XII .lOSLil'II-RENÉ BELLOT
sitôl les eiilaïUs se réunissent autour de la table a inangei'. et Ton se met a l'aire le dépouillement du cornet, atin de procéder ensuite au partage. 0 surprise I le premier bonbon qui tombe du cornet est une pièce de cinq francs : « Quel bonbeur ! s'écrie Joseph, voila de (|uoi acbeter des beaux rubans îi mes bonnes petites sœurs! » l.es bonbons tombent ensuite un h un. et chacun prend le sien, au milieu des cris de joie et des éclats de rire. Le dernier, celui du fond, était enveloppé de papier. « Qu'est-ce que c'est? » s'écrie la bande enfantine, liellot le déploie et trouve une pièce d'or : vingt trancs! c'était une fortune, un commencement de trésor pour un enfant de douze ans. Bellot considère un instant la pièce d'un air ému et sérieux, puis tout a coup il se lève, court ii I atelier, se jette dans les bras de son père. et. lui remettant la pièce : « Tiens, papa, lui dit-il. voila pour ton voyage de Taris 1 » L'enfant avait entendu souvent, depuis quelques mois, son père répéter : « J'aurais bien besoin d'aller a Paris pour mes affaires ; il faut que nous mettions de Targent de côté pour ce voyage. »
Je ne sais si j'ai réussi a rendre ce trait comme je le sens, mais je puis affirmer qu'en l'entendant raconter par madame liellot. j'ai éprouvé la plus vive émotion ; il a été pour moi connue la rc'vélation conq>lète d'une âme noble et désintéressée. J'aime avec passion, quant a moi, ces enfants de qui leurs parents disent qu'ils nont rien à eux. Il est bon que les (pialités du cœur prennent les devants sur celles dii l'intelligence, et si je me délie, souvent avec raison, hélas ! de ces enfants ])rodiges <pii savent a dix ans ce (pion n'apprend généralement cpi'ii vingl-cincj. j'admire beaucoui>, en revanche, ceux dont l'àme seule est précoce. La précocité du cœur expose, en elVet, \\ bien moins de mécomptes que la précocité de l'intelligence. Les .scnliments ne sont-ils pas les Heurs de
J()Si:iMI-UKNK nKLLOT. mm
ràino. tandis (Hio le savoir cl le lalciil ne soiii (jiic les Irnits tlii cerveau? et, si I (m a i»('Mi(''raleineiit peu de i;oùt pour les fruits prématurés, on ne peut s'empêcher d'aimer les Heurs écloscs dans la primeur de la saison: elles ne réjouissent pas moins l'àme (pie la vu(;. .Maîtres (^t jjarenls. i^ardez-vous de n''primer chez les jeunes élèves ces élans des natures d'élite, ne vous alarmez pas sur leur avenir ; rexi)érience, le contact et les exemples du monde leur apprendront bien assez lot l'égoïsme !
lU'llol poursuivit ainsi ses études au colléi^e de liochelort jusipiau mcmienloù. ii l'ài^e de (piinze ans et demi, il se trouva apte a subir l'examen d'entrée a l'école navale, lîeçu avec le miméro *2(), il y tut placé, avec l'assistance de la ville de Rochefort, qui. satisfaite des premiers résultats de son œuvre, ne voulut pas la laisser inachevée, et lit la encore les frais d une demi-bourse. Les parents complétèrent a grand peine le prix de la pension et du trousseau de leur lils pour les deux années. Tendant ce temps , il mérita les encouragements et les éloges des chefs et des ])rofesseurs, si bien qu'il sortit de l'école avec le numéro 5. Ses sentiments ne s'étaient pas moins soutenus que son intelligence, car j'ai vu de lui des lettres de cette époque , dans les quelles cet enfant de dix-sept ans, racontant a ses parents qu'un de ses anciens camarades, après avoir été chassé par suite de sa mauvaise conduite, a été obligé de se faire matelot, ajoute h son récit des rélïexions pleines de sens et de justesse sur la nécessité pour un homme de compléter l'instruction par la bonne éducation, de joindre aux connaissances de l'esprit l'élévation dessenlimens du cœur. J'ai eu. du reste, par la lecture de lettres que des considérations de personnes ne me |)ermettent ])as de citer, encore une autre occasion de constater (pie Hellot. tout bon et tout
MX .lOSKPlI-RENÉ HELLOT.
lacilc a l indulgence qu'il se montrait U l'égard des simples faiblesses on des travers , savait s'indigner avec une éloquente énergie contre ce qui lui paraissait malhonnête, vicieux et méchant, et que. comme dit \lceste, il avait pour le mal
Ces liaines vigoureuses
Uut' doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Bellol. plac('' le cin(]uièmc sur la liste de promotion des élèves de seconde classe, en date du 1""' septembre 1845, avait donc a cette époque dix-sept ans et demi. A peine avaitil quitté le Borda, vaisseau stationnaire de Brest, qu'il fut embarqué successivement dans le mémo port sur le Suffren et sur le VriecUand : pendant les six mois qu'il passa ainsi au port de Hrest, le jeune homme, a peine émancipé par son aiguillette d'aspirant, ne perdit point de vue la situation de sa famille: sur ses premiers appointements, sur ce premier argent gagné qu'on a généralement tant de plaisir a dépenser, il trouva moyen d'économiser de petites sommes qu'il envoyait a ses sœurs. Si j'insiste sur ces traits de générosité, de bonté d'àme. c'est qu'ils me paraissent plus frappants, plus caractéristiques que jamais chez un enfant de cet âge et dans un temps où Ion a dit, non sans quiique raison, que « Tégoïsme était l'esprit du siècle. » J'ai, du reste, tenu a suivre les développements et les diverses manifestations de l'âme, delà raison, de 1 intelligence de Bellot, et a les indi- (pier en même tenq)s que les événements de sa vie, dans ce travail (pii serait, si j'atteignais le but que je me suis proposé, autant une étude morale de caractère qu'une notice biogra[)hi(jHe.
•KlSEPIl-liENK PKLLOT.
Le |u'(Mni('i' soin du jeune aspirant, lorsipril ol)lint la l'aveur de (aire sa première campagne sur la corvette le BerveaiL est encore, avant de partir pour Vile lîourbon, de déléguer a sa lamille une somme de vingt francs par mois sur ses Tort modestes appointements d'élève de marine. Il s'embarque et quitte la France, la conscience tranquille, le 'i") juin 1844. Suivons-le dans ce voyage et dans le S(''jonr (pi'il fit sur la côte d'Afrique.
Dans ses projets, dans ses rêves d'avenir, dans ses plans de conduite, lîellot s'était bien promis de tenir im journal de chacun de ses voyages, et d'y consigner jonr par jonr, non-seulement tous les faits extérieurs, toutes les observations nautiques et scienliliques, mais encore ses propres pensées, ses réflexions, ses confessions, pour ainsi dire. Nous allons voir comment il s'était tenu cette ])romesse. Dans ce journal, qu'il a fait recopier depuis et pu revoir a loisir, je trouve, a la date des 29 et ot octobre 1844, les pages suivantes, cpi'il n'a pas jugé a propos d'en arracher, voulant sans doute les laisser, comme le reste de sa vie, a titre d'exemple et de leçon pour son jeune frère :
« ti9 OCTOBRE. — Nous appareillons ce matin de Mayotte ; a quatre heures, on fait le branle-bas, et nous ne sommes sous voiles qu'a huit heures. Le Crocodile |)art en même temps (jue nous.