‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 26 sur 53 · PRES · texte numérisé non relu

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une large nappe rougeûtre couvre la surface de l'onde. Hurrah!

aux AUX bien touché! mais atteniion maintenant et ne nous endormons e, notre Æ pas sur nos lauriers, car jusqu'ici il n'y a point eu lutte, mais narque. attaque seulement ; l'inoffensif blessé plonge dans l'abime, et, 2ux des D poussé par la douleur, il poursuit avec une effrayante vitesse tout de À unie course frénétique vers des régions où il croit éviter son ourir au ennemi. De temps en temps il remonte à la surface pour respiente, le rer, et fait Jaïllir des flots d'écume et de sang ; de nouveaux harins cette pons le forcent à replonger et à reprendre cette course; à chapas ui que blessure un nouvel ennemi s'attache à ses flancs, et il n’est affin. les Be pas rare de voir une baleine trainer ainsi trois, quatre, cinq sur des B° embarcations pour lesquelles ce moment est plein de dangers, ndre, at car la rapidité avec laquelle elles volent sur la mer est telle, que plupart È les lignes des harpons prennent souvent feu et qu'on est obligé

; chirw- Be de les arroser constamment ; enfin, épuisée par ses efforts, elle au plus meurt, et elle est amenée le long du bâtiment. Le harpon est

” songer lancé à bord de quelques bâtiments au moyen d'un fusil; il y bord. € À en a même de construits de facon à tuer immédiatement l'anitions de mal au moyen de quelques gouttes d'acide prussique, ce qui urs. Le rend désormais cette lutte ignoble. Aussi le pauvre cétacé, tradans h & qué, pourchassé de toute part, s'en venge en émigrant, et 8 placé En depuis le commencement de la pêche le nombre en a considérae. arme? blement diminué; elles se portent vers les régions plus tempéêtes su Bu rées. Pareille au noble taureau assailli par les incessantes attaice leurs La ques du picador, elle se précipite quelquefois en aveugle sur ses

ennemis, et d'un seul mouvement d'une queue puissante fait voler en éclats les pirogues, ou trompe leur haineuse avidité en brisant la ligne par un effort désespéré, et en allant mourir dans quelque coin inconnu, mais au moins sans servir de pâture à ses ennemis. Pauvre animal! n'est-ce point là la lutte du lion et du moucheron? Ignominieusement dépecée, elle remplit plusieurs tonneaux ; les fanons de la bouche sont enlevés sous des nuées de molly-mokes et de rotches', que n'effraçe point la présence des matelots. Dans la soirée, nous voyons les Américains du haut de la mâture, mais sans pouvoir nous en approcher. car devant nous s'étend une barrière de glace qui nons empêche de remonter plus au nord. Des vivres sont montés sur le pont pour le cas où nous serions obligés de laisser le navire.

45 sucer. — Vers une heure du matin, le vent soufflan dans la direction du sud-ouest amène sur nous les glaces flottantes du large, et, nous pressant contre la glace qui est le long de la côte, nous prend ainsi comme dans un étau. Vers cinq heures, la brise augmente. Nous serrons les voiles, mais nous sommes toujours poussés au milieu des glaçons, et nous enlevons le gouvernail afin qu'il ne soit pas brisé contre le bord. Il ny a rien à faire autre chose qu'attendre; aueun effort humain ne peut nous tirer de R, et pour un début nous ne sormes pas mal pris. Chaque fois qu'un changement de vent nous fait changer de direction, j'entends dans ma couchette les grincements du navire, à mesure qu'il glisse contre les arêtes des glaces, et. comme c’est la première fois que j'entends ce bruit à bord d’un grand navire, je ne laisse pas que d'être un peu ému. C'est la même sensation que celle qu'on éprouve dans un canot qui s'échoue ou passe sur un bane de roches. Je n'ai éprouvé cel: que sur le Berceau, dans la nuit où se perdit le Colibri. Vers midi, une neige épaisse nous couvre ; aussitôt la brise tombe, el

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 67 nous sommes entourés de glace et immobilisés, mais sans danger pour le moment. A chaque jour suffit sa peine ! pour aujourd'hui victoire, dont nous devons nous réjouir sans doute, mais non nous gloritier. Vers dix heures, un ours paraît sur la glace, mais il disparaît au milieu de brouillards où il ne serait pas prudent de le suivre. I y a une vingtaine d'années, le baleinier Lady-Forbes à été nipped (pincé) entre deux ice-bergs à l'endroit même où nous sommes. Les floes (glaçons) qui sont poussés sur nous par le vent, forment, en se resserrant, et tout autour de nous, une plaine de glace aussi loin que l'œil peut s'étendre. vaste plaine accidentée par quelques îce-bergs et des collines formées de la manière suivante : quand deux floes sont mis en contact et pressés l’un contre l'autre, le plus faible est brisé, et les bords se dressent verticalement. Nous nous rapprochons de plus en plus des îles, mais notre peu de tirant d’eau est ici une sauvegarde. Peux phoques ont été vus dans le loinain sur la glace. Les floes sont de trois à quatre pieds d'épaisseur. Nous nous préparons à laisser le navire, les provisions sont montées sur le pont. et nous faisons nos paquets.

4 ouiier. — Beau temps: le soleil parait un peu et fond la croûte des glaces autour de nous. Les glaçons se desserrent. et, bien que nous ne soyons pas dégagés du tout, au moins ne passent-ils pas sur les côtés du navire. On jette l'ancre sur l'un des plus gros, et nous faisons de l'eau, puisant avec des seaux dans des sortes de mares qui se forment de loin en loin. Dans la soirée, on plante une cible sur laquelle s’exercent les tireurs. L'état de mes yeux m'a forcé à changer mes heures de ‘repos : je saurais à peine distinguer le jour de la nuit, st ce n'était par les repas, car nous entrevoyons à peine le soleil dans le jour, et, la nuit, il y a une clarté qui pénètre partout et dont nous pouvons à peine nous défendre pour dormir. Un de nos pigeons a été mordu par les chiens et ne sera pas en état de voyager cette année.

M. Leask a exprimé tous ces jours-ci l'opinion que l’on ne pourrait pas cros to Melville bay (parvenir à la baie de Melville } cette année ; nous serions alors obligés de tenter le passage par le sud. À chaque difficulté qui surgit devant nous, ma pensée se reporte vers ceux que nous cherchons, et sur la pauvre lady Franklin. Quel serait son désespoir, si le Prince- Albert revenait encore cette année sans avoir pu accomplir sa mission!

15 auzer.— Beau temps: tous les hommes lavent, profitant de l’eau douce qu’il ne faut pas aller chercher loin. On parle à table de la nourriture exigée par les pays froids. Je pouvais à peine croire qu’un homme mangeât huit livres de viande; c’est la ration donnée par la Compagnie d'Hudson, ou douze livres de poisson, ou deux livres de pemmican. Le docteur Richardson et sir John Franklin doivent en parler, dit M. Hepburn.

Nos chiens sont bien acclimatés à bord, et se nourrissent des débris de nos tables. Quoique la viande de phoque soit leur nourriture habituelle, ils sont tellement habitués aux mauvais traitements, qu’ils tremblent chaque fois qu’on s'approche d'eux ; ils ressemblent bien plus à des loups qu’à des chiens, avec leurs oreilles pointues et leur queue touffue. [ls ont, du reste, l'air fort peu intelligent, quoique susceptibles d’attachement, car, À Uppernavik, j’en ai vu s'approcher de leurs maitres avec les démonstrations habituelles de joie. Sur le territoire d'Hudson trois charges de poudre sont données pour rations ; les femmes elles-mêmes sont habiles tireuses, et M. Hepburn, dont sir John Franklin vante l'adresse, me dit qu’il était toujours moins heureux que miss Macoulay à Athabasca. M. Smith en cite plusieurs. M. Hepburn me dit qu’un jour sir John Franklin fut salué par une décharge d'une dizaine de coups de fusil que tirèrent les femmes de je ne sais quel village, les maris étant absents. M. Smith me fait voir les guggles csquimaux; c’est une sorte de demi masque couvrant les yeux et s’adaptant sur le haut du

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. ( nez. Les Esquimaux fashionables les ont en bois artistement travaillé, ou en ivoire de défenses de morse. Je ne pense pas que le mow blindness (maladie des yeux) vienne de la réflexion du soleil sur les neiges, car c'est surtout au printemps que ce mal est commun et par des jours brumeux (il est vrai que dans ces jours la réflexion est plus grande), ce qui me fait penser que ce sont les humeurs combinées avec l'éclat des neiges. Sir J. Franklin et M. Kennedy portaient des crêpes de gaze verte contre le mow blindness en hiver, et les insectes en été. Cette maladie cause une douleur très-aiguë ; les Esquimaux n'y échappent qu'en portant des guygles, et les jeunes gens parmi eux qui s'en dispensent par bravade sont bien vite aveugles. Les Amérisains sont à six milles de nous, derrière Pile le plus nord, et nous les voyons très-bien de la tête des mâts. Si nous pouvions être près d'eux, notre détention, si longue qu’elle soit, ne serait pas trop ennuyeuse; mais il peut se faire que nous restions toujours à cette distance respective. Une si longue course sur la glace serait peut-être périlleuse, non-seulement à cause des trous où l’on peut tomber, mais à cause des brouillards

qui s'élèvent constamment et d’une façon inattendue, et tellement épais que l’usage du compas ne serait pas du tout une garantie véritable.

Nous avons pour la deuxième fois aujourd’hui un halo (arc en ciel de couleur blanchâtre et uniforme) avec deux parhélies. Vers huit heures, une petite brise de nord ouvre les glaces devant nous, et nous nous mettons aussitôt à l'ouvrage. Des angles à glace sont élongés, et fixés au moyen d'un trou fait avec une grosse tarière, et nous nous halons, nous frayant un passage au moyen de poles, longues perches garnies d'une pointe en fer. Dans la journée nous nous étions heureusement préparés, en dégageant le pont et en relevant contre les mäts tous les espars. Au milieu sont levés tous les câbles pour le halage du dedans et du dehors et pour le service des canots. Sur les côtés du navire sont en ordre les scies, ciseaux, ete. ;

enfin, c’est le branle-bas général au grand complet. Nous re- :‘10ntons le gouvernail et mettons à la voile dans un bassin d'eau libre de quelques milles.

16 sucer. — Vers deux heures, nous sommes arrivés à la limite de l’espace libre, et nous nous amarrons à un ice-berg qui est échoué à quelques encablures derrière la plus nord-ouest des iles Baffin du nord. A peine arrivés, nos chiens sont lancés sur la glace, et les pauvres bêtes sautent, hurlent, se roulent ct jouent, témoignant ainsi le bonheur qu'ils éprouvent à se retrouver sur leur élément. Garantis du froid par une épaisse fourrure, ils se roulent et gambadent sur ce blanc gazon de neige avec plus de plaisir qu’ils ne le feraient sur la plus verte des pelouses. Pendant que nous louvoyons, on aperçoit près de terre les Américains, qui, sans doute pour attirer notre attention, hissent leurs voiles de perroquet. De la plus haute pointe de l'ile. on ne voit pas d’eau dans la direction du nord ; quelques hommes vont à terre et rapportent deux beaux eider-ducks mâle ct femelle ; ils ressemblent, quant à la forme, à nos canards ordinaires ; le mâle a la poitrine et le dos blancs, le ventre bleu de corbeau, le dessus de la tête bleu, le reste et le cou blanc avec quelques jolies nuances de vert. La femelle à le plumage gris tacheté de blanc; même grosseur; on a pris, dans le nid, quatre œufs. Le nid est fait d'édredon que la femelle s’arrache, le plus souvent le mâle y ajoute sa dépouille, et on les prend ainsi le ventre dépouillé. A quatre heures, le docteur Kane et M. Murdaugh viennent à bord en costume de voyage. Les cérémonies sont bien vite Pannies avec des Américains, et surtout dans les circonstances ou nous sommes. «J'ai vu, me dit ie docteur, bien des choses qui m'ont étonné ici; mais ce à quoi je m'attendais le moins, c’est bien à y trouver un officier français. » — Ils ont vu vingt-six ours; ils en ont tué neuf et non vingt-cinq, comme avait dit l’Advise, capitaine Reid, Le docteur affirme que l'ours se détourne, et, quand il peut, mord sa blessure pour en arra-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 67 cher la balle. En poursuivant un ours, il a ramassé une balle sur laquelle était l'empreinte des dents. L'énergie de ces animaux est extraordinaire, dit le docteur; après avoir été blessés, ils courent et se jettent à l’eau, nageant fort longtemps ; on a souvent trouvé leur estomac plein de chair de phoque ; il en a ouvert plusieurs qui n'avaient absolument rien dans l'estomac, et chez qui cet organe était tout rétréci. Ils s accouplent en mai, et la femelle metbas en décembre. Il a dépouillé l'un d'eux, qui a deux pouces de plus (huit pieds neuf pouces) que le plus grand mesuré par Parry : cet animal devait peser seize cents livres. Leur forme, derrière, a quelque chose de l'éléphant. — « Les navires du gouvernement, dit-il, sont installés d'une facon trop confortable. Les officiers se renferment à bord et n’osent pas sortir. » Le docteur a étudié un an la médecine à Paris.

M. Murdaugh connait presque tous les officiers du Sxinet-Louis et du Brandywine; il est cousin de Taylor, de sorte que je suis en pays de connaissances. Il nous répète l'observation que j'avais entendu faire par M. Leask, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de landice (terre de glace); ce qu'on a pris pour de la terre est de la glace brisée, et cela diminue la chance d’un passage à la baie de Melville; ceci provient sans doute de la prédominance des vents de sud-ouest, mais non d’est, dont elle serait abritée par la hauteur des terres. Il nous parle encore des effets étonnants, non du mirage, mais de la réfraction autour même de l'individu pendant l'hivernage ; en se promenant on croyait mettre le pied sur un monticule, et on tombait au contraire plus bas; on croyait avoir à sauter d'un hummock de quelques pieds, et l'on faisait un saut de dix pieds. Un jour, ils virent quelque chose ayant l’image d’un homme très-grand, huit pieds au moins, dit M. Kane ; ils s'approchèrent, c'était un oiseau. Ils avaient vu distinctement l’homme étendre ses bras et les rapprocher comme drapant un manteau, l'oiseau battait tout simplement des ailes.

Leur équipage parait très-faible; les matelots nous disent qu'ils déserteront à la première terre. Ils sont amarrés près d’un

ice-berg de deux cent trente pieds ; aucun d'eux n'avait été dans la glace auparavant, excepté M. de Haven dans l'expédition Wilkies. Mais il paraît que ce n’est pas la même navigation ; ils ne faisaient alors que côtoyer la glace ; ils sont étonnés que Snow ait pu publier un aussi gros livre sur rien du tout ; ils le regardent comme un charlatan. — Le docteur m'apporte une paire de bottes et un pantalon de peau de phoque. — La glace deterre est brisée non par le vent, mais par le swell des vents du large. — Les Américains ne sont pas contents de ce que Snow dit qu'ils ont la paye du grade supérieur au leur, ce qui est faux. — Le docteur Kane trouve qu’on ne rend pas justice à l'ours polaire, en ce que, dans la classification, il est considéré comme un des animaux les moins intelligents.

17 sucer. — Beau temps. De petits souffles de brise du nord nous favorisent, et nous cherchons à faire le plus de route possible au nord, quelquefois à la voile, mais le plus souvent en nous remorquant. C’est une incroyable besogne que cette navigation au milieu des glaçons d’un pied seulement au-dessus de l’eau, mais séparés par trois pieds et plus d'eau libre. Des floes de plusieurs centaines de pieds cèdent à l'impulsion donnée et s’écartent pour nous faire passage ; il ne faut pas perdre une seule minute, ceci est à la lettre, dans les glaces: rar, derrière nous souvent les floes se rapprochent et se joignent de façon à rendre le passage impossible à un autre navire qui nous suivrait seulement à quelques encablures.

Nous voyons enfin les deux Américains en tête de nous, mais ayant à peine l'avance de leur position première, et dans la soirée nous les eussions gagnés sans une tongue : c'est une pièce engagée sous l’eau sous un floe et sur le floe adjacent. On à cassé la glace avec des haches, des anspects, virant au cabestan sur les deux floes par des aussières venant sur l'arrière. Nous cassons l’une d'elles ; on donne alors au navire une bascule, c'està-dire que tout l'équipage, étant d’un bord, se précipite le plus vite

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 69) possible de l'autre bord au commandement, et ensemble, pour briser la glace par les mouvements du navire. De nouvelles aus-

sières nous ont tiré d'affaire. Les Américains étaient aujourd'hui au pied d'un ice-berg placé derrière eux, et cependant trois fois haut comme leur mâture, ce qui fait au moins deux cent cinquante pieds, à peu près la hauteur de celui auquel ils étaient amarrés.

J'ai voulu compenser le manque d'exercice en allant nager dans un canot pendant une heure, aussi suis-je brisé. Nous avons vu aujourd’hui plusieurs veaux-marins sur la glace.

