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2 ocropne. — On démolit les cloisons de notre salon atin de l'aérer autant que possible et de faire passer au milieu les tuyaux venant du poële: et, comme il serait impossible de rester à bord sous peine d'y geler, nous examinons l'étendue de nos domaines. Les collines du fond de la baie sont couvertes de mousses et d’un petit arbuste que les gens de la baie d'Hudson appelent willow (saule), mais les branches ne s'en élèvent pas au-dessus du sol et s'épanouissent en éventail à un pied au plus de la souche principale. De nombreuses traces sur la neige nous indiquent la présence récente de quelque gibier, et, pendant que nous en diseutons la forme, si c'est un lièvre ou un renard, deux lièvres blanes partent presque à nos pieds. Le capitaine avait eru qu'un petit lac se trouvait dans les environs, et nous sommes venus avec l'intention d'y placer des lignes de pêche et d'examiner la possibilité d'en tirer quelque eau douce pour le navire; nous ne sommes donc pas équipés pour la chasse, et c'est là notre seule excuse, car autrement on doit toujours avoir balles et plomb avec soi.—Deux de nous seulement ont des fusils ; aussi un troisième lièvre nous échappe. Après avoir battu les environs sans succès et avoir reconnu qu'il n'y a point de lac, ous revenons sur les bords de la baie, où nous tombons sur une petite bande de perdrix; nos chasseurs en tuent neuf. Cette perdrix, que M. Smith reconnait pour une espèce de ptarmigan rock partridge, es toute blanche, à l'exception de quelques plumes tachées comme nos perdrix d'Europe ; les pattes sont tout européennes, ou plutôt garnies d'une espèce de duvet qui recouvre entièrement les doigts. Le plumage a un reflet général rosé du plus bel effet. Ces oiseaux, ainsi que les lièvres, sont assez difficiles à chasser, à cause de cette couleur, qui les rend invisibles sur une terre couverte de neige. — Dans la soirée, M. Leask me dit que son intention est de revenir avec nous au port Léopold, ce dont je suis très-content.
9 ocrosre. — Nous repartons en traineau comme la veille, et.
pendant que M. Leask tente de nouveau la fortune, je remonte jusqu’au fond de la baie afin de voir si je trouverai quelque source d'eau douce. — Après six ou sept milles j'arrive enfin à un ruisseau dont je perce la glace d'un coup de fusil; j'y trouve, ainsi que je l'espérais, de l'eau douce; malheureusement nous n’en pouvons tirer parti, car avant notre arrivée l'eau, peu profonde, est glacée entièrement, et la glace reproduit presque les ondulations du fond pendant plus d'un mille, ce qui rend impossible tout moyen de transport : cela est dû à l'action de la marée qui, chaque jour, détruisait les glaçons et les brisait en morceaux qui restaient fixés sur le fond aussi irrégulièrement que les pierres qui forment en cet endroit le lit de la rivière. Au pied de toutes les collines à pente rapide, sur le bord de la mer. exposées au sud, se trouvent des masses d'une couche épaisse de dix à quinze pieds, dont la création peut s'expliquer ainsi : Les neiges roulent naturellement sur ces collines, s'accumulent au pied, où, fondues par l'action des rayons solaires, elles sont transformées en glace aux premières gelées ; la mer, qui baigne la côte, mine lentement la partie inférieure des neiges glacées, qui s'éboulent plus tard, et il ne reste plus que ces épaisses murailles toutes droites. Je suppose que la même chose ne se présente pas sur les collines exposées au nord, parce que, le froid n'ayant pas sur la neige dure le même effet que sur neige fondante, elle est emportée à l'état de neige par les vagues. Le vent souffle d'ailleurs plus souvent du nord que du sud.
Nous revenons dans la soirée, ayant fait une vingtaine de milles, fort heureux d'avoir notre traineau, qui nons transporte sur celte glace unie avec une rapidité de quatre milles à l'heure, ayant trois chiens pour trois hommes. Les traineaux sont faits de la manière suivante : des planches clouées en travers sur deux châssis recourbés en avant, pour qu'ils ne heurtent point contre les inégalités de la glace; à l’arrière sont fixées deux pièces semblables au manche d'une charrue, qui servent à gou-
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 153 verner le traineau, celui qui conduit les tirant à lui avec plus ou moins de force, suivant la direction où il veut aller. Conduire un traineau est assez fatigant lorsque les chiens ne sont pas bien dressés, car il faut courir à droite et à gauche pour les remettre dans la voie, où marcher en avant pour qu'ils suivent la trace. Lorsqu'ils sont exercés, le conducteur peut s'asseoir sur l'avant du traîneau ; les chiens, attelés par ia poitrine, tirent droit, et reconnaissent par le coup de fouet de quel côté ils doivent diriger leur course. — Les termes de commandement importés dans la baie d'Hudson par les Canadiens sont presque tous français. — Nous avions emporté avec nous un grappin pour fixer le traîneau pendant notre absence; mais notre cocher assure que là précaution était inutile; en effet, en vrais chiens d'Esquimaux, nos coursiers ne bronchèrent pas pendant les sept à huit heures que dura notre absence, et nous les retrouvèmes couchés sur la glace à l'endroit où nous les avions hissés. Les Esquimaux, lorsqu'ils sont à l'affût d'un phoque. par exemple, les laissent toujours derrière et les habituent à cette immobilité. — {arrive bien quelquefois que les chiens affamés profitent de l'absence du maitre pour dévorer leurs harnais ou les peaux qui recouvrent le traineau; mais rien de semblable n'est à craindre avec les nôtres, repus de chair & ours et gras à en être gênés pour courir.
4ourogre. — Ge matin, à sept heures, le thermomètre est descendu à zéro (environ — 18° centigrades) : une esparre, où màtereau, placée entre les deux mâts, est assujettie pour supporter la tente d'hiver; des cordes, passant par-dessus le mât d'un bord à l’autre dans des boucles fixées sur les côtés du navire, forment une espèce de charpente pour cette toiture ; notre vinaigre fait éclater les bouteilles et se condense sous forme à une neige rosée qui a tout le parfum et l'acidité du liquide lui-même. Lorsqu'il fait très-froid, je crois que Parry dit que cette neige est sans saveur, et que dans le milieu se trouve une boule qui ré-
sume en elle toutes les vertus du vinaigre. — Lorsque nous fumons sur le pont, la vapeur se condense dans le tuyau (long, en roseau) et s'y change en glace pour peu que Paspiration discontinue ; l'espèce de cabane bâtie sur le pont au-dessus de l'un des panneaux et l'absence de tous les ustensiles maritimes qui s’y trouvaient donnent tout à fait à notre navire l'aspect d’une maison, j'allais dire flottante.
5 ocrosre. — Service divin comme d'habitude ; nos hommes vont se promener dans l'après-midi; pour moi, je ne saurais m'\ opposer, bien que ce soit l'habitude anglaise ; nos hommes n'ont guère que ce jour-là de libre pour le moment, car nous avons heureusement de la besogne à leur donner. Je n'astreins cependant pour mon compte particulier à une règle différente.
G ocroBre. — Partout, dans nos chambres, où se trouve une tête de clou, petite ou grande, existe une petite couche de glace, quelquefois de plusieurs lignes d'épaisseur; dans certains endroits, le plafond et la muraille en sont également recouverts par suite de leur rayonnement. J'avais eu la pensée, dans des temps meilleurs, de fonder à cette époque un journal, dont nous eussions fait une source d'instruction et de divertissement pour l'équipage ; mais, pour le moment, je n'en ai pas le courage. J'ai au cœur trop d’ennui et de chagrins.
7 ocToBrE. — À très-peu de distance du navire, nous avons trouvé, au pied d'une ravine, les traces de six huttes d'Esquimaux; de nombreux ossements de baleines, parmi lesquels le <apitaine Leask reconnaît six os de mâchoires, semblent indiquer une relâche faite pour jouir tranquillement d’une trouvaille abondante, car, bien que les os fassent reconnaître des suckers ou ba: leineaux, ils sont trop gros pour que les Esquimaux aient pu les tuer; ce sont des poissons morts que la mer avait jetés sur la côte ; leur couleur et leur état de conservation font penser qu'ils se trouvent là depuis une éoque antérieure même à la décou-
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 150 verte de la baie en 1824. — M. Hepburn a trouvé aussi une douvelle de baril sans marque, laissée sans doute par un des partis de sir Ed. Parry, ou de James Ross.
8 ocroBRe. — Jusqu'à présent j'ai essayé de tenir tête au froid le plus longtemps possible ; mais je vois que j'ai eu un peu trop bonne opinion de ma force ; du moins les pieds et les mains couverts d'engelures, les oreilles à moitié gelées et des douleurs tout le long du corps me montrent que notre endurance physique ne dépasse pas des limites assez restreintes ; j'en viens donc à suivre le système de mes compagnons plus expérimentés, et qui n'avaient pas besoin, comme moi, de s’endurcir et de s'accoutumer : aussi je porte maintenant de la laine sur tout le corps, autrement il se refroidit très-vite, aussitôt que l'on cesse de prendre un exercice un peu violent. — Je suis allé avec le docteur à huit milles du navire le long de la côte au nord pour reconnaître l’état de la glace. Les terres de l’est, couvertes de neige, sont très-distinctes, et le détroit semble pris d’un bord à l'autre ; la glace ne ressemble malheureusement pas à celle de là baie, pourtant les marques nombreuses des luttes occasionnées par les vents et les marées, ces sortes de cicatrices forment autant de sillons s’entre-croisant dans tous les sens sur les bords, tandis qu’au large de hauts hummocks (monticules) indiquent une glace plus épaisse, sans doute celle du pack, qui brise devant elle les glaces plus faibles de l’année. Ces enchevêtrements d'un floe sur l’autre ont parfois une grande régularité, les pièces s’issemblent comme la menuiserie le mieux arrangée : la pression des pièces du dehors sur celles de la baie à occasionné dans celle-ci de longues crev?sses ou craqûres qui s'étendent en ligne droite à un mille et deux milles ; tout le long de la côte se trouve une sorte de mur, comme une clôture de champ, formée par le land five, qui, chaque fois que la mer baisse, se brise sur les bords partout où il vient en contact avec le rivage. En somme, bien que la glace soit très-glissante, et
156 J, R. RELLOT.
qu'un pouce ou deux de neige fissent mieux notre affaire, je tenterais l'aventure volontiers si nos snow-shoes étaient prêts. Cà et là quelques pools ou flaques d’eau, sur l'une desquelles nous avons tué un eider-duck, sans doute quelque traînard à moitié gelé. En remontant nous avons été frappés par des traces d'ours parfaitement dessinées, mais en relief, sur la neige, au lieu d'être empreintes en creux; un coup d’œil jeté autour de nous, nous a cependant expliqué cette apparence ; lorsqu’un corps pesant appuie sur la neige récemment tombée, cette neige est devenue plus compacte et se solidifie plus vite que celle qui l’entoure, et, lorsque le vent vient à souffler, il enlève toute la neige légère, laissant les corps plus durs en place ; or ces traces étaient placées au pied d’une colline projetée en avant dans là mer, et d'où la moindre brise fait voltiger toute la neige légère.
