DEPART D'ABERDEEN
Alicrdccn, 22 mai 1831.
Me voici enfin au comble de mes souhaits, plus heureux et plus fovorisé par les circonstances que je n'aurais jamais ose l'espérer. Toutes les difficultés se sont aplanies; et, sans excès d'orgueil, je puis mettre mon succès sur le compte de l'activité, de la résolution que j'ai déployées, et de l'abnégation ([ue j'ai mise à partir sans être en rien préparé.
Je vais tenir un journal complet de tout mon voyage, afin que, si je meurs dans cette campiKjney mon jeune frère et mes ne-
veux au moins suivent mon exemple et apprennent à se dévouer
à leur famille, h la science et à riiumanité.
Di.MAîNCHE 25 MAI. — Nous avoiis mouillé dans la matinée en rade de Stromness; vers dix heures, le capitaine Kennedy arriva à bord avec M. Watts, officier de la douane et M. Beckie, fils d'un banquier de Kirkvvall, cpii viennent me faire leurs offres de service.
A deux heures, nous descendons à terie avec l'équipage et nous nous rendons à Free-Clmrch. jMalgré le ton somnolent et somnifère, je ne trouve plus cet accent large d'Aberdeen. Des prières sont dites i^our nous, et tous les fidèles sont appelés à faire des vœux pour notre bon voyage.
M. Kennedy, né sur le territoire d'Hudson, de parents originaires des Orcades (Orkneijmen), a été élevé à Stromness ; et la qualité de compatriote, autant que la nature de notre campagne, lui attire l'intérêt général. 11 me présente dans plusieurs maisons. Je vais voir lady Franklin, qui s'informe avec intérêt de la manière dont je me suis trouvé à bord. L'avarie de notre bout-dehors de foc la contrarie ; elle me prie d'user de mon intluence à bord pour que dorénavant on fasse moins de toile, mais pas d'avaries. Nous apprenons dans la soirée que M. Steinger, constructeur de Stromness, nous fait hommage d'un boutdehors neuf. On me parle beaucoup de la cathédrale de Kirkwall, la plus belle et la plus ancienne, a]irès celle de Glasgow, de tiiules celles d'Ecosse, et je forme le i)rojet d'y aller.
'iC MAI. — Une pluie torrentielle me fait d'abord renoncer à mon projet. Vers dix heures, le temps s'embellit; un gig nous conduit aux Steimis (moniimenis ou cercles drui(li(jues), sur les boids d'un lac superbe. Pas de chevaux pour continuer la route :
VOYA(;i': AIX MKRS l'OLAlRI'S. T.
déjeunons en iillendanl. Nous entrons dans la niaisun de la jucilleuie apparence; une i^rande salle, au milieu de hupielh» se tniuve l'àtre abrité du vent de la porte \y.\i un petit mur de quatre pieds de haut; une crémaillère |iendant des poutres soutient la marmite; dans un coin, un veau, des poulets; [)lus loin, un cochon qui joue avec un chien, ce qui prouve une longue intimité; des canards; trois femmes: nous leur deniandons à déjeuner. « iNous n'avons lien qui puisse vous convenir.
— Donnez-nous ce que vous maniiez. >» Nous faisons nousnjémes frire du jambon et des œufs; la fumée soit à grand'peiîie par un lai'ge trou placé à la partie supérieure du toit et qui correspond au foyer: j'allais dire à la cheminée. On nous sert pour pain des tourteaux d'orge qui seraient mangeables s'ils ne se mangeaient crus; de plus en plus ]Jr<'tagne.
— Nous mangeons ;iutant de jambon et d'œufs que possible : nous offrons du wisky aux femmes. « Combien devons-nous? — Un schilling. «J'en donne trois et j'emporte les bénédictions de la ciise. Nous sortons pour voir les stennis ; la jeune fdle ciurt après nous pour nous remettre un couteau oubhé ; récompense honnête de notre générosité. On nous trouve deux montures, <'t nous filons pour Kirkwall. De la route, je vois flotter le pavillon français, je me réjouis à l'idée que sans doute un cotre est là caché par une poijite de terre ; nous approchons, et je vois ([u'il est hissé sur la même drisse que le pavillon anglais. C'est une politesse de 31. IJeckie, une nouvelle prévenance de lady Franklin, ([ui n'a [îas voulu me donner ime lettre la veille, et Ta envoyée par M. Beckie. l^a cathédrale de Saint-Magnus touibe en ruines ; ce serait véritablement dommage que le gouvernement ne songeât pas à entretenir un pareil monument. 31. Robertson, lieutenant shériff du comté, me fait les plus grandes pohtesses, et me conduit chez lui ; tout le monde parle français; éloges sur notre expédition, vœux que l'on forme, etc.