18 sucer. — Nous nous engageons dans la glace tout près des Américains, dont nous recevons la visite vers neuf heures du matin. Le capitaine de Haven, homme detrente-six ans environ, si je juge de son âge par sa figure, a fait partie de l'expédition américaine au pôle sud. Nous retournons avec eux à leur bord, et je vais voir M. Griffin, beau jeune homme à la physionomie ouverte et décidée. Aucun d’eux n’avait navigué dans les glaces avant ce voyage ; mais leur rude apprentissage a été promptement fait : Aller de l'avant ! est la devise de leur capitaine.

Avec des navires solides et une audace résolue, ils ont triomphé de tout. Ce sont bien là les hardis pionniers de la civilisation au milieu des vastes plaines de l'Amérique ou des sables de la Californie: des gens qui ne connaissent pas le danger, et qui le bravent, moins peut-être par ignorance que par leur courage et leur foi en eux-mêmes ; et je crois que c’est bien d'eux qu'on peut dire que le mot impossible n’est pas dans leur dictionnaire. Ils attribuent leur dérive et celle des glaces, non pas au courant, mais au vent, qui, en effet, comme je l'ai reconnu moi-même, pousse toujours la glace devant lui.

Nous lâchons un de nos pigeons, avec une notice en double expédition attachée à chaque patte, et l'avis que des traces authenliques de sir J. Franklin ont été trouvées au cap Riley, imprimé sur plusieurs plumes des ailes. Après avoir tourné

plusieurs fois autour des navires, il vient se reposer à bord, nous lui donnons quelque nourriture, et, après l'avoir laissé s'exercer un peu, le remettons en cage. Je pense qu'il faut lui faire faire plusieurs jours cet exercice, et ensuite le faire partir par une bonne brise de nord, en l’effrayant par quelques coups de fusil, — Je suis allé à bord des Américains dans mon canot, que j'essaye pour la première fois, et qui va fort bien ; c'est décidément une heureuse invention de M. Hepburn. Dans la soirée nous nous halons peu à peu dans les ouvertures qui se présentent. Le ciel noireissant dans le sud, nous pensions que nous pourrions être pris de nouveau.

Vers minuit, une rafale de sud-est nous jette sur un ice-berg à environ trente pieds, nous finissons par nous dégager avec l’aide des voiles. |

49 suuuer, — Beau temps. Nous sommes dans la glace et nous nous y halons pied par pied ; je vais à bord des Américains : nous sommes toute la journée en communication par la glace, la distance qui nous séparé n'étant pas de plus d'une demi-encablure. Le Rescue est assez loin derrière.—M.Kane est un voyageur presque universel: attaché d'abord à la délégation de Chine. il a ensuite remonté le Nil, visité la Nubie, puis, sur la côte d’Afrique, parcourt le ro ,aume de Dahomey ; plus tard, il a assisté à la guerre du Mexique, visité la France, l'Allemagne, la Suisse, l'Espagne. Il me montre sa collection d'observations sur la glace.

Nous lâchons presque toujours nos chiens sur la glace où ils s'ébattent et reviennent constamment sans difficulté à bord: mais aujourd'hui l’un d'eux refuse obstinément de venir, s'enfuit quand on veut le prendre, et, après plusieurs vaines tentatives, la brise nous-poussant, on est obligé de le laisser; à quatre milles de distance nous entendons ses hurlements, et, le sort de la pauvre bête n'étant que trop certain, ses cris plaintifs jettent sur toute la soirée un voile de tristesse; on le voit toute la nuit restant à la même place, où il mourra de faim, etil

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 71 est impossible de ne pas avoir pitié de lui; maisles Américains, derrière nous, n’ont pu non plus le décider à venir. Le docteur Kane a cependant une chienne plus intelligente que les autres chiens esquimaux ; mais il la nourrit Ini-même, et, je le dis à la honte de l’espèce, sans être calomniateur, je crains que le siége de la reconnaissance gise chez ces animaux dans l'estomac et non dans le cœur.

Notre pigeon a encore été lâché aujourd'hui, et recueilli de nouveau. Sir James Ross a effectivement lâché deux pigeons, et ce qui tend à prouver que celui qui nous à été donné comme l'un d'eux est réellement ce qu'on suppose, c'est que : 1” un autre pigeon était avec lui ; 2° il portait les marques de coups de fusil qui peuvent avoir enlevé la notice de sir James Ross : 9" après avoir été attrapé, quoique difficilement, par les gens de miss Dunlop et mis dans le colombier, il retourna immédiatement au nid et au compartiment où il avait été habitué à aller ; 4" enfin, on croyait le reconnaitre à son plumage. — Je suis allé avec le docteur Kane pour chasser deux phoques ; mais ils ont plongé à. trop grande distance. Cette chasse n'est pas sans danger à cause de la glace qui est souvent pleine de pools ou de crevasses recouvertes de neiges. Il est bon d’avoir un bâton ou au moins de tenir son fusil horizontalement. Nous n'avons pu examiner les trous, qui sont assez curieusement faits avec les dents du phoque et toujours de dessous; ils ne peuvent les faire de dessus et sont souvent pris de cette façon, la glace se formant quelquefois très-vite : ils se prélassent voluptueusement au soleil, et il faut les plus grandes précautions pour les approcher. Les Esquimaux, pour lesquels ce n’est pas un plaisir, mais une nécessité, passent quelquefois des demi-journées ran pant sur le ventre, et restant immobiles quand l’attention de l'animal est appelée vers eux.

20 sucer. — Beau temps. Nous continuons notre opération de halage quand l'ouverture des glaces le permet : à une dis-

tance de plus de huit milles nous entendons encore les hurlements de notre pauvre chien ; nous regrettons presque de ne pas l'avoir tué : dans cette vaste solitude si peuplée d’ice-bergs, si silencieuse, le son se transmet à de plus grandes distances encore.— Je passe une partie de la journée à bord des Américains. Le capitaine de Haven me dit que des baleines ont été trouvées dans locéan Pacifique ayant sur elles des harpons des mers arctiques, preuve évidente du passage. Si les baleiniers hivernaient, ils auraient de bien belles chances, ce que j'avais entendu dire déjà; car, me dit M. de Haven, nous qui n’étions pas à la recherche des baleines, nous en avons vu un grand nombre. Pour la première fois jobserve dans un entre-choquement de deux [loes un mugissement semblable à celui du vent au travers des branches d’arbres, produit par l'écrasement des faces inférieures qui viennent en contact, ou par le dégagement de l'air qui s'échappe à mesure que l'ouverture se ferme?

21 suizer. — J'ai vu à bord du Rescue une dent d’unicorne longue de quatre pieds ; le docteur Kane en a une de neuf pieds. L'animal en a deux, mais l’une semble croître aux dépens de l’autre. — Le docteur Kane me dit que le livre de M. de Tocqueville est considéré comme tellement exact, qu'il est pris pour ouvrage d'éducation aux États-Unis, et donné en lecture aux personnes sérieuses. — À bord des Américains, je trouve des compatriotes, les deux cuisiniers et le maitre d'hôtel ; l’un des cuisiniers a été tirailleur de Vincennes, et soldat au siége de Rome. Décidément, et tout en ayant le plus grand respect pour ces diverses professions, on doit croire que nous sommes une nation de cuisiniers, de tailleurs et de coiffeurs. Je ne puis que prodiguer du reste des éloges au savoir-faire de nos artistes, qui me font trouver délicieuses les grillades de phoque et le rôti de renne. — Plus de trois cents baleiniers, a dit M. de Haveu, sont employés dans les mers du Sud. —On nous raconte un accident burlesque ct théâtral arrivé pendant l’hivernage des Américains :

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 15 un acteur qui jouait un rôle de femme, ayant pris un fer à repasser, se met, au milieu d’un couplet, à pousser de grands cris ; son fer lui avait véritablement brûlé les doigts à cause de l'intensité du froid. — Hier nous avons laissé passer la journée du dimanche sans prière, parce que nous étions occupis à un travail incessant, et M. Kennedy déclare aux hommes que, s’il se fût agi d’une entreprise commerciale, il aurait arrêté notre besogne, mais que, dans une œuvre de charité, il ne peut y avoir de retard ; et je suis bien sûr que ce qu'il dit il l'eût fait. — Pour là première fois nous avons fait usage de la grande scie avec un triangle pareil au mouton des sonnettes.

Nous sommes séparés pour quelque temps des Américains, et, à deux heures du matin, je reconduis le docteur Kane à son bord, tout triste de cette séparation. — A deux heures, le soleil est à 10 ou 15° sur l'horizon, dardant ses chauds rayons, qui colorent le sommet des ice-bergs de l’ouest.

Notre équipage regrettera sans doute aussi beaucoup cette séparation, car, depuis que nous nous sommes joints, nous avons continuellement travaillé en commun, jour et nuit, nous assistant réciproquement.

22 suuzer. — Je suis agréablement surpris à mon réveil de trouver les Américains de nouveau près de nous, et nous aidant, comme toujours, à nous frayer la route entre deux floes ; services mutuels, du reste. Les environs de la pointe Wilcox et le Pain-de-Sucre offrent plusieurs baies qui paraissent profondes; quelques pointes de terre semblent être des îles. Ces roches sont couvertes d'üne glace polie qui semble s’attacher de b'élérence sur les surfaces exposées au nord. Dans le fond et au-dessus de tout:s terres, j'ai toujours remarqué, depuis Uppernavik, d’iminenses plaines que l’on me dit être des glaciers. Les vents plus chauds du sud dissipent les neiges ; nous sommes entourés d'ice-bergs plus gros que jamais ; j'essaye de les compter du haut de la hune, et je pourrais donner un

nombre impair comme preuve de ma véracité, mais j’aime mieux dire qu'il y en a plus de deux cents en vue.

25 suiuer. — En face du Devils-Thumb, toujours en compagnie, nous préparons deux autres pigeons avec la notice suivante sur les plumes des ailes : Authentic trace of sir John Franklin, C. Riley (traces authentiques de sir John Franklin, cap Riley): et nous cousons à chaque patte l'avis suivant :

« Prince-Ausenr, 23" of july 51. — Off Devils-Thumb. «ll well, in company with the Americans; they were drift-by pack ice from Wellington channel down to cape Walsingham, now returning Lo the searching ground. The entire squadron wintered at Griffith'Island. Authentic trace of sir John Franklin ships found at cape Riley, his first winter quarters' were at Beechey Island, three graves of seamen with three numes. To lady Franklin, Bedford place 21, London’,

« J. BELLOT. Wizuiam KENNEDY, commander. »

2% sur. — Les pigeons ont tourné toute la journée autour du navire et sont venus prendre leur nourriture ; dans la nuit, un d'eux est mangé par les chiens. — J'ai ce matin une longue conversation avec le capitaine de Haven sur la navigation au pôle sud. Le capitaine Wilkes commandait le Peacock, Vincennes, et le brig Porpoise; il avait communiqué ses découvertes à sir James Ross, qui prétendit, ou du moins les journaux prétendirent qu'il avait passé sur les terres du capitaine Wilkes. — La glace du pôle sud ne ressemble pas du tout à la nôtre.

1 Pruxce-Auserr, 23 juillet 51. — Au large du Pouce du Diable, lous bien: en compagnie avee les Américains ; ils ont été jetés pas les packs de glace du canal Wellington jusqu'au cap Walsingham; maintenant on retourne sur le terrain des recherches. L’escadre entière a passé l'hiver à l'ile Griffith. Des traces authentiques du navire de sir John Franklin ont été trouvées au cajÿ: Fluy: ses premiers quartiers d'hiver ont été à l’île Beechey: trois tombes de marins, avee trois noms — A lady Franklin, place Bedford, 24, à Londres.

« Sign” : J. Bes.or. — Wintian KexxeDy, commandant. »

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Ce soir, le ciel se couvre au sud-sud-est. Le baromètre est descendu de deux degrés. Les ice-bergs craquent et détonnent de tous côtés. Le soleil, couvert, ne parait pas, et nous louvoyons au milieu d'eux comme un voyageur arrivé pendant la nuit dans une ville inconnue, cherchant sa route parmi les palais de marbre de quelque cité italienne. Nous avons encore fait usage de la scie; scié quarante-denx pieds de glace (pieds anglais) de deux pieds d'épaisseur en une heure, six hommes sur les cordes,

- trois aux manches, trois aux pieds, le morceau à scier avait

soixante-quatre pieds ; où sépare le reste en sautant ensemble dessus (viugt hommes), il se sépare en ligne droite, Surface totale, à peu près un rectangle de soixante-quatre pieds sur vingt.

95 auzer. — Ce matin, nous avons vu un unicorne où narval tacheté ; deux coups de fusil l’atteignent, mais il plonge et disparait sous la glace. Un petit phoque a été tué par M. Kennedy. Les chiens se disputent les détritus et se couvrent de sang. Il est très-difficile d'approcher les phoques maintenant, mais au printemps on les tue sans difficulté. M. Leask dit qu'une fois on en prit dix-sept en cinq heures. — Les Américains sont ripés, et le Rescue est tout à fait hors de l’eau. — Le soleil se couchant à l’est, ou plutôt se dirigeant vers l’est à minuit, est un phénomène auquel je ne suis pas habitué, et il m'est impossible de vivre régulièrement à cause de mon service et de la clarté des nuits. Je suis du reste littéralement brisé par les exercices corporels auxquels, tout aussi bien iei qu'à bord des navires de gnerre, nous sommes obligés de nouslivrer. Plus d’un de nos lions maritimes y resterait peut-être tranquille en gardant son décorum ; mais je ne sais s’il est possible de voir des hommes Séreinter sur une besogne quelconque sans leur donner la main. — Le capitaine de Haven medit combienilétaitembarrassé au moment de son armement, n'ayant point sur les lieux de baleiniers du nord, et ayant à faire fabriquer par lui-même tous

les instruments ; aussi, j’en prendrai une exacte description. Le docteur Kane et moi nous nous rapprochons de plus en plus, et il n’est point de sujet de conversation avec lui dont je ne tire quelque utile enseignement.

26 sucer. — La glace est couverte de phoques, et, malgré les assertions des Américains, l'exemple de M. Kennedy devrait nous engager à passer outre; pourtant nous voulons au moins

tenter la fortune, mais à un demi-mille de distance, les premiers .

que nous voyons regagnent leur humide demeure, et nous en venons à la méthode des Esquimaux, c’est-à-dire que nous plaçons nos fusils en travers sur nos épaules, et que nous nous avançons, rampant sur le ventre et les coudes ou sur les genoux et les mains. Je comprends l'utilité de mes vêtements de peau, qui ne laissent pas prise à l'humidité, surtout de ces manchettes de peau que me proposait le Huskie d'Uppernavik, et dont je n'avais pu deviner l'usage. Après une demi-heure de ce manége, uné abondante transpiration nous couvre le visage; heureusement la glace et la neige sur laquelle nous rampons nous offrent un désaltérant sinon agréable breuvage; d’ailleurs un beau phoque paresseusement étendu au soleil se prélasse et se roule, frappant la glace de sa queue parfois, et se tournant de notre côté. En ce moment il ne faut pas bouger; mais, quand il semble tranquillisé, lorsqu'il ne regarde plus dans notre direction, nous avançons lentement et en cherchant à étouffer les craquements de la neige; enfin il y a une heure que nous sommes sur le ventre. mais nous oublions nos fatigues, quand tout à coup, la neige se mettant à bruire comme des feuilles sèches, l'animal s'élève sur sa queue, et, découvrant que nous sommes des ennemis, plonge aussitôt. Je me relève brisé, exténué de chaleur, et prêt à faire le serment du corbeau, ayant couru près de quatre milles et rampé un mille et demi. Entrainé par l'ardeur de la chasse et par le mirage, on se fait facilement illusion sur les distances, Mais le retour, surtout le retour à vide, nous

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fait au moins apprécier le véritable éloignement, et cela peut être dangereux quelquefois à cause des brumes qui s'élèvent tout d’un coup. Il est bon d’être muni d’une boussole de poche. — Un ours blanc a paru dans ie lointain, mais le bruit des coups de fusil l'a effrayé. À mon tour j'ai été pris non pour un deer (daim), mais pour un phoque; heureusement que la distance me préservait de toute attaque.

IL y à aujourd’hui six ans qu’on n’a pas de nouvelles directes de sir J. Franklin.