9 ocrogre. — Les montures en bois de nos snow-shoes sont toutes faites maintenant, et nous pouvons employer à la confection des filets trois hommes, de sorte que je pense que nous pourrons, dans une semaine, partir enfin pour le port Léopold; cette perspective me rend un peu plus gai. Je suis allé avec le docteur sur le sommet des terres du nord de la baie, afin d’avoir une vue plus complète de l’état de la glace ; nous l’avons trouvé satisfaisant. Les glaces qui sont sur la côte est de l'inlet ne sont pas de là même couleur que celles de la côte ouest où nous sommes, elles sont évidemment couvertes de neige et ont l'apparence du pack de la baie de Baffin. Lors de mon retour à bord, M. Leask partage ma manière de voir à cet égard. Comme le vent à soufflé plus constamment de l’ouest et du nord, je pense que les glaces du détroit de Barrow, ne pouvant forcer qu'en partie la jeune glace sur la côte ouest, sont alors passées de l'autre côté. — S'il en est ainsi, la glace qui bloque maintenant le port Bowen et le port Neil est beaucoup plus épaisse que de ce côté, ce qui nous permettra d'être délivrés plus tôt; les eaux doucesde la baie aideront surtout à la rupture
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 197 de nos trop solides barrières. — Le terrain du plateau n’est pas aussi égal qu'il nous avait semblé lors de notre tentative par terre, et nous pouvons le juger un peu mieux aujourd'hui que le tourbillon de neige n'est pas aussi fort qu'alors ; il semble ne jamais cesser entièrement, ce qui cause un éblouissement et une réfraction dont on ne se fait pas une idée avant d’en avoir souffert. Ainsi à chaque instant nous trébuchons, croyant mettre le pied sur un terrain plat, et tombant au contraire dans un creux ; un petit tas de pierres, à peine haut de trois pieds, nous fait l'effet, à cent mètres à peine de distance, d'une colonne de plus de dix pieds. Cette réfraction de la lumière blanche, jointe à l'espèce de gaze dont le tourbillon entoure tous les objets, rend impossible toute appréciation juste de distances ou de formes d'objets. — Après le thé, MM. Hepburn et Smith nous parlent des Indiens, de leur ressentiment des injures ; ils ne font pas, du reste, mystère de leurs projets de vengeance. — M. Hepburn raconte qu'un M. Prudence, chargé du fort à Saskatchewan, entendant un coup de fusil, arrive près du cadavre d'un Indien, le meurtrier s'était enfui sans être vu; un autre Indien arrive, accuse le blanc du meurtre de son ami; celui-ci s'en défend ; mais l'indien, qui ne veut pas démordre de son idée, lui dit tranquillement : « Il n'y a que nous deux de vivants lei, ce n’est pas moi, done c’est vous. Je vous tuerai. » Plusieurs fois il se présente au fort pour trafiquer avec M. Prudence, cause amicalement avec lui, mais terminant toujours par son refrain : Quand je vous trouverai hors du fort, je vous tuerai. » — Saisir l'Indien, l'emprisouner, etc., était le plus sûr moyen de faire brüler Le fort et égorger tous les blancs ; d'autre part, vivre sous le coup de cette menace perpétuelle n’était pas tenable. On fit des recherches, et on sut que le meurtrier était un halfbreed où métis qui avait laissé le pays depuis jeu de temps. Alors seulement l'Indien tit des exeuses et renonça à ses projets de vengeance. Un fort sentiment de justice semble, du reste, dominer chez eux. M. Hepburn me raconte également qu'un In-
dien ayant tué les parents d'un blane, celui-ci se rendit au milieu de la tribu, et, en présence de tous ses compagnons, qui connaissaient son crime, lui brûla la cervelle sans qu'aucun d'eux songeât à l'inquiéter. La justice pour eux, c’est la loi du talion : œil pour œil, ou plutôt peau pour peau.
10 ocronre. — Nous avons, à quelque distance du navire, un trou qui est constamment entretenu ouvert, afin d'y puiser les eaux du lavage et d'y tremper les viandes salées ; j'avais remarqué près des bords une quantité d'objets jaunâtres que je prenais pour de l'orge non mondé : ce matin je remarque que ce sont autant de petits crustacés généralement gros comme un grain de blé, mais dont les plus forts ont les dimensions d’un petit haricot ; ce sont des espèces de shrimps ou crevettes qui fourmillent dans les mers du nord : car, en ayant compté cinq cents sur un petit espace, je crois qu’il n'y en avait pas moins de douze à quinze mille dans le filet où l’on met la viande. — J'avais pensé que ces animaux ne s’élevaient pas au-dessus du fond de la mer. Parry raconte qu'ayant mis à tremper une oie pour les fêtes de Noël, ses hommes furent surpris de n’en plus trouver que les os. Nous mettons à profit la voracité de ces petits rongeurs en leur donnant à nettoyer la tête de notre ours. — Un accident est arrivé ce matin à nos snow-shoes, on les avait inconsidérément mis dans un trou de glace pour faire travailler le bois, ils se sont fixés naturellement en dessous, et, en brisant la glace jour les rattraper, on en a cassé une paire; ce retard, l’état assez rassurant de la glace le long de la côte, moins inégale de ce côté que de l'autre à cause de la différence de nature, nous font départir de notre projet primitif : ce plan-là nous entrainerait trop loin, et, le capitaine Leask ne songeant plus à venir avec nous, j'ai décidé que nous partirions avec la paire que j'avais °t une autre qui sera terminée demain. Je crains. d’ailleurs, que M. Kennedy ne nous suppose retournés au port Bowen, et qu'il ne tente de traverser l'inlet si nous lui en lais-
Lu
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 159 sons le temps. Nous partirons lundi ou mardi si le temps le
permet, nous devons risquer beaucoup en raison de ce dernier motif.
1 ocrorse. — Nos chiens ne seront peut-être pas très en état de marcher : l’un est boiteux, l'autre a des petits, et la jeune, qui esten feu maintenant, nous promet des ennuis de plus d'une sorte en compagnie des deux autres. — Le thermomètre a été toute la journée entre 5 et 9° Fahrenheit, mais le temps est superbe, et je hâte autant que je puis nos préparatifs; l'équipage a consenti à travailler demain dimanche afin d’accélérer nos mouvements, et maintenant il est sûr que nous partirons lundi. L'idée de partir me fait renaître l'espérance au cœur: depuis un mois je ne m'étais pas trouvé aussi content.
12 ocrosre. — Enfin, à force d’être sur le dos de tout le monde, à force d'obsessions près de chacun, je suis parvenu à être à moitié prêt pour demain; il est vrai que tous nos mocassins ne sont pas achevés, mais nous les finirons au port Léopold. Le traineau est tout ficelé, et demain à quatre heures je pense que nous pourrons nous mettre en route. — Une tente pour la nuit à défaut de maison de neige, un peu de charbon de bois comme combustible, beaucoup plus d'esprit-de-vin que l'autrelois, sont les principaux objets que nous emportons pour nos campements. Je laisserai à la baie Elwin des provisions pour neuf personnes et les quatre chiens pour deux jours de marche, et j'emporte quelques effets de rechange et quelques chaussures pour nos amis. Si la glace est belle, je tâcherai de camper demain sur la rive nord de la baie Elwin: le deuxième jour, sije ne me vois pas sûr d'arriver au port Léopold et qu'une crique nous offre la chance d’un abri pour la nuit, je n'arréterai un peu plus tôt afin de ne pas exposer notre tente à s'envoler, J’ai pris trois fusées volantes afin de leur annoncer notre arrivée le second soir, si nous ne sommes pas trop loin. — La troupe se compose du docteur Cowie, de deux
hommes et de raoi. Je crains que la présence du docteur ne soit plus nécessaire là-bas qu'ici, M. Kennedy ayant des rhumatismes dont il se plaignait beaucoup; et cette fois-ci j'ai prévenu les désirs de M. Cowie en le choisissant jour se joindre à nous. MM. Magnus, un des hommes du premier voyage, et Smith sont les deux autres. — Deux paires de snow-shoes serviront à fraver la route si la neige est trop épaisse. Somme toute, cette expédition peut être plus dangereuse que la première: mais, si je ne me fais paint illusion sur ces dangers, c’est qu'il est de mon devoir de les prévoir : je compte sur l'assistance de Dieu; s’il a disposé de nous, que sa sainte volonté soit faite! Je pars plein de confiance après avoir regardé et baisé une fois de plus les quelques lettres qui me rappellent la famille, l'amitié et toutes les affections du cœur. — Adieu ! jusques à quand? — J'écris à lady Franklin.
45 ocrorre. — Nous voici déjà de retour après le plus malheureux des accidents, dont je suis à peine remis, tant il coupe court à des espérances si chèrement caressées. Ce matin à trois heures nous nous préparons à partir, et à cinq heures nous étions à la première pointe de la baie ; le thermomètre, à 2”. nous promettait un voyage pas trop fatigant; un temps trèsclair et la glace partout très-unie ou facile à franchir, le long de la côte du moins; nos chiens tellement peu empéchés par le poids du traineau, que, pour les suivre, nous étions obligés de trotter; car il est impossible de les retenir. Un peu après sept heures, au lever du soleil, nous arrivämes à la limite de notre excursion du 8; deux milles plus loin, une large flaque d'eau s'étendant jusqu'au rivage me de..na des anxiétés pour le reste du voyage; car pour l'état d'une route fravée sur la glace, on n'en peut juger, même à très-petite distance, si l'on n'y a passé. Cependant, comme nous étions au pied d’une coupure ou ravine où la terre est constamment couverte de neige, nous essayämes de passer au-dessus, et, trouvant là des traces assez
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es ASSeZ
VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 161 fraiches de deux ours, nous traversâmes aisément en suivant toujours ces traces, qui se trouvaient sur la partie ‘a plus solide de cette croûte glacée. Mes espérances se rallumèrent lorsque, après avoir franchi ce premier obstacle, nous trouvâmes la glace suffisamment belle pour nous permettre la même vitesse ; puis je réfléchis que si les vents qui soufflent toujours avec violence par le travers de ces ravines brisent la glace au pied de la côte, ces ravines offrent en même temps une espèce de rive qui est toujours couverte de neige et sur laquelle on peut passer à cette époque de l’année. Partout ailleurs le cliff ou falaise est perpendiculaire et n'a point de plage le long de laquelle on puisse passer en été. — L'homme qui éclairait notre route ne pouvait se tenir en avant des chiens, quelque vite qu'il courût. et, lorsqu'il avait quelque avance, ceux-ci, excités à sa vue, galopaient pour le rejoindre et le dépasser. Après notre premier arrêt, j'avais formé le projet de laisser Le traineau et un homme à la baie Elwin, s’il paraissait trop difficile d'aller plus loin, et de faire le reste de la route aussi légers que possible, afin d'être sûrs d'atteindre le port Léopold le deuxième jour. A dix heures, me trouvant avec l'un des hommes à cent mètres en arrière du traineau, ilme sembla le voir verser, puis M. Sinith disparaitre dans la glace; je crus qu'ils étaient tombés dans un trou, et courus à leur secours si bien persuadé de cela, qu'il fallut que M. Smith, qui avait pied, me criât que la glace se brisait sous moi, et, en effet, je n'eus que le temps de sauter en arrière.
