‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 28 sur 53 · PREMIÈRE EXPÉDITION A TERRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE EXPÉDITION A TERRE

14 sepreusne, — Je suis revenu hier au soir à quatre heures avec mes trois hommes, plus mort que vif, épuisé autant par la fatigue physique que par le découragement moral.

J'avais pensé que le plus petit nombre possible d'hommes devait être éloigné du navire et consenti à une réduction d'un homme. — A deux heures du matin, le jeudi 44, nous achevâmes nos préparatifs; MM.J. Smith, Magnus-Mecurrus et W.Millar, trois hommes accoutumés aux durs voyages de la baie d'Hudson, étaient mes compagnons d'expédition; à trois heures et demie, après un coup d'œil jeté du haut de la mâture, nous partimes par un coup de vent du nord, le thermomètre marquant 21°; un parti de relai de quatre hommes nous acconpagna pendant un trajet de six à sept milles; la neige était beaucoup plus épaisse que je ne l'avais pensé; on y enfoncait de plus de six pouces : cela ne nous promettait pas une marche bien rapide ; mais, avec l'ardeur qui nous animait, je pensais bien que nous pourrions parvenir au but ; je regrettais fort de n'avoir pu emmener nos chiens et le traineau, mais ils eussent été parfaitement inutiles, attendu que nous n'avions pas de snow shoes (chaussures pour la neige); une seule paire, qui

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 159 m'appartient, est restée à bord, M. Kennedy à donué l'autre au docteur Kane. Vers neuf heures et demie, ayant marché depuis trois heures et demie, nous fimes halte à un petit lac pour manger un peu ; je craignais, d’ailleurs, que le brouillard ne devint trop épais, puis le vent était passé au sud, et j'avais peur que les hommes qui nous accompagnaient ne perdissent leur trace ; en outre, ils n'avaient avec eux qu’une petite quantité de pemmican. À dix heures nous nous séparimes, je fis dire an capitaine Leask de ne pas compter sur nous avant uno quinzaine, et même de ne pas être trop inquiet, mon intention étant d'hiverner au port Léopold si nous trouvions de trop grandes difficultés pour revenir, ou si quelqu'un de mon parti ou des gens de M. Kennedy était trop malade.

Après avoir dépassé les hautes collines qui bordent la baie au nord, nous étions arrivés à des terres à peu près de niveau, mais couvertes de neige, à l'exception de quelques rares arêtes de collines, que le rayonnement des pierres couvrait de glace, mais sur lesquelles nous marchions pour nous reposer, bien que cela fût assez dangereux.— Aussi souvent que nous le pouvions, nous nous rapprochions de la côte, afin de pouvoir examiner la mer, presque partout couverte de glace, que ma lorgnette nous faisait juger fort épaisse Vers cinq heures et demie, nous estimions avoir fait dix-huit milles depuis le matin, et des roches perpendiculaires à environ sept milles au nord, nous semblèrent être la côte nord dela baie Elwin. Il devint nécessaire de nous arrêter, bien que je me fusse proposé cette baie comme notre premier point d'arrêt. La neige s'était mise à tomber abondamment vers midi, en même temps que s'élevait la brise du sud, et nous en étions couverts ; je pensais d’ailleurs imprudent de fatiguer trop les hommes dans une première journée, et puis la neige devenait de plus en plus épaisse à mesure que nous avancions au nord. — Une ravine à quelques milles au sud de la baie Elwin me parut un bon emplacement pour camper; mais les deux murailles en étaient perpendiculaires, et la rapidité avec

laquelle le terrain est coupé à angle droit nous mit plusieurs fois en péril, Le vent soufflait avec violence, et la neige, volant en tourbillous, nous aveuglait ; le froid était trop intense pour coucher en plein air, et la neige étant très-molle, nous mimes près de trois heures à bâtir une snow-house (maison de neige). Mes hommes, gens pleins de cœur et d'expérience, et du courage desquels je ne pouvais douter, me déclarèrent qu'il était impossible d'aller plus loin, et que persister était risquer inutilement la vie de tous; pour moi, soit ignorance ou autre chose, je ne pensais pas que notre position fût aussi mauvaise. bien que l'opinion de M. Smith, dont je connais la tendre amitié pour son frère, m'ébranlât un peu ; je me réservai de prendre une décision Le lendemain matin, quand leur fatigue serait dissipée, et nous fimes un peu de thé au moyen du réchaud à espritde-vin. Cette boisson chaude nous ranima beaucoup plus que le pemmean, auquel, par exception, je joignis un peu de biscuit: les hommes en ayant glissé quelques morceaux dans le sac aux provisions, malgré ma défense, parce qu'ils pensaient que, n'étant point accoutumé à ce régime exclusif de viande, je pourrais être incommodé ; plus d'une fois du reste, dans ce court trajet, j'eus à leur savoir gré intérieurement de ces attentions délicates, qui touchent surtout lorsqu'elles viennent de natures à écorces rudes, et la première nuit, étant à moitié endormi, je les vis tour Xftour me couvrir, et s'assurer que mes pieds n'étaient point gelés. — Une peau de buffle, étendue sur la neige, une autre par-dessus nos vêtements humides, et nos bottes pour oreillers, ne laissèrent point que de nous donner le plus profond sommeil. — Le vendredi matin, rafraichis par un repos de plusieurs heures, je voulais reprendre notre route ; mais, après avoir examiné les alentours de notre snow-house, je vis que la neige tombée pendant la nuit recouvrait de plusieurs pouces l'empreinte de nos mocassins, un vent froid du nord soulevait des nuages de neige, car la moindre brise sur ces hauteurs occasionne des tourbillons ; et, en dépit de nos résolutions, je

