‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 20 sur 31 · R. lîELLOT · texte numérisé non relu

R. lîELLOT

Un peu au-dessus de l'horizon, au nord-estetà lest-nord-est, nous trouvons des terres qui appartiennent enfin à yortli-Somerset-Land, et que nous supposons être les caps Granité et Pressure. 31. Kennedy reste sur la plage, ])our examiner la côte, pendant que nous suivons ses contours sur la glace. Des restes assez nombreux de campements esquimaux d'une date ancienne jonciient cette portion de la côte. Sir Ed. Parry a trouvé les mêmes indices sur les îles Parry ; il ne saurait donc être douteux qu'une portion des habitants primitifs ont successivement été chassés ou forcés d'émigrer vers les régions du sud, quelles que soient les chances en faveur de l'existence d'une population indigène habitant les parties encore inconnues des régions qui avoisinent le pôle nord du ni mde. Nous avons trouvé nousmêmes ses traces tout le long de la côte de Somerset. Quelles ont pu être les causes de cette émigration? Les animaux qui hantent les parages situés plus au nord ne les ont point délaissés, puisque le bœuf musqué, le renne, plusieurs espèces de volatiles, ont été récemment trouvés , et que, d'ailleurs , leurs migrations annuelles ont toujours heu dans cette direction. Seraient-elles la conséquence du refroidissement de ces contrées? Il n'est guère supposable qu'il ait été tel, que des Esquimaux y eussent fait grande attention. Quoi qu'il en soit, ici ont passé ces tribus errantes auxquelles la vie de chaque jour est si péniblement acquise, et cela redouble l'aspect imposant et sévère de ces cliffs noircis par les âges ; ils semblent regarder avec hauteur les misérables ruines qui contrastent si bien avec leur immuable antiquité. L'ours polaire, le renard arctique, seuls, reviennent périodiquement dans ces régions jadis habitées, mais aujourd'hui complètement abandonnées, même par le race si endurante des Esquimaux. Ici des générations peutêtre ont vécu, à qui les lumières vantées de la civilisation ne parvinrent jamais, et cependant ils eurent comme nous leur part des joies et des chagrins d'ici-bas. — iMais, (pudique intéressants que soient pour nous et ces restes et les réllexions ((u'ils sug-

VOYAGE AUX iMEILS POLAIUKS. :,()!

gèrent, c'est avec plus (rintérél et de soin que nous examinerions des traces plus récentes d'habitation, les traces de ceux à la recherche desquels nous sommes venus. Nous ne sommes plus fort éloignés du cap \\ alker, ce premier point (jue sir John Frankhn devait visiter, et d'où il devait s'avancer au sud-ouest. Peut-être ses navires, ou ses embarcations ont-elles touché non loin de nous , et notre ardeur s'exalte en songeant à ce que chaque minute de notre coiu'se peut maintenant nous découvrir d'inattendu et d'inespéré!

Depuis que n(uis sommes arrivés sur la côte, nous avons fait sept à huit milles au nord, et, après avoir passé ce cap, la terre s'incline vers le nord-nord-ouest jusqu'à un autre cap élevé, dans la direction duquel nous faisons huit milles de plus. — Je n'ai point eu de difficulté à reconnaître que les terres à l'ouest, vues par sir James Ross en 4849, et qu'il a marquées comme des îles, sont celles mêmes que nous foulons ; car celles de Somerset nous apparaissent exactement de la même façon, les baies et les dentelures de la côte formant des vides qui donnent à cette ligne continue l'apparence d'une chaîne interrompue de caps élevés. La certitude que nous avons acquise maintenant nous rend tous joyeux et contribuera, je l'espère, à nous faire trouver plus agréable la fin de notre course, (|uelles qu'en puissent être encore les péripéties.

Je dois rendre surtout à deux hommes de notre équipage, à MM. A. Irvine et R. Webb, l'ancien sapeur, la complète justice de dire que ce sont deux hommes aussi dévoués et soumis que je désire jamais en avoir sous mes ordres. Quant à moi, personnellement, je n'ai qu'à me louer de chacun de nos compagnons, pour leurs attentions, leurs égards même dans l'association forcée de la vie commune, vie forcément intime, et où l'égoisme a le plus de prise, à cause des petites privations de chaque jour; et je ne pourrai plus tard me rappeler les incidents de notre voyage sans reconnaissance pour ces braves gens.

Du 3 AU 4 MAI. — Thermomètre : huit hem^es du soir, — 12'' ( 240 centig.); minuit, — lo'' (— 25'^ centig.); midi, + 15'^ I — 9'^ centig.) — Petite brise du nord-est, temps excessivement clair. Hier, le soleil ne s'est point couché; et nos jours recommencent une durée de vingt-quatre heures de clarté continuelle. Dans la disposition d'esprit où nous sommes, notre admiration est vivement sollicitée par cet orbe que grossit la rélVaction, décrivant lentement une légère courbe au-dessus de l'horizon, et comme incertain s'il doit ou non s'y plonger ; il a si peu de temps à s'y reposer, que décidément cela n'en vaut pas la peine!

A six ou sept milles de notre campement, nous atteignons le cap qui était en vue au nord-nord-ouest, et, après l'avoir gravi, nousreconnaissonsdevant nous le cap Walker, dont nous sommes séparés par une large baie, et à lest l'Ile Limestone. Possession est prise de cette terre nouvelle au nom de S. M. la reine Victoria. La terre est baptisée du nom de S. A. R. le prince Albert; Vinlet, qui s'étend au sud, portera le nom de M. Grinnel, le négociant américain qui a envoyé deux navires à la recherche de sir John Franklin, et enfin M. Kennedy donne au cap sur lecfuel nous nous trouvons le nom de cap Bellot; M. Kennedy a tenu, nous déclare-t-il, à réunir dans le même jour et sur les prenuères terres qu'il a découvertes, les noms de trois membres des trois grandes nations qui ont pris part à notre expédition, en même temps que comme un témoignage de ses sentiments pour la France et les États-Unis; de triples salves de hurrahs saluent les noms de la reine et du prince royal, ainsi que des souhaits pour la prospérité et l'union des trois peuples : j'eusse décliné l'honneur de voir mon nom ainsi joint à celui du prince Albert et de M. Grinnel, à cause de la participation si moileste que j'ai eue dans notre entreprise, et par un sentiment de haute convenance; mais les paroles dont M. Kennedy a accompagné ses déclara lions ne me permettent d'éprouver (ju'une vive gratitude, et je lui tends la main. Ce jour est d'autant plus re-

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marquable pour moi, (jue c'est l'anniversaire de celui où j'ai reçu les lettres de lady Franklin <'t de ^\. Kennedy, en réponse à ma demaiule do nie joindre à l'expédition. Il me rnppelle encore une autre solennité, et lorsque, à notre campement, mes pensées se reportent vers Uochelort, vers la France, je soiiiije de nouveau aux événements (pii, en ce moment, y ont lieu. Quels sont-ils? quelle en est l'issue? Ah! que ne suis-je petit oiseau!