Cette glace, épaisse de deux pouces seulement, était recouverte d'une neige fondue qui masquait parfaitement le danger. Voyant
notre bagage et nos provisions entièrement mouillés, je réso-
lus aussitôt de retourner à bord pour sécher tout cela ; mais un
autre malheur fondait sur nous : le floe sur lequel nous étions
était brisé et séparé de la terre par la mer montante, il s’en al-
lait au large pendant que nous cherchions à faire le sauvetage de
nos affaires. Heureusement nous avions eu la prudence de nous
tenir toujours près de terre, et M. Smith, étant tout mouillé,
resta quelques minutes dans l’eau, et put couper quelques cordes ainsi que les traits de nos pauvres chiens. Mon havre-sac se trouvant à la partie supérieure du traîneau, nous pûmes donner quelques effets secs à M. Smith à moitié gelé, quelques autres sacs purent être jetés à terre, mais tout mouillés, et excessivement lourds aussitôt que l'eau de la mer dont ils étaient pénétrés se fut congelée. — Le docteur, que j'avais prié de ne point donner d'eau-de-vie aux hommes avant le départ, m'avait sans doute mal compris, car on n'osait me dire qu'il y en avait une petite fiole parmi les objets sauvés; quelques gouttes eurent bientôt ranimé notre compagnon, et dorénavant si je m'oppose à une consommation régulière de spiritueux, je prendrai toujours soin qu'il y en ait une certaine quantité pour les cas d'urgence. La partie principale de notre bagage, quatre robes de buffle, la tente, notre cuisine portative, une caisse d'instruments du docteur, la seule que possédât le Prince-Albert, et enfin notre traineau, tout cela s'en allait au large. IT n'y avait pas de temps à perdre. Nos effets, devenus solides, étaient d'un poids énorme, :t, comme il était important que nous fussions à bord à la nuit, ne sachant pas les mouvements que pouvaient prendre les glaces, je donnai l'exemple et laissai là tous mes effets, ct, à onze heures, nous reprimes, tout tristes, le chemin que quelques heures auparavant nous parcourions pleins d'espoir et confiants dans le succès. Nos chiens, partis à toute vitesse après leur délivrance, nous attendaient à trois ou quatre milles; mais, rendus défiants, il ne voulaient plus nous suivre sur la glace, et nous échappèrent. Nous pensimes, avec raison du reste, qu leur instinct, celui de la chienne mère surtout, les ramènerait à bord. — À cinq heures nous fümes nous-mêmes au milieu des nôtres, bien loin sans doute de s’attendre à un si prompt retour, ais rendant grâces au ciel comme nous de ce que notre malheur n’avait pas été plus grand et de ce que tous étaient revenus. C’est du reste une faveur dont on doit toujours se féliciter dans ces malheureuses régions, où quelques heures d'absence suffisent
à fai teme rend de n laissé tentat jour, de tot une ce el que tion, e avec qu demain
12 heu 10 heu demain ont été laissée i ravine comme inquiets, et profon crevasses l'Apporta qui nous avions ét difficultés Par terre, lant pour obligés d’ R matinée Avions con
rdes ce se nner utres ssiveiétrés point t sans it une eurent )ppose ai tous d'ur- »bes de uments enfin pas de n poids \ bord à prendre ts, et, à e quelr et COnse après s; Mais, olace, et ste, qui nerait à lieu des t retour, tre mal-
revenus.
ter dans suffisent
VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 16% à faire surgir toutes sortes de dangers.— J'ai proposé immédiatement au capitaine Leask, qui l'approuve, le plan suivant : se rendre avec un canot sur les lieux et tâcher d'arriver à l'endroit de notre naufrage, afin de recueillir le plus possible des objets laissés derrière, et, dans huit ou dix jours, renouveler notre tentative. Du 21 au 25 nous aurons encore sept heures de jour, et, Dieu aidant, nous pouvons réussir. — Au milieu de toutes ces contrariétés je ne puis m'empêcher d'éprouver une certaine satisfaction en voyaut que mon coup d'œil se forme et que le sang-froid me vient; je ris moi-même de ma présomplion, et cependant je pense que je puis me dénner ce témoignage avec quelque justice.—J’espère que nous pourrons partir aprèsdemain pour ce sauvetage.
14 ocrosre. — Thermomètre : 7 heures, 3° (—19° centigr.), 12 heures, 4° (— 20 centigr.); 6 heures, 3° (— 19 centigr.) ;
10 heures, 6° (— 21 centigr.). — Nous ne pourrons partir demain matin, comme je l'aurais désiré. — Deux hommes
ont été envoyés pour rapporter la robe de buffle que nous avons laissée il y a un mois. Ils suivent la côte, pour remonter par la ravine près de laquelle nous avons campé à cette époque ; comme ils ne sont pas de retour à la nuit, nous sommes fort inquiets, craignant qu’ils ne soient tombés dans la neige molle et profonde de dix à quinze pieds dans ces vallées pleines de crevasses. Cependant, à neuf heures, ils arrivent harassés, rapportant cette peau, qui porte à quatre Le nombre de celles qui nous restent, et les quelques livres de pemmican que nous avions été obligés d'abandonner. Avant éprouvé de grandes difficultés à pénétrer dans l'intérieur, ils ont essayé de revenir par terre, mais la neige est trop épaisse et trop molle maintetant pour que l'on puisse voyager sans snow-shoes ; ils ont été ubligés d'y renoncer ei de reprendre la même route que dans la imatinée. — La neige, en recouvrant la hutte que nous avions construite, en a fait une masse toute compacte et solide,
— Ils ont trouvé la glace rompue même aux endroits où nous avons passé hier. Ce sdir, du reste, je m'étais rendu au-devant d'eux pour faire trêve à mes inquiétudes, et j'avais fait les mêmes observations ; la pleine lune, qui nous favorisait de sa clarté, nous le fait payer par de fortes marées qui brisent les floes de glace, et en rendent la position si instable. Somme toute, relisant ce que je disais hier de l'expérience que je gagne, je puis y ajouter que je dois me façonner également aux plus décevantes contrariétés.
15 ocromne. — Je voudrais repartir pour aller chercher notre traineau, ou du moins tout ce que nous en pourrons sauver avec un canot, car il n'y a pas moyen autrement; mais il me faut un assez grand nombre d'hommes, et ils ont tous quelque chose qui leur manque pour se mettre en route. — Dieu aidant, je me promets bien que je ne reviendrai pas d’une troisième tentative sans avoir atteint le port Léopold.
tXCURSION AU lORT LÉOPOLD
26 ocrosre. — Hurrah! trois fois hurrah! me voici de retour à bord, et enfin heureux, ramenant M. Kennedy et ses quatre hommes, tous en parfaite santé. Mercredi 15, malgré les difficultés que présentait l'équipement de nos hommes, après le déjeuner, it fut décidé que huit hommes viendraient avec moi pour faire notre sauvetage ; comme nous devions passer 1 nuit, il manquait à tous quelque chose pour leur comfort. À
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 165 10 heures nous partimes, trainant notre youyou sur la glace parfaitement unie et glissante, et à quatre heures, nous étions sur le lieu de notre précédent naufrage. Après quelques recherches, nous finimes par découvrir notre bagage porté par les courants à quelques centaines de mètres plus au nord, au milieu des glaçons broyés les uns contre les autres. — Après avoir lancé notre canot dans plusieurs flaques d'eau par-dessus les hummocks, nous arrivämes près de nos effets, tous engagés dans la glace, qu'il fallait briser pour les retirer. Après deux heures de travail, nous fûmes assez heureux pour recouvrer le tout, moins une pelle et notre consuror (cuisine portative). La tente avait été dressée, et, après le souper, je communiquai à mon monde le projet que je venais de former. Le traineau était brisé ; retourner à bord, le réparer, faire les préparatifs d’un troisième voyage et revenir à l'endroit où nous nous trouvions déjà nous prendrait une semaine; le temps, beau jusqu'à préscüt, ne tarderait pas à changer; la diminution rapidement croissante des jours augmenterait les difficultés; je leur proposai enfin de continuer tous ensemble le voyage jusqu'au port Léopold. Les provisions pour quatre hommes que nous avions sauvées pouvaient suffire pour neuf; d’ailleurs, je comptais trouver, à huit ou dix milles sud du cap Seppings, un petit dépôt laissé par un groupe de voyageurs. Nous étions tous fort mal pourvus d'effets, puisque nous venions avec l'intention de passer une nuit et un jour seulement, mais nous trouverions amplement au port Léopold de quoi nous vêtir. — Je déclarai d'avance que si je trouvais seulement quatre hommes de bonne volonté, je partirais, mais qu'un plus grand nombre faciliterait beaucoup notre succès. — Point d’objections, excepté pour prévoir les difficultés que nous pouvions surmonter; quant à celles auxquelles nous devions nous attendre, j'étais décidé à ks braver avec les quelques gens de cœur qui voudraient bien m'accompagner. Je leur donnai dix minutes pour réfléchir, et, ayant consulté M. Anderson, troisième officier du navire,
M. Grate, le maitre d'équipage, et le reste, je vis avec plaisir que tous acceptaient ma proposition. — Je dus cependant renvoyer l’un d'eux pour donner avis au capitaine Leask de la détermination que je venais de prendre et le tranquilliser. Je lui dis que je comprenais parfaitement toute la responsabilité de cette démarche, et que ma prudence devait être d'autant plus grande qu'il restait seul à bord avec le docteur, M. Hepburn et un autre homme. Non pas que le navire eût besoin de son monde dans le moment actuel; mais, si quelque accident nous fût arrivé, évidemment la sûreté de ceux restés en «rrière était gravement compromise.
Les hommes se disputaient à qui ne retournerait pas ; mais je tranchai la difficulté en renvoyant le plus mal équipé de nous. Je regrettais vivement que le docteur ne fût pas avec nous, et pour le besoin que je croyais avoir de ses services, et pour le désir que je lui connaissais d’être de notre expédition : mais les autres considérations étaient d’une importance majeure. — Au point du jour, nous commençämes à nous diriger vers le nord, trainant notre canot avec quelque peine sur une glace couverte de neige fondue; on prenait la terre quand la glace était trop brisée, et lorsque nous trouvions une sorte de plage. A toutes ces pointes, le floe était séparé de la terre, et la glace impraticable ; il nous fallait alors passer sur une neige où nous enfoncions jusqu'au genou. Il nous sembla bientôt que la glace cassait d'être à l'état de floe; et à une pointe à six milles au nord de notre campement, le pack, tout près de aous, poussé par une légère brise du sud, remontait au nord avec une vitesse de quatre à cinq milles. — Réfléchissant sur ce que je devais faire, je dis à mes compagnons que mon projet était d’atteindre la baie Elwin à l’aide du canot où autrement, d’y laisser notre tente et tout notre bagage, puis 2vec le canot seul, sans provisions d'aucune espèce pour être plus légers, je prendrais avec moi trois hommes pour atteindre le port Léopold dans une journée, sûrs que nous pourrions nous frayer un chemin par
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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 167 terre, ou sur les quelques pièces de glace que nous trouverions. Si nous ne réussissions pas en un jour, un trou dans la neige à la façon des Esquimaux nous ferait un abri pour une nuit; Dieu ferait le reste. Nous eûmes cependant la satisfaction de voir que tout le long de la côte se trouvait une légère ceinture de glace, pas toujours très-large, mais nous étions disposés à ne pas nous montrer exigeants. — Rendu défiant par le précédent accident, je gardai toujours Le deuxième ofticier, M. Anderson, à cinquante mètres en tête sondant la glace avec une gaffe ; malgré toutes mes précautions cependant, le maître d'équipage passa à travers une crevasse qu’il eût été possible d'éviter; mais chacun sait combien il est difficile d'être prudent avec des matelots. — Nous pûmes le changer de vêtements immédiatement, en empruntant une pièce de notre habillement à chacun de nous; mais il n'aurait pas fallu qu'un bain de cette nature se reproduisit : nous étions tellement dénués, que le premier avait épuisé nos ressources. À quatre heures, nous atteignimes le côté nord de la baie Elwin, et à six heures nous campâmes quatre milles plus au nord, dans une ravine bien fermée, où nous pûmes mettre notre tente et faire un peu de feu — Un peu inquiet de la tournure que preudrait cette entreprise que je voulais rendre décisive, je jouissais du sommeil de mes hommes; mais j’eus pour mon compte une nuit assez agitée. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en voyant les nombreux contrastes que présente cette portion de mon existence. Me voici à plusieurs mille lieues de mon pays, commandant des hommes d’une nation étrangère ; officier d’une marine militaire, je suis au milieu d'hommes liés seulement par un engagement civil; eat! 1lique,
je cherche à maintenir dans leurs âmes une religion dans la-
quelle ils ont été élevés, mais dunt je leur dis les vérités dans une langue qui n’est paint la mienne; et cependant je ne puis
me plaindre de cet éloignement de tout ce qui ressemble aux
conditions normales de ma vie, car il n'est pas un de ces
hommes qui ne me regarde comme un des siens, pas un qui ne
m'obéisse comme si j'étais Anglais. Ah! c’est que nous sommes tous unis dans une même pensée, que ñus actions convergent toutes vers un même but. — Si les hommes peuvent ainsi arriver à s'entendre, à faire disparaitre entre eux toute différence d'origine, de race, de religion, de langage, pourquoi les différentes sociétés ne feraient-elles pas elles-mêmes un seul faisceau toujours dirigé vers le même point? Noble et sublime centralisation de toutes les intelligences, de tous les cœurs, concourant à l'amélioration de la créature pour la glorification du Créateur!