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VOYAGE AUX MERKS POLAIRES. [MIO vis que lutter contre les éléments nous était impossible, et, le désespoir dans l'âme, il nous fallut reprendre notre route de la veille, Les chaussures de cuir étaient tellement gelées et racornies, que les mocassins ou les bottes d'Esquimaux seules pouvaient être chaussées; nous enfoncions dans ce terrain mouvant quelquefois d'un pied ou un pied et demi ; la sueur qui ruisselait sur nos visages était immédiatement congelée ; et, après quaturze heures de marche, nous nous trouvâmes avoir fait cinq milles; je vis bien que les prédictions de la veille n'étaient point vaines. La quantité d'esprit-de-vin que nous avions prise était très-petite, parce que je comptais en trouver au port Léopold. et que, a'ayant jamais essavé notre réchaud avec de la neige. nous n'avions point idée du temps ni de la quantité de combustible dont nous avions besain, — Aussi désirais-je atteindre, avant la nuit, uu deuxième lac dont l'eau eût été moins difficile à chauffer ; je dus permettre à l'un de nos homme: de laisser derrière quinze livres de pemmican, ‘ue nous pourrions reprendre plus tard. — Nous pûmes bâtir une deuxième snow-house un peu plus vite que la veille, la neige étant plu. épaisse ; nos vêtements étaient imbibés de sueur et de neige fondue, et quand nous nous étendions sur nos peaux de buffle, l'empreinte de nos corps en faisait sortir l'eau de toutes parts; comme la veille, nous nous rechauffimes par quelques gouttes de thé, qui nous livent grand bien, car la privation d'eau avait été notre plus sensible ennui; et le lendemain, nous pûmes remercier Dieu qu'il n'eût pas fait plus froid; certainement, si la rigueur de l'atmosphère eût été plus violente, nous eussions été gelés. Dans la nuit, nous fûmes obligés de mettre nos bas mouillés sur notre poitrine pour les sécher, — Le samedi matin, voyant enmbien il était nécessaire d'atteindre le navire avant la nuit, je me décidai à tromper ces pauvres gens sur l'heure, et les fis partir avec un peu moins de repos qu'ils n’eussent désiré sans doute, car in des effets du froid est un engourdissement qui paralyse toute énergie. En claquant des dents et en tremblant nous re-

