‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 11 sur 31 · JULIEN LE MER · texte numérisé non relu

JULIEN LE MER

INinODLCTION

Cette expédition, bans importance peut-être par la grandeur de ses découvertes, est cependant intéressante à plusieurs titres par les circonstances qui Font accompagnée. Elle ouvre une ère nouvelle dans la série des voyages aux régions arctiques, par la Diçon dont ont été accomplis les voyages parterre à une époque de Tannée où les expéditions précédentes ne quittaient guère leurs campements. Entin, elle fait époque dans l'histoire géographique au point de vue national, par la participation d'un officier de notre marine militaire aux dangers et aux travaux d'une exploration complète aux mers polaires. Pour la première fois, en effet, un voyageur français a bravé les rigueurs de l'hiver de ces régions, et peut fournir sur elles des renseignements que jusqu'ici nous empruntions aux Anglais ou aux Russes.

Quelques lignes feront connaître l'état des choses au moment du départ de l'expédition. Le capitaine (aujourd'hui amiral) Frankhn avait ]iour instruction d'aller reconnaître le cap AYalker

^ Nous avons cru no pouvoir mieux faire que de placer en tête du journal de voyage tenu par Bellot le rapport publié par lui dans les Annalis maritimes, lequel résume en quelques pages le but et la portée de l'expédition dont il va luimême nous raconter les détails.

2 J. R. BELLOÏ.

dans ledélroitdeBairow; puis, se dirigeant au sud vu au sudouest, il devait, sans s'enfoncer plus à l'ouest, chercher à atteindre la côte nord de l'Amérique. Les dernières nouvelles reçues de son expédition datent du 26 juillet 1845, époque à laquelle il avait pour trois ans de vivres de toutes espèces, sans compter les ressources que les navigateurs pouvaient trouver sur leur route. \j Erebm et le Terror se trouvaient alors dans le haut de la haie de Baffin, par 74'Vi8' de latitude et 68^^ io de longitude ouest (Greenwich^). En 1848, trois expéditions furent envoyées au-devant de Franldin: sir James Ross par la baie de lîaffin, sir J. Richai'dson par la rivière jMackensie, sur la côte d'Amérique, et le capitaine Moore par le détroit de Behring. Revenues sans succès, ces expéditions furent remplacées en 1 850 par d'autres envoyées dans les mêmes directions ; on avait, de plus, cherché à stimuler les efforts des particuliers par des présents considérables que le gouvernement et lady Franklin offraient aux baleiniers qui chercheraient à obtenir ou fourniraient des renseignements sur le sort des équipages de Franklin. Le Commodore Austin, avec quatre navires; le capitaine baleinier Penny, avec deux antres bâtiments, se joignirent au capitaine sir John Ross et à une expédition américaine généreusement équipée par M. Grinnell, négociant de New-Yorck, mais montée par des officiers de la marine des États-Unis. Lady Franklin, dont l'admirable dévouement a contribué autant que les travaux de son mari à rendre célèbre le nom. de Franklin, envoya à la même époque un petit navire, le Prince-Albert , pour <'xplorer le golfe du Prince-Régent.

Franklin, suivant à la lettre ses instructions, s'était sans doute engagé de façon à n'en pouvoir sortir dans les chenaux

' licllol il, flans toutes ses indications, employé le premier méridien (1(^ Greenwicli. N'ayant pas cru devoir réduire ses lon{;itudes au méridien de Paris, il nous parait utile de rappeler que le méridien de Greeinvidi est à 2" 20' 24' à l'ouest de coliii i[wi l'^l ;idnptf' eu France.

VOYAGE ATX >1KHS lUiLAIIlKS. 5

éiroils ('t au luilicii des îles incoiinuesqiii cxisloiit cnlic la terre (le Ibnk et les terres Victoria et ^V()lIaslon. Dans l'Iiypotlièse surtout où il aurait perdu ses navires,- il pouvait se faire qu'il clierehàt à i^agner en embarcations le continent de Bootliia, et cette supposition devient encore plus admissible si on se rappelle qu'au moment de son départ on ne connaissait point les travaux du docteur Rae, et qu'on croyait à la jonction du détroit du Prince-llégent avec celui de Dense et Simpson.

