R. B KL LOT
dre sérieux; mais on esl gagné par cette naïve simplicité, et on ne peut s'empêcher de jouir de leur étonnement, sans chercher à leur donner une idée de notre supériorité, qu'ils ne reconnaissent d'ailleurs que dans l'avantage d'avoir du fer et du bois. La pèche a été mauvaise pour eux cette année, disent-ils. Il y a à terre des daims, qu'ils tuent surtout lorsqu'ils passent l'eau à des époques et des flux connus. Je n'ai point remarqué qu'ils léchassent les objets échangés comme le font ceux de la baie d'Hudson. L'un d'eux avait des marques de lèpre bien caractérisées par la blancheur de lait de sa poitrine. Nous leur laissons une notice sur parchemin.
25 AOUT. — Nous sommes encore en calme, mais un peu trop loin sans doute pour que nos amis d'hier viennent nous revoir. Je trouve du reste do leur visite un souvenir peu agréable, contre lequel cependant on m'avait bien prévenu. — Je réfléchis à nos nouvelles, et je ne sais qu'en déduire : si c'étaient les navires de sir John !
Je pense que les Esquimaux se sont trompés, et que ce sont les deux brigs de M. Penny, qui ne sait pas où sont les provisions du North-Star, et que d'ailleurs ses instructions rappellent au pays cette année de la façon la plus pressante.
Nos chiens sont tout à fait civilisés; ils aboyaient hier après ce costume qu'ils doivent bien connaître cependant. Les naturels ici semblent avoir connaissance de ceux de l'autre côté. Est-ce par les navires ou par tradition?
26 AOUT. — Nous sommes retenus par le calme près du cap Burney, entre la baie de Pond et la baie Possession. Que ne sommes-nous donc au temps où chaque navire aura une machine à vapeur sans avoir besoin de charbon, etc.! Combien nous bénirions le moindre propulseur qui nous donnerait une vitesse d'un nœud seulement!
Voici trois jours que le capitaine Kennedy et moi avons demandé à être réveillés aussitôt que nous serons près de la baie
VOYAGE AUX MKUS l'OI.AIIUlS Kl!»
Possession; le désenchniUeinent nous eiii[ièclic d'adiiiiier ces magniliqiies glaciers ; ces sortes de vallées remplies de neige jusqu'aux taîtes des blancs pics, et sur lesquelles, lorsqu'elles sont à un niveau inférieur, serpentent des ruisseaux de neige fondue. Vers (juatre heures du soir, notre attention est éveillée par un bruit de rames comme dimanche, et, à l'aide de nos longue-vues, nous distinguons trois canots ([ui se dirigent vers nous; nous continuons notre route, filant deux nœuds, n'ayant pas d'intérêt i\ communi(juer avec eux; mais ils gagnent rapidement sur nous. M. Leask dit qu'il les a vus filer sept nœuds \i la paijaije.
L'obstination de leur poursuite nous faisantsupposer qu'ils ont peut-être quelque chose à nous transmettre, on met en panne, et bientôt nous reconnaissins nos amis de dimanche. Bien qu'il fit jour, on ne les avait pas vus, et il est étonnant d'observer combien le son se propage rapidement et avec force, car, lorsqu'on les a vus, ils paraissaient à l'horizon du tillac, au-dessus du gouvernail, c'est-à-dire à une hauteur de quinze pieds, et depuis longtemps déjà on les entendait. — Ils apportent à bord des dents d'unicorne, dont l'une, que j'achète pour deux scies, a plus de sept pieds anglais. M. Kranz, dans son Histoire du Groenland, dit que ces cornes coûtaient douze cents livres sterling. J'échange également des cercles de barriques, des couteaux, des mouchoirs, pour un arc et des flèches, bien qu'ils fissent des difficultés au commencement, difficultés que le présent des cercles lève de suite. Les daims, disent-ils, sont comnuuis ; les questions sur les navires amènent les mêmes réponses que précédemment, et, à un certain nombre de lunes, ajoutent-ils, ils ont vu passer deux navires pris entre les glaces. Veulent-ils parler des Américains? Celui qui a dessiné les navires ayant été interrogé sur la configuration de la côte, la dessine avec une précision qu'il est impossible de ne pas admirer en comparant son dessin à la carte. Le capitaine Parry, du reste, dans son deuxième voyage, a eu l'occasion de remarquer cette faculté chez eux, et, en particulier chez une femme esquimau appelée Igloolik. Il fait
IJO J. R. BELLOT.
l'OiniTiiiniqiier le passage (inlet) de Navy-Board avec la baie de Pdiid, et dit que les narvals font le tour; ildessine leurs campements et représente les narvals par le bruit de leur souffle. Dans la pirogue, il ont une espèce d'outre formée d'une peau qu'ils remplissent <rair en soufflant dedans ; elle se ferme avec un bouchon d'ivoire, et leur sert d'ancre flottante lorsqu'ils sont surpris par le mauvais temps. Ils brûlent de la mousse trempée dans l'huile. Leurs pantalons descendent un peu au-dessous du genou.
Après les avoir bourrés de biscuit, nous leur faisons les honneurs de l'orgue; l'un d'eux, ivre de joie, se livre aux hurlements les plus frénétiques; il simte, se roule, se tord, fait les plus hideuses contorsions, grince des dents, et se laisse retomber comme épuisé par l'excès du plaisir. Le violon qu'ils ont entendu sans doute à bord de quelque baleinier les étoime et les ravit moins ; un fusil qu'on leur prête est déchargé plusieurs fois sans effroi, et avec une justesse qui prouve que leur coup d'œil est aiguisé par la nécessité de ne pas perdre leurs flèches. Les pauvres êtres ont, comme les chiens de l'est, le caractère vorace; quand on leur off"re quelque chose, ils le prennent et s'en saisissent sans témoigner la moindre reconnaissance.
Ils proposent de venir avec nous au passage de Navy; mais, dans la nuit, le vent s'élève, et nous les renvoyons les mains pleines plutôt que de leur faire courir le risque 4' abandonner leurs familles. — La brise se fait, et, en même^ temps, ce qui arrive toujours dans ces ])arnges, un épais brouillard; il nous faut abandonner le projet d'aller à la baie Possession, en dépit de l'importance que notre relâche pourrait avoir. (J'ai pensé depuis que ce peuvent être les deux navires Résohite et Assistance, envoyés parle capitaine Austin pour des provisions, ne sachant pas qu'il y en a à Navy: pourtant, s'ils eussent passé en vue de terre, ils auraient vu le fanal.