27 auiucer.— Pendant mon quart, les floes s’ouvrent, et nous nous halons à peu près une longueur de deux milles, mais à quatre heures nous arrivons devant une barrière ou plutôt une barricade d’ice-bergs, et M. Leask, après avoir examiné le land fe d'en haut, déclare qu'il ne croit pas à la possibilité du passage, et que nous aurons à tenter le passage par le pack. Nous sommes entourés de tous côtés, et notre position peut se résumer ainsi : ice-bergs devant et derrière, ice-bergs à droite et à gauche. Nos hommes ne sont plus aussi disposés à aider les Américains que dans le commencement, parce qu’ils ne font rien eux-mêmes et ont dit à nos matelots que, quoi qu'on fit, à moins que les bâtiments n’allassent à la voile, ils ne les haleraient pas, tant ils sont effrayés d'avoir à passer un autre hiver là-bas. Les officiers sont assez ennuyés de ne pouvoir compter sur leurs équipages, et je crois que cela contribue à leur faire désirer le retour. Un des motifs de plainte des matelots américains est qu'ils n’ont que la paye ordinaire, tandis que tous les autres navires ont double paye. — M. Leask veut décidément renoncer au passage du nord et tenter celui du sud ou plutôt de l’ouest. M. de Haven me dit qu'il est ébranlé. S'il eût été seul, il n'eût pas eu le moindre doute, car, pour lui, iln’y a pas lieu de désespérer, puisqu'on ne lui donne point de bonnes raisons, et il se décide à persister. M. Leask consent à prolonger l'expérience, et nous entrons dans un passage où nous sommes bientôt

arrêtés. Notre journée se passe en tristes adieux et en préparatifs de séparation qui pour moi sont pénibles. Hélas! c’est là le véritable chagrin : s'être connu pour se qu'tter, et, comme Tantale, lorsqu'on étend la main, voir tout disparaitre et s’enfuir. M. Kennedy me fait des remontrances, parce que, me dit-il, je devrais être thankful (reconnaissant) du plaisir que j'ai eu, et ne pas murmurer contre la privation : c'est très-vrai, il est trèscertain que si je n'avais pas eu le plaisir de la rencontre, je ne regretterais pas l’absence, mais donnez donc raison à la tête contre le cœur! — Chose inconstante que la glace! ce matin pas d'apparence d’un passage; à deux heures nous filons vent arrière, puis une barrière nouvelle nous arrête. Le Rescue et l’Advance ne Youvant traverser un passage que nous avons pris cinq minutes auparavant, ils sont nipped, squeexed (pincés, serrés) au milieu d'heavy ice (de lourdes glaces). — Le temps se charge; on démonte le gouvernail. Un ours rôde auprès d’un phoque étendu sur la glace, et tourne autour de lui, rétrécissant toujours le cercle; mais, lorsqu'il s’élance, le phoque a disparu.

Plusieurs officiers américains sont venus ce matin à notre service religieux avec quelques-uns de leurs hommes; le pauvre M. Kennedy était tout ému lorsqu'il adressait à Dieu des prières pour eeux que nous allons quitter, peut-être pour toujours. N'est-ce pas là un des bons côtés de leur religion, que tout homme of character (de caractère) puisse officier sans avoir reçu les ordres? Tous témoignent pour lui le plus grand respect. A onze heures du soir nous sommes nous-mêmes parfaitement nipped, et ce qui, il y a une demi-heure, était une assez grande étendur d'eau libre, est maintenant un vaste champ de glace. Poussé par le vent du large, le foe de dehors marche à la rencontre du land floe; les deux adversaires se rencontrent, le plus faible, brisé par l’autre, semble se replier sur lui-même, ce qui était horizontal se redresse comme le serpent que l’on a frappé, et ses débris, s'abattant ainsi qu'un château de cartes, tracent un long remblai partout où l’action « eu lieu; puis entre les deux nous

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 1) voyons ces débris s’accumuler autour de nous et monter, monter, jusques à quand?

28 suiLzer. — Quand je reprends le quart à quatre heures du matin, ce n’est plus le Rescue, mais l'Advance qui est embarrassée ; elle est à environ trois encablures de nous. $es matelots ont été occupés sur la glace tout le quart de minuit à quatre heures, sans doute pour couper la glace autour d'eux. Quant à nous, nous avons amené le canot de dessous le vent atin de n'avoir pas à l'amener au milieu des loose ice (des glaces mobiles), et de le tenir plus sous la main; nous sommes heureusement à bonne distance des ice-bergs, et les floes ne sont pas trop chargés.

Aujourd'hui a lieu une éclipse de soleil du spectacle de laquelle nous sommes privés à cause de la pluie continuelle et de l'épais brouillard qui nous entoure. Fatigué par les veilles de la nuit précédente, je me suis jeté un instant sur mon lit, et bientôt je rêve de la France, de la chère France : je me demande dans mon rêve si je suis bien en France en effet, et le doute ne m'est plus permis, car des sons bien connus se font entendre; je ne me trompe pas, c’est le refrain si souvent souillé par la boue de la rue, c’est la Marseillaise! Plus de doute, je suis réellement en France, et les bruits extérieurs qui frappent mon sommeil s'expliquent au gré de cette faculté organisatrice qui crée les rêves, lorsque, ma porte s'ouvrant, des flots de lumière me rappellent à la réalité, car je sui: bel et bien dans la baie de Baffin, et ma vision s'explique par le fait qu'on a monté l'orgue donné par le prince Albert, et que, pour me faire honneur et par une intention de galanterie, on a. en même temps que le God save the Queen, mis la Marseillaise et la Parisienne dans le catalogue des morceaux que M. Smith, avec son habileté ordinaire, a su trouver le moyen de jouer, bien que l'instrument soit incomplet; — car, lorsqu'on l'a déballé et qu'on ma demandé mes conseils, je n’ai pu mettre au service de

la musique que mes faibles notions : 1,5. 1, 5, 5, méthode Chevé, ce qui n’accrochait pas les soufflets de notre orgue.

29 suer. — Le vent s'est un peu calmé, mais nous ne pouvons bouger. N'est-ce point désespérant de se voir ainsi retenu, enclavé, surtout lorsqu'on songe aux pressants besoins des malheureux que nous allons secourir? Que n’ai-je des ailes” Si on avait su en 4849 ce que l’on sait maintenant, les recherches faites depuis cette époque auraient pu sediriger peut-être sur une même ligne, au lieu d’être éparpillées dans un rayon nécessairement assez vaste. — C'est dans la glace surtout que l'on peut dire que les jours se suivent et ne se ressemblent pas : hier un temps menaçant, ce matin un temps superbe. A dix heures, en laissant le quart, au lieu d’aller me coucher, je réveille M. Kennedy, et nous allons courir sur la glace, poursuivant un troupeau de narvals qui se trouvent sur les quelques pools d’eau qui séparent les floes. faisant retentir au milieu de cetie solitude leur souffle puissant comme celui d’un tuyau d'orgue. Le soleil se venge de l'éclipse d'hier et prend sa revanche : il dore de reflets les montagnes de glace qui nous entourent et brillent comme une cuirasse ; on dirait d’une mer de glaciers montran leur surface dorée comme les épis mürs d’un champ de blé; il y: un charme tout particulier dans l'éclat de cette lumière presque sans chaleur, car il fait seulement 35° (Fahrenheit). Quel plaisirde courir ainsisur cette croûte de glace qui craque sous nos pas et peut s’entr'ouvrir! I y a là plus de poésie que sur l'enveloppe bri- Jante des laves d'un volcan! Quel pinceau pourrait reproduire les mille beautés du soleil se jouant au milieu des glaces ? N'est-ce pas le plus impossible défi jeté par la nature aux forces humaines ? Quelle plume peut dire les mille sensations par lesquelles passent et l'intelligence et le cœur, surtout lorsqu'ils sont trenpés dans le goudron? Que Pégase est empêtré, surtout pour une pauvre main plus habituée à emboucher le porte-voix que la trompette des muses, et que je regrette mon impuissance.

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chaque jour, à chaque instant, dans cet océan d'impressions ! Examinez, détaillez, quelque soin que vous mettiez à examiner, à détailler ce spectacle, vous y trouverez toujours, à un nouvel examen, des choses nouvelles oubliées dans une première inspection. Dans la journée nous allons voir où en sontles Américains. Les floes, naguère si unis, si bien lisses et plans, sont craqués partout et, de distance en distance, couverts de hummocks; mais c'est près des deux bricks, surtout à l'endroit où le squeez se fait le plus sentir, que les hummocks ont pris une forme singulière : on dirait les rues d’une ville insurgée, de véritables harricades; seulement les pavés sont gras comme des barriques. — Les deux navires ont été entièrement soulagés, et les glaçons, grimpant comme à l'assaut le long de leurs murailles, détruisent tout autour d'eux ; et, pour ne pas être envahis par ces assaillants d’une nouvelle espèce, ils ont été obligés pendant la première nuit de les faire retomber en dehors. Leurs lisses ont été abimées en plusieurs endroits ; des chevilles ont été tordues sous leur massive poulaine. Je ne sais vraiment si le Prince- Albert y eût résisté; mais les Américains sont habitués à cela, et n'y font plus attention.

Ah! race audacieuse des fils de Japhet !

90 quiLzer. -— La brise reprend ce matin au nord-est avec une grande force. Le baromètre est descendu à 29° 50 et nous sommes menacés d’une nouvelle épreuve.— Après tout, ce n’est point pour nous qu’elle est le plus terrible, car la glace, qui est notre écueil, est aussi notre ressource en cas de danger, et il arrive rarement que l’homme qui ne s’abandonne pas lui-même ne se sauve point; mais je ne puis réfléchir sans tristesse, d'abord à l'impossibilité où nous serions naturellement de faire quoi que ce soit pour ceux que nous allons secourir, puis au coup cruel que cela porterait à la pauvre lady Franklin, dont nous sommes le dernier espoir. Les floes se brisent en craquant contre nos flancs, et il est impossible de fermer l'œil. — Te relis les

Voyages de sir John Franklin. Quelle admirable simplicité, et que la véritable supériorité se trahit au milieu de ces phrases sans prétention, disant seulement ce que ces hommes éminents ont vu, d'une façon claire et poétique cependant, car ils sont les peintres fidèles de Ja nature! En lisant ces Voyages, comme ceux de Parry, on est pénétré d’une intime confiance, et, sans se rendre compte de ce qu'on éprouve, on est instinctivement porté à les croire, et cependant pas de phrases sonores et ronflantes, mais creuses : des faits à chaque ligne; ce sont des peintres à la façon de Humboldt : on sent ce qu’il y a de substantiel, d'élevé, dans ces narrations, de solide et d’instructif dans ces récits, comme on sent au son que rend un tonneau frappé du doigt s’il est plein ou vide. — À midi le vent se calme, et, après avoir été un peu remués, nous en sommes quittes pour la peur. —Notre chienne s'attache particulièrement à moi, et, lorsque je la caresse, les autres chiens grondent et semblent jaloux; ces chiens, comme le loup leur oncle, dont ils sont le portrait, sont lâches et méchants, et punissent cette chienne en la battant quand je suis parti.

51 sunzxr. — Le ciel, beau dans la matinée, se couvre de nouveau dans la soirée, et le vent reprend avec force ; le baromètre est à 29° 50. M. Leask et tous ceux qui ont quelque expérience de la glace parlent comme d'une sérieuse menace d’être pris ici pour tout l'hiver; il y a un remarquable abaissement de la température ; il n’y a pas d'ouverture au sud plus qu'au nord, et la seule chance qui nous reste maintenant est de tenter le passage sud. M. Leask l'avait prédit dès le principe; mais, sl nous eussions été arrêtés en tentant une route moins usuelle que celle du nord, nous eussions certainement été blâmés en cüs d’insuccès. — J'avoue que cette perspective ne me sourit guère et que je regretterais fort d'avoir à passer inutilement notre hiver loin du terrain de nos opérations. — Vers huit heures un ours s'approche de nous, et nous partons à sa poursuite; mais les

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. K5 officiers de l'Advance et du Rescue l'ont vu aussi et sont paris avec leurs chiens; malheureusement ils sont au vent et l'animal les à bientôt reconnus; il se dresse sur ses pattes de derrière, flaire, et, dès qu’il a senti des agresseurs, il décampe au galop, s'arrêtant de temps en temps pour flairer de nouveau, et repartant avec toute sa vitesse. — Je parle de le poursuivre ; mais on me dit que c’est parfaitement inutile, que même sur la glace unie comme elle Pest il court beaucoup plus vite que nos plus légers coureurs. Je suis cependant un peu incrédule à ce sujet, mais le docteur Kane m'assure avoir poursuivi un ours blessé à la tête et à l'épaule, après s'être débarrassé de la plus grande partie de ses vêtements, et, bien que courant assez vite, avoir été rapidement distancé.

4% aoûT. -— Même brise sud. Vers midi il tombe un peu de neige ; à huit heures nous allons nous promener, M. Kennedy, le docteur Kane et moi. Nous sommes bientôt rappelés à bord par le pavillon, et à mi-route nous voyons le docteur courir et un homme laisser le navire d'un pas précipité et nous faire des signes en nous montrant un ice-berg. Nous devinons qu’il s'agit d’un ours; fort heureusement nous avons toujours nos fusils et des munitions quand nous allons un peu loin des navires; nous contournons le berg et après avoir reconnu l'animal, sous le vent duquel nous sommes, nous nous divisons en deux groupes faisant le tour du bery en sens opposés, afin de le prendre entre deux feux. Je me trouve bientôt séparé de mon partenaire, sautant de glaçons en glaçons, tombant quelquefois dans l'eau, mais y prenant à peine garde, tant je suis surexcité: je suis à’ cent pas ; l’animal regarde nos navires, assis sur son derrière, en aspirant les émanations des bâtiments et en balançant la tête avec un mouvement singulier. Ma foi, j'avoue que le cœur me bat, parce que je me sens très en avant et que M. Kennedy a ma poudrière ; mais je me réserve de ne faire feu qu'à la plu petite portée. J’avance toujours ; un coup de feu

part : c'est M. Kennedy qui, de l’autre côté, et bien que placé plus loin que moi, mais ne nous voyant pas, veut le rabattre sur nous. L'animal se détourne, et je lui envoie ma balle à tout événement. Les deux autres carabines saluent, et la poursuite s'engage. Courant par bonds comme un lévrier, la bête à bientôt augmenté la distance qui nous sépare, bien que nous allions de toute notre vitesse, et nous avons même la honte de reconnaitre en arrivant sur ses traces, à la distance qui sépare les empreintes de derrière de celles de devant, qu'il ne s'était pas trop pressé. Lorsque nous sommes réunis, ces messieurs déclarent l'avoir vu bondir au moment où je venais de faire feu, deux d'entre eux ont même vu une tache de sang à son côté.

Il s'est retiré du reste en boitant, et, disposé comme je l'étais, il ne me faut pas de grands eflurts pour me persuader que j'en ai la gloire; je demanderais presque un certificat au docteur pour affirmer les chances probables de la mortalité du blessé. Me voilà maintenant convaincu de la rapidité que les ours peuvent donner à leur course ; celui-ci est tout jeune, les empreintes ont neuf pouces de long, sans compter les ongles ; nous ne trouvons pas de sang sur la neige ; mais, après avoir vu la direction qu’il a prise, et malgré un brouillard qui s'élève, nous nous mettons en route, non sans être munis de notre boussole de poche. Quant à moi, je suis trop en veine pour ne pas suivre cet ours jusqu'au pôle nord. Après deux heures de marche nous n'avons pas revu notre bête, et nous tournons notre destructivisme contre les phoques. Pour faire un essai, nous nous élançons vers eux en chantant et en criant : deux phoques plongent lorsque nous sommes encore assez loin, mais un gros bon bourgeois de phoque nous attend, et nous laisse approcher très-près de lui sans que nous en profitions à temps. L'instinet musical et non pas l'amour du bruit doit être très-fort chez eux, et ce dauphin des anciens devait être un phoque vu sur les côtes d'Angleterre. Nous renonçons à la poursuite de notre ours ; mais la répétition de nos coups de fusil nous

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 85 amène à faire des expériences sur les échos des ice-bergs, remarquables par leur lucidité. Les coups de fusil, répercutés sur les bergs voisins à un mille et plus de distance, sont répétés un grand nombre de fois. Les grandes surfaces refléchissantes sont éminemment propres à l'étude des phénomènes lumineux, aussi bien que des phénomènes acoustiques ; et, après avoir, comme de vrais enfants, joué avec ces échos, nous faisant répondre les phrases burlesques d'un écolier en vacances, nous admirons les teintes vert d’émeraude du soleil passant entre lesfissures du promontoire élevé, et nous les comparons aux teintes chaudes et rougeâtres qu'on trouve sur la feuille de la vigne au mois de septembre. Pour revenir aux échos, il est évident qu'ils doivent se produire dans des conditions particulières, en raison de l’inelinaison des surfaces des bergs sur les couches atmosphériques. Quoi d'étonnant que de pauvres Esquimaux qui n'ont pas eu l'occasion peut-être d'entendre cette reproduction de la’ voix humaine, et dont les notions se bornent à cet égard au lointain tonnerre des bergs qui s'écroulent, quoi d'étonnant, dis-je, qu'ils aient cru voir là un signe de la présence des esprits? Toutes les superstitions du vieux temps n’avaient-elles pas pour origine cette ignorance des phénomènes physiques à laquelle nous sommes bien fiers d'opposer aujourd’hui une science relative, que l'avenir jugera peut-être également avec dédain? Enfin, nous sommes de retour à bord à trois heures et demi du matin, ayant fait près de vingt milles, et harassés de fatigue. Gependant je ne puis fermer l'œil, mes lauriers sans doute m’empéchent de dormir!

