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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 195 ques dont je ne puis m'expliquer la nécessité. -- Néanmoins, quelles que soient les objections possibles au culte qui ne puise ses doctrines que dans les prir cipes innés du cœur et de la conscience, là est pour moi la base de toute adoration, l’origine de cette gratitude qui nous rappelle ce que la créature doit au Créateur universel. Tous mes doutes, mes hésitations incessantes au milieu des recherches consciencieuses de la vérité, me disent que je suis rationaliste, c’est-à-dire, pour certains esprits, une âme pervertie et opposée à la foi réelle ; mais qui est-ce qui peut se forcer à croire à ce qu'il ne comprend pas”? Et, s’il arrive à ma pauvre tête, fatiguée, accablée d'anxiété, de s’égarer en cherchant la vraie route au milieu des doctrines si diverses du christianisme, de la justification par les œuvres ou par la grâce, je me sens toujours reposé lorsque, sautant par-dessus les intermédiaires, j'arrive immédiatement à la conclusion de tous les systèmes religieux, et que directement j’adresse à Dieu luimême une ardente prière.
Oo DÉCEMBRE. — Dans les intervalles de calme que nous laisse là brise, d’abondantes vapeurs forment un brouillard qui s’élève de dessous les glaces sur les bords de la baie par suite de la différence de température, mais je n'ai pu m'assurer encore si cela provient de la température de l’eau sous les glaces ou de celle des terres. — Nos provisions d'hiver sont enfin à peu près complètes. Une des premières occupations a été d'agrandir le logement de l’équipage, et cela aux dépens de la chambre, dont les meubles ont été préalablement déposés en grande partie sur là glace. De l’un des panneaux on a fait entrée d'un escalier qui aboutit en dehors de la cloison du logement, afin que l'air extérieur n'arrive pas directement chez nos hommes chaque fois qu'on ouvre la porte; les pauneaux d'entrée devant et derrière ont été recouverts d’un rouf !, élevé sur le pont à six pieds etdonnant
! Construction en planches de sapin revêtues de toile goudronnée, qu'on élève sur le pont à l'arrière des navires qui n'ont pas de dunette, pour servir le logeient,
accès sur l’escalier; la porte ferme hermétiquement au moyen d’une corde garnie d’un poids ; des scrapers, ou grattoirs, sont placés sur le pont afin que les hommes n'aient point de prétexte pour apporter en bas leurs souliers pleins de neige, et, avant qu'ils descendent, il leur est recommandé de bien secouer leurs vêtements, car, naturellement, toute neige est une cause d’humidité et d’évaporation. L’ennemi véritable dans un hivernage arctique à bord d'un navire, ce n’est pas le froid, duquel il est toujours plus on moins facile de se défendre, mais l’humidité, qui engendre le seorbut et les rhumatismes; tous les efforts, toutes les précautions, doivent donc tendre à ce but constant : éloigner ou détruire toute cause d'humidité.