Notre conversation revient naturellement sur le bonheur dont l)euvent jouir les Esquimaux. TIs sont plus heureux, disent les uns, de n'avoir pas nos besoins, pendant (pie les autres s'api-
VdYACK AUX >IKUS POLAIRKS. III
toienl sur leur sorl; mais si ou rauiriie niusi le bonheur à un [iclil nombre de besoins et à In possibilité de les satisfaire, on nie la eivilisatiou, le développement de l'esprit humain, la cause cnlin pour laquelle nous sommes ici ; car il est évident ([ue notre iiUelligence ne s'exerce cpic sous raii»uillon du besoin ; et rétrécir le cercle de nos recherches au rayon de nos besoins matériels, c'est amoindrir bien vite toute chance de progrès, et ce n'est qu'après la satisfaction des appétits physi(iues qu'on peut soui^er à la faim et à la soif morales; c'est la transition de l'en; de sauvagerie à l'ère civilisée. Les pauvres lluskis m'entraînent bien loin ; mais je n'ai pu voir sans émotion le bon M. Kennedy pliant Dieu de faire descendre les rayons de sa bonté sur ces pauvres païens, (|ui ne comprenaient pas ce que nous faisions, alors que nous priions pour eux, et venaient chanter au panneau lors de l'hymne du soir. — Lorsqu'ils sont pris entre deux lames, ils tiennent la pagaye horizontale au-dessus de la tête pour que l'eau ne la touche pas, car ces longues embarcations sont très-difficiles à gouverner, et ils sont en grand danger, du moment où ils perdent leur sang-froid.
Lèpre des peuples icthyophages : dents vilaines. Ils ont couché dans une voile sur le pont, et quand ils se lèvent ré}3andent une odeur infecte. Je leur ai donné des gravures pour les Kounas. Bien qu'ils ne soient pas icthyophages précisément, mais seulement à moitié, ils doivent avoir beaucoup de maladies cutanées, surtout [lar suite de leur saleté. li'un d'eux nous montre sur son bras l'empreinte de ses dents. Nous lui demandons s'ils avaieiU souffert pendant l'hiver : la perte d'un tils bienaimé l'a plongé dans une profonde douleur, dont cette mutilation est le témoignage. Le cri du cœur paternel, la sublimification de l'hounne si simplement dite, tracée en caractères de sang sur son bras, changèrent complètement la disposition de nos esprhs, et ce pauvre sauvage, qu'un instant avant je regardais comme une marionnette, quelque chose d'un peu plus amusant qu'un chien savant, grandit tout à coup à mes yeux, et le
oaractèro criiii père qui pleure m'impose le plus profond respect; je ne puis ni'empêclier de le prendre tout à fait au sérieux. A cette faculté mécanique d'imitation qu'ils ont à nn degré éminent, ils ne joignent sans doute pas la mémoire des mots, car, après de fréquentes relations avec les baleiniers, à peine connaissent-ils les mots yes et no. bien qu'ils répètent avec nne surprenante exactitude les mots prononcés devant eux. Je songe toute la soirée à cette réhabilitation par l'amour paternel. Surprenant effet de cette concentration sur un point fixe racontée par Kichardson , de l'homme qui nourrit un enfant : amour d'igloolik pour son mari. Nous aurions bien voulu les emmener avec nous, mais ils ont leurs fomilles. Grande discussion sur le bien qu'on peut leur faire.
27 AOUT. — Temps couvert et mer très-grosse, aussi grosse {[ue celle que nous avons eue en venant; les lames mesurées ont dix et quinze pieds de hauteur par l'horizon : il nous faut renoncer à aller à la baie Possession. H paraît que même en calme il y a une forte houle sur la plage, et nous continuons pour Navy- Board, où nous prendrons des provisions ; nous tombons soudainement sur un courant de glaçons flottants qui nous force à ralentir; il nous faut, dans la nuit surtout, bien veiller pour ne pas heurter d'ic^-^^rf/6- ou de gros glaçons. Le soleil se couche maintenant à neuf heures environ. Pauvres Esquimaux! qui se dévouera à vous civiliser? Les frères Moraves ont des missionnaires; mais plus bas, sur presque toute l'étendue de la côte, les malheureux se trouvent bloqués dans un étroit cordon par la faim et le froid des deux côtés. Quelle noble entreprise que celle de sir John Franklin î Les hommes de ce caractère ont un pouvoir sympathique bien grand sans doute pour faire germer le dévouement partout sous leurs pas! Comme son livre est naïf! comme il dit simplement : « Nous mourions de faim ! » et que d'images ne réveillent pas ces simples mots! MM. Parry et Franklin, dans une ligne d'écrit, MM. Arago et de Humbohlt dans
VOVACK AUX MKKS 1M)LAI1;KS. Iir,
l'aiilre, ont bien lo lucme geniv, cciiii de la i»raiuliMir de la. vérité. — 3les projets du pôle nord continuent de ni'occuper; de pins, je veux proposer à iM. Kennedy, l'année prochaine, d'examiner (laissant partir le Prince-Albert) la côte entre la rivière Coppermine et Boolhia-Félix, et de remonter la Coppermine ou la Mackenzie, à remboucliure desquelles nous nous rendrons avec la chaloupe à vapeur, ou de nous en aller par le détroit de Behring.
28 AOUT. — Grosse houle et'calme ; temps plus clair. 11 laut faire attention de ne pas se tromper sur la conrigui\ati(m des inlets (passages) ou plutôt leur aspect de large, car plusieurs fois des glaciers, laissant entre eux de grandes vallées derrière lesquelles se voyaient des pics, m'ont induit en erreur. Sur les distances, le long de la côte, l'œil se trompe encore, à cause de la grande hauteur; on les estime trop petites. — Le gaillard d'avant fait une pétition pour demander « une ration extraordinaire d'eau-de-vie, bien qu'il ne leur en soit pas dû: mais ils allèguent pour prétexte que les provisions ne sont pas d'aussi bonne qualité que d'honnêtes marins anglais auraient le droit de l'espérer. » Celte pétition se termine, suivant l'usage, par l'assurance du plus profond respect.
M. Kennedy me demande mon avis, et je pense qu'on peut les satisfaire sans danger : refuser serait nous exposer à de la mauvaise volonté de leur part, bien que je sois convaincu qu'ils ont obéi l\ un préjugé, car il y a chez eux plus de crainte que de penchant à l'égard des spiritueux.
!29 AOUT. — Après avoir perdu de vue les pics de Byam- Martin et la pointe basse du cap llay, nous sommes pris par une jolie brise et par un épais brouillard, lequel nous lait tomber sur des moi^ceaux de glace énormes; tin met en travers afin d'entrer dans le passage de Navy-Buard. Nous avons perdu cin(| précieuses heures, et enfin on renonce une fois de plus à ce
qu'on s'était proposé; nous faisons route. — Ah 1 la vapeur, la
vapeur! — Dans Taprès-midi, calme.