faisons nos paquets, et je suis obligé de permettre l'abandon d'une quinzaine de livres de pemmican de plus, ainsi que d’une de nos peaux de buffle, et plusieurs autres articles de notre mince bagage. A trois heures, nous atteignimes les hauteurs près du navire, et notre découragement s’augmenta lorsque une réponse négative fut faite à nos demandes par les hommes qui coururent au-devant de nous. Je m'étais flatté que peut-être le vent du sud aurait ouvert un passage entre le cap Seppings et la pointe Whaler, et que M. Kennedy, dont je connais le courage et l'audace, aurait essayé de remonter jusqu'à nous. C'est sans compter sur le succès que M. Leask avait souscrit à mes vœux ; mais qui eût cru à de pareilles difficultés ?... Qui peut croire, à moins de l'avoir éprouvé, combien est fatigante, même sans bagages, la marche sur ce terrain qui se dérobe sous vos pas, combien il est impossible à un homme de surmonter les obstacles créés par le vent et la neige dans la figure, le froid excessif sur une partie du corps, la transpiration sur l'autre, un brouillard qui empêche de voir où l'onse dirige? ear on ne peut avoir le compas constamment à la main ; et à peine peut-on voir les traces de l’homme qui marche devant soi. J’avais ordonné que chacun de nous marcherait en tête à son tour, afin que ceux qui suivaient évitassent la fatigue de creuser la neige, mais l’amoncellement des neiges rendait souvent cette précantion inutile. Bien que chargé du compas, d’une lorgnette, des ustensiles pour écrire, et de tous les objets pour mon service personnel, moins les provisions, car j'insistais pour partager entièrement les fatigues de notre troupe, je supportais très-bien l'épreuve, et les hommes disaientà chaque instant qu'un homme habitué à ce climat n’eût pas fait mieux ; mais eussé-je douté de mon inébranlable volonté de faire mon devoir, de mon dévouement à ce pauvre M. Kennedy, de tout ce que peutla volonté d’un homme de cœur, des sentiments de M. Smith et des autres, de leur aptitude à supporter ce qui peut se supporter physiquement; eussé-je douté de tout cela, ilme faut me rendre à l’évidence et reconnaitre au-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 197 jourd'hui que si les circonstances nous eussent permis d'aller dix milles plus au nord seulement, nous ne serions jamais revenss ; tous les hommes du bord qui avaient appartenu au service de la baie d'Hudson ou possédaient quelque connaissance de ces climats s'accordent à dire la même chose. — J'ai laissé dans nos deux snow-houses un papier indiquant la présence du navire à la baie Batty, bien que j'espère que nos amis ne prendront point ce chemin. Comme aucun Européen n'a encore visité ces lieux, nous ne connaissions pas les difficultés du voyage, mais j'espère que M. Kennedy les aura vues du premier coup. Je me félicite bien aujourd'hui de n'avoir point accepté les offres dévouées, du reste, du docteur, et d'avoir laissé notre maitre d'équipage à bord. — Aussitôt après mon arrivée, il fut convenu avec le capitaine Leask que le lendemain la goëlette appareillerait. de cherchai alors à trouver dans le sommeil quelques heures de rafraîchissement, car je ne sais si ma tête y résistera. Je suis depuis ces jours derniers tellement bouleversé, qu’il me semble voir un rideau ou un crêpe jeté sur mes idées. — Ce matin, à quatre heures, le capitaine me réveille, et avec M. Hepburn, le docteur, MM. Smith, Anderson et quatre hommes de l'équipage, nous allons dans un canot examiner l'état de la glace en dehors de la baie. Après avoir fait quatre milles dans le canot, et environ huit milles sur une espèce de beach formée par la glace de l'année dernière, nous arrivons à un endroit où les faces moins escarpées de la falaise nous permettent de grimper et d'atteindre un point d'où nous découvrons la côte au nord; bien au delà de ka baie Elwin, à einq milles, un pack de glace très-épaisse forme une espèce de croissant, dont la pointe sud est à quelque distance de la baie Batty sur la côte, et nous paraît rejoindre au nord le rivage près de la baie Elwin. Le thermomètre est à 20°; toutes les apparences sont de mauvais temps et de neige ; sur notre route, nous trouvons la jeune glace formée dans tous les interstices où la brise ne se fait pas sentir. À notre retour à bord, je vois que le capitaine avait jugé les choses de la même façon que nous ;

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l'équipage est appelé, ou du moins ceux qui n'ont pu prendre connaissance de l'état de la glace, et il est reconnu qu’il est impossible de sortir. Alors même que cela eût pu se faire d'ailleurs, c'était infailliblement fixer le navire au milieu du pack, et nous faire perdre la seule chance de rejoindre jamais nos pauvres absents. J'ai toujours engagé le capitaine à appeler l’équipage pour ses décisions, non point tant pour couvrir sa responsabilité, que pour voir si un seul homme trouverait à faire quelque chose de mieux que ce qui était proposé. — Le pauvre M. Leask est plus sensible et plus touché que je ne l'aurais cru. ct je ne puis oublier ses paroles et ses supplications au moment où M. Kennedy laissa le navire.

Je ne puis pas me le cacher, quoi que nous fassions maintenant et quoi que nous eussions fait il y a trois jours, Dieu à décidé de leur sort : s’il &’ont pas atteint la pointe Whaler le mereredi ou le jeudi matin, il sont morts de faim et de froid ; si au contraire, et comme je l'espère encore, Dieu les a épargnés, c’est qu’ils ont atteint le port Léopold, où ils ont un abri, des vêtemenis et des provisions. Nos efforts ne peuvent plus tendre qu'à une chose : les retrouver le plus tôt possible, afin de nous tirer de l'anxiété où nous sommes sur leur sort, et de celle où les jette sans doute l'ignorance de notre position. Pour le moment, il est impossible d'aller à eux; mais, aussitôt que le banc de glace sera fixé, je partirai avec des traineaux, des snow shoes, et nous saurons enfin à quoi nous en tenir.

J'ai demandé aux hommes que nous continuicns à avoir les prières et le service comme toujours, afin qu'au retour M. Keïnedy ne croice pas que nous avons oublié ses salutaires conseils le lendemain même de son absence; tous agréent avec le plus grand empressement cette proposition ; et si nous étions destinés à ne plus les revoir, ce serait du moins un hommage payé à sa mémoire et qui conserverait son souvenir plus vivant au milieu de nous —- Mais les sanglots ont interrompt plus d’une fois nos prières. Ah! pauvre ami, que n'écontiez-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 159 vous davantage mes conseils! — J'ai vu aujourd’hui, dans le voyage de sir James Ross, qu'il a trouvé la glace beaucoup plus épaisse ici qu'à aucune partie de la baie de Baffin. — Nous nous oceuperons la semaine prochaine de faire des snow-shoes, mais j'ai dû renoncer au projet de renouveler notre tentative par terre, la moindre brise occasionnant des tourbillons, les cou: de vent communs dans cette saison, l'incertitude du temps, de l'état du terrain entre la baie Elwin et le port Léopold, enfin l'opinion bien prononcée de tous constituant autant d'impossibilités.

