‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 13 sur 31 · DEPART DE STROMNESS POUR LES MERS ARCTIQUES · texte numérisé non relu

DEPART DE STROMNESS POUR LES MERS ARCTIQUES

o JUIN. — Le vent a changé en effet, et, dès le matin, je saute à ma correspondance; il nous f^uit enfin partir sous peine de nous endormir aux délices de Capoue avant la victoire. A onze heures, je vais prendre congé de lady Franklin. Take

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care of yourself, « prenez soin de vous-même. » C'est tout ce qu'elle put me dire en pleurant. Pauvre femme! si vous aviez pu lire dans mon cœur, vous auriez vu combien au désir un peu égoïste de faire un voyage extraordinaire a succédé en moi une réelle ardeur et une passion véritable pour le but auquel nous tendons. Il faut que je remplace votre mère, avez vous dit en cherchant les détails de mon équipement : eh bien! je serai pour vous un fils, et j'aurai l'inépuisable dévouement du fils qui cherche son père ; et ce que les forces humaines peuvent accomplir, je le ferai.

W. Millar, un de nos hommes qui était à bord du Prince-of- Wales, donne quelques détails que n'avait pas donnés le capitaine Lée :

« Après avoir pénétré dans un sound que le capitaine croyait être celui du Lancastre, et que le boatswaht (maître d'équipage) a reconnu pour Jones-sound, ils reviennent sur leurs pas; à environ cent cinquante mètres au-dessus de l'entrée, on croit reconnaître des terres; pour voir si ce ne sont pas des ke-bergs, un canot est envoyé à terre; il trouve des empreintes de souliers anglais, des traces de cuisine, et une construction en forme de cône d'environ quatre pieds. Les hommes essayent de la démohr pour voir ce que c'est. Le canot est rappelé; les courants qui •entraînent le navire le mettent en danger, et M. Lée fils rend compte de tout ceci à son père. »

Je vais à terre faire mes adieux. Je vais voir madame Rae, la mère du voyageur; elle me charge de ses embrassements pour son fils.

M. Leask ne sait s'il doit prendre un pilote, il connaît les lieux aussi bien que qui que ce soit; mais M. Biot lui représente que, fils du pays, il ne peut se dispenser de faire gagner une guinée à un de ses pauvres compatriotes. Lady Franklin est au- <lessus de cela, dit-il.

On a hissé nos pavillons envoyés par l'amirauté.

A deux heures, nos hommes ont tous rallié, nous appareil-

VOVACK MX MKUS TM)1.AIRES. 25

Ions. La terre nous salue avec un canon, aucjuel nous répondons avec notre mortier, à peine ai-je le temps de mettre une date à mes lettres sous les liurrahs de notre équipage qui répond à la terre.

Un de nos pigeons s'est envolé. Le vent est contraire, et nous ne sommes sortis qu'à la fin de la marée. Le pilote est d'avis de relâcher. Peut-être est-ce qu'en restant à bord il gagnera quelque chose de plus; mon avis est que ce serait d'un mauvais augure, et qu'il faut persister; nous renvoyons le pilote. Nouveaux hurrahs !

Notre dernier lien avec l'Europe est brisé, jusques à quand? Dieu seul le sait; mais ce qu'il fait est bien fait, que sa volonté soit bénie ! Signe précurseur d'une bienveillance manifeste : comme Noé au sortir de rarclie, nous voyons venir à nous la colombe de la paix ; notre petit déserteur rentre au bercail, et nous avons en vain éveillé les craintes de lady Franklin sur notre surveillance des pigeons auxquels elle tient. Nous jetons à la mer deux bouteilles (fue les courants porteront sur les rivages des Orcades, car nous sommes encore dans leur voisinage.

Nous voyons l'Old-Man de Hoy, espèce de colonne de roches qui s'éboule peu à peu ; elle représentait, il y a vingt ans, une tête de grenadier, maintenant elle est informe. Hautes falaises qui présentent leur face rougie toujours battue par les vents.

4 JUIN. — Le Prince-Albert se remue d'une façon épouvantable, et fera bien certainement des avaries à la mer; léger comme l'oiseau des tempêtes, comme lui il se roule au sommet des vagues, et, plus la comparaison devient exacte, plus je me sens troublé ; je me promène sur le pont, mais je suis violemment rejeté contre le bord; hélas! je cherche en vain à me le cacher à moi-même, j'ai le mal de mer. 0 honte ! ô désespoir! je regarde autour de moi pour voir quels sont les témoins de mon déshonneur, je n'ai heureusement que des compbces : MM. Leask et Hepburn, les seuls qu'épargne ce mal fatal, ne sont pas là. Je

m'épuise en efforts, je ne puis lire ni écrire. J'aurais cependant bien besoin de travailler; néant de notre humaine naturel Soyez l'homme le plus remarquable, le plus savant, soyez Arago. Lamartine, mettez les pieds h bord d'un navire : plus rien, pas une idée. Du plus (jrand des humains voilà ce qui vous reste ! une ombre incapable de pronancer autre chose que des sons inarticulés. Une odeur de wisky me prouve que tous mes compagnons ne sont pas incommodés seulement par les mouvements du navire, et que quelques-uns, avant d'être de vrais teetotalers, ont voulu faire un dernier adieu aux puissances de ce monde. L'idée ])aïenne d'une invocation h la mer me survient. Je fais h Neptune un sacrifice qu'il ne peut manquer d'apprécier à sa valeur: je coupe une barbe superbe, et son courroux s'apaise. Quos ego... je puis enfin admirer tranquillement les côtes du nord de l'Ecosse, et les montagnes aux fronts neigeux sur lesquels viennent se refléter les rayons du soleil.

5 JUIN. — H y a aujourd'hui un an que le Prince-Albert quittait Aberdeen, partant pour sa première expédition. — Le vent nous est devenu un peu plus favorable, et je puis commencer ma rude besogne d'étude. Quelques navires passent à côté de nous, mais aucun ne peut nous dépasser. M. Hepburn a été jadis fait prisonnier par un corsaire américain qui le donna à un bâtiment de commerce français. L'honnêteté de 31. Hepburn se révolte contre les atrocités de la guerre. Mes yeux tombent sur l'exirait des voyages de Franklin par sir J. Barrow, et je vois l'hommage flatteur rendu par sir John Franklin à cet excellent serviteur.

G JUiN. — 59" 20' ?s. — Le capitaine Kennedy me remet ce matin un petit billet où lady Franklin, au dernier moment, me recommande de nouveau de ne pas manquer de lui écrire. Certainement non, pauvre femme ! Je fais mettre en })lace un aérohydre chez moi. Le merciu'e de notre baromètre à cuvette s'est réfugié dans le haut du tube ; M. Kennedy le secoue, le démonte,

et ne croit à rien de ce ((ue je lui crie sur les égards dus à cet instriinieiU. >la toi. tant i)is! advienne ((ue pourra. (À' soir, et pour la première lois, le capitaine, se trouvant un peu mieux, réunit Téquipage, et tait la prière sur le pont. Il commence à faire froid, mais je m'en tiens à une simple c;»uverture, pour ne pas me gâter.

7 JUIN. — 59" 57' — 10" 22'. — Beau, mais calme. Je passe toute ma journée à préparer nos observations météorologiques; malheureusement nous n'avons pas d'hygromètre. — Intéressantes histoires de 3iM. Hepburn et Smith sur les Indiens. Dans les forts on donne souvent, pour ration du jour, trois charges de fusil. J'avoue que, pour le moment, je préférerais trois quarts de livre de pain. — Les ours bruns mangent les racines d'une espèce de luzerne dont les buffles viennent manger les fenilles. — Dans les gros os des buffles que les loups ne peuvent briser, on trouve, plusieurs mois après, une excellente moelle (de quoi nourrir cinq hommes dans un seul buffle). M. Hepbm-n raconte la chasse que les loups blancs donnent aux daims; ils choisissent toujours le plus gros, le plus gras de la bande, soit qu'ils reconnaissent que le daim court moins facilement, soit que le loup soit gourmet (Analogie de Toussenel) ; il le poursuit souvent. Sir John Franklin et ses compagnons suivaient la chasse des yeux, et, lorsque le daim rendu allait servir de proie à son meurtrier, ils arrivaient, et, chassant celui-ci, s'emparaient de la chasse : il faut voir le bon iM. Hepburn décrivant l'air piteux du loup qui se retire à distance : on l'aurait h moins, du reste. Les loups gris, bien plus petits, n'attaquent pas les hommes; et on conserve, à fort Cumberland, le nom d'un individu, revenant de la pêche avec un traîneau couvert de poisson, les mains derrière le dos : le loup lui donne un coup de tcta; l'homme, sans se détourner, pousse un juron, croyant que ce sont les chiens ; le loup revient, le jette par terre, lui laboure un peu les côtes, et, étant près du poisson, se bourre jusqu'à ce que les Cana-

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diens, avertis par les cris de l'homme, arrivent, et, n'ayant pas

d'armes, chassent le loup à coups de fouet.

M. Kennedy fredonne des chants canadiens, et je lui fais chanter cette douce mélodie des rameurs de Saint-Laurent :

Quand j'étais chez mon père, Petit et jeune œillet, M'envoie à la fontaine Pour remplir mon cruchon.

Mon cri, cra, turlalurette, Mon cri, cra, turlalura.

M'envoie à la fontaine, Pour remplir mon cruchon ; La fontaine est profonde, Je m' suis coulée au fond.

Par ici il passe

Trois cavaliers barons :

— Que donnerez -vous, la belle.

Pour qu'on vous tir' du fond ?

— Tirez, tirez, dil-elle; Après ça. nous verrons 1

Quand la bell' fui tirée, S'en vont à la maison; S'assit sur la fenêtre.

Composant la chanson.

— Ça n'est pas ça, la belle, Que nous vous demandons ; C'est vot' p'tit cœur en gage, Savoir si nous l'aurons.

— Mon petit cœur, dit-elle, N'est pas pour un baron, ilfkv mon père le garde Pour un joli garçon.

Un garçon de la ville, Un pécheur de poisson.

— Oli! dites-nous, la helle, Quel ]»oisson y |)rencl-on?

— Si l'on i»reml de la carpe, Si Ton prend reslurgeon, On n'y voit pas ces filles Oui ironipenl les garçons.

Je copie les instructions données à 31. Kennedy par ces dames : elles sont entremêlées de prières ; je crois avoir deviné leur but : on a compris que c'était le seul moyeu de lui rendre cette lecture attrayante.

8 jLiix. — 59*^ IIV N— 15^ 40' 0. — Aujourd'hui dimanche, suivant l'habitude anglaise, rien à faire ; ce qui ne m'empêche pas de me renfermer dans ma chambre afin qu'il n'y ait point de scandale, et de travailler tout à mon aise, n'en sortant que pour aller aux offices que M. Kennedy récite dans l'entre-pont; il lit un sermon. J'ai fait ce soir mon premier quart, de huit iieures à minuit; je le ferai ainsi tous les jours; j'ai choisi celui-Là parce qu'il me laisse ma journée libre.

9 JUIN. — 58'' 50' — 16^ 27' 0. — M. Kennedy me parle d'installer un pendule et des observations magnétiques; je lui demande avec quoi ; il me dit : « Nous installerons cela.» — Quelques bouteilles de porter sont restées du dernier voyage. Je me rajipelle l'histoire du curé qui s'excusait d'avoir du café pendant le blocus continental en disant qu'U le brûlait, et je demande la destruction du liquide prohibé; il me faut bien arroser mon premier quart! Du reste, nous aurons ainsi définitivement rompu les liens qui nous retenaient encore à l'existence de Sardanapale des hommes de la terre.

10 JUIN. — 57' AT N— 18'^ 15' 0. — Décidément notre petite goélette est le plus mobile des bateaux que j'aie vus. — Je me plaignais dans le principe des dimensions exiguës de ma couchette, mais elle est encore trop large, car elle a deux pieds,

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et dans les niouvemenls désordonnés et même déraisonnables du Prince- Albert, je ne fais que rouler de la planchette contre la muraille et réciproquement.

Heureusement j'ai fait baisser une étagère qui avance en saillie de la muraille, et n'est élevée que de huit pouces au-dessus du ht, et je puis m'y coincer et rester un peu tranquille. Je me réveille, par exemple, toujours brisé, car, pour commencer mon apprentissage de voyageur, je n'ai voulu prendre qu'un matelas de huit centimètres d'épaisseur, juste assez pour dire que je ne dors pas sur les planches, et seulement une couverture de laine. M. Kennedy est malade, et j'ai lu ce matin les prières et la Bible à l'équipage.

11 JUIN. — 57^*47' — 19*^19'. — La mer est presque calme, nous ne faisons que peu de chemin. M. Kennedy a commencé la lecture du petit livre des instructions ; mais je crois que ce sont les prières qu'il lit. — Nous causons de ce que nous aurons à faire, et je vois qu'il est fort probable que nous ne reviendrons qu'en l85o. — Nous aurons pas mal de choses à voir sur la côte ouest de Boothia, et si Dieu me prête vie et force, j'espère que le nom de la France pourra être représenté sur plusieurs points de la carte. — Je crains fort de passer l'hiver loin du navire, ce qui ne m'arrangerait guère à cause de mes livres. Mais nous n'en sommes pas encore là, et j'espère bien avoir ma part d'influence sur la décision de M. Kennedy. Je crains fort pour mes yeux; car le travail constant, les observations me fatiguent beaucoup. Je provoque l'ordre de mettre les cendres de côté. Procédé Light.

12 JUIN. — 57'^ 48' — Hr 3 V. — M. Kennedy parle le français que Ton parle au (Canada, c'est-à-dire du français de plus d'un siècle de date, et je suis heureux d'entendre de temps en temps de ces vieilles expressions qui ont un parfum tout particulier. Je nage en jdein TopîlVr quind je l'écoute. J'ai tait la sottise grande de lui laisser entrevoir la cause de mon plaisir ;

il considère ce irivilége coiiuiie un délnut, et me supplie de le redresser; (piel nialiieur! à Dieu ne plaise (|iie j'aille nie le gâter ! Je suis trop égoïste pour me priver de cette jouissance et enlever à son langage cette originalité pleine de cliarnie. — Wathison, un de nos hommes, lit Othello, et je m'étonne de voir tous les matelots me parler de Sliakspeare; tel préfère Macbeth. tel autre, Hamlet; je doute que Molière soit aussi ])opulaire parmi les matelots français. — Je suis interrompu par des cris, et je crois qu'un homme est à la mer, mais c'est une fausse alerte, ce n'est heureusement que le panier à vaisselle.

Je prépare le dictionnaire des Esquimaux, ou plutôt des Iluskis, car le premier nom les blesse.

31. Kennedy me parle d'un nouveau plan (|ui consiste à entrer par Admiralty, dans un de ces canaux que les cartes marquent sur la foi des Esquimaux, afin de gagner du temps. — Je m'y opposerai de tout mon pouvoir, parce que rien n'est moins certain que la prolongation de ces canaux; ensuite, ils peuvent, bien qu'abrités, être pris par les glaces ; et, si le fond de Regenfs Met (l'entrée du Régent) est pris et si le canal ne l'est pas, on est obligé d'hiverner au cap Kater. — 11 veut encore se taire déposer au port Léopold, envoyer le bâtiment à iîriffith, pendant qu'à pied il descendra à Fury-Beach pour voir s'il y a des nouvelles de Frankhn, et le navire reviendrait au port Léopold.

Voilà encore un plan que je ne puis approuver, car nous jiouvons trouver à Griffith des nouvelles provenant du cap Riley, ou ailleurs, qui nous engageraient à pousser dans l'ouest ou dans le nord, et, dans ce cas, retourner au port Léopold serait pour nous une perte de temps.

M. Hepburn me raconte leur starvat'wn (^lamine), les souffrances ([u'ils ont endurées; les deux ou trois premiers jours, ils souffrirent extraordinairement, puis succéda un état de torpeur et de Fomnolence, où ils rêvaient festins et bons diners.

Je ne suis pas très-bien, le changement de nourriture me fatigue; l'abstention du vin surtout me rend la digestion difficile,

et le parti que j'ai adopté de coucher sur la dure et presque sans me couvrir m'a fort amaigri. — Je ne veux pas prendre de café, de sorte que j'ai le travail pénible, et un besom de sommeil Irès-impérieux. — Mais je sens que je prends le dessus, et, avant huit jours, j'aurai passé h un état normal. Pour l'homme de volonté, le corps est-il autre chose qu'un esclave qui doit obéir, et les besoins matériels sont-ils donc autre chose qu'une habitude?

15 jui.x. — ôS'^oO' — '20'^ 55'. — J'ai passé une grande partie de ma journée h relire les lettres qui m'ont été écrites de Rochefort, et je ne puis qu'élever vers Dieu de nouvelles actions de grâces, pour le remercier de m'a voir donné d'aussi bons et parfaits amis. Quel dévouement! Quelle pureté d'affection!

14 JUIN.— oO'^ or — '22' 17.— Vents de sud-est accompagnés d'une pluie constante. Je revêts le vrai costume de mer: les bottes montant au-dessus du genou, un immense chapeau de toile huilée qui couvre les épaules, pantalon et manteau pareils. La mer vient de l'avant, et bientôt il passe autant d'eau sur le pont qu'en dessous ; il m'est impossible de fermer l'œil de toute la nuit. La maudite goélette se roule, saute, se tord de telle façon, que je suis tout meurtri. Je pense à la manière dont on tue les souris prises dans une trappe.

15 JUIN. — 58° 41 ' — 2(r 40'. — 3Iauvais temps ; le matin, je lis le sermon à l'oflice du dimanche; il paraît que je ne m'en tire pas mal. — Sixième anniversaire de Tamalave. — J'ai lu dans le jour le voyage de Parry au pôle nord, et déjà ma vagabonde imagination me donne l'idée d'engager à mon retour le gouvernement à faire une station de garde-pêche au Si)ilzberg, et à envoyer une expédition française au pôle nord.

Cette goélette est décidément mal gréée, car les vergues du gi'and mal ne sont soutenues par rien, et je ne me soucie pas de casser quelque vergue, que nous ne saurions comment remplacer.

VOVACi: Al X MKKS POI.AIUI-S. 7,1

IG JUIN. — 57" 40' — '20'\ — 31ênie temps; M. (irale vient me trouver pend.iiil mon (|ii;ii't pour me confier ses doutes suite mépris (piiuspiro Judas Iscaiiote ; puisqu'il était dit «pie Jésus-(]|irist devait èti'e tralii [)ar (piel([u'uu, Dieu l'avait voulu! « Ail 1 me dit-il, jadis on n'était pas instruit eomme maintenant, je voudrais savoir deux langues : le français et l'hébreu. » Quand je lui demande pourquoi la seconde : «C'est, me répondil, pour ûiire une nouvelle Iraduetion de la Bible ; passage d'un cable et non d'un chameau dans le trou de l'aiguille. »

17 juiiN. — 58*^ 57' — 50'^ '28'. — Beau, calme ; je passe mon ((uart à entendre des récits de chasse à l'ours, au narval, etc., et je vois que le sport ne nous inancpiera pas. J'apprends avec peine que rinfatigable docteur Bae est de nouveau en l'oute, et que nous pourrions bien le trouver au port Léopold. S'il fait toute notre besogne, que pourrons-nous faire ?

18 JUIN. — 59^ — 55" 02'. — Nouveaux récits de chasse au daim, mais aujoui'd'hui dans l'intérieur, par 3131. Kennedy, Smith etHepburn. Un jour, M. Kennedy avait fait une enceinte de plus d'un acre de surface au débouché d'un passage ( ces animaux traversent toujours à la pleine lune), le troupeau entra et on ferma les portes. Quand le moose (daim d'Amérique) a passé quelque part, l'Indien retire son gant, enfonce la main dans la trace et tàte l'endroit où est le sabot, ce qui lui indique la direction.— M. Kennedy a vu une rivière de un mille et un quart de large, glacée, traversée |;ar un troupeau qui roccu[)ait tout entière, sur une épaisseur de vingt h trente centimètres.

C'est généralement une vieille femelle qui conduit le troupeau, et ces messieurs décrivent les précautions qu'elle prend, flairant, regardant pour sauvegarder s:i responsabilité. Si la neige est molle, ils vont un par un.

Nous rencontrons pour la iiremière fois ce bois flotté {drift wood) dont sont couvertes, h certaines époques, les côtes d'Islande, et qui établit la preuve d'un courant polaire.

Pour la première fois aussi, j'ai une longue discussion religieuse avec le lion M. Kennedy; malgré sa bonté habituelle, il est d'une grande intolérance en semblable matière, et ne veut pas admettre que des Turcs puissent faire leur salut.

19 jm?s. — 59" 02' — 33^ 10'. — Mauvais temps ; après déjeuner grande conversation indienne. Nos trois voyageurs font le plus grand éloge de la bonne foi des Indiens, et déclarent que jiresque toujours les Européens ont été les agresseurs. On peut leur reprocher une grande imprévoyance ; car, lorsque la chasse a été bonne, ils restent longtemps sans s'occuper de faire de nouvelles provisions ; disant qu'ils veulent jouir cle leur bonheur. Quand ils ont perdu un enfant, une femme qu'ils aiment, ils restent plusieurs jours sans manger, déchirent leurs vêtements, brisent leur fusil ; s'exposant ainsi à mourir de faim et de froid. Alors ils arrivent aux forts, et, sans rien dire, rien demander en paroles, restent là jusqu'à ce qu'on vienne à leur secours. 31. Hepburn dit que des Indiens lui ont apporté de la viande, à laquelle ils n'avaient pas touché, bien (puis n'eussent pas mangé depuis trois jours. Ils font des cachés où ils renferment leurs provisions, de façon que les loups ne les mangent pas. Si vous êtes pressé par le besoin, ils ne trouvent pas mauvais que vous preniez ce qu'il vous faut, mais sans choisir les morceaux ; car, disent-ils avec raison: l'homme quia faim prend ce qu'il trouve sans choisir. Ne pas recouvrir le caché est également considéré comme une preuve de mauvais vouloir.

Ils battent leurs femmes d'une façon épouvantable, surtout s'ils sont ivres ; la femme s'en venge par des injures. Leur télégraphie pendant la chasse <»u la guei're se fait au moyen de feux, dont on ne voit que la fumée; un Indien reconnaît la distance par la couleur de la fumée. Dans les bois, des branches tournées dans une certaine direction, des manpies placées dans un certain alignement, indiquent des cachés, des routes prises. — Après diner, longue conversation sur le Canada ; rien n'est

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beau, dit M. Kennedy, comme le Saint-Laurent, avec ses forêts de grands navires d'un côté, de l'autre Timmense quantité de canots et de chaloupes. La vapeur détrône les bateaux que Ion lialait jadis pour remonter le fleuve et qui descendaient à la voile : les rameurs chantent des chants français.