La mission du Prince-Albcrt avait pour l)ut de parer à cette éventualité. Mallieureusement ce petit navire, après une navigation remarquable à l'entrée des détroits du Prince-Régent et de Barrow, lïit obligé de revenir en Angleterre, où il rapportait d'ailleui's de très-bonnes nouvelles des progrès de l'escadre arctique et quelques débris de toiles, de cordages et d'ossements ramassés au cap lliley. Tn examen attentif, une analyse à laquelle la science fournissait des conclusions remarquables, prouvèrent que ces objets avaient appartenu à des hommes civilisés, <'t même à des navires de guerre, et qu'ils n'avaient pu être laissés à une éjoque antérieure à 1845. Les motifs qui avaient dicté l'envoi du Pnnce- Albert en 1850 existaient encore en 1851, et lady Franklin se résnlut à continuer ses sacrifices.

Le gouvernement russe concourait aux expéditions du détroit de Behring par ses agents sur la côte nord-ouest de l'Amérique, les États-Unis joignaient des navires à ceux de la Grande-Bretagne, la France ne pouvait seule rester en arrière. Franklin avait d'ailleurs droit de cité chez nous par ses travaux précédents et sa gloire, par son titre de membre correspon<lant de l'Institut et de la Société de géographie, (|ui, en 1827, lui a décerné sa grande médaille d'or ; aussi le gouvernement, à l'instigation de M. deCliasseloup-Laubat, alors ministre de la marine, s'associat-il pleinement à mes vœux lorsque je demandai à aller représenter les sympathies de la marine française dans cette nouvelle expédition, et, au mois de mai 1851 , j'allai m'embarquer sur le Prince- Albert, qui s'armait en Ecosse, dans la ville d'Aberdcen.

4 J. n. BKLLOr.

Avant de rendre compte d'opérations que je ne dirigeais point, je désire faire observer qu'à 31. Kennedy seul reviennent les éloges dus à la hardiesse et à l'intelligence des mesures prises pour l'accomplissement de notre mission, et i[ua son incroyable activité, aux soins constants qu'il prenait pour assurer la santé et le bien-être de tous, nous avons dû. avec la protection de la Providence, de faire beaucoup en peu de temps, et de répondre tous aux embrassements de nos amis, sans que l'on eût à regretter ces affreuses mutilations, ces pertes de membres, si souvent le résultat des campagnes aux mers glaciales. Nous étions tous teetotalers, c'est-à-dire que nous n'avions à bord ni vins, ni bière, ni spiritueux ; et je n'hésite pas à attribuer à cette sage mesure, en grande partie, la bonne conduite si soutenue de notre équipage, l'harmonie qui n'a cessé de régner, en dépit des privations et du manque de confortable qu'offrait notre bâtiment, petite goélette de quatre-vingt-dix tonneaux, montée par dix-huit hommes, le capitaine et les officiers Ci;mpris.

Peu de temps après avoir dépassé le cap Farewell, à l'extrémité sud du Groenland, le 22 juin, le Prince-Albert entra dans les glaces, et commença à s'y frayer un passage dans la direction de l'établissement danois d'Uppernavik, où nous nous proposions d'acheter des chiens et des traîneaux esquimaux. Un coup d'œil jeté sur la carte montre que, la baie de Baffin devenant plus étroite en descendant au sud, les glaces, qui sont d'abord mises en mouvement dans le haut de la baie par les brises du nord, tendent à s'accumuler à cette gorge et à bloquer le détroit de Davis, même quand le sommet est dégagé. Ce n'est que par une série de va-et-vient que les glaces passent enfin ce barrage, et viennent se dissoudre dans l'océan Atlantique..