Le logement des officiers est moins exposé que celui de l’équipage à ces conditions mauvaises, parce que le dernier comprend les cuisines, qui, loin d’être un confort comme élément de chaleur, sont une source continuelle d’évaporations, soit des aliments, soit de la neige qui est convertie en eau; les précautions prises pour rendre salubre la partie consacrée à l'étatmajor sont les mêmes. La différence de température de l'air sur le pont même à l'abri de la tente, et de l'air dans les parties inférieures du navire, est suffisante à quelques mètres des chaudières pour condenser et convertir en glace toutes les vapeurs qui viennent en contact avec le plafond; de sorte que presque partout, et principalement là où se trouvent des chevilles, des clous de fer, des plaques de métal, s'étend une couche de glace. Les lits de nos hommes, rangés tout autour du gaillard d'avant, n'étaient point disposés de façon à s'ouvrir pour leur laisser une suffisante liberté de mouvement ; c'est pour cela que nous avons cru devoir élargir leur appartsment ; toutefois nous n’en avons fait qu'une seule chambre, car moins il y a de cloisons, mieux cela vaut; il est alors plus facile de diriger sur tous les points, ou du moins de faire entrer des courants d'air sec ou d’air chaud; autrement, les coins et recoins des angles deviennent pour la glace un réceptacle d’où il est difficile de la Géloger. Aussitôt
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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 197 qu'un changement de température a lieu, que le thermomètre s'élève, cette glace se fond, non pas tout d'un coup, mais lentement, l'eau suinte partout, découle le long des murailles, et il faut enlever entièrement cette humidité qui regèlerait dès qu'il y aurait un abaisseinent nouveau de température ; des manches en toile, traversant le pont et la tente, servent de conduit à l'humidité vaporisée qui, par sa légèreté, s'élève dans ces sortes de tuyaux et va se perdre au dehors. Une autre manche a été disposée pour établir un courant d'air qui facilite la combustion du charbon dans la cheminée de la cuisine, et en même temps le dégagement des vapeurs. L’effet excellent de ces précautions est en partie annihilé par une tolérance qui semble en contradiction avec ces mesures minutieuses, je veux parler de la permission de fumer en bas, accordée aux homines de l'équipage ; on doit, ilest vrai, considérer d’un autre côté que le tabac est une des plus grandes jonissances du marin, et qu’en définitive, en prenant quelques mesures de propreté, on réussit à parer aux inconvénients les plus graves. Je pense donc qu'à la grande rigueur cette tolérance peut être maintenue. Une autre source d'humidité qu'il est impossible d'éviter, c'est le séchage du linge lavé et des effets imbibés de neige (le mot est exact, car la neige se loge sur tous les poils des étoffes laineuses, de façon à faire corps, pour ainsi dire, avec l'étoffe, et la mouille comme si on la trempait dans l’eau); je pense que l'on pourrait faire passer tous les tuyaux de poêle, etc., dans une même enceinte eur le pont, dont on ferait ainsi un séchoir, car tout objet exposé à l’air devient immédiatement dur, quelle que soit la force de la brise, et se déchire ou plutôt se casse très-facilement.
Nous avons dû nous résigner à cet inconvénient, et les eflets
des officiers sont séchés dans le logement de l'arrière; ce n’est
pas qu’ils soient beaucoup plus propres après leur séchage, qui
les noircit de fumée de charbon; mais au moins ils sont dégagés
de transpiration et d'éléments malsains. La cabine de M. Ken-
nedy et la mienne, bien que situées à quelques pieds seulement
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de la chambr? où se trouve le poêle, sont tellement froides, que pendant la nuit notre transpiration se condense et retombe sur nous en pluie fine, dont nos couvertures sont traversées; plusieurs fois déjà nous y avons eu l'atmosphère à 20° centigrades; nous ne nous plaindrions pas si cette humidité restait à l'état de glace; mais comme nous ae pourrions sans danger dormir tout l'hiver dans des appartements aussi aquatiques, nous sommes obligés de changer nos quartiers, et pour moi j'ai un cadre bien plus confortable. Quelques degrés de chaleur, 50° Fahrenheit (10 centigrades), sont très-suffisants, et notre consommation de combustible est réglée en conséquence. Jusqu'à présent il a été trouvé inutile d'entretenir les feux allumés pendant la nuit devant ou derrière, et à l’heure du coucher ils sont éteints partout. L'absence totale de toute clarté nécessite une grande combustion de luminaire, et comme le nôtre consiste principalement en lampes devant, et en chandelles ou bougies derrière, il est impossible d'imaginer combien les veux et l’odorat en sont affectés; la fumée du charbon de terre, volatilisant des parties solides, apporte son concours à ces causes de malaise, et