Cap Bellot donc, puisque cap Bellot il y a, est un cap assez élevé, formé d'ime pierre calcaire jaunâtre dont je prends un fragment avec moi', rugueux et hérissé comme tous ces cHffs auxquels ma science géologique, ou plutôt mon ignorance du même nom, ne me permet point d'assigner un caractère exact. 11 forme avec le cap Walker l'entrée d'une baie à laquelle M. Kennedy donne le nom de M. Mac-Léon, l'auteur du plan de notre expédition ; ancien officier et actionnaire de la compagnie d'Hudson, qui a mis en rapport lady Franklin et notre commandant-.

En examinant les environs, nous avions remarqué un petit ca'iDi de pierres, et comme il se trouve exactement sur une ligne nord et sud avec le cap, Udus concevons aussitôt l'espoir qu'il a été élevé par des Européens. Mais ce n'est qu'une ancienne cache ou dépôt d'huile des Esquimaux, qui renlérme l'huile qu'ils tirent des phoques ou des baleines dans des outres, qu'ils enterrent ainsi et recouvrent de pierres.

De l'endroit où nous sommes, le cap Walker parait fort élevé

' Ce Iragmont do picrn; calc:iu'c, l<ollol l'a rapiioilé à sa taniille, qui \c. conserve comme un cher et précieux souvenir.

* Quoiqu'il semble, au premier aperçu, qu'il existe ici lui double emploi inexplicable avec ce que lîellot a déjà raconté plus haut (journée du 28 au 29 avril, page 2i>4), nous ne croyons cependant pas devoir rien suppruner. Mais ce qui paraît certain, c'est que le récit du lieutenant de vaisseau français diffère de l'exposé de M. Kennedy. En le faisant observer sans aucun commentaire, nous donnerons sur notre carte le nom de Bellot au cap dont il est question, séparé du cap Walker par un grande baie. D. L. R.

7,{)/t ,1. R. BEL LOT.

et a une magnifique teinte d'un rouge Ijrun qui nous le tait supposer de red-sandstone (grès ronge) : un autre cap, également remarquable par la même couleur et son élévation au fond de la baie Mac-Léon, est nommé cap J. Barrow en l'honneur du fils de sir John, auquel notre expédition doit tant, et qui m'a comblé de tant de politesses en Angleterre.' M. Kennedy me déclare que lady Franklin lui a recommandé (ce qne je savais) de donner les noms de plusieurs de mes amis h une partie de la côte que nous reconnaîtrions; je l'en remercie, parce que je pense plus convenable de songer d'abord à ceux qui ont contribué à l'équipement du navire, et cpie même, pour satisfaire à ces obligations, nos découvertes seront malheureusement trop restreintes ; autrement, les noms de MM. Bonnaudet, de Lesenre et Desfossés, à qui je dois ma position et ce que je suis, eussent été les ])remièrs évoqués de mes souvenirs, surtout l'excellent M. de Lescure, sans lequel je n'eusse jamais pu entrer au collège ni à l'école navale; et mes deux seconds pères, 31. Bonnaudet, de Brest, et M. Romain -Desfossés,, de Bourbon ; les amis de mon cœur aussi, eussent certainement eu une place sur la ligne de nos découvertes, et ma mère, et ma sœur Estelle, et d'autres enfin. Plus lard, peut-être! Qui sait si l'avenir...

J'insère ici le passage des instructions écrites par lady Franklin, relatif aux noms à donner : « M. J. Bellot et ses amis ; que tous les noms français soient sur une même portion de la côte, afin de mieux appeler l'attention î »

Une petite île basse, ou plutôt un récif couvert de glaces, s'étend vers le milieu de l'entrée, et au moment où nous allons le dépasser, un gros ours s'en échappe, mais hors de portée du fusil; nous voyons également au fond de la baie un inlet, un chenal, dont sans doute nous avons traversé la ((ueue samedi malin, i", avant de canq)er.

En dépit de nos eflbrls. la chaleur était devenue trop considérable et trop fatigante, avant que nous eussions atteint ce cap Walker auquel s'('>t attacher une triste célébrité, et nous

devons nous nrrêtor à quolques milles au sud-est sur la c^hce de brûje. Nous sommes donc obligés de renvoyer au jour suivant les recherches que nous voulons y faire, et, afin d'épargner un temps précieux, (juelques pièces de neige sont rapidement jetées en're le vent et nous en guise de campement.

Du 4 AU 5 MAI. — Dans la soirée, BIM. Kennedy, J. Smith et moi, nous nous dirigeons sur la côte: les trois autres hommes restent h la garde de notre bagage. M. Smith se rend un peu h l'est, et. pendant que M. Kennedy examine la plage, je me tiens un peu au large sur la glace, afin de voir s'il n'y a point quelque mat ou signal, ou tout autre objet placé sur le sommet des falaises pour appeler l'attention. Après avoir dépassé les faces rougeâtres du cap Walker, les terres s'abaissent peu h peu et s'inclinent insensiblement vers l'ouest : la plage, très-étroite. est couverte d'un gros gravier, de petites pierres et de fragments de limestone (pierre de chaux). Après trois heures et demie d'ime marche très-rapide, nous rous rejoignons sur la côte; M. Kennedy, qui était le plus en avant, avait gravi une colline, d'où les terres lui ont paru suivre d'abord une direction sudouest.

A notre immense étonnement, pas la moindre trace, ni des navires de sir John Frankhn, ni même des navires du commodore Austin ; les Européens ne semblent pas avoir encore abordé sur cette partie de la côte, car pas un ne l'eut fait, surtout les derniers navires, sans élever quelque signal, sans laisser enfin quelques vestiges de leur passage.