2 aour. — J'ai rêvé toute la nuit ours, et nous devons aujourd'hui brûler une carcasse de phoque pour attirer notre fugitif, car il est très-probable que c’est le même qu’on avait vu jeudi soir, Ce matin seulement je m'aperçois que je me suis foulé un doigt, et un peu endommagé les côtes dans ma course au milieu des hummocks. Dans la soirée, une petite brise du nord au

nord-ouest s'étant élevée, des ouvertures se forment au sud de nous, et nous cherchons à les rejoindre ; mais nous tombons sur un ice-berg, et nous sommes obligés de garder la glace devant nous co1..ne fenders (défenses); c'est une opération très-facile que celle de dégager les floes lorsqu'une ouverture se forme, du moins relativement, car des pièces de plus dix mètres carrés soit ainsi mises en mouvement.

5 aoUT. — Hier au soir nous poussions vers le sud; mais nous avons dans la matinée d'aujourd'hui une légère brise de nordouest. qui bientôt passe au sud, et, après avoir gagné un peu, nous sommes obligés de laisser culer pour ne pas être pris entre les floes qui se rapprochent. La neige tombe vers quatre heures, et tout est bien triste dans riotre perspective; car, si nous ne pouvons pas avoir un passage à la hauteur de Sandersons Hope, il nous fant, ou hiverner dans le pack, ou retourner en Europe. C’est un violent coup porté à tous nes projets, et l'orgueil que j'éprouvais de notre bonheur exceptionnel fait place aux plus sombres présages. Le young ice ou boy ice (glaces nouvelles) commence à se former très-rapidement; il n'y à que trois nuits que nous observons sa formation, et déjà elle est de six à huit lignes d'épaisseur, et assez résistante pour arrêter d’une manière très-sensible la marche du navire. M. Hepburn me dit ce soir qu’il a soixante deux ans, et sir John Franklin soixante-six à soixante-sept ; pauvre bonhomme ! Quel dévouement, dans «1 position de fortune relative! À son âge, courir après de tels dan-

sers! Ah! c’est bien À la véritable abnégation ! , 4 aour. — Ce matin, nous voyons distinctement les effets de

ce que les baleiniers appellen: water sky, c’est-à-dire une bande noirâtre au-dessus de l'horizon sur une hauteur de 5 à 6° qu indique de l'eau dans les parties de l'horizon qu'elle surmonte ; le ice-sky, ou blink, est au contraire une bande blanche brillante de 2 à 3° seulement, causée sans doute par les ré flexions desrayons lumineux sur la glace. Les Américains soni en-

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VOYAGE AUX MERS POLAÏRES. 87 core en vue à cinq ou six milles dans le nord, et je crains fort qu'il n'y ait une révolte à leur bord, les appréhensions de leurs hommes devant avoir été réveillées par notre renonciation au passage nord ; quelle vie que celle d'officiers cbligés d'être armés contre leurs propres hommes, et de tenir loin d’eux toutes leurs armes! car ils n’ont de fusils que pour les cfficiers, tandis que chacun de nos hommes à le sien. — Nous sommes tous plus ou moins enrhumés fe la poitrine, ce qui previent incontestablement de ce que nous avons à plus souvent les pieds mouillés ; mais, quand il faut travailler dans la glace avec l’eau quelquefois jusqu’au genou, il n’y a guère moyen de léviter.

9 AOÛT. — Un autre de nos pigeons à été mangé par les chiens, c’est un de ceux qui étaient marqués. Je ne sais si on renonce à les faire partir; ils sont tellement habitués ax coups de fusil qu’ils ne s’en effrayent plus, mais on n’a pas mis assez de persistance à les chasser du bord, maintenant surtout que les Américains sont plus loin de nous.

Nous mettons à la voile, nous halant, nous tenant, faisant enfin tout ce que nous pouvons pour nous frayer une route au sud; mais la mer, partout où Eau est libre, est recouverte d'une croûte de glace de quelques lignes d'épaisseur, qui est bien brisée par le navire, mais qui arrête entièrement sa vitesse. M. Leask déclare qu'il n'a jamais vu à l'endroit où nous sommes autant d'ice-bergs. Je suis tellement fatigu: par les travaux corporels d'hier, auxquels tout le monde * dû metire la Main, que je dors quatorze heures de suite, le bon M. Hey burn n'ayant pas voulu qu’on me réveillât. Dans les calmes ou dans les moments de petite vitesse, et pour aider lenavire, nous gouvernons avec un long aviron de queue (sweep).

6 aour. — Nous somines toujours retenus au même endroit ; tantôt libres de glace dans un rayon de quelques mètres, tantôt serrés entre les mâchoires d’un étau. Je commence à trouver monotone cette étendue de glace sans interruption, parsemée

d'ice-bergs; on dirait une vaste prairie après la coupe des foins, lorsqu'ils sont entassés en hautes meules ou barges, comme on dit chez nous; l’analce:'e est frappante lorsque le soleil, qui ne paraît plus bien haut, projette ses riches couleurs et ses grandes ombres sur ce champ mouvant auquel les premiers navigateurs ont donné le nom de field (plaine) à cause de cela et de bien d’autres raisons sans doute. — Je vais m’exercer à godiller dans le Youyou, ce que je fais maintenant aussi bien que qui que ce soit à bord, et un phoque sautant vient tourner autour de moi avec un sans-gêne que j'eusse châtié s’il ne ressemblait tout à fait à un chien qui nage. Je comprends bien qu'on lui donne le nom de chien-marin. — M. Hepburn me dit qu’à Athabasea les chevaux ne mangent principalement que du poisson; c'est aussi du reste la nourriture des habitants. — Les Américains ne sont aujourd'hui qu'à trois milles de nous, dans le nord, et passent par-dessus la glace pour venir nous voir. — Le docteur Kane me dit qu’un moment le capitaine de Haven a été sur le point de tourner au sud, mais qu'une ouverture s'étant montrée au nord, il a voulu reprendre cette direction. M. Kane serait pour le sud, M. Leask tient bon pour le middle passage (passage du milieu), et il est malheureux que nous n’ayons pu profiter d’une belle nappe d’eau que nous avons vue un peu au sud, mais les floes sont maintenus par les bergs et ne peuvent se mouvoir.

7 aour. — Même situation. — Beau temps. — Les Américains viennent encore nous voir : eux aussi commencent à perdre espoir. Si nous devons hiverner dans le pack, ce dont Dieu nous préserve! ce serait un grand comfort et une grande distraction qne d’être en compagnie ; mais il sera assez temps d'y songer si cela arrive; les jours passent, passent, et déjà il est évident que nous ne pourrons, dans tous les cas, rien faire ou peu de chose avant l'hiver.

Nous avons pensé, M. Kennedy et moi, à une manière d’utiliser notre hiver, si nous ne sommes pas pris dans le pack, et

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si nous ne pouvons avoir le passage across (au travers) : c’est d'aller dans la baie d'Hudson et par Repulse-Bay, de traverser et de venir à Boothia-Felix. Certes cela conviendrait bien mieux aux intérêts et aux vœux de la pauvre lady Franklin. —MM. Kennedy et Smith m’assurent avoir vu souvent, dans une chasse au renne, boire le sang de l'animal ; c’est presque général dans la baie d'Hudson, et M. Smith, qui l’a fait lui-même, me dit qu'excité par la chasse il l'avait trouvé fort bon. — A propos d'ours, M. Carter m’assure que l'hiver dernier un ours, ayant été atteint par neuf balles, dont plusieurs étaient restées dans la tête, et ayant en outre une jambe cassée, chargea sur les chasseurs avec une force et une impétuosité qui les effraya, et à laquelle rien ne pouvait résister ; ils durent fuir et l'achever à coups de fusil. — Comme il faut toujours que mon imagination bâtisse des châteaux en l'air lorsqu'elle n’est pas satisfaite de la réalité, j'ajoute un nouveau pian à mon plan d'expédition polaire, qui consisterait à faire, en compagnie du docteur Rae, sur le nord de la côte d'Amérique, les expériences magnétiques que sir John Frankiin devait faire.

Je considère, comme de principe, qu'un bâtiment à vapeur à hélice est plus utile ici que tout autre ; mais pour la voilure, on devrait le mâter aussi haut que possible, avec de grandes voiles légères pour profiter des petites brises, qui sont très-hautes.— M. Hepburn me raconte qu'à propos d'une femme indienne Back et Hood se prirent un jour de dispute, et devaient se battre; mais lui, qui avait tout entendu, déchargea leurs pistolets dans la nuit. — Le pauvre Hood eut de la même femme une fille que dernièrement sa f*mille a fait demander ; il croit que Back n’est pas très-courageux, et, ajoute-t-il, c’est un homme charmant avec ceux dont il espère tirer quelque chose. — Hier matin, j'ai vu un vol d'une vingtaine de eider-ducks se diriger au suc mais cela ne pronostique encore rien. — M. Hepburn me rappelle un fait de leur voyage : les millions d'oies et autres oiseaux qui la veille remplissaient le ciel disparurent dans une seule nuit.

8 aour. — M. Kennedy et moi allons à bord des Américains, attendu qu'il n’y a guère de chance que la glace s'ouvre ; ils sont au milieu de loose ice, ce qui rend notre excursion assez difficile ; il faut sauter de pièce en pièce, et, bien que nous ayons la précaution de sonder le terrain avec nos gaffes, il cède sous mes pieds au moment où je bondis d'un glaçon sur l'autre, et me voilà nageant par 34° (+ 1°11 centigrade), honneur que je ne me serais jamais. donné volontairement, mais auquel je cherche à faire la meilleure figure possible, et je suis le premier à rire de mon accident. Comme nous sommes près des navires, je cours dans leur direction afin de ne pas avoir froid, sautant partout, me souciant peu de sauter dans l’eau jusqu'à la ceinture pour abréger ma course; enfin, faisant si bien, que je tombe une deuxième fois dans un trou; mais je suis plus embarrassé pour en sortir que la première fois, attendu que M. Kane est arrivé au-devant de nous, et que j’ai deux individus pour me sauver, chacun d'eux me crochant avec sa gaffe et m’attirant dans sa direction, ce qui fait qu'entre deux gaffes, je reste dans l'eau, me coupant les mains sur la glace et avalant quelques gorgées. — Mes grantes bottes ajoutent, en se remplissant, un poids considérable à mes vêtements, mais je m'en tire encore en

dépit des efforts que l’on fait en ma faveur. — Stupeur de M. Lowell en me voyant sauter de nouveau à l’eau. — L'hospitalité américaine a bientôt réparé le dégât.

9 aout, — Pluie tout le jour. Des apparences d'ouvertures se montrent, et, pour les rencontrer, nous travaillons depuis huit heures du matin jusqu’à trois heures de l'après-midi; ayant scié une longueur de quarante mètres, nous faisons sauter le reste. Mais, à mesure que nous enlevons les parties qui obstruent notre passage, les deux floes se rapprochent, ce qui arrive très-souvent et rend bien défectueux tous les moyens que, loin du champ d'action, on croit si irrésistibles: c'est le supplice de Sisyphe qui voit sa pierre retomber, lorsque après

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 91 beaucoup de peine il est parvenu à la rouler sur la montagne. Grâce un peu à mon insistance, on est revenu à l'essai des blasting cylinders, qui avaient été déclarés inefficaces, parce que, ainsi que je le supposais, on ne savait pas s’en servir. Des cylindres de trois à quatre livres font craquer la glace dans diflérentes directions, dans un rayon de vingt à trente pieds, glace épaisse de deux à trois pieds, on avait d'abord percé la glace à la profondeur du eylindre seulement, mais il faut le couler tout à fait en dessous, le mettre en travers du trou au moyen d'un fil de caret, et alors on va rapidement en besogne. Mais, hélas ! la nôtre est tout à fait inutile, et nous nous couchons tous bien fatigués et de mauvaise humeur. Remplir un tonneau percé ou rouler une pierre qui retombe, il n'y a qu’à cela que l'un puisse comparer le désappointement de gens qui travaillent huit heures pour rien. Dans la soirée. nous avons un nouveau sujet l'inquiétude : les floes, comme des branches de ciseaux, se rapprochent et nous étreignent, sans que nous y puissions rien faire ; nous Sommes Îà, attendant, et ne sachant si notre situation va empirer où s'améliorer. J'ai lu quelque part qu'un homme enlevé par des mauvais plaisants avait été jugé pour un crime imaginaire, avec toutes les formes habituelles. Condamné à mort par un tribunal pour rire, il passa par toutes les angoisses de l'homme dont la dernière heure a sonné; et, lorsqu'on mit fin à cette atroce plaisanterie, il avait cessé d'exister ; je m'étonne que ce ne soit pas la conclusion de cette incessante menace suspendue sur notre tête. Je ne trouve pas d'injures assez fortes contre ces ice-bergs, après lesquels j'avais si longtemps soupiré, aux moments du période de fiévreuse admiration pour les scènes grandioses du Nord. Le sentiment de son impuissance, réagissant sur l'esprit humain, lui fait considérer avec une rage mélangée de terreur et de mépris, avec l'insoumission et la révolte de lesclave sous le fouet du maitre, cet ignoble triomphe du nombre, de la force matérielle et brutale. Dans tous les autres dangers, il ya lutte; lutte ennoblie par les efforts et les combats, rendue

plus acharnée par l'espérance du succès ou le désespoir de la défaite; lutte enivrante par toutes ses phases. Mais ici, que faire? comment résister ? Poudre à canon, vapeur, inventions dont l'homme sait vanité, tout cela, néant! Ah! je n'ai jamais si bien compris le défi d’Ajax, sublime par son exaltation de l'orgueil humain. Et c'est, Après tout, un des beaux côtés de notre nature, que cette haine, ce dédain de la. brutalité : parmi les lâches des lâches, qui ose frapper un ennemi enchaîné ? Mais la nature ne sent plus battre son cœur dans le sommeil du Nord ; c’est 'engrenage impitoyable qui coupe le bras pris dans les dents des roues ; le marteau inintelligent de la machine qui écrase avec la même impassibilité, la même indifférence, et le fer-mis sur l'enclume, et la tête qui s'y poserait. La nature morale semble avoir abdiqué, il n’y à plus qu'un chaos sans raison d’être, et où tout se heurte confusément et au hasard.

10 aour, -— Enfin aujourd'hui un passage étroit s’ouvre devant nous, et nous nous empressons de nous y introduire comme un coin; des ancres à glace de chaque côté, prises par les gang ways, nous aident à nous frayer une route, et tantôt avec les blasting cylinders, faisant jouer la mine, tantôt avec ia scie, nous arrivons, après douze heures de travail, à avoir fait un mille; mais devant nous une belle nappe d'eau de plusieurs milles nous fait bien vite oublier ces fatigues; je ne croyais pas que la vue de quelques lieues carrées d'eau pure et simple püt faire énrouver autant de plaisir; nous respirons enfin, et nous pouvons revenir à nos projets, nous pourrons accomplir notre mission. objet constant de nos prières. Dans plusieurs endroits on casse la glace en envoyant dessus un canot et six hommes, qui, se tenant sur les bords, ie roulent d’un côté et de l’autre.

Nos cylindres sont décidément fort utiles. — Le ciel a pris de l'horizon; nous remarquons sur une hauteur de 40 à 15° de magnifiques teintes orangées particulières à ces hautes latitudes et que Brown a parfaitement reproduites dans ses dessins.

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Dans la matinée une baleine s'était montrée près de nous. et, comme nous étions entourés de glace, plusieurs de nos matelots avaient conclu qu'il devait y avoir de l’eau libre à peu de distance, ce que l'événement à justifié.

"AA aouT. — Est-ce que nous nous serions trop hâtés de chanter victoire? nos passons toute notre journée à courir et examiner les bord:, de la nappe où nous sommes arrivés avec tant de peine, mais sans y voir d'issue qui nous conduise un peu loin.

Les glaciers n’avaient pas encore été aussi distincts qu’aujourd’hui, et à l’aide d’une longue-vue on peut en admirer presque les détails. Je ne m'étonne plus des erreurs constantes que je commettais dans le principe dans mes appréciations de distances, en lisant dans l’ouvrage de Scoresby sur les contrées polaires ce qu’il dit du Spitzberg, et qui paraît aussi s'appliquer parfaitement aux régions que nous visitons. À une distance de vingt milles, il ne serait pas difficile d'engager une personne étrangère aux régions arctiques, quelque habile qu’elle fût d'ailleurs à juger des distances en général à terre, à se rendre à la plage dans un canot, et de lui persuader qu’elle n’en est qu'à une lieuc. Cette impression explique en quelque façon ce qui arriva au capitaine danois Mogens Heinson, qui, trouvant qu'il ne se rapprochait pas de la terre, bien que son navire marchât, vira de bord, épouvanté, disant qu’il avait été retenu par des roches d'aimant cachées sous l’eau.

12 our, — Midi. — 74° 35° N. — On «à aperçu les Amériins, qui ne semblent pas avoir changé de place ; nous continuons notre stérile navigation d'hier, sans beaucoup plus d’espoir; quelques phoques, un peu plus audacieux que les autres, se montrent à nous ; l'un d'eux est tué; ce succès fait un peu diversion à nos ennuis, et, comme le mendiant de Gil Blas, nous sommes une partie de la journée au soleil, le fusil à la main, touchant en joue le moindre glaçon qui fait un mouvement.