nous avons été obligés d'établir au-dessus de chaque lampe des tuyaux, porte-voix, cte., qui conduisent cette fumée au dehors; il suffit de passer près de ces tuyaux pour se convaincre de la quantité de choses mauvaises qu'’autrement nos organes absorberaient. Aussi souvent qu’il est nécessaire, on enlève partout la glace formée dans le logement des officiers ou de l'équipage, et la nature de cette condensation me fait penser que ce serait peut-être une bonne chose d’avoir ces logements aussi élevés que possible : on ferait, pendant l’hivernage, enlever le faux-pont (dans l'hypothèse où l'on serait sur un brick de guerre), et descendre le plancher inférieur, tandis que le pont supérieur deviendrait ainsi un condenseur, que l’on nettaierait de temps en temps; on pourrait encore convertir en hoîtes condensatives les claires-voies, etc. ,enélevant leur sommet. J'avais trouvé ma cabine en partie doublée, tapissée d’une étoffe de laine, qu’il m'a fallu enlever, parce que les va-
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 199 peurs s’y arrêtaient. L'expérience acquise à leurs dépens par les premiers navigateurs de ces régions désolées, Les progrès de la science, ont amoindri de beaucoup les dangers du scorbut; mais un des éléments qui doivent attirer tout d'abord l'attention d’un chef d'expédition, c'est la diète alimentaire de ses hommes : les ressources contre le froid consistent non-seulement dans un ménagement entendu de combustible, ou dans les vêtements, l'habillement, mais surtout dans un système bien conçu de nourriture. Les usages des naturels, Esquimaux ou Indiens, ainsi que les renseignements fournis par la physiologie, démontrent que la base de ce système doit être une grande consommation de matières animales, des matières qui contiennent le plus de suere et de graisse, parce que ce sont celles qui, créant le plus de carbone,
rendent plus rapide la circulation du sang, la distribution de la vie.
% pécEMBRE. — La neige tombe par gros flocons et donne un peu de clarté dont nous jouissons encore aux environs du méridien ; le reste du temps, une teinte ardoisée attriste et nous fait ressentir davantage le froid; les objets à peu de distance de nous se confondent tous dans un gris de plomb d’un aspect funèbre. Partout, sur nos têtes, sous nos pieds, autour de nous, la neige, rien que la neige; les arêtes rugueuses du roc, ou les faces perpendiculaires des falaises. grimaçant au travers de cette enveloppe, semblent seules protester contre cette violation de leur nature, et seules nous rappellent que le monde n’est point une immense boule de neige. Et cependant il y a dans ce spectacle un charme indéfinissable qu’on ressent, et que des mots ne peuvent traduire, un charme que ceux-là seuls connaissent, qui l'ont éprouvé, parce que, hommes d'action avant tout, nous n'avons pas appris à peindre ce que nos yeux ont vu et admiré, parce que surtout, nous autres écrivains sans expérience, nous redoutons d'aller nous heurter aux mille écueils de la poésie, aussitôt que nous entrons dans cette mer inconnue que l'on appelle l’art d'écrire. — Lorsque les Indiens se trouvent dépour-
vus d'un vase capable de résister à l’action du feu, d’une bouillotte en fer ou kettle, ils font chauffer des cailloux qu'ils placent ensuite au milieu des objets ou aliments qu'ils veulent réchautfer, après les avoir mis dans un vase de peau. — Un nouveau tuyau a été ajouté à notre poêle, qui traverse maintenant notre cabine, de l’avant à l'arrière; sur le pont une couche de terre a été placée autour du tuyau, et une couche épaisse de neige audessus des claires-voies et panneaux.
8 pécemBre. — Nous avons observé pendant ces derniers jours que, dans un temps très-calme, on entend la neige, recouverte d’une croûte assez dure, craquer par l'effet du froid; c’est par un phénomène semblable que l'on peut expliquer ce point qui semble encore indéterminé, de savoir si l'aurore boréale est accompagnée de cette crépitation semblable au bruit causé par les étincelles électriques ; nos hommes tous de Iä baie d'Hudson ou des Shetlands affirment la chose de la façon la plus positive: mais comment opposer leur témoignage non éclairé aux assertions des observateurs qui ont en vain cherché à entendre ce bruit? — Hier, un renard blanc a été chassé et tué par nos chiens, auprès du navire; un petit nombre de poils gris existant encore sur la queue montre que le changement de fourrure est maintenant presque complet. L'examen prouve que le pauvre animal a été attiré près de nous par l'espoir ou l'appât d'une tout autre réception; car ses intestins sont absolument vides. Ces animaux vivent principalement d'une espèce de souris que les derniers froids ont forcées à se cacher; nos chiens n’ont point voulu manger le produit de leur chasse. Longueur, du nez à l'extrémité de la queue, deux pieds onze pouces ; la queue seule, un pied : poids total, cinq livres.