Nous nous estimions alors à six milles à l'ouest du cap AValker; le temps était assez incertain à notre départ du campement, mais la brume était devenue si épaisse, et la brise s'élevait au sud-est avec une telle force que, bon gré mal gré, il nous fallut songer au retour. Bien que nous eussions pris au compas les relèvements de l'endroit où se trouvait notre bagage, nous per-

r.Ofi J. W. BELLOT.

dîmes notre route dans le brouillard, nos snow-shoes n'ayant point laissé de marques sur la glace non couverte de neige. Fort heureusement les hommes restés au campement avaient eu ridée de tirer de temps à autre des coups de fusil, et comme le vent portait vers nous, cela nous tira d'un embarras qui pouvait devenir sérieux.

Je ne sais comment les choses seront envisagées, mais je crains que M. Kennedy ne soit blâmé pour n'avoir rien laissé, soit comme marque de sa visite, soit pour en donner avis à ceux qui pourraient y venir, si les navires de l'escadre arctique sont encore dans le voisinage. Je lui propose d'aller, aussitôt que le temi)s se sera éclairci, avec M. J. Smith, au pied du cap Walker pour y élever un cairn et y déposer les documents qu'il jugera nécessaire; mais comme il a perdu un petit livre de notes et quelques papiers qui devaient être déposés dans ce caini, il croit que nous pouvons nous en dispenser.

Nous n'avons plus que soixante livres de pemmican, sans biscuit, ni thé, pour nos chiens, et pour nous-mêmes, et nous sommes encore à cent vingt milles en droite ligne, qu'il faut estimer à cent cinquante en réalité du port Léopold, le seul endroit où nous puissions trouver des provisions. Nous nous résolvons avec douleur à reprendre le chemin de l'est, et, je le dis en toute vérité, avec doideur, surtout dans l'état actuel des choses, aucun navire ne semblant avoir pénétré jusqu'ici. Quelques jours de plus seulement, et nous aurions pu pousser cin- ((uante milles plus à l'ouest, et qui peut dire ce que nous y trouverions? Mais, à moins de se lancer dans uu nouveau danger, M.Kennedy ne pouvait prendre une autre détermination. Les cinq cent cinquante livres de pemmican et de biscuit que nous avions au dé[)art de la baie Breiitfbrd, en sup[)Osant une livre de biscuit équivalente à une livre de pemmican, ne devaient nous durer que vingt-deux jours, à la ration ordinaire de deux livres par honmie et par chien : ces provisions nous ont fait trente jours, et si, à rentrée du passage Grinnel, les glaces étaient bri-

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sées, s'il nous fallait redescendre au sud, avant de traverser œ passage î

Ah! si nous eussions traversé la terre Somerset à la hauteur de la baieCreswell! Nous eussions été ici peut-être quinze jours plus tôt, et alors... — Mais ([ui eût pu prévoir ce qui nous est arrivé, comment les choses ne seraient point trouvées par nous comme elles étaient annoncées, comment les brumes nous n*tiendraient, etc.?

Nous sommes forcés par le mauvais temps de bâtir notre hutte de neige, ou plutôt notre demi-hutte habituelle, car depuis une quinzaine de jours nous avons trouvé plus expéditif d'élever simplement une muraille circulaire que nous recouvrons dune large pièce de toile. — A notre retour sur la côte, nous trouvâmes des empreintes de pas sur l'origine desquelles nous commencions à émettre des opinions diverses, lorsque enfin nous pûmes reconnaître à des marques certaines que c'étaient les traces de notre passage quelques instants auparavant, mais à présent recouvertes par le drift. Ce qui nous montre une fois de plus combien on doit être réservé dans toute assertion sur des traces de cette nature. Nous avons vu également des pistes de rennes de l'automne dernier, et M. Smith croit avoir reconnu un peu à l'est du cap Walker les restes d'un campement d'Esquimaux, mais de très-vieille date.

Du- 5 AU 6 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, -j- 17* (— 8*^ centig.j; minuit, + 4*^ (— 16' centig.); six heures, —4' ( — 20" centig.) — La température s'élève rapidement sous cette brume épaisse, et nous sommes réveillés par la neige qui se fond sur notre toit d'étoffe, et tombe goutte à goutte sur nos couvertures. Heureusement une forte brise du nord-ouest dissipe en partie le brouillard, et à six heures du soir, nous nous mettons en route pour le cap Pressure, sur la rive opposée de Yinlet. Après quinze heures d'un halage assez pénible sur les glaçons et la neige molle qui forment notre route, nous camponii

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encore en vue du cap Walker et des terres au sud-est. Celles où nous nous rendons paraissent de temps en temps dans les éclaircies. Nos chiens sont devenus tellement voraces, qu'ils mangent tout ce qu'ils peuvent trouver de cuir, nos gants, nos chaussures, nos snoîv-shoes, et nous sommes obligés maintenant de prendre tout cela avec nous dans l'intérieur de notre campement. Si Yinlet de Grinnel n'est pas toujours entièrement ouvert pendant l'été, il est certain que l'entrée du moins l'est de temps en temps, ainsi que le témoigne l-i glace irréguHère (rough-ice) qui s'y trouve.

Du 6 AU 7 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, — 2^' (19o (^entig.); minuit,— 10*^ (—23V^entig.); six heures, — 4' ( — 2iT centig.) — Temps clair, petite brise d'ouest; vers mimiit, nous perdons de vue le cap Walker, qui disparaît dans la brume droit ;i l'ouest, derrière nous; mais nous distinguons parfaitement l'ile Limestone à Test et le cap Pressure. Nous réveillons un ours plus gros que ceux vus jusqu'ici; il se frotte les yeux, et, ajirès un long circuit, vient se placer en travers de notre route, comme disposé à nous disputer le passage ; l'animal se met à l'affût, n'ayant peut-être jamais vu d'hommes auparavant, et nous jirend pour quelque sorte de bipède dont il compte faire chère lie. I^e voyant prêt à livrer bataille, nous préparons tous nos armes, et quatre d'entre nous marchent droit à lui; il nous laisse approcher jusqu'à trente mètres, mais nos fusils lui faisant peut-être deviner instinctivement ce que nous voulons, il s'éloigne avec une rapidité telle, qu'après un quart d'heure nous sommes forcés d'abandonner la chasse. Son imprudence eût mérité un châtiment plus sévère, et il est probable que, si nous l'eussions tué, nous serions retournés au cap Walker.