Je crois décidément que s'il y a deux navires de passés, c'est V Assistance et Résolute, conduits par le capitaine Ommaney ; les steamers ont été laissés derrière ; que pensera-t-on au paysen ne nous voyant pas écrire ? On nous croira pris de nouveau en compagnie des Américains. D'après M. Leask, trois baleiniers français seulement semblent être jamais venus ici. Mademoiselle, Ville de Dieppe, Tourville.
oO AOUT. — Les Esquimaux garnissent les crêtes de leurs pagayes d'ivoire assez précieux, afin que le bois ne s'en abîme pas, et tout l'or du monde ne vaudrait pas pour eux quelques kilogrammes de fer ou d'acier : c'est l'histoire du coq et de la perle, un grain de mil ferait bien mieux mon affaire ! Dans la matinée un fort coup de vent se déclare dans l'ouest, et nous sommes bientôt réduits aux bas ris, trinquette, petit foc et voile d'étai. La mer est très-grosse, les lames ne dépassent ceiiendant pas quinze pieds, ce qui m'étonne, et je crois qu'à moins de vérification on est souvent porté à s'exagérer leur hauteur.
Notre goélette court et plonge, passant sur ou sous la lame qui balaye souvent notre pont, sautant de l'une à l'autre comme les enfants dans les sillons. Notre compas varie d'une façon remarquable dans le louvoyagc, faisant une différence de trois pointes chaque fois qu'elle prend les amures à tribord. Malheureusement, le navire n'a pas été essayé sur les différents aires de vent. — Soins apportés maintenant à ce sujet dans la marine anglaise, création d'un bureau spécial. — Le courant, comme toujours, est dans la direction du vent, et nous rejette en arrière du point où nous étions.
Vers minuit, le tcmi)s s'éclaircit, et, pour la première fois, nous voyons quelques étoiles ou planètes. J'ai essayé l'autre jour d'avoir la hauteur des pics de Byam-Martin afin de voir la limite inférieure des neiges perpétuelles, mais le résultat est trop in-
YOVACK AUX MKRS l'ULAlUES. li;>
certain. Les lames roulent de gros glaçons très-dangereux et (jui nous briseraient comme du verre. Nous avons reconnu les CuniiKjliam monts et cette baie de Croker dont les enviions sont bordés à'inU'ts, — ouvertures béantes dont on ne sait pas le fond, conduisant on ne sait où, peut-être isolant cette portion de terre et faisant du Groenland une autre partie du monde. — Ce sont toujours des pics et des glaçons ou de grandes tables blanches sur lesquelles des ruisseaux de neige fondue festonnent leurs gracieux méandres. — Enfin, nous avons raccourci de plus en plus l'échelle de nos désirs ambitieux, puis, plus modestes, nous les bornons aujourd'hui à la stricte nécessité de trouver un port de refuge pour l'hiver. Tout cela sera-t-iil en vain? 11 y a un an, le Prince-Albert se trouvait où nous sommes, portant en Angleterre les restes trouvés au cap Riley. Il est bien prouvé que toutes prévisions, tous calculs, sont faux, appliqués à ce ([ue l'on pourra ou ne pourra pas faire.
Sir Ed. Parry disait, avec raison, qu'il déplore la nécessité où est l'amirauté de donner des instructions qui devraient se réduire à ceci : « Voilà nos intentions, faites pour le mieux. » Mais à quoi bon se lajnenter? peut-être marchions-nous dans une fausse et périlleuse voie dont ces retards nous éloignent. La résignation de la plus humble espérance ne vaut-elle pas les inutiles combats du plus orgueilleux désespoir?
31 AOUT. — Calme. Hélas ! que sont devenus nos beaux plans de campagne? c'est à peine si nous pourrons gagner le port Léopold avant que la glace le bloque. L'homme propose et Dieu dispose. Les terres du nord du détroit de Lancaster ont une remarquable apparence à partir de l'ouest de la baie de Croker : ce sont de hautes tables dont le sommet est nivelé d'une façon presque réguhère. Les réflexions du soleil sur ces masses couvertes de neige sont tellement bizarres, entremêlées avec les nuages, que tous nous nous communiquons cette même pensée, qu'il n'est pas étonnant que sir James Uoss se soit trompé en
lie J. R. BELLOT.
J818, car les nuages joignent la terre des deux bords, et il semblerait, en effet, qu'une chaîne de montagnes l'erme le détroit h une vingtaine de milles de nous.
l'^'" SEPTEMBRE. — Dans la nuit un nouveau coup de vent se déclare ; mais cette fois-ci c'est de l'est qu'il nous vient et plus fort que le dernier, et comme le temps est très-épais nous courons d'un bord à l'autre du détroit. — Dans la journée, une lame défonce nos parois. Nous rencontrons des glaçons chaque fois (pie nous summes près de terre.
2 SEPTEMBRE. —. 31ême temps : vent d'est. Dans la matinée, vers quatre heures, au Heu de courir en travers du détroit, on laisse porter. — A huit heures du matin, aux environs du cap Pellfort, on voit la glace ([ue M. Leask déclare être le pack, et nous virons de bord, un peu tôt peut-être, mais enfin avec cette brise de huit nœuds, grosse mer, il n'est pas prudent de s'y enfoncer, car remonter ensuite contre le vent ne serait ni sûr ni facile. Jùifin, à deux heures, par 74*^ et 88^ on rencontre le pack de nouveau, ce que j'avais du reste supposé d'après les rapports du capitaine Forsyth et de sir James Ross. Il est alors convenu (jue l'on louvoiera piur doubler le cap et entrer dans Vinlel. Pour moi, et en cel:i je suis d'accord avec M. Kennedy, j'aurais voulu ({u'on poussât dans l'ouest autant que possible, afin d'hiverner même au port Winter-j mais il aurait fallu pour cela côtoyer le pack jusqu'à ce qu'on y trouvât une ouverture. Vapeur! vapeur 1 que ne t'avons-nous à notre secours ! Nous sommes obligés d'en venir h embarquer notre canut de tribord. La mer est plus grosse que jamais et lave le pont toutes les cinq minutes.