Je suis présenté par lady Franklin au docteur VVolft, célèbre voyageur dans toutes les parties du monde, mais principalement
connu pour un voyage h Bokhaïa. et un autre à la recherche des tribus d'Israël. Quel dommage que mon ami L... ne soit pas là, lui, le polyglotte oriental! Le docteur Wolfl'est le même dont nous parlions il y a quelque temps à propos de cette tribu juive qui, vivant au milieu de la Chine, a conservé son culte et un temple. 11 a fait ses offres de services à lady Franklin déjà l'année dernière. 11 demande seulement qu'on paye un ministre pour faire son service, et quelques livres sterling pour sa femme. Lady Franklin a envoyé sa demande à l'amirauté, ne sachant comment y répondre.
Je trouve le docteur fumant après dîner, il m'exprime en français le plaisir que lui cause ma visite, et m'offre un exemplaire de son ouvrage. Il le vend pour le soutien d'une Société de charité. Il est, dit-on, d'une grande éloquence, et doit prêcher ce soir; mais nous ne pouvons rester plus longtemps. — Le Pirate, de AV. Scott, m'est d(inné }iar M. Robertson ; accueil de M. Beckie ; baie de Kirkwall ; tombeaux dans l'église ; visite aux cinq églises ; retour à Stromness à minuit.
27 MAI. — Je passe la journée à bord, je suis harassé de fatigue des trente-deux milles h cheval de la veille et cherche à mettre ma correspondance à jour. — Vents contraires du nordouest. Le soir, nous sommes engagés à prendre le thé. Après quehjues tasses, on éloigne le vieux papa, dont les opinions religieuses ne comprennent pas la danse. Une petite demoiselle sortant de pension arrive de Londres ; je m'adresse à elle, et la schottisch est dansée pour la première fois à Stromness. Aleajacta est ! ])roh pmlor! In homme grave, d'une semblable expédition, danser! Eh! mon Dieu ! oui, c'est comme cela, chaque chose a son temps: pourquoi ne ] as oublier un instant des devoirs sérieux, alors surtout que je suis forcé d'être là? Cela m'empêchera-t-il au moment vimlu de faire mon devoir? Bien mieux, j'avoue que je ne suis nuhement insensible aux charmes de CCS jeunes beautés, et que miss H., le blanc lis. et miss AV.,
réelatante rose, ne sont point étrangères aux plaisirs de cette soirée, sans compter niissD. L., etc. D'abord, on a lait pour nous une exception aux usages du pays, qui n'admettent |!as la danse en pareille saison. Pourquoi ne pas représenter l'amabilité française, en même temps que son ardente sympathie? Le succès est mon excuse, soit dit sans présomption, car on me complimente sur ma naturalisation, et la facilité avec laquelle je m'assimile aux usages du pays.
28 MAI. — Les usages, me dit M. Robertson, me forcent à aller visiter toutes les personnes avec qui j'ai dansé ; je ne m'en plains point du reste, car c'est un moyen d'étudier les coutumes du pays ; mais je rentre le soir à bord afin de pouvoir travailler. Je dessine avec beaucoup plus de succès que je ne l'espérais. On me fait la guerre à cause de l'étonnement que trahissent mes questions sur Stromness; il est vrai que rien n'est plus faux que l'idée que nous nous faisons en général de ces îles. Si quelque malavisé eût bâillé ou ouvert la bouche un peu trop à mon arrivée, peut-être eussé-je pris la fuite, croyant avoir affaire à des anthropophages. — Décidément on est civilisé, très-civihsé. Je parle à lady Frankhn de ce que nous aurions à faire si, par exemple, M. Kennedy mourait. « — Ma foi, me dit-elle, j'ai dû laisser (juelque chose à votre initiative. » Le capitaine Kennedy me dit (pi'il veut demander qu'il ^oit spécifié que je suis commandant en second de l'expédition, et, par suite, appelé à lui succéder en cas de malheur pnur lui.
