‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 10 sur 31 · LU JOSEPH-RENÉ PELLOT · texte numérisé non relu

LU JOSEPH-RENÉ PELLOT

Ce dernier trait et toute cett^ scène achèvent de faire connaître Bellot. esclave du devoir, luisacriliantsapro[)re sûreté, et sans cesse disposé a dévouer sa vie, affrontant la mort en homme plein de cette suhlime confiance, de cette foi sainte, qui tient l'âme toujours prête k paraître devant son Créateur et son juge . de cette foi qui iuspirait au navigateur du seizième siècle ce heau mot : Heaven is as near bij wotcr as hjj land ; le ciel est aussi proche par eau que par terre.

On a pu voir dans le cours de cette notice quels sentiments d'estime et d'affection Bellot avait inspirés a tous ceux qui l'ont connu et vu de près. Cependant je ne saurais trop insister sur ce point, car c'est, a mon avis, un des meilleurs éloges qu'on puisse faire d'un homme que de dire : 11 a su appeler la sympathie et mériter l'affection. Je suis heureux aussi de pouvoir joindre h mon témoignage celui d'un écrivain distingué, 31. Xavier Marmier, et citer tout au long le fragment qu'il a consacré iv Bellot dans un travail destiné a une revue, et qu'il a hien voulu me communiquer a l'avance.

(( Qu'il me soit permis, dit-il, de joindre un souvenir ])ersonnel aux justes éloges que la presse de France et celle d'Angleterre ont décernés à 31. Bellot. Je l'ai connu dans l'Amérique du Sud, et, dès le premier ahord, il m'avait séduit par l'affahilité de sa parole , la modestie de son caractère el les qualités sérieuses de son esprit. >^ous nous en revînmes ensemhle sur la Triomphante, et dans une traversée de deux mois, notre liaison, commencée h 31ontevideo, se resserra a chaque degré de latitude par nos entretiens de chaque jour.

« Né dans une très-modeste condition de fortune. 31. Bellol devait au hienveillant intérêt de quel(]ues res])ectal)U^s familles de Bochefort son premier appui dans la vie. et ne devait (pi'a lui-même son rang dans la marine. Klève de

.lOSEPll-liKNE nKI.I.OT. m.

l'école (le Brest, il s'était distingué par son avide* désir d'instruction: enseigne de vaisseau, il avait gagui' la croix a Madagascar par une action d'cclal. Kn slaTuM» dans la IMata. il employait les loisirs de sa vie de hord ;i d'iililes Iravaux. Taises propres elTorts. sans le secours d'aucun niailn^, déjà il en ('tail veini a parler parfailenienl l'espagnol et l'anglais ; il se proposait d'apprendre de la niènu' lacon I allemand. En mènnî temps il se livrait a de sérieuses études de géographie el d'hydrographie. Il levait des plans, il dessinait des cartes, il m'en a laissé une (jui est un modèle de netteté el de précision. Dans la |)erpétuelle activité' de son intelligenee. il ne se reposait d'im travail que i)ar un autre travail. Ses heures de lecture étaientses heures de joie. H touillait avec mi transport de bonheur dans la collection d'ouvrages que j'avais recueillie chemin fliisant depuis Québec jusqu'à Buenos-Ayres. et chaque livre qu'il lisait donnait un nouvel élan a sa pensée et devenait pour nous le sujet d'un nouvel entretien dans les longues soirées que nous passions ensemble, nonchalamment assis sur la dunette, au souftle des l)rises attiédies sons le ciel de l'équateur. Je me disais, en l'observant dans ce contact perpétuel, qu'il se préparait un brillant avenir, qu'il honorerait un jour notre marine.

« Il devait bientôt payer cet honneur de sa mort.

a Nous nous quittâmes a Rochetbrt en nous disant un coi'dial adieu, en échangeant quelques derniers souvenirs d'amitié. Trois mois après, il accom^ait à Paris, radieux de la résolution qu'il venait de prendre.

« Condamné parles usages de la marine a rester peut-être longtenq)s inactif a Uochel'ort avant de pouvoir obtenir un nouvel end)arquement, il avait écrit a lady Franklin pour lui offrir ses services; il avait obtenu du ministre l'autorisation départir sur le bâtiment qin' celle noble lénnne armait a ses

iiv JOSEPH -RENE BELLOT.

frais pour (heiTlKM* encore sou époux. H partait avec l'allët»resse (rmi soldat (pi' nu généreux: enthousiasme anime, qui va dans la mêlée, au péril de sa vie, conquérir ses éperons. Nul calcul vulgair(» n'entachait sa détermination. 11 avait refusé le traitement que lady Franklin lui olïrait en lui confiant l'emploi de second sur le Prince-Albert. An milieu des Anglais, il voulait représenter dignement son pays |)ar son désintéressement connue par son courage.