Toute la journée les glaciers ne cessent de tonner et détonner. Le soleil, indépendamment des effets de la réfraction, devrait se coucher, mais il promène pendant plus d’une heure sur l'horizon un immense globe de feu respiendissant entre des nuages de pourpre et d'or.La lune, quiest pleine depuis hier, se lève, et faitun piteux contraste par la simplicité de son disque d’un rouge pâle; elle semble bien à plaindre. Ma foi, malgré mes bouderies des jours derniers, il m'est impossible de ne pas me réconcilier avec des régions fécondes en spectacles si grandioses. Le soleil, parcourant ainsi l'horizon, est une scène réellement bien frappante; il semble qu'à sou lever et à son coucher, cet astre que nous admirons tant condescende à se mettre terre à terre avec nous, frêles humains qui n’avons point le regard de l'aigle pour l'admirer dans toute sa gloire du zénith. Ce sont des levers et des ccuchers de soleil qui durent plus d’une heure.

Les Américains sembient dégagés vers minuit. De l’eau devant nous ! la fête est complèie, ct je laisse le pont, bercé par les mille joies de l'espérance, une fois de plus, jusqu’à quand”

13 aouT. — Légères brises et temps brumeux. Nous avons fait quelques progrès au sud, grâce à des souffles de nord-est et sud-ouest. Vers huit heures, la brume nous force à nous arréter et à nous amarrer à un èce-berg; autrement nous pourrions nous tromper de lead, et nous fourvoyer d'une façon irremédiable au milieu de cette boy ice qui se forme toutes les nuits. Le soleil a dû se coucher entierement aujourd’hui, mais pour quelques heures seulement; la lune nous eût : ans doute empéchés de sentir anssi vivement ce passage à es nuits obscures, mais h brume est cause qu’à minuit il fait noir d’une façon très-sensible. Nous avons eu quarante-cinq jours de vingt-quatre heures, nous ne pouvons donc pas nous plnure, bien que nous eussions pu en avoir davantage dans un lieu plus nord. C’est là un matvais pronostic, parce que, lorsqu'il n’y aura pas de lune, notre navigation de nuit sera plus difficile. J'ai remarqué que nos

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 05 chiens, même à l’époque des jours de vingt-quatre heures, dormaient pendant l'intervalle qui eût dû être la nuit, bien que l’équipage fût également sur le pont à toute heure; peut-être estce l'heure des repas qui les éveillait? — Il est question à table des souffrances de sir John et de ses compagnons par suite de la faim. M. Hepburn dit que leurs constitutions en ont été ébranlées d'une façon irréparable ; il eut à son retour une espèce d'hydropisie ; il était tout ballonné, ses cheveux ne repoussaient pas, ses ongles se cassaient, etc. Leur entrevue avec sir John Franklin, après leur séparation, est impossible à décrire :; des sons inarticulés sortant du nez, semblables à un grognement, furent leur seul moyen de conversation. — Les Anglais ont une manière pratique d'envisager les choses bien différente de la nôtre, ils appellent manque de jugement l’admirable témérité de l'homme qui persévère à risquer sa vie d’une façon presque certaie.

14 aour. — Même temps brumeux. Nous restons amarrés tout le jour à un ice-berg. Dans la nuit, le thermomètre tombe à 25°, le plus bas point que nous ayons encore eu. MM. Fepburn, Smith et Kennedy racontent que pendant lhiver, et au commencement du printemps, les loups viennent, rôder autour des forts appelant les chiens imprudents, que d’autres loups cachés plus loin saisissent aussitôt. Belle analogie pour Toussenel ! — M. Smith a vu quatre Indiens scalpés par des ours blancs. Ces animaux frappent en effet toujours à la tête avec leurs immenses paws (griffes); Les ours bruns, au contraire, et les gris. vous embrassent de leurs pattes et vous étouffent. M. Brooks, le maitre d'équipage du Rescue, a tué un ours blane avec une hache, mais il dit qu’il ne recommencera pes. Les Esquimaux dédaigneraient de tuer un vurs à coups de fusil, c'est avec un long couteau qu'ils le frappent, se plaçant sur Le côté et visant au défaut de l'épaule. Les ours blanc: gravissent très-bien des ice-bergs presque perpendiculaires.

15 sour. — A minuit, la brume se dissipe, et, par un joli clair de lune, nous appareillons de nouveau. Une légère brise ride à peine les lacs compris entre de gros glaçons; une petite houle trace autour des grands bergs une mince couronne àrgentée que nous ne franchissons pas. Le navire, comme un fantôme, glisse sans bruit dans les sinueux détours d'un labyrinthe de marbres. Le gong chinois, qui appelle les gens de quart, trouble seul le sommeil des r'otches qui nous lancent leurs malédictions avec ce piaulement criard particulier aux oiseaux de mer; ils s’envolent par bandes, effrayés des sons lugubres de notre gong qui les chasse; de même le bourdon d'une vieille cathédrale fait fuir les timides hiboux. La scène n’est point sans poésie; on respire à peine, comme si l’on craignait d’éveiller le génie malfaisant des glaces auquel sa proie va échapper. La neige qui sourit aux rayons du soleil! c’est presque une scène méridionale, c’est l’Arabe couvert d'un blanc burnous, c’est le blanc manteau de satin qui recouvre la toilette de bal des jeunes vierges; mais nous sommes trop près de ces longs jours d'une lumière qui échauffe le cœur, le contraste est trop frappant entre la lumière dorée du soleil et la lumière argentée de la lune ; les pâles rayons se reflètent en vain sur ces masses de glace, ce blane mat, ce gris de plomb, vous font froid aux os, et il semble à cette odeur de linceul ressentir les sensations du tombeau et du néant! La brume reprend dans la matinée, et, vers huit heures, on croit reconnaitre les îles Brown, ou du moins celles qu'on nomme ainsi; c'est-à-dire que nous avons été portés dans le nord ces jours derniers, plus nord même que nous n'avions encore été. En effet, le seul vent qui nous ouvre les glaces doit être un vent contraire, lequel détermine également un courant contraire. Ah! enfer du désespoir! c'est bien ici qu’on peut s’écrier comme le Dante : Lasciate ogni esperanzsa, voi ch'entrate. — Les pauvres Américains ont dû être décidément pris par la gelée de l’avantdernière nuit. — Nos cordes peuvent à peine passer au travers des rouets, et, chaque fois qu’on manœuvre, des seaux de glaçons

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16 aour. — Vers la nuit, on ramasse une gaffe qui semble avoir appartenu aux Américains. Vers six heures, le ciel se dégage, et Nous reconnaissons que nous avons en effet été portés dans le nord, car devant nous est le Pouce-du-Diable, droit et sévère comme un doigt menaçant. Les glaciers tonnent comme les jours d'orage de notre mois de septembre : la nature fait retentir ses foudres chaque fois qu'un nouveau fils lui est né. La jeune glace était toute brisée par Le léger vent d'hier, et, pendant que la neige tombait, on pouvait voir se former les pancakes ou crêpes. La neige, formant un petit cerele de la grosseur d’une cerise, tourne, lourne, s’augmentant sans cesse en diamètre jusqu'à ce qu'elle acquière un ou deux mètres. — Notre meute s’es accrue de trois nouveaux membres dont la naissance a fait battre nos cœurs de voyageurs égoïstes ; au printemps prochain, ils auront huit mois, âge habituel où ils commencent à chasser, ce qui comblera la lacune laissée par notre fugitif. Ces petits grands événements tiennent une large place, et ont de l'importance dans les détails matériels d’une entreprise comme la nôtre, et c'est avec l’orgueil d’un maître de maison qui montre sa bassecour et son bétail que chacun de nous fait des plans pour l'élève de nos jeunes Groënlandais. — Jai appris aujourd’hui que le capitaine Trotter a été second de l'expédition envoyée au Niger celle, je crois, où Lander était en sous-ordre, et qui a précédé la sienne à bord du Prince-Albert, steamer.

C'est sur la côte, près de l'ile Sugar-Loof, et non au cap York, que M. Leask a trouvé ces Esquimaux morts de faim. Le gouverneur d'Uppernavik passa une fois tout un hiver en alarmes, redoutant une attaque de ces malheureux pressés par Le besoin de se procurer des provisions. — Dans la journée. nous perdons entin de vue ce misérable Pouce-du-Diable, auquel j'envoie de bon cœur tont ce que comporte de fiel notre longue agonie d’un

ES JR. BELLOT,

mois, car c’est le 20 juillet que nous le vimes d'abord. La glace semble ouverte au sud. Nous remarquons de nouveau, à mesure que nous défilons devant tous ces caps, la face du nord-est couverte de neige, tandis que la face sud, réchauffée par les vents du midi, en est dégagée. M. Leask et le docteur Cowie assurent que des requins sont souvent pris dans ces mers, surtout près du détroit de Frobisher. Est-ce bien la même espèce que celle du sud ? Ils l’affirment.

A7 nour. — Très-beau temps. La glace est presque toute dissipée le long de terre, et les ice-berys du large dont la base ne reposait pas sur la terre ont été chassés dans le nord. Je ne sais plus quelle nation, les Arabes, je crois, comparent l’espérance au lait, parce que, après quelque temps, il devient aigre ; c’est bien en effet l'impression que nous en avons conçue. Mais bast! à chaque jour sulfit sa peine ; et maintenant que notre égoïsme croit n'avoir plus rien à redouter pour lui même, nos souhaits et nos vœux nous transportent près de nos amis les Américains. Il serait très-dangereux pour eux d’hiverner où ils sont ; car, abattu ct sans courage comme est leur monde, ils perdraient beaucoup d'hommes par le scorbut, et surtout le manque de vigueur morale; en outre, s'ils ne retournent pas aux États-Unis cette année, les baleiniers diront qu'ils les ont laissés échoués sur une des îles Baffin ; l'année passée, les dernières nouvelles les représentaient échoués au cap Riley ; cela produirait un mauvais effet. A propos des iles Baffin, nous n'avons encore vu que les quatre iles principales ; et je crois que l'autre groupe marqué sur la carte est celui des iles de la baie du Pouce-du-Diable. Je crois qu'il y avait de la brume quand sir , Ross a déterminé leur laiitude.— Peut-être après tout la brise du nord de ces jours derniers les at-elle dégagés et seront-ils avant nous dans le détroit, Dieu le veuille! M. Leask me dit

qu'il les a vus à cinq ou six milles plus à terre que les îles de Baffin, elles sont très-basses. Me reportant au 14, je me rap-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 94 pelle que les baleiniers ont donné plusieurs choses aux Amérieains, dont ils n’ont pas voulu accepter le payement, en disant : « Que penserait-on de nous au pays? » L'un de ces baleiniers, M. Reid, de l'Advise, à un frère avee sir John Franklin: l’autre a commandé le Tourville. Nous suivons le pack sur la lisière pour trouver une ouverture, ayant été obligés de revenir sur nos pas ce matin après avoir couru cinq à six milles à l’ouest, dans une sorte de cul-de-sac ou impasse.

18 aour. — Nous avons enfin trouvé une ouverture d’un demi-mille ou d’un mille de large quelquefois, mais en somme très-irréguiière, quant à la forme et à la direction; ce n’est point une coupure faite dans le pack, mais le passage existe entre des pièces détachées. Les baleiniers qui vont à la côte ouest remontent toujours aussi nord que la glace le leur permet, puis en suivent les contours et les mouvements,

J'envisage un peu plus tranquillement les conséquences de notre entrée en campagne, maintenant que le danger est passé: l° rien de fait cette année ; 2° impossibilité de rien faire pendant six ou huit mois de l’année prochaine ; 3° pas même la consolation d’être en compagnie des Américains ; # enfin, rien que des dangers fort obscurs et sans gloire, pour beaucoup de tribulations.

Nous perdons ainsi l’occasion de voir les crimson chffs (roches cramoisies) de sir 3. Ross, bien que plusieurs des roches de la baie entre les iles Baffin et la terre offrent, me dit-on, la même apparence. Ces roches ainsi nommées, à cause de la couleur.de la couche de neige dont elles sont revêtues, ont oceasiouné jadis une discussion parmi les savants, qui ne savaient s'ils devaient donner à cette couleur une origine végétale ou animale. Le docteur Kane, qui en emporte un échantillon en bouteille, lui donne une origine végétale. Cette neige fondue à exactement la couleur de l'encre de carmin ; elle se trouve aussi du reste dans les Alpes.

100 J R. RELLOT.

Le docteur Kane n’a dit que le scorbut se présentait par fois chez les Esquimaux on Huskis, ou Yacks comme on les appelle encore, par suite du peu de variété de leur diète on alimentation. ( Voir un passage du docteur Spencer Wills, sur l’abstinence de spiritueux, même dans les latitudes élevées. La plupart. même la totalité de nos hommes, verraient avec le plus grand chagrin des circonstances qui nous forceraient à retourner cette année, parce qu’ils auraient tout juste gagné leurs avances, et qu'ils ont presque tous des dettes contractées pour leur équipement ; puis la saison serait perdue pour eux, ils ne pourraient se procurer de l'ouvrage pour l'hiver ; presque tous ceux des Shetland et des Orcades ayant des métiers qu’ils exercent dans l’intervalle de leurs voyages de pêche.

49 août. — Midi. — Lat. 72° 50’ — 60°15'. — De la neig: depuis hier, qui nous glace jusqu'à la moelle, bien que le thermomètre ne soit qu'à 28°. Nous courons dans le pack tantôt à l'ouest, tantôt au sud, cherchant partout une trouée véritable an milieu de la brume.

Le pauvre M. Kennedy et moi sommes bien tristes, voyant que le temps se passe, et ne sachant trop quelle détermination prendre, car il est peut-être un peu tard pour songer à la baie d'Hudson, et nous aurions près de trois cents lieues pour aller seulement à l'entrée de cette baie. La profonde religion de M. vnnedv le soutient ; il pense que si nous ne réussissons pas. Dieu a d'autres desseins, et que tout doit être pour le mieux. Notre impatience après tout n’est peut-être pas raisonnable, et li vivacité de nos désirs, irritée de nouveau par l'ombre jetée sur nos espérances, nous fait maudire encore plus vivement ces obstacles.

Vers quatre heures de l'apies-midi, on aperçoit trois finners (poissons énormes qui ressemblent à des baleines). Les baleiniers du bord signalent cela comme l’augure des eaux de l'ouest.

Dieu le veuille! M. Leask a dit dès le premie: moment que À

disposi n'était

20 4 tenant.

l'entrée, nord, na chainent dernière que la pi le brouill le devoir Le nôtre à

guère déli passent q regrette d surexcitati remède, a Le pack pressant d gissant de de la tête rois lieues lerruption, doise du ci Mocks ou co quelque pre Souflreteux.

vue. Pour ln lumer une b durée du cré soleil nous 1 nuits obscur l'ace semblal

disposition de l'ouverture du pack dans le sens du nord au sud

pis ae :

n'était pas un bon signe.

Île on. à de 20 aour. — Encore de la neige; mais tout nous est égal main-

int. tenant. Nous tenons enfin le passage. Après avoir couru dans | Hd l'entrée, assez mal dessinée, mais nous attachant au côté du He nord, nous sommes tombés sur une suite de flaques qui s’enan- chainent et permettent de nous mener de l’autre côté. Cette

dernière navigation est assez difficile et exige une sorte de tact

ai que la pratique seule doit donner, car nous nous mouvons dans

ceux le brouillard que la neige épaissit. C’est dans ces moments que

cent le devoir de l'ice-master (pilote des glaces) devient fatiguant.

Le nôtre n’a point fermé l’œil depuis trente-six heures et ne sera

guère délivré que demain; il paraît que les masters des baleiniers

neis passent quelquefois deux et trois jours sans repos. M. Leask

ro - regrette de n'avoir pas un peu d’eau-de-vie, et je crois que la

tôt à | surexcitation dont on à besoin ne peut être donnée que par ce ble ait | remède, aux dépens, il est vrai, de la santé à venir.

| Le pack s'étend de chaque côté de nous, quelquefois nous

ovunil pressant de facon à nous laisser à peine un passage, ou s’élar-

nation gissant de deux à trois milles. Aussi loin que la vue peut aller

a baie de la tête du mât, s’est-à-dire dans les éclaircies neuf milles ou valler trois lieues de chaque côté, s’étend une nappe de glace sans in-

jon de terruption, dont l’éclatante. blancheur tranche sur le bleu d'arsx. D doise du ciel. Cette plaine n’est accidentée que par les hummieux. ochs ou collines résultant des collisions entre les floes, ou de e,th | quelque pression éloignée et de rares bergs tout rabougris, tout tée sur M Soullreteux, en comparaison de ceux que nous avons perdus de noces A ‘ue. Pour la première fois je suis obligé depuis longtemps d’al-

; lumer une bougie pour lire le thermomètre. Jusqu'à présent la finners } durée du crépuscule et de l’aurore entre le coucher et le lever du palei- AR Soleil nous a donné une clarté suffisante; mais les dark nights ouest. M (nuits obscures) viennent rapidement.—Nous passons près d’une

que h D trace semblable au sillage d'un navire qui v aurait navigué récem-

ment, mais on me dit que c'est un whale’s crake (fragment de baleine) , dont la substance graisseuse laisse ainsi des marques à la surface en même temps qu'une odeur sui generis, et, en effet, une forte odeur de fraichin se fait sentir ; on m'informe que ce n’est pas seulement à l’époque du rut, comme je l'aurais cru, mais toujours que cela a lieu ; l'air et l’eau en restent imprégnés plusieurs heures après le passage de ces animaux.