9 péceusre. — Quelques vestiges d’aurore boréale, de grandes raies blanches, légèrement .afranées et convergeant vers le nord-est. Chaque fois que l'idée s'en présente à mon esprit, Je déplore l'absence des instruments qui m'eussent rendu’possibles
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VOYAGE AUX MBRS POLAIRES, 201 des observations si intéressantes, pour moi du moins, Je comprends bien pourquoi ñous en sommes dépourvus ; avant mon arrivée, personne ne semblait devoir s'occuper de ces observations, et, de plus, lady Franklin aurait peut-être craint qu'elles ne détournassent du but principal du voyage; les navires du gouvernement devraient d'ailleurs amplement pourvoir à cette partie des voyages arctiques, ils sont mieux disposés que nous à tous égards pour cet objet. — Dans l'après-midi, au retour d’une course, je vois la lune pleine se lever au-dessus des collines du nord, et je ne puis m'empêcher de m'arrêter, frappé d'abord par l'absurde idée d’un incendie, idée qui ne dure pas une seconde, mais que ces grandes lueurs jaunâtres qui se projettent sur des plaines neigeuses font naitre bien plus naturellement que ce qu’on appelle les feux du soleil.
ÎT pécemBue. — La tempête souffle avec rage au dehors, et il semble parfois que le vent perce au travers de notre double enceinte de neige et de bois, je ne sais si c'est la cause du malaise moral que j'éprouve, mais depuis deux ou trois jours j ai des 1ccès d’une farouche misanthropie qui me fait tout voir en sombre. Ce matin j’ai en avec M. Kennedy, pour la première fois, une discussion religieuse assez vive ; nous nous sommes si bien poussés réciproquement, que tous deux nous restons de très-mauvaise humeur. Il eroit à la révélation : pour lui l'Ancien et le Nouveau Testament ont la même autorité, et découlent directement de la Divinité. C’est ce que je ne puis admettre. Hélas! je n'ai pas la foi, et ma raison rebelle s'élève contre ce qu'elle re peut expliquer. J'admets le Nouveau Testament comme inspiré par l'esprit de Dieu, mais je ne crois pas aux prophètes, au Saint-Esprit, ou du moins à ce dernier autrement que comme à une figure symbolique. Que faire? Ma conscience me dit que je n’ai pas tort. — Je sens bien qu'en cherchant à extraire de tous les systèmes ce qu'il y a de bon, je ne serais pas supporté dans mes discussions; mais, ma foi, tant pis, je m'abandonne
au courant de çe qui se passe en moi. En politique comme en religion, je le vois, on n’a d'amis qu'au prix de certaines concessions; mais ce que je n'ai pas, et n'aurai jamais, ce que je ne veux pas avoir, c’est l'esprit de secte; je ne saurai jamais sacrifier mes intérêts à mes sentiments. C'est ici que je reconnais la toute-puissance du libre arbitre, la véritable, la seule liberté vraie et digne de l'hemnie. Pourquoi m'attacherais-je à des ductrines ani ne m'offrent pis la certitude complète de la vérité”? Non, jamais je ne rue mentirai à moi-même, et ma bouche ne dira jamais oui iorsque non cœur dit non. J'éviterai, au milieu d'étrangers, comme je le iais dans mon pays, de mettre en avant même mes convictions alors que je sais bien d'avance que peu d'hommes peuvent être convaincus, ct écoutent autre chose que ce qu’ils veulent entendre ; mais, lorsque je serai questionné, à tout risque, je répont ai suivant ma conscience. J'ai jusqu'à présent éprouvé que tout ce qui touche à la métaphysique, aux sujets abstraits, ne se peut démontrer, il faut croire ou ne croire pas; enfin un mot résume tout ce que je pourrais dire : on a ou on n'a pas la foi.