Rafraichis par un repos que rien n'était venu troubler, notre reconnaissance baptisa la ravine du nom de Rescue-Ravine (Ravine-de-Bon-Secours), et nous nous remimes en marche après une courte invocation. — À une trentaine de pas de notre tente, nous trouvâmes sur la neige tombée pendant la nuit les traces d’un ours que les émanations de notre camp avaient sans doute attiré ; mais les sonores ronflements de quelques-uns de nous l'avaient probablement effrayé, car il ne s'était même pas approché d’un petit dépôt de pemmican que j'avais caché à l’entrée de la ravine pour notre retour.
Malgré les assurances réitérées de mes voyageurs de la baie d'Hudson, qui riaient tous à l’idée de prendre quelques précautions, je résolus qu'à l'avenir nous aurions toujours nos armes dans la tente et sous la main. Non pas que je croie nécessaire, ainsi que quelques personnes le recommandent, d'établir une garde au quart pour veilier l'approche de ces animaux ; il ne faut ordonner que des choses possibles, et je suis maintenant bien convaincu que pour l'homme qui a marché douze ou quatorze heures dans la neige, il n’est point d’ordre de rester éveillé, point de visite d'ours ou de loup à craindre qui puisse chasser le sommeil. — La glace plus molle et recouverte de bruine rendait notre eanot plus diffice à haler, et la neige vint bientôt augmenter nos difficultés; malgré la plus attentive surveillance, nous ne pûmes découvrir le dépôt de provisions que
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 169 nous comptions trouver, soit qu'il eût été détruit par les renards, soit que la neige des hivers précédents l’eût recouvert. L'intérêt que nous attachions à cette trouvaille diruinuait d’ailleurs avec notre distance du port Léopold. Partout de hautes falaises perpendieulaires, ou étagées parfois comme les gradins d’un amphithéâtre, point de rives à cette côte inhospitalière, point de plage qui permette dans l'été de suivre ses bords. — Nous avions fait seize milles le premier jour, vingt-quatre de la poinie Wreek à Rescue-Ravine, et nous pensions avou environ vingt milles à parcourir ; mais l’aspect de ces hautes terres est plein de déceptions ; il semble qu'elles fuient devant vous, restant toujours à la même distance ; cette ilusion augmente de beaucoup les fatiques morales du voyage; le ciel d'un gris d'ardoise et sans clarté, l'eau courante à quelques mètres de nous, d’un vert sombre, tranchant fortement sur les mates blancheurs des glaçons dont nous ressentions en nous les grincements ; la neige qui couvre nos têtes et craque sur nos pieds, tout concourait à entretenir en nous de noirs pressentiments. À mesure que nous remontons au nord, nous revoyions d'ailleurs ces lieux témoins de nos douleurs : ici l'on avait vu la dernière fusée, au pied de celte ravine le eanot avait été aperçu pour la dernière fois, et les diverses émotions par lesquelles nous avions passé le 9 septembre revivaient en nous par la contempiation de ces falaises couvertes de nr'ge. — Un ours réveillé par le bruit de notre petite caravane vint heureusement faire diversion à nos tristes
pensées; mais notre nombre l’effraya, et, avant que notre fusil
etdeux pistolets, formant notre arsenal, fussent retirés de leurs
lourreaux. il avait traversé à la nage une petite lagune qui le
Mit à l'abri de nos poursuites ; un canard, que la réfraction nous
tprendre pour un large phoque, attira aussi quelques moments
otre attention. Chaque pierre un peu saillante, chaque objet de
orme un peu extraordinaire, était toujours soigneusement exa-
Min par nous, car nous craignions d’y voir les débris du canot
que M. Kennedy avait avec lui. — Vers trois heures nous attei-
Pete
animes le cap Seppings et nous vimes devant nous la pointe Whaler avec la tente érigée pour sir John Franklin, et aujourd’hui le seul refuge qui pût recevoir nos amis. — Nous déchargeimes nos armes plusieurs fois à de courts intervalles dans l'espérance que les échos de la baie porteraient ces détonations à leur campement et leur annonceraient plus tôt leur délivrance ; de notre côté nous prétämes l'oreille pour recueillir tout bruit ou son ressemblant à une réponse. La neige, qui augmentait toujours, nous dérobait la vue des terres placées devant nous. — Le cap Seppings est à environ trois ou quatre milles de la pointe Whaler. Nos yeux interrogeaient vainement la glace pour y trouver quelque empreinte annonçant le voisinage de l'homme; mais la glace était muette ainsi que l'air : toute conversation avait cessé, et le son monotone de nos pas rendus jresants troublait seul la solitude. Je n'étais proposé d’abord d'user de mon privilége et de courir en avant. mais je fus heureux de trouver un prétexte pour rester à prendre ma part des diflicultés que mes hommes éprouvaient à haler le canot et de m'y àtteler comme eux. — A un mille de la tente, le temps s’éclaireit un peu, et avec ma lorgnette nous distinguimes une mass noire près de la chaloupe ; mais était-ce un eanot où la machine à vapeur ? il nous sembla que ces objets remuaient, je n’y pus tenir plus longtemps, et, courant à toute haleine, je partis en promettant à mes compagnons de leur faire connaître bientôt ce que nous devions penser. Quelques minutes après, mes hurrahs leur annoncèrent que nos amis étaient devant nous. En approchant je vis qu'ils n'étaient que quatre, et cela tempéra un pet le bonheur que j’éprouvais. Quel était l'absent? Is avançaient rapidement de leur côté, et bientôt nous nous embrassimes avet toute la joie d'amis qui ont cru ne plus se revoir, car ils avaient éprouvé sur notre sort les mêmes angoisses que nous sur le leur. Leur cinquième compagnon était resté en arrière, croyant à une erreur, bien que leur attention eût été éveillée par le brui de nos fusils, bruit de la nature duquel ils n'étaient pas cer-
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 179 tains. Une inspection rapide de nos amis nous rassura bientôt sur l'état de leur santé : tous, avee des mines plus florissantes que jamais, paraissaient avoir amplement profité des provisions déposées au port Léopold. et nous rimes à notre aise de leurs longues barbes et de leurs bizarres accoutrements. La température ne permettant pas à nos félicitations un plus long échange à l'extérieur, M. Kennedy se mit à nous faire les honneurs de cette résidence nommée fort à propos Camp du refuge par Snow l'année dernière. Avant trouvé la tente laissée par sir James Ross déchirée en plusieurs endroits et trop vaste d’ailleurs pour être convenablement échauffée par cinq habitants, ils avaient choisi la chaloupe comme plus convenable; et, après l'avoir recouverte avec les débris de la tente et des voiles, ils l'avaient divisée en plusieurs compartiments, tous suffisamment confortables, même pour nous qui n'avions laissé notre solide demeure que depuis peu de jours. Un poële érigé sur la plateforme de la machine à vapeur échauffait la salle à manger, ‘qui leur servait en même temps de dortoir et de cuisine ; une cloison les séparait du vaste amas de provisions envoyées par le gouvernement anglais pour sir John Franklin et ses gens. — lvres de contentement, nous fimes largement honneur à l'hospi-. talité de nos Léopolders, et nous fâmes engagés, après la satisfaction de notre appétit, dans la plus douce des causeries, nous. racontant mutuellement et nos anxiétés et nos souffrances. Notre chagrin, à quoi bon en parler! tout n’était-il pas oublié dans ce moment de bonheur? Pourquoi nous rappeler ces moments pénibles alors que nous étions réunis une fois de plus? Enchanté de savoir le navire en sûreté, dans une baie placée si bien à portée du terrain de nos opérations, M. Kennedy me raconta comment, séparés du Prince-Albert par la glace, ils avaient été fort surpris de ne pas le voir dans la matinée, car nus avions rasé la côte de si près, que les projections de [a rive Nous avaient masqués à leurs veux. — Il supposa que nous avions été entraînés au sud ou que nous avions regagné le port
Bowen, ou peut-être hors du détroit de Lancaster, comme sir James Ross, et que nous pouvions avoir été forcés de retourner en Angleterre.
Prenant immédiatement son parti avec sang-froid et énergie, dignement secondé du reste par les braves gens qui l’accompagnaient, il s'était résigné à prendre ses quartiers d'hiver à la pointe Whaler, avec l'intention de nous chercher pendant l'hiver et de continuer en même temps la recherche de sir John Franklin. Pensant d’abord au port Bowen, puis à la côte Fury, ce que je craignais, ils se disposaient à partir; nous étions heureusement arrivés pour les arracher aux dangers que pouvait leur faire courir cette recherche. La nuit était fort avancée lorsque le sommeil mit un terme à notre entretien ; encore me réveillai-je plusieurs fois croyant avoir rêvé, examinant avec soin les environs pour m'assurer que c'était bien une réalité cette fois. Ah! si les mêmes émotions nous étaient réservées à l'égard de sir John Franklin! Une des choses qui me fit le plus de plaisir fut de voir que M. Kennedy avait toujours compté sur moi, et que les hommes qui l'accompagnaient partageaient sa confiance dans les recherches et les efforts que je ne pouvais manquer de faire, disaient-ils, pour arriver jusqu'à eux. Notre réveil fut aussi plein de joie que notre arrivée ; car, s’il est dans notre nature de croire à ce que nous désirons, d'espérer en un mot; d’un autre côté, nous craignons toujours pour ce qui est entre nos mains, et chacun avait passé par ces phases de doute. Bien que nos hommes ne fussent poinc très-fatigués, il était impossible de songer à aucun travail, et les plus grands détails, les incidents les plus minimes de notre vie respective, étaient écoutés avec avidité. Nos amis n'avaient éprouvé qu’un besoin qu'ils ne pussent satisfaire : quelques journaux se trouvaient à la pointe Whaler, mais pas de livres, et, pour M. Kennedy surtout, l'absence d’une Bible était la plus grande privation. — Li sollicitude du gouvernement avait pourvu à tous les autres besoins de la vie; les animaux avaient bien entamé quelques ba-
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 175 rils d2 provisions; mais le reste, bien qu’éjparpillé par les vents et les glaces, était cependant en bon état.
