‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 26 sur 31 · LETTRE A M. XAVIER MARMIER · texte numérisé non relu

LETTRE A M. XAVIER MARMIER

rONSEKVATELi; DE LA 1!I BLIûTIl ÈQUE S A l ME-GEN EV I È V K

Aberdeen, mai 1851.

31on cher monsieur,

3Ie voici encore une fois sur une de ces grandes routes que

vous m'avez appris à aimer; cette nature d'hirondelle voyageuse

qui nous est si sympathique m'entraîne une fois de plus; vous

comprendrez le but qui m'appelle, et vos vœux suivront, je n'en

doute point, le navigateur que guide une pensée toute d'enthousiasme et d'ardeur.

Vous savez, cher monsieur, que sir John Franklin partit en 1845, pour aller à la recherche de ce passage nord-ouest, dont d'illustres marins anglais ont cru plusieurs fois avoir trouvé les clefs ; de hardis et savants travaux déjà accomplis, une expérience consommée, une connaissance complète des régions que devaient explorer YErebus et le Terror, ne permettaient pas de douter que sir J. Franklin n'obtînt un résultat si ce passage existe réellement. L'audace réfléchie cependant de ce courageux capitaine lui a fait courir des dangers nouveaux sans doute, car depuis lors on n'a pas eu de nouvelle de cette expédition. Le monde savant s'émut de la disparition des deux navires, et le gouvernement anglais, plus intéressé que tout autre à savoir ce qui leur était arrivé, envoya des expéditions successives pour aller au secours de ces infortunés. La digne compagne de sir John Franklin, réj^ouse dévouée, dont la pensée l'avait constamment suivi dans ses travaux aussi bien que dans ses dangers, ne jicut rester inactive au milieu des préparatifs qui se font en Angleterre; son ardente affection bii fait trouver insuffisantes les mesures bien consciencieuses piiurlant que prend le gouvernement, plein de sollicitude, et la plus grande partie de sa fortune est un prix qu'elle offre à la spéculation, au dévouement moins désintéressé de ceux qui pourront mc^ttre sur la trace de sir John Franklin et de ses compagnons. L'autre partie est consacrée à l'armement d'une expédition auxiliaire que la sublime impatience de lady Franklin envoie sous le commandement d'un officier de la marine anglaise ({ui a offert spontanément ses services. Pendant que des navires, après avoir doublé le cap Horn et passé le détroit de Behring, redemandent les absents aux rives de l'océan Arctique, le capitaine Austin, avec deux navires, a mission d'explorer les points où YErebus et le capitaine Franklin ont dû se porter. Le gouvernement américain avait laissé entrevoir l'intention d'envoyer (luehjues-uns de ses navires : il hésite au moment d'acconiplir

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sa promesse; un simple eiloyen, M. Giiimel, ne veut point Inisser protester eet engacfement de la nation, et fait à lui seul les frais d'une expédition auxiliaire; enfin, un navire, commandé par le capitaine baleinier Penny, part également en 1850. Par des circonstances toutes fortuites, le Prince- Alhcrl lut obligé <le rentrer Tannée dernière après quatre mois de eampignc seul(>ment sans avoir obtenu de résultats. Ouelques débris de cordes, de provisions, preuves évidentes du passage de Franklin au cap Riley, jetèrent la plus vive émotion dans le public anglais : les dessins grossiers, tracés par les Esquimaux, vinrent prouver que quelrpies-uns, sinon tous, en admettant les circonstances défavorables, avaient écliappé au désastre de VErebus et du Terror. Peut-être à l'heure qu'il est les hardis équipages partis les années précédentes ont-ils enfin atteint le but de leurs travaux. Mais, dans une lutte semblable, y a-t-il une jalousie, y a-t-il même une rivalité autre que celle des efforts que l'on veut faire? Qu'importe le nom du vainqueur pourvu qu'il y ait une victoire !

Le Prince-Albert doit donc recommencer cette année les efforts qu'il n'a pu compléter l'année dernière. Nous étions à Montevideo lorsque les différentes expéditions nous furent annoncées, et je maudissais mon éloignemenr du point de départ. Aussi, comme vous le pensez bien, ai-je bondi de joie en voyant que lady Franklin ne perdait pas courage, et faisait de nouveau armer le Prince- Albert.