7) SEPTEMBRE. — Vcrs liuit hcurcs le temps s'embellit un peu, nous sommes sur la eôte nord aux environs du cap Yoik, mais dans lout'-t, et nous suivons la côte. Le brave M. Kennedy, (pii
VOVA(.i: Al X MEUS 1>0LAIUF.S. 117
tiendrait à l'aire le [)lns possible, voudiMitrecoimaîU'e l'étal de la glace, voir si nous pouvons aller à la haie dcKrentford, remonter à Léopold, aller à (iril'lith. et, si nous ne ponvons y entrer, revenir à Léop.)ld. 31ais c'est ne pas tenir compte de l'état avancé de la saison, du vent et de notn^ iidiahileté en cas de calme, etc., de sorte cpi'il pourrait se faire, comme Tan dernier, ([u'ayant tronvéle porl Léopold ouvert en remontant dans le nord, nous le trouvions fermé en venant dans l'est. — Mais tous les avis écrits reçus des hommes compétents appellent spécialement l'attention sur ce point : mettre le navire en siireté, et mon avis serait, si le port Léopold est ouvert, d'y entrer, sinon au ])ort Bowen ou au port Ncàl; mais l'essentiel eût été de connaître les dépêches qui peuvent et doivent se trouver à Léopold; aussi eussé-je préféré, ayant bon vent, y relâcher d'abord. A une hein-e et demie nous nous dirigeons sur Léopold; temps à grains, forte brisé. A cinq heures nous rencontrons la glace courant del'ouestnord-ouest h l'est sud-est; brouillard épais. — Tl est convenu que nous louvoierons poiu^ doubler le cap Clarence et essayer de nouveau le nord. Le temps est très-mauvais. M. Leask expose, avec raison, que la saison est très-avancée, qu'elle est extraordinairement douce, et que c'est une chance de plus pour que, aussitôt ces fortes brises tombées, la température descende subitement très-bas, et que la glace se forme soudain autour de nous. — Des unicornes viennent se montrer tout près. — Je me console de tous nos ennuis en faisant plus de projets d'avenir que jamais : je fkrai des livres qui seiiont des dots pour mes sœurs: je tâcherai ensuite de f^iire partie d'une expédition française sur un petit vapeur à hélice, etc. — A minuit je vois h> terre, près de la baie Batty, j'imagine, et on vire de bord.
4sErTEMi5nE. — L'autre bordée nous amène près du cap Clarence. Le temps est plus clair, la brise plus maniable ; et lorsque M. Leask déclare que le port Léopold semble libre, point n'est besoin de dire notre joie. — Peut-être sont-ils là ces i>au-
IIS J. R. BELLOï.
vres absents, si longtemps attendus, si longtemps cherchés, peut-être au moins aurons-nous de lem^s nouvelles. Cette pensée commune nous anime, et tous les visages sont épanouis. Hélas I notre joie n'est pas longue. En descendant dans le sud, on voit que le port est rempli d'une glace amoncelée sans doute par ces dernières brises d'est : il est même impossible, dit M. Leask, d'y débarquer. La mer est grosse; mais enfin on amène une baleinière, et M. Kennedy et moi nous nous rendons à terre. A une longue distance de la côte se trouve une barrière de glaçons {loose ice) bien plus difficile à franchir qu'un corps solide, parce qu'au moins, une fois débarqués, nous aurions pu haler le canot; mais la houle est excessivement forte, les glaçons se brisent les uns contre les autres comme des galets, et, après avoir Mi de vaines tentatives, nous sommes obligés d'y renoncer; nous avons côtoyé cette glace pendant trois heures, de huit heures et demie à onze heures et demie. — Le navire, en panne au vent, à nous, vient nous chercher. On voit parfaitement du bord la maison et le fanal laissés par sir James Ross, et c'est le cœur serré par un désappointement de plus que nous remontons cà bord. Nous côtoyons la glace au sud dans la direction de Fuiy-Beach. Une ceinture de petits glaçons, gros comme la tête, précède une barrière plus forte ; ils sont serrés les uns contre les autres et n'attendent qu'une gelée un peu vive pour se former en une masse compacte; ils suivent les mouvements et les ondulations de la houle, de manière à donner à cette ceinture l'apparence d'une cotte de mailles.
Les terres deLéopold ressemblent à celles de la baie de Croker : terres k pic, et friables dans les excavations, elles offrent à la neige la facilité de dessiner les plus gracieuses arabesques. — Nous voulions essayer de débar([uer là où la glace s'avance le moins; mais elle est brisée, jusqu'au pied des falaises au bas desquelles il n'y a pas de berge, ou du moins elle est également couverte de glace. Si nous ])ouvons, nous irons à la baie deBrentford ou la baie Creswell, car tout vaut mieux pour le succès de
VOVAGK AUX MEUS l'OLAlUES. 119
l'expédition que d'aller sur la côte est. — A mesure que nous avançons, la côte s'inclinant vers l'ouest, ces rochers, moins échauffés par le vent, sont couverts de neige : on dirait de hautes murailles de neige, si, de loin en loin, une tache noire sur leurs faces perpendiculaires ne disait que la terre est là.
Après avoir descendu la côte jusqu'à quatre à cinq milles au sud de la haie Batty, la glace s'avance de plus en plus dans l'est. Temps brumeux et froid ; nous gouvernons alors une seconde fois sur le port Bowen, à notre grand déplaisir ; bien que nous ayons fait notre plein d'eau en laissant le pack. Tout ce 4pii est sur le pont est consommé ; il y a bien encore quelques barriques de provisions, mais elles sont fort engagées dans la cale, et, de toute façon, il faut aller près de terre. Le rapport du lieutenant Robinson nous fait connaître une Hste de nombreuses provisions à Fury-Beach, qui nous eussent été fort utiles, car je prévois bien que Tannée prochaine, ce sera, pour retourner, un prétexte auquel il n'y aura pas de réponse.
5 SEPTEMBRE. — Au poiut du jour, nous sommes en vue de terre ; nous apercevons un petit monticule au nord-ouest du compas. Je reconnais, en dépit de ce que dit M. Leask, le port Bowen, dans l'ile Stony, qui paraît comme une tache sur la pointe nord de la baie. Supposant que nous allons au mouillage, je propose officiellement à M. Kennedy d'aller en canot au port Léopold y chercher le document que nous y pensons trouver; mais il m'explique son projet, qui estd'attendre que le vent d'est soit passé, et alors, étant sûrs d'un port de retraite en cas de mésaventure, dessayer de nouveau d'y rentrer avec le navire. Ce point de départ est en effet essentiel pour toute expédition en canots sur Boothia. La côte est, aussi loin que nous pouvons voir au sud, est libre de glace, et contraste avec la côte ouest, car elle ne porte pas non plus la moindre trace de neige, celle-ci n'ayant été fixée k Y ouest àsins ces derniers jours que parles vents d'est. — Nous nous rendons tous deux, dans un canot, en
h2(i J. II. IlELLOr.