Ce pays est bien celui qui donne les plus forts coups de pied à l'orgueil humain. Si le froid venait un peu vite, notre projet pourrait sans doute s’exécuter le mois prochain ; le soleil ne nous laissera pas avant le 10 octobre, et vers cette époque nous aurons la pleine lune. — Sur ma demande, il était convenu que dans le cas où la croûte se formerait de façon à empêcher un «not d'aller à terre, mais pas assez épaisse pour nous permettre de passer dessus, des provisions et une tente seraient hissées sur la plage, ainsi que dans le cas fort improbable où le navire. serait obligé de dérader.— L'opinion de M. Leask était déjà formée avant d'envoyer le canot, ce qui prouve, ainsi que le disent Parry et les autres, combien les connaissances nratiques sont nécessaires ici plus qu'ailleurs.

Si, le navire étant hors de la baie Batty, le canot n'avait pu toucher au port Léopold et que cette baie fût fermée, quelle eût été notre ressource? Nous risquer à passer sur le pack pour aller à terre? il n’y faut pas songer. Aller au port Bowen? mais tout cela nous empêche plus que jamais de pouvoir leur être bons à quelque chose. Heureusement, l'état de la glace nous à mêne sauvés de cette affreuse alternative où nous eussent placés et notre ardent désir d'un côté, et une triste, mais véritable appréciation des choses de l'autre. |

19 sepremere. — Depuis dimanche dans l'après-midi, nous

avons eu, Sans interruption d'un moment, un violent coup de vent de nord-ouest (dans la baie du moins), devant lequel nous n'eussions certes pas tenu si nous eussions pu sortir, et qui nous aurait forcés à nous réfugier au port Bowen, ce point que nous devons éviter plus que tout autre (ainsi que toute la côte est). Deux ancres mouillées, les chaines filées, nos vergues de perroquet et de hune avec leur gréement, envoyées en bas, n’ont pas empêché la goëlette de fatiguer beaucoup dans ces rafales terribles. — Le thermomètre descendant toutes les nuits à 16° et à 15°, le baromètre à 29,30 ; mercredi soir, malgré la force de la brise, de larges plaques blanches semblables à des taches d'huile contrastaient avec les eaux environnantes, parce que la mer n'y brise pas, indices certains d'une gelée générale prochaine; et en effet la brise étant tombée ce matin, toute la rade est couverte d’une épaisse glace de dix-huit lignes ; cette feuille de glace est composée de glaçons plus petits imbriqués comme des écailles de poisson, remarquables par leur forme ovale; ces glaçons, chacun de cinq à six pieds de long sur trois à quatre de large, semblent eux-mêmes composés d'éléments plus petits mais ayant sensiblement la même forme, réunis dans l'intervalle compris entre deux lames, pendant le court repos comparatif que leur offre cet abri d’une lame qui s'élève. — Cette croûte blanche n’est point encore assez résistante pour ne pas ressentir les plus légères variations du vent ou de la marée, et les mouvements divers auxquels elle obéit font que les parties plus faibles que les premières exposées à Ia cause perturbatrice glissent dessus ou dessous les plus fortes, augmentant ainsi l'épaisseur dans cet endroit : c'est ce qui explique, lorsque toute la glace est solide, comment, au lieu d’avoir une surface tout unie, ainsi qu'on serait disposé à le croire, et comme on le voit dans les étangs et les petites rivières, la glace forme une surface inégale, raboteuse et ondulée ; dans les endroits parfaitement abrités, où la brise ne se fait pas sentir, elle reste trèslisse. La forme ovale dont je parlais tout à l'heure est due sans

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doute à ce que le vent a soufflé toujours dans la même direction, et aussi à l'impulsion de la marée, car jusqu’à présent tous les glaçons que nous avons remarqués dans des lieux découverts sont parfaitement ronds, tournant entièrement sur eux-mêmes, tandis qu'ici il y a eu un mouvement d’oscillation et non de rotation. Les pièces à eau qui sont sur le pont sont pleines d’une masse solide, et il faut prendre soin d'en retirer une certaine quantité, afin que par la dilatation de l'eau, elles ne viennent point à éclater. Sur ma demande on travaille à confectionner des snow-shoes, Smith taille les bois, pendant que d’autres découpent en minces filets le parchemin qui servira à en former le filet.

Les incessants tourbillons de neige qui nous coupent la figure, même dans la baie, sur le pont du navire, et la basse température, font que M. Leask et tous les autres nous félicitent à chaque instant d’être ici, et nous témoignent l'inquiétude où notre absence les eût plongés. Ah! si nous avions eu un vapeur, quelle différence !