Le vent reprend de temps en temps avec une force à laquelle nous commençons à nous habituer; les neiges, soulevées par ra: fales, retombent en averses tellement épaisses, que le plus souvent il nous est impossible de dire s’il neige ou si ce que nous voyons est un tourbillon. Par ces temps-ei la neige redouble naturellement l'obscurité; mais nous ne pouvons aujourd’hui assez admirer un remarquable effet de lumière produit par la lune. dont le disque semble une trouée faite dans ceite voûte épaisse: on dirait la lumière qui arrive dans une cave par le soupirail.
16 nécemrne. — Le mauvais temps nous donne erün quelque répit, et nous avons aujourd'hui la plus belle journée dont nous ayons joui depuis longtemps, si toutefois il est permis de donner le nom de jour à cet intervalle de temps où pour toute lueur nous n'avons que la lune et le ciel tout scintillant d'étoiles.
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sage se heure e roulem d'un pa la foudr ce que 1 hors de temps dq seule su mouvem dérson, 4 qu'ils on lon que Antilles d'hui la fort, près ans que j” loin du p Souvenirs rèves, CO d'embras absence :
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et que naguère nous eussions appelé une belle nuit. Hélas! tout n'est done que mensonge? Où la vérité va-t-elle donc se nicher, si on ne la trouve plus dans les proverbes, qui sont, à ce «non dit, la sagesse des nations. Pauvres nations! dont la sage ;se refuse de croire aux étoiles en plein midi! — Vers une heure et per deux différentes reprises, nous entendons un sourd roulement qui ne per! se comparer qu'au bruit du tonnerre ou d'un pan de muraille qui s'écroule. Ce n'est certainement pas la foudre, car on l'entend rarement gronder dans ces climats, à ce que me disent tous nos baleiniers; nous sommes d'ailleurs hors de la saison des orages. Ce n'est également qu'au printemps que les éboulements des rocs de glace ont lieu, et la seule supposition vraisemblable que je puisse admettre est ur: mouvement de nos chaînes sous la glace; MM. Kennedy et Aiderson, qui ont assisté à des tremblements de terre, sont d'avis . qu'ils ont alors entendu le même bruit ; c’est aussi la deseri; uon que m'ont donnée plusieurs officiers qui se trouvaient aux Antilles lors du tremblement de terre de 1848.—C'est aujourd'hui la Sainte-Adélaïde, et je me reporte en France, à Rochert, près de cette bonne mère, dont c'est la fête. Depuis onze aus que j'ai commencé ma vie errante, je me suis toujours trouvé loin du pays natal, du foyer paternel, lors de cet anniversaire. Souvenirs de mon enfance, revenez près de moi pen‘ant mes rèves, conduisez-moi auprès de cette troupe d'enfants, joyeux d'embrasser une mère chérie, qui pleure, j'en suis sûr, mon absence avee ma sœur, ma chère Adélaïde! Pauvre mère! que d'inquiétudes ne lui ai-je pas données avant mon entrée dans la marine, par les craintes que lui causait ma turbulence; et depuis lors, que d’anxiétés nouvelles pour mon sort, que d’angoisses pour mon existence! Que ne pouvons-nous recommencer les jours passés; combien je me montrerais obéissint, respeclueux et travailleur ! Pauvre, bonne et excellente mère, à qui je dois tout ce que je sais, tout ce que je vois; ah! puissé-je un jour, par mes soins, par mille attentions, te rendre plus doux,
plus faciles, plus agréables, les derniers jours de ta vie, presque toujours passée jusqu'à présent dans les larmes et les incertitudes du lendemain! Savons-nous jamais ce que nous avons coûté de peines et de pleurs à nos mères”? Ah! que Dieu entende mes ardentes prières et puissent ces bons amis deviner ma pensée et sentir dans leur cœur l'impression des baisers que je leur envoie au travers des distances qui nous séparent !