M. Kennedy me dit que quelques jours avant le dépari on a su que le capitaine Collinson avait appris par les Esquimaux que quatre blanes s'étaient dirigés de la côte à un établissement russe à deux cents lieues dans l’intérieur, et qu'il avait dépêché deux officiers avec l'ordre de s’assurer du fait. — Nous aurions voulu toucher au cap Warrender, un des points saillants du nord du détroit de Lancaster, mais nous ne pouvons perdre de temps à eela, car une des premières conditions est la sûreté du navire.

Il nous faut aller à l'ile de Griffith, et on ne peut s’y rendre qu'avec le bâtiment maintenant, car la boy ice serait un obstacle insurmontable pour les embarcations que cette glace ne pourrait supporter. Vers midi la glace semble se fermer devant nous. À deux heures la vigie crie : Une voile en mer! Quelles nouvelles allons nous recevoir ? car ce ne peut être qu’un navire du nord, et nous devons être très-près des Western-Water (eaux de l’ouest). — Les baleiniers ne viendraient pas de l’est si loin; enfin nous saurons ce que nous devons faire, si nous ne pouvons toucher à Griffith, ou si nous ne communiquons avec aucun des navires de l’escadre anglaise.

À trois heures, vu un ice-berg, le premier depuis dix heures. À trois heures nous perçons le passage, c'est-à-dire que le navire, toutes voiles dehors, s’enfonce autant que possible entre deux floes, et à l’aide de blasting cylinders nous faisons le reste. Ce n’est pas un navire que la vigie a vu. mais quelque hummock. Nous ramassons les lettres que déjà nous préparions. Pauvre mère! quand pourrai-je t’écrire? Nous finissons par être arrêtés, et cela parce qu'un g'con de quelques pieds nous barre

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la route, et que, pendant qu'on le déblaye. les floes se sont rejoints par l'autre bout de l'ouverture.

21 aouT. — Enfin dans la soirée nous avons été capables de reprendre notre course. M. Leask craint d’être allé un peu trop au nord, parce que les floes deviennent plus épais (quatre pieds). On aperçoit une baleine. — Cependant dans la matinée la glace parait tellement relichée et morcelée, que nous reprenons courage, et bientôt une légère houle nous annonce que la mer libre n’est pas loin. Le soleil se montre un peu et nous permet de déterminer notre position. Dans l'après-midi le vieil Océan est à pleine vue. Nos embareations sont amenées pour combattre le calme, notre deuxième ennemi : et nos matelots, auxquels notre satisfaction s’est communiquée, envoient à la paresseuse brise leurs chants joyeux. Les quelques milles que nous avons à faire sont bientôt franchis, grâce au redoublement de leurs efforts, et la petite goëlette, chère créature, se redresse dans la houle reconnaissant son élément, comme le chien qui sort de l’eau se secoue en sautant à terre. Jamais le eri de Terre en vue! ne m'avait fait autant de plaisir que l'annonce de l’eau en cet instant. Quelques bouteilles d'eau de vie ont été mises à bord comme remède, et pour la première fois on en donne à nos matelots, dont cette distribution redouble naturellement la joie. Nous sommes entourés d'oiseaux de mer de toute espèce ; nous en tuons quelques-uns. Le fond du ciel est d'un remarquable ton orangé qui apparaît à travers là gaze humide du brouillard. — La baie Possession étant un rendez-vous où presque tous les navires regardent, nous nous y dirigeons., pour voir S'il y à quelque notice,

22 «our. — Le pack, dans l'endroit où nous l'avons traversé, avait près de cent vingt milles de large. Après avoir été lantalisés par le voisinage de la mer, nous prenons enfin nos ébats; on jette par-dessus le bord plusieurs vessies dans lesquelles se trouvent des billets faisant connaître notre position,

104 JR.

des vigies sont envoyées à la tête des mâts pour examiner s’il n'ya pas de navire en vue.

23 aour. — L'homme est destiné à n'être jamais content et à toujours désirer quelque chose, Nous devrions peut-être nous estimcr heureux d'avoir échappé aux glaces, et nous sommes déjà impatients, parce que la brise qui nous poussait rapidement ce matin est devenue contraire. La hausse du baromètre, dit M. Leask, indique les vents d'ouest et la baisse des vents d'est. Nous rencontrons encore quelques bergs. Suivant la célèbre devise de Nelson : England expects every one to make his duty", nous avons fait et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir; Dieu fera le reste sans doute ! Les vessies sont enduites d’une couche de peinture noire ou de goudron. Il parait que dans les Shetlands les pêcheurs s'en servent comme de bouées pour leurs filets; mais M. Smith dit qu’elles se pourrissent très-vite.

2% aour. — Aussitôt que la boy ice est formée, s’il neige pardessus, une nuit est suffisante pour en faire une glace qui vous arrête, mais ne peut porter.

A huit heures nous apercevons la terre, et à quatre heures de l'après-midi nous sommes à l'entrée de la baie de Pond, distance quinze milles. Toute la terre est couverte de neige. Cette baie est un bon terrain de pêche et généralement fréquenté par les baleiniers.—Dans la soirée, nous sommes pris par le calme, et le courant nous porte à terre. Vers onze heures du soir, nous entendons crier à quelque distance, et, à notre grande surprise, nous voyons arriver une pirogue que l'obscurité et la houle nous avaient cachée; le cri de reconnaissance est répété par nous, et bientôt un, puis deux, trois et quatre canots sont le

long du bord ; on amène une embareation pour leur permettre de grimper sur notre territoire, car ils ne pourraient se dégager de leurs frêles esquifs nullement garantis contre la submersion

1 « L'Angleterre attend que chacun fasse son devoir, »

ou l'imn ‘eux pie mière qu pondent HOuS app ces homr qu'il fait et y mett, raies pour au mât d’:

terrogé si c'est une charge, mi l'AYS sont en questio:

air Vexé qu du vent.

Ainsi, e deux navir deux brigs.

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VOYAGE AUX MERS POLAIREX. 10 il ou l'immersion ; ils sont plus larges que ceux de l'est d'environ deux pieds, quoiqu'ils ne soient pas plus profonds. Notre première question est naturellement s'ils ont vu des navires ; ils ré-

el pondent affirmativement, et, par l'intermédiaire de M. Smith, US nous apprenons que la veille ils ont vu deux bâtiments : un de nes ces hommes dessine avec un morceau de eraie deux trois-mäts ent qu'il fait la tête en bas, paraissant assez satisfait de son œuvre, | dit et y mettant du reste de la conscience, car, ayant fait de petites est. raies pour indiquer les vergues, il efface celles qu'il avait mises vise D au mat d'artimon, indiquant ainsi que ce sont des barques. In- — lous terrogé si ce sont des baleiniers, il répond que non; comme Dieu c'est une circonstance importante à vérifier, on revient à la < uche charge, mais sous une forme différente, car les naturels de ce het- pays sont susceptibles à cet égard ; on demande si les navires leurs en question avaient pris beaucoup de baleines, il répond d'un D air vexé que non: les habitants ne sont point allés à bord à cause » par- du vent.

| vous | insi, en dépit de notre surveillance, nous avons manqué ces | deux navires. Que peuvent-ils être? Les navires de Penny sont es de | deux brigs. Il n'y a dans l'escadre que l’Assistance et la Résolue

de trois-mâts. Mais s'il y a des nouvelles importantes à donner,

Stance shui in des vapeurs eñt été envoyé, à moins que le capitaine Austin av les ne renvoie les malades et le capitaine Ommaney, mais il ne ren-

etle ) verrait pas les deux gros navires. En admettant que les Ésquiusen- [Maux se trompent ou que nous ne les comprenions pas, Ce nc à peuvent être des baleiniers, parce qu'ils les auraient vus remon-

ter la côte en allant, et aucun navire ne peut être venu du nord par l'est cette année. Les baleiniers, me dit M. Leask, ne sont jamais par cette latitude à cette époque de l'année.

Si ce sont des navires de l'escadre, il doit y avoir des dépêches Ÿ à la baie Possession. Ne pouvant rien tirer de plus des Esquimaux, | nous les examinons ‘à loisir, ces sujets sans le savoir de la Grande-Bretagne: plus petits et plus trapus que ceux d'Uppernavik, ils ne dépassent pas quatre pieds dix pouces à cinq pieds.

"prise, houle té par sont le mettre égager ersion

Leurs yeux ne me semblent pas bridés, le teint est moins jaune qu'à Uppernavik, plus rougeâtre; face ronde, joues rebondies, front bas, de grands cheveux plats et d’un noir de corbeau, noués ou coupés sur le devant de la tête, et retombant sur les épaules de chaque côté ; peu ou point de barbe, pieds et mains remarquablement petits. Je demande à l’un d'eux la permission de couper une mêche de ses cheveux, concession à laquelle le don de quelques pierres à fusil l'amène bien vite. Assez bien couverts, ils n’ont dans leurs pirogues que leurs lances ou harpons, mais point de peaux à rechanger; la vue d'un miroir. d'une poupée, leur arrache un gros rire si franc, si stupide et si naïf, qu'il se communique à tous sur le pont. « Kouna ! kouna! (femme), kablounak ! (de blanc), crient-ils. »

Quand, le vocabulaire de Washington en main, on leur lit les phrases qui parlent de deux navires disparus, ils répondent qu'ils le savaient déjà.

Cette nouvelle, du reste, et l’appât d'une récompense sont bien certainement la source de la fable imaginée par eux et répandue par Parker en 1849, et de celle du Prince-Albert en 1850. Quand on à vu ces gens-là, qui croirait jamais qu’ils enssent pu massacrer cent trente Européens”? Ils sont enchantés des cadeaux gratuits de boîtes de fer-blanc vides. Une lance terminée par une dent de morse me tente, et, malgré mes enchères, je ne puis l'obtenir; je ne sais à quoi attribuer le haut prix qu'v met son propriétaire, lorsque M. Smith me traduit que c'est du manche qu’il ne veut pas se séparer; le manche est en bois, et ilne saurait où en trouver d'autre; quant à l’ivoire, il n’y tient pas. Je remarque en effet que les manches de tous leurs ustensiles de pêche ont l'apparence de débris de navires flottés sur les glaces, et ce n’est que comme céla en effet qu'ils ont du bois. La carcasse de leurs canots est généralement en fanons de ba leines. Pauvres, pauvres créatures, dont les besoins sont si restreints, et qui cependant ont tant de difficulté à les satisfaire’ Un coup d'œil jeté sur le pont les a convaincus jüe nous ne

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 107 sommes point des baleiniers; ils nous communiquent cette impression, et semblent se demander : Que diable viennent-ils faire 161? Puisque ce n’est pas pour pêcher des baleines, ni des unicornes, ni des phoques, quel motif peut chasser de chez eux des gens qui semblent avoir tout ce qu'il leur faut pour vivre ? Quelques vases de fer-blane que nous leur donnons portent leur joie à son comble, et font de nous d'excellents amis auxquels ils témoignent leur satisfaction autant que la houle le leur permet, car le mouvement du navire les incommode d'une façon évidente, bien qu'ils doivent être habitués à ce ballottement dans leurs canots. Leur langue se compose d’une série de sons gutturaux qui la rend très-rauque, et tis ne paraissent pas comprendre les signes de tête affirmatifs on négatifs que comprennent tous les sauvages. Le mot propre oui ou non, ap où nama, estleseul qui parle à leur intelligence. L'un d'eux, voyant M. Kennedy prendre du tabac, en demande, et comme je lui fais signe que ça fait éternuer, il se bourre le nez, et comprend qu’il faut se moncher, ce qu’il exécute avec ses doigts de la façon la plus consciencieuse. Pendant que j'écrivais des notes sur un morceau de papier, l'un d'eux, me prenant peut-être pour un docteur, me fait signe qu'il désire l’avoir, et les autres alors s’approchent pour | jouir de la même faveur. Je crois qu’il est très-blâämable, peut-être | $ même criminel à un certain point de vue, d'entretenir ou de créer chez ces crédules natures des idées superstitieuses ou fausses; mais il est souvent impossible de résister à leurs désirs si faciles à satisfaire; des allumettes chimiques excitent leur grand étonnement. Je leur donne à chacun un morceau de sucre; après l'avoir goûté, et reconnu sans doute, tous disent : CKouna et pyraminy, » faisant entendre qu’ils le gardent pour leurs femmes et leurs enfants qui dorment là-bas; du moins nous interprétons ainsi leur pantomime de la tête placée sur la Main, pantomime commune à tous Les peuples. I y aurait quelque chose de bien mesquin dans tous ces petits triomphes si faciles de la vanité de notre civilisation, si on y mettait le moin-

dre sérieux ; mais on est gagné par cette naïve simplicité, et on ne peut s'empêcher de jouir de leur étonnement, sans chercher à leur donner une idée de notre supériorité, qu'ils ne r°connaissent d'ailleurs que dans l'avantage d'avoir du fer et du ouis. La pêche à été mauvaise pour eux cette année, disent-ils. Il y à à terre des daims, qu’ils tuent surtout lorsqu'ils passent ‘’eau à des énoques et des flux connus. Je n'ai point remarqué qu'ils ‘euas-ent les objets échangés comme le font ceux de la baie & Hudson. L'un d'eux avait des marques de lèpre bien caractérisées par la blancheur de lait de sa poitrine. Nous leur laissons une notice sur parchemin.

25 aour. — Nous sommes encore en calme, mais un jeu trop loin sans doute pour que nos amis d'hier viennent nous revoir. Je trouve du reste de leur visite un souvenir peu agréable, contre lequel cependant on m'avait bien prévenu. — Je réfléchis à nos nouvelles, et je ne sais qu’en déduire : si c’étaient les navires de sir John!

Je pense que les Esquimaux se sont trompés, et que ce sont les deux brigs de M. Penny, qui ne sait pas où sont les provisions du North-Star, et que d’ailleurs ses instructions rappellent au pays cette année de la façon la plus pressante.

Nos chiens sont tout à fait civilisés; ils aboyaient hier après ce costume qu’ils doivent bien connaître cependant. Les naturels ici semblent avoir connaissance de ceux de l’autre côté. Est-ce par les navires ou par tradition”?

26 aout. — Nous sommes retenus par le calme près du cap Burney. entre la baie de Pond et la baie Possession. Que ne sonmes-nous donc au temps où chaque navire aura une machine à vapeur sans avoir besoin de charbon, etc.! Combien nous bénirions le moindre propulseur qui nous donnerait une vitesse d’un nœud seulement!

Voici trois jours que le capitaine Kennedy et moi avons demandé à être réveillés aussitôt que nous serons près de la baie

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES 109 Possession; le désenchantement nous empêche d'admirer ces magnifiques glaciers ; ces sortes de vallées remplies de neige jusqu'aux faites des blancs pies, et sur lesquelles, lorsqu’elles sont a un niveau inférieur, serpentent des ruisseaux de neige fondue. Vers quatre heures du soir, notre attentionest éveillée parun bruit de rames comme dimanche, et, à l’aide de noslongue-vues, nous astinguons trois canots qui se dirigent vers nous; nous continuons notre route, filant deux nœuds, n'ayant pas d'intérêt à communiquer avec eux; mais ils gagnent rapidement sur nous. M. Leask dit qu'il les à vas filer sept nœuds à la pagaye. L'obstination de leur poursuite nous faisan: :üj:: 8er qu'ils ont peut-être quelque chose à nous transmettre, on n:: en panne, et bientôt nous reconnaissens nos amis de “iminche. Bien qu'il fit jour, on ne les avait pas vus, et il est éccunant d'observer combien le son se propage rapidement ri avec force, car, lorsqu'on les a vus, ils paraissaient à Phorizca du tillac, au-dessus du gouvernail, c'est-à-dire à une hauteur de quinze pieds, et depuis longtemps déjà on les entendait. — Ils apportent à bord des dents d’unicorne, dont l’une, que j'achète pour deux scies, a plus de sept pieds anglais. M. Kranz, dans son Histoire du Groënland, dit que ces cornes coûtaient douze cents livres sterling. J’échange également des cercles de barriques, des couteaux. des mouchoirs, pour un arc et des flèches, bien qu’ils fissent des difficultés au commencement, difficultés que le présent des cercles lève de suite. Les daims, disent-ils, sont communs : les questions sur les navires amènent les mêmes réponses que précédemment, et, à un certain nombre de lunes, ajoutent. ! ils ont vu passer deux navires pris entre les glaces. Veulent-ils parler des Américains”? Celui qui a dessiné les navires ayant été interrogé sur la configuration de la côte, la dessine avec une préci- Sion qu'il est impossible de ne pas admirer en comparant son dessin à la carte. Le capitaine l'arry, du reste, dans son deuxième voyage, a eu l'occasion de remarquer cette faculté chez eux, et, en particulier chez une femme esquimau appelée Igloolik. IT fait

communiquer le passage (inlet) de Navy-Board avec la baie de Pond, et dit que les narvals font le tour; ildessine leurs campements et représente les narvals par le bruit de leur souffle. Dans la pirogue, ilontune espèce d'outre formée d'urs peau qu'ils remplissent d'air en soufflant dedans ; elle se ferme avec un bouchon d’ivoire, et leur sert d’ancre flottante lorsqu'ils sont surpris par le mauvais temps. Ils brûlent de la mousse trempée dans l'huile. Leurs pantalons descendent un peu au-dessous du genou.