Celte mobihté des glaces, nécessaire à la navigation, en forme précisément le danger, puisqu'on se trouve placé entre les glaces qui viennent du côté où souffle la brise, et la cote ou les glaces solides qui n'en sont pas encore détachées. H est inutile

VOYACE AUX MK1\S POLAIUKS. 5

trinsister sur la force d'écrasement que possèdent des masses souvent de plusieurs lieues carrées d'étendue, et qui, une fois en mouvement, ne sauraient être arrêtées par aucune résistance humaine. Un bâtiment à voiles se trouve placé dans des conditions d'autant plus défavorables, que les vents doivent précisément souftler de la direction où l'on veut se rendre pour entr'ouvrir les glaces dans cette direction. Or, si la brise est forte, on ne remonte qu'avec peine et avec danger au milieu des glaçons, qui forment autant de roches mouvantes; s'il fait calme, les moyens de marche en avant se réduisent à un halage très-lent ou à la remorque des embarcations. L'application du propulseur en hélice aux bâtiments à vapeur vient surtout donner à ceuxci une supériorité considérable, qu'eut détruite en partie l'encombrement des roues à aubes, exposées à tous les chocs des glaçons.

Dans les bouleversements que causent les tempêtes, (pii sont bien loin d'être aussi rares au delà du cercle arctique qu'on le suppose généralement, la forme des glaces devient très-irrégulière; aussi arrive-t-il souvent qu'à ([uelques centaines de mètres devant soi on voit une nappe d'eau plus ou moins étendue, dont on n'est séparé que par une langue étroite de glace. Nous cherchions alors à naus y pratiquer une ouverture, soit en dirigeant le navire avec toute la vitesse possible sur la partie la moins large, soit avec des scies d'une vingtaine de pieds de long, qui se manœuvrent avec une corde et une poulie placée au sommet d'un triangle formé par de longues perches, soit enfin en faisant jouer la mine. Lorsque les glaces ne sont pas trop compactes, on foit entrer le navire dans cette ouverture, sur les cotes de laquelle il agit comme un coin. Plus d'une fois il arrive, pendant cette opération, que les glaces, mues par les courants ou par la brise, se rapprochent après s'être perfidement écartées un instant, et le bâtiment se trouve soumis à une pression dangereuse. Malheur à celui qui ne sait point prévoir ou suffisamment observer les signes précurseurs de cet accident,

n J. R. BEL LOT.

presque toujours accompagné de conséquences fatales. La glace, que rien n'arrête, passant au-dessous du n;ivire, le renverse, ou passe au travers s'il résiste. J'ai vu des plaines de glace se dresser, pour ainsi dire, le long des flancs du navire, et retomber sur le pont en blocs, que tout réqui[)age se hâtait d'.dler rejeter de l'autre côté, dans la crainte de sombrer sous le poids énorm»' de cet hôte malencontreux.

Le 12 juillet, nous arrivâmes à Uppernavik. rétablissement le pUis septentrional sur la côte ouest du Groenland. Il y a une trentaine d'années, on y voyait encore des pierres couvertes d'inscriptions runiques, qui semblaint indiquer que les Islandais et autres insulaires, auxquels on attribuait dernièrement la découverte de FAmérique, poussaient au moins fort loin leurs courses dans le nord. Cet établissement sert d'entrepôt à l'huile et aux fourrures des animaux que tuent les Esquimaux du voisinage, et que viennent chercher tous les ans des navires danois. Il renferme seulement quelques centaines d'individus, la })lupart métis, issus du commerce des naturels avec la race blanche. Quelques magasins, une petite chapelle desservie par un ministre luthérien, la maison du gouverneur, le tout assez misérable et construit en bois, forment la portion somptueuse du village. Le reste se compose de huttes de terre, que l'on n'approche pas sans danger, au milieu des bandes ih chiens voraces et affamés que les habitants élèvent pour leurs traîneaux. Vivant en effet dans des régions désolées, où l'on ne saurait trouver une grande quantité de végétaux pendant l'hiver, les Esquimaux ne pouvaient songer, ainsi que les Lapons, à domestiquer le renne. Le chi(Mi leur rend les mêmes servin^s. et partage avec son maitre la nourriture animale que celui-ci peut se procurer à toutes les époques de l'année.