Jamais actions de grâces ne furent adre:sées, je crois, de meilleur cœur que par notre petite compagnie : l'effusion de la reconnaissance était dans nos âmes plus encore que sur nos lè. vres. — Une de nos premières questions avait été de savoir si quelque nouvelle existait soit de l'Erebus et Terror, soit de l’escadre du commodore Austin, ou des autres navires engagés comme nous dans les mers arctiques. Point de nouvelles, rien depuis l’année dernière, soit que les navires aient été retenus cet été dans l’ouest, ou qu’ils aient repris la route d'Angleterre, faute d’avoir pu entrer dans le port Lévpold, empêchés par les glaces comme nous l'avons été à notre première tentative. — M. Kennedy aurait bien voulu envoyer un parti à l’île Griffith. pour tâcher de communiquer avec l'escadre; mais l’état actuel de la glace ne permettait pas d'y songer. On eût été si inquiet à bord, qu'il fallait au moins informer les gens du navire de notre heureuse rencontre. Ma conviction, ainsi que celle de M. Kennedy, était qu'à cette époque un peu avancée de l'année des troupes nombreuses peuventseules voyageravec quelque sécurité. —Nospréparatifs de voyage n'étaient pas longs à faire; cependant un traîneau à construire pour le canot nous retint deux jours; il fallut aussi faire, avec de la toile, des souliers de rechange pour tous mes hommes, venus comme moi avec leur simple vêtement habituel. — Nous profitâmes de quelques moments de loisir pour parcourir la baie du port Léopold, formée par un cap imporant, le cap Clarence, qui s’avance vers l’est, puis au sud, et est relié à la terre de l’ouest par une langue de terre comparativement trèsbasse; la baie se trouve à la croisure des grands débouchés du détroit de Barrow, du détroit de Lancaster, du canal Wellington et du passage du Régent; les quatre vents semblent s’y être donné rendez-vous, et la brise du nord surtout, s’engouffrant dans l'espèce d’entonnoir qui forme la tête de la baie, y souffle toujours avec furie, quelque légère qu'elle soit en dehors. Les res-
174 J. R. BELLOT, tes de cinq ou six huttes d'Esquimaux avaient été trouvés sur la côte est de la baie, ainsi que des ossements de baleines, parmi lesquels se trouva une pièce d'os ressemblant à de l'ivoire, laquelle fit un excellent doublage pour les traverses de notre traineau.—Six tombes, placées vers la tête de la baie, avaient été laissées par l'Entreprise et l’Investigator dans l'hivernage de 1848 à 1849, entre autres celle de M. Mathias, un des chirurgiens de l'expédition. Le hon naturel et la piété qui sont innés chez les marins n’ont jamais manqué de se produire en de semblables occasions, et je les ai toujours vus recueillir avec une religieuse attention ces débris qui leur rappellent la fragilité de leur existence et les chances auxquelles ils sont eux-mêmes exposés. — L'état de ces sépultures témoignait d'ailleurs d'une convenable attention de la part de ceux que Dieu avait épargnés. Quelques lignes simples et dictées par l'âme étaient inscrites sur l’une d'elles, et:nous fûmes longtemps sous le poids de l'impression que cause l’idée de la mort sur une terre lointaine! Cette répulsion instinctive que nous éprouvons à songer que nos restes reposeront éloignés de tout ce qui nous fut cher. ne nous ramène-t-elle pas au sentiment élevé de l’immortalité de l'âme”? Pendant tout notre séjour, le vent avait été excessivement fort du nord et de l'est, et la neige était tombée en abondance: aussi nous attendions-nous à de plus grands obstacles qu'à notre premier voyage : mais M. Kennedy imagina de placer sur Le canot supporté par un traineau, une large voile qui nous fut d'un si grand secours, le vent soufflant droit de l'arrière, que lors de notre départ, le mercredi matin 22, il nous fallut courir pour suivre notre bagage qui volait devant nous. — Trois salves de hurrahs, à la mode anglaise, remercièrent le camp du refuge de sa bienveillante hospitalité, et, joyeux maintenant, nous reprimes, au pas de course, la route que cinq jours auparavant nous remontions, appesantis par de mornes terreurs. La nuit nous surprit avant qu'un abri convenable eût pu être trouvé, €t uous fûmes obligés de camper sur la glace, dans une sorte d’in-
passe f« tre. La fallut pa de long y entrer autres, © à étouffe et le bru notre voi fus et bri Rien d d'arriver, Notre car ment de { temps, et de plus er dait de pl l'acifiques parti ne r — Les pe ques barb nant un pl d'assez bo grande pol dommagea
nus camp dans le mé énergie, et de notre }u tre aise dt neige tran lueurs ver Nation ; à loujours qu
ivés sur , parmi oire, latre traiété laisde 1848 ‘giens de chez les mblables eligieuse eur exis- )OSÉS. — nvenable Quelques sur l’une npression tte répul- OS restes nous rae l'âme?
Ssivement ondance :
qu'à notre sur le ca- S fut d’un e lors de urir pour salves de refuge de us repriant nous nuit nous ouvé, el rte d'im-
VOYAGE AUX MERS lOLAIRES. 175 passe formée par deux gros glaçons échoués l’un près de l'autre. La neige et le vent nous aveuglaient, de sorte qu'il nous fallut passer la nuit tous les treize dans une tente de neuf pieds de long sur six de large; ayant pris avec nous ce qui pouvait y entrer de notre bagage, nous nous assimes les uns contre les autres, mettant à contribution les talents de chacun, et cherchant à étoufler le sentiment de notre malaise sous nos éclats de voix et le bruit de nos chants. Si quelque ours attardé passa dans notre voisinage, il dut certainement s’effrayer de ces sons confus et bruyants.
Rien de tel qu’une mauvaise nuit pour des voyageurs pressés d'arriver, Longtemps avant l'aube, nous étions prêts à partir. Notre canot, dont la forme ne permettait pas un facile arrangement de tous nos effets, fut laissé là pour être repris au printemps, et nous continuämes notre route, que l'état de la glace de plus en plus brisée par la tempête qui régnait encore rendait de plus en plus obstruée et pénible, Malgré les intentions pacifiques qui animaient, je le garantis, chacun de nous, jamais parti ne ressembla plus à une troupe de brigands que le nôtre. — Les petits glaçons formés jar la condensation dans nos longues barbes ne contribuaient pas à nous embellir. Nous y prenant un peu plus tôt que la veille, nous choisimes notre terrain d'assez bonne heure pour construire une maison de neige assez grande pour cinq de nous, et un sommeil réparateur nous dédommagea de la mauvaise nuit précédente. — Le troisième jour, nus campâmes à quelques milles au nord de la pointe Wreek, dans le même ordre, sentant renaître notre vigueur et notre énergie, en raison de l'habitude, de la pratique et de l'approche de notre but. — Le temps s'était éclairei et nous jouimes à noire aise du pittoresque effet de notre petit campement. — La néige transparente de notre maison projetait au dehors des lueurs verdâtres qui lui donnaient l'air d’une fantastique illumination ; à quelques pas, notre tente de toile, d'où retentissait Loujours quelque rire sonore et communicatif; plus loin. une
muraille de neige abritant notre modeste cuisine, qui consistait en une chaudière pour fondre la neige; voyageant, en effet, comme des gens pour qui rien n’est trop bon, nous nous donnions le luxe d’une tasse de thé, dont nous arrosions notre pemmican. Autour de ce foyer, quelques frileux cherchant à se réchauffer, apportant des débris de bois soigneusement mis de côté, un antre soufflant sur des charbons à moitié éteints pour allumer une pipe rebelle ; une vraie scène de la campagne de Russie; des gens affamés, aux vêtements couverts de neige, viétinant pour se réchauffer, maculant de toutes parts cette belle nappe blanche: tel était le tableau. Cette agitation, ce mouvement causé par un si petit nombre de personnes, faisaient bientôt place à la tranquillité primitive, et, grâces aux fatigues du jour, nous ne tardions pas à nous endormir d'un sommeil aussi profond que si le plus moelleux édredon nous eût reçus dans ses plis. — La neige, dissoute dans l'eau de mer, ne se congèle pas aussi vite que dans l’eau douce, et le samedi 25, ainsi que les deux jours précédents, nous eûmes à tirer notre traîneau dans un demi-pied de ueige fondue, qui nous glaçait les pieds à chaque moment d'arrêt; le froid devenait supportable, cependant. aussitôt que nous étions en marche. À huit milles du navire, glace ne nous offrit plus un passage sûr, et, comme Ja nuit avançait, il devenait imprudent de s'engager ainsi dans l'obscurité sur une voie inconnue ; point d’endroit d'ailleurs propre à un campement ; nous dûmes laisser là notre traineau, et nous hâter de nous frayer une route sur la neige au pied de la côte. Fort heureusement la glace de la baie n’avait point été entamée, €! vers six heures, le capitaine Leask et les autres personnes restées à bord partageaient à leu” tour les joies d’une réunion presque désespérée. M. Leask, sans croire à un succès aussi complet, avait approuvé la détermination prise le 15, la seule praticable, la seule qui pût réussir, et il ne s'était point alarmé de notre absence plus prolongée que je ne l'avais annoncé, fensant que le mauvais temps avait dû nous retenir. Je me réjouis
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 177 d'autant plus moi-même d'avoir pris ce parti, qu'il m'est bien démontré qu'aujourd'hui nous ne pourrions pas recommencer avec les mêmes chances qu'à cette époque; et alors il nous eût peut-être fallu attendre jusqu’au printemps prochain.
J'ai observé un curieux phénomène de phosphorescence le matin du samedi 25, sur la glace fondante ; je n'ai rien vu de pareil ailleurs dans les neiges imbibées d'eau salée. Ce phénomène serait-il produit par la présence d'un corps étranger, d'un débris de poisson, par exemple ? Quelle qu’en soit la cause, voici l'effet : le traîneau laissait de longues traces enflammées, et il semblait que nos pas fissent jaillir des étincelles, tout le temps que nous avons côtoyé la même pièce de glace.
27 ocrogre. — Aujourd hui, je suis allé avec douze hommes et nos chiens chercher le traineau que nous avions laissé derrière nous samedi dernier. Les renars ont entamé notre tente ainsi qu’un sac contenant du biscuit et du chocolat. Habituellement on met une guenille au bout d’un bâton en guise d'épouvantail; les hommes de la baie d'Hudson disent également qu'une traînée de poudre faite à l'entour des objets est un sûr préservatif. — Le traîneau recouvert de gutta-percha va très-bien sur la neige, mais non sur la glace, à cause de la nature adhérente de cette matière sans doute. Parmi notre butin se trouvent les peaux de huit renards blancs tués au port Léopold. — Helvétius parle quelque part de ces insectes qui prennent la couleur des plantes sur lesquelles ils vivent ; les renards, les perdrix, les lièvres et les ours ne sont-ils pas dans le même cas? Nés au milieu des neiges, ils sont blancs comme elles. — Nous sommes de retour à bord à la nuit.