20 JUIN. — 58T)()' — 58" 16'. — Sackouse l'Esquimau, dont parle sir J. Ross, avait été recueilli en pleine mer par un bâtiment qui lui sauva la vie, au moment où il était entraîné par son kayak. Lorsqu'il fit partie de cette expédition comme interprète, ses amis le prirent pour un esprit ; sa sœur était morte de chagrin. On lui demanda ce qu'il venait faire ; enfin %n ne voulut pas le recmnaître. Le médecin qui le visita, dit M. Hepburn, reconnut, à une blessure, qu'il avait dû être victime d'une tentative de meurtre; les questions qu'on lui posa, la manière dont elles étaient posées, lui fournirent l'idée de la fable : plenty poiider, plentij kïlled.

Je cause longuement avec M. Kennedy de nos projets, et je réussis h lui faire prendre la détermination de venir hiverner avec le navire ; c'est une garantie pour nous, et, de plus, il sera bien plus aisé à nos gens de passer l'hiver, étant plus nombreux ; car autrement nous serions restés quinze mois sans revenir à bord ; c'est enfin, h mon grand contentement, une aftaire arrangée. M. Kennedy me raconte ce que lady Franklin avait déjà dit des objections faites contre moi; du reste, ces obstacles sont évanouis aujourd'hui, gi\âce à la faveur dont je jouis près de nos hommes, qui se disputent le plaisir de me rendre ces mille petits services, dont la familiarité delà vie du bord offre de fréquentes occasions, et qui aujourd'hui ne peuvent plus se mettre sur le compte seulement du désir que l'on a, en général, d'être agréable à un nouveau venu, désir que la vie commu.ne efface bientôt. Quand nous avons reçu votre lettre, me dit M. Kennedy, j'ai pensé à ces bâtiments qui cherchent à se détruire réciproquement, et qui, à la fin de la lutte, envoient des canots ramasser

les blessés du vaincu. Je me suis réjoui à l'idée d'avoir pour compagnon un homme selon mon cœur. Excellent Kennedy ! il a laissé ses affaires au Canada pour venir volontairement, sans salaire, conduire cette expédition, malgré les objections d'une famille qui ne comprenait pas son dévouement.

21 .iL'LN. — 58^35' — 41^21'. — Nous commençons h approcher du cap Farewell, car les oiseaux deviennent de plus en plus nombreux ; et dans la nuit nous veillons les iceb-ergs, dont la blancheur du reste perce, dit-on, le brouillard le plus épais.

Il en est un que depuis dix ans on voit toujours à la même place; Snow a vu le même que J. Ross, il est échoué sans doute ; ce n'est pas étonnant, car, ayant un pied hors de l'eau pour deux dans l'eau, ceux qui ont cent soixante ou deux cents pieds au dehors peuvent bien être échoués par quatre cents pieds ou quatre-vingts brasses de fond. On me raconte l'histoire de ce vieil Indien, auquel sir John Franklin demandait son âge qu'il ne savait dire. « Quel âge aviez-vous quand les fusils ont été introduits? — Oh ! il y avait longtemps que je ne chassais plus quand le grand-père de ce vieillard vivait : j'étais un homme, qu'il était à peine né. — Entin. lors de l'étabhssement des blancs ici (trente ans de date)? — Oh! j'étais aussi vieux qu'à présent ! »

22 JUIN. — Temps Forcé ; nous courons sous la misaine et la tringuette io7''2',78'.). A deux heures nous apercevons la lerre de Groenland, ce qui me réjouit assez à cause de mes montres, le cap Farewell, première étape de notre voyage, et le dernier point d'où nous pouvons jeter encore un coup d'œil sur l'océan Atlantique, sur cette mer dont les vagues vont baigner les côtes de la vieille Europe. Farewell, (adieu ! ) mes amis ! Fareioell! A peine avons-nous doublé, quedéjà nous sentons l'influence de la cote ; et à la mer épouvantable du matin ont succédé des ondes un peu moins agitées, A six heures le temps s'est éclairci et nous di>tiuguons clairement la cote ; une suite de pics qui lui

VOYAGE AUX MERS POIAIUES. 3b

donne un aspect étrange, sillonnés de larges barres blanches <iui ne sont autre chose que des glaciers.

Nous voyons un phoque, c'est-à-dire le nez d'un phoque, car c'est ainsi qu'ils nagent, le nez à la surface de l'eau. Lorsque les phoques sont sur la glace, si on peut les approcher en chantant, ils vous regardent et ne bougent j)as- 31. Hepburn me raconte une chasse où un homme allait de l'un à l'autre avec une sorte de masse dont il leur donnait un coup sur la tête, les passant ainsi tous successivement en revue, toujours en chantant.

25 JUl^. — Ce matin, nous voyons de loin un stream-ice (coulant de glace), qui se reconnaît i)ar une ligne blanche peu épaisse, mais d'une couleur éclatante et qui tranche avec le vert tendre de la mer et le bleu plus ou moins gris du ciel. A deux heures, un épais brouillard nous entoure; mais bientôt des morceaux de glace passent auprès de nous, et le sourd mugissement de la mer qui se brise sur le banc principal nous avertit qu'il est temps de virer de bord. C'est sans doute un bon signe pour nous de rencontrer la glacé aussi bas dans le détroit, la débâcle a dii commencer de bonne heure en haut. Le matin, nous sommes à quarante-cinq milles de la cote, et le stream-ice à environ huit milles. — Les Indiens sont les gens les plus crédules, et ces pauvres créatures sont souvent le jouet de l'impitoyable humeur des blancs. M. llepburn me raconte qu'un M. S., qui commandait un fort, ennuyé de la grande quantité de chiens indiens qui les affamaient, leur raconta que Dieu devait passer la rivière à un jour fixé, mais qu'il détestait les chiens; ces animaux furent sacrifiés, et les Indiens se rendirent à l'endroit désigné ; il y eut un fort mauvais temps ce jour-là, ce qui fut pour Dieu une excuse suffisante de son inexactitude. — Une autre fois, dit M. Kennedy, deux cents Indiens, occupés à saler le produit d'une abondante chasse de daims, désertèrent le terrain, effrayés par l'apparition d'un cuisinier français qui s'était masqué et grimé, venant à eux en trébuchant et de l'air d'un homme qui tombe

en défaillance (le mauvais esprit est toujours affamé et vient sur la terre pour manger le monde). Il fallut que M. M. Lean, celui qui a publié ses voyages, sortît avec ses pistolets et des fusées volantes, annonçant qu'il le forcerait à remonter, ce qui eut lieu, à la grande satisfaction des Indiens.

24 JULN. — f)0- 14' — AT 50'. — Nous avons été sur nos gardes toute la nuit contre lescalves, débris àesice-bergs; nous sommes entourés d'un vaste manteau de brume, contrairement à ce que je pensais. Le capitaine Leask me dit que le streamice d'hier ne vient pas du nord, mais des baies avoisinantes, ou quelquefois de la côte est du Groenland, et est renvoyé dans le détroit par les vents de sud et de sud-est. — Les glaces du nord sont toujours sur la côte ouest de la baie de Baffm. — Pour la vingtième fois je suis réveillé en sursaut, au milieu de la nuit, par un bruit étrange. Je saute à bas de ma couchette en toute hâte, et ce n'est que lorsque je suis déjà habillé que je comprends, aux paroles qui sont prononcées, qu'il n'y a point d'homme à la mer, point de chose extraordinaire ; ce n'est que le maître de quart qui pousse des cris pas mal sauvages en guise d'accompagnement à la manœuvre. Décidément, je préfère le sifflet de nos bâtiments de guerre.

25 juirs. — GO"^ or — 50*^ 10'. — L'éclat d'une lumière presque incessante me fatigue les yeux, car le soleil se couche h neuf heures et demie, et nous avons un crépuscule assez éblouissant; le travail sans relâche auquel je me livre y contribue aussi un peu. — Nous nous trouvons presque toujours en eau calme, du moins par comparaison. Nous avons été presque toute la journée en vue de terre, en face de l'île Tameac, qui s'offre à nous, lorsque le brouillard se déchire, avec ses montagnes élevées aux flancs zébrés de blanc. — En avant, une longue ligne de stream-ice sur laquelle la mer se brise. — Temps magniflque. J'avais bien recommandé (ju'on me prévînt pour le premier ice-benj que nous rencontrerions, et on n'y a pas

manqué. Avec quelle rapidité j'ai couru sur le pont! Je ne vois qu'une petite masse blanche qui ressemble à un léger glaçon, et je suis prêt à croire qu'on s'est moqué de moi. « Attendez, attendez 1 me dit-on ; nous en sommes encore à dix milles. » Deux heures après, je vois enfin cette masse imposante, qui n'est qu'un débris d'une montagne plus grande, ce que l'on reconnaît aux fissures qui la déchirent, et bientôt nous passons à quelques centaines de mètres d'un rocher flottant de cinquante pieds de haut, sur un diamètre d'environ cent cinquante. Le bas, continuellement léché par les lames, est poli et présente une forme convexe, ce qui le fait ressembler à ces vastes bassins où retombent les cascades de la place de la Concorde. Une éclatante blancheur est veinée par quelques lignes d'un joli bleu pareil à celui des cristallisations. On frémit à l'idée du choc d'une pareille masse dans les brouillards, si fréquents ici. Dans la soirée, deux baleines tournoient dans les environs du navire, ce sont des finnerSy c'est-à-dire qu'elles ont des nageoires sur le dos.

26 JUIN. — Nous passons dans un véritable stream-ice, et au milieu; c'est un ];«c/i: (train de glaces). lies pièces isolées sont assez espacées pour que nous puissions passer au milieu d'elles sans nous déranger de notre course. Comme une armée qui a traversé un pays ami pour aller au-devant de l'ennemi, nous commençons à faire nos préparatifs : les divers instruments, scies, etc., sont examinés. La glace épaisse résiste à l'action de la houle, mais la glace mince est toujours brisée.

27 JUIN. — Un brouillard épais presque toute la journée. Nous rencontrons un bien plus grand nombre à'ice-bergs, ou plutôt de débris (Yice-bergs plus gros que tous les glaçons rencontrés jusqu'à présent. Dans le brouillard, on les distingue en effet à leur blancheur, mais cependant pas à plus de deux encablures, malgré leur grosseur; et je crois qu'il faut toujours bien veiller, car M. Leask me dit que des morceaux, même assez faibles, ne pourraient être rencontrés sans dan-

ger; ces pièces, ou débris à'ice-bergs, sont des glaces d'eau douce qui se forment sur les glaciers de terre, et roulent à la mer, lorsque leur volume est un peu fort. Leur forme indique leur provenance. — Ce brave M. Kennedy me parle d'un de ses projets, qui consiste à revenir, ajirès notre expédition,, s'installer sur la côte ouest de Baffin, pour former un établissement de pêche; non pas tant pour les avantages pécuniaires qu'il en retirerait, car, d'un autre côté, il abandonnerait ses propres alïaires au Canada, que pour civiliser les Esquimaux, et leur foire connaître la vraie religion. — La température est douce, et nous avons de belles journées, bien qu'à Tombre il fasse très-froid. — Une simple chemise de laine pardessus une chemise de coton compose tout mon accoutrement, excepté après le coucher du soleil, vers dix heures, où je mets un manteau de toile cirée pour me préserver de l'humidité, qui envahit surtout les étoffes de laine. Je me rappelle heureusement ma théorie de la rosée. — Toute la nuit, une clarté suffisante pour lire, comme h sept heures, dans l'été de Rochefort.

— N'étaient mes yegx, dont l'état me force à prendre des conserves bleues, je me sens déjà parfaitement acclimaté. Debout, entre sept et huit heures, je procède à mes ablutions sur le pont, quelque temps ([u'il fasse, afin de ne pas introduire dans ma cabine des éléments humides.

Je prends alors les observations d'angle horaire. A huit heures, au changement de quart, nous avons la prière, puis le déjeuner, qui consiste en café ou thé et quelques viandes.

Après un tour sur le pont, je me remets à la besogne jusqu'à midi, où je prends la latitude. Le calcul de notre position me mène au dîner; vers midi, la soupe et la viande avec des pommes de terre en guise de ])ain. Je passe l'après-midi à travailler. A six heures, nous prenons le thé ; à huit heures, prière du soir, et je prends le quart. Je ne me couche que vers une heure, après avoir mis mon journal en ordre et remercié Dieu de ses bontés.

— Mes pensées se ferment toujours sur ces bons amis laissés

derrière moi, et, après six heures de sommeil, je me relève plein de vigueur et de santé, grâce à cette vie régulière, dont les habitudes ont autant d'entraînement (|ue de force. — Le temps, dont les différentes parties sont si bien remplies, passe avec une étonnante rapidité, eUje suis fort surpris de me trouver bientôt à deux mois de date de mcm départ de Rochefort.

28 et 29 JUIN. — Mes yeux me font de plus en plus souifrir, et cela me contrarie bien, à cause des craintes que j'ai pour l'avenir; mais je prendrai de nombreuses précautions, et, à l'aide de sno^v spectacles (lunettes h neige), de gaze verte, etc., j'espère m'en tirer.

Le froid commence à se faire sentir, et je suis obligé de prendre des bas de laine.

Nous avons comme tous les dimanches le service divin, et c'est moi qui fais la lecture du sermon comme d'habitude. Il paraît que je ne prononce pas mal, et que surtout ma diction n'est pas trop mauvaise. Ce service consiste en la lecture de quel({ues psaumes d'un chapitre de la Bible, et de la prière matin et soir. Le dimanche, il y a en outre lecture d'un sermon, puis de fragments d'un des nombreux ouvrages qui nous ont été donnés. Si la piété de nos hommes n'est pas très-éclairée, au moins semble- t-elle être sincère ; et, ne fût-ce encore chez eux qu'une affaire d'habitude, l'influence de cette habitude sur leur manière d'être est encore très-heureuse. Je ne sache pas du reste de spectacle plus fécond en pensées que la vue de ces quelques hommes chantant les louanges du Seigneur, au milieu de la solitude de l'immense océan ; je pense à ces couvents de l'Orient jetés comme un point dans le désert. Notre existence à bord, avec sa régularité, n'est-elle pas en effet le couvent, moins l'inactivité, moins le caractère égoïste de l'homme qui ne cherche dans la prière que son salut personnel?

Oh! oui, l'exercice de la prière est salutaire ; il est surtout utile et indispensable à qui est animé d'une piété vraie. Je me

croyais religieux alors que je me contentais de reconnaître l'existence de Dieu. Je comprends maintenant combien cet exercice de la prière nous rend facile l'accomplissement de devoirs sur lesquels sans cela nous sommes disposés à passer bien légèrement. ^

50 JUIN. — Avec la mobilité de mon imagination, je passe de suite des champs dorés de l'espérance aux sombres aspects du découragement.

Avec cela que les noms de la carte : Désolation, Turnagain, Repulsey sont faits pour vous donner des idées couleur de rose !

1" JUILLET. — Nous passons vers six heures du soir près de l'un des plus beaux ice-bergs que nous ayons vu, du moins quant à la forme ; débris sans doute lui-même de quelque parent monstrueux. On dirait une immense conque dont la moitié seulement serait au-dessus de l'eau, et dont la buuche forme une vaste caverne sur les parois de laquelle vient se refléter inégalement la lumière. Au fond sont des piliers qui soutiennent cette voûte, bien épaisse sans doute, mais qui, à la distance où nous sommes, paraît être fragile. A minuit, au moment où je laisse le quart, nous rencontrons un autre ke-berg ayant presque la forme régulière d'une pyramide.

Nous ne sommes plus qu'à une soixantaine de milles d'Holsteinborg.

Nous comptons prendre sur le reef, ou bas-fond, beaucoup de morues que l'on peut saler; ce qui épargnera nos provisions. Nous sommes poussés par une jolie brise, vent arrière. Hélas! cette brise si favorable s'est tournée contre nous; un brouillard épais entoure la côte ; pourtant nous ne pouvons pas perdre l'avantage de cette brise précieuse qui promet de nous pousser loin, bien que je songe que cet avantage n'en est pas précisément un. Quoi que nous fassions, la glace ne s'ouvrira pour nous qu'à une certaine époque ; et nous attendrons plus longtemps, tout en étant plus, tôt dans le nord ; cependant, on ne

VOYAGE AUX MERS POLAIRES. il

sait ce qui peut se présenter, et du moins nous n'nurons rien à nous reproelier. — On^'liiues icc-bi'rijs seulset deloin en loin. — La journée favorise la causerie de ci'uxqui ne sont pas de garde, et le voyage de Simpson provoque mes questions sur la vie des Indiens des prairies ; vie tout animale dont tous les intérêts sont ceux de la guerre et de la chasse, mais cependant pleine «Vémotions. Comment d'ailleurs ne pas aimer ces pauvres créatures, dont la bonne foi est le caractère saillant? Si à mon retour quelque occasion se présentait, comme elles sont rares, je pourrai me prévaloir des recommandations de mon ami Hepburn ; son père, que j'ai vu à Londres, est un des plus riches actionnaires de la Compagnie, et il est neveu du comte de S., qui fut un des premiers à envoyer des émigrants. Cela aplanirait des difficidtés que l'offre de payer toute ma dépense ne pourrait tourner. M. Kennedy assure avoir vu des Indiens apportant le produit de leur chasse, réchanger contre un fusil, des munitions, des couvertures; puis, à la fin. un peu de rhum. Quand une fois ce dernier était épuisé, et que le penchant naturel à l'ivrognerie était réveillé, Tlndien venait revendre son fusil ; et, errant pendant plusieurs jours autour des établissements, il se défaisait successivement de tous ses échanges contre une faible quantité de rhum qu'il buvait sur place; privant ainsi sa fiimille de subsistance pour l'hiver, et s'exposant à mourir de faim et de froid, puisqu'il s'enlevait les moyens de combattre ces terribles ennemis de l'Indien. Le gouvernement du Canada fait tous les ans des distributions de munitions et d'étoffes aux Indiens, peut-être comme compensation des terres (jui leur furent prises ; la plupart les échangent contre du rhum, et la Comjiagnie en trafique alors pour avoir des peaux. Tous les moyens sont pris, et la mère patrie s'y prête du reste, pour que le monopole des pelleteries et fourrures reste entre les mains de la Compagnie, et pour maintenir les prix. Quand elle voit que la chasse est trop abondante, on interdit la chasse ; ou du moins, ce qui revient au même, on refuse d'acheter aux Indiens.

2 JUILLET. — Pluie glaciale ; le thermomètre marque 33" '. La rapidité avec laquelle nous remontons dans le nord et quelques glaçons isolés nous font penser que la grande glace n'est pas loin ; nous venons à Test pour nous rapprocher de terre. — Le matin, je sens à la tranquillité du navire que nous devons être dans la glace ; en effet, nous sommes entourés de tous côtés de gros glaçons qui nous abiitent de la mer, laquelle est à peine ridée, ce ([ui contraste assez avec celle d'hier soir. Il pleut de la grêle fondue. Un brouillard nous empêche de voir bien loin, et nous mettons en panne, donnant de la vitesse de temps en temps pour doubler un glaçon. A cinq heures, M. Kennedy m'appelle sur le pont pour me montrer quelque chose dont il ne connaît pas la nature. Armé de mon binocle, je cours sur la vergue de misaine, et suis aussi embarrassé que les gens d'en bas, en voyant un bloc noirâtre que je crois d'abord être une baleine morte ; ii la forme, il me semble que ce sont des pierres; mais, si c'était un banc de roches, la mer y briserait. Nous venons le ranger, et reconnaissons un bloc de glace recouvert de pierres et de graviers ; c'est de la glace d'eau boueuse, formée dans quelque crique d'une ravine d'eau douce. A six heures nous passons à un demi-jet de pierre d'un stream assez vaste. Les différentes pièces qui le composent sont jointes, mais elles obéissent au mouvement de la houle comme les différentes parties d'une armure ou d'un tissu métallique.

Minuit. — Je viens de quitter le quart après une navigation des plus ennuyeuses au njilieu des glaçons des plus importims, dont

^ Toutes les indicalioiis Uit'imonii'UiquL'S inscriU's diins le joiinKil de Bellot se rapporlcrit naUirellcnicnt au ihcrmomèlrc anglais de Farhcnlicil Nous croyons tlevoir rappeler ici le rapi)oil de cet inslrunienl avec le llin inonièlrc centigrade usili' chez nous. 0 centigrade, ou glace, correspond à -\- 7)2 de Farhenheil. Les degrés du Ihermouiètre anglais sont en oulie heaucou|) ])lns rap|)rochés (juc les nôtres, puisque 9 degrés Farhenlieil é(piivalenl à 5 degrés centigrades ou à 4 degrés Réaunuir: ainsi, les Tm" dont il est question ici réinoidenl à -f- 0,55 centigrades. C'est la température de l'été au Groenland.

les plus petits sont 2;ros comme plusieurs fois le navire. Ce qui rendait notre manœuvre plus diflicile, c'est une brume épaisse ([ui ne nous laisse voir notre ennemi que lorsque nous sommes dessus. On se sent étouffé sous cette épaisse enveloppe. Vers quatre heures, de sourdes détonations, semblables à un coup de canoi;, nous avertissent que quelque ke-berg n'est pas loin de nous. J'accours aux cris de nos hommes, et je reconnais qu'en effet nous sommes à peine à deux encablures d'un ice-berg deux fois haut comme le navire. La mer est jonchée de débris, et les profondes crevasses qui le sillonnent nous font redouter ce voisinage, d'autant plus que si un nouvel éboulement avait lieu, nous pourrions bien recevoir quelques débris à bord ; or, ces petits morceaux sont gros comme des barriques ; et si le sommet de ce pain de sucre juge à propcs de se séparer de la base, malheur à nous! Nous rencontrons plusieurs pièces de glace d'eau douce, plus dangereuses que celles d'eau salée, à cause de leur dureté, bien qu'elles se présentent sous un très-petit volume, la plus grosse que j'aie vue étant à peu près de quatre mètres cubes. Quand on a vu une fois cette glace, il est impossible de la confondre désormais avec d'autres, à cause de la différence de couleur et de forme ; celle d'eau douce ayant la couleur et la transparence d'énormes morceaux de cristal, tandis que l'autre est d'une blancheur éclatante II est minuit, et je puis écrire ceci dans ma cabine, sans le secours d'aucune lumière artificielle.

o JUILLET. — Depuis quatre jours nous n'avons pu avoir d'observations, mais nous avons passé le cercle polaire arctique. Nous sommes donc complètement dans notre terrain chez nous.