Après les avoir bourrés de biscuit, nous leur faisons les honneurs de l'orgue; l'un d'eux, ivre de joie, se livre aux hurlements les plus frénétiques; il saute, se roule, se tord, fait les plus hideuses contorsions, grince des dents, et se laisse retomber comme épuisé par l'excès du plaisir. Le violon qu’ils ont entendu sans doute à bord de quelque baleinier les étonne et les ravit moins ; un fusil qu'on leur prête est déchargé plusieurs fois sans eflroi, et avec une justesse qui prouve que leur coup d'œil est aiguisé par la nécessité de ne pas perdre leurs flèches. Les pauvres êtres ont, comme les chiens de l’est, le caractère vorace; quand on leur offre quelque chose, ils le prennent et s’en saisissent sans témoigner la moindre reconnaissance.

Ils proposent de venir avec nous au passage de Navy; mais, dans la nuit, le vent s'élève, et nous les renvoyons les mains pleines plutôt que de leur faire courir le risque d'abandonner leurs familles. — La brise se fait, et, en même temps, ce qui arrive toujours dans ces parages, un épais brouillard ; il nous faut abandonner le projet d'aller à la baie Possession, en dépit de l'importance que notre relâche pourrait avoir. (J'ai pensé depuis que ce peuvent être les deux navires Résolute et Assistance, envoyés par le capitaine Austin pour des provisions, ne sachant pas qu'il y en à à Navy; pourtant, s'ils eussent passé en vue de terre, ils auraient vu le fanal.

Notre conversation revient naturellement snr Je bonheur dont peuvent jouir les Esquimaux. Ts sont plus heureux , disent les uns, de n’avoir pas nos besoins. pendant que les autres s'api-

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VOYAGE AUX MERS MOLAIRES. 111 toient sur leur sort; mais si on ramène ainsi le bonheur à un petit nombre de besoins et à la possibilité de les satisfaire, on nie la civilisation, le développement de l'esprit humain, la cause enfin pour laquelle nous sommes ici ; car il est évident que notre intelligence ne s'exerce que sous l'aiguillon du besoin; et rétrécir le cercle de nos recherches au rayon de nos besoins matériels, c’est amoindrir bien vite toute chance de progrès, et ce n'est qu'après la satisfaction des appétits physiques qu'on peut songer à la faim et à la soif morales ; c’est la transition de l’ère de sauvagerie à l'ère civilisée. Les pauvres Huskis m’entrainent bien loin ; mais je n'ai pu voir sans émotion le bon M. Kennedy priant Dieu de faire descendre les rayons de sa bonté sur ces pauvres païens, qui ne comprenaient pas ce que nous faisions, alors que nous priions pour eux, et venaient chanter au panneau lors de l'hymne du soir. — Lorsqu'ils sont pris entre deux lames, ils tiennent la pagaye horizontale au-dessus de la tête pour que l'eau ne la touche pas, car ces longues embarcations sont très-difficiles à gouverner, et ils sont en grand danger, du moment où ils perdent leur sang-froid.

Lèpre des peuples icthyophages : dents vilaines. Ils ont couché dans une voile sur le pont, et quand ils se lèvent répandent une odeur infecte. Je leur ai donné des gravures pour les Kounas. Bien qu'ils ne soient pas icthyophages précisément, mais seulement à moitié, ils doivent avoir beaucoup de maladies cutanées, surtout par suite de leur saleté. L'un d'eux nous montre sur son bras l'empreinte de ses dents. Nous lui demandons S'ils avaient souffert pendant l'hiver : la perte d’un fils bienaimé l’a plongé dans une profonde douleur, dont cette mutilation est le témoignage. Le cri du cœur paternel, la sublimification de l’homme si simplement dite, tracée en caractères de Sang sur son bras, changèrent complétement la disposition de u6s esprits, et ce pauvre sauvage, qu'un instant avant je regardais comme une marionnette, quelque chose d’un peu plus amu- Sant qu'un chien savant, grandit tout à coup à mes veux, et le

112 J. KR. BELLOT.

caractère d'un père qui pleure m'impose le plus profond respect . je ne puis m'empêcher de le prendre tout à fait au sérieux, A cette faculté mécanique d'imitation qu'ils ont à un degré éminent, ils ne joignent sans doute pas la mémoire des mots, car, après de fréquentes relations avee les baleiniers, à peine connaissent-ils les mots yes et no. bien qu'ils répètent avec une surprenante exactitude les mots prononcés devant eux. Je songe toute la soirée à cette réhabilitation par l'amour paternel. Surprenant effet de cette concentration sur un point fixe racontée par Richardson, de l’homme qui nourrit un enfant : amour d'Igloolik pour son mari. Nous aurions bien voulu les emmener avec nous, mais ils ont leurs familles. Grande discussion sur le bien qu'on peut leur faire.

27 aour. — Temps couvert et mer très-grosse, aussi grosse que celle que nous avons eue en venant; les lames mesurées ont dix et quinze pieds de hauteur par l'horizon ; il nous faut renoncer à aller à la baie Possession. Il parait que même en calme il y a une forte houle sur la plage, et nous continuons pour Navy- Board, où nous prendrons des provisions ; nous tombons soudainement sur un courant de glaçons flottants qui nous force à ra- Lentir; il nous faut, dans la nuit surtout, bien veiller pour ne pas heurter d’ice-bergs ou de gros glaçons. Le soleil se couche maintenant à neuf keures environ. Pauvres Esquimaux! qui se dévouera à vous civiliser”? Les frères Moraves ont des missionnaires; mais plus bas, sur presque toute l'étendue de la côte, les malheureux se trouvent bloqués dans un étroit cordon par h faim et le froid des deux côtés. Quelle noble entreprise que celle de sir John Franklin! Les hommes de ce caractère ont un pouvoir sympathique bien grand sans doute pour faire germer le dévouement partout sous leurs pas! Comme son livre est nail: comme il dit simplement : « Nous mourions de faim! » et que d'images ne réveillent pas ces simples mots! MM. Parry et Franklin, dans une ligne d’écrit. MM. Arago et de Humboldt dans

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 115 l'autre, ont bien le même genre, celui de la grandeur de la vérité. — Mes projets du pôle nord continuent de m'occuper; de plus, je veux proposer à M. Kennedy, l'année prochaine, d’examiner (laissant partir le Prince-Albert) la côte entre la rivière Coprermine et Boothia-Félix, et de remonter la Coppermine ou la Mackenzie, à l'embouchure desquelles nous nous rendrons avec La chaloupe à vapeur, où de nous en aller par le détroit de Behring.

28 aour, — Grosse houle et calme ; temps plus clair, IE faut faire attention de ne pas se tromper sur la configuration des inlets (passages) ou plutôt leur aspect de large, car plusieurs fois des glaciers, laissant entre eux de grandes vallées derrière lesquelles se voyaient des pics, m'ont induit en erreur. Sur les distances, le long de la côte, l'œil se trompe encore, à cause de la grande hauteur; on les estime trop petites. — Le gaillard d'avant fait une pétition pour demander « une ration extraordinaire d’eau-de-vie, bien qu’il ne leur en soit pas dû: mais ils , allèguent pour prétexte que les provisions ne Sont pas d'aussi bonne qualité que d’honnêtes marins anglais auraient le droit de l'espérer. » Cette pétition se termine, suivant l'usage, par l'assurance du plus profond respect.

M. Kennedy me demande mon avis, et je pense qu’on peut les satisfaire sans danger : refuser serait nous exposer à de la mauvaise volonté de leur part, bien que je sois convaincu qu’ils ont obéi à'un préjugé, car il y a chez eux plus Fe crainte que de penchant à l'égard des spiritueux.

29 aour. — Après avoir perdu de vue les pics de Byam- Martin et la pointe basse du cap Hay, nous sommes pris par une jolie brise et par un épais brouillard, lequel nous fait tomber sur des morceaux de glace énormes; on met en travers afin d'entrer dans le passage de Navy-Board. Nous avons perdu ciai précieuses heures, et enfin on renonce une fois

de plus à ec

. qu'on s'était proposé; nous faisons route, — Ah! la vapeur, la

vapeur! — Dans l'après-midi, calme.

Je crois décidément que s’il y a deux navires de passés, c'est l’Assistance et Résolute, conduits par le capitaine Ommaney ; les steamers ont été laissés derrière ; que pensera-t-on au pays en ne nous voyant pas écrire? On nous croira pris de nouveau en compagnie des Américains. D'après M. Leask, trois baleiniers français seulement semblent être jamais venus ici, Mademoiselle, Ville de Dieppe, Tourville.

30 aour. — Les Esquimaux garnissent les crêtes de leurs pagayes d'ivoire assez précieux, afin que le bois ne s'en abime pas, et tout l’or du monde ne vaudrait pas pour eux quelques kilogrammes de fer ou d’acier : c’est l'histoire du coq et de la perle, un grain de mil ferait bien mieux mon affaire ! Dans la matinée un fort coup de vent se déclare dans l'ouest, et nous sommes bientôt réduits aux bas ris, trinquette, petit foc et voile d’étai. La mer est très-grosse, les lames ne dépassent cependant pas quinze pieds, ce qui m'étonne, et je crois qu'à moins de vérification on est souvent porté à s’exagérer leur hauteur.

Notre goëlette court et plonge, passant sur ou sous la laine qui balaye souvent notre pont, sautant de l’une à l’autre comme les enfants dans les sillons. Notre compas varie d’une façon remarquable dans le iouvoyage, faisant une différence de trois pointes chaque fois qu’elle prend les amures à tribord. Malheureusement, le navire n’a pas été essayé sur les différents aires de vent.— Soins apportés maintenant à ce sujet dans la marine anglaise, création d’un bureau spécial. — Le courant, comme toujours, est dans la direction du vent, et nous rejette en arrière du point où nous étions.

Vers minuit, le temps s’éclaircit, et, pour la première fois,

ous voyons quelques étoile. uu planètes. J’ai essayé l’autre jour

d’avoir la hauteur des pics de Byam-Martin afin de voir la limite inférieure des neiges perpétuelles, mais le résultat est trop in-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. ll certain. Les lames roulent de gros glaçons très-dangereux et qui nous briseraient comme du verre. Nous avons reconnu les Cuningham monts et cette baie de Croker dont les environs sont bordés d'inlets, — ouvertures béantes dont on ne sait pas le fond, conduisant on ne sait où, peut-être isolant cette portion de terre et faisant du Groënlané une autre partie du monde. — Ce sont toujours des pics et des glaçons ou de grandes tables blanches sur lesquelles des ruisseaux de neige fondue festonnent leurs gracieux méandres.— Enfin, nous avons raccourci de plus en plus l'échelle de nos désirs ambitieux, puis, plus modestes, nous les bornons aujourd’hui à la stricte nécessité de trouver un port de refuge pour l'hiver. Tout cela sera-t-il en vain? 11 v a un an, le Prince-Albert se trouvait où nous sommes, portant en Angleterre les restes trouvés au cap Riley. Il est bien prouvé que toutes prévisions, tous calculs, sont faux, appliqués à ce que l’on pourra ou ne pourra pas faire.

Sir Ed. Parry disait, avec raison, qu'il déplore la nécessité où est l’amirauté de donner des instructions qui devraient se réduire à ceci : « Voilà nos intentions, faites pour le mieux, » Mais à quoi bon se lamenter? peut-être marchions-nous dans une fausse et périlleuse voic dont ces retards nous éloignent. La résignation de la plus humble espérance ne vaut-elle pas les inutiles combats du plus orgucilleux désespoir?

91 aout. — Calme. Hélas ! que sont devenus nos beaux plans de campagne”? c’est à peine si nous pourrons gagner le port Léopold avant que la glace le bloque. L'homme propose et Dieu dispose. Les terres du nord du détroit de Lancaster ont une remarquable apparence à partir de l’ouest de la baie de Croker : ce sont de hautes tables dont le sommet est nivelé d’une façon presque régulière. Les réflexions du soleil sur ces masses couvertes de neige sont tellemen: bizarres, entremélées avec les nuages, que tous nous nous communiquons cette même pensée, qu'il n’est pas étonnant que sir James Ross se soit trompé en

1818, car les nuages joignent la terre des deux bords, et il semblerait, en effet, qu’une chaîne de montagnes ferme le détroit à une vingtaine de milles de nous.

À sepTEMBRE. — Dans la nuit un nouveau coup de vent se déclare ; mais cette fois-ci c’est de l'est qu’il nous vient et plus fort que le dernier, et comme le temps est très-épais nous courons d'un bord à l’autre du détroit. —- Dans la journée, une lame défonce nos parois. Nous rencontrons des glaçons chaque fois que nous sommes près de terre.

vers quatre heures, au lieu de courir en travers du détroit, on laisse porter. — À huit heures du matin. aux environs du cap Pellfort, on voit la glace que M. Leask déclare être le pack, et nous virons de bord, un peu tôt peut-être, mais enfin avec cette brise de huit nœuds, grosse mer, il n’est pas prudent de s’y enfoncer, car remonter ensuite contre le vent ne serait ni sûr ni facile. Enfin, à deux heures, par 74° et 88°, on rencontre le pack de nouveau, ce que j'avais du reste supposé d’après les rapports du capitaine Forsyth et de sir James Ross. Il est alors convenu que lon louvoiera pour doubler le cap et entrer dans l'intet. Pour moi, et en cela je suis d'accord avec M. Kennedv, j'aurais voulu qu'on poussät dans l'ouest autant que possible, alin d'hiverner même au port Winter; mais il aurait fallu pour cela côtoyer le pack jusqu’à ce qu'on y trouvât une ouverture. Vapeur! vapeur! que ne t’avons-nous à notre secours! Nous sommes obligés d'en venir à embarquer notre canot de tribord. La mer est plus grosse que jamais cet lave le pont toutes

les cinq minutes.

2 sepremBre. — Même temps : vent d'est. Dans la matinée.

9 SEPTEMBRE. — Vers huit heures le temps s'embellit un peu,

nous sommes sur la eôte nord aux environs du cap York, mais dans l'ouest, et nous suivons la côte. Le brave M. Kennedy, qui

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 117 tiendrait à faire le plus possible, voudrait reconnaitre l’état de la glace, voir si nous pouvons aller à la baie de Brentford, remonter à Léopold, aller à Griffith, et, si nous ne pouvons y entrer, revenir à Léopold. Mais c'est ne pas tenir compte de l’état avancé de la saison, du vent et de notre inhabileté en cas de calme, ete... de sorts qu’il pourrait se faire, comme lan dernier, qu'ayant trouvé le pori Léopold ouvert en remontant dans le nord, nousle trouvions fermé en venant dans l’est. — Mais tous les avis écrits reeus des hommes compétents appellent spécialement l'attention sur ce point : mettre le navire en sûreté, et mon avis serait, si le port Léopold est ouvert, d'y entrer, sinon au port Bowen on au port Nail; mais l'essentiel eût été de connaitre les dépêches qui peuvent et doivent se trouver à Léopold ; aussi eussé-je préféré, ayant bon vent, y relâcher d'abord. À une heure et demie nous nous dirigeons sur Léopold; temps à grains, forte brise. À cinq heures nous rencontrons la glace courant de l'ouestnord-ouest à l’estsud-est; brouillard épais. — Il est convenu que nous louvoierons pour doubler le cap Clarence et essayer de uouveau le nord. Le temps est très-mauvais. M. Leask expose,

avec raison, que la saison est très-avancée, qu’elle est extraordinairement douce, et que c’est une chance de plus pour que,

aussitôt ces fortes brises tombées, la température descende subi-

tement très-bas, et que la glace se forme soudain autour de nous.

— Des unicornes viennent se montrer tout près. — Je me con-

sole de tous nos ennuis en faisant plus de projets d'avenir que Jamais : JE FERAI DES LIVRES QUI SERONT DES DOTS POUR MES SŒURS ; je tâcherai ensuite de faire partie d’une expédition française sur

un petit vapeur à hélice, ete. — À minuit je vois la terre, près de La baie Batty, j'imagine, et on vire de bord.