29 ocrosre. — Hier matin, je suis encore reparti avec quatre hommes eLun traineau pour reprendre les effets restés à la pointe Wreek. — Laissant deux hommes derrière moi à cinq milles environ avant d'arriver, je les rejoignis à la nuit, rapporfant nos manteaux de buffle et notre tente, objets précieux
pour nous et dont la perte eût été irréparable. — Nous dûmes passer la nuit dans notre tente par une température qui, à bord, était de 10° Fahrenheit ( — 12° 22 centigrades). — Un violent coup de vent s’éleva peu après le coucher du soleil, et nous nous tinmes prêts à plier bagage pour le cas où notre tente serait enlevée. Les vapeurs formées par notre haleine, s’élevant dans les parties supérieures et venant en contact avec elles, se condensaient aussitôt et retombaient sur nous à l'état presque solide. Toute la nuit nous assistâmes à ce phénomène de la formation de la neige. — Le même homme était toujours chargé des chiens, et plein de soins pour eux comme un bon cavalier pour son cheval; il s'était cependant opposé à ce que je les admisse dans notre tente, prétendant que c'était les gâter, que je leur donnais trop à manger. Bien que je n’aime pas la manière des Esquimaux de les traiter, je m'étais rendu à ses prières; mais je fus excessivement inquiet au milieu de la nuit, de ne pas les apercevoir en dehors de la tente. Tourmenté par une perte aussi essentielle pour nous, j’appelai, et quelle ne fut pas ma surprise en voyant ma chienne favorite, réveillée par le bruit de ma voix, sortir de dessous un tas de neige de plus de deux pieds! à de légères ondulations dans le voisinage, je vis que le reste de notre meute reposait de la même façon, sans paraître s'inquiéter le moins du monde de la neige qui s’amoncelait au-dessus d’eux. — À mon retour dans la tente, mes hommes m'informent que dans les Shetland on laisse les troupeaux de moutons errer ainsi pendant l'hiver, et que ces animaux sont ainsi très-chaudement couverts par quinze ou vingt pieds de neige, la chaleur de leur respiration frayant un passage pour le renouvellement de l'air vital. Nous avions formé, sur trois côtés de la tente, une muraille de neige, laissant l'ouverture seule dégagée; mais, le vent ayant tourné, nous fûmes réveillés par une masse froide qui grandissait de plus en plus en s’avançant vers nous : la neige avait trouvé une issue ou plutôt une ouverture, et un renfort continuel du dehors aug-
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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 174 mentait à chaque instant les proportions de ce commensal inattendu. — Au point du jour, les collines derrière lesquelles nous avions cru trouver un abri s'étaient effacées, et tout autour de nous s’étendait une immense plaine nivelée par la puissance du vent.
La part à faire à ce dernier de nos ennemis était sans doute fort large, mais je suis convaineu, d'après ce que nous avons vu plus tard, qu'il était tombé près d'un pied dé neige. — Nous avions encore quelques provisions pour le soir, mais la perspective d'une nuit nouvelle était peu agréable ; qui pouvait savoir combien cela durerait? Nous déterrâmes avec un peu de peine nos deux traineaux, et comme il était aussi dangereux de rester que d’être en route, nous primes ce dernier parti.
Cette glace, que nous avions crue fixée pour tout l'hiver et qui portait dix-buit pouces d'épaisseur partout, avait entièrement disparu, brisée d’abord sur la côte par les vents du large, puis emportée au fond de l’inlet (passage) par la brise du nord. — Combien ne devons-nous pas de remerciments à la Providence! car certainement, si nous eussions retardé de quelques jours, nous n'eussions pu, avant l'hiver. songer à gagner le port Léopold. Le vent qui soufflait daus la direction de la côte au dehors était à l’ouest dans la baie, c’est-à-dire en plein dans notre figure ; fondant sur nous par rafales tellement fortes, que parfois hommes, chiens et traineaux marchaient en arrière ; nous ne voyions pas à dix pas devant nous, et nous étions perdus si nous n’eussions retrouvé notre trace sur nos pas des jours précédents. — Dans une éclaireie, nous vimes le navire à cent cinquante mètres peut-être ; il nous fallut près de trois quarts d'heure pour l’atteindre ; les gens du bord ne nous avaient pas aperçus. Le premier, je sautai à bord pour rendre compte de notre retour à M. Kennedy, qui, me voyant arriver hors d’haline, couvert de neige et de sueur, et incapable de dire un mot, fut effrayé et crut à quelque malheur. — Notre entrée le Surprit agréablement, car il craignait fort que nous eussions été
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incapables de lutter contre cette tempête, n'ayant jamais vu, me dit-il, un plus fort snow-drift (tourbillon de neige). — Mes joues étaient gelées, et l'un de mes hommes avait également le bout de l'oreille gelé, accidents dont nous ne nous étions certainement pas aperçus, mais dont le trottement fit bientôt disparaitre toute trace.
Que notre pauvre petite goëlette nous parut confortable, et chaude, et hospitalière, après ces tentatives d’excursion!
50 ocroere. — Les jours diminuent rapidement, et depuis longtemps déjà, à l'heure où le soleil atteint sa plus grande hauteur pour le reste de l'univers, les hauts remparts qui nous environnent projettent leurs grandes ombres sur les glaces de la baie; ce rideau peu diaphane nous prive des quelques jours de soleil qui nous resteraient encore, astronomiquement parlant, et comme la terre s'étend au sud et à l’est du navire, pour !: dernière fois aujourd’hui son disque a rasé la partie supérieure des falaises que nous voyons en face de nous. — Je voudrais bien répéter le mot de Diogène à Alexandre : « Ote-toi de mon soleil! » Mais que sert de parler à ces pierres entêtées?
1° noveusre, — Nous mettons à profit les heures de clarté, je devrais dire de crépuscule, dont nous jouissons encore pour faire nos derniers préparatifs d’hivernage : nous mettons hors du navire le plus d'objets possible, afin d'agrandir le logement de l'équipage et le nôtre, ou du moins afin de les avoir aussi dégagés que faire se peut; la ventilation est l'élément hygiénique le plus important ici : partout, sur nos cloisons, sur les parois du navire, dans tous les coins, se forme une croûte de glace qui ne serait pas par trop incommode si elle restait à l’état de glace, mais que les variations de la température, dans cette saison, fondent souvent en eau, ce qui entretient la plus malsaine humidité. — Un magasin à poudre, une forge, d'autres établissements en neige sont construits près de nous et dunnent à notre séjour l'aspect d’un petit village d'Esquimaux.
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— Nous sommes devenus de véritables maçons bâtissant. bitissant toujours, et se passant toute espèce de caprices, les matériaux étant en abondance et à bon :narché. — Je n'ai pas encore appris à manier la truelle, c’est-à-dire le snow-knife (le couteau à neige), et ne sais, pour le moment, que me couvrir de neige des pieds à la tête; mais je ne désespère point cependant de devenir un architecte de quelque valeur.
8 NOVEMBRE. — Hier, on a célébré comme &'iabitude le service divin. — Des traces de loup ont été vues à quelque distance de nous, malheureusement nos chiens tiennent tous ces animaux loin de nous, et je crains fort que notre livre de chasse n'ait pas à constater de nombreux faits d'armes. — M. Kennedy me parlait, avec un enthousiasme que je ne puis m'empêcher de lui envier, du doigt de la Providence, qui, à notre insu et de la façon la plus détournée, à nos yeux du moins, nous conduit au but désiré : hiverner dans un port sur la côte ouest du Passage. Après avoir la première fois essayé d'entrer ici, et laissé le port Bowen, nous essayâmes d'entrer au port Léopold, et notre insuccès, notre involontaire séparation, excitèrent, nes plaintes. Eh bien, me dit M. Kennedy, nous voilà maintenaui à la baie de Batty, tous en bonne santé, heureux; comment ne pas nous montrer reconnaissants? J'aime et j'admire cet excellent homme, si vraiment pieux et chrétien, si énergique et si dévoué. — Ce soir, au lever de la lune, un des hommes de quart nous appela sur le pont, et nous crûmes assister à un éli2gc phénomène de réfraction dont nous ne nous rendions pas compte ; les bords du disque de la lune étaient tellement échancrés et d’une façon si bizarre, que nous ne savions que penser ; ce ne fut qu’en regardant attentivement que l'on découvrit un ice-berg en écran et dont toutes les saillies se projetaient sur l'astre de la nuit, ou plutôt nous en cachaient la lumière : que de phénomènes bizarres n’ont point d'autre raison d’être!
X > ‘+ æ ; 7 noveugre. — Depuis lundi dernier, nous avons éprouvé une
véritable tempête qui secoue notre mâture et nos agrès avec une rage que semble augmenter l'immobilité de notre goëlette ; le snow-drift (le tourbillon de neige) est pius épais peut-être que le jour où nous sommes revenus de la baie Wreek. Chaque fois que le temps le permet, nos charpentiers sont occupés à bâtir un ventilateur pour le logement de l’équipage, presque toujours rempli de fumée et de vapeur qui proviennent de la cuisine; deux manches à vent servent à la fois d’introducteur à l'air extérieur et d'issue à ces dangereux commensaux : une muraille de neige est également élevée tout autour du navire et contre les flancs jusqu'à la hauteur du plat-bord; la neige étant un mauvais conducteur, cette mesure est destinée à conserver dans le navire la même température. — Un lavoir a été construit afin que les homines pussent tour à tour se mettre en mesure de propreté pour le reste de l'hiver, car il est dès à présent impossible de sécher quoi que ce soit au dehors ; à peine les objets placés devant nos poêles acquièrent-ils un suffisant degré de sécheresse; quelque malsaine que soit cette disposition, nos deruiers voyages nous ont forcés à reculer sans cesse l'époque de ce lavage général.
8 noveusre. — Le temps s'est un peu éclairci, et le vent est tombé. — Je me rends avec le docteur à l’est de notre mouillage, afin de faire quelques observations de réfraction; mais les dernières brises ont détruit cette glace que nous avions crue solidement fixée à l'entrée même de la baie, et nous sommes obligés de retourner à bord sans avoir accompli notre projet. Nos chasseurs sont également revenus à vide, bien qu'ils aient trouvé de nombreuses traces de lièvres et de renards. — J'ai ri, ce soir, de tout mon cœur, en voyant l’étonnement de l'excellent M. Kennedy lorsque je lui parle de nos théätres, de l'Opéra; il pensait que les acteurs jouaient et chantaient en même temps; ses questions si naïves, si ingénues, montrent si bien le véritable: enfant de la nature ou plutôt des prairies indiennes, révèlent
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si bien la pius grande ignorance de nos vices et de la civilisation dont nous sommes fiers, que je crois parfois rêver en l’écoutant. Plus je vais, et plus je m'attache à lui, voyant combien avec ces quelques dissidences, par rapport à nos idées, il est plein de cœur et de vraie charité.
10 noveuere. — Hier, trois de nos hommes ont trouvé dans une courte promenade une tête de musk (muse) parfaitement conservée, les cornes encore fixées ; cette tête a sans doute été entraînée par les eaux du printemps dans la ravine où on l’a trouvée. — Un renard vint rôder autour du navire, attiré par les débris de notre ours. — Aujourd'hui, le capitaine Leask et un autre homme ont tué dix ptarmigans ou plutôt rockers (rock partridge, perdrix de rocher). — J'ai enfin pu me rendre avec M. Gédéon Smith à l’est de la baie, et bâtir un petit observatoire de neige sur une pointe, d’où le sud est parfaitement clair, et où j'aurai le soleil pendant quelques jours encore. — Un renard noir est venu mettre notre monde en émoi: la fourrure vaut vingt-cinq livres sterling; mais il paraît qu'il ne faut pas songer à les tuer, le fusil ne peut rien contre la rapidité de leurs jambes ; une trappe est le seul moyen de les prendre. À notre retour, nous le rencontrons, et mon compagnon et moi nous le poursuivons sur le roc, au grand détriment de nos culottes et même de nos épidermes. La maligne bête, devinant sans doute que je n’ai avec moi que des instruments inoffensifs, se jouait de nous, et nous laissait approcher à un jet de pierre. Dans la soirée, il revient près du navire et visitant une trappe placée près du magazine ou poudrière, dévore le corps d’un renard blanc lont la tête seule nous reste, parce qu'elle est placée en dedans de la trappe.
