissance des Écritures, le capucin du sire de Joinville nous donne la mesure de son temps. Et comment vérifier la tradition , si ce n’est par la pierre de touche des Écritures. Je reprends ma citation. — « Si l’on se rappelle que des légendes nombreuses ont surgi à l'époque où Constantin et sa mère ont certifié l’identité des lieux saints, où l’on voulait retrouver le théâtre de chatiue acte , de chaque discours de Jésus Christ ; si l’on songe au nombre immense de pèlerins qui , même avant les Croisades, ont visité le saint sépulcre, ont fait métier d’en raconter des merveilles et de les colporter de châteaux en châteaux ; si l’on réfléchit que leurs récits faisaient partir une foule d’autres pèlerins, qui n’eussent pas consenti àvoir une sainte relique de moins que leurs prédécesseurs; que les moines de Jérusalem avaient le plus grand intérêt à ne désappointer personne, que, par conséquent, les mensonges Inventés par un voyageur et rapportés par mille en terre sainte, y étaient presque nécessairement consacrés par des fraudes pieuses; si l’ou songe cr.fiu que la Bible et l'Écriture furent longtemps très mal connues, et des voyageurs empressés d’admirer, et des

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Quand il s’agit du rôle qu’ont joué les lieux saints , quand il s’agit de personnages bibliques, je m’en tiens à la Bible ; je me persuade qu’elle nous a dit sur eux tout ce que nous en devions savoir.

C’est en voulant compléter la Bible, la compléter quant aux faits, la compléter quant aux dogmes, la compléter quant aux directions pratiques, qu’on a créé la fable chrétienne, — la plus odieuse des fables, — qu’on a défiguré, puis étouffé les vérités de la foi, qu’on a enseveli les commandements de Dieu sous des commandements d’hommes. Le principe était le même ; on venait humblement perfectionner l’Écriture, apporter le lumignon vacillant, les trompeuses lueurs de la raison humaine, à côté du soleil de la Révélation. Quand il s’agit des choses de Dieu, je ne veux que ce que Dieu me donne.

— Mais les Pères, le témoignage des Pères, la foi des Pères, l’autorité des Pères?...

Les Pères étaient très respectables, et je les respecte; mais les Pères pouvaient se tromper, et ils se trompaient. Les Pères étaient, bien à leur insu je l’espère, poussés par des sympathies et retenus par des antipathies. Ils subissaient l’influence de leur

moines empressés de montrer, on ne s’étonnera pas de voir s’élever l’édifice immense de la tradition, de voir rattacher à un même lieu (tel que le Cénacle et l'église de la Résurrection ) une foule de souvenirs, souvent incohérents, bitarres, amassés sur un si petit espace i|ue l’énumération seule en est ridicule. » — Topographie de Jérusalem. Thèse par Athanase Coquerel fils. Strasbourg, 1863.

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