Il se faisait jadis h ce passage une cérémonie semblable à celle du tropique et de la ligne ; elle est tombée en désuétude, les baleiniers n'ayant pas trop de temps h eux, comme les marins du sud, pour songer h leurs plaisirs. Ce matin nous avons complété notre armement jiar la mise en place du croiu's nest. Le croiv's nest répond à peu près à la définition du mot

hune donnée dans le dictionnaire de l'Académie, dans notre pays où les termes maritimes sont si peu compris ; c'est une sorte de guérite placée au haut du mât ponr surveiller les mouvements de la glace. La forme en varie snivant le navire, mais se rapproche plus ou moins de la nôtre, S'in but étant le même : abriter l'homme de vigie, dont la position, sans cela, ne serait guère tolérable à cette hauteur, s'il était exposé au vent et à la neige. Chez nous, on a placé une sorte de barrique de cinq pieds de haut, au fond de laquelle est une trappe s'ouvrant de bas en haut, comme le clapet d'un piston ; on y arrive par des échelons ou enfléchures placées au travers des haubans. Cette échelle, gravie par des gaillards qui ne vont pas toujours au ciel cependant, s'appelle échelle de Jacob à bord des baleiniers. Quant à l'élymologie du nom nid de pie, je pense qu'il ne peut y en avoir d'autre que la suivante, dans ce langage maritime si pittoresque et si plein d'images dans toutes les nations. Ce lieu est le poste de Vice-master, qui, à chaque instant, prévient en bas de ce qu'il aperçoit, ou commande la manœuvre. Ce babillage a lieu à chaque instant, et quelque bel esprit de gaillard d'avant, ennuyé de ces ordres perpétuels, s'en sera vengé par ce surnom. L'étymologie n'est peut être pas celle du dictionnaire, mais au moins elle répond à quelque chose. — Vers une heure de l'après-midi , nous passons près d'un ice-berg de quelques vingtaines de pieds seulement au-dessus de l'eau, mais d'un demi-mille de long. M. Leask dit que c'est un des plus larges qu'il ait vus. Je cherche dans l'examen de ces différents glaçons quelque analogie de structure, quelque loi de formation, mais c'est en vain; la variété des formes défie la comparaison, le groupement. Tantôt c'est une table régulière, ou un pain de sucre, tantôt une lie véritable avec ses anses, ses baies, ses promontoires. Une antre fois c'est une immense tente de laquelle il semble qu'on s'attende à voir un habitant qui vous souhaite la bienvenue, ou l'entrée d'un souterrain ouvert par de vastes galeries, ou bien encore une caverne précédée de splendides travaux d'art.

Les contes de notre enfance, les souvenirs des Mille et une iV^/i75, accourent sans notre appel, ei\e Sésame, ouvre-loi! cherche à pénétrer les sombres profondeurs où se prépare un mystérieux travail. Ce sont de perpendicuhiires falaises, des roches à pic, aux cavités profondes où la vai^iie se roule et se tord en mugissant, ou des blocs informes aux lïancs déchirés que la mer remplit d'écume. Qui vit jamais plus belle scène que celle qui se présente k nous ? Nous ne sommes point encore assez entourés et protégés par une barrière de glace pour que la mer soit brisée comme par une digue, et, lorsque le navire s'avance rapidement et d'une marche tortueuse au milieu de ces écueils dont chacun le menace, lorsque le brouillard, la mer, la glace, sont autant de périls, il est heureusement averti du danger par le bruit de la lutte que l'onde engage avec ce produit de ses entrailles : lutte incessante dont la trêve n'est jamais de longue durée. Plus la brise est forte, et plus la lame s'élève sur son ennemi, sur lequel elle s'étend comme une langue de feu; elle retombe comme fatiguée, et revient à la charge avec une fureur sans relâche, qui augmente jusqu'à ce qu'une sorte d'épuisement rende l'armistice nécessaire. L'enfant orgueilleux et comme insensible résiste sans sourciller : soutenu par son imposante masse, il semble qu'il brave les efforts impuissants d'une mère en courroux ; à peine ébranlé par tant de chocs successifs, on le voit quelquefois osciller comme un homme ivre , suivre la pente du courant; mais comme ces ivrognes d'habitude auxquels un besoin familier a donné l'instinct de l'équilibre, il reprend toujours son centre de gravité. Une décomposition interne amène seule la dissolution de ces énormes masses, et alors ce sont les stream-ice, ou de pauvres petits glaçons qui payent pour leurs grands parents.

La nourriture des Esquimaux de la côte ouest du Groenland consiste principalement en phoques, ceux des îles ont de plus la ressource des oiseaux et de leurs œufs. Mais quelquefois le froid chasse ces animaux, et l'imprévoyance, fléau de cette race,

aussi bien que des Indiens, les décime cruellement. Avons-nous bien d'ailleurs le droit de leur en faire un reproche? Q\\?inà je dis décimer, c'est dévorer qu'il faudrait dire. M. Leask a vu au cap York un camp de quatorze personnes mortes de faim ; le dernier survivant sans doute était un homme très-fort et robuste par sa structure; son corps était conservé, mais les ossements parfaitement dépouillés de chair autour de lui indiquaient comment il avait vécu dans les derniers temps jusqu'à ce que cette ressource même lui manquât. M. Kennedy a vu sur la côte du Labrador un vieillard qui, dans l'hiver, avait été forcé de manger sa femme et ses deux enfants, n'ayant plus rien autre chose. De sombres pensées le poursuivaient, et alors qu'ému par ses malheurs, on lui présentait des provisions, ce souvenir faisait couler de grosses larmes sur ses joues, il relevait la tête et montrait la plus violente douleur. 0 races déshéritées! qu'avez-vous donc fait au ciel, et quelle vengeance est poursuivie sur vos têtes?

Dans la soirée, calme, brouillard ; de nombreux oiseaux de mer viennent nager autour du navire et saisir quelques débris des repas de l'équipage ; ils s'enhardissent voyant qu'on ne leur fait aucun mal, et vieunent nous faire admirer leur nage rapide; ce n'est que lorsqu'on leur jette un morceau de bois un peu lourd qu'ils plongent pour reparaître un peu plus loin. J'ai compté quarante-deux secondes pendant que l'un d'eux plongeait. M. Goodsir les désigne sous le nom à' alca alla ; quant à la forme, et autant que je l'ai pu voir du bord, ils ressemblent beaucoup à une sarcelle; ils ont la tête, le cou, les ailes et le dos noir, et la poitrine ainsi que le ventre blancs; plongeant de temps en temps leur petite tête dans l'eau, ils semblaient prendre plaisir à tourner autour de nous. Un phoque est venu montrer la partie supérieure de ses nageoires, plusieurs fusils se sont dirigés sar lui, mais il a disparu aussitôt.

4 JUILLET. — Ce matin on a mis les canots en dehors. C'est l'athlète qui retrousse ses manches. Le Gntla-Percha fait de l'eau,

VOYAGE Al\ MKHS POLAIUES. 17

ce qui ne m'étonne pas à c'uise du mortier qui a été tiré près de lui et a dû nécessairement l'ébranler. M. Kennedy en est efïVayé, et veut le changer pour nne baleinière. Cependant, on en a fait un grand éloge, et je ferai mon possible pour qu'au moins le canot soit essayé. ?îous avons aperçu un instant Disco ' ; vers quatre heures, nous tombons sur un pack. Je reste longtemps à contempler cette immense plaine de glace, accidentée seulement par quelques monticules produits de l'écrasement de quelques glaçons entre des glaçons plus faibles. Thermomètre 28" ( — 2, '2*2 centigrades). A sept heures, notre gréement est recouvert d'une couche de verglas qui nous couvre de ses débris cha- <jne fois qu'on manœuvre une corde ou une vergue.

Je suis de plus en plus inquiet pour mes yeux; le remède par excellence est l'eau blanche, et nous n'avons pas d'acétate de plomb à bord. Que la volonté de Dieu soit faite ! Mais j'ai quelques moments de tristesse en songe;int à l'inhabileté que cela peut me donner.

5 JUILLET. — Nous continuons à suivre le pack. A dix heures, on aperçoit presque sur le bord de la glace une masse d'un blanc sale que Ton prend pour de la glace de vase.

Mais lorsque nous approchons, le bruit de notre sillage fait lever une giosse ourse blanche, dont les deux oursons se débattent un peu plus loin. Nos chasseurs s'élancent dans un canot, où je ne puis, à cause de mon mal d'yeux, avoir le plaisir de les accompagner, mais je suis avec intérêt tous leurs mouvements, la longue-vue à la main. L'ourse, grosse comme un de nos forts taureaux, baille et semble envoyer au diable les im-

' l'iir le Ir.'ivcrs de l'île Disco (îles de la IJaleine); c'est d'ici que sii- John Franklin, pour la dernière fois, a écril à l'amirauté le 12 juillet 1845, et la pensée se reporte naturellement sur les atroces privations par lesquelles ont dû passer cet illustre capitaine et les mallieureux qui l'accompagnent ; peut-être Dieu a-t-il abaissé sur eux un regard de compassi)ii, pout-étrc nos devanciers ont-ils eu le bonheur de les trouver !

portuns. Une petite tête sortant d'une touffe de longs poils légèrement jaunâtres s'allonge dans la direction du canot. Une balle lui dit bientôt rintention de ses visiteurs, et rien n'est indéfinissable comme la pesante légèreté avec laquelle elle court sur ce terrain mouvant où un homme ne pourrait la suivre. Les petits ont disparu, et il faut remettre la partie à une autre fois. 11 est fort heureux qu'elle ne se soit pas jetée à l'eau, car ils étaient six dans le youyou, et ces animaux nagent plus vite qu'un canot armé de quatre hommes, car ils prennent quelquefois des phoques à la nage. M. Kennedy raconte que leurs trads (traces) ont treize et quatorze pouces de long, les jambes de devant sont plus courtes que celles de derrière. Quand ils sont blessés en fuyant, ils se retournent et cherchent à mordre le corps qui les a frappés; supposant qu'il y a un ennemi derrière eux, ils donnent un coup de patte. Les matelots prétendent que c'est une poignée de neige que l'animal applique sur sa blessure. Cette ourse, bien que très-remarquable, et un des plus beaux spécimens, disent les chasseurs, par un effet de mirage, sans doute, m'avait paru plus haute qu'un bœuf. Un instant après, je la voyais sous des dimensions considérables encore, mais moins fortes. Les chasseurs disent avoir éprouvé la même impression. Dans la soirée, on donne la chasse h un nouvel ours qui se jette à l'eau, et, au miheu des glaçons, dépiste notre youyou. Quand cet animal se jette à l'eau, il plonge jusqu'au canot, et, là, applique ses pattes sur les [argues, ce qui est plus dangereux que s'il venait en nageant.

6 et 7 JUH.LET. — Je passe toute la journée du dimanche couché. M. Kennedy est venu me lire les prières.

Au point du jour, nous sommes, par un temps clair, près du Waiyat. La terre, à quinze milles, excessivement haute, le soleil dissipe le brouillard, et, par un temps très-clair, nous voyons la plus belle scène. Au fond, ces montagnes élevées, aux teintes d'un bistre rougeàtre ; sur le haut, des hgnes blanches de neige ;

le sommet de plusieurs, couvert d'une éternelle enveloppe, semble braver les rayons du soleil. Leur image se reflète dans le ciel et double leur élévation. Nous sommes au milieu de cent cinquante ice-bergs aux formes les plus variées. Comme nous sommes près de la terre, c'est-à-dire près du lieu de leur formation, la plupart conservent le type de fragments de ruines aux colossales proportions ; il me semble voir sur une échelle décuple les faubourgs de Montevideo, une ville assiégée pendant huit ans, et dont les approches recèlent la destruction. Tout est débris, tout est mutilation, rien qui soit intact; ici un pan de mur criblé de boulets, là un mirador élevé qui menace ruine, partout des ruines. Plus loin, un ke-berg, aux sillons profondément creusés, s'entr'ouvre comme une grenade mûre ; ou paraît un volcan éteint dont le cratère est béant, ou bien encore une prodigieuse masse semblable à une pierre calcaire qui se fendille dans tous les sens.

Dans l'après-midi on est obligé de me saigner. C'est la première fois que je subis cette opération, et je reste debout pendant qu'on me tire trois pleines assiettes de sang. Je tombe tout d'un coup en balbutiant ce nom si cher : Ma mèrel Pauvre mère, si elle me voyait î

A l'anéantissement succède une faiblesse pleine de bien-être. Ce doit être une mort douce que celle qui suit une abondante saignée dans un bain.

8 JUILLET. — Deux navires sont en vue. J'ai heureusement quelques lettres prêtes à envoyer par le Pacifique d'Aberdeen et Jane de Bo'ness. Je me lève afin qu'on me voie et qu'on ne puisse pas dire que j'ai été trop mal. On me croirait mort.

Des nouvelles, non pas importantes quant à ce qu'elles annoncent, mais du moins pour fixer nos idées, nous sont données. Les Américains ont été emmenés par le courant jusque dans le sud de Disco, et donnent des détails sur les traces trouvées à l'ile Beechey et sur la côte entre le cap Riley et le cap

Spencer : trois tombes ponant les noms d'honnnes de V Erebus et du Tervor, une avec la date d'avril 1846: d'autres débris prouvent que l'expédition de sir John Franklin a passé là son hiver. Ce qu'il y a de plus étonnant pour moi, c'est que l'on n'y ait point trouvé un document indiquant la direction que ce capitaine a du prendre. A-t-on mal cherché? Ce n'est pas possible. une fois qu'on était sur le terrain. Le capitaine Onnnaney a-t-il trouvé le document? Il en aurait évidemment parlé; car il ne peut avoir craint d'amener sur le véritable endroit des recherches un trop grand nombre de concurrents ; une pareille conduite serait bien coupable, quels qu'en fussent les motifs. D'un autre côté, comment admettre que sir John Franklin eût manqué ainsi aux usages des voyages de découvertes? On peut se perdre en conjectures, et le champ du possible est tellement vaste, que, pour ne pas s*y perdre, nous devons attendre, je crois, les renseignements que nous trouverons h Griffith.

Le fait saillant, c'est la route que les glaces ont fait suivre aux Yankees, portés d'abord au nord du canal de Wellington plus nord qu'on n'y avait pénétré, puis redescendant les détroits et h baie de Baffin. Voilà l'élément vrai qui prouve le courant polaire et l'existence du passage nord-ouest. Dans quelle direction est ce passage? voilà le hic ! S'ils ont été portés au nord, ne serait-ce point que le passage se trouve entre la terre de Boothia et le cap Walker, puisque le courant va se heurter au fond du canal de Wellington et redescend? — En tout cas, j'aime trop sir James Uoss pour ne pas être très-content que ce qui est arrivé à YLiveslujaior se soit présenté pour d'autres. Les Américains se plaignent, dit-on, beaucoup de leur équipage, qui est faible et d'assez mauvaise volonté. A un moment un des deux navires a dû être abandonné, et les é([uii)ages des deux sont restés à bord d'un seul, ce qui, du reste, avait l'avantage d'économiser le combustible. Le Pacifique a déjà sept baleines vX un baleineau. La Jane en a de même sept. Encore trois ou quatre, et leur saison aura été excellente. Ils se rendent dans le

sud. IN'os lottivs seront ii'miscs, si faire se peut, sur le Cad- Bank, c'est-à-dire la barre d'ilolsteiiisborg. — Au luoment où nous nous séparons, les écpiipages de? deux navires montent dans les haubans et nous- saluent de trois cheers (acclamations). J'ai heureusement obtenu du chirurgien de racctatedo plomb.

9 JLILLET. — Xous ('ontiiuu)ns à nous diriger sur Uppernavik, au milieu des ke-bergs et de streams ofl'ujht ice. La visite d'hier vient heureusement faire diversion h nos préoccupations.

10juilli;t, — Temps brumeux et épais. Nous apercevons les roches de Sandersons-Hope. C'est en prolongeant File ou se trouve cette pointe qu'on arrive à l'établissement, dont le nom est mal placé sur la carte ; je cherche des yeux l'endroit qu'on me montre et ne vois rien; enfin, à la longue-vue, j'aperçois quelques maisonnettes qui constituent sans doute la ville. La goélette met eu panne, et M. Kennedy et moi nous allons à terre, où, après avoir débarqué au milieu de glaçons et d'une vingtaine d'individus assez sales, on nous montre le gouverneur, qui, sans crainte de déroger, vient au-devant de nous, nous recevant du reste fort poliment. Né à Lively (île Disco), il n'a jamais quitté le pays et dit quelques mots anglais que son fréquent commerce avec les baleiniers lui a appris. Connne nous ne savons ni le danois ni l'esquimau^ je cherche à mettre à profit ces quelques phrases allemandes que j'ai préparées à l'avance. Soit que je les prononce mal, soit que l'accent danois diffère beaucoup de l'allemand, il ne les comprend que lorsque je les écris avec les caractères allemands. Cet établissement, le plus nord que prjssède le Danemark, comporte en plus un aumônier et quelques Européens. Le reste de lu population est esquimau ou le produit du croisement des races. Trois maisons en bois pour le gouverneur et l'aumônier, une chapelle, une école, quel- • ques magasins, composent la ville haute, le quartier aristocratique. Les autres employés et les autres matelots blancs habitent pour la plupart des huttes qui ne diffèrent à l'extérieur de celles

des naturels que par remploi de portes et de fenêtres. Les mots de gouverneur, d'établissement, me remettent en tête ces titres de rois, de princes, si généralement concédés au chefs de tribus ou quelquefois d'une poignée de sauvages, et mes désappointements de jeune voyageur lorsque je visitai les mers de l'Inde. Cependant la maison du gouverneur, puisque gouverneur il y a, est assez confortable. Un véritable râtelier de pipes aux longs tuyaux dénonce l'habitation allemande. Bientôt nous sommes présentés à toute la famille, composée de madame la gouvernante, de race esquimau, et h cinq petits enfants qui ne se distinguent du vulgaire que par plusieurs articles européens dans leurs vêtements. L'établissement trafique avec les Esquimaux de la côte des peaux et de la graisse de phoques, dont un certain nombre, du reste, sont tirés par les gens même d'Uppernavik, qui vivent en partie de la chair des animaux qu'ils tuent et en partie des rations qui leur sont fournies, bien que dans ces dernières années, la guerre du Holstein faisant craindre l'interruption des relations avec la mère patrie, le gouverneur ait plusieurs fois suspendu la distribution des vivres d'Europe. Cette année, les phoques avaient été rares ; cependant , entre Proven et Uppernavik ils valaient 1,000 francs. Une peau d'ours vaut 40 dollars danois, un renard bleu 4, et un blanc 2 ou o en Danemark. Ma présence à bord du Prince-Alhert l'étonné beaucoup ; mais je la lui explique en anglais et en allemand, et lui laisse quelques mots par écrit en trois langues que l'aumônier lui traduira. 11 n'est pas venu, me dit-il, de navire français depuis 1855 h Uppernavik.

Humboldt, Cosmos, p. 234 et note 567, 2' vol, édition latine, parle de l'inscription runique trouvée sur une des iles au nordouest du groupe des lies des Femmes, nommée K'nKjitoarsuk, semblant prouver qu'en 1155 des aventuriers du Groenland et de l'Islande avaient précédé Baffni. Je me promettais de les aller visiter; mais le gouverneur me dit qu'en 1824 ces pierres ont été emportées en Danemark. — Six chiens et un traîneau nous

sont donnés pour 4 livres sterling. M;iis la grande difficulté est de rassembler cette quantité d'nrgent. Nous comptions en eflet avoir tout ce dont nous aurions besoin des naturels eux-mêmes, mais dans tous les établissements sans doute on préfère l'argent à tous les articles dont on est approvisionné, et de la vente descpiels les Danois tiennent à avoir le monopole. Tout cela nous prenant un peu de temps, le navire est amarré dans une petite cri(pie, et je retourne à terre avec (pielques boîtes de bonbons pour la tamille du gouverneur. Je suis alors présenté à madame Krafg, la femme du ministre, ([ue je regrette d'autant plus de ne pas rencontrer, qu'il parle rallemand, l'anglais et comprend le français; le latin même m'eût peut-être servi. Depuis un an dans le pays, il doit y rester encore sept ans. Sa femme et sa sueur Font accompagné. Ces dernières comprennent tout ce que je leur dis en alleniand; toute la famille appartient à la religion luthérienne. — Pour quelques mouchoirs et des anneaux, des colliers, j'obtiens de faire poser deux femmes, quoiqu'il faille un peu que madame la gouvernante use de son influence. Le type de physionomie est pour les deux sexes celui que j'ai rencontré dans l'Amérique du Sud, du moins quant à l'observation superficielle que j'en ai pu faire : yeux bridés, cheveux noirs, longs et plats ; les femmes les portent retroussés à un chignon sur le sommet de la tête, comme les Chinois, mais sans tresse derrière ; de doubles cottes en peau de phoque, disposées de façon que les côtés sans poils se touchent et puissent être graissés, des culottes et une casaque avec un capuchon, le tout en peau de phoque, forment l'accoutrement des deux sexes. La casaque des femmes diffère seulement par une queue retombant devant et derrière, et leurs bottes sont, pour les élégantes du moins, en cuir tanné et teint en couleurs éclatantes avec bigarrures de peaux de différentes couleurs. Les femmes portent les enfants sur le dos dans une poche ménagée dans la casaque. De grands pieux supportant quehpies pirogues, et surtout une bande de chiens couvrant un monticule de terre, m'indi({uaient

une hutte, et je priai qu'on demandât si je pouvais y entrer. Ayant reeu une réponse affirmative, je cherchai vainement la porte. Chiamo! chiamo! me criait-on du dedans : il me falhit l'aide d'un des assistants pour deviner qu'une ouverture, à peine de deux pieds de haut, recouverte d'une peau, était la porte. Des bouffées chaudes et chargées de fétides émanations m'arrivent, je sens s'ébranler mon courage, mais enfin je pénètre dans i'intérieur de la hutte, après avoir rampé, sur une longueur de deux mètres, dans une sorte d'égout aux murailles humides, dont le pied repose dans une boue détrempée de sang, d'eau, d'huile et de graisse. Non, jamais je n'oublierai l'impression causée par ce que je vis; bien que je me crusse préparé à tout par les nombreuses descriptions ([ue j'avais lues de ces misérables huttes. Encore ceci est-il dans un endroit comparativement civilisé, où l'exemple des Européens doit créer et crée des besoins de confort inconuiis aux peuplades errantes, dans un étabfissement que visite tous les ans un inspecteur envoyé par le gouvernement de Copenhague. Une enceinte rectangulaire de pierres, recouvertes à l'extérieur d'une épaisse couche de terre, et à rintérieur de trois ou quatre planches, forme la carcasse, la charpente de la hutte ; de chaque côté de la porte et au fond, une sorte de treillage à un pied du sol et de trois à ([uatre pieds de large, recouvert de peaux servant de lit et de table. Dans l'espace du milieu, ((ui a à peu près trois pieds, une moitié de pho({ue, dont la graisse a été enlevée, mais dont les chairs saignantes sont foulées aux pieds, et qui est là à portée des appétits des hôtes de la hutte.