U noveusre. — Malgré la brise qui a repris un peu, je me reuds de nouveau à notre observatoire, à trois milles et demi du navire et à quelques pieds de haut pour observer la hauteur du soleil; depuis dimanche dernier, la glace s'est reforimée par-
tout où la veille existait l’eau courante ; elle a deux à trois pouces d'épaisseur, et nous offre sur tous les points sécurité parfaite ; comme elle s'est formée en temps de calme, elle est partout trèsunie. Ceci me rappelle l’étonnement de sir Ed. Parry, dans son expédition polaire (étonnement dont je ne saisis pas la cause, avec son expérience), de n'avoir pas trouvé les glaces dans l'état décrit par M. Scoresby, offrant un passage de voiture. Il est évident que cela dépendra toujours de la force de la brise, à l'époque où la glace est à l'état de formation, et que l’état des jours peut changer dans le même hiver et à plus forte raison d’une année à l’autre. — M. Leask me raconte la façon dont il a vu prendre les ours blanes vivants : le canot, lorsqu'il parvient à couper sa route dans l’eau, arrive sur l'animal, et on lui jette autour du cou un nœud coulant que l'on passe dans le clavier que portent à l'avant les baleinières : le canot marcüe et les mouvements que l'animal fait pour nager resserrent le nœud ; on l'élingue ensuite le long du bord, et on le place dans une cage faite avec une tonne : les débris de baleine, la queue, puis l'huile mélangée d'eau sont la nourriture qu'on lui donne; M. Leask en a vu payer un soixante-quinze guinées ; mais habituellement le prix est de vingt à vingt-cinq livres ; les demandes du Zoological garden (jardin zoologique) ont fait hausser les prix de la denrée.
12 novemsre. — Neige toute la journée. — Pour l'acquit de ma conscience, je me rends à l'observatoire, mais je reviens sans résultat aucun; le soleil a sans doute fait ses adieux hier. — Le renard noir de l'autre jour traverse la baie assez près de nous, mais il est inutile de courir après, et nos chiens sont si stupides, qu’il n'y a pas moyen de les lancer sur la piste ; ils auraient du reste grand’peine, je crois, à l’attraper.— M. Kennedy etmoi rétablissons la trappe de la poudrière.— Le navire est maintenant entièrement couvert de bout en bout, ses flancs enceints de quatre à cinq pieds de neige ; deux larges escaliers donnent entrée sur
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le pont, l'un devant pour jeter la neige dans la chaudière sans la répandre sur le pont ou dans le logement de l'équipage, l'autre derrière : la neige est à présent très-résistante ; un peu d’ean jetée sur les parties extérieures ia convertissent en glace, et ces marches donnent un aspect presque monumental à notre chétive demeure ; des hauteurs environnantes, notre petite goëlette avec ses mâts sortant du milieu d'une étroite bordure noire à l'air d'une mouche renversée dans une jatte de lait.
Pendant mes observations du 19 et du 11, je me suis plus d'une fois brûlé les paupières en les appuyant sur la monture de la lunette; ce qui rend encore les observations très-difficiles, c’est que, le soleil étant près de l'horizon, ses rayons éblouissent, et le champ de la lunette embrasse et l’astre et son image à la fois. Si on colore l’image, l'horizon devient obscur, et l’observalion ne peut étrè en tous cas qu'approximative; ajoutez à ces inconvénients que le souffle de l'observateur est convsrti en glace sur le verre et les miroirs.
13 novembre. — Forte brise et encore snow-drift. — Un prisonnier est entin pris à notre trappe de la poudrière ; mais il se trouve que notre renard noir est un renard bleu dont la fourrure est loin d’avoir le mème prix; il est encore vivant, trop vivant même pour nos chiens, qui en feraient bien vite bonne Justice, et, comme nous tenons à en avoir au moins la peau. nous le tuons nous-mêmes. — Hier au soir M. Kennedy a envoyé deux coups de fusil dans une boîte placée près de Îa trappe et de la poudrière, la prenant pour le renard. — Plus de doute maintenant, le corps du délit existe et nos chiens ont été injustement accusés l’autre jour d'avoir mangé le renard blanc ; le prisonnier que nous venons de condamner à mort, bien qu'il n'ait pas fait d’aveux, est reconnu pour le seul coupable ; nous en trouvons la preuve dans les touffes de poil blanc de la fourrure de son semblable qu’il n'a pas eu le temps de digérer ; il a donc été bien et dûment convaincu, j'allais dire d’anthropophagie,
et la loi du talion devait le frapper de la même peine; mais, comme nous sommes moins cruels que lui, et puisque d’ailleurs il est mort, nous nous contentons de le manger cuit.
14 novemere. — Le coup de vent d'hier est un peu moins violent. — M. Kennedy se rend au sud de la baie, et en dehors, pour reconnaitre l’évat de la glace, qu’il trouve brisée de nouveau et impraticable pour le moment. — Je suis allé à mon observatoire, mais sans voir le soleil, bien qu'ayant grimpé le long des glaciers du nord de la baie, de cinquante à quatre-vingts pieds plus haut que les jours précédents, ce qui nous procure plus d'une fois, quoi qu’on puisse dire, le plaisir de l’exercice des montagnes russes ; jouissance tempérée cependant par cette considération que nous nous fussions brisé les côtes si nous n'avions pu nous arrêter à temps. — Le ciel s'est un peu embelli, mais rien n’a manqué à ces funérailles du soleil, ni les glapissements des brises p'eureuses, ni les regards affligés d’un jour sans lumière. :
Ossian est bien le poëte du nord, de cette nature qui moule les sentiments à son image, et comme elle-même les fait sauvages et désolés!
45 noveusre. — Nous avons mangé notre renard bleu, et, soit que nos palais se pervertissent, soit que nous nous trouvions dans le vrai; nous le prociamons à l'unanimité égal au meilleur gibier que nous ayons goûté. On bâtit pour le charpentier un superbe atelier le long du navire, — La course de M. Kennedy, hier, avait pour but de reconnaître s’il était maintenant possible d'aller à Fury-Beach; j'espère que nous ny} avons pas encore renoncé. — Voici ce que je lui proposais : nous rendre, à la prochaine lune, au port Félix ou au port Victoria, jusqu’à ce que nous ayons rencontré des naturels, passer avec eux l'intervalle qui sépare deux lunes, recueillant ainsi les informations qu’ils pourraient avoir sur sir John Franklin. étudiant leurs mœurs, ete., puis revenir, ramenant avec nous al
moins plus fre leur do repartir comme | vices, n ne fisse Beach. faire cel au froid.
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moins deux d’entre eux, en janvier; passer à bord la saison la plus froide de l'année. février et la première quinzaine de mars, leur donnant le temps d'apprendre un peu notre langage, puis repartir pour nos courses du printemps, employant nus hôtes comme interprètes, et, après les avoir récompensés de leurs services, ne les renvoyant qu'à la fin £e notre tournée afin qu'ils ne fissent point connaitre le dépôt des provisions de Fury- Beach. — Mais M. Kennedy pense que nous ne pourrions pas faire cela, à cause de la difficulté du transport des vivres. Quant au froid, on voyage quelquefois dans la terre de Rupert par 40° et même 50° au-dessous de zéro.
17 novewsre. — Bien que le soleil ait disparu depuis longtemps, le crépuscule nous fait jouir encore de quelques heures de clarté ; ainsi, vers huit heures ou huit heures et demie, on voit suffisamment pour lire en dehors du navire ; il est vrai que là lune, que nous avons constamment à cette époque, nous aide peut-être un peu ; quoi qu’il en soit, ce court répit est utilement employé à compléter nos préparatifs d'hiver ; nos différents ateliers, éparpillés autour du navire, feraient croire à l'existence d'un petit village ; le bruit si cher‘ de la forge, le marteau qui frappe l’enclume, les sons criards du rabot, les chants variés de nos blanchisseurs, les colloques joyeux qui s’échangent en écossais de toutes les parties de notre goëlette, le mouvement des hommes qui mettent la dernière main à notre toiture, tout est plein de vie et d'animation; on dirait l’ardeur d’une fourmilière qui déménage : le temps nous presse, mais nous ne seons pas en retard.
18 noveugre.— La lune est ce matin entourée d’un magnifique
halo (parasélène), que nos marins, habitués aux voyages arcti- "9
ques, considèrent comme le présage d'une abondante neige desti-
‘ Allusion à son enfance. Le père de Bellot, vétérinaire à Rochefort, avait chez lui une forge de maréchal-ferrant.
née à tomber d'ici à peu de jours. — Tout l'équipage est envoyé à
la chasse. M. Kennedy se rend au fond de la baie et m'envoie
avec M. Smith pour examiner la première ravine au sud de la baie.
Que de beautés présente l'aspect de ces sauvages falaises mena-
çantes et comme suspendues sur nos têtes! Bien que le soleil soit au-dessus de l'horizon, ses rayons, glissant par-dessus les montagnes, viennent colorer leurs têtes neigeuses de douces teintes roses qui semblent faire corps avec la neige, et, passant par toutes les gradations, viennent mourir dans le bleu obscur des ombres projetées par les arêtes dentelées des grands rochers. — Pour la première fois sans doute, le pied d'un Européen trouble ces pittoresques solitudes, dont les échos obéissants émeuvent l’imagination par leurs mystérieuses voix : une pierre qui roule, la neige qui crie sous nos pas, le bruit même de nos respirations, retentissent avec ua tumulte curieusement grossi par la répereussion, qui s’'eufuit ensuite en mourant et comme effrayé de lui-même. L’œil ébloui se trompe à chaque instant : je crois voir bien loin de moi deux hommes démesurément grands, je distingue tous leurs gestes, je les vois charger leurs fusils ; nul doute, ce sont deux de nos gens, qui marchent à notre rencontre, et, à cinquante mètres de moi, je trouve une pierre d'un pied de haut partagée en deux fragments noirs par un petit tas de neige. — La nuit nous surprend avant que nous ayons fail plus de cinq milles dans cette ravine, et nous sommes obligés de revenir sur nos pas avant de savoir si elle rejoint le bord de la mer, ou si elle se prolonge bien loin encore au sud, de façon à nous permettre de prendre cetie route pour aller par terre : Fury-Beach. — Nos chasseurs ont tué en tout dix ptarmigans.
25 NOVEMBRE. — Aujourd'hui nous avons eu un peu de neige, l:: prédiction du halo est peut-être en retard, mais nous attencons pour porter un jugement plus sûr.—Deux de nos hommes nous ont donné hier quelque inquiétude, l'obscurité les ayant
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de neige, bus attens hommes les ayant
VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 189 pris un peu plus ioin qu'ils ne supposaient; des feux brûlés en dehors du navire et une lanterne à la tête du mât nous les ont ramenés heureusement. — M. Kennedy et moi sommes allés à neuf à dix milles du navire le long de la côte sud ; la glace est encore en mouvement. elle se dirige vers le sud, poussée par la brise ou le courant, et nous pensons qu’on pourrait peut-être utiliser ce mouvement comme moyen de transport si la glace paraissait moins exposée à se briser pendant les temps de repos forcé des partis qui auront à descendre la eôte.