En sortant d' Uppernavik, nous tombâmes au milieu de la flotte d(^s baleiniers qui retournaient au sud, afin de passer sur la côte ouest de la baie de Baffin, ayant trouvé les glaces impraticables dans le nord; ils suivaient d'ailleurs les contours du

VOVACE AUX MERS l'OLAIHKS. 7

corps principal clos ij;laccs, où la baleine se tient de préférence. Il est facile de voir iiueccl animal, traijuc de pins en pins dans lon> ses repaires, a émigré dans des contrées pins paisibles; et la iiêciie de la baleine, qui a occnpé jadis plus de soixante à quatre-vingts navires de trois cent cinquante toufieanx en moyenne, n'en a employé ([u'nne vingtaine dans les dernières années. Les baleiniers avaient rencontré l'escadre américaine, et nous apprîmes avec étonnement ([ue les deux navires, saisis [»ar les glaces, au mois d'octobre 1850, à la bouche du canal Wellington, avaient été entraînés malgré eux, pendant l'hiver, courant les dangers les plus graves, et n'avaient été relâchés qu'en 1851 , par le travers du cap Walsingham. En outre des éléments nouveaux fournis à la science géographique par leurs miraculeuses aventures, ils donnaient aussi des nouvelles bien encourageantes sur les recherches entreprises. L'escadre arctique avait trouvé sur l'île Beechey des preuves authentiques du séjour de Franklin dans la baie formée par cette île et le cap Riley, pendant l'hiver de 1845 à 1846. Trois tombes, avec inscriptions de noms et de dates, ne laissaient point de doute à cet égard.

Deux jours après, nous pûmes féliciter les Américains euxmêmes sur leur heureuse délivrance, et, de compagnie, nous remontâmes jusqu'à l'entrée de la baie Melville, fameuse par les désordres qui s'y reproduisent chaque année, et qui ont fait donner le nom de Pouce-du-Diable à un pic remarquable et peu éloigné de la côte. Au sortir de la baie de Disco, nous étions tombés au milieu de montagnes flottantes de glace, dont nous pûmes souvent compter plus de deux cents en vue à la fois, la moyenne ayant de cent à cent cinquante ])ieds de hauteur; mais quelquesunes atteignaient deux cents et môme deux cent cinquante pieds de haut. Cette baie est p uir ainsi dire le chantier où se forment et sont lancées ces masses énormes, h cause des glaciers dont elle est bordée, et dont les îles flottantes ne sont que des fragments qu'en détache l'action de la chaleur et de la pesanteur. La même cause, agissant sur les montagnes de glace iice-herifs), dé-

iruit souventlcur équilibre par l'iiltération de leurs formes, et plus d'une fois nous fûmes témoins de la scène imposante de ces masses qui se brisent avec des détonations semblables à celles de la foudre, et qui se lenversent subitement sur elles-mêmes, au milieu des vagues qu'elles font jaillir à une grande hauteur. Force nous fut, après une vingtaine de jours de labeurs et d'attente pleine d'inquiétudes, de nous éloigner le 4 août, pour tacher de trouver, plus au sud, un passage h l'ouest : nos amis les Américains persistèrent ' à essayer de passer au nord des glaces pour entrer dans le détroit de Lancastre. Nous atteignîmes enfin Pond's-Bay le 24 août, et là quelques Esquimaux vinrent à bord ; mais ils ne purent nous donner des renseignements, soit sur les navires de Franklin, soit sur l'escadre envoyée à leur recherche. L'apparition de ces pauvres créatures dans leurs frêles pirogues de peau nous permit de constater les caractères ethnologiques déjcà reconnus par les navigateurs précédents. Un croquis fait par l'un d'eux de la côte ({ue nous connaissions témoigna une fois de plus de leur singuhère aptitude géugraphi([tie.