16 nécembne. — Un nouveau shipmate (compagnon de bord: nous est né, eL ma chienne Husky a mis bas un joli petit chien que l'équipage a déjà baptisé du nom d’Aretie; le bruit souterrain d'hier a évidemment rapport à cette naissance inattendue, et cette explication peut sans doute contribuer à rassurer quelques-uns de nos superstitieux Écossais, qui prétendent que de
.Semblables bruits dont on ne trouve pas la cause ne présagent
rien de bon. — Depuis que les travaux à l'extérieur ont été terminés, tout notre monde est employé à la confection des snowshoës dont chaque homme aura une paire ; les uns préparent les montures en bois, les autres coupent les lanières, ou, sous la direction de M. Kennedy, commencent les filets de ces chaussures qui ne sont point sans élégance et dont deux différents spécimens sont mis en construction : l’un rond comme les raquettes d’un volant, l'autre gracieusement recourbé à l'avant comme une babouche du Maroc.
Dans l'après-midi généralement à lieu une leçon, où les plus érudits, servant de moniteurs. démontrent les complications de l'arithmétique à leurs camarades moins instruits. Il n’est peutêtre pas sans intérêt de signaler, comme marque du développement de l'instruction primaire dans la Grande-Bretagne, que de tout notre équipage, composé de gens qui ont tous commencé de bonne heure les travaux du pain quotidien, un seul ne sait pas écrire. (Je crois qu’en Écosse l'instruction primaire est plus répandue qu'en Angleterre.) — De temps à autre nous venons sur le pont admirer l'éclat de ces nuits splendides des régions
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arctiques, où la voûte du ciel est si abondamment semée d'étoiles, « ces fleurs éternelles du ciel, » comme dit Basile le Grand, et colorées par les fugitives clartés de l'aurore boréale.
19 pécemere. — M. Hepburn, me parlant aujourd'hui de lady Franklin, me raconte qu'à la terre de Van-Diémen, elle avait acheté d'assez larges concessions de terrains, où elle établit des colons, les défrayant de toutes les premières dépenses, leur fournissant des instruments de travail, avec de telles conditions, qu'au bout de trois ans quelques-unes de ces familles étaient entièrement libérées de leurs dettes, se trouvaient dans une heureuse position, et bénissaient le nom de leur bienfaitrice. Plus je vais, plus je suis rempli d'admiration pour le noble caractère et l'intelligence supérieure de ladg Franklin. Après avoir expédié le Prince-Albert, en 1850, eile alla passer la saison dans les Shetlands, et là elle s'oceu] ait de recruter des colons pour la terre de Van-Diémen, où la plupart de ces malheureux, qui meurent presque de fain dans leur pays, peuvent devenir en peu de temps, avec un peu d'instruction et de conduite, de très-honorables propriétaires. — La conversation tombe sur les rein-deer (rennes), et j'apprends sur eux plusieurs détails intéressants ; leurs cornes repoussent chaque année après le printemps et sont recouvertes d'une peau semblable au reste du corps jusqu’à la pleine venue; à ce moment ils l’enlèvent en se frottant contre les arbres, qu’ils couvrent de sang et de lambeaux de cette peau ; vers Noël le tout tombe à la fois, se séparant entièrement de la tête; ces jeunes pousses sont très-savoureuses et agréables à manger. Les Canadiens appellent dépouille une bande de graisse qui existe tout le long de la colonne vertébrale ; en huit jours le buck ou mâle passe de cet état d'embonpoint à une maigreur extrême ; ils se battent alors avec acharnement ; quelquefois deux mâles entrelacent leurs cornes de telle façon qu'ils ne peuvent plus les dégager et meurent avant de pouvoir se séparer ; une des branches de leurs cornes retombe très-près
de leur nez. On demandait pourquoi les Esquimaux ne les gardent pas en troupeaux comme font les Lapons; pour moi, la raison m'en parait bien simple : comment les nourriraient-ils pendant l'hiver? — M. Kennedy a vu un mâle se séparer de son embranchement en se précipitant sur un chasseur. — Sir Éd. Parry avait des ceintures de caoutchouc dans lesquelles chaque homme pouvait porter une certaine quantité de chocolat, café, eau, etc., maintenu à l’état liquide par la chaleur du corps.