Sur un des côtés, une vieille femme presque aveugle, aux jambes et aux bras nus, aux mèches grisonnantes, coud des peaux qu'elle remue avec ses pieds et ses mains. Ses paupières rouges ressortent sur la couleur bistrée par cette maigreur qu'on ne trouve que chez les individus de cette race. On dirait d'une vieille sorcière de Macbeth. — Près d'elle est couché son fils, le maître de la maison, qui se met sur son séant pour me f:)ire

VOYAGE AUX MEUS POLAIRES. hh

les honneurs de chez hii. An tond, une jeune femme, presque nne, allaite un entant nu (|n'elle tient d'une main, tandis que de l'autre elle rassemble à la hâte qiiehfnes peaux ([ui forment ses vêtements. Deux lampes, où brnJe une huile fétide, remplissent le double rôle d'éclairer et de chauffer Tappartement. Des harpons, quelques lances, des rouleaux de peaux, sont appendus aux murs ou posés verticalement, la partie inférieure plantée au milieu de détritus de toutes sortes,

Point d'ouverture qui laisse échapper la fumée ; un seul trou près de l'entrée, voilé par de minces enveloppes d'intestins ou boyaux, laisse seul voir qu'il y a un monde extérieur. Je me sens suffoqué; le nez, la gorge, l'œil, tout est affecté, mais je veux voir. Je cherche môme h cacher ce que j'éprouve, et, lorsqu'une main huileuse s'étend vers moi en signe de bienvenue, je cherche un mouchoir que je tends en cadeau pour éviter la bienveillante étreinte qui me menace.

De légers présents ont bientôt fait des amis de ces pauvres déshérités de la nature ; et, comme le plongeur qui se prépare à un long effort, je cherche à voir le plus possible, en retenant ma respiration et en aspirant le moins que je puis de cette atmosphère.

Comment des êtres humains peuvent-ils vivre dans de pareilles conditions? C'est un problème dont on croit la solution impossible jusqu'à ce qu'on l'ait vue. Lorsque j'ai satisfait ma curiosité, j'examine de nouveau l'extérieur, et deux barriques qui annoncent l'aisance de mon nouvel ami; leur contenu est suffisamment indiqué par la présence de nombreux chiens qui en viennent lécher les graisseux contours ; c'est la provision particulière de l'Esquimau, ou plutôt du Huskie. Esquimau, qui veut dire mangeur de poisson cru, est un nom donné à ces pauvres peuplades par les Indiens qui, au nord de l'Amérique, leur ont fait longtemps et leur font encore de temps à autre la guerre. Ils considèrent ce nom comme une insulte, même sur la côte du Groenland, où l'on comprend parfaitement le lan-

gage parlé sur la côte du Labrador. M. Smith, notre Steward, qui a appris leur langue à la baie d'Hudson, se fait très-bien comprendre d'eux.

Des parties de phoques sèchent au bout de longues perches, et je vois des sortes d'outrés à la couleur rougeàlre, dont je cherche en vain l'origine ; ce sont des panses de daims tués sur la grande terre. Ces outres contiennent le sang et les intestins, qu'on laisse macérer pendant plusieurs jours. M. Hepburn connaît tout cela, et sir John Franklin doit en parler dans son voyage.

Toutes les parties du phoque sont utilisées, et cet animal doit être divinisé par eux. J'avais trouvé d'abord la maison du gouverneur assez confortable, mais maintenant elle me paraît ime somptueuse demeure.

Les Esquimaux ont apporté à bord quelques perdrix semblables à celles que j'ai vues en France ; mais ils vendent tout cher, et, suivant le proverbe écossais du docteur, ils ne voudraient pas vendre leurs hens on a rainy daij (leurs poules par un jour pluvieux), jiarce que la pluie les fait paraître maigres.

Nous n'avons pu trouver d'interprètes : le gouverneur nous déclare qu'aucun des Esquimaux ne viendrait avec nous. Sans doute il a des ordres de son gouvernement pour cela, car M. Penny, qui y a pris M. Peterson, a demandé à l'amirauté qu'on intercédât près du Danemark. En me retirant, je suis sur le point de mettre le pied sur un petit phoque dépouillé; je saute en arrière, parce que je le prends pour le corps d'un enfant.

Vers sept heures, nous appareillons avec une légère brise. A dix heures, une ])irogue vient le long du bord avec un Esquimau de l'une des îles, qui se rend à l'établissement. On ne peut voir sans frémir ces hommes s'aventurer à une distance quelcon(pie dans ces frêles esipiifs, dont les bords s'élèvent à peine à quatre pouces au-dessus de l'eau cpiand le propriétaire est dedans. Loncçue de 4 à 5 mètres, sur 0"'()0 de large, et

VOVAfiE AUX MERS POLAIRES. 57

0T)0 à (r40 de liant, une pirogue, ou kayak (prononcez jaya((ne, le j espagnol), est faite de peaux cousues ensemble et assemblées sur une légère carcasse d'os; recouverte en dessus, elle a au milieu un trou, derrière lequel se trouve placée une ligne de cuir attachée à son liar|)on. Comme il n'y a pas de gardemer en général, la grande dilticulté est de savoir conserver l'équilibre; cependant on en trouve ((uelifuefois entraînées à de longues distances. Si la pirogue chavire, comme l'Escpiimau n'en peut sortir, il est perdu, mais il se redresse avec sa pagaye. A les voir ainsi enchevêtrés l'un dans l'autre, on se demande si c'est la pirogue (pii s'est faite homme, ou l'homme ({ui s'est fait pirogue ; et, si les anciens eussent vu de ces êtres moitié homme, moitié bateau, ils en eussent fait une race à part avec bien plus de raison que des Centaures.

« Troco ! » nous crie notre visiteur ; et je lui apporte différents objets pour ses harpons. Je lui fais voir un miroir, et je ne sais comment dire le rire stupide, mais si franc et si naturel, qu'il fait éclater en voyant son image; mais sa joie est sans bornes lorsque je lui fais voir une poupée. Ces gens sont intelligents sous leur enveloppe si animale ; quand celui-ci me voit paraître, bien que je sois vêtu comme tous les autres : « Capitan! » dit-il; je lui fais signe que non. — « No guishi, » me dit-il ; « you merkam. » Cependant rien n'a trahi ma nationalité aux yeux des baleiniers que nous avons vus jusque-là.

11 JUILLET. — iNous sommes retenus par les calmes près des îles qui sont au nord-ouest du groupe des îles des Femmes et le temps est mis à profit : un canot est envoyé à difl^rentes reprises à terre, et en très-peu de temps il a rapp:)rté vingt-trois douzaines d'œufs àe eider duck (anas moUissima, ou canardédredon). Ces œufs, gros comme deux fois nos œufs de poule, fournissent un ample rarraîchissementà l'équipage; ils sont ou bruns ou verdàtres ; ces derniers ont la forme conique plus marquée que les nôtres.

:,8 J. R. BKLLOT.

Trois lombes, dont Tune de 1825, M. Craig, chirurgien du Rambler, une autre, un mousse de onze ans, 1857, ont été trouvées sur l'une de ces îles. — Le temps est magnifique, et il fait presque chaud. Le thermomètre est à 55^ : nous restons immobiles sur une mer d'huile. Ce n'est pitint un de ces calmes de rOcéan, où il y a toujours une houle qui agite le navire, et où les vdiles retombent pesamment le long des mâts, il semble que tout sommeille; ré({uipage est en bas parce qu'il n'y a rien à faire sur le pont. Mais, grâce à ces rayons bienfaisants ((ui dorent d'un gracieux reflet les surfaces polies des ke-bergs, la nature n'est point morte ; on sent la vie sons cette complète immobilité: c'esIrTimage du repos, et non de la mort. De temps en temps, une sourde détonation annonce le résultat delà décomposition amenée sans doute par la chaleur ; un roulement saccadé se fait entendre, semblable au fracas du tnunerre dans nos orages d'automne, et nous voyons la tête d'un ke-berg se détacher du tronc, ghsser en mugissant, et se précipiter dans l'onde au milieu des nuages d'écume qui jaillissent à une grande hauteur. Le monstre oscille phisieurs fois conmie pour se raffermir sur sa base, ou peut-être en signe de salut aux autres ke-bergs, car, qui peut traduire le mystérieux langage de la nature? Une longue houle va dire à plusieurs milles de distance son entrée dans le monde; quelques minutes encore, et naguère partie dépendante d'un bloc plus gros, il est maintetenant lui-même membre de cette famille de géants.

J'ai vu plus d'une fois le lancement d'un vaisseau, cet admirable résultat des efforts de l'homme, j'ai senti mon cœur se serrer au moment où, le signal donné, il s'avançait lentement, faisant craquer sur son passage le chêne de son berceau, et j'avais battu des mains en voyant flotter cette masse énorme dont je considérais la mise en marche comme le necplus ultra des résultats de la mécanique ; ([u'est-ce que cela, comparé h la scène d'aujourd'hui? 0 hommes ! que vous êtes petits dans le monde; (pie vos che!s-d'œuvre sont grêles et nn^squins, près des travaux

V(lVA(.K Al X MKHS l'OLAlUES. 59

de ce grand maître qui s'appelle la Nature ! Qu'est-ce que vos pyramides de deux eenls pieds, votre dôme de Saint-Pierre, du Kiemlin? Voilà des montagnes de huit cents pieds hors de Teau el dont la base a deux mille pieds de profondeur ; voici des coupoles, voici des dômes à quatre cents pieds de h;uit ! — Il est impossible de ne pas frémir en songeant avec quelle facilité de pareilles masses puhéi'iseraient un canot, \m navire qui se trouv(M'aient dans leur voisinage. — Nous nous trouvions à un mille et demi de l'un d'eux lorscjne l'éboulement a eu lieu, et la houle est venue nous remuer pendant plusieurs minutes. Elle n'est pas brisée par l'agitation des lames, ce qui rend cette transmission plus facile (cela m'a lait penser que la théorie des ondes expli({ue bien plus facilement que celle de l'émission les phénomènes acoustiques et lumineux). Du reste, Beechey raconte que, lors de son voyage au Spilzberg, un éboulement ayant eu lieu, la Dorothée, abattue en carène h quatre milles, dut se redresser, et que la chaloupe fut chavirée. M. Hepburn m'a confirmé le fait.

12 JUILLET. — Beau temps; nous avons avancé un peu et nous sommes près des îles de Bafiîn; nous distinguons bientôt un. puis deux, puis enfin dix navires, c'est toute la flotte des baleiniers arrêtée dans sa route au nord par la glace, et qui louvoie le long du pack afin de ne pas être beset (investie); deux d'entre eux cependant n'ont pu l'éviter, le Truclove, capitaine Parker, et le Joseph Preen sont à quelques milles pris par la glace.

Les Américains sont un peu plus loin , à viiigt milles au nord, et l'un d'eux était échoué hier sur des roches. Pensant bien que nous avons des lettres et des journaux pour eux, ils envoient des baleiniers h bord, l'un d'eux passe avec son canot sur la glace pour venir à nous. Une notice nouvelle du docteur Kane répète les détails des traces trouvées à Beechey par les hommes de Parry, ce dont les capitaines sont naturellement en-

chantés . « C'était un des nôtres, disent-ils, un grand homme! » Les Américains ont été f/ros^é-s jusque par 65"^ oO de hititude, ayant ainsi parcouru un trnjet total de mille cinquante milles.

La scène est aujourd'hui on ne peut plus animée : dix navires manœuvrant dans un espace assez resserré , pour éviter les glaces et ne pas s'aborder, jettent du mouvement et de la vie autour d'eux ; on dirait une ruche dont les abeilles courent de côté et d'autre. Les nouvelles qu'ils nous donnent de l'état de la glace, de leurs succès , de leurs espérances, occupent plusieurs heures.

A côté de ces pesants trois-màts de trois cents tonneaux aux larges flancs, couverts de rapides embarcations de pèche, notre petite goélette semble bien frôle ; plusieurs en font la remarque. On dirait le gracieux alcyon venant se mêler aux jeux des puissants albatros ; mais la grâce rapide, l'agilité surtout de ses mouvements, nous permettent mieux qu'à eux de courir ;iu milieu des glaces : partout où une ouverture se présente, le Prince-Albert s'y glisse , et sa petitesse lui donne dans cette navigatiun spéciale une facilité de locomotion que n'a pas un navire aux proportions plus vastes. Et d'ailleurs les Baffin, les Hudson, les Davis, n'ont-ils pas fait leurs découvertes sur des navires encore plus fnibles? Qui songerait à se plaindre, au milieu du confortable relatif dont nous jouissons? La plupart ont cinquante hommes d'équipage et un chirurgien. Les chirurgiens sont généralement des jeunes gens ayant fait tout au plus quelques études médicales et trop jeunes encore pour songer hune chentèle; plusieurs d'entre eux sont venus à bord, et parlent presque tous avec enthousiasme des surexcitations de cette vie nouvelle, et si pleine d'imprévu à certains jours. Les baleiniers naviguent presque toujours deux par deux dans la région des glaces en cas d'accident. L'un des hommes placés en vigie à la tète du mât signale une baleine : Vite, vite, armez les enib;n'cnlioiis! et les rapides pirogues toujours prèles sur les côtés du navire sont mises à la mer, elles ont d'avance leurs

VOYAGE AUX MERS TOLAIRES. 6i

harpons, loiirs lignes de pêche soigiieusemeiil préparés. Hardis rameurs, que vos bras vigoureux ne se ralenlissent point, car kl victoire est à cehii qui le premier a pu harponner le cétacé; et le canot, comme un coursier intelligent, semble animé de l'ardeur commune, il fend l'onde et bisse derrière lui un long sillon d'écume; le patron, sur qui repose toute la manœuvre, armé d'un long aviron, le guide avec intelligence ; debout à l'avant, est leharponneur, épiant le moment où l'animal lui présente une partie quelconque de son corps; le harpon est lancé; une large nappe rougeàtre couvre la surface de l'onde. Ilurrah! bien touché ! mais attention maintenant et ne nous endormons pas sur nos lauriers, car jusqu'ici il n'y a point eu lutte, mais ^ attaque seulement; l'ineffensif blessé plonge dans l'abîme, et, poussé par la douleur, il poursuit avec une effrayante vitesse une course frénétique vers des régions où il croit éviter son ennemi. De temps en temps il remonte à la surface pour respirer, et fait jaillir des flots d'écume et de sang; de nouveaux harpons le forcent à replonger et à reprendre cette course ; à chaque blessure un nouvel ennemi s'attache à ses flancs, et il n'est pas rare de voir une baleine traîner ainsi trois, quatre, cinq embarcations pour lesquelles ce moment est plein de dangers , car la rapidité avec laquelle elles volent sur la mer est telle, que les lignes des harpons prennent souvent feu et qu'on est obligé de les arroser constamment; enfin, épuisée par ses efforts, elle meurt, et elle est amenée le long du bâtiment. Le harpon est lancé h bord de quelques bâtiments au moyen d'un fusil ; il y en a même de construits de façon à tuer immédiatement l'animal au moyen de quel([ues gouttes d'acide prussique, ce qui rend désormais cette lutte ignoble. Aussi le pauvre cétacé, traqué, pourchassé de toute part, s'en venge en émigrant, et depuis le commencement de la pêche le nombre en a considérablement diminué ; elles se portent vers les régions plus tempérées. Pareille au noble taureau assailli par les incessantes attaques du picador, elle se précij)ite quelquefois en aveugle sur ses

n2 J. n. BELLOT.

ennemis, et d'un seul mouvement d'une queue puissante iait voler en éclats les pirogues, ou trompe leur haineuse avidité en brisant la ligne par un effort désespéré, et en allant mourir dans quelque coin inconnu, mais au moins sans servir de pâture à ses ennemis. Pauvre animal! n'est-ce point là la lutte du lion et du moucheron? Ignominieusement dépecée, elle remplit plusieurs tonneaux; les fanons de la bouche sont enlevés sous des nuées de molhj-mokes et de rotchesK que n'effraye point la présence des matelots. Dans la soirée, nous voyons les Américains du haut de la mâture, mais sans pouvoir nous en approcher, car devant nous s'étend une barrière de glace qui nous empêche de remonter plus au nord. Des vivres sont montés sur le pimt pour le cas où nous serions obligés de laisser le navire.

lo JUILLET. — Vers une heure du matin, le vent soufflant dans la direction du sud-ouest amène sur nous les glaces flottantes du large, et, nous pressant contre la glace qui est le long de la cote, nous prend ainsi comme dans un élan. Vers cinq heures, la brise augmente. Nous serrons les voiles, njais nous sommes toujours poussés au milieu des glaçons, et nous enlevons le gouvernail afin qu'il ne soit pas brisé conlre le bord. Il n'y a rien à faire autre chcse qu'attendre; aucun effort hiunain ne peut nous tirer de là, et pour un début nous ne sommes pas mal pris. Chaque fois qu'un changement de vent nous fait changer de direction. j'eiUends dans ma couchette les grincements du navire, à mesure ([u'il glissc' contre les aiètes des glaces, et, comme c'est la première fois que j'entends ce bruit à bord d'un grand navire, je ne laisse \)as que d'être un peu ému. C'est ht même sensation que celle qu'on éprouve dans un canot qui s'échoue ou passe sur un banc de roches, .le n'ai éprouvé cela que sur le Berceau, dans la nuit où se perdit le Colibri. Vers uiidi. une neige éjiaisse nous couvi'e : aussitôt la brise tombe, et

• CUseaux des mers du Nord.

VOYAGE Ai:X MKKS POLAIRES. fiS

nous soninios entourés de ghice el inmiohilisés. mais sans danger i;oi!r le niomeiU. A ('lia(|ue jour snltit sa peine! pour anjourd'lini vieldire. doni nous devons nons réjonir sans donle. mais non nous glorilier. Vers dix heures, un ours paraît sur la glace, mais il disparaît au milieu de brouillards où il ne sérail pas prudent de le suivre. 11 y a une vingtaine d'années, le baleinier Ludij-Forhes a été nippcd (piiicéi entre deux Ice-herij^ ;i l'endroit même où nous sommes. he<> jloes (glaçons) ([ui sont poussés sur nons par le vent, forment, en se resserrant, et tout autour de nous, une plaine de glaee aussi loin que l'œil ]ieut s'étendre, vaste plaine accidentée par (fuelqnes ice-benis et des collines formées de la manière suivante : quand deux jhes sont mis en contact et pressés l'un contre l'autre, le plus faible est brisé, et les bords se dressent verticalement. Nous nous rapprochons déplus en plus des îles, mais notre peu de tirant d'eau est ici une sauvegarde. Deux phoques ont été vus dans le lointain sur la glace. Les floes sont de trois à quatre pieds d'épaisseur. Nous nous préparons à laisser le navire, les provisions sont montées sur le pont, et nous faisons nos paquets.

14 JUILLET. — Beau tenq)s: le soleil parait un peu et fond la croûte des glaces autour de nous. Les glaçons se desserrent, et, bien que nous ne soyons pas dégagés du tout, au moins ne passent-ils pas sur les côtés du navire. On jette l'ancre sur l'un des plus gros, et nous faisons de l'eau, puisant avec des seaux dans des sortes de mares qui se forment de loin en loin. Dans la soirée, on plante une cible sur la([uelie s'exercent les tireurs. L'état de mes yeux m'a forcé ii changer mes heures de repos : je saluais ;t pehie distinguer le jour de la nuit , si ce n'était par les repas, car nous entrevoyons à peine le soleil dans le joihT, et, la nuit, il y a une clarté qui |)énètre partout et dont nous pouvons à peine nous défendre pour dormir. Un de nos pigeons a été mordu par les chiens et ne sera pas en état de

m J. R. BELLOT.

M. Leask a exprimé tous ces jours-ci l'opinion que l'on ne pourrait pas cros ta Meîville bay (parvenir à la baie de Melville ) cette année ; ndus serions alors obligés de tenter le passage par le sud. A chaque difficulté qui surgit devant nous, ma pensée se reporte vers ceux que nous cherchons, et sur la pauvre lady Franklin. Quel serait son désespoir, si le Prince- Albert revenait encore cette année sans avoir pu accomplir sa mission !

15 JUILLET. — Beau temps: tous les hommes lavent, profitant de l'eau douce qu'il ne faut pas aller chercher loin. On parle à table de la nourriture exigée par les pays froids. Je pouvais à peine croire qu'un homme mangeât huit livres de viande; c'est la ration donnée parla Compagnie d'Hudson, ou douze Hvres de poisson, ou deux livres de pemmican. Le docteur Richardson et sir John Franklin doivent en parler, dit M. Hepburn.

Nos chiens sont bien acclimatés ii bord, et se nourrissent des débris de nos tables. Quoique la viande de phoque soit leur nourriture habituelle, ils sont tellement habitués aux mauvais traitements, qu'ils tremblent chaque fois qu'on s'approche d'eux ; ils ressemblent bien plus à des loups qu'à des chiens, avec leurs oreilles pointues et leur queue touffue. Ils ont, dureste, l'airfort peu intelligent, quoique susceptibles d'attachement, car, à Uppernavik, j'en ai vu s'approcher de leurs maîtres avec les démonstrations habituelles de joie. Sur le territoire d'Hudson trois charges de poudre sont données pour rations ; les femmes elles-mêmes sont habiles tireuses, et M. Hepburn, dont sir John Frankhn vante l'adresse, médit qu'il était toujours moins heureux que miss 31acoulay à Athabasca. M. Smith en cite i)lusieurs. M. Hi'pburn me dit qu'un jour sir John Franklin fut salué par une décharge d'une dizaine de coups de fusil que tirèrent les femmes de je ne sais quel village, les maris étant absents. JM. Smith me fait voir les giiggles esquimaux; c'est une sorte de demi masque couvrant les yeux et s'adaptant sur le haut du

nez. Les Esquimaux fasliionnbles les ont en bois aitisrement travaillé, ou en ivoire de délenses de morse. Je ne pense pas (|iie le moir blnubiess (maladie des yeux) vienne de la réilexion du soleil sur les neiges, eai' c'est surtout au prinlemps que ce mal est commun et par des jours brumeux ( il est vrai que dans ces jours la réflexion est plus grande), ce qui me fait penser que ce sont les humeurs combinées avec l'éclat des neiges. Sir J. Franklin et 31. Kenn(>dy portaient des crêpes de gaze verte contre le moiv blhidness en hiver, et les insectes en été. Cette maladie cause une douleur très-aiguë ; les Esquimaux n'y échappent qu'en ])ortant des (jugtjles, et les jeunes gens parmi eux qui s'eii dispensent par bravade sont bien vile aveugles. Les Anîéricains sont à six milles de nous, derrière Tile le plus nord, et nous les voyons très-bien de la tête des mats. Si nous pouvions être près d'eux, notre détention, si longue qu'elle suit, ne serait pas trop ennuyeuse ; mais il peut se faire que nous restions tiiujours à cette dislance respective. Une si longue course sur la glace serait peut-être périlleuse, non-seulement h cause des trous où Ton peut tomber, mais h cause des brouillards qui s'élèvent constamment et d'une façon inattendue, et tellement épais que l'usage du compas ne serait pas du tout une garantie véritable.