avanl du uavirc. Sir Edouard Parry l'a dit avec vérité, rien n'est si triste, nu, et désolé, plus que désolant, (fue l'aspect de cette terre, produit de je ne sais quelle formation, mais qui présente un sol friable, recouvert de pierres plates, schisteuses, je crois, qui coupent nos bottes comme du verre : nous examinons la côte avec soin au moyen de nos lorgnettes si commodes dans un canot; trois cainis... frappent immédiatement nos yeux ; un sur l'île, un autre sur le Nortli-Hill, un troisième sur le monument, et enfin un quatrième à gauche en entrant, sur une montagne. Nous parcourons vainement l'ile pour y trouver quelque document laissé par Parry en 1824 et l82o. Un four ou ime forge, des débris de clous, de porcelaine, decordages, et un lambeaude toile, sont les seules traces que nous rencontrions: les clous sont rouilles, ii»ais la t ile reste en parfait élat de conservation. — Le navire rentre dans la baie pour faire de l'eau, et, après avoir renvoyé le canot, nous gravissons North-iiill avec la plus grande peine, au milieu de ces pierres qui s'éboulent sous nos pieds, sur une pente rapide où des jambes de montagnards ne seraient pas inutiles. De cette élévation de cinq cents pieds ( par comparaison avec la montagne de gauche), nous dominons les alentours, aussi nus que les abords de la baie ; nous voyons les hauts rochers de la côte ouest entourée d'une blanche ligne de glace : des traces sur lesquelles on ne peut se tromper indiquent ([ue le lièvre d'Amérique se trouve assez abondaunnent ici. Nous fouillons également le cairn de cette colline, mais sans plus de succès ; à dix yards (verges) environ, quelques pierres peuvent recouvrir des cylindres, mais nous n'avons pas de pioche ni de pelle, et ne pouvons nous assurer que rien n'y est déposé, la terre étant fort dure. Nous redescendons plus rapidement que nous n'étions montés, mais au grand détriment de nos bottes, partie trop précieuse de l'habillement d'un voyageur arctique pour que nous n'y fassions pas la plus grande attention. Nous nous rendons ensuite ii l'endroit marqué Observatoire, indiqué par une titmbe d'un matelot qui s'est uové en 1825. Un léger rentlenient des pierres indique le
VOVAiiK Al X MKKS l'OLAiUKS. hil
contour circiilaiie delà Ibsse ; à cùlc nous rein;ir((uous(|uclques tiaces cl deux allées dans la direction du méridien, sans doute pour servir d'indice aux voyageurs.
A notre (lébar([ueinent, le cœur nous battit, nous pensions avoir reconnu des pas humains, mais leur grandeur démesurée, puis iine large empreinte de la forme d'un lit, nous firent un peu plus loin conn'aitre (|u'un ours avait passé par là. Queliiues os de baleine, des débris de bouteilles, de verres, marquent le passage des Européens. Lors de notre retour une pièce de corde d'une douzaine de mètres avec la marque du gouvernement est ramassée sur la côte. Pendant que nous étions à l'observatoire, le capitaine, étant allé sur l'île, a fait rouler quelques pierres qui tombent tout au plus de quatre à cinq mètres; mais, répété par l'écho, le son de leur chute est tellement augmenté, que nous croyons d'abord à un éboulement considérable dans la baie. Un corbeau, quelques dovekies (pigeons de mer) se laissent approcher de très-près, évidemment peu habitués au voisinage de l'homme, généralement si redouté des oiseaux de leur espèce. Je n'ai jamais été aussi touché que ce matin par l'onction de M. Kennedy à la prière, par la ferveur et la foi avec laquelle il supphait le puissant Dieu de Jacob d'inspirer nos décisions, de conduire nos projets; et je vois bien qu'il n'est point de force qu'on ne puise dans une foi si ardente! Quelle limite y a-t-il à l'audace, à ce qu'osera entreprendre le courage d'un homme, non pas persuadé, mais convaincu que ce qu'il fait, Dieu le lui a suggéré et lui permet de le faire? Je demande à M. Kennedy un canot pour aller visiter le purt Neil, car je pense que plutôt que de consommer les provisions du port I.éopold, destinées à sir J. Franklin, s'il vient à y passer, le capitaine Austin aura préféré faire prendre celles qu'il croit déposées au port Bowen ou au port Neil; si on ne trouve pas de note ici, il est })eu probable qu'il y en ait au port Neil. car ces deux ports doivent se visiter en même temps: mais, mais à tout événement, et cela ne nous faisant pas perdre de temps, il vaut mieux se donner complète satisfaction sur ce point.
(jSEPTEMBUE. — A quatre heures du malin, le llierniomètre marque "28\ mais la température nous paraît tiède cependant, soit que nous nous habituions au froid ou que réellement l'action calorique des rayons du soleil soit plus grande ici que dans le sud. Après avoir suivi la côte, admirant les bizarres dessins forméspar les projections des rochers, nous arrivons à l'entrée du portXeil, que je ne reconnais que la carte en main, car. bien que ne passant pas a un demi-mille de l'entrée, nous n'apercevons dans le Gutta-Percha qu'une mince ligne d'e'ju; ce n'est qu'en nous enfonçant dans la baie que nous découvrons le port, dont l'entrée du reste n'a que quatre encablures ; il est abrité par une pointe qui le masque entièrement, parfaitement défendu contre tous les vents, et n'a que huit encablures sur sa plus grande longueur, aussi est-ce là que sir Edouard Parry se retira pour s'y réparer après la perte de la Furie; mais c'est précisément parce que les eaux n'y ressentent point l'influence du vent que la boy ice s'y forme plus vite, et s'y dissout moins rapidement qu'au port Bowen. Un cairn placé sur le monticule du nord nous paraît pouvoir contenir les cylindres que nous cherchons, et, armés de pinces et de pelles, nous nous y transportons; mais, après avoir creusé trois pieds, nous trouvons le roc; rien d'ailleurs qui indique le lieu où pourrait se trouver un document; peut-être du reste n'y en a-t-il pas ; n'ayant pas à bord le Voyage qui annonce le dépôt des cylindres, nous ne savons à quoi nous en tenir.