Pendant mon absence on a visité un cairn (petite cachette élevée au-dessus de terre de quelques centimètres, où les voyageurs déposent des provisions) de pierres sur la page nord de la baie, et un autre à l'endroit marqué comme lieu des observations sur la plage sud, mais sans rien trouver; la baie a été également explorée de tous côtés pour voir si on découvrirait quelque source d'eau douce, mais sans résultat ; c'est au printemps que là baie a été relevée. et les filets d’eau qui y sont marqués sont sans doute les ruisseaux que forme la fonte des neiges. C'est une contrariété assez vive et qui augmentera notre besogne, en nous obligeant à une plus grande dépense de combustibles; il doit cependant y avoir au fond de la baie quelque rivière où on n'a pu pénétrer, la glace barrant le fond des criques. C’est une recherche qu’il n’a pas été possible de faire avec assez de soin.

Plusieurs hommes se sont laissés aller à jurer quelquefois, mais il m’a suffi de prononcer le nom de M. Kennedy pour les

rappeler à leur devoir. Comme je le leur ai dit l'autre jour, je ne puis, autant que notre pauvre ami, leur imposer par mes propres vertus. Je ne suis pas meilleur qu'eux, mais c’est par une surveillance réciproque que nous arriverons à nous améliorer. Le lien de la prière en commun n’est pas une simple formalité, mais son caractère officiel doit nous soustraire aux tentations si fréquentes que l’on à de s'oublier. J'ai ordonné que le gong fût sonné d'une façon particulière pour appeler à la prière, et la régularité de cette réunion de famille ne contribuera pas peu à créer chez tous une pieuse habitude d’élévation. Le mode adopté primitivement et que je cgntinue est d’ailleurs exclusif de tout culte particulier : la lecture d'un psaume, d’un chapitre de la Bible, et une prière lue tour à tour dans les livres de chacun de nous, composent nos adorations du matin et du soir. J'évite, d'ailleurs, avec soin, et, du reste, suivant ma conviction, de considérer nos pauvres absents dans une position autre que celle de gens qui ont à souffrir beaucoup, mais que nous devons revoir bientôt. — Je pense quelquefois qu'il est fort heureux que notre bâtiment soit fee totaler ; sans cela des soupçons d'ivresse eussent sans doute plané sur nous.

21 et 22 sepreubre. — Nos espérances ont été vaines, et, pendant ces trois jours, de très-fortes brises par rafales détruisent la glace qui se forme avec opiniâtreté dans les intervalles de calme que nous donnent ces grains. Le thermomètre descendant jusqu'à 12°, nous faisons des vœux pour que le froid augmente afin de voir le plus tôt possible le banc épais se forner; une partie de l'équipage est entièrement employée à n5s snow-shoes, besogne qui ne peut malheureusement pas aller trèsvite; les autres préparent la tente en laine qui doit couvrir le navire, ou des vêtements d'hiver, bottes, etc.; car la plupart d'entre eux soni assez mal pourvus ; ils prétendent qu’ils avaient compté trouver tout à bord et que la promesse leur en avait été faite. Quant aux bottes fournies lan dernier par l’amirauté,

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VOYAGE AUX MERX POLAIRES. 145 M. Leask dit qu'il en avait parlé plusieurs fois à lady Franklin, qui avait donné l'ordre d’en prendre; M. Kennedy l'a sans doute oublié. La tente en laine pour l'hiver répond à un double besoin, parce que, en cas d'incendie, ce qui peut bien arriver dans l'hiver, les tuyaux de toutes les cheminées passant à travers cette tente, la laine en feu s'éteint plus facilement qu'une autre étofte.

25 sépremBre. — La baie est couverte de glacons nouveaux de deux à trois pouces d'épaisseur, qui persistent maintenant en dépit de la brise, et nous pensons que le navire restera désormais dans la position où il se trouve ; la tête est tournée à peu près vers le fond de la baie, ce que nous désirions, la brise. ainsi que le remarque Parry, soufflant presque toujours dans une direction parallèle à ces baies ou inlets ; mieux j'aurais préféré voir la tête tournée au large, afin d’être mieux en position de sortir au printemps. dans le eas où nous aurions à couper un canal et à le creuser. Cependant c'est un peu moins essentiel pour nous si le navire doit rester jusqu'au retour des voyages d'exploration, parce qu'on attend le moment où une débâcle générale à lieu dans la baie, ce qui n'était pas le cas des navires allant en découverte, dont le but était de sortir le plus tôt possible. — Je suis aujourd’hui l'objet d'une attention à laquelle je suis bien sensible ; la date m'ayant rappelé le jour de naissance de mon père, et l'ayant mentionné tout à fait en l'air, pendant que je suis sur le pont, après diner, le docteur fait préparer une petite collation, et MM. Leask et Hepburn, à cette occasian, me font part de leurs vœux et de leur amitié pour moi d'une façon qui me fait le plus grand plaisir; par exception à la règle, un verre de grog est bu par nous et par l'équipage. à la santé de ma famille.