A sept heures du matin, nous assistons au plus splendide phénomène météorologique. Le soleil, élevé d'environ 24" audessus de l'horizon, est entouré d'un halo parfaitement dessiné aux deux y>arhélies horizontaux et au parliélie vertical infé-

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rieur; une couronne horizontale de lumière blanelie. ou cercle parliélitfue, passe par le centre du soleil, et s'étend sur la voûte du ciel, parallèlement h l'iiorizon; sur cette couronne deux disques brillants, mais de lumière blanche, ou paraiithélies, forment avec le soleil un triangle équilatéral. Au-dessus du halo enfin, une portion d'arc circumzénithal d'environ 40" reproduit toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Quelques portions du halo inférieur étaient également visibles. Malheureusement M. Kennedy ne voulut pas s'arrêter pour prendre les dimensions exactes de ce phénomène, et il était trop tard lorsque nous campâmes. Le thermomètre maajuait — tT Fahrenheit ( — 10* centigrade) et l'air était rempli de particules neigeuses très-visibles à l'œil nu.

Dans la matinée, le soleil était environ IxCf au-dessus de l'horizon, une partie du halo se dessinait avec lesparhélies qui projetaient de longues bandes de lumière blanche; une croix solaire, élargie vers la base de la colonne verticale, partageait en deux les bandes du halo. — D'autres soins appelaient plus immédiatement notre attention ; mais, on le voit, presque chaque jour nous présentait un spectacle météorologique intéressant; il semble en effet que la nature tienne en réserve les plus magnifiques phénomènes comme compensation aux fatigues que le voyageur rencontre dans ces régions de frimas. ODieu! que tes œuvres sont belles !

Notre route était aujourd'hui un peu meilleure qu'hier, mais cependant M. Kennedy et moi nous avons encore été obligés de marcher en tête, battant la route avec nos snow-shoes, afin de tasser la neige, où autrement les traîneaux s'enfonceraient. Nous avons également trouvé des pistes d'ours si nombreuses et si variées, et dans toutes les directions, que cet inlet nous a tout l'air d'être pour eux un lieu de rendez-vous. Nous campons sur la glace à deux milles à l'ouest de l'île Limestone.

Du 7 AU 8 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, — 1" ( —18%'entig.); minuit, —S' (— 22" centig.) ; six heures,—/)*

[ — 190 centig.). — Brise de sud-ouest. — Après avoir dépassé l'ile, et, pour abréger notre route, nous cherchons à camper en droite ligne dans la direction du cap Kennel; mais, après nous être fourvoyés dans les glaçons et les neiges molles du large, nous sommes obligés de revenir sur la côte. Bien que le thermomètre ne soit pas très-bas, et que nous devions être accoutumés au froid maintenant, nous ne laissons ])as que d'en ressentir les effets plus vivement, peut-être en raison de la réduction croissante de notre nourriture, car il faut nous contenter désormais d'un petit morceau de pemmican, à peine cinq ou six onces, que nous faisons dissoudre dans de l'eau bouillante, et cette espèce de bouillon , assez léger sans pain , ne nous soutient guère, on le pense bien, dans notre besogne fatigante. L'imagination prend sa revanche, et nous ne pouvons que rire en remarquant combien dans ces derniers jours nos conversations t'imbent presque infailliblement sur les plats que chacun préfère, sur ce que nous ferons au port Léopold, où les i)rovisions sont abondantes; bref, c'est toujours de manger qu'il s'agit et de se dédommager avant peu de la diète où nous sonmies h présent réduits. Ce n'est point vers une nourriture somptueuse que nos pensées se dirigent, mais vers une nourriture abondante, du pemmican à volonté, et nous fouillons et refouillons nos poches pour y trouver les quelques miettes de biscuit qui ont pu y être t)ubliées dans les temps d'abondance.

Du 8 AU 9 MAI. — Thermomètre: six heures du soir, -|- ^^ {— HV centig.); minuit, — 1" ( — 18^ centig.); six heures, — '/' (— 19'' centig.). — Un halo et deux parhéhes. Temps l'ouvert, snoîV'drift . Petite brise du sud-ouest qui nous fait trouver le froid excessif. Après quatorze heures de marche rapide sur la plage et sur la glace, nous campons à deux milles est du cap llennel, ayant traversé le passage Cunningham à quatre heures du matin. — Vu plusieurs pistes d'ours. Il commence à être temps que nous arrivions

Niiiis philosophons beaucoup sur les coinforts que nous nous reprochons de n'avoir pas assez appréciés au temps on nous les avions; mais je crois qu'entre tous les tr.iités de Sénèque et un morceau de bœuf salé, le moindre (jruïn de mil ferait mieux notre affaire. — Proli pudor !

Du 9 AU 10 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, — 'i" (— 19'^ centig.) ; minuit,— 9" (— 25" centii^.) ; six heures, + 1" ( — 17^ centig.). — Temps clair, petite brise d'ouest. — Nous coupons en ligne droite sur le cap Maclintock et campons à l'ouest de la baie (îarnier, après treize heures de marche sur la plage et sur la glace. Nous traversons encore de nombreuses pistes d'ours venant ou allant en toutes directions. Quatre d'entre nous ressentent à présent des douleurs sur l'origine desquelles il n'est pas possible de se tromper, bien que nous éloignious notre conversation de ce sujet; j'ai aperçu sur mes jambes les petites taches noirâtres qui sont les symptômes les plus certains du scorbut, mais qu'y faire?

Du 10 AU 11 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, — l** ( — 18** centig.); minuit, — 4*^ ( — 20*^ centig.); six heures, — ^'{— W centig.) ; neuf heures, — 1" (— 18" centig.). — Temps clair, petite brise d'ouest. — Nous continuons notre course sur le cap Maclintock, à Touest duquel nous campons à une distance de trois ou quatre milles après une course de douze heures. Dès le commencement de la soirée nous avons vu l'île Léopold et le cap Clarence : rien de plus magnifique que l'admirable superposition des couches dentelées de Umestone dont cette île se compose, et dont les facettes chatoyantes nous renvoient les rayons du soleil de l'ouest. Mais qui d'entre nous songe à admirer ces beautés? Gap Clarence, port Léopold, n'ont plus pour nous qu'une signification; c'est une immense enseigne d'hôtellerie avec ces mots : Table d'hôte et pension ! k\i-dess\\s de l'horizon nous voyons au nord l'autre rive du détroit de Barrow. Il fait calme; le thermomètre esta 18^ centig. au-dessous de zéro. Atin

d'être plus tôt prêts à partir enfin pour le port Léupold, nous étendons une toile cirée sur la glace, et nos couvertures par-dessus ; c'est un moyen de gagner du temps et de sécher UDtre bagage, qui sera ainsi plus léger. Pour avoir à déjeuner demain matin, nous donnons à nos chiens nos vieilles chaussures, des gants déchirés et une peau de bison avec les poils, et nous gardons pour nous leur ration de pemmican. C'est la première fois d'ailleurs que nos chiens n'ont pas eu la meilleure part, rs'os provisions étant ainsi épuisées, il nous faut demain donner un coup de collier, et il est décidé que MM. Kennedy et Smith se rendront en avant au port Léopold, y prépareront notre logement, et même viendront nous trouver avec les éléments d'un repas. Les trois autres hommes et moi devons poursuivre avec les traîneaux et le bagage aussi vite que nous pourrons. — Vu de nombreuses pistes d'ours.