22 néceusre. — Nous sommes enfin arrivés au jour le plus court, et nous nous rapprocherons de plus en plus du soleil maintenant; ce n’est point que nous ayons été dans une nuit complète; cependant, même à midi, l'obscurité a toujours été assez sombre pour nous permettre de voir un grand nombre d'étoiles ; mais aujourd'hui même, vers onze heures et demie, une bande rougeâtre vers le sud, s'étendant vers l’est, servait à signaler le crépuscule. L'hiver a été assez doux jusqu’à présent, et lorsqu'il n’y a pas de vent une température de 25° ou environ 50° centigrades au dessous de zéro n'est nullement désagréable. Le vieil Éole est le seul ennemi acharné contre nous : ne s’arrêtant que de temps en temps pour remplir de nouveau ses outres, car depuis dimanche dernier la brise a soufflé plus que jamais, et nous avons craint plusieurs fois pour notre toiture. Les neiges d'été semblent rougir plus sous les regards ardents du soleil: mais alors que les lueurs blafardes et incertaines de la lune éclairent seules ces interminables steppes, il semble que tout est triste, que tout pleure un absent. Le noir, en effet, est le deuil du monde, le violet celui des rois, mais la nature, veuve de son époux bien-aimé, de celui qui fait vivre et réveille toutes les facultés, prend pour vêtement de deuil un blanc linceul de neige.
Je ne sais jusqu'à quel point il est permis d'appeler jour cet intervalle de temps où le soleil ne brille point; comment appeler cette clarté hermaphrodite qui emprunte ses lueurs aux réfractions solaires aussi bien qu'aux fulgurantes étoiles ?
25 né marée d tuel ; le l'effet qu ébranlé
cé que 1 pense qu les chain les effor ments.
Le jou est cepen l'an, Une veur de l’ tùt monté de pouvoi ment, n’e si peu, Ce de M. Ke son Systèt d'obligean Qu'on ne pour les lis d'avoir un Mais ne d dans leur « et surtout sent, une de qualités lui découv une raison de viandes ment où se béché leur
les garla raison pendant embrand. Parry e homme eau, etc.,
r le plus il mainteomplète ; ez sombre les; mais ande rousignaler le , et lorsiviron 90° réable. Le s’arrétant utres, car jamais, et ,es neiges du soleil:
e la lune e que tout fet, est le | veuve de toutes les de neige.
r jour cel ment ap-
eurs aux +s ?
25 pécempne, — La lune était nouvelle le 29, et la grande marée d'aujourd'hui soulève les glaces au delà du niveau habituel; le bruit observé le 15 se reproduit, ajoutez à ce ‘tapage l'effet que produit le mouvement du navire à chaque instant ébranlé par saccades ; ce mouvement des glaces nous explique ce que nous ne comprenions pas l'autre jour; pour moi, je pense que, le bâtiment étant plus soulagé que d'ordinaire, les chaines subissent une nouvelle tension dans l’eau, etce sont les efforts du Prince-Albert qui occasionnent ces frémissements.