Un homme, John Page, y est mort, mais c'est le 29 août 1 825, et, comme les navires sont partis le ol, on n'a pas eu le temps sans doute de lui faire un tombeau. Au pied de cette colline, connne an temps de Parry, nous trouvons des traces d'Esquimaux, c'est-à-dire des pierres marquant le rond de leur tente, et celles du foyer; ces lieux n'ont sans doute pas été visités depuis, et c'est une question intéressante que celle de savoir à quelle époque a commencé cette émigration des Esquimaux vers le sud, car les traces de l'île Melville indiquent encore que jadis ils se
voya(;k aux mkus polaiui^s. 123
li'ouvaieiit plus ;iii nord (|ue luaiiUenant. >ions observons (|uo la terre se refroidit sensiblenient. Pendant notre excursion, l'un d^l no8 honiines était resté en arrière, près du canot, taisant cuire notre frugal déjeuner, et nous nous dirigions du côté de la fumée qui nous servait de boussole; mais nous aperçûmes que, glissant près de terre, elle suivait le contour de la voie jusqu'à l'angle de la baie, où, recevant la brise, elle s'élevait perpendiculairement. — Nous avons vu ([uelquesoies. de gros bourgmestres, de j(dis dovekies au corps noir, aux pattes d'un rouge de corail. Les derniers surtout semblent peupler les baies de la côte.
ÏLtant sur la colline nord, nous criunes un moment voir la fumée d'un bateau à vapeur entre l'île Léopold et le cap Clarence; mais, lavant vue toujours à la même })lace, sans avancer dans le vent ou sous le vent, puis chassée avec rapidité dans le sudouest par les vents de nord-est; nous conclûmes que c'était un nuage. — Après avoir louvoyé dans le Gutta-Percha, qui va assez bien, nous avons rejoint le navire vers une heure. — A terre, au port Bowen, nous avons trouvé des fientes de perdrix. — Le port Neil ne fut reconnu qu'en 1824.
Je repars presque immédiatement pour recommencer la fatigante ascension de Norlh-Hill, avec les instruments nécessaires, creusant sans plus de succès, hélas! qu'au monument et au tombeau. — Dans la soirée, des hommes de l'équipage ramassent, à l'endroit indiqué sur la carte : Observatoire, mais non au tombeau, un écriteau cloué sur une planche, portant le nom d'observatoire; au pied était un cylindre dans lequel est une nouvelle feuille de cuivre, avec les noms de YHécla et de Fury. Nous nous étions obstinés à ne pas voir le monument où il est, et j'aurais dû persister davantage dans ma première idée ; je pensais que le tombeau n'était pas l'endroit où l'observatoire s'était trouvé par la différence des relèvements qui m'avait frappé sur la carte.
Quelques mousses, entre autres l'espèce qui a servi de combustible au docteur Rae, croissent entre les pierres ; j'ai
égah^nieni nniKissé quelques coquilles roulées dans un ruisseau formé parla neige fondue. — J'aurais voulu qu'on essayât immédiatement, soit d'entrer au port Léopold, soit d'y débarquer nn eanot à la pointe Waler, ou dans la petite baie ;i l'ouest du cap Chirence, pour y avoir au moins des nouvelles, mais dans quelques jours cette mesure ne sera plus possible.— Si nous hivernons ici, nous aurons à traverser tout le détroit sur la glace avec les canots, qui nous encombreront forcément, et nous ne saur<)ns plus où retrouver le bâtiment, le port Léopold ne s'ouvrant quelquefois que fort tard. Mais, si on va de l'autre côté, je demanderai h partir de la baie de Brentford, traverser au nord-ouest jusqu'à la terre de l'île Bank-Melville, revenir au cap Walker, en passant par l'île Griffilb, et de là sur le port Léopold, ou en redescendant les terres de l'ouesf, pendant que M. Kennedy reconnaîtra la côte au sud du cap Bird. Ce serait une honte, dans une e\[;édilion comme la nôtre, de ne pas pousser en avant quand on songe à ce que faisaient les Parry et les Ross, eux qui n'avaient pas de pr( -visions à Furv-Beach et une chaloupe à vapeur au port Léopold. — ^ous laissons un billet au port Neil.
7 sEPTEMciJE. — Je parierais que c'est en grande partie à cause de la solemiité du dimanche (pie nous ne sommes pas partis aujourd'hui. Cher M. Kennedy ! qu'il est bon et consciencieux ! il n'est point d'excuse qu'il ne me fasse, parce que j'ai eu l'air oflensé de quelques paroles qu'il m'a dites, mais dont je ne lui en voulais certainement i)as, quoique sur le moment je les aie relevées un peu viveujent. je suis l'homme de son cœur, dit-il, et il me touche réellement par cette candeur naïve; pauvre homme ! qui n'est point de notre temps, et que son éducation toute ]nMmitive a fait trop bon pour conduire des hommes de notre époque !
Le cylindre d'hier était sous nu tas de pierres, signalées par un os de baleine; c'est la méthode des Indiens et de la baie
VOVAIIK ALIX MKKS 1»(>L A I lU-S. hj:,
(l'Iliidson. MaiiUciiaiit mi Tiii un caini, ou imc croix, et, soiL dans une direction nord et sud, ou le loni; d'une lii^ne de pierres, à (luehine distance, est enterré le docniuenl, ([ue les Esquimaux ne déterreront jamais, suilout lors([ue i>lusieurs gelées auront passé par-dessus; nous avons pnrtout trouvé la terre gelée à une profondeur de trois à (piatre pouces, aussi dure que du silex. — Une tète de lenaid a été trouvée à terre.
8 SEPTEMBRE. — Nous apparelllous avec une petite brise, tilant deux à trois nœuds. 31. Kennedy pensait aller à Fury-Beach en canot, le navire poussant de ce côté; mais je lui représente que le thermomètre a baissé ces jours-ci ; toute la journée d'hier, il s'est maintenu à 20", aujourd'hui à 24^ S'exposer à manquer Léopold est imprudent; Fury-Beach n'est que secondaire, on ne peut donc y aller avec le navire; s'y rendre en canot, pour aller ensuite à l.éopold, serait peut-être dangereux, parce qu'il faut passer loin de terre à cause de la grosse glace, exposés aux vents d'est, ou, si les vents d'ouest dominent, exposés au calme qui, avec la basse température, laissera se former le ijoung ice très-vite. J']n tous cas, il sera plus prudent de l'essayer par terre. Nous ne perdrons le soleil qu'après le 10 octobre. Enfin, ce projet est abandonné. — Bien certainement nous eussions pu aller au cap Riley : la boij ice, refoulée au fond de la baie par le vent d'hier, et couverte de neige hier au soir, forme au fond du port une nappe blanche qui s'épaissira rapidement sous cette couclie de neige, et l'aura bientôt fermé tout à fait.