Du 11 AU 12 MAI. — Thermumètre : six heures du soir, — 4* ( — 20- centig.) ; minuit, — 9" i^ — 20" centig.). — Bonne brise d'ouest, temps froid et humide. A trois heures de l'après-midi nous nous mettons en route, MM. Kennedy et Smith sont bientôt hors de vue. Après environ trois milles de marche, nous les voyons à notre surprise arrêtés au pied d'un cap situé immédiatement à l'ouest du cap Maclintock, et nous en concluons qu'ils ont dû trouver quelque chose d'important; c'est en etfet un dépôt de provisions laissées en 1849 par sir James Ross pour sir John Franklin, ainsi que l'annonce un billet laissé par cet officier dans un étui de fer-blanc. Tlusieurs barils ou barriques recouverts de neige ou de glace, car l'eau de mer les a atteints, contiennent une assez grande quantité de biscuit, de sucre, de pemmican, de chocolat et de viandes conservées ; du bois et du charbon de terre que nous trouvons aussi ne nous laissent plus rien à désirer : nos chiens et nous prenons un ample à-compte, et nous nous mettons à bâtir une snotv-lwuse, afin de nous reposer un jour entier; deux de nos hommes sont détachés aux

VOYACE AUX MEHS POLAIRES. 513

fonctions culinaires, et bientôt nous avons oublié, sous la bienfaisante influence d'un chocolat bouillant, les privations des jours derniers, nous oublions même les règles de la prudence et de la sobriété, oubli dont plusieurs ressentent assez comicpiement les effets. Nous nous accordons tous ;i baptiser ce cap sans nom de celui de cap Mercy, par un sentiment de reconnaissance qui n'a pas besoin de connnentaires. Dire cependant combien nous regrettons que ce dépôt n'ait pas été rencontré, par nous au cap VValker où à l'Ile de Liuiestone, serait difficile.

Du l'i AU lo ET AU 14 MAI. — Tcmps épais et neii'eux, petite brise d'ouest qui souftle par rafales. Nous passons ces trois jours à manger, boire, dormir; boire, dormir et manger; dormir, manger et boire, insouciants des conséquences. Cependant M. Kennedy a été assez souffrant le deuxième jour pour rendre nécessaire une station d'une journée de plus; le mauvais temps seul nous avait retenus la veille, mais d'ailleurs nous ne sommes plus aussi pressés d'arriver au port Léopold.

Du 14 AU 15 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, +5'^ ( — 15^ centigrade); minuit, + 2" ( — 17" centigrade); six heures du matin, + T ( — \T centigrade). — Le temps s'éclaircit dans l'après-midi du 14, et nous nous mettons en route, éprouvant un état de fatigue bien plus grand qu'avant ce repos de trois jours. Les terres au nord s'aperçoivent très-distinctement, et, à mesure que nous approchons du cap Clarence, nous voyons les signes non équivoques qui indiquent la [)résence d'eau courante au nord de ce cap et à l'est. Vers trois heures, nous prenons un màt de signal placé sur la rive sud du détroit de Barrow en 1849, et, traversant la langue de terre basse qui joint le cap Clarence à la grande terre, nous s;)mmes enhu sur les glaces du port Léopold. En octobre dernier, nnus avions laissé la chaloupe qui nous servit alors de demeure parfaitement recouverte et close, et nous comptions y trouver un logis

tout prêt; mais, à notre vif désappointement et à notre grande colère, un maudit ours ayant crevé la toiture, cette chaloupe est maintenant remplie d'une neige parfaitement tassée et si dure, qu'il est encore moins long de nous Jjàtir une hutte de neige. €e n'est pas cependant sans répéter les imprécations d'Amilcar contre la race oursine, que nous nous mettons à la besogne, {rueux d'ours, va!

Du 15 AU 16 MAI. — Forte brise du nord et snow-drift. — Décidément, nous sommes tous plus ou moins attaqués du scorbut; il est inutile aujourd'hui de se le cacher, et il ne faut plus songer qu'à s'en débarrasser au plus vite. Nos inquiétudes sont grandes sur le sort de ceux qui sont à bord, et très-probablement dans le même cas que nous; de plus, notre absence s'étant prolongée au delà de ce qu'ils ont calculé, ils sont sans doute assez peu tranquillisés sur notre compte ; ces raisons nous eussent fait désirer de nous rendre auprès d'eux le plus tôt possible. Mais il n'en est point deux parmi nous qui seraient capables à présent de se rendre à la baie Batty ; nous avons du reste ici tous les éléments de guérison en plus grande quantité et en meilleur état qu'au navire, c'est-à-dire: lime-juke, légumes, viandes fraîches, salaisons, confitures et antres rafraîchissements. M. Kennedy décide donc que nous resterons ici jusqu'à ce qne notre santé s'améhore. Nous nous bâtissons une maison plus spacieuse, et une tente est construite avec des lambeaux de toile pour y faire la cuisine, afin d'éloigner de nos objets de couchage les causes d'humidité qui seules ont pu occasionner le scorbut chez nous. Pour la même raison, nous revenons au mode de vie habituel, c'est-à-dire que nous dormirons pendant la nuit afin de foire sécher nos effets pendant le jour.