Nous étions enfm sur le terrain de nos recherches, en face du fameux détroit de Lancastre, où des coups de vent successifs ne nous permirent que difficilement d'entrer. Notre but était d'examiner soigneusement les deux rives du détroit de Barrow, et d'avancer jusqu'à l'île Grilfith, où nous comptions trouver des nouvelles du commodore Austin et des autres bâtiments. Mais les glaces ne nous le permirent point, et, en attendant que les brises de l'ouest eussent déblayé le passage jusque-là, nous explorâmes les deux côtes du golfe du Prince-Régent jusqu'à Fury- Beach et Port-Neill. Les glaces, que nous trouvions constamment devant nous, s'opposèrent à notre progrès dans cette direction, et, après quatre jours passés à Port-Iiowen, nous es-

' Ils ne purent y rt-ussir, et, après triiiiVucluciix elTorls, ils raient cunliainls lie retourner à New-York.

V()Y.\(;h aux mkks toi^aires. n

sayàmesdc dôl);ir(|utM' an poil Lénpold, où des vivres avaient été laissés en 1840 pour l'usai-e de Franklin et de ses eompagnons.

Dans une de ees tentatives, M. Kennedy avait lais-é le navire, avec une embarcation et cinif hommes. Pendant la nuit, les glaces nous entourèrent, et nous tûmes entraînés h trente milles de lui sans pouvoir y o[)poser qm^ notre douleur et notre désespoir. Le navire put enlin être mouillé dans la baie de Batty. et à partir de ce moment nos efforts durent se concentrer sur une tâche plus immédiate que le but principal de notre expédition : il nous fallait d'abord rejoindre et ramener à bord nos compagnons de voyage. Après six semaines de tourments et des tentatives que les éléments firent avorter, je pus enfin arriver jusqu'à eux, et tous ensemble nous regagnâmes le navire.

Le Pr'mce-AIhert était pris dans les glaces, qui, s'épaississant tous les jours, lui formèrent peu à peu une sorte de bassin solide d'où il ne sortit qu'au mois d'août suivant, c'est-cà-dire trois cent trente jours après. Nous nous mimes donc h faire nos préparatifs d'hivernage avec d'autant plus d'activité que nous avions à réparer le temps perdu par suite de Taccident dont j'ai parlé. La plus grande partie des provisions fut déposée sur la glace ou dans les magasins construits en neige, afin d'augmenter l'espace naturellement restreint à bord d'un navire aussi petit que le nôtre, où le renouvellement de fair et les soins d'une propreté rigoureuse exigeaient une certaine ampleur pour notre habitation. Le navire fut recouvert au-dessus du pont d'une tente de laine, et entouré sur les côtés d'une épaisse muraille de neige, qui empêchait le rayi)nnement ii l'extérieur de la chaleur, que nous n'aurions pu entretenir autrement qu'au prix d'une grande consommation de combustible.

Dans le courant de janvier, une excursion de ([uelques jours fut entreprise pour voir si Franklin ou quelque autre s'était rendu à la plage où la Furie s'est perdue en 1824, et sur laquelle avaient été débarquée une grande partie des provisions de ce na-

Il) J. H BKLLOT.

vire. Cette excursion, alors que le soleil avait disparu de Tlioriz >n pour ne se remontrer que cent dix jours plus tard, nous permit de nous assurer de la possibilité d'un voyage même à cette époque de l'année, grâce aux habiles dispositions prises par M. Kennedy. >îous avions adopté, en effet, le genre de vie et les coutumes des Esquimaux et des Indiens pour nos voyages, et il ne nous fut pas difficile de voir combien la nature les a pourvus de moyens bien supérieurs à ce que nous donneraient les raffinements de la civilisation. Les vêtements de peau, les mocassins ou les bottes en peau de phoque formaient notre accoutrement; le ])emmican \ notre nourriture exclusive ; des traîneaux avec ou sans chiens, nos moyens de transport pour les vivres et notre mince bagage ; et une hutte construite en neige, notre abri pour la nuit. Je n'entends pas dire que nous ayons trouvé tout facile ou même très-agréable; mais chacun de nous avait d'avance Mi le sacrifice du bien-être matériel, et certes il n'est point de fatigues ou de privations que nous ne fussions disposés à braver, et heureux si nous pouvions réussir dans la sainte mission où nous étions engagés.