24 sevremsre, — Nous avons observé quelques lueurs que nos hommes de la baie d'Hudson ont prétendue appartenir à l'auore boréale, Pendant la nuit. un peu avant le crépuscule; on à

vu passer un animal qu'on eroit être un loup ou un renard ; de larges traces d'ours ont aussi été vues sur la neige du côté nord de la baie ; nous en avions vu également le dimanche matin 14; mais ce ne peuvent être les mêmes, car elles eussent été recouvertes par la neige. Une barrique à eau a été défoncée par un bout et placée sur l'avant, pas loin des chaudières : on x porte la glace brisée dans les pièces du pont : la température du logement de l'équipage la conserve dans un état un peu plus liquide, de temps en temps. d'ailleurs, on y vide un chaudron d’eau chaude. —- Nous vivons en grand sur notre ours du port Bowen, et la chair frite n'en est pas du tout mauvaise ; il fant avoir pourtant le plus grand soin de n’y pas laisser Le moindre vestige de gras : chaque fois que notre cook (cuisinier) néglige un peu cette indispensable précaution, un goût d'isagréable, un fumet âcre nous en avertissent immédiatement. — L’équipage persiste à n'en point vouloir goûtér, à cause des contes de l'un d'eux, naufragé du Thomas en 1856 où 1838, qui prétend que des hommes de son navire moururent après avoir mangé de ours, mort qu'il faut, sans nul doute, attribuer aux affreuses privations de ces malheureux. — Mais, lorsque des préjugés s’enracinent dans la tête d'un matelat, c'est bien l’endroit que je connaisse d'où l’extirpation est le pins difficile ; il est souvent. dans les j'ays sauvages, tout aussi peu aisé de les empêcher de recueillir les fruits, les coquilles, inconnus et dangereux. Parr dit, dans son voyage au pôle nord, que ses hommes eurent de fortes coliques après avoir mangé de l'ours blanc; mais c'était une indigestion due à la quantité absorbée plutôt qu'à la qualité de la chair. — Les pauvres phoques de la baie se percent de distance en distance des trous que la glace bouche peu de temps après, mais qu'ils repercent aussitôt : il me semble, à la longuevue, qu'après avoir brisé la glace avec leur tête, s’élevant au-desstis de la surface, ils tournent rapidement sur eux-mêmes, ce qui expliquerait la régularité des trous que nous avons vus cet été: ils adoucissent ainsi avec leurs dos les aspérités des rebords.

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Nous ne pouvons insister pour que l'équipage mange de l'ours, puisque nos hommes ont droit à leur ration régulière; mais dans l'hiver on peut en faire une augmentation de ration. Richardson recommande l'usage de cette chair comme plus nourrissante.

25 serremue. — Neige abondante et par grains. — Les collines qui nous environnent sont couronnées d’une sorte de brouillard causé par les tourbillons neigeux dont les flocons pressés viennent nous aveugler sur le pont du navire. — Dans la journée, deux ours paraissent au côté sud de la baie, mais hors de portée; ils cherchent à traverser; mais, la glace n'étant pas assez forte, ils redescendent au sud; par la même raison nous ne pouvons les poursuivre. — Ce n'est point sans frémir que je songe que nous eussions été forcés d'abandonner le canot alors même que nous n’eussions point été au port Léopold, c’est-àdire dans un lieu où nos pauvres absents ont pu trouver abri et nourriture ; il n’y aurait en alors qu'à prendre conseil de notre désespoir et nous résoudre à périr tous ensemble. Je cherche à présent à me consoler de notre échec en songeant combien nous leur eussions été inutiles pour une assistance efficace, si, contre toute impossibilité, nous avions réussi dans notre téméraire entreprise, n'ayant aucun moyen de les ramener à bord; mais, dans ce que j'ai voulu tenter, j'ai pour excuse de cette témérité mon inexpérience, et surtout notre ardent désir de les rejoindre. — Tous ces jours passés, notre grande crainte à été que les glaces chassées de la baie nous entraînassent avec elles, ces masses inertes ont une force à laquelle il nest point d’ancre ni de chaînes qui puissent résister, c'est une grande considération dans le choix d’un mouillage d'hiver : choisir une anse dont les pointes brisent les bancs glacés de la baie. — Je n'ai encore pu aller à terre faire quelques observations, et je vois combien était nécessaire la précaution d’une tente à terre dans le cas de notre retour de l'expédition au port Léopold.