Après la première bombance, comme nous disons à Rochefort, la satiété a heureusement fait disparaître cet appétit monstrueux, ou plutôt cette appétence qui semblait devoir être éternelle, ei menaçait d'oFivahir toute antre faculté; nous sommes

VOVAdE Alix >1EHS POLAIUKS. 515

entin revcmis à un état raisonnable, et nous nous contentons de jouir avec modération des ressources considérables déposées sur la pointe Whaler. Après cinquante jours, pendant lesquels il était difficile de disputer la moindre goutte d'eau à une soif inextinguible, ce n'est point une petite jouissance que la possibilité de songer à la pro[)reté corporelle ; pour me résumer enfin, tout nous est jouissance matérielle. Peut-être cette intronisation nous empéche-t-ellc de sentir assez vivement ce que nous devons à la Providence. Que fût-il advenu de nous si le scorbut s'était ainsi manifesté au cap Walker, ou plus loin encore? La réponse est à peine douteuse. Et même dans ces derniers jours, où le froid et la faim diminuaient nos forces, la brise nous est toujours venue de l'ouest, c'est-à-dire derrière nous ; les glaces, que nous pouvions trouver ouvertes entre le cap Walker et l'ile Limestone. nous ont donné un passage court et facile. Je ne crois point m'exagérer les dangers auxquels nous avons échappé ; non, je crois avoir toujours été de sang-froid, mais quelles sont les choses, si petites qu'elles soient, où vous ne reconnaîtrez point le doigt de Dieu ? Attribuez cela au hasard, à la bonne chance, à ce que vous voudrez; mais plutôt, interrogez votre cœur, si votre esprit se meut dans ces ténèbres où le regard de la Divinité ne brille point !

17 MAI. — Thermomètre : six heures du matin, + 17'^ ( — 8*^ centigrade); midi, + 12^ ( — ll*^ centigrade); six heures + lo*^ ( — 9^ centigrade). — Forte brise du nord, accompagnée de l'éternel snoiv-drift. — Nous avons achevé aujourd'hui notre snow-house où nous nous trouvons si bien, que notre regret est de n'avoir pas fait de même à Fury-Beach, car une snoivhouse eût certainement été plus confortable qu'une maison de toile avec la fumée qui nous aveuglait ; elle est assurément plus chaude. Un des deux poêles laissés par sir J. Ross est fixé dans notre tente de cuisine, et suffit à tous nos besoins. — L'ours tué p-ir M. Keimedy en octobre avait été placé dans une des

ôlC) J. R. BELLOT.

chaudières de la machine à vapeur de la chaloupe, une des portes en a été arrachée, et les traces laissées sur la neige montrent qu'un ours est encore l'auteur de ce méfait, dont les circonstances nous donnent à penser qu'il y a autant de malice que de force dans ce pesant animal.

18 MAI. — Thermomètre : six heures, -j- ^^*^ ( — 6"^ centigrade); midi, + 12'' ( — W centigrades); six heures, + ^'^^ ( — 8" centigrades). — Légère brise d'ouest. Temps un peu plus clair. — Nous passons la journée à étendre et à battre nos effets afin de les bien sécher. Dans une courte promenade au pied du cap Clarence, nous voyons un chenal d'eau courante qui s'étend à l'est aussi loin que notre vue peut s'étendre, et au sud plus loin que le cap Seppings, à environ une dizaine de milles ; nous sommes tous munis de béquilles et ressemblons assez ;i un détachement d'invahdes, mais nous tâchons d'entretenir parmi nous la gaieté et surtout l'activité. C'est le mouvement et l'exercice qui sont les princi[>aux remèdes contre le scorbut; et tous les moyens d'excitation devraient être employés contre ceux qui s'obstinent à rester couchés. Les nerfs ou les muscles se contractent si vile et avec tant de persistance, qu'il faut apporter la même persistance à combattre le mal. Grâces à Dieu, j'ai encore bon courage, et j'espère que quelques jours de notre régime avec un peu d'exercice m'auront rétabli. Mes jambes sont fort enflées, surtout en dessous du genou, et les taches noires n'ont pas encore disparu. MM. Kennedy et H. Webb sont les plus maltraités de tous, et je crains que chez le [)remier cela ne se joigne aux rhumatismes pour lui jouer un mauvais tour ; mais il ne le cède à aucun de nous pour l'activité, et les encouragements qu'il prodigue à nos malades, surtout en leur prêchant d'exemple, auront, j'espère, un bon eflet sur leur santé. Le plus dur est fait, je pense, de cette épreuve, et je crois avoir dignement soutenu m;>n rôle ; ce n'est point que. iuléricureuient, je n'aie cru (par deux fois différentes) que

VOYAGK AIÎX MKUS l'ULAlKES. 517

le courage iirabaiuloniicrail ; mais, au niouienl tle la détaillaucc, je me suis heuvouseiHciil rappelé et ma positiou et uion caractère ; que le ciel eu soit loué! car j'avais un dur appreutissagc à taire, et tous ici, excepté uioi. avaient des fatigues de pareils voyages une expérience qui m'était eompléiement étrangère ; que de tourments au moral, d'ailleurs, n'avais-je point, qui se joignaient aux dilficultés matérielles! Mais j'ai renfermé en moimême ces luttes d'un moment, et personne ne [leiit dire qu'un officier français a iléclii là où d'autres ne faiblissaient point.

19 MAI. — Thermomètre : huit heures, -1-22*' ( — fi" centig.); midi, + 'IV (— o" centig.); six heures, + 28" (— 2" centig.) — Petite brise d'ouest, temps clair. Les neiges fondent tonl autour de nous, et l'ouverture des glaces semble s'étendre davantage vers le sud-est; nous passons la journée à extraire de la neige le canot de gutta-percha laissé ici en octobre, car la vue de l'eau courante nous a donné l'idée de nous rendre en canot à la baie Batty, ce <pii nous éviterait une grande fatigue, et nous permettrait en même temps d'apporter à nos hommes du bord un renfort de Ume-jiiice, médicament dont ils doivent avoir besoin, celui du navire étant très-inférieur en qualité, et d'ailleurs en petite quantité. Afin d'éviter l'humidité de ces neiges sous l'action des rayons S(daires pendant le jour, nous revenons à notre premier plan, et travaillons maintenant la nuit. Dans la soirée du i9, la brise a augmenté de force, et le snow-drift épais nous force à rentrer au logis, malgré le désir et le besoin que nous avons des occupations corporelles.

Du 20 au 21 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, -f-lT^ ( — 12" centig.); minuit, -|- 8^( — 15" centig.); six heures, +15*^ ( — 9" centig.) — Petite brise du nord, temps nuageux; nous cherchons tous les moyens possibles de nous créer un tra\ail pour les bras et les jambes, et nous nous mettons à déblayer la chaloupe de la neige dont elle est pleine. Cette neige est tellement tassée, qu'il nous faut Fentanier avec la liaciic et en scier

les morceaux. Celte besogne (leut être utile à cause du poids de plusieurs tonnes dont la neige presse ainsi les côtés de la chaloupe, la toiture s'élevanl de cinq à six pieds au-dessus de cette embarcation.