Après plusieurs voyages préliminaires, dans lesquels nous formions des dépôts de vivres sur la route que nmis comptions suivre plus tard, nous prîmes congé du navire dans les derniers jours de février, pour n'y revenir qu'en juin, vivant, dans Tintervalle, des vivres que transportaient des traîneaux attelés de chiens, et d'autres que nous traînions nous-mêmes. En suivant la côte ou en traversant les glaces des baies de Creswell, de Brentford et du détroit Victoria, nous arrivâmes à des terres nouvelles que nous avons traversées à l'ouest jusque par 100 degrés de hmgitiule (Greenwich) ouest ; et. après avoir visité le cap \\ alker, nous revînmes au port Léopold, et enfin au navire. Dans les (piatre derniers mois, nous étions passés de l'obscurité

' Prt'pariilion iiidicunc de viandos, (jiii conticiil, sons un polit volume, nii' grandft <|uaïililc dôléinenls luitritifs.

VOYAC^K AIX MKllS POLAIRES. If

('(Mistaiite à (III jour piMpéliicl, et nous nous étions trouvés exposés à une température de 41' degrés centigrades au-dessous de zéro. Ce voyage n'avait eu de résultat bien fâcheux pour aucun de nous, si l'on excepte ces frost-bites ou gelures partielles dont nous avons soiitlert plus ou moins longtemps; mais, dans la plupart des cas, l'application de la neige avait immédiatement rétabli la circulation du sang. Je n'ai pas le loisir d'entrer dans les détails si curieux de cette vie de tous les jours, et accompagnés presque tous de dangers parfoitement oubliés aujourd'hui rpie la conservation de notre existence ne nous laisse au cœur que de la gratitude pour celui qui tient tout dans ses mains.

L'honneur des découvertes géographiques revient très-justement aux chefs des expéditions : à eux toute la responsabilité, à eux de faire la description des pays nouveaux qu'ils ont reconnus et de leur assigner des noms qui restent sur les cartes.

Le scorbut nous avait tellement épuisés, qu'après notre retour au navire nos soins durent se bornera le combattre, ce qui occupa suffisamment les mois de juin et de juillet. Nous poussions en même temps nos préparatifs d'appareillage de notre prison de glace ; et le 6 août nous sortîmes de la baie de Batty, après avoir scié un canal dans les glaçons. Le 20 août, nous rencontrâmes un navire de l'escadre de sir Ed. Belcher, envoyé d'Angleterre, au commencement de 1852, pour explorer le chenal de Wellington, et se porter au-devant de deux navires qui sont passés par le détroit de lîehring, et sur le sort desquels on commence à avoir de vives inquiétudes. Notre tâche était remplie; nous avions démontré (pie Franklin n'a pu passer au sud du ca[) Walker, puisque la terre s'étend là où l'on supposait jadis que la mer existait. L'expédition du Prince-Albert a donc contribué à rétrécir de plus en plus le cercle des directions probables prises par Franklin, et aujourd'hui il semble démontré cpi'il a pris la route au nord du chenal Wellington, (lette direction était

explorée par des navires munis de tous les éléments de succès; nous revînmes donc en Ecosse, en passant par les péripéties d'une seconde navigation dans les glaces.

Je prouverai plus tard qu'en supposant Franklin abandonné à ses propres moyens, il a pu trouver dans son énergie si bien connue, dans ces contrées mêmes, de nouvelles ressources; sur la foi de mes croyances à cet égard, je repartirais volontiers à sa recherche, car j'ai la ferme conviction que nous pouvons encore espérer de revoir ces hardis navigateurs.

JOUUNAL DTN \ OYAGE

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