4 serreusre. — L'autre bordée nous amène près du cap Clarence. Le temps est plus clair, la brise plus maniable; et lorsque M. Leask déclare que le port Léopold semble libre, point N'est besoin de dire notre joie. — Peut-être sont-ils à ces par-

vres absents, si longtemps attendus, si longtemps cherchés, peut-être au moins aurons-nous de leurs nouvelles. Cette pensée commune nous anime, et tous les visages sont épanouis. Hélas! notre joie n’est pas longue, En descendant dans le sud, on voit

-que le port est rempli d’une glace amoncelée sans doute par

ces dernières brises d’est : il est même impossib}s, dit M. Leask, d'y débarquer. La mer est grosse; mais enfin on amène une baleinière, et M. Kennedy et moi nous nous rendons à terre. A une longue distance de la côte se trouve une barrière de glaçons (loose ice) bien plus difficile à franchir qu’un corps solide, parce qu'au moins, une fois débarqués, nous aurions pu haler le canot; mais la houle est excessivement forte, les glaçons se brisent les uns contre les autres comme des galets, et, après avoir fait de vaines tentatives, nous sommes obligés d'y renoncer; nous avons côtoyé cette glace pendant trois heures, de huit “heures et demie à onze heures et demie.— Le navire, en panne au vent, à nous, vient nous chercher. On voit parfaitement du bord la maison et le fanal laissés par sir James Ross, et c’est le cœur serré par un désappointement de plus que nous remontons à bord. Nous côtoyons la glace au sud dans a direction de Fury-Beach. Une ceinture de petits glaçons, gros comme la tête, précède une barrière plus forte ; ils sont serrés les uns contre les autres et n'attendent qu’une gelée un peu vive pour se former en une masse compacte; ils suivent les mouvements et les ondulations de la houle, de manière à donner à cette ceinture l'apparence d’une cotte de mailles.

Les terres de Léopold ressemblent à celles de la baie de Croker : terres à pic, et friables dans les excavations, elles offrent à la neige la facilité de dessiner les plus gracieuses arabesques. — Nous voulions essayer de débarquer Rà où la glace s’avance le moins; mais elle est brisée, jusqu’au pied des falaises au bas desquelles il n’y a pas de berge, ou du moins elle est également couverte de glace. Si nous pouvons, nous irons à la baie de Brent-

ford ou la baie Cresweli, car tout vaut mieux pour le succès de

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l'expédition que d'aller sur la côte est. —- À mesure que nous avançons, la côte s’inclinant vers l’ouest, ces rochers, moins échauffés par le vent, sont couverts de neige : on dirait de hautes murailles de neige, si, de loin en loin, une tache noire sur leurs faces perpendiculaires ne disait que la terre est là. Après avoir descendu la côte jusqu'à quatre à cinq milles au sud de la baie Batty, la glace s’avance de plus en plus dans l'est. Temps brumeux et froid ; nous gouvernons alors une seconde fois sur le port Bowen, à notre grand déplaisir ; bien que nous ayons fait notre plein d’eau en laissant le pack. Tout ce qui est sur le pont est consommé ; il y a bien encore quelques barriques de provisions, mais elles sont fort engagées dans la cale, et, de toute façon, il faut aller près de terre. Le rapport du lieutenant Robinson nous fait connaître une liste de nombreuses provisions à Fury-Beach, qui nous eussent été fort utiles, car je prévois bien que l’année prochaine, ce sera, pour retourner, un prétexte auquel il n’y aura pas de réponse.

D SEPTEMBRE. — Au point du jour, nous sommes en vue de terre ; nous apercevons un petit monticule au nord-ouest du compas. Je reconnais, en dépit de ce que dit M. Leask, le port Bowen, dans l'île Stony, qui paraît comme une tache sar la pointe nord de la baie. Supposant que nous allens au mouillage, je propose officiellement à M. Kennedy d'aller n canot au port Léopold y chercher le document que nous v sensons irouver; mais il m'explique son projet, qui est d'attendre que le vent d'est soit passé, et alors, étant sûrs d'un port de retraite en cas de mésaventure, d'essayer de nouveau d’y rentrer avec le navire. Ce point de départ est en effet essentiel pour toute expédition en canots sur Boothia. La côte est, aussi loin que nous pouvons voir au sud, est libre de glace, et contraste avec la côte ouest, car elle ne porte pas non plus la moindre trace de neige, celle-ci n'ayant été fitée à l'ouest dans ces derniers jours que par les vents d’est.— Nous nous rendons tous deux, dans un £anot, en

120 J. KR, BELLOFT.

avant du navire. Sir Édouard Parry l'a dit avec vérité, rien n'est si triste, nu, et désolé, plus que désolant, que l'aspect de cette terre, produit de je ne sais quelle formation, mais qui présente un sol friable, recouvert de pierres plates, schisteuses, je crois, qui coupent nos bottes comme du verre : nous examinons la côte avec soin au moyen de nos lorgnettes si commodes dans un canot; trois cairns.… frappent immédiatement nos yeux ; un sur l'ile, un autre sur le North-Hill, un troisième sur le monument, et enfin un quatrième à gauche en entrant, sur une montagne. Nous parcourons vainement l'île pour y trouver quelque document laissé par Parry en 1824 et 1825. Un four ou une forge, des débris de clous, de porcelaine, decordages, et un lambeau de toile, sont les

seules traces que nous rencontrions ; les clous sont rouillés, mais

la L'ile reste en parfait état de conservation.— Le navire rentre dans la baie pour faire de l'eau, et, après avoir renvoyé ie canot, nous gravissons North-Hill avec la plus grande peine, au milieu de ces pierres qui s'éboulent sous nos pieds, sur une pente rapide où des jambes de montagnards ne seraient pas inutiles. De cette élévation de cinq cents pieds (par comparaison avee la montagne de gauche), nous dominons les alentours, aussi nus que les abords de !a baie ; nous voyons les hauts rochers de la côte ouest entourée d'une blanche ligne de glace : des traces sur lesquelles on ne peut se tromper indiquent que le lièvre d'Amérique se trouve assez abondamment ici. Nous fouillons également le cairn de cette colline, mais sans plus de succès ; à dix yards {verges) environ, quelques pierres peuvent recouvrir des cylindres, mais nous n'avons pas de pioche ni de pelle, et ne pouvons nous assurer que rien n’y est déposé, la terre étant fort dure. Nous redescendons plus rapidement que nous n’étions montés, mais au grand détriment de nos bottes, partie trop précieuse de l'habillement d’un voyageur arctique pour que nous n'y fassions pas la plus grande attention. Nous nous rendons ensuite à l’endroit marqué Observatoire, indiqué par une tombe d'un matelot qui s'est noyé en 1825. Un léger renflement des pierres indique le

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 121 contour creulaire de la fosse ; à côté nous remarquons quelques traces et deux allées dans la direction du méridien, sans doute jour servir d'indice aux voyageurs.

A notre débarquement, le cœur nous battit, nous jensions avoir reconnu des pas hungins, mais leur grandeur démesurée, puis une large empreinte de la forme d'un lit, nous firent un peu plus loin connaitre qu'un ours avait passé par là. Quelques os de baleine. des débris de bouteilles, de verres, marquent le passage des Européens. Lors de notre retour une pièce de corde d'une douzaine de mètres avee la marque du gouvernement est ramassée sur la côte. Pendant que nous étions à l'observatoire, lecapitaine, étant allé sur l’île, a fait rouler quelques pierres qui tombent tout au plus de quatre à cinq mètres; mais, répété par l'écho, le son de leur chute est tellement augmenté, que nous croyons d'abord à un éboulement considérable dans la baie. Un corbeau, quelques dovekies (pigeons de mer) se laissent apprecher de très-près, évidemment peu habiués au voisinage de l'homme, généralement si redouté des oiseaux de leur espèce. Je n'ai jamais été aussi touché que ce matin par l'onetion de M. Kennedy à la prière, par la ferveur et la foi avec laquelle il suppliait le puissant Dieu de Jacob d’inspirerenos décisions, de conduire nos projets; et je vois bien qu’il n’est point de force quon ne puise dans une foi si ardente! Quelle limite v a-t-il à l'audace, à ce qu'osera entreprendre le courage d’un homme, non pas persuadé, mais convaineu que ce qu'il fait, Dieu le lui a suggéré et lui permet de le faire? Je demande à M. Kennedy un canot pour aller visiter Le port Neil, car je pense que plutôt que de consommer les provisions du port Léopold, destinées à sir d. Franklin, s’il vient à y passer, le capitaine Austin aura préféré lire prendre celles qu’il croit déposées au port Bowen ou au port \eil; sion ne trouve pas de note ici, il est peu probable qu'il y en ait au port Neil, car ces deux ports doivent se visiter en même temps; Mais, mais à tout événement, et cela ne nous faisant pas perdre de temps, il vaut mieux se donner complète satisfaction sur ee point.

G sePTEMBRE. — À quatre heures du matin, le thermomètre marque 28°, mais la température nous paraît tiède cependant, soit que nous nous habituions au froid ou que réellement l’action calorique des rayons du soleil soit plus grande ici que dans le sud. Après avoir suivi la côte, admirant les bizarres dessins formés par les projections des rochers, nous arrivons à l'entrée dn port Neil, que je ne reconnais que la carte en main, car. bien que ne passant pas à un demi-mille de l'entrée, nous n’apercevons dans le Gutta-Perchu qu'une mince ligne d’eau; ce n'est qu'en nous enfonçamt dans la baie que nous découvrons le port, dont l'entrée du reste n’a que quatre encablures ; il est abrité par une pointe qui le masque entièrement, parfaitement défendu contre tous les vents, et n'a que huit encablures sur sa plus grande longueur, aussi est-ce Tà que sir Edouard Parry se retira pour s'y réparer après la perte de la Furie; mais c’est précisément parce que les eaux n’y ressentent point l'influence du vent que la boy ice s’y forme plus vite, et s'y dissout moins rapidement qu'au port Bowen. Un cairn placé sur le montieule du nord nous paraît pouvoir contenir les cylindres que nous cherchons, et, armés de pinces et de pelles, nous nous y transportons ; mais, après avoir creusé trois pieds, nous trouvons le roc; rien d'ailleurs qui indique le lieu où pourrait se trouver un document; peut-être du reste n’y en a-t-il pas ; n'ayant pas à bord le Voyage qui annonce le dépôt des cylindres, nous ne savons à quoi nous en tenir.

Un homme, john Page, y est mort, mais c'est le29 août 1899, et, comme les navires sont partis le 51, on n’a pas eu le temps sans doute de lui faire un tombeau. Au pied de cette colline, comme au temps de Parry, nous trouvons des traces d'Esquimaux, c'est-à-dire des pierres marquant le rond de leur tente, et celles du foyer; ces lieux n’ont sans doute pas été visités depuis, et c’est une question intéressante que celle de savoir à quelle époque a commencé cette émigration des Esquimanx vers le sud, car les traces de l'ile Melville indiquent encore que jadis ils se

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11895, le temps colline, d'Esquitente, el depuis, à quelle s le sud.

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 125 trouvaient plus au nord que maintenant. Nous observons que la terre se refroidit sensiblement. Pendant notre excursion, l'un de nos hommes était resté en arrière, près du canot, lxisant cuire notre frugal déjeuner, et nous nous dirigions du côté de la fumée qui nous servait de boussole ; mais nous aperçûmes que, glissant près de terre, elle suivait le contour de la voie jusqu'à l'angle de la baie, où, recevant la brise. elle s'élevait perpendiculairement. —Nous avons vu quelques oies, de gros bourgmestres, de jolis dovekies au corps noir, aux pattes d’un rouge de corail. Les derniers surtout semblent peupler les baies de la côte.

Étant sur la colline nord, nons erûmes un moment voir la fumée d'un bateau à vapeur entre l’île Léopold et le cap Clarence ; mais, l'ayant vue toujours à la même place, sans avancer dans le vent ou sous le vent, puis chassée avec rapidité dans le sudouest par les vents de nord-est; nous conclûmes que c'était un nuage. — Après avoir louvoyé dans le Gutta-Percha, qui va assez bien, nous avons rejoint le navire vers une heure. — A terre, au port Bowen, nous avons trouvé des fientes de perdrix. — Le port Neil ne fut reconnu qu'en 1824.

Je repars presque immédiatement pour recommencer la fatigante ascension de North-Hill, avec les instruments nécessaires, ercusant sans plus de succès, hélas! qu’au monument et au tombeau. — Dans la soirée, des hommes de l'équipage ramassent, à l'endroit indiqué sur la carte : Observatoire, mais non au tombeau, un écriteau eloué sur une planche, portant le nom d’observatoire ; au pied était un cylindre dans lequel est une nouvelle feuille de cuivre, avec les noms de l'Hécla et de Fury. Nous nous étions obstinés à ne pas voir le monument où il est, el j'aurais dû persister davantage dans ma première idée ; je pensais que le tombeau n’était pas l'endroit où l'observatoire Sétait trouvé par la différence des relèvements qui m'avait frappé sur la carte.

Quelques mousses, entre autres l'espèce qui a servi de combustible au docteur Rae, croissent entre les pierres ; j'ai

également ramassé quelques coquilles roulées dans un ruisseau formé par la neige fondue.— J'aurais voulu qu’on essayât immédiatement, soit d'entrer au port Léopold, soit d'y débarquer un canot à la pointe Water, ou dans la petite baie à l'ouest du cap Clarence, pour y avoir au moins des nouvelles, mais dans quelques jours cette mesure ne sera plus possible.—Si nous hivernons ici, nous aurons à traverser tout le détroit sur la glace avec les canots, qui nous encombreront forcément, et nous ne saurons plus où retrouver le bâtiment, le port Léopold ne s’ouvrant quelquefois que fort tard. Mais, si on va de l'autre côté, je demanderai ? partir de la baie de Brentford, traverser au nord-ouest jusqu’à la terre de l'île Bank-Melville, revenir au cap Walker. en passant par l'île Griffith, et de là sur le port Léopold, ou en redescendant les terres de l'ouest, pendant que M. Kennedy reconnaitra la côte au sud du*eap Bd. Ce serait une honte, dans une expédition comme la nôtre, de ne pas pousser en avant quand on songe à ce que faisaient les Parry et les Ross. eux qui n'avaient pas de provisions à Furs-Beach et une chaloupe à vapeur au port Léopold.— Nous laissons un billet au port Neil.

À SEPTEMBRE, — Je parierais que c'est en grande partie à cause de la soiennité du dimanche que nous ne sommes pas partis aujourd'hui. Cher M. Kennedy! qu'il est bon et conseiencieux ! 41 n'est point d’exeuse qu'il ne me fasse, parce que j'ai eu l'air offensé de quelques paroles qu'il m'a dites mais dont je ne lui en voulais certainement pas, quoique sur le moment je les aie relevées un peu vivement. Je suis l’homme de son cœur, dit-il, et il me touche réellement par cette candeur naïve; pauvre homme! qui n’est point de notre temps, et que son éducation toute primitive à fait trop bon pour conduirt des hommes de notre époque !

Le cylindre d'hier était sous un tas de pierres, signalées par un os de baleine ; c’est la méthode des Indiens et de la baie

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 125 d'Hudson. Maintenant on fait un cairn, où une croix, et, soit dans une direction nord et sud, ou le long d'une ligne de pierres, à quelque distance, est enterré le document, que les Esquimaux ne déterreront jamais, surtout lorsque plusieurs gelées auront passé par-dessus; nous avons partout trouvé la terre gelée à une profondeur de trois à quatre pouces, aussi dure que du silex. — Une tête de renard à été trouvée à terre.

8 SEPTEMBRE. — Nous appareillons avec une petite brise, filant deux à trois nœuds. M. Kennedy pensait aller à Fury-Beach en canot, le navire poussant de ce côté; mais je lui représente que le thermomètre à baissé ces jours-ci; toute la journée d'hier, il s'est maintenu à 26°, aujourd’hui à 24. S'exposer à manquer Léopold est imprudent; Fury-Beach n'est que secondaire, on ne peut donc y aller avec le navire : s’y rendre en canot, pour aller ensuite à Léopold, serait peut-être dangereux, parce qu'il faut passe: loin de terre à cause de la grosse glace, exposés aux vents d'est, ou, siles vents d'ouest dominent, exposés au calme qui, avec la basse température, laissera se former le young ice très-vite. En tous cas, il sera plus prudent de l'essayer par terre. Nous ne perdrons le soleil qu'après le 1!) octobre. Enfin, ce projet est abandonné. — Bien certainenent nous eussious pu aller au cap Riley : la boy ice, refoulée au fond de la baie par le vent d'hier, et couverte de neige hier au soir, forme au fond du port une nappe blanche qui S'épaissira rapidement sous cette couche de neige, et l'aura bientôt lermé tout à fait.

Au débouché de la baie, un ours la traverse à la nage; un canot le poursuit, ayant soin de lui couper le passage du côté de la terre, et, après une poursuite acharnée dans laquelle il reçoit cinq balles, quoiqu'il cherche à nous échapper en plongeant de temps en temps, nous avons le plaisir de le hisser à bord. Nous ne pouvons le peser, mais c'est un magnifique ani- Mal, presque aussi gros qu’un bœuf, et dont voici les dimen-

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