Au débouché de la baie, un ours la traverse à la nage; un canot le poursuit, ayant soin de lui couper le passage du côté de la terre, et, après une pnursuite acharnée dans laquelle il reçoit cinq balles, quoiqu'il ch(!rche à nous échapper en plongeant de temps en temjis, Uiuis avons le plaisir de le hisser à bord. Nous ne pouvons le peser, mais c'est un magnifuiue animal, presque aussi gros ([u'un bœuf, et dont voici les dimen-
sions (mesures anglaises) : du nez au haut du front, un pied sept pouces (longueur du museau); du nez à la croupe, huit pieds, six pouces ; longueur de la queue, sept pouces ; circonférence au milieu du corps, six pieds quatre pouces ; pattes de derrière, largeur, huit pouces, longueur un pied deux pouces ; ]tattes de devant, largeur, dix pouces, longueur, onze pouces. Il a, sur le devant, deux énormes crocs, un de chaque côté, aux deux mâchoires ; ces crocs sont Ioul's de deux pouces et demi au-dessus de la gencive. — Nos chiens ont une curée, un vrai treat (régal), dont ils semblent bien joyeux, mais dont leur gloutonnerie nous fait craindre les conséquences pour eux. — Notre ours n'avait que de Teau dans l'estomac : cependant il est fort gras, et on estime chaque quartier à deux cents livres. C'est la saison dans laquelle ces animaux sont en rut ; les femelles mettent bas dans le mois d'avril et se retirent à terre pour cela ; dans la baie d'Hudson on en tue'beaucoup à cette époque. — Nous parlons du mépris qu'ont les prétendus sauvages de ce dernier pays pour l'homme civilisé. M. Kennedy me raconte qu'un officier de la Compagnie ayant, pour plaisanter, demandé sérieusement à un chef indien de lui donner sa fdle en mariage, celui-ci, qui lui témoignait des égards en tant que marchand, haussa les épaules en lui disant : « Ma fdle? à toi? tu ne sais seulement pas chasser! » Un autre jour que M. Kennedy avait été très-heureux à la chasse, un Indien lui demande qui avait tué ce grand nombre de daims : « Moi ! — Ah ! dit l'Indien, se retournant vers un de ses compagnons; c'est véritablement un homme! »
9 SEPTEMBHE. — Lcs vcuts toujours au nord-ouest. Jolie brise à fder cinq nœuds. — A quatre heures, nous entrons dans des glaces très-épaisses, que nous supposons détachées de la terre par les vents de nord-ouest ; mais quelques minutes après, la terre se montrant à bonne distance, il devient évident que c'est la glace du détroit de Barrow qui a été amenée ici depuis notre passage par le courant de l'ouest à l'est et les vents d'est. — Les
VOVACK AIX MKHS l'OLAlUES. \^n
heures me paraissent bien longues pendant notre lou voyage. — Le thermomètre a descoiulu un peu, ce qui, j'espère, présage la continuation des vents d'ouest. — Le navire franchit une ligne de glace h travers laquelle il se fraye lui-même sa route, heurtant un glaçon par-ci, par-lii, en brisant d'autres ; enfin nous sommes dans un courant d'eau claire, et au moiiis nous allnns approcher du port si nous n'y entrons pas tout à fait ; d'iiilleurs, je viens de relire nos ouvrages, et je vois cpie Parry s'est coupé un canal pour prendre ses quartiers d'hivei'. A quatre heures, M. Kennedy me dit qu'il lui semble que le port est barré, bien que les abords soient dégagés; après tout, ajoute-t-il, j'ai brûlé mes vaisseaux comme Cortez, et il y a trop de glace derrière nous pour songer à reculer. Il se rend à terre dans un canot, avec des fusées, lanternes, etc. — A sept heures et demie, nous sommes à peine à un demi-mille de terre; une baleine noire passe entre nous et la terre majestueusement et sans inquiétude, comme si elle savait que nous n avons point de harpon à lui lancer. Cette sorte de baleine se prend souvent loin de la glace. A huit heures, fatigué par la nuit précédente passée sans sommeil, je me jette sur mon lit à moitié déshabillé, en priant M. Hei)burn et le docteur de nr appeler dès qu'il y aura quelque chose de nouveau. — A huit heures un quart, le docteur me dit qu'on a])pelle tout le monde sur le pont; je monte rapidement; M. Leask me dit d'aller dans la mâture, et de voir l'état de la glace. Le vent est passé de nord-ouest et nord-nord-ouest au nord; la glace, qui à cinq heures laissait un libre passage et à six heures joignait la jiointe sud du cap Suppings, est maintenant jointe à la terreau •sud de cette pointe ; je ne vois point le canot. En descendant, M. Leask me demande mon opinion sur ce qu'il y a à faire. M. Hepburn et moi nous nous sommes communiqué la même pensée, qui est aussi celle de M. Grate, le maître d'équipage, et, de tous nos hommes, excepté M. Smith et le docteur, c'est de descendre environ deux milles plus au sud, où la glace nous
laisse luie ouverture, et de nous tenir alors sur le bord extérieur. — ^ous sommes à environ un demi-mille de la terre; la glaee est h un quart de mille de l'autre côté, et elle tend à se rapprocher de la terre, sur laquelle elle presserait le navire: c'est ce ([ui nous force l\ nous éloigner de l'endroit où nous nous triiuvons ; si ce n'était que le danger d'être dans le pack, il n'y aurait pas grand mal; mais une des grandes causes de mon anxiété, c'est de savoir si le canot a atteint l'endroit où sont les provisions, et quand il pourra nous rejoindre. Enfin, le voilà arrivé, ce grand moment, et j'espère que Dieu nous aidera ! Ne pensant plus au succès, c'est au salut seulement de nos compagnons que je réduis mes vœuxl Pauvres parents, cliers amis! que votre souvenir me soutienne et me préserve des tentations auxquelles je puis succomber, car, le cas échéant, j'irai aussi loin que possible, et, après cela, si je me trompe, si je perds la confiance que j'ai inspirée, adieu à la vie! ]\]algré mes observations, on consulte les matelots après les officiers, et vers neuf heures M. Leask demande ([ue chacun signe une déclaration de son opinion. Je m'oppose à ce qu'on doinie de l'eau-de-vie aux hommes, malgré la fatigue de cette nuit.
Si le danger du canot eût été plus imminent, j'aurais conseillé de risquer le navire; car lady Franklin nous a dit, à M. Kennedy et h moi, de ne pas hésiter en pareU cas; mais je ne crois point du tout la situation désespérée. — Aussi, comme nous étions sûrs de perdre le navire sans utilité, il valait mieux ne pas tout risquer. C'est à huit heures et demie que nous avons laissé ]»orter.