« En me parlant gaiement de sa perspective de voyage, il me la rendait séduisante. Quoique je connusse le danger des explorations dans les mers polaires pour m'y être aussi quelque peu hasardé, je le regardais i)artir avec confiance, je le voyais revenir dans un ou deux ans avec la joie d'avoir accompli une tâche imposante. Je ne devais plus le revoir ! . . . »

Ai-je besoin de rapi)eler ici tous les témoignages de douloureuse sympathie que sa famille a reçus depuis qu'elle a perdu cet enfant aimé cpii faisait sa gloire et devait être sa fortune, comme il a été, comme il serait resté l'honneur de la marine française? Mais, qu'on le sache bien surtout, ce n'est pas seulement ht marin intrépide, le savant officier, (pi'on doit ])leurer eu lui: on doit pleurer aussi et surtout l'homme de co'ur. aussi généreux, aussi désintéressé, aussi bon qu'il était insliuit, intelligent et courageux. Voulez-vous savoir en (piels (ermes lady Franklin a écrit l'oraison funèbre de cet homme d'élite?

« (]e brave et généreux jeune homme, que j'aimais comme unfds, a (pii je dois tant, (pii représentait si noblement l'honneur et la chevalerie de la France, qui fut ainu' et respecté de nos marins connue ini frèie . lu'las ! 11 n'est plus... Il est mort comme il a vécu, en héros et en chrétien. »

V.ellot n'a pas été pleuré seulement en France et en Angleterre. Les Fs(piimaux. eu ap|)renant. lors du passage du

.lOSKIMI-IUlM-: UKl.LO'l. i.Y

capilaiiie Iiij^lelield ii son nMoiir. la moii <iii j<'nii(' iVançais. sWriaienl : « l*aiivro licllol ! pauvre ndlol! » ol ils plcmaioiil ! Voiilc/.-voiis savoir ce (jui leur avait l'ail aiinei' Holl()t'.' Pen- (lanl le voyat^c du Priucc-Mhert . le jeuiu' oflieier. ayant vu un Esquimau (jui avait une janiJH' eassi'ci se tianier péniblement sur la neiiic avait dessine et fait tailler par le charpentier du navire une jand)e de bois pour ce malheureux iulirme. La population n'a point perdu le souvenir de cette action bien simple, il est vrai, mais dont l'inspiration ne [)0uvail naître (pie dans un c(eur (l'c'lile.

Son esprit, aussi élevé (pie son cœur, dont il send)lail du reste émaner directement, avait appris (h' bonne heure ii juii^er sainement des choses humaines; il savait h proj)os lever et baisser les yeux, regarder au-dessus et au-dessous de lui : au-dessus, pour inspirer et féconder sa noble et légitime ambition: au-dessous, pour plaindre ses semblables, déshérités des jouissances du corps et des bienfaits de l'éducation, et se C(3nsidérer comme un des heureux de ce monde. 11 admirait leshnls el les habiles sans les envier, savait être digne sans lierlé déplacée avec les riches, bon et humain sans ostentation avec les plus pauvres, (^es cjualités étaient complétées et relevées par une modestie pleine de naturel . il n'avait pas même cet orgueil si légitime de s'être fait luimême ce (pi'il é'tait : il ne cachait ni n'étalait son origine. Et pourtant il était, il se sentait capable de se uK^ttre de niveau avec toutes les |)ositions. toutes les gloires, toutes les fortunes.

Cette franchis(î de manières sans rudesse, cette facilité de caract(''re sans faiblesse et sans lég(3reté . cet aimable et naturel abandon sans familiarité, cette bonté extrême sans banalité de c(Bur, cette générosité, ce d('^sintéressement , ce courage sans forfanterie. s(Mluisirent toutd'ab(U'd les Anglais,

m JOSEPH-RENE RELLOT.

({iii on vimcMil bientol a aimer très-réel lemeiil le Français qui avait commencé par leur plaire : aussi peut-on affirmer ipie ce n'est point seulement sa pensée , mais celle de toute l'Amirauté, cpie dis-je'.' de tous les marins anglais, aussi bien que l'opinion de tous ceux (|ui ont connu IJellot, que M. le colonel Sabine, l'illustre physicien anglais, a formulée dans (!ette phrase qu'il c'crivait a 31. de la Uoquelte en déplorant la perle du jeune lieutenant de vaisseau: «En vérit(';, j'ai rarement trouvé son égal, jamais son snpc'rieur. »

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