22 novemBre. — Même temps. — Comme la lune est nouvelle, nous avons perdu le peu de clarté qui nous restait. Dans la soirée d'hier, le docteur et moi sommes partis pour visiter une de uos trappes à renard, placée près du navire ; mais, après avoir tourné et retourné dans les environs pendant près de deux heures, nous avons été obligés de revenir à bord. Aujourd'hui, nous nous apercevons, à l'empreinte de nos pas sur la neige, qu'à chaque tournée nous en sommes passés à moins de dix mètres.
Les Esquimaux n’ont pas de Dieu, bien que M. Smith raconte qu'aux environs de Churchill il les a entendus parler d'un autre monde. — Les Esquimaux ne mettent pas leurs morts dans la terre, parce «ue leurs âmes ne pourraient pas s'envoler, mais ils recouvrent le corps de pierres, dans les interstices desquelles les esprits peuvent passer. — Les Indiens ont leurs armes et tout leur bagage près d'eux, parce que c'est là nuit qu'ils s’en vont pour l'autre monde, et ils ne pourraient les trouver s'ils ne les avaient sous la main. — La loi du talion semble être le code des Esquimaux, — Les Indiens, lorsqu'ils ont une année où les daims ont été très-abondants, en tuent au delà de leurs besoins et üe la manière la plus imprévoyante, cela par un sentiment de vengeance, à cause des années où ces animaux sont rares.
2% Novembre. — Nos trappes à renard son jusqu'à présent
restées improductives. En toute conscience, nous ne pouvons mettre notre insuceès sur le compte de notre habileté, car nous avons plus de la moitié de nos hommes habiles trappers. Mais comme les murailles de nos trappes sont faites de neige, le rusé vulpes, qui sait par expérience ou par ouï-dire ce que c'est qu'une trappe, creuse par-dessous ou par-dessus ou bien au travers, et trouve moyen de déjouer nos efforts. — Je suis allé me promener dans la première ravine au nord; elle est pleine de neige et à plusieurs centaines de pieds de profondeur dans certains endroits; c'est un des réservoirs des cataractes inépuisables du printemps. Vers le milieu, je trouvai un trou dans lequel je m’aventurai après avoir laissé mes gants à l’entrée, afin qu’en cas d'accident, on sût où j'étais. — Creusée sans doute par la filtration des eaux au travers de ces terrains calcaires, cette allée souterraine communique avec quelque autre ravine, car, bien qu’à la surface il fit parfaitement calme, je recevais les bouffées d’un vent froid qui rugissait dans cette espèce de couloir, et l'obscurité me força à remonter. — Ma promenade se trouva bornée à un mille par le roc perpendiculaire, dont je ne pus même approcher; au pied était un vaste entonnoir formé par la chute des neiges fondues ; les abords mêmes devaient en être dangereux et glissants, car ma fidèle chienne Huske, qui m'v avait précédé, se mit à hurler d'une façon si lamentable quand elle :ne vit prendre cette direction, que j'eus peur d'aller plus loin.
26 novewgre. — Plusieurs de nos hommes ont été envoyés hier à la chasse et ont vu deux lièvres et trois ptarmigans, mais ils n’ont rien tué.
Le thermomètre était, à huit heures ce matin, à moins de 15° (environ — 25° centigr.). Mais ce qui nous fait trouver le froid plus aigu, c’est surtout le vent qui s’est élevé.
Nous avons remarqué, du reste, depuis que nous sommes ici. que la nouvelle lune et la pleine lune nous ont toujours donné
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 191 du mauvais temps. — Ce matin, j'ai reparlé à M. Kennedy de nos projets pour l'hiver, de notre course à Furs-Beach. ete.
90 NovEmBRE. — Depuis jeudi dernier, un coup de vent continuel avec le snow-drift d'habitude tellement épais, que nous ne savons trop si la ncige tombe du ciel ou s'envole de terre soulevée par le vent. Le plus bas point du thermomètre avait été jusqu'à présent 12°, mais il est subitement descendu à 59° (— 59° 44 centigrades) dans la journée de dimanche. Cette brusque transition nous a trouvés d'autant plus sensibles, que. comme toujours, le vent rend l'impression du froid beaucoup plus vive, et c’est le seul jour où nous ayons réellement ressenti un certain degré de malaise ; le vent souffle avec une rage toujours croissante, et la glace se brise avec des craquements que nous prenons plus d’une fois pour les cris de détresse de notre mâture qui s’agite et se tord sous ses froides étreintes.
Tout est blanc autour de nous, mais d’un blanc à donner le vertige : au bout de quelques minutes de promenade, la vue se trouble, il semble que Pair s'épaississe, les objets perdent leurs formes, et l'on n'avance, après des chutes sans nombre, qu à tâtons et comme le plongeur sous un élément qui n'est pas le sien.
1" pécemBre. — La tempête de ces jours derniers est enfin passée ou à peu près, du moins quant au vent, ear le thermomètre n’est plus qu'à 34 (—- 37° centigrades).
M. Kennedy m'envoie au dehors de la baie pour voir dans quel état se trouve la glace ; la neige, balayée d'abord, puis tassée par le vent, est devenue plus ferme, et il est aussi facile de marcher sur ce terrain, mouvant il y a quelques jours, que sur le pont du navire; c’est une des conditions favorables pour voyager, et, à moins qu’on ait des snow-shoes, il faut attendre, après une chute de neige, qu'un grand vent l'ait raffermie; l'inervalle de calme de la nuit dernière a donné le temps à la glace de $e former. — Les gros fragments ont été balavés, et, aussi
loin que notre vue peut s'étendre, nous contemplons devant nous, dans toute sa splendeur, ce blanc et vaste linceul de glace solide ; désormais, nous pouvons marcher à peu près partout en sûreté ; c'est ainsi que, dans une promenade, nous parcourons sept à huit milles en très-peu de temps ; une seule fois, et encore dans une fissure ou dans la séparation de deux floes, mon pied s'enfonce; mais, avant que l’eau ait traversé mes mocassins de toile, nous étendons sur eux une couche de neige qui absorbe l'humidité, et, en se congelant, empêche le passage de l'air et forme bientôt autour de mon pied une véritable chaussure de glace.
C’est le meilleur, le seul remède contre ces petits accidents de tous les instants, mais qui peuvent devenir très-dangereux si on est à quelque distance du navire ; il n’y a pas moyen de rappeler la chaleur dans le membre qui s'engourdit, et c'est comme cela qu'arrivent les frost-bites qui nécessitent souvent l'amputation. — Ainsi, nous revenons à bord convaincus que le voyage à Fury-Beach peut s’exécuter facilement, au moins en ce qui concerne les voies de communication.
Pour la première fois, j'ai essayé une capote en peau de daim que M. Kennedy m'a donnée, et des pantalons en peau de phoque; bien que peu ou point vêtu sous ces vêtements, j'ai à peine ressenti le froid, assez vif cependant (à 34° l'ahrenheit, ce qui fait en dessous de Ô à peu peu près 37° centigrades), d'autant plus que le vent est très-violent. — Quelque épaisses que soient les étoffes de laine, elles ne garantissent que trèsimparfaitement, et, comme disent nos matelots, le vent passe à travers.
Il est on ne peut plus à regretter que nous n’ayons pu trouver des peaux à acheter à Uppernavik, ou que les Esquimaux de la baie de Sounds n’en aient pas eu à vendre, car nos hommes ne sont certes pas suffisamment approvisionnés contre le froid.
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sence très-courte, quelques heures loin du navire, ont souvent les plus fâcheuses conséquences. — Nous ne sommes pas sur le terrain habituel des gens de la terre de Rupert, qui est trèsbrisée, excepté sur les côtes, et où les serviteurs de la Compagnie voyagent impunément à presque toutes les époques de l’année, parce qu'ils sont sûrs de trouver un abri suffisant chaque soir près d’un bon feu, autour duquel, après avoir séché leur équipement, ils s'étendent souvent sans autre toit au-dessus de leur tête que la voûte des cieux.
Si nous ne sommes point armés, équipés, approvisionnés aussi complétement que nous pourrions le souhaiter, je reconnais bien aujourd’hui qu'il ne faut en aucune façon en accuser, soit l'incapacité, soit la négligence de qui que ce soit. En eflet, les navires de l'État sont absolument dans le même cas que nous. On a en France les idées les plus fausses sur les renseignements que possède l'amirauté anglaise. La compagnie d'Hudson, qui fait un mystère de toutes ses opérations, ne veut rien laisser publier sur les mœurs des tribus de son territoire, sur leurs ressources, sur la manière de voyager. Soit que le gouvernement nait pas demandé ces renseignements, soit qu'il les reçoive incomplets. pas une de ces expéditions de mer n’a eu les moyens de voyager par terre, et il n’est pas étonnant que chacune d'elles ait aussi peu produit, puisque leur saison d'opérations a toujours dû se borner au temps très-court pour lequel elles se trouvaient munies des choses nécessaires; encore, dans l’été même, leurs hommes, amollis par un hiver passé au coin du feu, n'accomplissaient-ils pas tout ce qu'on en pourrait attendre. Je ne crois point, en écrivant ces réflexions, dont l'avenir m2 montrera le degré de
justice, obéir à un sentiment d'hostilité contre des étrangers ri-
vaux, mais je suis frappé par les faits. Non, j’ai trop d’estime pour sir Edward Parry et les deux Ross, je ne les attaque pas, mais je critique un système dont rien n’a pu leur montrer les
- défauts, pas même leur expérience dans ces mers. Ilne semble
pas qu'ils aient jamais eu avec eux des gens de la compagnie
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d'Hudson, des voyageurs arctiques ; ils ont eu des gens expérimentés dans la navigation des glaces, de bons ice masters, mais c’est tout; tandis que dans ce pays où le terrain est solide pendant les deux tiers de l’année, un voyage de découvertes doit se faire par terre aussi bien que par mer, et alors commence une nouvelle série d'études toutes différentes de celles auxquelles un officier de marine est habitué, car les plus petits détails de chaussures, coiffures, vêtements, nourriture, acquièrent une importance vitale.
Eh bien, l’année dernière, M. J. Smith était le seul homme qui eût appartenu à la compagnie d'Hudson. La plus grande partie de l'équipage n'avait pas vu les glaces, et rien n’était à bord de ce qu'il faut, non pas seulement pour voyager pendant l'hiver, mais à peine pour passer l’hiver à bord du navire.
2 néceusre. — Nous sommes bel et bien entrés dans l'hiver: la température ne nous permet plus d’en deuter, bien que nous nous soyons acclimatés peu à peu et sans nous en apercevoir. Je ne
. me rappelle pas sans rire ces froids si vifs que je croyais éprouver
dans mon bon Rochefort, alors que le thermomètre était au-dessous de zéro, et toutes les précautions que j'étais obligé de prendre à mon retour des mers de l'Inde ou du Brésil. &e n’est pas un de mes moindres sujets de réflexion que cette faculté dont est douée notre frêle machine (pas si frêle cependant que les poëtes le disent en si beaux vers), de passer impunément par ces vicissitudes de froid inten..e et de chaleur insupportable.
Je me sens gagner de jour en jour à ce système religieux que j'appellerais volontiers la religion de la nature, parce que chez moi le sentiment est développé par la contemplation des merveilles éparses autour de nous par l’admirable Providence qui préside à tout, pourvoit à tout et prévoit tout. Je m'égare, je me perds dans un labyrinthe sans issue, chaque fois que ma raison cherche à éclairer de ses lumières trop incertaines ces sombres passages, ces détours mystérieux des dogmes théologi-
que que ses scie cette teur milie que | âme peut :
à ma chere christ Je me terméc systèm même