Du 21 au 22 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, -|- IV ( — 12*^ centig.); minuit, -[- ^^^ ( — î^>" centig.); six heures-f-25" (—4" centig.) — Petite brise du nord, neige de temps en temps. — Nous avons achevé les excavations conjmencées hier. Nous nous mettons ensuite à mater, gréer et voiler notre canot, qui avait laissé le navire sans mettre sa voilure, le 9 septembre. Nous jouissons d'avance de la surprise de nos sinpmates, en nous voyant arriver en canot, et du port Léopold, car, s'ils nous attendent de qnelque part, on le leur donnerait en mille, avant qu'ils devinassent que nous viendrons du nord. Il est assez remarquable que nous n'ayons vu ici d'autre animal que deux corbeaux, qui nous ont laissés les approcher de très-près, et paraissaient plus surpris qu'effrayés de la présence d'envahisseurs. On se rappelle que, pendant nos excursions d'hiver, c'est le seul oiseau que nous ayons rencontré ; de quoi vivent-ils dans cette saison de Tannée?

Le temps redevient épais et neigeux dans la matinée du samedi. Mais enfin nos préparatifs sont à peu près finis ; et un mieux sensible se manifeste même chez les plus malades ; il est donc décidé que nous partirons lundi matin, si cela plaît à Dieu, et si le temps le }»ermet.

22 et 25 MAI. — Thermomètre : huit heures du matin, -|-22'^ (— G' centig.); midi, + 25*^ (— 4*^ cent.); six heures, + 26^ ( — SVent.) — Forte brise d'ouest; temps épais, drifthu) snow. La journée du dimanche se passe dans le repos, et, pour la première fois depuis longtemps, nos voix se réunissent pour fornm- 1er des expressions de gratitude, et implorer de nouvelles faveurs de celui dont In bonté inépuisable n'est jamais lasse de donner.

VOYAIiK ATX MKUS IM)LA1IU:S. r,ID

24 MAI. — Thernioiiiètre : huit lieuics du iimliii, -|-24" ( — 4'^ centig.); midi, + 58" (-T (Tiilii--.); ([iialre heures, + 'ir>"(— 4"^ centig.) — Forte hi'ise d'ouest, snoiv-drift, temps épais qui nous cloue dans notre habitation. La note suivante, placée avec les autres papiers (pie les commandants des diverses expéditions ont déposés ici, est laissée par M. Kennedy :

« La pi'ésente a pour but de l'aire connaître que le petit na- « vire de lady Kianklin, le Prince- AlbevL a passé l'hiver de 51- « 52 à la baie liatty. En janvier, un détachement du navire a vi- « sitéFury-Beach, sans trouver aucune trace de sir J. Franklin ou « de ses bomines; les provisions qu'y avaient laissées la Fury « étaient encoj-e en bon état. Dans le mois de février 52, quatorze « personnes ont de nouveau laissé le Prince-Albert pour Fury- « Beach, d'où, après quelques préparatifs pour un long voyage c( au sud, ils partirent entin le 29 mars. Leur intention était de « se rendre d'abord à la baie Brentford, et là de traverser à « l'ouest, dans le but d'atteindre la mer que sir J. Ross {tke « supjwsed seu of sir J. Ross) y a placée, et alors de suivre la « côte jusqu'au pôle magnétique. Après avoir fait, ce[»endant, « environ cent milles dans l'intérieur et à l'ouest, ils n'y « trouvèrent rien qu'une plaine uniforme, que l'on supposa « pouvoir s'étendre jusqu'il la terre de Bank. Comme ils n'a- « valent point de ressources suffisantes pour atteindre ce point « éloigné, ils se dirigèrent vers le nord (espérant trouver un « chenal conduisant au sud-ouest), jusqu'à ce qu'ils eussent at- « teint le cap Walker, où ils arrivèrent le 4 mai. Ils trouvèrent « cette terre non interronq)ue (('(mtlnuous), et lui donnèrent le « nom du Prince- Albert. Du ca[» Walker, ils ont gouverné, à « cause du manque de provisions, pour cette pointe où ils sont « arrivés le 15 mai. Pendant le voyage, pas la [)lus petite trace « de sir J. Franklin n'a été trouvée : le cap Walker a été soi- « gneusement examiné, mais il ne portait aucun indice d'une « visite quelconque des Européens.

520 J. n. BELLOT.

« Des quatorze hommes (compris les officiers) qui laissèrent « Furv-Beach, huit formaient un détachement de fatigue qui « nous accompagna jusqu'à la l)aie Brentford, d'où ils sont re- « tournés à bord du navire. Ceux qui ont accompli le voyage « mentionné étaient les personnes suivantes : W. Kennedy, « J. Bellot. J. Smith, A. Irvine, R. Webb et W. Adamson; avec u cin([ chiens esquimaux.

« Quand ils atteignirent cette pointe, ils étaient tous telle- « ment affectés du scorbut, qu'ils durent s'arrêter ici plus d'une « semaine, afin de se rétablir. Ils sont maintenant (25 mai) « prêts à retourner à bord, et n'attendent plus qu'un change- « ment du présent mauvais temps. Le passage du Prince-Ré- « gent et le détroit de Barrow étant ouverts, aussi loin que la « vue peut s'étendre, ils procéderont dans le Gutta-Percha, « par eau, aussi loin qu'ils le pourront.

a Après avoir rejoint le navire, l'examen du fond du passage « Grinnel (à l'ouest de la terre de North- Somerset) sera « leur premier travail ; et puis ensuite, probablement, ils visite- « ront le chenal AYellington, c'est-cà-dire tout autant que des « traces de sir J. Franklin n'auraient point été trouvées dans « cette direction.

« Toute personne trouvant cette note est priée d'en envoyer « copie à lady Franklin.

« Signé : Kennedy,

« Conimandoiit l'expédition arclique do lady Franklin. »

* Je suppose que la dernière partie de cette note se rapporte à un plan dont le premier j'ai parlé à M. Kennedy, mais auquel il paraît qu'il avait songé. Lorsque nous mîmes en délibération le voyage au cap Walker, mon avis eût été de faire une pointe au nord-est, afin de remonter la côte, que nous aurions alors redescendue au sud, pour remonter ensuite au nord, jusqu'à la hauteur de la baie Creswell, où nous aurions trouvé la pyramide, ou cairn, élevée par sir J. Ross en 1849, et traverser dans

VOYAdE AUX MEKS POLAIRES. ô'il

la direction de rurv-Heach. Je pensais alors (|iie rouverlure au nioins de cet inlet, c'est-à-dire le cap Walker et ses environs avaient été examinés par l'escadre arctique l'année dernière, et qu'alors il valait mieux, pour nous, explorer le fond de Yïnlet et reconnaître la côte jusqu'aux Quatre-Rivières. Cependant, dans l'état actuel et apparent des choses, je ne doute pas, si en effet seids nous avons visité le cap Walker, que cela ne donne beaucoup plus de satisfaction et à lady IVaidvlin et au public en Angleterre; mais je n'insistai pas, sur son observation que cela serait fait par des embarcations pendant l'été, ce que je ne crois guère possible maintenant, d'après ce que nous avons vu.