Le ministre de la marine a compris que des hommes comme sir John Franklin ne sont pas citoyens d'une nation seulement, mais du monde civilisé tout entier, et que, puisque tous les peuples avaient leur part dans les succès et dans la gloire de ces hommes illustres, tous devaient être représentés dans une semblable expédition. Des propositions sont venues assaillir lady Frankhn de tous côtés ; Tannée dernière, deux capitaines de frér gâte demandèrent à faire l'expédition sous les ordres d'im capitaine baleinier, et, cette année, le commandant N. offrait de participer pour 500 liv. st. (12,500 fr.i, pour qu'on lui donnât

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le commandement de cette goélette. Les engagements contractés par lady Franklin avec le capitaine Kennedy ne lui ont pas permis d'accepter cette offre généreuse. Les témoignages de sympathie de la marine française inspirent à l'Amirauté de Londres la plus grande reconnaissance, dont il m'a fallu, bon gré mal gré, recevoir l'expression, moi humble et modeste représentant de notre uniforme. Plusieurs journaux, et particuUèrement le Morîunf/ Herald, voient dans notre participation à ces glorieux efforts un des actes qui tendent à cimenter entre toutes les nations cette union <ini est le but et dont l'exposition universelle est un des moyens! C'est donner trop de portée à des démonstrations individuelles aussi restreintes ; et, sans aborder des pensées d'une nature aussi élevée, qui ne sentirait doubler ses forces à la vue du courage de lady Franklin et d'une nièce dévouée qui depuis longtemps prend })art à d'immenses fatigues ? Assistées de quelques amis, lady Franklin et miss Sophia C. suffisent aux besoins d'une correspondance qui s'étend à tous les points de^ l'Angleterre, peut-être devrais-je dire de l'Europe, car, en dehors de l'instruction dont elles ont besoin et qu'elles dL^mandent à tous les hommes spéciaux, à tous ceux auxquels un voyage arctique a donné quelque expérience, il n'est point de suggestions que ces dames ne reçoivent, les unes excitées par un intérêt réel qui cherche à se faire jour, les autres par un besoin plus ou moins désintéressé d'expérience individuelle : un jour, c'est un moyen artificiel de chaleur entretenue par la fumée et la lumière d'une lampe cachée sons les vêtements, ou un renseignement obtenu par le sommeil magnétique sur l'endroit oi;i se trouvent actuellement les absents. Je compte vous donner, dans une lettre pro- ('haine, quelques ('étails sur les expéditions déjà faites ; par des circonstances très-malheureuses, aucune n'a pu visiter l'endroit où il est le plus probable que l'on puisse trouver au moins des renseignements sur les équipages de \ Evehus et du Terror. Après être entré dans le détroit de Davis et la baie de Baffin, passez les détroits de Lancastre et de ]larrow, et pénétrez dans

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le golfe du rriiice-Régenl, vous trouvez sur l:i côte est un endroit nianjué Fiirij-licacli : c'est là que le e;ï|)it;iine Parry perdit en 1825 un des bâtiments sur lesquels il lit son troisième voyage dans l'océan Glaeial. Le capitaine Franklin, qui savait trouver là un immense approvisionnement, doit s'y être évidemment dirigé, en admettant (pril ait été dans la nécessité d'abandonner ses navires. Ses instructions lui [)reserivaient de chercher à passer daiis le sud-ouest du cap Walker, d'autres routes lui étaient indiquées dans le cas d'une impossibilité, mais ceux c|ui connaissent le capitaine Fianklin ne mettent point en doute qu'il n'ait suivi à la lettre ses instructions; seulement, comme l'hiver de 1845 a été extvaordinairement rigoureux, il devient évident qu'il aura du songer à abandonner ses navires au moment où les provisions commençaient à lui manquer. Et, comme il connaissait parfaitement le pays, il a dû chercher à se rabattre vers le détroit du Prince-Régent, le plus près de l'Eurojie, et, par conséquent, c'est là où il doit le plus naturellement attendre des secours.

Or. cette année, il devient d'autant plus essentiel de visiter ces mêmes points, que les navires qui sont là depuis l'année dernière ignorent le retour du Prince- Albert, et ne songent pas à visiter les points que celui-ci avait pour mission d'explorer. Cette expédition doit toucher à l'île Griflith^ où le capitaine Austin doit avoir laissé des renseignements sur ses propres opérations; dans le cas où le succès de nos devanciers n'utiliserait pas nos efforts, le Prince-Albert descendra aussi sud que possible dans le golfe du Prince-Régent, soit à Brentford ou à Creswell, et de là les canots seront expédiés dans le chenal formé par la marée près du rivage, qui offre à des embarcations, sinon à de grands navires, la facilité d'un trajet considénible.

Comme il est possible que l'insuccès ou les glaces nous retiennent jusqu'à l'automne de 1852, la goélette a pour plus de deux ans de vivres et d'approvisionnements. On n'a pas adopté le système proposé les années précédentes, consistant à faire

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jeter par des ballons des milliers de billets amionçant les efforts faits pour arriver. Ces ballons devaient encore permettre de jeter un rapide coup d'oeil sur une grande étendue de terrain à la fois. Sans contester les mérites de cette idée, on -i pensé que le petit nombre de nos hommes et la petitesse du navire devaient s'opposer à une complication d'expédients qui se gêneraient et s'annihileraient réciiroquement. Un éleveur de Londres nous fournit six pigeons courriers que nous lâcherons, soit sur des points désignés à l'avance, soit dans les endroits où quelque nouvelle importante pourrait être signalée par nous.