26 serreuere, — Un pauvre kittiwake et une autre espèce de mouette s'abattent près du navire, semblant épuisés par le froid, mais une rafale les enlève malgré eux; depuis quelques jours nous n'avions pas vu d'oiseaux, et ce sont sans doute les derniers que nous verrons. La glace s'établit d’une façon plus décisive pendant un calme de plusieurs heures, et nous avons enfin, autour de nous, une belle nappe tout unie qui s'étend jusqu’à l'entrée de la baie ; nous y jetons notre meute, toute joyeuse d’une fête à laquelle létroit emprisonnement du bord la rend plus sensible; aussitôt libres, nos chiens poussent une reconnaissance tout le long de la côte, et nous reviennent dans la soirée, haletants, affamés, mais frétillants de plaisir; ils partagent avec nous le privilége de la chair d'ours dont ils sont très-friands, mais les immenses quartiers de viande suspendus à l’arrière du navre ne semblent pas, malgré leur habituelle voracité, entrer en comparaison avec le bonheur d’une course sur la glace. Ce sont déjà des événements dans notre existence d'hiver, — Depuis trois semaines je suis coniplétement sourd ; mais je ne m'en inquiète pas, ayant passé par l'épreuve autrement redoutable des yeux. Je puis lire et me sourie peu du reste ; je compte bien sur les douces températures pour tout remetre en ordre.

27 sepremsre. — Coup de vent du nord, pour la première lois tellement fort, que le navire s’incline malgré l'abri des hautes terres situées devant nous, recevant la brise par le travers et brisant la glace sous le vent, bien qu’elle soit épaisse de cinq à six pouces. Vers dix heures, deux ours, au côté sud de la baie, cherchent, comme ceux des jours précédents, à la traverser ; mais ils sont trop près de l'entrée où la glace est plus faible, et ne paraissent pas disposés à se plonger dans l'eau par une température de 16° (environ 9° au-dessous de O centigrades); ils y mettent sans doute de la paresse et de l’indolence. Il est remarquable que les sept ours que nous avons vus ou dont

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nous avons vu les traces, après avoir laissé Le port Bowen, se dirigèrent tous vers le Nord. Je pense que c'est parce que dans le détroit du Prince-Régent, le nord étant plus ouvert et le dernier endroit fermé par les glaces, ils recherchent l’eau libre, qui leur offre de meilleures chances de trouver leur nourriture. — Dans l'après-midi, un nouvel ours, probablement un de ceux vus le matin, s’avance délibérément vers le navire, dont il flaire les émanations ; tous cachés derrière les bastingages, nous le laissons avancer jusqu’à trente ou quarante mètres, nous félicitant déjà de cette bonne fortune pour nous et pour nos chiens: jamais occasion plus belle ; un coup part avant le signal convenu, et, comme un peloton de soldats mal disciplinés, nous faisons tous feu machinalement, mais sans succès. Surpris de pareille réception, l'ours que nous appelions déjà notre ours s'enfuit, pas trop vite, il faut lui rendre cette justice, se détournant de temps à autre et s'arrêtant pour regarder ce que: cela peut être. Nous avons été si franchement maladroits, que nous ne pouvons que rire, il n’y a pas à songer d’ailleurs à une poursuite.

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28 sepreusre.— Dans la nuit, le vent resouffle de plus belle, et les flancs du pauvre navire gémissent de façon à inquiéter des gens non prévenus. Bien que ce ne soient pas les idées où j'ai été élevé, je considère maintenant comme un devoir d'exemple pour l'équipage d'observer le repos du dimanche, puisque leur religion le leur commande; je ne vois d’ailleurs là rien que de très-naturel, et j'ai résolu de consacrer spécialement ce jour-là à des études religieuses.

29 septemBre. — Nous essayons notre traineau; nos chiens tirent d'une facon satisfaisante, et comme la glace est parfaitement unie, le traîneau glisse avec facilité; mais, pour aller sur là neige, nous serons obligés d’avoir recours à une autre espèce dite plate: celui-ci repose en effet sur deux châssis verticaux placés un de chaque côté, qui enfonceraient dans la neige. Au-

jourd'hui, on commence à utiliser ce moyen de transport en allant chercher de la neige pour faire de l’eau. Le thermomètre était à 4° (c'est-à-dire un peu plus de 45° au-dessous de O centigrades), ce matin à cinq heures, et dans la cabine du docteur, une des chevilles qui traversent le pont est couronnée d’une croûte Âe glace, bien qu’elle ne soit pas à deux mètres du poële. Je me réveille plusieurs fois dans la nuit ayant le nez glacé. — Les Esquimaux ont des traîneaux de cinquante pieds de long lursqu'ils voyagent en masse, à l'abri desquels ils bâtissent leurs huttes dans les haltes. La glace étant assez solide mainnant, à part quelques trous çà et là, je me rends avec le docteur à la pointe nord de la baie j'our voir si nos vœux seront bientôt exaucés ; mais il n'y a point encore de land-floe, et il n'y à pas plus de glace qu'il n’y en avait il y a quinze jours. Seulement, la mer est recouverte de boy ice entre le pack et la terre. Chaque brise qui souffle nous fait penser aux souffrances morales de nos amis, sans doute eux-mêmes fort inquiets sur notre sort, et qui de plus, peut-être, ne savent pas s'ils seront délivrés avant le printemps prochain.

Que Dieu ait pitié d'eux et nous fasse bientôt l'instrument de leur délivrance !

