XXVI JOSEPH-RENE BELLOÏ
août 1850. oL \o 'iO septembre, Bellot, débarqué de la corvette, fut attaché a la compagnie de dépôt. »
C'est dans ce voyage de retour, en revenant de 31onlevideo, que^ellot se trouva a bord avec M. Xavier Marmier. Ces deux esprits distingués et éclairés se comprirent bientôt, et l'on verra plus loin, dans le fragment que M. Marmier a bien voulu me communiquer, quel souvenir l'écrivain voyageur a conservé de son jeune ami.
l)e})uis l'époque de son débarquement jusqu'à celle de son premierdépart pour les mers polaires. Bellot n'eut qu'une seule occasion de naviguer : il fut chargé de conduire des* troupes a Cherbourg, sur un petit bâtiment de transport (ju'il commanda pendant un mois. Cette mission, qu'il accomplit de la façon le plus satisfaisante, et un congé d'un mois qu'il vint passer a Paris, en décembre 1850, furent les seuls faits notables de sa vie, jusqu'au 19 mars 1851. date de la lettre qu'il écrivit a M. le capitaine de frégate Sochet, pour le prier de solliciter pour lui, du ministre de la marine, l'autorisation de faire partie de l'expédition nouvelle que lady Franklin se préparait a envoyer à la recherche de son mari.
Ce ne fut point, comme on pourrait le croire, une sorte de coup de tète (pie lit Hellot en prenant la détermination d'aller, a[)rès avoir fait ses premières armes nautiques dans des contrées voisines de l'équateur, explorer les mers glaciales sur nn(^ petite goélette anglaise. Une lettre assez ca-
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raclérisliqne (ju il éciivail a un de ses amis les [)liis inliinos, M. Lunoaii, (iiiol(|ue loinps avant ses preinièies (icniarclies, établit d'une manière bien positive que cette pensée crexcursion hyperboréenne, loin d'étie une improvisation soudaine, avait du mûrir dans son cerveau. Il lui disait en elïet que, dans la prévision de son voyage dans les pays arctiques, il avait voulu babituer a l'avance son corps a supporter le froid, et que, pour ce faire, il avait coucbé tout l'iiiver sans couverture. Du reste, il ne s'était point borné a pr(''parer son corps a ce voyage, il y avait aussi préparé son esprit. Ixs observations et les citations contenues dans son Joiuiud prouvent suflisamment qu'il s'était familiarisé dès longtemps avec les régions arctiques, par de nombreuses lectures préliminaires des relations de voyages aux mers polaires, écrites par les navigateurs anglais, et par l'étude des cartes, il y a même tout lieu de croire que son voyage a Paris, en décembre 4850, avait eu pour but l'achat des ouvrages et des documents relatifs a ces contrées.
Plusieurs motifs se réunirent pour décider Bellot h prendre ce parti. Certes, le sentiment de la gloire, une légitime ambition, une sorte de conscience de sa valeur exposée à être méconnue s'il se bornait a rester a son rang et a faire simplement son service comme un officier ordinaire, enfin cet attrait, cette sorte de fascination qu'exercent les dangers sur certaines âmes fortement trempées, pour lesquelles tout péril semble une sorte de déli porté a l'homme par la nature et par les éléments ; certes, dis-je, tous ces sentiments eurent une grande part dans sa détermination. Mais, si l'on considère la position et le caractère du jeune oflicier, on reconnaîtra que la nécessité de venir en aide d'une façon efiicace h une famille nond)reuse et tendrement chérie, et l'impossibilité presque absolue de s'endormir dans la vie sédentaire d'une
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ville de province, contribuèrent surtout a le jeter dans cette périlleuse entreprise.
11 y avait, a l'époque où Bellot eut l'idqe de partir pour les mers polaires, vingt et un ofliciers de son grade (enseigne de vaisseau) sans emploi; il ne voyait guère de chances de prendre la mer avant un assez long espace de temps, car il était primé par treize autres enseignes sur la liste d'embarquement. Ses sœurs et son frère grandissaient, le temps n'était pas éloigné où les faibles appointements de son grade ne suffiraient pas pour pourvoir \\ l'éducation de ces enfants aimés, dont il se regardait comme le second père, pour subvenir surtout a l'instruction de ce frère à qui il voulait non-seulement laisser de bons exemples h suivre, mais encore fournir par de bonnes études le moyen de se préparera une profession libérale et considérée. 11 fallait donc chercher, un moyen de se distinguer, d'attirer sur sou nom une attention qui se porte sur ceux-là seulement qui la sollicitent activement, ne pas attendre son avancement de l'ancienneté et forcer une fois au moins le choix a être l'arrêt de la plus éclatante justice.
Qu'on songe enlin a la vie qu'était obligé de mener a llochefort cet ardent jeune homme, a l'esprit actif, a l'imagination vive et féconde, h l'âme impressionnable et aussi accessible a l'ennui du désœuvrement qu'a l'enthousiasme du péril. Or. que peut faire un jeune oflicier de marine célibataire employé dans un port? Quand il a hni son service, qui lui prend généralement un petit nombre d'heures chaque jour, assisté aux repas de la famille, il lui reste encore un tem[)s fort long a dépenser, soit au travail, soit dans les salons des(pielques personnes de la ville qui reçoivent, soit au cercle, soit enlin au café. Le travail souriait assurément beaucoup a lîellot, a cet esprit curieux, a cette intelligence
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facile qui ne trouvait rien de trop indu : mais l'étude calme, rént'cliie des^ sciences connues, dans le silence et dans la solitude de la chambre, ne convenait pas a l'homme d'imaij;ina(ion, avide de mouvement et d'inconnu; les breuvages tièdes de l'enseignement des livres devaient paraître insipides a ces lèvres ardentes, dout la soif s'était d'abord abreuvée des licpieurs les plus âpres de l'étude , en puisant aux sources vives de la nature! Combien devaient lui sembler froides les descriptions des voyageurs, a lui qui avait vu de près l'admirable spectacle que présentent le ciel et les paysages de l'Afrique et de l'Amérique méridionale ! (Combien de secrets cet univers si vaste et si varié ne lui cachait-il pas encore ! Un seul travail eût été possible pour Bel lot, la science a transmettre a son jeune frère, si celui-ci eût été d'âge a recevoir cet enseignement. Alors il y a tout lieu de croire que, trouvant la une occupation pour tous ses loisirs, un moyen de dépenser son activité, il n'eût pas cherché d'autre emploi de cette surabondance de vie qui débordait.
Bellot n'était point un homme de salons ; il allait peu dans le monde, où, pourtant, le charme de sa conversation eût pu lui valoir des succès, pour peu qu'on se fût donné la peine de l'apprécier. Le seul plaisir qu'il aimât avec passion, c'était la danse ; mais il ne s'y trouvait pas lui-même suffisamment habile ; la petitesse de sa taille semblait le gêner, comme s'il eût craint qu'elle ne ressortît trop dans un quadrille. Du reste, les occasions de danser n'étaient pas très nombreuses, et souvent il les laissait échapper par timidité. Car, il faut l'avouer, cet homme si intrépide en présence du danger, cet homme a la pensée hardie, a la parole facile, h l'esprit prompt et toujours présent devant des hommes assemblés, était d'une modestie excessive en ce qui concernait