Des résultats connus permettent de compter, au moins jus- ({u'à preuve du contraire, sur la réalité effective de cette transmission; Tun de ces animaux a dailleurs fait ses preuves, car on a de fortes raisons de croire que c'est un de ceux lâchés l'année dernière par le capitaine J. Clark Ross.

Peut-être en tous cas aurons-nous l'occasion de résoudre ainsi un curieux problème. Pour les explorations, nous sommes pourvus d'mie magnifique baleinière en acajou, et d'un canot en giitta-percha ; le ca[)itaine Kennedy a également une pirogue de vingt-deux pieds de long sur deux de large, construite en ferblanc, recouvert d'une couche de gutta-percha sur le modèle des eayacs des Esquimaux; ce canot, entièrement recouvert, n'a <pi'un trou circulaire au milieu. Une personne seule manœuvre au moyen d'une double pcKjcnje, ou petite rame. Les deux extrémités arrondies servent à lui donner l'impulsion. Sur les rebords du trou circulaire est adaptée une bourse de cuir en forme de blouse que revêt le navigateur et qu'il boutonne jusqu'au menton, ce qui rend impossible toute immersion: la pirogue, ainsi manœuvrée, peut circuler partout avcic quelques pouces d'eau seulement, et, après avoir servi à franchir les espaces qui séparent les glaçons, ii porter des cordes de communication d'un point à un autre ; elle est encore utilisée comme moyen de rampement pendant la nuit. Le lieutenant Halkett m'a offert.

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pour mon usage, un manteau imperméable auipiel on donne la i'orme d'un eanot au moyen d'air insulilé entre la doublure et la partie extérieure. Ces deux derniers objets sont d'une ressource immense dans des pays où l'absence de bois rend impossible la construction de tout radeau. Sir J. Franklin faillit mourir de faim en 18 1 9 sur les bords de la rivière Coppermine, faute d'une simple planclie qui lui eût permis de rejoindre à quelques milles de là des tribus amies. On semble d'ailleurs se disputer le soui de prévenir la satisfaction de nos besoins ou même de nos plaisirs; car le prince Albert a fait présent à l'expéditiim d'un orgue magnifique qui est à lui seul tout un orcbestre; rAmirauté nous a pourvus d'une grande quantité de pem^nlcan; vous le savez, cet aliment contient sous nn petit volume une grande (piantité de substance nutritive, et devient par cela même trèsutile à cause de sa facilité de transport.

Nous n'eussions réellement su où mettre tout ce dont la sollicitude la plus empressée nous comble, si nous n'étions voués au principe teetotaler, c'est-à-dire à la tempérance la plus absolue. Point de vin, ni de bière, ni de cidre dans nos caves; point de spiritueux chez nous ailleurs que dans la pharmacie du docteur. (0 Bacchus î ô Pomone ! détournez les yeux, divinités vengeresses de ma chère Saintonge, épargnez son enfant infidèle! )

Cette précaution, fondée d'ailleurs sur les obsei'vations des gens les plus pratiques des régions glaciales, donnera sans doute un nouveau reflet à notre expédition. — De robustes Écossais des Orcades ou des Shetland, ayant pris part anx campagnes précédentes de Rae, de Richardson, de Franklin, ou éprouvés par de nombreuses campagnes à la pêche de la baleine, forment un éipiipage d'élite. 31. John llepburn, qui a suivi Franklin dans sa reconnaissance des rivières Coppermine et Mackensie, arrive en toute hâte de la terre de Van Diémen pour donner une nouv(41e i)reuve de son dévouement à son ancien capitaine. M. Leask, pilote du North-Star, (jui connaît les détroits de Baffin et de Barrow connue vous s.ivez votrt* l»i-

bliothèque, est notre ice inaster; à notre tête, enfin, est le capitaine Kennedy, capitaine de la compagnie d'Hudson, homme antique, rejeton de ces puritains dont l'indomptable courage a sa source dans la foi la plus vive, un de ces modèles sur lesquels Gooper a fait son Path fiinder. Seul, au milieu de ces hommes éprouvés par d'incroyables souffrances, je n'apporte, au lieu d'expérience, qu'une ardeur sans bornes ; mais j'ai confiance. — N'avons-nous pas pour nous la justice de notre cause? — Le temps me manque, cher monsieur, pour vous donner de nouveaux détails et sur les chances réelles de notre expédition, et sur les moyens pris pour en assurer le succès. — Quelques baleiniers nous offriront, sans doute, les moyens d'écrire en France, au moins jusqu'au mois d'août; je vous tiendrai au courant de nos progrès ; quelques lignes tracées à la hâte, quelques bavardages, bien à tort et à travers, sont tout ce que je puis vous offrir en échange de ces bonnes causeries de l'Amérique du Sud ; de ces longs entretiens où vous jetiez, en dissipateur, les fleurs de votre poésie ; mais l'amitié est indulgente, et vous ne dédaignerez pas, en échange de vos riches festins, le sec et indigeste biscuit du navigateur.

Recevez, etc.

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