Nous avons pour la deuxième fois aujourd'hui un halo (arc en ciel de couleur blanchâtre et uniforme) avec deuxparhélies. Vers huit heures, une petite brise de nord ouvre les glaces devant nous, et nous nous mettons aussitôt h l'ouvrage. Des angles à glace sont élongés, et fixés au moyen d'un trou fait avec une grosse tarière, et nous nous halons, nous frayant un passage au moyen de' pôles, longues perches garnies d'une })oinlc en fer. Dans la journée nous nous étions heureusement préparés, en dégageant le pont et en relevant conlre les mats tous les espars. Au milieu sont levés t')us les câbles pour le halage du dedans et du dehors et pour le service des canots. Sur les côtés du navire sont en ordre les scies, ciseaux, eh'. ;

enfin, c'est le branle-bas général au grand complet. >'oiis remontons le gouvernail et mettons à la voile dans un bassin d'eau libre de quelques milles.

16 JUILLET. — Vers deux heures, nous sommes arrivés h la limite de l'espace libre, et nous nous amarrons à un ice-herg qui est échoué à quelques encablures derrière la plus nord-ouest des îles Baffin du nord. A peine arrivés, nos chiens sont lancés sur la glace, et les pauvres bêtes sautent, hurlent, se roulent et jouent, témoignant ainsi le bonheur qu'ils éjirouvent à ^e retrouver sur leur élément. Garantis du froid par une épaisse fourrure, ils se roulent et gambadent sur ce blanc gazon de neige avec plus de plaisir qu'ils ne le feraient sur la plus verte des pelouses. Pendant que nous louvoyons, on aperçoit près de terre les Américains, qui, sans doute pour attirer notre attention, hissent leurs voiles de perroquet. De la plus haute pointe de l'ile. on ne voit pas d'eau dans la direction du nord ; quelques hommes vont à terre et rapportent deux beaux eider-duchs mâle et femelle; ils ressemblent, quant à la forme, à nos canards ordinaires; le mâle a la poitrine et le dos blancs, le ventre bleu de corbeau, le dessus de la tête bleu, le reste et le cou blanc avec quelques jolies nuances de vert. La femelle a le plumage gris tacheté de Idanc; même grosseur; on a pris, dans le nid. ([ualrc œufs. Le nid est fait d'édredon que la femelle s'arrache, le idus souvent le mâle y ajoute sa dépouille, et on les prend ainsi le ventre dépouillé. A quatre heures, le docteur Kane et M. Murdaugh viennent h bord en costume de voyage. Les cérémonies sont bien vite bannies avec des Américains, et surtout dans les circonstances où nous sommes. « J'ai vu, me dit le docteur, bien des choses qui m'ont étonné ici; mais ce à quoi je m'attendais le moins, c'est bien à y trouver unollicier français. » — Ils ont vu vingt-six ours; ils en ont tué neuf et non vingt-cinq, comme avait dit ri4(lvis^, capitaine Reid. Le docteur alfirme que l'oursse détourne, et, ([uand il peut, mord sa blessure pour en arra-

cher la balle. En poursuivant un ours, il a ramassé une balle sur laquelle était l'empreinte des dents. L'énergie de ces animaux est extraordinaire, dit le docteur; après avoir été blessés, ils courent et se jettent à l'eau, nageant fort longtemps ; on a soiivent trouvé leur estomac plein de chair de phoque ; il en a ouvert plusieurs qui n'avaient absolument rien dans l'estomac, et chez qui cet organe était tout rétréci. Ils s'accouplent en mai, et la femelle metbas en décembre. Il a dépouillé l'un d'eux, qui a deux pouces de plus (huit pieds neuf pouces) que le plus grand mesuré par Parry : cet animal devait peser seize cents livres. Leur forme, derrière, a quelque chose de l'éléphant.— « Les navires du gouvernement, dit-il, sont installés d'une façon trop confortable. Les officiers se renferment à bord et n'osent pas sortir. » Le docteur a étudié un an la médechie à Paris.

M. Murdaugh connaît presque tous les officiers du Saint-Louis et àuBrandywine; il est cousin de Taylor, de sorte que je suis en pays de connaissances. Il nous répète l'observation que j'avais entendu faire par M. Leask, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de landice (terre de glace); ce qu'on a pris pour de la terre est de la glace brisée, et cela diminue la chance d'un passage à la baie de3Ielville; ceci provient sans doute de la prédominance des vents de sud-ouest, mais non d'est, dont elle serait abritée parki hauteur des terres. Il nous parle encore des effets étonnants, non du mirage, mais delà réfraction autour même de l'individu pendant l'hivernage ; en se promenant on croyait mettre le pied sur un monticule, et on tombait au contraire plus bas; on croyait avoir à sauter d'un hummock de quelques ])ieds, et l'on faisait un saut de dix pieds. Un jour, ils virent quelque chose ayant l'image d'un homme très-grand, huit pieds au moins, dit M. Kane ; ils s'approchèrent, c'était un oiseau. Ils avaient vu distinctement l'homme étendre ses bras et les rapprocher comme drapant un manteau, l'oiseau battait tout simplement des ailes.

Leur équipage paraît très-faible; les matelots nous disent qu'ils déserteront h la première terre. Ils sont amarrés près d'un

68 J. n. BELLOT.

ice-berg de deux cent trente pieds ; aucun d'eux n'avait été dans la glace auparavant, excepté M. de Haven dans l'expédition Wilkies. Mais il paraît que ce n'est pas la même navigation ; ils ne faisaient alors que côtoyer la glace ; ils sont étonnés que Snow ait pu publier un aussi gros livre sur rien du tout ; ils le regardent comme un charlatan. — Le docteur m'apporte une paire de bottes et un pantalon de peau de phoque. — La glace de terre est brisée non par le vent, mais par le swell des vents du large. — Les Américains ne sont pas contents de ce que Snow dit qu'ils ont la paye du grade supérieur au leur, ce qui est faux. — Le docteur Kane trouve qu'on ne rend pas justice à l'ours polaire, en ce que, dans la classification, il est considéré comme un des animaux les moins intelligents.

17 JUILLET. — Beau temps. De petits souffles de brise du nord nous favorisent, et nous cherchons à f^iire le plus de route possible au nord, quelquefois à la voile, mais le plus souvent en nous remorquant. C'est une incroyable besogne que celte navigation au milieu des glaçons d'un pied seulement au-dessus de l'eau, mais séparés par trois pieds et plus d'eau libre. Des floes de plusieurs centaines de pieds cèdent à l'impulsion donnée et s'écartent pour nous faire passage ; il ne faut pas perdre une seule minute, ceci est à la lettre, dans les glaces; car, derrière nous scuvent les floes se rapprochent et se joignent de façon à rendre le passage impossible à un autre navire qui nous suivrait seulement à quelques encablures.

Nous voyons enfin les deux Américains en tête de nous, mais ayant à peine l'avance de leur position première, et dans la soirée nous les eussions gagnés sans une toiujue : c'est une pièce engagée sous l'eau sous un floe et sur le floe adjacent. On a cassé la glace avec des haches, des anspects, virant au cabestan sur les deux floes par des aussières venant sur l'arrière. ?îous cassons l'une d'elles ; on donne alors au navire une bascule, c'està-dire que tout l'équipage, étant d'un bord, se précipite le plus vite

VOYAGE AUX MERS POLAIRES. (iO

possible de l'aiurc bord au conimandement, et ensemble, pour briser la glace [)ar les moiiveiiienls du navire. De nouvelles aussières nons ont tiré d'afïiiire. Les Américains étaient aujourd'hui au pied d'un ice-berg placé derrière eux, et cependant trois fois haut comme leur mâture, ce qui fait au moins deux cent cinquante pieds, à peu près la hauteur de celui auquel ils étaient amarrés.

J'ai voulu compenser le manque d'exercice en allant nager dans un canot pendant une heure, aussi suis-je brisé. Nous avons vu aujourd'hui plusieurs veaux-marins sur la glace.

18 JUILLET. — Nous nous engageons dans la glace tout près des Américains, dont nous recevons la visite vers neuf heures du matin. Le capitaine de Haven, homme de trente-six ans environ, si je juge de son âge par sa figure, a fait partie de l'expédition américaine au pôle sud. Nous retournons avec eux à leur bord, et je vais voir M. Griffin, beau jeune homme à la physionomie ouverte et décidée. Aucun d'eux n'avait navigué dans les glaces avant ce voyage ; mais leur rude apprentissage a été promptement fait : Aller de F avant! est lo devise de leur capitaine.

Avec des navires solides et une audace résolue, ils ont triomphé de tout. Ce sont bien là les hardis pionniers de la civilisation au milieu des vastes plaines de l'Amérique ou des sables de la Californie: des gens qui ne connaissent pas le dauger, et qui le bravent, moins peut-être par ignorance que par leur courage et leur foi en eux-mêmes ; et je crois que c'est bien d'eux qu'on peut dire que le mot impossible n'est pas dans leur dictionnaire. Ils attribuent leur dérive et celle des glaces, non pas au courant, mais au vent, qui, en effet, comme je l'ai reconnu moi-même, pousse toujours la glace devant lui.

Nous lâchons un de nos pigeons, avec une notice en double expédition attachée à chaque patte, et l'avis que des traces authentiques de sir J. Franklin ont été trouvées au cap Riley, imprimé sur plusieurs plumes des ailes. Après avoir tourné

70 J. R. KELLOT.

plusieurs fois autour des navires, il vient se reposer à bord, nous lui donnons quelque nourriture, et, après l'avoir laissé s'exercer un peu, le remettons en cage. Je pense qu'il faut lui faire faire plusieurs jours cet exercice, et ensuite le faire partir par une bonne brise de nord, en l'effrayant par quelques coups de fusil. — .Je suis allé à bord des Américains dans mon canot, que j'essaye pour la première fois, et qui va fort bien ; c'est décidément une heureuse invention de M. Hepburn. Dans la soirée nous nous halons peu à peu dans les ouvertures qui se présentent. Le ciel noircissant dans le sud, nous pensions que nous pourrions être pris de nouveau.

Vers minuit, une rafale de sud- est nous jette sur un ice-bercj à environ trente pieds, nous finissons par nous dégager avec l'aide des voiles.

19 JUILLET. — Beau temps. Nous sommes dans la glace et nous nous y halons pied ])ar pied ; je vais à bord des Américains ; nous sommes toute la journée en communication par la glace, la distance qui nous sépare n'étant pas de plus d'une demi-encablure. I.e Rescue est assez loin derrière. — M.Kane est unvoyageur presque universel: attaché d'abord à la délégation de Chine, il a eusuite remonté le NiL visité la Nubie, puis, sur la côte d'Afrique, parcouru le royaume de Dahomey; plus tard, il a assisté à la guerre du Mexique, visité la France, l'Allemagne, la Suisse, l'Espagne. Il me montre sa collection d'observations sur la glace.

Nous lâchons presque toujours nos chiens sur la glace où ils s'ébattent et reviennent constamment sans difficulté à bord; mais aujourd'hui l'un d'eux refuse obstinément de venir, s'enfuit quand on veut le prendre, et, après plusieurs vaines tentatives, la brise nous poussant, on est obligé de le laisser; h ([u aire milles de distance nous entendons ses liurlements, et, le sort de la pauvre bête n'étant que troj) ceitain, ses cris plaintifs jettent sur toute la soirée un voile de tristesse; on le voit toute la nuit restant à la même place, où il mourra de faim, et il

VOYAGE AUX MKRS POLAÏUES. 71

est impossible de ne pas avoir pitié de lui ; mais les Américains, derrière nous, n'ont pu non i)lus le décider à venir, l.e dorleur Kaue a cependant une ciiuMUie plus intelligente (pie les autres chiens esipiimaux ; mais il la nourrit lui-même, et, je le dis à la honte de Tespèce, sans être calomniateur, je crains (pui le siège de la reconnaissance gise chez ces animaux dans l'estomac et non dans le C(eur.

Notre pigeon a encore été lâché aujourd'hui, et recueilli de nouveau. Sir James Ross a effectivement lâché deux pigeons, et ce qui tend à prouver que celui qui nous a été donné comme l'un d'eux est réellement ce qu'on suppose, c'est que : 1" un autre pigeon était avec lui ; 2" il portait les marques de coups de fusil qui peuvent avair enlevé la notice de sir James Ross; 3° après avoir été attrapé, quoique difficilement, par les gens de miss Dunlop et mis dans le colombier, il retourna immédiatement au nid et au compartiment où il avait été habitué à aller ; 4" enfin, on croyait le reconnaître à son plumage. — Je suis allé avec le docteur Kane pruir chasser deux phoques ; mais ils ont plongé h trop grande distance. Cette chasse n'est pas sans danger à cause de la glace qui est souvent pleine de jiools ou de crevasses recouvertes de neiges. Il est bon d'avoir un l)àton ou au moins de tenir son fusil horizontalement. Nous n'avons pu examiner les trous, qui sont assez curieusement faits avec les dents du j-hoque et toujours de dessous; ils ne peuvent les faire de dessus et sont souvent pris de cette façon, la glace se form.antciuelquefois très-vite : ils se prélassent voluptueusement au soleil, et il faut les plus grandes précautions pour les approcher. Les Esquimaux, pour lesquels ce n'est pas un plaisir, mais une nécessité, passent quel([uefois des demi-journées rampant sur le ventre, et restant immobiles quand l'attention de l'animal est appelée vers eux.

20 JUILLET. — Beau temps. Nous continuons notre opération de halage quand l'ouverture des glaces le permet : h une dis-

tance de pl>is de huit milles nous entendons encore les hurlements de notre pauvre chien ; nous regrettons presque de ne pas l'avoir tué : dans cette vaste solitude si peuplée à'ice-hergs, si silencieuse, le son se transmet h de plus grandes distances encore.— Je passe une partie de la journée à bord des Américains. Le capitaine de Haven me dit que des baleines ont été trouvées dans l'océan Pacifique ayant sur elles des harpons des mers arctiques, preuve évidente du passage. Si les baleiniers hivernaient, ils auraient de bien belles chances, ce que j'avais entendu dire déjà: car, me dit M. de Haven, nous qui n'étions i)as h. la recherche des baleines, nous en avons vu un grand nombre. Pour la première fois j'observe dans un entre-choquement de deux jJoes un mugissement semblable à celui du vent au travers des branches d'arbres, produit par l'écrasement des faces inférieures qui viennent en contact, ou par le dégagement de l'air qui s'échappe à mesure que l'ouverture se ferme?

^21 JUILLET. — J'ai vu à bord du Rescue une dent d'unicorne longue de quatre pieds ; le docteur Kane en a une de neuf pieds. L'animal en a deux, mais l'une semble croître aux dépens de l'autre. — Le docteur Kane me dit que le livre de M. de Tocqueville est considéré comme tellement exact, qu'il est pris pour ouvrage d'éducation aux États-Unis, et donné en lecture aux personnes sérieuses. — A bord des Américains, je trouve des compatriotes, les deux cuisiniers et le maître d'hôtel; l'un des cuisiniers a été tirailleur de Vincennes, et soldat au siège de Rome. Décidément, et tout en ayant le plus grand respect pour ces diverses professions, on doit croire ([ue nous sommes une nation de cuisiniers, de tailleurs et de coiffeurs. Je ne puis que prodiguer du reste des éloges au savoir-faii'e de nos artistes, qui me font trouver délicieuses les grillades de phoque et le rôti de renne. — Plus de trois cents baleiniers, a dit M. de Haven, sont employés dans les mers du Sud. — On nous raconte un accident burlesque et théâtral arrivé pendant l'hivernage des Américains :

un acteur ([ui jouait un rôle de femme, ayant pris un fer à rel)asser, se met, au milieu d'un couplet, à pousser de grands cris ; son fer lui avait véritablement brûlé les doigts à cause de l'intensité du froid. — Hier nous avons laissé passer la journée du dinianche sans prière, jiarce ([iie nous étions occupés à un travail incessant, et M. Kennedy déclare aux hommes (pie, s'il se fût agi d'une entreprise commerciale, il aurait arrêté notre besogne, mais que, dans une œuvre de charité, il ne peut y avoir de retard ; et je suis bien sûr que ce ([u'il dit il Teût fait. — Pour la première fois nous avons fait usage de la grande scie avec un triangle pareil au mouton des sonnettes.

Nous sommes séparés pour quelque temps des Américains, et, h deux heures du matin, je reconduis le docteur Kane à son bord, tout triste de cette séparation. — A deux heures, le soleil est à 10 ou 15'^sur l'horizon, dardant ses chauds rayons, qui colorent le sommet des ke-bergs de l'ouest.

Notre équipage regrettera sans doute aussi beaucoup cette séparation, car, depuis que nous nous sommes joints, nous avons continuellement travaillé en commun, jour et nuit, nous assistant réciproquement.

22 JUILLET. — Je suis agréablement surpris à mon réveil de trouver les Américains de nouveau près de nous, et nous aidant, comme toujours, à nous frayer la route entre deux floes; services mutuels, du reste. Les environs de la pointe Wilcoxet le Pain-de-Sucre offrent plusieurs baies qui paraissent profondes; quelques pointes de terre semblent être des îles. Ces roches sont couvertes d'une glace polie qui semble s'attacher de préférence sur les surfaces exposées au nord. Dans le fond et au-dessus de toutes terres, j'ai toujours remarqué , depuis Uppernavik, d'immenses plaines que l'on me dit être des glaciers. Les vents plus chauds du sud dissipent les neiges; nous sommes entourés d'ice-benjs plus gros que jamais; j'essaye de les compter du haut de la hune, et je pourrais donner un

nombre impair comme preuve de ma véracité, mais j'aime mieux

dire qu'il y en a plus de deux cents en vue.

23 JUILLET. — En face du Devils-Thumb, toujours en compagnie, nous préparons deux autres pigeons avec la notice suivante sur les plumes des ailes : Aatlientic traceof sir John Franklin, C. Rileij (traces authentiques de sir John Franklin, cap Riley) ; et nous cousons à chaque patte l'avis suivant :

« Piilnce-Albert, & ofjuhj 51. — Off Devils-TIuimb, ail welL in compamj wïth the Americans; theij ivere drift-by pack ice from Wellington channel clown to cape Walsingham, now returning to the searching grounil. The entire sqiiadron wintered at Griffiîh'IsIand. Anthentic trace of sir John Franklin ships found at cape Riley, his first winter quart ers were at Beechey Island, three graves of seamen wiih three names. To lady Franklin, Bedford place 21, London\

« J. Bellot. Willl\m Kei^nedy, commander. »

24 juillet. — Les pigeons ont tourné toute la journée autour du navire et sont venus prendre leur nourriture; dans la nuit, un d'eux est mangé par les chiens. — J'ai ce matin une longue conversation avec le capitaine deHaven sur la navigation au pôle sud. Le capitaine Wilkes commandait le Peacock, Vincennes, et le brig Porpoise; il avait comnuuiiqué ses découvertes h sir James Iioss, qui prétendit, ou du moins les journaux prétendirent qu'il avait passé sur les terres du capitaine Wilkes. — La glace du pôle sud ne ressemble pas du tout h la nôtre.

' (( ri;iNr.i:-Ai.i'.i:uT, '25 juillet ."1. — Au Lirgc du l'ouce du Diablr, l(»iis \nen: on conipii^nic iivcc les Aui 'licains ; ils uni rli' jt'li's [).\v les /;rir/rv «le i:l;ice du can;il NVolliiiglou jusqu'au citp \Valsiu,<;liaMr. niaintcnaiil on rolouinc sur l(> UMiaiu des redicrclics. l/cscadre cnlièio a passe l'IiiviT à l'ile Ciririidi. Des traces aullienli- <iucs(]u navire de sir John Franklin ont été Irouvt'es au cap Uilcy; ses premiers (piarti(;rs d'hiver ont été à l'ilc Rcochcy; trois tonihes de marins, avec trois noms. — A lady l'iankliu, place Bodford, "21, à Londres.

« Signé : J. Ukllot. — VVu.i.i\m Ki;NN!i)y, connnandanl. »

Ce soir, le ciel se coitvic au siul-siid-est. Le baroinèlre est descendu de deux degrés. \.o>ire-her<)s craquent et détonnent de tous côtés. Le soleil, couvert, ne paraît pas, et nous louvoyons au milieu d'e\.4A coninie un voyai^cur ai'iivé pendant la nuit dans une ville inconnue, cliercliant sa route parmi h^s palais de marbre de quelque cité italienne. Nous avons encore lait usage de la scie; scié quarante-deux ]>ieds de glace (pieds anglais) de deux pieds d'épaisseur en une heure, six lionnnes sur les cordes, trois aux manches, trois aux pieds, le morceau h scier avait soixante-quatre pieds ; on sépare le reste en sautant ensemble dessus (vingt lionîmes), il se sépare en ligne droite. Surface totale, à peu près un rectangle de soixante-cjuatre pieds sur

25 jmLLET. — Ce matin, nous avons vu un imicorne ou narval tacheté; deux coups de fusil l'atteignent, mais il plonge et disparait sous la glace. Un petit phoque a été tué par M. Kennedy. Les chiens se disputent les détritus et se couvrent de sang. Il est très-difficile d'approcher les phoques maintenant, mais au printemps on les tue sans difficulté. M. Leask dit qu'une fois on en prit dix-sept en cinq heures. — Les Américains sont ripes, et le Rescue est tout h fait hors de l'eau. — Le soleil se couchant à l'est, ou plutôt se dirigeant vers l'est à minuit, est un phénomène auquel je ne suis pas habitué, et il m'est im[)Os~ siblede vivre régulièrement à cause de mon service et de la clarté des nuits. Je suis du reste littéralement brisé par les exercices corporels auxquels, tout aussi bien ici qu'à bord des iiavires de guerre, nous sommes obligés de nous livrer. Plus d'un de nos lions maritimes y resterait peut-être tranquille en gardant son déconmi ; mais je ne sais s'il est possible de voir des hommes s'éreinter sur une besogne quelconque sans leur donner la main.— Le capitaine de ïïaven médit coml)ienilétaitembarrassé au moment de son armement, n'ayant point sur les lieux de baleiniers du nord, et ayant à faire fabriquer par lui-même tous

les instruments ; aussi, j'en prendrai une exacte description. Le docteur Kane et moi nous nous rapprochons de plus en plus, et il n'est point de sujet de conversation avec lui dont je ne tire quelque utile enseignement.