25 MAI. — Thernid mètre : six heures, + 18*^ (— 8" centig.); midi, + 27" (— 3" centig.); six heures, + 28'' (— 4*^ centig.) — Continuation du même temps, qui nous consigne dans notre demeure ; forte brise du nord, de neuf h six heures, snow-drift, et neige. Nos pauvres chiens semblent souffrir du drïft et de la neige fondue qui se colle à leur longue fourrure. A titre d'observation relative à leur instinct, nous notons qu'ils s'approchent de nous, sans que nous devinions ce qu'ils veulent ; nous ne le comprenons qu'en les voyant se débarrasser mutuellement de ces glaçons qui les incommodent.

26 MAI. — Thermomètre : huit heures, -|- 25" (—4" centig.); midi, + 24" (—4" centig.); six heures, +'^4-" ( — 4" centig.) — 27. — La brise étant tombée, nous mettons tout en ordre, et en plusieurs voyages nous transportons à un demi-mille sur le bord de la glace notre embarcation et notre bagage. Nous éprouvons tous une joie enfantine à nous sentir sur l'eau, et à voir glisser notre embarcation au milieu des glaces flottantes que la brise et la houle détachent à chaque instant du Icnid-floe-, la scène est d'ailleurs animée parles cris des oiseaux de mer que nous dérangeons, et que nous reconnaissons en poussant des cris de joie; ici les f/w//s fmouettes) ordimiires, là le gracieux jtlongeon ou diver, la gloutonne moUn-knock, le Jdttiwake, le canard edre-

don ; de gros phoques aux moustaches rébarbatives s'élancent hors de l'eau pour nous voir, et disparaissent aussitôt. L'un de nous a même cru reconnaître le remou causé par le passage d'une baleine.

Nous comptions arriver à la baie Batty demain matin, mais la glace nous barre le passage à une quinzaine de milles au sud du port Léopold; il nous faut donc débarquer de nouveau tout notre bagage sur la glace, et le transporter h terre ainsi que notre embarcation au pied d'une large ravine, où nous passons la nuit et la journée suivante. Quoi qu'il en soit, le peu de chemin que nous avons fait est autant de gagné pour nous. Ce qui nous contrarie, c'est de ne pouvoir transporter avec nous quatre barils de limejuke, et trois de conserves que nous avions destinés au navire, et dont nous aurons à regretter la privation si le scorbut est à bord. Dans la route, nous passons tout près d'un ours porté sur un glaçon, et sans doute h l'affût des phoques.

Du 28 AU 29 MAI. — Thermomètre : six heures du soir, + 24^ ( — 4'' centig.) ; minuit, +24" ( — 4Ventig.) ; six heures, + 32^ (0" centig.). — Brise du nord, temps couvert et neigeux. — Dans l'état où nous sommes, il est essentiel que nous rejoignions le navire au plus vite; et, laissant derrière nous l'embarcation et tout ce qui ne nous est pas indispensable dans notre bagage, nous nous mettons en route dans la soirée du vendredi, jiédestrement, c'est-à-dire accompagnés de nos traîneaux, qui, malgré la légèreté de leurs charges, enfoncent et n'avancent que lentement au milieu des neiges fondues qui recouvrent la glace; car, non-seulement l'action du soleil, mais encore celle de l'eau salée tendent à présent à dissoudre la neige, qui forme ainsi une espèce de pâte visqueuse que les matelots appellent s///67t. — A la hauteur de la baie Ehvin, un ours paraît un instant, mais décampe avec une telle rapidité, que nous hésitons à croire que ce soit un ours jusqu'à ce que nous soyons

vernis sur la piste. H est probable que ces iinimaiix jeûnent souvent pendant cette saison, car les pliixjiies sont excessivemenl ombrageux, et ne nous laissent jamais approcher d'eux. Le//of, mesuré à un de leurs trous, n'avait que deux })ieds et demi d'épaisseur. Vers huit heures du matin, nous campons sur la glace du large à cin(| milles au sud de la baie Klwin : le thermomètre est à 0'^ centig. , et nous nous dispensons de tout al)ri autre que nos couvertures et la voûte du ciel.

Du 20 AU oO MAJ. — Thermomètre : six heures du soir. -}-29'^ (— 2" centig.); minuit, + ^r^*" (— 4" centig.); six heures, + 26" ( — S'' centig.). — Beau temps, petite brise de sud-est. — Nous reprenons notre course pendant la nuit du 29 au 50, ce dont nous nous félicitons avec raison, car la plage où nous sommes obligés de nous tenir à cause du mauvais état de la glace est littéralement jonchée de pierres énormes, el détachées des cliffs parla fiitration des neiges, et surtout parla chaleur du jour; quelques-uns de ces blocs ont un poids de plusieurs tonnes ; eu deux endroits, des traces d'avalanches ou chutes de neige" nous prouvent suffisamment qu'il ne serait pas sûr de passer au pied des falaises pendant le jour. — Nous voyons trois ours ; l'un d'eux s'est approché si près, qu'il leçoit deux balles qui le renversent, et nous nous poitons en avant pour l'achever, mais il s'enfuit en laissant une longue trace de sang, qui donne à peuser que la blessure doit être mortelle.

A l'entrée de la baie, nous remarquons dans le floe de larges crevasses dont la vue nous réjouit; c'est le signe d'une dissolution certaine, et, nous l'espérons aussi, d'une délivrance peu éloignée pour nous. — A cinq heures du matin nous sautons a bord, mais un pressentiment de quelque fâcheuse nouvelle nous retient et nous empêche de donner explosion à notre joie. Le capitaine Leask est le premier dont nous serrons la main, et, au milieu de ses félicitations, et avant qu'il nous parle du reste de nos compagnons, nous avons deviné que tous ne sont pas en

aussi bonne santé que nous le voudrions ; nos craintes, en un mot, étaient fondées. Qui oserait murmurer après tant de bontés de la Providence? Nous voilà une fois de plus réunis 1 Ce que Dieu fait est bien fait !

«Lic-awpj-

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