29 MAI. — Encore retenus par ces maudits vents de nordouest ! — Pour consolation, le capitaine Robertson me déclare qu'il a vu quelquefois des bâtiments russes retenus à cette époque pendant six semaines. Si cela continue, nous trouverons les glaces de trop bonne heure, et alors une partie de la besogne est rendue plus difficile. Je ne puis échapper aux instances de 3L R. , et à quatre heures je vais à terre. Lady Franklin me parle de la lettre de M. Barrow, qui envoie un pavillon français, lettre où il
iH J. R. BELLOT.
dit au capitaine Kennedy, s'il découvre une terre nouvelle, d'en prendre possession au nom de la France ; mais je déclare que certes je tiens, si nous découvrons quelque chose, à constater la présence d'un officier français, en plantant notre pavillon, et en dressant une carte où le nom de la France soit assez répété et entouré de noms qui nous soient cliers. Je sens d'ailleurs les convenances que j'ai à observer à bord d'un bâtiment anglais, et je crois que je devrais consulter l'amirauté anglaise h ce sujet.
Lady Franklin me plaisante sur ce qu'elle appelle mes futures découvertes, et me demande quels noms je lem^ donnerai. Des noms chers h ma patrie, pensé-je, et ceux surtout auxquels je dois tant de reconnaissance. Si je fais une carte, je grouperai les noms français sur un même point de la carte, au lieu de les disséminer sur une longue étendue de terres: la partie française tranchera mieux.
30 MAI. — J'ai reçu ce matin un drapeau tricolore des dames de Stromness, et ce brave 3Ï. Kennedy qui me présente cela avant deux lettres de France ! deux bons amis qui m'écrivent ! bonne et chaleureuse amitié! Je les embrasse, ces deux lettres, et, les larmes aux yeux, je remercie Dieu par une élévation intime ([ui vaut bien une prière orale. Pourquoi pas une lettre de ma chère famille? Peut-être demain. Vents, soyez-nous contraires encore quelques jours ! Je suis allé observer à terre, je suis content de mes résultats. Lady Franklin et miss G. viennent à bord. Fe capitaine Kennedy tient à partir dans la yole de la douane; je ne veux point aller à terie. — 3Jise en place des bastingages en toile.
J'informe M. Barrow qu'une lampe sera allumée sous notre chronomètre. — Notre pavillon a été hissé en même temps que le pavillon anglais pour la visite de lady Franklin; c'est là, par exemple, une véritable piise de possesshin.
11 MM. — Toujours le uième temps. Visite des dames qui
VOVAliF AL\ MKUS l'OLAlHKS. ]i)
m'ont envoyé le pavillon. Je retourne aux Stennies pour voir cette pierre trouée où les liancés passaient leurs mains en signe d'attestation solennelle.
Je prends le poney de M. liohertson. Après avoir passé le pont de Bragiord, scène sauvage. Le vent de nord-ouest couvre d'écume la surface des deux lacs. Un pâtre a une plume à son bonnet.
Je me trouve transporté i)lusieurs siècles en arrière; je me répète les noms barbares de Loch, Stenness, Harray; et. ayant pris un crayon, je cherche à tracer quelques lignes. 3Ion poney des Shetland m'abandonne, et je me mets à sa poursuite ; en vain je-l'appelle, je le supplie, il me montre ses dents, mais d'un air narquois, et sans le secours de (pielques bergers je serais encore là, oar, aussitôt qu'il se voit près d'être arrêté, il veut se donner le mérite de la bonne volonté et revient à moi d'un air très-naturel. Je recommande le poney à l'analogiste Toussenel. Le trou de la pierre avait, dit-on, la vertu de donner un mari ou une femme; j'aurais voulu en tater, impossible! la pierre a disparu, peut-être par usure, comme celle de saint Cîuignolet, en Bretagne ; un propriétaire barbare a voulu l'abattre afin d'avoir un champ plus dégagé ; l'attachement superstitieux du voisinage l'a fait y renoncer. Je voudrais voir là notre antiquaire Bourdereau : que de jouissances! Un vaste cercle de trois cents pieds au moins, car j'ai compté plus de deux cents pas, et mon maudit poney, que j'étais obligé de tenir par la bride, à cause de s m algarade, me les faisait raccourcir. Je reviens avec des grains de pluie épouvantables; ma cravache me venge des mauvais tours du poney. Nous traversons au galop des champs de tourbe au miheude la grêle; mon pouch me donne l'air d'un ours brun. La nuit se fait, il me semble qu'on se signe sur mon passage, on me prend peut-être pour le dwarf(\Q nain) de Hoy.