20 JUILLET. — La glace est couverte de phoques, et, malgré les assertions des Américains, l'exemple de M. Kennedy devrait nous engager à passer outre; pourtant nous voulons au moins tenter la fortune, mais à un demi-mille de distance, les premiers que nous voyons regagnent leur humide demeure, et nous en venons à la méthode des Esquimaux, c'est-à-dire que nous plaçons nos fusils en travers sur nos épaules, et que nous nous avançons, rampant sur le ventre et les coudes ou sur les genoux et les mains. Je comprends l'utilité de mes vêtements de peau, qui ne laissent pas prise à l'humidité, surtout de ces manchettes de peau que me proposait le Huskie d'Uppernavik, et dont je n'avais pu deviner l'usage. Après une demi-heure de ce manège, une abondante transpii*ation nous couvre le visage; heureusement la glace et la neige sur laquelle nous rampons nous offrent un désaltérant sinon agréable breuvage; d'ailleurs un beau phoque paresseusement étendu au soleil se prélasse et se roule, frappant la glace de sa queue parfois, et se tournant de notre côté. En ce moment il ne faut pas bouger; mais, quand il semble tranquillisé, lorsqu'il ne regarde'plus dans notre direction, nousavançons lentement et en cherchant à étoufi'er les craquements de la neige; enfin il y a une heure que nous sommes sur le ventre, mais nous oublions nos fatigues, quand tout à coup, la neige se mettant à bruire comme des feuilles sèches, l'animal s'élève sur sa queue, et, découvrant que nous sommes des ennemis, plonge aussitôt. Je me relève brisé, exténué de chaleur, et prêt à taire le serment du corbeau, ayant couru près de quatre milles et rampé un mille et demi. Entraîné par l'ardeur de la chasse et par le mirage, on se fait facilement illusion sur les distances. Mais le retour, surtout le retour à vide, nous

VOYAGE AUX MKRS rOLAlHES. 77'

fait au moins apprécier le véritable éloignement, et cela peut être dangereux queUpiefois à cause des brumes qui s'élèvent tout d'un coup. Il est bon d'être muni d'une boussole de poche. — Un ours blanc a paru dans le lointain, mais le bruit des coups de fusil l'a effrayé. A mon tour j'ai été pris non pour un ileer (daim), mais pour un phoque; heureusement que la distance me préservait de toute atla((ue.

Il y a aujourd'hui six ans qu'on n'a [)as de nouvelles directes de sir J. Franklin.

27 JUILLET. — Pendant mon quart, les //oe?s s'ouvrent, et nous nous halons h peu près une longueur de deux milles, mais à quatre heures nous arrivons devant une barrière ou plutôt une bariicade d'ice-bergs, et M. Leask, après avoir examiné le Icind floe d'en haut, déclare qu'il ne croit pas à la possibilité du passage, et que nous aurons à tenter le passage par le pack. Nous sommes entourés de tous côtés, et notre position peut se résumer ainsi : ice-bergs devant et derrière, ke-bergs adroite et à gauche. Nos hommes ne sont plus aussi disposés h aider les Américains que dans le commencement, parce qu'ils ne font rien eux-mêmes et ont dit à nos matelots que, quoi qu'on fit, à moins que les bâtiments n'allassent à la voile, ils ne les baieraient pas, tant ils sont effrayés d'avoir à passer un autre hiver là-bas. Les officiers sont assez ennuyés de ne pouvoir compter sur leurs équipages, et je crois que cela contribue à leur faire désirer le retour. Un des motifs de plainte des matelots américains est qu'ils n'ont que la paye ordinaire, tandis que tous les autres navires ont double paye. — M. Leask veut décidément renoncer au passage du nord et tenter celui du sud ou plutôt de l'ouest. M. de Haven me dit qu il est ébranlé. S'il eut été seul, il n'eût pas eu le moindre doute, car, pour lui, il n'y a pas heu de désespérer, puisqu'on ne lui donne point de bonnes raisons, et il se décide à persister. M. Leask consent à prolonger l'expérience, et nous entrons dans un passage où nous sommes bientôt

arrêtés. Notre journée se passe en tristes adieux et en préparatifs de séparation qui pour moi sont pénibles. Hélas! c'est là le véritable chagrin : s'eire connu pour se quitter, et, comme Tantale, lorsqu'on étend la main, voir tout disparaître et s'enl'uir. M. Kennedy me fait des remontrances, parce que, me dit-il, je devrais être thankful (reconnaissant) du plaisir que j'ai eu, et ne pas murmurer contre la privation : c'est très-vrai, il est trèscertain que si je n'avais pas eu le plaisir de la rencontre , je ne regretterais pas l'absence, mais donnez donc raison à la tête contre le cœur! — Chose inconstante que la glace! ce mutin pas d'apparence d'un passage; à deux heures nous filons vent arrière, puis une barrière nouvelle nous arrête. Le Rescue et YAdvance ne pouvant traverser un passage que nous avons pris cinq minutes auparav-int, ils sont nipped, squeezed (pinces, serrés) au milieu ùlieavy ice (de lourdes glaces). — Le temps se charge; on démonte le gouvernail. Ln ours rôde auprès d'un phoque étendu sur la glace, et tourne autour de lui, rétrécissant toujours le cercle; mais, lorsqu'il s'élance, le phoque a disparu. Plusieurs officiers américains sont venus ce matin à notre service religieux avec quelques-uns de leurs hommes; le pauvre M. Kennedy était tout ému lorsqu'il adressait à Dieu des prières pour ceux que nous allons quitter, peut-être pour toujours. N'est-ce pas là un des bons côtés de leur religion, que tout homme ofcharader (de caractère) puisse ofllcier sans avoir reçu les ordres? Tous témoignent pour lui le plus grand respect. A onze heures du soir nous sommes nous-mêmes parfaitement nipped, et ce qui, il y a une demi-heure, était une assez grande étendue d'eau libre, est maintenant un vaste champ de glace. Poussé par le vent du' large, le floe de dehors marche à la rencontre du laudfloe; les deux adversaires se rencontrent, le plus faible, brisé par l'autre, semble se replier sur lui-même, ce qui était horizontal se redresse comme le serpent que l'on a frappé, et ses débris, s'abattant ainsi qu'un château de cartes, tracent un long remblai partdut où l'action a eu lieu; puis entre les deux nous

VOVACE Al'X !\IKHS l'OKAlHKS. 79

voyons ces débris s'accuniuler .lutoui' de nous et niontor. monter, jusques à quand?

28 JUILLET. — Quand je reprends le ([uart à quatre heures du matin, ce n'est plus le Rcscue, mais YAdvance qui est embarrassée ; elle est à environ trois encablures de nous. Ses matelots ont été occupés sur la £*lace tout le quart de minuit à quatre heures, sans doute pour couper la glace autour d'eux. Quant à nous, nous avons amené le canot de dessous le vent afin de n'avoir pas à l'amener an milieu des loose ke (des glaces mobiles), et de le tenir plus sous la main ; nous sommes heureusement à bonne distance des ke-ber(js. et les jhes ne sont pas trop chargés.

Aujourd'hui a lieu une éclipse de soleil du spectacle de laquelle nous sommes privés à cause de la pluie continuelle et de l'épais brouillard qui nous entoure. Fatigué par les veilles de la nuit précédente, je me suis jeté un instant sur mon lit, et bientôt je rêve de la France, de la chère France : je me demande dans mon rêve si je suis bien en France en effet, et le doute ne m'est plus permis, car des sons bien connus se font entendre; je ne me trompe pas , c'est le refrain si souvent souillé par la boue de la rue, c'est la Marseillaise! Plus de doute, je suis réellement en France, et les bruits extérieurs qui frappent mon sommeil s'expliquent au gré de cette faculté organisatrice qui crée les rêves, lorsijue, ma jiorte s'ouvrant, des flots de lumière me rappellent à la réalité, car je suis bel et bien dans la baie de Baitin, et ma vision s'explique par le fait qu'on a monté l'orgue donné par le prince Albert, et que, pour me faire honneur et par une intention de galanterie, on a. en même tenq^s que le (lod save the Queen, mis la Marseillaise et la Parisienne dans le catalogue des morceaux que M. Smith, avec son habileté ordinaire, a su trouver le moyen de jouer, bien que l'instrument soit incomplet; — car, loi'squ'on l'a déballé et qu'on ma demandé mes conseils, je n'ai pu mettre au service de

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la musique que mes faibles notions : 1, o. 1, o, 5, méthode

Chevé, ce qui n'accrochait pas les soufilets de notre orgue.

29 JUILLET. — Le vent s'est un peu calmé, mais nous ne pouvons bouger. iN'est-ce j^oint désespérant de se voir ainsi retenu, enclavé, surtout lorsqu'on songe aux pressants besoins des malheureux que nous allons secourir? Que n'ai-je des ailes? Si on avait su en 1849 ce que l'on sait maintenant, les recherches faitesdepuis cette époque auraient pu se diriger peut-être sur une même ligne, au heu d'être éparpillées dans un rayon nécessairement assez vaste. — C'est dans la glace surtout que l'on peut dire que les jours se suivent et ne se ressemblent pas : hier un temps menaçant, ce matin un temps superbe. A dix heures, en laissant le quart, au lieu d'aller me coucher, je réveille M. Kennedy, et nous allons courir sur la gla^e, poursuivant un troupeau de narvals qui se trouvent sur les quelques pools d'eau qui sé[)arent les floes, faisant retentir au milieu de celte solitude leur souffle puissant comme celui d'un tuyau d'orgue. Le soleil se venge de l'éclipsé d'hier et prend sa revanche : il dore de reflets les montagnes de glace qui nous entourent et brillent comme une cuirasse; on dirait d'une mer de glaciers montrant leur surface dorée comme les épis mûrs d'un champ de blé ; il y a un charme tout particulier dans l'éclat de cette lumière presque sans chaleur, car il fait seulementoS'^ (Fahrenheit). Quel plaisirde courir ainsi sur cette crcûtede glace qui craque sous nos pas et peut s'entr'ouvrir! Il y a là plus de poésie que sur 1 enveloppe brûlante des laves d'un volcan! Quel pinceau pourrait reproduire les mille beautés du soleil se jouant au milieu des glaces? IN'est-ce pas le plus impossible défi jeté par la nature aux forces humaines? Quelle plume peut dire les mille sensations par lesquelles passent et l'intelligence et le cœur, surtout lorsqu'ils sont trempés dans le goudron? Que Pégase est empêtré, surtout pour une pauvre main plus habituée à emboucher le porte-voix que la trompette des muses, et que je regrette mon impuissance,

VOYAGK AUX MKRS l'OLAlHKS. 81

chaque jour, à clia(|ne instant, dans cet océan d'impressions ! Examinez, détaillez, queliiue soin ([ue vous mettiez à examiner, à détailler ce speclacle, vous y trouverez toujours, à un nouvel examen, des choses nouvelles oiddiées dans une première inspection. Dans la journée nous allons voir où en sont les Américains. Les //o^s, naguère si unis, si bien lisses et plans, sont craqués partout et, de distance en distance, couverts de liummods; mais c'est près des deux bricks, surtout l\ l'endroit où le squeez se fait le plus sentir, que les liummocks ont pris une forme singulière : on dirait les rues d'une ville insurgée, de véritables barricades; seulement les pavés sont gros comme des barriques. — Les deux navires ont été entièrement soulagés, et les glaçons, grimpant comme à l'assaut le, long de leurs murailles, détruisent tout autour d'eux ; et, pour ne pas être envahis })ar ces assaillants d'une nouvelle espèce, ils ont été obligés pendant la première nuit de les faire retomber en dehors. Leurs lisses ont été abîmées en plusieurs endroits ; des chevilles ont été tordues sous leur massive poulaine. Je ne sais vraiment si le Prince- Albert y eût résisté; mais les Américains sont habitués à cela, et n'y font plus attention.

Ah! race audacieuse des fils de Japhet !

50 JUILLET. — La brise reprend ce matin au nord-est avec une grande force. Le baromètre est descendu à '29'^ 50 et nous sommes menacés d'une nouvelle épreuve. — Après tout, ce n'est point pour nous qu'elle est le plus terrible, car la glace, qui est notre écueil, est aussi notre ressource en cas de danger, et il arrive rarement que l'homme qui ne s'abandonne pas lui-même ne se sauve point ; mais je ne puis réfléchir sans tristesse, d'abord à l'impossibilité où nous serions naturellement de hive quoi que ce soit pour ceux que nous allons secourir, puis au coup cruel que cela porterait à la pauvre lady Franklin, dont nous sommes le dernier espoir. Les floes se brisent en craquant contre nos flancs, et il est impossible de fermer ro:^il. — Je relis les

Voyages de sir John Franklin. Quelle admirable simplicité, et que la véritable supériorité se trahit au milieu de ces phrases sans prétention, disant seulement ce que ces hommes éminents ont vu, d'une façon claire et poétique cependant, car ils sont les peintres fidèles de la nature! En lisant ces Voyages, comme ceux de Parry, on est pénétré d'une intime confiance, et, sans se rendre compte de ce qu'on éprouve, on est instinctivement porté à les croire, et cependant pas de phrases sonores et ronflantes, mais creuses: des faits à chaque ligne; ce sont des peintres à la façon de Humboldt : on sent ce qu'il y a de substantiel, d'élevé, dans ces narrations, de solide et d'instructif dans ces récits, comme on sent au son que rend un tonneau frappé du doigt s'il est plein ou vide. — A midi le vent se calme, et, après avoir été un peu remués, nous en sommes quittes pour la peur. — Notre chienne s'attache particulièrement à moi, et, lorsque je la caresse, les autres chiens grondent et semblent jaloux ; ces chiens, comme le loup leur oncle, dont ils sont le portrait, sont lâches et méchants, et punissent cette chienne en la battant quand je suis parti.

31 JUILLET. — Le ciel, beau dans la matinée, se couvre de nouveau dans la soirée, et le vent reprend avec force ; le baromètre est à *i9" 50. M. Leask et tous ceux qui ont quelque expérience de la glace parlent comme d'une sérieuse menace d'être pris ici pour tout l'hiver; il y a un remarquable abaissement de la température ; il n'y a pas d'ouverture nu sud plus qu'au nord, et la seule chance qui nous l'este maintenant est de tenter le passage sud. M. Leask l'avait prédit dès le principe; mais, si nous eussions été arrêtés en tentant une route moins usuelle que celle du nord, nous eussions certainement été blâmés en cas d'insuccès. — J'avoue que cette perspective ne me sourit guère et que je regretterais fort d'avoir à passer inutilement notre hiver loin du terrain de nos opérations. — Vers huit heures un ours s'approche de nous, et nous partons à sa poursuite; mais les

VOYAGE AUX MERS POLAIUES. s-i

officiers de ÏAdvance et du Resciie l'ont vu aussi et sont [lailis avec leurs cliiens; mallieiireusenienl ils sont au vent et l'animal les a bientôt reconnus; il se dresse sur ses pattes de derrière, flaire, et, dès qu'il a senti des agresseurs, il décampe au galop, s'arrêtant de temps en temps pour flairer de nouveau, et repartant avec toute sa vitesse. — Je parle de le poursuivre; mais on me dit que c'est parfaitement inutile, que même sur la glace unie comme elle Test il court beaucoup plus vite que nos plus légers coiu^eurs. Je suis cependant un peu incrédule à ce sujet, mais le docteur R:me m'assure avoir poursuivi un ours blessé à la tète et à l'épaule, après s'être débarrassé de la plus grande partie de ses vêtements, et, bien que courant assez vite, avoir été rapidement distancé.

1" AOUT. — Même brise sud. Vers midi il tombe un peu de neige; à huit heures nous allons nous promener, M. Kennedy, le docteur Rane et moi. Nous sommes bientôt rappelés à bord par le pavillon, et à mi-route nous voyons le docteur courir et un homme laisser le navire d'un pas précipité et nous faire des signes en nous montrant un ice-berg. Nous devinons qu'il s'agit d'un ours ; fort heureusement nous avons toujours nos fusils et des munitions quand nous allons un peu loin des navires; nous contournons le ft^rf/ et après avoir reconnu Tanimal. sous le vent duquel nous sommes, nous nous divisons en deux groupes fidsant le t')ur du berj en sens opposés, afin de le prendre entre deux feux. Je me trouve bientôt séparé de mon partenaire, sautant de glaçons en glaçons, tombant quelquefois dans l'eau, mais y prenant à peine garde, tant je suis surexcité; je suis à cent pas ; l'animal regarde nos navires, assis sur son derrière, en aspirant les émanations des bâtiments et en balançant la tête avec un mouvement singulier. Ma foi, j'avoue que le cœur me bat, parce que je me sens très en avant et que M. Kennedy a ma poudrière ; mais je me réserve de ne faire feu qu'à la plus petite portée. J'avance toujours; un coup de feu

part : c'est M. Kennedy qui, de l'autre côté, et bien que placé plus loin que moi, mais ne nous voyant pas, veut le rabattre sur nous. L'animal se détourne, et je lui envoie ma balle h tout événement. Les deux autres carabines saluent, et la poursuite s'engage. Courant par bonds comme un lévrier, la bête a bientôt augmenté la distance qui nous sépare, bien (jue nous allions de toute notre vitesse, et nous avons uîéme la honte de reconnaître en arrivant sur ses traces, à la distance qui sépare les empreintes de derrière de celles de devant, qu'il ne s'était pas^ trop pressé. Lorsque nous sommes réunis, ces messieurs déclarent l'avoir vu bondir au moment où je venais de faire feu, deux d'entre eux ont même vu une tache de sang à son côté.

Il s'est retiré du reste en boitant, et, disposé comme je l'étais, il ne me faut jias de grands efiorts pour me persuader que j'en ai la gloire; je demanderais pres(jue un certificat au docteur pour affirmer les chances probables de la mortalité du l)lessé. 31e voilà maintenant convaincu de la rapidité que les ours peuvent donnera leur course; celui-ci est tout jeune, les empreintes ont neuf pouces de long, sans compter les ongles; nous ne trouvons pas de sang sur la neige ; mais, après avoir vu la direction qu'il a prise, et malgré un brouillard qui s'élève, nous nous mettons en roule, non sans être munis de notre boussole de poche. Quant à moi, je suis trop en veine pour ne pas suivre cet ours jusqu'au pôle nord. Après deux heures de marche nous n'avons pas revu notre bête, et nous tournons notre destructivisme contre les phoques. Pour faire lin essai, nous nous élançons vers eux en chantant et en criant : deux phoques plongent lorsque nous sommes encore assez loin, mais un gros bon bourgeois de phoque nous attend, et nous laisse approcher très-près de lui sans que nous en profitions à temps. L'instinct musical et non pas l'amour du bruit doit être irès-fort chez eux, et ce dauphin des anciens devait être un phoque vu sur les côtes d'Angleterre. Nous renonçons à la poursuite de notre ours ; mais la répétition de nos coups de fusil nous

nniène à faire des expériences sur les échos des ice-bergs. remarquables parleur lucidité. Les coups de fusil, répercutés sur les herfis voisins à un mille et plus de distance, sont répétés un grand nombre de fois. Les grandes surfaces réfléchissantes sont éminemment propres à l'étude des phénomènes lumineux, aussi bien que des phénomènes acoustiques ; et, après avoir, comme de vrais enfants, joué avec ces échos, nous faisant répondre les phrases burlesques d'un écolier en vacances, nous admirons les teintes vertd'émeraude du soleil passant entre les fissures du promontoire élevé, et nous les comparons aux teintes chaudes et rougeàtres ipi'on trouve sur la feuille de la vigne au mois de septembre. Pour revenir aux échos, il est évident qu'ds doivent se produire dans des conditions particulières, en raison de l'inclinaison des surfaces des bcrgs sur les couches atmosphéri([ues. Quoi d'étonnant que de pauvres Esquimaux qui n'ont pas eu l'occasion peut-être d'entendre cette reproduction de la voix humaine, et dont les notions se bornent à cet égard au lointain tonnerre des bergs qui s'écroulent, quoi d'étonnant, dis-je, qu'ils aient cru voir là un signe de la présence des esprits? Toutes les superstitions du vieux temps n'avaient-elles pas pour origine cette ignorance des phénomènes physiques à laquelle nous sommes bien fiers d'opposer aujourd'hui une science relative, que l'avenir jugera peut-être également avec dédain? Enfin, nous sommes de retour à bord à trois heures et demi du matin, ayant fait près de vingt milles, et harassés de fatigue. Cependant je ne puis fermer l'œil, mes lauriers sans doute m'empêchent de dormir!

2 AOUT. — J'ai rêvé toute la nuit ours, et nous devons aujourd'hui brfder une carcasse de phoque pour attirer notre fugitif, car il est très-probable ([ue c'est le même qu'on avait vu jeudi soir. Ce matin seulement je m'aperçois que je me suis foidé un doigt, et un peu endoinmagé les côtes dans ma course au milieu des hummocks. Dans la soirée, une petite brise du nord au

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nord-oiicst s'étaiit élevée, des ouvertures se forment au sud de nous, et nous cherchons à les rejoindre; mais nous tombons sur un ice-berg, et nous sommes obligés de garder la glace devant nous comme (endevs (défenses); c'est une opération très-fiicile que celle de dégager les ^oes lorsqu'une ouverture se forme, du moins relativement, car des pièces de plus dix mètres carrés sont ainsi mises en mouvement.

o AOUT. — Hier au soir nous poussions vers le sud ; mais nous avons dans la matinée d'aujourd'hui une légère brise de nordouest, qui bientôt passe au sud, et, après avoir gagné un peu, nous sommes obhgés de laisser culer pour ne pas être pris entre les iloes cpii se rapprochent. La neige tombe vers quatre heures, et tout est bien triste dans notre perspective -, car, si nous ne pouvons pas avoir un passage à la hauteur de Sandersons Hope, il nous faut, ou hiverner dans le imck, ou retourner en Europe. C'est un violent coup porté h tous nos projets, et l'orgueil que j'éprouvais de notre bonheur exceptionnel fait place aux plus sombres présages. Le ]joun(j ice ou boy ice (glaces nouvelles) commence à se former très-rapidement; il n'y a que trois nuits (pie nous observons sa formation, et déjà elle est de six à huit lignes d'épaisseur, et assez résistante pour arrêter d'une manière très-sensible la marche du navire. M. Hepburn me dit ce soir qu'il a soixante deux ans, et sir John Franklin soixante-six à soixante-sept ; pauvre bonhomme ! Quel dévouement, dans sa position de fortune relative ! A son âge, courir après de tels dangers! Ah! c'est bien là la véritable abnégation!