On travaille toujours activement à nos préparatifs. Je pense qu'il est de notre devoir de ne partir qu'avec tous les moyens de leur être utiles et de les emporter au besoin, dans le cas où nous les trouverions malades ou fatigués. J’emmènerai le docteur dans cette prévision. J'aurais voulu emporter des snowshoes pour eux, mais la besogne va trop lentement, n'ayant que deux on trois hommes véritablement entendus pour cette fabrication J’exigerai que quatre paires soient faites, et Je prendrai seulement des mocassins pour eux. Je tiens à avoir tout cela prêt avant de partir, car si nous venions à échouer dans cette nouvelle entreprise, je craindrais ke découragement de nos hommes, et d’être obligé de remettre un troisième essai à une époque éloignée. D'abord il ne s’agit pas d’aller là comme

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VOVAGE AUX MERS POLAIRES. 140 des enfants, ou comme si nous allions simplement nous informer de ce qu'ils sont devenus, mais il faut pouvoir les ramener.

Ah! quelle responsabilité morale que celle d'un commandement !

OÙ sgprEMenE, — Comme je regrette que nous n'ayons pas de tribu dans notre voisinage! Combien les indigènes eussent pu nous être utiles, en même temys que les pauvres gens se fussent bien trouvés de leurs relations avec nous! — Notre traineau est garni d'ivoire dans sa partie inférieure pour prévenir l'usure du bois. La lecture d'un intéressant article du Nautical- Magazine (mars 1851) appelle mes pensées sur le sujet dont il traite : « De la supériorité relative des métaux quant à leur utilité. » Lorsque Wallis découvrit Tahiti, il présenta aux sauvages plusieurs pièces de monnaie d’or, d'argent et de cuivre, en même temps que des clous de fer. L'ordre de préférence eut lieu dans le sens centraire de l'appréciation des Européens : pour la première fois, les Indiens voyaient du fer et du cuivre, et, bien que le chatoiement des métaux précieux jrût leur donner l'idée d'en faire des ornements, l’utilité des clous de fer les frappa davantage ; les Indiens avaient-ils l'intuition de cette utilité, ou bien la forme pointue des clous leur offrait-elle la possibilité de les convertir en armes offensives, es instruments d'attaque de tous les peuples primitifs ayant cette forme pointue? mais alors pourquoi choisir les pièces rondes de cuivre après les clous de (er? L'expérience ne pouvait être décisive que dans je cas où les différents métaux se seraient présentés sous la même apparence. Encore, y avait-il une question ethnographique se rattachant à cet intéressant problème : la tradition mongole ou malaise ne leur avait-elle pas transmis l'utilité du fer? L'auteur a oublié sans doute que, dans plusieurs points où Cook se présenta, les naturels montrèrent la plus parfaite indifférence pour les objets de fer et de cuivre, clous ou autres. Plus tard, dans son dernier voyage dans le détroit de la Reine-Charlotte et dans le détroit qui porte son nom, la préférence donnée au

cuivre s'explique par l'établissement des Russes en Amérique et les communications possibles par delà les montagnes Rocheuses avec les Indiens de la baie d'Hudson : les progrès de l'esprit humain sont plus lents, et l’histoire des découvertes de la plupart des matériaux indispensables à nos besoins civilisés fait voir que le hasard, ou plutôt le doigt de la Providence, nous a mis sur la voie, et non pas notre instinet. — Éclairé aujourd’hui par l'expérience et le souvenir du passé, l’homme n'attend plus, il expérimente, il cherche et étudie, obéissant à la loi divine du progrès.

Comment ne pas revenir à la question du bonheur relatif dont jouissent les sauvages, en comparaison des prétendus malheurs nouveaux que leur apporte le contact des européens ? Leur asservissement à nos volontés, l'importation de nos défauts greffés sur les leurs, tous ces maux enfin, prélude d’une émancipation future, ne sont-ils pas l'enfantement douloureux d'un état meilleur ? Quoi de plus commun que le proverbe : « Paris ne s’est pas bâti en un jour? » Et nous nous étonnerions de ce qu'au travers des difficultés la race humaine tout entière marche lentement au perfectionnement général !

1 ocrosne. — Forte brise dans la journée ; le capitaine Leask fait une excursion dans la baie avec le traîneau et trouve une tête de daim gelée dans la boue. Nous continuons nos préparatifs pour l’hivernage, en déposant sur la glace nos embarcations, afin de dégager le pont autant que possible. Le docteur commence une distribution régulière de lime-juice (pastilles de chaux), comme préservatif du scorbut. Afin de mieux calculer nos chances dans notre expédition, je fais une table du lever et du coucher du soleil ; il est effrayant de voir avec quelle rapidité nos jours décroissent. Ah! pourquoi ne suis-je pas allé dans le canot? ou plutôt pourquoi M. Kennedy, par extraordinaire, n'a-t-il pas voulu que je l’accompagnasse ce jour-à? Leurs angoisses ne sont certes pas aussi grandes que les nôtres!

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