10 sEi'TEMBiiE. — Ne m'étant pas couch»', je prends le quart h minuit, allumant toutes les demi-heures un feu de signal. De dix heures et demie à minuit on lance plusieurs fusées, auxquelles MM. Hepburn et Leask voient des réponses à terre. — Il nous send)le reconnaître, dans l'obscurité de la nuit qui s'est faite à neuf heures, le [t^rt Léopold, et nous voyons la glace qui s'a-
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vance très-près au sud. Nous nous féliiilous de cette heureuse délivrance; mais quelle est notre douleur, à sept heures et demie, quand nous nous apercevons que nous sommes fort au sud de la position que nous pensions occuper! Au lieu d'avancer nous avons recidé pas à pas devant la glace poussée i>ar la brise du nord et sans doute aiissi par un courant nord; car cette baleine d'hier remontait la côte vers le nord, et on dit que ces animaux se dirigent toujours contre la marée. M. Leask m'appelle, et, les larmes aux yeux, il me montre que la côte au nord est entourée d'un pack épais, précédé de bancs de glace épaisse, qui gagnent, gagnent toujours au sud. A cinq ou six milles de nous, au nord-est vrai, est une baie que M. Leask prend pour la baie Batty, mais que je suppose être plutôt la baie Elwin, à cause de la distance. Il y a un petit passage contournant nu banc qui s'avance au sud de la baie; pris par la glace qui nous entraînera dans le sud, nous ne pourrons être d'aucun secours à nos compagnons séparés de nous. Nous sommes forcés de nous laisser entraîner par la glace dans le fond du passage. 31. Leask me demande ce qu'il faut faire. Mon opinion est que le mieux est de chercher à rentrer dans cette baie, et je l'appuie sur les raisons que j'ai dites tout à l'heure. Je descends prévenir le docteur, M. Hepburn, et M. Smith, dont le frère est dans le canot, et les prie d'examiner par eux-mêmes l'état des choses. — A peine suis-je remonté que 31. Leask me rappelle. L'ouverture que j'avais vue conduisant dans la baie Elwin s'est rétréciede la même façon que celle du port Léopold hier au soir; elle s'étend loin au sud et se rapproche de plus en plus de la terre; le vent est droit nord ; la chance sur laquelle je comptais nous est donc elle-même enlevée. « Que faire? me demande 31. Leask de nouveau, quel est votre avis? » — Mon avis concorde avec le sien : Si nous sommes entourés de glaces, qui n'offrent d'issue que dans le sud, l'est paraissant pris, les mômes cimsidérations que ci-dessus m'engagent à chercher au plus vite la baie Batty, bien que cette route nous éloigne de quarante milles de nos pau-
vres amis. — « Allez en bas, me dit M. Leask, et informez l'équipage. » Je sonmie les hommes de monter dans la mâture, et tous, même le pauvre M. Smith, que son amour de frère rend plus tenace que les autres, viennent à la même conclusion que nous. Quelle épreuve! Peut-être avoir décidé de la vie ou de la mort de cinq hommes; mais cela d'une manière fatale! Aussi, je me réserve de tenter une expédition par terre ou en canot pour les chercher. — Voici mon espérance : ils auront pu gagner le port Léopold, où sont de nombreuses provisions et des vêtements, et là, M. Kennedy aura immédiatement formé le projet d'hiverner. La direction de leur fusée étant presque au nord, il était difficile déjuger leur distance de nous. Nous avons souvent parlé de Fury-Beach ; les pensées du capitaine se seront tournées dans ce sens ; ses hommes auront vu les mouvements du navire, ou, s'ils ne les ont pas vus, ils les auront devinés par le vent, par l'état de la glace qui ne nous permettait pas de rester à l'est. M. Kennedy aura pensé que nous n'irions pas de nouveau au port Bowen. — M. Leask voulait qu'on se dirigeât sur la baie Batty, le seul port sûr connu sur cette côte; mais je lui ai représenté que la rivière de la baie Creswell et la baie de Brentfort offrent des abris suffisants, et je suis décidé k tout faire, même à entrer dans le pack plutôt que d'aller hiverner sur la côte est où nous ne pourrions songer à rien faire pour nos chers compagnons.
A huit heures et demie la baie Batty est heureusement dégarnie de glace, et nous y mouillons ; le vent souffle très-fort du nord. Par bonheur pour eux, toute la nuit le thermomètre n'a pas été plus bas que 2o", car ils n'ont ])as de tente, pas d'aliments dans le canot. Je veux demander à M. Leask un canot et cinq hommes. Je ne sais ce qui adviendra de moi, il y a quarante heures que je n'ai dormi. Ce sont peut-être les dernières lignes (|ue j'écrirai, et j'ai la tête brisée.
A midi et demi, le capitaine Leask m'ayant laissé toute hberlé d'action, après avoir délibéré avec les officiers, j'en viens
VOYAGE AUX MEUS POEAIUES. 15i
à l'idée (rinie expédition par terre, composée de quatre hommes et moi ; les raisons qui rendent ce moyen préférable sont que : 1° il vente coup de vent de nord, et un canot n'arriverait pas; *2" la baleinière, seul canot que nous ayons à prendre, est une embarcation en bois d'acajou, lourde, pesante, que nous pourrions diffîcilement manœuvrer, que nous ne pourrions transporter sur la i^lace quand nous Taurions rencontrée au sud de la baie Elvvin ; dans l'état avancé de la saison le canot peut être pris par le hoij ice, et mis ainsi dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit. Si nos amis sont sur la glace, comme le pack est déjà devant le port, deux heures après notre mouillage ils dériveront au sud et seront surveillés du bord.
Mais nous considérons comme probable qu'ils ont atteint les provisions du port Léopold, et que l'important est de leur faire savoir où nous sommes.
Je compte que dans trois fois vingt-quatre heures nous pouvons être au port Léopold.
Un pavillon doit être hissé sur un des pics du nord delà baie. Le docteur demande à m'accompagner, mais je suis obligé de le lui refuser, considérant que ses soins peuvent être bien plus précieux à bord, dans le cas où ils reviendraient par mer, car alors ils seraient exténués et mourants de faim, tandis ([ue s'ils reviennent par terre nous les aurions trouvés au port Léopold.
Je fais prendre à nos hommes douze livres de pemmican chacun, comptant une livre par jour, pour le cas où nous les trouverions en route. — Dieu bénisse nos efforts ! — A deux heures nous devons nous estimer bien heureux d'avoir atteint la baie Batty , car déjà l'entrée en est barrée par de très-éi)ais glaçons. — J'aurais bien voulu partir aujourd'hui, mais les hommes sont harassés par les fîUigues de la journée et de la nuit d'hier.
11 est convenu que, pendant la nuit, la goélette aura un fanal hissé.
J'avais pensé d'abord à prendre mon canot portatif, mais je pense que les cours d'eau que nous pouvons trouver, étant gla-
ces, couperaient le bateau et en rendraient l'usage impossible, et c'est un poids dont nous ne pouvons nous charger qu'avec une chance probable que cela nous soit utile.