4 AOUT. — Ce matin, nous voyons distinctement les effets de ce que les baleiniers appellent ît'rtferi7.?/, c'est-à-dire une bande noirâtre au-dessus de l'horizon sur une hauteur de 5 à G*' qui indique de l'eau dans les parties de l'horizon qu'elle surmonte; le ice-sky, ou biiuk, est au contraire une bande blanche brillante de 2 à 7)^ seulement, causée sans doute par les réflexions des rayons lumineux sur la glace. Les Américains sont en-

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coiv en vue à eincf ou six milles dans le nord, et je crains fort ([u'il n'y ait une révolte à leur bord, les appréhensions de leurs hommes devant avoir été réveillées par notre renonciati(»n au passage nord ; quelle vie que celle d'officiers obligés d'être armés contre leurs propres hommes, et de tenir loin d'eux toutes leurs armes! car ils n'ont de fusils ([ue pour les officiers, tandis que chacun de nos hommes a le sien. — Nous sommes tims plus ou moins enrhumés de la poitrine, ce qui provient incontestablement de ce que nous avons le plus souvent les pieds mouillés ; mais, quand il faut travailler dans la glace avec l'eau quelquefois jusqu'au genou, il n'y a guère moyen de Téviter.

5 AOUT. — Un autre de nos pigeons a été mangé par les chiens, c'est un de ceux qui étaient marqués. Je ne sais si on renonce à les faire partir; ils sont tellement habitués aux coups de fusil qu'ils ne s'en effrayent plus, mais on n'a pas mis assez de persistance à les chasser du bord, maintenant surtout que les Américains sont plus loin de nous.

Nous mettons à la voile, nous halant, nous tenant, faisant enfin tout ce que nous pouvons pour nous frayer une route au sud; mais la mer, partout où l'eau est libre, est recouverte d'une croûte de glace de quelques lignes d'épaisseur, qui est bien brisée par le navire, mais qui arrête entièrement sa vitesse. 31. Leask déclare qu'il n'a jamais vu à l'endroit où nous sommes autant à'ice-bergs. Je suis tellement fatigué par les travaux corporels d'hier, auxquels tout le monde a dû mettre la main, que je dors quatorze heures de suite, le bon M. Hepburn n'ayant pas voulu qu'on me réveillât. Dans les calmes ou dans les moments de petite vitesse, et pour aider le navire, nous gouvernons avec un long aviron de queue {siveep).

6 AOUT. — Nous sommes toujours retenus au même endroit; tantôt libres de glace dans un rayon de ([uelques mètres, tantôt serrés entre les mâchoires d'un étau. Je commence à trouvei monotone cette étendue de glace sans interruption, parsemée

due-hergs: on dirait une vaste prairie après la coupe des foins, lorsqu'ils sont entassés en hautes meules ou barges, comme on dit chez nous; l'analogie est frappante lorsque le soleil, qui ne paraît plus bien haut, projette ses riches couleurs et ses grandes ombres sur ce champ mouvant auquel les premiers navigateurs ■ ont donné le nom de field (plaine) à cause de cela et de bien d'autres raisons sans doute. — Je vais m'exercer à godiller dans le Youyou, ce que je tais maintenant aussi bien que qui que ce soit à bord, et un phoque sautant vient tourner autour de moi avec un sans-gêne que j'eusse châtié s'il ne ressemblait tout à fait à un chien qui nage. Je comprends bien qu'on lui donne le nom de chien-marin. — M. Hepburn me dit qu'à Athabasca les chevaux ne mangent principalement que du poisson; c'est aussi du reste la nourriture des habitants. — Les Américains ne sont aujourd'hui qu'à trois milles de nous, dans le nord, et passent par-dessus la glace pour venir nous voir. — Le docteur Kane me dit qu'un moment le capitaine de Ilaven a été sur le point de tourner au sud, mais qu'une ouverture s'étant montrée au nord, il a voulu reprendre cette direction. M. Kane serait pour le sud, M. Leask tient bon pour le m'uldle passage (passage du milieu), et il est malheureux ([ue nous n'ayons pu profiter d'une belle nappe d'eau que nous avons vue un peu au sud, mais les floes sont maintenus i)ar les bergs et ne peuvent se mouvoir.

7 AOUT. — Même situation. — Beau temps. — Les Américains viennent encore nous voir : eux aussi commencent à perdre espoir. Si nous devons hiverner dans le pack, ce dont Dieu nous préserve! ce serait un grand comfort et une grande distraction que d'être en compagnie ; mais il sera assez temps d'y songer si cela arrive ; les jours passent, passent, et déjà il est évident que nous ne pourrons, dans tous les cas, rien faire ou peu de chose avant l'hiver.

iXous avons pensé, M. Kennedy et moi, à une manière d'utiliser noliMi hiver, si nous ne sommes pas pris dans le pack, et

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si nous ne pouvons avoir le p.iss.ige across lau travers) : c'est d'aller dans la baie d'iludson et par Repulse-Bay, de traverser et de venir à Bootliia-Kelix. Certes cela conviendrait bien mieux aux intérêts et aux vœux de la i)auvre lady Franklin. — MM. Kennedy et Smith m'assurent avoir vu souvent, dans une chasse au renne, boire le sang de l'animal; c'est presque général dans la baie d'Hudson, et M. Smith, qui l'a fait lui-même, me dit (pi'excité par la chasse il l'avait trouvé fort bon. — A propos d'ours, M. ('arter m'assure que l'hiver dernier un ours, ayant été atteint par neuf balles, dont plusieurs étnient restées dans la tête, et ayant en outre une jambe cassée, chargea sur les chasseurs avec une force et une impétuosité qui les effraya, et à laquelle rien ne pouvait résister; ils durent fuir et l'acliever à coups de fusil. — Comme il faut toujours ([ue mon imagination bâtisse des châteaux en l'air lorsqu'elle n'est pas satisliûte (!e la réalité, j'ajoute un nouveau plan à mon plan d'expédition polaire, qui consisterait à faire, en compagnie du docteur Rae, sur le nord de la côte d'Amérique, les expériences magnétiques que sir John Franklin devait faire.

Je considère, comme de principe, qu'un bâtiment à vapeur à hélice est plus utile ici que tout autre ; mais pour la voilure, on devrait le mater aussi haut que possible, avec de grandes voiles légères pour profiter des petites brises, qui sont très-hautes. — M. IIe|)burii me raconte qu'à propos d'une femme indienne Back et Jlood se prirent un jour de dispute, et devaient se battre; mais lui, qui avait tout entendu, déchargea leurs pistolets dans la nuit. — Le pauvre Ilood eut de la même femme une fille que dernièrement sa famille a fait demander ; il croit que Back n'est pas très-courageux, et, ajoute-t-il, c'est un homme charmant avec ceux dont il espère tirer quelque chose. — Hier matin, j'ai vu un vol d'une vingtaine de eider-ducks se diriger au sud ; mais cela ne pronostique encore rien. — M. Hepburn me rappelle un fait de leur voyage : les millions d'oies et autres oiseaux qui la veille remplissaient le ciel disparurent dans une seule nuit.

8 AOUT. — 31. Kennedy et moi allons à bord des Américains, attendu qu'il n'y a guère de chance que la glace s'ouvre ; ils sont au milieu de loose ice, ce qui rend notre excursion assez difficile ; il faut sauter de pièce en pièce, et, bien que nous ayons la précaution de sonder le terrain avec nos gaffes, il cède siuis mes pieds au moment où je bondis d'un glaçon sur l'autre, et me voilà nageant par o4P (-|- l"i 1 centigrade), honneur que je ne me serais jamais donné vol ntairement, mais auquel je cherche à faire la meilleure figure possible, et je suis le premier à rire de mon accident. Gomme nous sommes près des navires, je cours dans leur direction afin de ne pas avoir froid, sautant partout, me souciant peu de sauter dans l'eau jusqu'à la ceinture pour abréger ma course; enfin, faisant si bien, que je tombe une deuxième fois dans un trou; mais je suis plus embarrassé pour en sortir que la première fois, attendu que M. Kane est arrivé au-devant de nous, et que j'ai deux individus pour me sauver, ch:icun d'eux me crochant avec sa gaffe et m'attirant dans sa direction, ce qui fait ([u'entre deux gaffes, je reste dans l'eau, me coupant les mains sur la glace et avalant ([uelques gorgées. — Mes grandes bottes ajoutent, en se remplissant, un poids considérable à mes vêtements, mais je m'en tire encore en dépit des efforts que Ton f;ut en ma faveur. — Stupeur de M. Lowell en me voyant sauter de nouveau à l'eau. — L'hospitalité américaine a bientôt réparé le dégât.

9 AOUT. — Pluie tout le jour. Des apparences d'ouvertures se montrent, et, piiur les rencontrer, nous travaillons depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi; ayant scié une longueur de quarante mètres, nous faisons sauter le reste. Mais, à mesure (pie nous enlevons les parties qui obstruent notre passage, les deux floes se rapprochent ce qui arrive très-souvent et rend bien défectueux tous les moyens que. loin du champ d'action, on croit si irrésistibles; c'est le supplice de Sisyphe qui voit sa pierre retomber, lorsque après

beaiicmip de peine il est parvenu à la rouler sur la montagne. Gràee un peu à mon insistance, on est revenu à l'essai des hlastimj i'ijUndevs, qui avaient été déclarés inefficaces, parce (jue, ainsi que je le supposais, on ne savait pas s'en servir. Des cylindres de trois à quatre livres font craquer la i^lace dans différentes directions, dans un rayon de vingt à trente pieds, glace épaisse de deux à trois pieds; on avait d'abord percé la glace à la profondeur du cylindre seulement, mais il faut le couler tout à fait en dessons, le mettre en travers du trou au jDoyen d'un fil de caret, et alors on va rapidement en besogne. Mais, hélas ! la nôtre est tout à fait inutile, et nous nous couchons tous bien fatigués et de mauvaise humeur. Remplir un tonneau percé ou rouler une pierre qui retombe, il n'y a qu'à cela que l'on puisse comparer le désappointement de gens qui travaillent huit heures pour rien. Dans la soirée, nous avons un nouveau sujet d'inquiétude : les jloes, comme des branches de ciseaux, se rapprochent et nous étreignent, sans que nous y puissions rien faire ; nous sommes là, attendant, et ne sachant si notre situation va empirer ou s'améliorer. J'ai lu quelque part ([u'un homme enlevé par des mauvais plaisants avait été jugé pour un crime imaginaire, avec toutes les formes habituelles. Condamné à mort par un tribunal pour rire, il passa par toutes les angoisses de l'homme dont la dernière heure a sonné; et, lorsqu'on mit fin à cette atroce plaisanterie, il avait cessé d'exister ; je m'étonne que ce ne soit pas la conclusion de cette incessante menace suspendue sur notre tête. Je ne trouve piis d'injures assez fortes contre ces ice-bergs, après lesquels j'avais si longtemps soupiré, aux moments du période de fiévreuse admiration pour les scènes grandioses du Nord. Le sentiment de son impuissance, réagissant sur l'esprit humain, lui fait considérer avec une rage mélangée de terreur et de mépris, avec l'insoumission et la révolte de Tesclave sous le fouet du maitre, cet ignoble triomphe du nombre, delà force matérielle et brutale. Dans tous les autres dangers, il y a lutte; lutte ennoblie par les efforts et les combats, rendue

.)) .1. i;. BELLOT.

plus acharnée par l'espérance du succès ou le désespoir de la défaite; lutte enivrante par toutes ses phases. Mais ici, que faire? comment résister? Poudre à canon, vapeur, inventions dont l'homme fait vanité, tout cela, néant! Ah ! je n'ai jamais si bien compris le défi d'Ajax, sublime par son exaltation de l'orgueil humain. Et c'est, après tout, un des beaux cotés de notre nature, que cette haine, ce dédain de la brutalité : parmi les lâches des lâches, qui ose frapper un ennemi enchaîné? Mais la nature ne sent plus battre son cœur dans le sommeil du Nord ; c'est l'engrenage impitoyable qui coupe le bras pris dans les dents des roues ; le marteau inintelligent de la machine qui écrase avec la même impassibilité, la môme indifférence, et le fer mis sur l'enclume, et la tête qui s'y poserait. La nature morale semble avoir abdiifué, il n'y a plus qu'un chaos sans raison d'être, et où tout se heurte confusément et au hasard.

10 AOUT. — Enfin aujourd'hui un passage étroit s'ouvre devant nous, et nous nous empressons de nous y introduire comme un coin; des ancres à glace de chaque côté, prises par les gang ivdijs, nous aident à nous frayer une route, et tantôt avec les blasting cglinders, faisant jouer la mine, tantôt avec la scie, nous arrivons, après douze heures de travail, à avoir fait un mille; mais devant nous une belle nappe d'eau de plusieurs milles nous fait bien vite oublier ces fatigues; je ne croyais pas que la vue de quelques lieues carrées d'eau pure et simple pût faire éprouver autant de plaisir; nous respirons enfin, et nous pouvons revenir à nos projets, nous pourrons accomplir notre mission, objet constant de nos prières. Dans i)lusieurs endroits on casse la glace en envoyant dessus un canot et six hommes, qui, se tenant sur les bords, le roulent d'un côté et de l'autre.

Nos cylindres sont décidément fort utiles. — Le ciel a pris de l'horizon; nous remarquons sin* une hauteur de 10 à 15*^ de magnifiques teintes orangées particulières à ces hautes latitudes et (pie Brown a parfaitement reproduites dans ses dessins.

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Dans la matinée une baleine s'était montrée près de nous, et, comme nous étions entourés de i^lace, plusieurs de nos matelots avaient eoiiclii (pi'il devait y avoir de l'eau libre à peu de distance, ce que l'événement a justifié.

11 AOUT. — Est-ce que nous nous serions trop hâtés de chanter victoire? nous passons toute notre journée à courir et examiner les bords de la nappe où nous sommes arrivés avec tant de peine, mais sans y voir d'issue (pii nous conduise un peu loin.

Les glaciers n'avaient i>as encore été aussi distincts qu'aujourd'hui, et à l'aide d'une longue-vue on peut en admirer presque les détails. Je ne m'étonne plus des erreurs constantes que je commettais dans le principe dans mes appréciations de distances, en lisant dans l'ouvrage de Scoresby sur les contrées polaires ce qu'il dit du Spitzberg, et qui paraît aussi s'appliquer parfaitement aux régions que nous visitons. A une distance de vingt milles, il ne serait pas difficile d'engager une personne étrangère aux régions arctiques, quelque habile qu'elle fût d'ailleurs à juger des distances en général à terre, à se rendre à la plage dans un canot, et de lui persuader qu'elle n'en est qu'à une lieue. Cette impression explique en quelque façon ce qui arriva au capitaine danois Mogens Heinson, qui, trouvant qu'il ne se l'approchait pas de la terre, bien que son navire marchât, vira de bord, épouvanté, disant qu'il avait été retenu par des roches d'aimant cachées sous l'eau.

V2 AOUT. — Midi. — 74"^ 35' N. — On a aperçu les Américains, qui ne semblent pas avoir changé de place ; nous continuons notre stérile navigation d'hier, sans beaucoup plus d'espoir; quelques phoques, un peu plus audacieux que les autres, se montrent à nous ; l'un d'eux est tué; ce succès fait un peu diversion à nos ennuis, et, comme le mendiant de Gil Blas, nous sommes une partie de la journée au soleil, le fusil a la main, couchant en joue le moindre glaçon qui fait un mouvement.

Toute la journée les glaciers ne cessent de tonner et détonner. Le soleil, indépendamment des effets de la réfraction, devrait se coucher, mais il promène pendant plus d'une heure sur l'horizon un immense globe de feu resplendissant entre des nuages de pourpre et d'or. La lune, qui est pleine depuis hier, se lève, et fait un piteux contraste par la simplicité de son disque d'un rouge pâle; elle semble bien àplaindre. Ma foi, malgré mes bouderies des jours derniers, il m'est impossible de ne pas me réconcilier avec des régions fécondes en spectacles si grandioses. Le soleil, parcourant ainsi l'horizon, est une scène réellement bien frappante ; il semble qu'à son lever et à son coucher, cet astre que nous admirons tant condescende à se mettre terre à terre avec nous, frêles humains qui n'avons point le regard de l'aigle pour l'admirer dans toute sa gloire du zénith. Ce sont des levers et des couchers de soleil qui durent plus d'une heure.

Les Américains semblent dégagés vers minuit. De l'eau devant nous! la fête est complète, et je laisse le pont, bercé par les mille joies de l'espérance, une fois de plus, jusqu'à quand?

13 AOUT. — Légères brises et temps brumeux. Nous avons fait quelques progrès au sud, grâce à des souffles de nord-est et sud-ouest. Vers huit heures, la brume nous force à nous arrêter et à nous amarrer à un ice-berij; autrement nous pourrions nous tromper de lead, et nous fourvoyer d'une hem irrémédiable au milieu de cette hojj ice qui se forme toutes les nuits. Le soleil a dû se coucher entièrement aujourd'hui, mais pour quelques heures seulement; la lune nous eût sans doute empêchés de sentir aussi vivement ce passage ii des nuits obscures, mais la brume est cause qu'à minuit il fait noir d'une façon très-sensible. Nous avons eu quarante-cinq jours de vingt-quatre heures, nous ne pouvons donc pas nous plaindre, bien que nous eussions pu en avoir davantage dans un lieu plus nord. C'est là un mauvais pronostic, parce que. lorsqu'il n'y aura pas de lune, notre navigation de nuit sera plus difficile. J'ai remarqué que nos

VOVAGK AUX MKHS POLAIUES. 9;»

chiens, même à l'époque des jours de vingt-quatre heures, dormaient pendant l'intervalle qui eût dû être hi nuit, l)ienque Téquipage fût également sur le pont à toute heure; peut-être estce l'heure des repas qui les éveillait? — Il est question à table des souflVances de sir John et de ses compagnons par suite de la faim. 31. llepburn dit que leurs constitutions en ont été ébranlées d'une façon irréparable ; il eut à son retour une espèce d'hydropisie ; il était tout ballonné, ses cheveux ne repoussaient pas, ses ongles se cassaient, etc. Leur entrevtie avec sir John Franklin, après leur séparation, est impossible à décrire ; des sons inarticulés sortant du nez, semblables à un grognement, furent leur seul moyen de conversation. — Les Anglais ont une manière pratique d'envisager les choses bien différente de la nôtre, ils appellent manque de jugement l'admirable témérité de l'homme qui persévère à risquer sa vie d'une façon presque certaine.

14 AOUT. — Même temps brumeux. Nous restons amarrés tout le jour à un 'ice-her(\. Dans la nuit, le thermomètre tombe à 25-, le plus bas point que nous ayons encore eu. MM. Hepburn, Smith et Kennedy racontent que pendant Thiver, et au commencement du printemps, les loups viennent rôder autour des forts appelant les chiens imprudents, que d'autres loups cachés plus loin saisissent aussitôt. Belle analogie pour Toussenel î — M. Smith a vu quatre Lidiens scalpés par des ours blancs. Ces animaux frappent en effet toujours à la tête avec leurs immenses paws (griffes); les ours bruns, au contraire, et les gris, vous embrassent de leurs pattes et vous étouffent. M. Brooks, le maître d'équipage du Rescue, a tué un ours blanc avec une hache, mais il dit qu'il ne reconnnencera pas. Les Esquimaux dédaigneraient de tuer un ours \\ coups de fusil, c'est avec un long couteau qu'ils le frappent, se plaçant sur le côté et visant au défaut de l'épaule. Les ours blaïu^s gravissent très-bien des Ice-berfjs presque perpendiculaires.

15 AOUT. — A minuit, la brume se dissipe, et, par un joli clair de lune, nous appareillons de nouveau. Une légère brise ride à peine les lacs compris entre de gros glaçons: une petite houle trace autour des grands benjs une mince couronne argentée que nous ne franchissons pas. Le navire, comme un fantôme, glisse sans bruit dans les sinueux détours d'un labyrinthe de marbres. Le rjoig chinois, qui appelle les gens de quart, trouble seul le sommeil des rotches qui nous lancent leurs malédictions avec ce piaulement criard particulier aux oiseaux de mer; ils s'envolent par bandes, effrayés des sons lugubres de notre (joikj qui les chasse; de même le bourdon d'une vieille cathédrale fait fuir les timides hiboux. La scène n*est point sans poésie; on respire à peine, comme si l'on craignait d'éveiller le génie malfaisant des glaces auquel sa proie va échapper. La neige qui sourit aux rayons du soleil! c'est presque une scène méridionale, c'est l'Arabe couvert d'un blanc burnous, c'est le blanc manteau de satin qui recouvre la toilette de bal des jeunes vierges; mais nous sommes trop près de ces longé jours d'une lumière qui échauffe le cœur, le contraste est trop frappant entre la lumière dorée du soleil et la lumière argentée de la lune ; les pâles rayons se reflètent en vain sur ces masses de glace, ce blanc mat, ce gris de plomb, vous font froid aux os, et il semble à cette odeur de linceul ressentir les sensations du tombeau et du néant! La brume reprend dans la matinée, et, vers huit heures, on croit reconnaître les îles Brown, ou du moins celles qu'on nomme ainsi: c'est-à-dire que nous avons été portés dans le nord ces jours derniers, plus nord même que nous n'avions encore été. En effet, le seul vent qui nous ouvre les glaces doit être un vent contraire, le(fuel détermine également un courant contraire. Ah] enfer du désespoir! c'est bien ici qu'on peut s'écrier comme le Dante : Lnsdate 0(jmes])eranza, vol ch'entrate. — Les pauvres Américains ont dû être décidément pris par la gelée de l'avantdernière nuit. — Nos cordes peuvent à peine passer au travers des rouets, et, chaque fois qu'on manœuvre, des seaux de glaçons

VOVACK AIX MKKS POI.AIMKS. !»7

tombent sur lo ixtiit. La ium'l;v IoiiiIm' et a bientôt coiivri t le pont.