1'^' JULN. — Comme toujours, sabbath'dmj (le jour du repos). Je vais cette fois, non plus to tlie free church, mais à VUmtecI
Preshjtertu) . A Stromness, bourg de douze cents âmes ; il y a
encore une troisième église.
Celte unité apparente qui existe chez nous ne provient, après tout, que de l'indifférence dont parle Lamennais. Si on reproche à nos ministres d'être déclamateurs et acteurs, le reproche contraire peut être adressé à ceux-ci. Le ministre d'aujourd'hui est un radical, me dit miss C, car il dit que Jésus-Christ devait sa sainteté à son travail. — Au sortir de l'église, je vais me promener avec les dames.
Je vais souper chez M. B. Lecture de la Bible et prière en commun. Les domestiques y assistent.
Le capitaine Kennedy a été élevé en Angleterre par un ministre, c'est à cela sans doute qu'il doit sa piété excessive.
Nous avons passé plusieurs heures h discuter sur ce qu'il faudra faire là-bas. Lady Franklin dit que dans le cas où nous trouverions quelque indice bien certain, il faudrait revenir en Angleterre, parce qu'alors le gouvernement anglais se déciderait à faire quelque chose ; nous ne devons pas nous hîlter de revenir par crainte de lui avoir fait dépenser trop d'argent. Ses ressources lui permettent d'entretenir le navire encore deux ans et demi, c'est-à-dire, poumons, trois hivers. — Les provisions de bœuf frais se conservent trois semaines. — M. Biot a visité les Shetland, une petite colonne témoigne de son passage.
2 JUIN. — M. Robertson a insisté tellement sur son amitié pour les Français, et a mis tant d'empressement à me rechercher, que je me décide à me rendre à son invitation d'aller avec lui à Hoy. M. Biot, vers 1820, a fait partie d'une commission qui y a passé quelque temps : il était le seul Français. Un vieux ministre, M. Hamilton, y était alors célèbre par son hospitahté. Nous arrivons enfin aux Dwarfs stone (pierre du nain) ; je prends les devants afin de laisser libre carrière à mon imagination, et pour ne pas refroidir mes impressions au contact de mes voisins. Un immense bloc de pierre, d'environ vingt pieds de long sur six
VOVACK AUX MKRS POL.VIKKS. -21
de haut et dix-sept de large, est percé d'une ouverture de deux pieds ; ouverture circulaire h la face supérieure; en dedans, deux lits. J'ai passé quehpie temps à examiner l'extérieur, et, lorsque j'avance la tète en dedans, un cri épouvantablement grossi par récho de cette demeure me Mi bondir en arrière ; c'est un de mes compagnons de route qui a voulu m 'effrayer. Rien de plus sauvage ([ue ce site ; en face, l'île de Gremsay (Orcades), la mer toujours grosse dans le Sound; à droite, des falaises perpendiculaires de deux cents pieds de haut, formées par de longues couches horizont:iles de basalte, et dont les crevasses sont le refuge ordinaire de l'aigle et du vautour. A gauche, une montagne de même hauteur, aux flancs arides recouverts seulement çà et là d'un manteau rougCcàtre de bruyère ou débroussailles ; au fond, un terrain hiunide de tourbe où le voisinage vient puiser son combustible, trop peu fertile pour que les bergers aient pu songer à se créer là un abri ; bien certainement c'est un ermite qui a voulu se placer en face des grandes œuvres de la nature.
Au retour, une pluie battante et des calmes qui nous présagent un changement de vent.