10 AOUT. — Vers la nuit, on ramasse une gafï'e qui semble avoir appartenu aux Aniéiieains. Vers six heures, le eiel se déi<age, et nous reeonnaissons (pie nous avons en eflet été portés dans le nord, ear devant nous est le Ponce-du-Diable, droit el sévère comme un doigt menaçant. Les glaciers tonnent comme les jours d'orage de notre mois de septembre : la nature fait n'tentir ses foudres eliaque fois qu'un nouveau fils lui est né. La jeune glace était toute brisée par le léger vent d'hier, et, jiendant que la neige tombait, on pouvait voir se former les paucakes ou crêpes. La neige, formant un petit cercle de la grosseur d'une cerise, tourne, tourne, s'augmentant sans cesse en diamètre jusqu'à ce qu'elle acquière un ou deux mètres. — Notre meute s'es accrue de trois nouveaux membres dont la naissance a fait battre nos cœurs de voyageurs égoïstes; au printemps prochain, ils auront huit miis, âge habituel où ils commencent à chasser, ce ([ui comblera la lacune laissée par notre fugitif. Ces petits grands événements tiennent une large place, et ont de rimj)ortance dans les détails matériels d'une entreprise comme la nôtre, et c'est avec l'orgueil d'un maître de maison qui montre sa bassecour et son bétail que chacun de nous fait des plans pour Télève de nos jeunes Groënlandais. — J'ai appris aujourd'hui que le capitaine Trotter a été second de l'expédition envoyée au Niger, celle, je crois, où Lander était en sous-ordre, et qui a précédé hi sienne à bord du Prince-Albert, steamer.

C'est sur la côte, près de l'ile Sugnr-Loof, et non au cap York, que 31. Leask a trouvé ces Esquimaux morts de faim. Le gouverneur d'Uppernavik passa une fois tout un hiver en alarmes, redoutant une attaque de ces malheureux pressés par le besoin de se procurer des provisions. — Dans la journée, nous perdons enfin de vue ce misérable Pouce-du-Diable, auquel j'envoie de bon cœur tout ce que comporte de fiel notre longue agonie d'un

m ^ R. BELLOT.

mois, car c'est le 20 juillet ({iie nous le vîmes d'abord. La glace semble (suverte au sud. Nous remarquons de nouveau, à mesure que nous défilons devant tous ces caps, la face du nord-est couverte de neige, tandis que la face sud, réchauffée ])ar les vents du midi, en est dégagée. ]\l. Leask et le docteur Cowie assurent que des requins sont souvent pris dans ces mei's, surtout près du détroit de Frobisber. Est-ce bien la même espèce que celle du sud ? Ils l'aftirment.

17 AOUT. — Très-beau temps. La glace est presque t-aite dissipée le long de terre, et les lce-ber(js du large dont la base ne reposait pas sur la terre ont été chassés dans le nord. Je ne sais plus quelle nation, les Arabes, je crois, comparent l'espérance au lait, parce que, après quelque temps, il devient aigre; c'est bien en effet l'impression que nous en avons conçue. ]\Jais bast! il chaque jour suffit sa peine; et maintenant que notre égoïsme croit n'avoir plus rien à redouter pour lui même, nos souhaits et nos vœux nous transportent près de nos amis les Américains. Il serait très-dangereux pour eux dhiverner où ils sont; car, abattu et sans courage comme est leur monde, ils perdraient beaucoup d'hommes par le scorbut, et surtout le manque de vigueur morale; en outre, s'ils ne retournent pas aux États-Unis cette année, les baleiniers diront qu'ils les ont laissés échoués sur une des îles Baffin ; l'année passée, les dernières nouvelles les représentaient échoués au cap Riley ; cela produirait un mauvais effet. A propos des îles Baffin, nous n'avons encore vu que les ((uatre îles principales ; et je crois que l'autre groupe marqué sur la carte est celui des îles de la baie du Pouce-dii-Diable. Je crois qu'il y avait de la brume quand sir J. Ross a déterminé leur latitude. — Peut-être après tout la brise du nord de ces jours derniers les a-t-elle dégagés et seront-ils avant nous dans le détroit, Dieu le veuille! M. Leask me dit (|u'il les a vus à cinq ou six milles plus à terre que les îles de Baffin, elles sont très-basses. 3Ie reportant au 14, je me rap-

pt'llc que les baleiniers ont donné plusieurs choses aux Amérioains, dont ils n'ont pas voulu accepter le payement, en disant : « Que penserait-on de nous au pays? » L'un de ces baleiniers, M. Ueid, de YAdvise, a un frère avec sir John Franklin ; l'autre a conniiandé le Tourville. Nous suivons le jhuI: sur la li>ière pour trouver une ouverture, ayant été obligés de revenir sur nos pas ce ntatin après avoir couru cinq à six milles à l'ouest, dans une sorte de cul-de-sac ou impasse.

18 AOUT. — Nous avons entin trouvé une ouverture d'un deminiille ou d'un mille de large quelquefois, mais en somme très-irrégidière, cpiant à la forme et à la direction; ce n'est point une coupure laite dans le pack, mais le passage existe entre des pièces détachées. Les baleiniers qui vont à la côte ouest remontent toujours aussi nord que la glace le leur permet, puis en suivent les contours et les mouvements.

J'envisage un peu plus tranquillement les conséquences de notre entrée en campagne, maintenant que le danger est passé: 1° rien de fait cette année ; T impossibilité de rien faire pendant six (lu huit mois de l'année prochaine ; 7)" pas même la consolation d'éîre en compagnie des Américains ; 4^" enfin, rien que des dangers fort obscurs et sans gloire, pour beaucoup de tribulations.

Nous perdons ainsi l'occasion de voir les crimson cliffs ( roches cramoisies) de sir J. Koss, bien que plusieurs des roches de la baie entre les iles Battin et la terre offrent, me dit-on, la même apparence. Ces roches ainsi nommées, à cause de la couleur de la couche de neige dont elles sont revêtues, ont occasionné jadis une discussion parmi les savants, qui ne savaient s'ils devaient donner à cette couleur une origine végétale ou animale. Le docteur Kane, qui en emporte un échantillon en bouteille, lui donne une origine végétale. Cette neige fondue a exactement la couleur de l'encre de carmin ; elle se trouve aussi du reste dans les Alpes.

jOO .1 l\. PELLOT.

Le docteur Kane m'a dit que le scorbut se présentait par fois chez les Esquimaux ou Huskis, ou Yacks comme on les appelle encore, par suite du peu de variété de leur diète ou alimentation. ( Voir un passage du docteur Spencer Wills, sur l'abstinence de spiritueux, même dans les latitudes élevées. La plupart, même la totalité de nos hommes, verraient avec le plus grand chagrin des circonstances qui nous forceraient à retourner cette année, parce qu'ils auraient tout juste gagné leurs avances, et qu'ils ont presque tous des dettes contractées pour leur équipement; puis la saison serait perdue pour eux, ils ne pourraient se procurer de l'ouvrage pour l'hiver ; presque tous ceux des Shetland et des Orcades ayant des métiers qu'ils exercent dans l'intervalle de leurs voyages de pêche.

19 AOUT. —Midi.— Lat. 72^ 50'— 60M5'. — De la neige depuis hier, qui nous glace jusqu'à la moelle, bien que le thermomètre ne soit qu'à 28^. Nous courons dans le pack tantôt à l'ouest, tantôt au sud, cherchant partout une trouée véritable au milieu de la brume.

Le pauvre M. Kennedy et moi sommes bien tristes, voyant ([ue le temps se passe, et ne sachant trop quelle détermination prendre, car il est peut-être un peu tard pour songer à la baie d'Hudson, et nous aurions près de trois cents lieues pour aller seulement à l'entrée de cette baie. La profonde religion de M. Kennedy le soutient ; il pense que si nous ne réussissons pas, Dieu a d'autres desseins, et que tout doit être pour le mieux. Notre impatience après tout n'est peut-être pas raisonnable, et la vivacité de nos désirs, irritée de nouveau par l'ombre jetée sur nos espérances, nous fait maudire encore plus vivement ces obstacles.

Vers quatre heures de l'après-midi, on aperçoit trois fnmers (poissons énormes qui ressemblent à des baleines). Les baleiniers du bord signalent cela comme l'augure des eaux de l'ouest. Dieu le veuille 1 31. Leask a dit dès le premiei- n)oment que la

VOVAliK AUX MKKS l'dLAlKKS. !01

dispositioa de l'ouvertmv du jxtclî dans le sens du nord au sud n'était pas un bon signe.

^0 AOUT. — Encore de la neige; mais tout nous est égal maintenant. Nous tenons enfin le passage. Après avoir couru dans l'entrée, assez mal dessinée, mais nous atticliant au côté du nord, nous sommes tond)és sur une suite de fla(iues (jui s'enchainent et permettent de nous nicncr de l'autre côté. Cette dernière navigation est assez di'ficile et exige une sorte de tact que la pratique seule doit donner, car nous nous mouvons dans le brouillard que la neige épaissit. C'est dans ces moments que le devoir de Vice-master (pilote des glaces) devient fatiguant. Le nôtre n'a point fermé l'œil depuis trente-six heures et ne sera guère délivré que demain; il paraît que les masters des baleiniers passent quelquefois deux et trois jours sans repos. M. Leask regrette de n'avoir pas un peu d'eau-de-vie, et je crois que la surexcitation dont on a besoin ne peut être donnée que par ce remède, aux dépens, il est vrai, de la sauté à venir.

Le pack s'étend de chaque côté de nous, quelquefois nous pressant de façon à nous laisser à peine un passage, ou s'élargissant de deux à trois milles. Aussi loin que la vue peut aller de la tête du mal, c'est-à-dire dans les éclaircies neuf milles ou trois lieues de chaque côté, s'étend une nappe de glace sans interruption, dont l'éclatante blancheur tranche sur le bleu d'ardoise du ciel. Cette plaine n'est accidentée que par les hummocks ou colhnes résultant des collisions entre les jloes, ou de quelque pression éloignée et de rares bergs tout rabougris, tout souffi'eteux, en comparaison de ceux que nous avons perdus de vue. Pour la première fois je suis obligé depuis longtemps d'allumer une bougie pour Ure le thermomètre. Jusqu'à présent la durée du crépuscule et de l'aurore entre le coucher et le lever du soleil nous a donné une clarté suffisante; mais les dark nifjhts (nuits obscures) viennent rapidement. — Nous passons près d'une trace semblable au sillage d'un navire qui y aurait navigué récem-

i02 .1. II. l^ELLOT.

ment, mais on m(^ dit (jne c'est un whale's crake (fragment de baleine) , dont la substance graisseuse laisse ainsi des marques à la surfjice en même temps qu'une odeur sid (jenens. et, en effet, une forte odeur de fraîchin se fait sentir ; on m'informe ([ne ce n'est pas seulement à l'époque du rut. comme je l'aurais cru, mais toujours que cela a lieu ; l'air et l'eau en restent imprégnés plusieurs heures après le passage de ces animaux.

31. Kennedy me dit que quelques jours avant le départ on a su que le capitaine CoUinson avait appris par les Esquimaux que quatre blancs s'étaient dirigés de la côte à un établissement russe à deux cents lieues dans l'intérieur, et qu'il avait dépéché deux officiers avec Tordre de s'assurer du fait. — Nous aurions voulu IoucIhm' au cap Warrender, un des points saillants du nord du détroit de Lancaster. mais nous ne pouvons perdre de temps à cela, car une des premières conditions est la sûreté du navire.

Il nous faut'aller k l'ile de Çriffith, et ou ne peut s'y rendre qu'avec le bâtiment maintenant, car la hoij ice serait un obstacle insurmontable pour les embarcations que cette glace ne pourrait supporter. Vers midi la glace semble se fermer devant nous. A deux heures la vigie crie : Une voile en mer! Quelles nouvelles allons nous recevoir? car ce ne peut être qu'un navire du nord, et nous devons être très-près des Western-Water {en\\\ de l'ouest). — Les baleiniers ne viendraient pas de l'est si loin; enfin nous saurons ce que nous devons faire, si nous ne pouvons toucher à Griffith, ou si nous ne communiquons avec aucun des navires de l'escadre anglaise.

A trois heures, vu un ke-herg, le premier depuis dix heures. A trois heures nous peiçons le passage. c'est-;i-dire que le navire, toutes voiles dehors, s'enfonce autant que possible entre deux (loes. et à l'aide de blast'ni(i cylDulers nous faisons le reste. Ce n'est pas un navire que la vigie a vu. mais quelque hnmmock. Nous ramassons les lettres que déjà nous préparions. Pauvre mère ! (piand pourrai-je t'écrire? Nous finissons par être arrêtés, et cela parce qu'un glaçon de quelques pieds nous barre

VOYAGE Ai;X MKMS l'OLAlKKS. 10",

la route, et que, peudaut qu'où le déblaye, les floes se soûl n^joiuts par l'autre bout de l'ouverture.

'21 AOUT. — Kutiu daus la soirée uous avons été eapablesde reprendre notre eourse. M. Leask eraint d'être allé un peu trop au nord, parée que les jloes deviennent plus épais (quatre pieds). On aperçoit une baleine. — Cependant dans la matinée la glaee paraît tellement relâchée et morcelée, que nous reprenons ciuirage, et bientôt une légère houle nous annonce qiu*. la mer libre n'est pas loin. Le soleil se montre un peu et nous permet de déterminer notre position. Dans l'après-midi le vieil Océan est à ])leine vue. Nos embarcations sont amenées pour combattre le calme , notre deuxième ennemi ; et nos matelots, auxquels itotre satisfaction s'est communiquée, envoient h la paresseuse brise leurs chants joyeux. Les quelques milles que nous avons à faire sont bientôt franchis, grâce au redoublement de leurs efforts, et la petite goélette, chère créature, se redresse dans la houle reconnaissant son élément, comme le chien qui sort de l'eau se secoue en sautant à terre. Jamais le cri de Terre en vue ! ne m'avait fait autant de plaisir que Tannonce de l'eau en cet instant. Quelques bouteilles d'eau de vie ont été mises à bord comme remède, et pour la première fois on en donne h nos matelots, dont cette distribution redouble naturellement la joie. Nous sommes entourés d'oiseaux de mer de toute espèce ; nous en tuons quelques-uns. Le fond du ciel est d'un remanfuable ton orangé qui apparaît à travers la gaze humide du l)i'ouillard. — La baie Possession étant un rendez-vous où ]»resque tous les navires regardent, nous nous y dirigeons, pour voir s'il y a quelque notice.

22 AOUT. — Le pack, dans l'endroit où nous l'aviins traversé, avait près de cent vingt milles de large. Après avoir été lantalisés par le voisinage de la mer, nous prenons enfin nos ébats; on jette par-dessus le bord plusieurs vessies dans lesquelles se trouvent des billets faisant connaître notre position ,

loi .1. R. BELLOT.

des vigies sont envoyées à la tète des mâts pour examiner s'il

n'y a pas de navire en vue.

23 AOUT. — L'homme est destiné à n'être jamais content et à toujours désirer quelque chose. Nous devrions peut-être nous estimer heureux d'avoir échappé aux glaces, et nous sommes déjà impatients, parce que la brise qui nous poussait rapidement ce matin est devenue contraire. La hausse du baromètre, dit M. Leask, indique les vents d'ouest et la baisse des vents d'est. Nous rencontrons encore quelques /?é^yYj5. Suivant la célèbre devise (le Nelson : Emjland expects everij one to make his dnty\ nous avons fait et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir; Dieu fera le reste sans doute ! Les vessies sont enduites d'une couche de peinture noire ou de goudron. 11 parait que dans les Shetlands les pêcheurs s'en servent comme de bouées pour leurs tilets; mais M. Smith dit qu'elles se pourrissent très vite.

24 AOUT. — Aussitôt que la boy ire est formée, s'il neige pardessus, une nuit est suffisante pour en faire une glace qui vous •irrètr, mais ne peut porter.

A huit heures nous apercevons la terre, et à quatre heures de l'après-midi nous sommes à l'entrée de la baie de Pond, distance (piinze milles. Toute la terre est couverte de neige. Cette baie est un bon terrain de pêche et généralement fréquenté par les baleiniers. — Dans la soirée, nous sommes pris par le calme, et le courant nous porte à terre. Vers onze heures du suir, nous entendons crier h quelque distance, et, à notre grande surprise, nous voyons arriver une pirogue que l'obscurité et la houle nous avaient cachée; le cri de reconnaissance est répété par nous, et bientôt un, puis deux, trois et quatre canots sont le long du bord ; on amène une embarcation poiu' leur permettre de grinqier sur notre territoire, car ils ne pourraient se dégager «le leurs frêles esquifs nullement garantis contre la submersion

' « L"Aiii:li'lciio allend (Jik; chacun lasse son «lovoii-. »

VOVAiiK AUX MKHS IMlLAIIIKS. |0:»

OU rimmersioii ; ils s:»nl plus larges que ceux de Test (renviron deux pieds, ([U(û(ju'ils ne soient pas plus profonds. Noire ])reniière question est nalurellenient s'ils ont vu des navires ; ils répondent affirmativement, ('l, par rintermédiairc de M. Smitli, nous apprenons que la veille ils ont vu deux bâtiments : un de ces hommes dessine avec m\ morceau de craie deux trois-màts (pi'il fait la tète en bas, paraissaut assez satisfait de son œuvre, et y mettant du reste de la conscience, car, ayant fait de petites raies pour indiipier les vergues, il efface celles qu'il avait mises au mât d'artimon, indi([uant ainsi que ce sont des bar([ues. Interrogé si ce sont des baleiniers, il répond ({ue non ; conime c'est une circonstance importante à vérifier, on revient à la charge, mais sous une forme différente, car les naturels de ce pays sont susceptibles à cet égard ; on demande si les navires en question avaient pris beaucoup de baleines, il répond d'un air vexé que non : les liabitants ne sont point allés à bord à cause du vent.

Ainsi, en dépit de notre surveillance, nous avons manqué ces deux navires. Que peuvent-ils être? Les navires de Penny sont deux brigs. Il n'y a dans l'escadre que YAssistcnice et la Résolue de trois-màts. Mais s'il y a des nouvelles importantes à donner, un des vapeurs eût été envoyé, à moins ipie le capitaine Austin ne renvoie les malades et le capitaine Ommaney, mais il ne renverrait pas les deux gros navires. En admettant que les Esquimaux se trompent ou que nous ne les comprenions pas, ce ne peuvent être des baleiniers, parce qu'ils les auraient vus remonter la côte en allant, et aucun navire ne peut être venu du nord par l'est cette année. Les baleiniers, me dit M. Leask, ne sont jamais par cette latitude à cette époque de l'année.

Si ce sont des navires de l'escadre, il doit y avoir des dépêches à la baie Possession. Ne pouvant rien tirer de plus des Esquimaux, nous les examinons à loisir, ces sujets sans le savoir de la Grande-Bretagne; plus petits et plus trapus que ceux d'Uppernavik, ils ne dépassent pas quatre pieds dix pouces à cinq pieds.

lOG .1. H. BKLLOT

Leurs yeux ne me semblent pas bridés, le teint est moins jaune qu'à Uppernavik, plus rougeâtre; face ronde, joues rebondies, front bas, de grands cheveux plats et d'un noir de corbeau, noués ou coupés sur le devant de la tête, et retombant sur les épaules de chaque côté ; peu ou point de barbe, pieds et mains remarquablement petits. Je demande à l'un d'eux la permission de couper une mèche de ses cheveux, concession à laquelle le don de quelques pierres h fusil l'amène bien vite. Assez bien couverts, ils n'ont dans leurs pirogues que leurs lances ou harpons, mais point de peaux à rechanger; la vue d'un miroir, d'une poupée, leur arrache un gros rire si franc, si stuiiide et si naïf, qu'il se communique à tous sur le pont. « Koiina! kouna! (femme), kahlounak ! (de blanc), crient-ils. »

Quand, le vocabulaire de AVashington en main, on leur lit les phrase^ qui parlent de deux navires disparus, ils répondent qu'ils le savaient déjà.

Cette nouvelle, du reste, et l'ajqiàt d'une récompense sont bien certainement la source de la faible imaginée par eux et répandue par Parker en 1849, et de celle du Prince-Albert en 1850. Quand on a vu ces gens-là, qui croirait jamais qu'ils eussent pu massacrer cent trente Européens? Ils sont enchantés des cadeaux gratuits de boites de fer-blanc vides. Une lance terminée par une dent de morse me lente, et, malgré mes enchères, je ne puis l'obtenir; je ne sais à quoi attribuer le haut prix qu'y met son propriétaire, lorsque M, Smith me traduit qne c'est du manche qu'il ne veut pas se séparer; le manche est en bois, et il ne saurait où en trouver d'autre; quant à l'ivoire, il n'y tient pas. Je remarque en effet que les manches de tous leurs ustensiles de pêche ont l'apparence de débris de navires flottés sur les glaces, et ce n'est que comme cela en effet qu'ils ont du bois. La carcasse de leurs canots est généraleuient en fanons de ba leines. Pauvres, pauvres créatures, dont les besoins sont si restreints, et qui cependant ont tant de difficulté à les satisfaire !

Un coup d'œil jeté sur le pont les a convaincus qne nous ne

VOVACK AUX MKHS IMlLA I IIKS. I(l7

sommes point dos l>;ileinieis; ils nous conimmiiquont cette impression, et semblent se dem.inder : One diable viennent-ils taire ii'i? rnis([ne ee n'est pas ponr perlier des baleines, ni des unieoines, ni des pluxpies, quel motif peut eliasser de chez eux des gens ipii semblent avoir tout ce qu'il leur faut pour vivre? Quelques vases de fer-blanc que nous lenr donnons portent lem' joie à son conilde, et font de nous d'excellents amis auxquels ils lémoii>ncnt leur satisfaction autant (pie la boule le lenr permet, car le mouvement du navire les incommode d'une façon évidente, bien qu'ils doivent être habitués à ce ballottement dans leurs canots. Leur langue se compose d'une série de sons gutturaux qui la rend très-rau(pie, et ils ne paraissent pas comprendre les signes de tête aflirmatifs ou négatifs ([ue comprennent tous les sauvages. Le mot propre oui ou non, aap ou nama, estleseul qui parle à leur intelligence. L'un d'eux, voyantM. Kennedy prendre du tabac, en demande, et comme je lui fais signe (pie ça fait éternuer, il se bourre le nez, et comprend qu'il faut se moucher, ce qu'il exécute avec ses doigts de la façon la plus consciencieuse. Pendant que j'écrivais des notes sur un morceau de papier, lun d'eux, me prenant peut-être pour un docteur, me fait signe qu'il désire l'avoir, etles autres alors s'approchent pour jouir delà même faveur. Je crois qu'il est très-blàmable, peut-être même criminel à un certain point de vue, d'entretenir ou d^ créer chez ces crédules natures des idées superstitieuses ou fausses; mais il est souvent impossible de résister à leurs désirs si faciles à satisfaire ; des allumettes chimi(pies excitent leur grand étonnement. Je leur donne à chacun un morceau de sucre; après l'avoir gonté, et reconnu sans doute, tous disent : « Koiuia et pyraminy, » ûùsant entendre qu'ils le gardent pour leurs femmes et leurs enfants qui dorment là-bas ; du moins nous interprétons ainsi leur pantomime de la tête placée sur la main, pantomime conmnine à tous les peuples. 11 y aurait quelque chose de bien mesquin dans tous ces petits triomphes si faciles de la vanité de notre civilisation, si on y mettait le moin-

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