Le jour de Noël, qui n’est pas observé par l’église d Écosse, est cependant un jour de réjouissances comme notre premier de l'an. Une dérogation à notre diète habituelle a été faite en faveur de l'équipage, et quelques gouttes de l'eau de feu ont bientt monté les têtes à un diapason d’allégresse qu’on est heureux de pouvoir créer si facilement. Cette ressource, ménagée habilement, n’est certes pas à dédaigner dans un pays où il en existe si peu. Cette infraction à la règle est une utile condescendance de M. Kennedy, mais il est impossible de ne pas attribuer à son système de tempérance la bonne harmonie, le désir mutuel d'obligeance, et enfin la bonté des hommes de notre équipage. Qu'on ne s'y trompe pas cependant, une profonde répugnance pour les liquides n’est pas précisément leur défaut, et ils sont loin d'avoir une foi aveugle dans les mérites d'un régime à l’eau claire. Mais ne doit-on pas trouver dans leurs fatigues incessantes, dans leur dévouement de toutes les heures, de tous les instants, et surtout dans les détestables idées avec lesquelles ils grandissent, une suffisante exeuse à une faiblesse que compensent tant de qualités? Qui sait d'ailleurs si une physiologie indulgente ne lui découvrira pas, à une époque plus avancée de la science, une raison d’être dans une nourriture exclusivement composée de viandes salées, voire même dans les émanations de l'élément où se consume leur existence? « Que celui qui est sans léché leur jette la première pierre! » À ceux qui les comman-
dent, d’autres devoirs et d'autres attentions; ici, comme partout, il vaut mieux prévenir qu'avoir à réprimer. Sir John Ross attribue à un système à peu près semblable l'absence du scorbut pendant le long hiver de cinq années qu’a duré sa détention (1829 à 1834), et notre expérience actuelle semble prouver que dans ces climats, le plan d'alimentation doit être organisé à l'exclusion des boissons spiritueuses. Jack Tar, ainsi que ses confrères d'outre-Manche, n’approuve pas une réforme complète apportée à ses mœurs, surtout en ce qui touche son péché mignon, parce que le matelot, semble narguer les différences de caractère créées par la géographie, parce qu'avant d’être Français ou Anglais il est matelot, et que les mêmes besoins développent les mêmes habitudes: mais, encore une fois, il doit être amélioré en dépit de lui-même ; pour ses propres intérêts, le matelot est un mineur qui doit se soumettre. et dont on ne doit pas écouter les préjugés.
28 DÉCEMBRE. — Le ciel a généralement été clair ces jours derniers, et ce soir nous jouissons pour la première fois d'une complète aurure boréale, ou des northern lights (jours du nord), comme nos Shetlanders les appellent (ils les appellent aussi dancing lights, jours de danse); de grandes raies lumineuses comme la voie lactée et avant une légère teiute jaunâtre divisent la voûte dù eiel, partant du zénith et retombant comme les feuilles du palmier en s’élargissant vers la base. Je ne sache pos que nulle part il ait été fait mention de ce nhénomène singulier. — Nous devons quitter dans quelques jours notre attitude purement défensive, M. Kennedy 2yant l'intention de se rendre avee trois hommes et moi à Fary-Beach pour reconnaitre l'état où se trouvent les provisions. Bien que l'absence de peaux de daims soit un grand obstacie, nous ne saurions regretter d'avoir perdu notre temps à préparer tout notre att: "il de la belle saison, car, pendant les trois mois que nous avons passés ici. nous avons subi pour ainsi dire un continuel coup de vent. L’équipage
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L'équipage
VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 209 peut prendre un peu de récréation, et le jeu populaire de football (ballon) le remplit d'animation. Nous avons tous remarqué avec quelle facilité on se trouve hors d'haleine, bien que le baromètre n'indique pas une grande pression, et nous eussions peut-être attribué cet effet au défaut d'exercice, si nous ne nous rappelions que les Américains ont eu l'occasion de faire la même remarque pendant tout leur hiver. En dépit de tout cependant, | il faut amener le matelot à se remuer; l'exercice est ici le grand secret de la santé, et on ne doit rien négliger pour vaincre la répugnance que des hommes ordinairement actifs éprouvent à se donner du mouvement, paresse dont le plus grand motif est un changement de température de 60 à 70°, et souvent davantage. Cette paresse va bien plus loin. Les premiers froids produisent une torpeur morale, une somnolence d'esprit qui, chez moi, se montraient principaleinent lorsque je voulais écrire. En relisant mon journal, je trouve souvent des mots anglais qui ne sont à que parce qu’il m'eût fallu chercher un peu pour trouver le mot propre français, et que, dans ces derniers temps, les mots anglais me sont devenus plus familiers.
Loanvier. — La brise qui nous empêche de sortir à cause des tourbillons de neige, et de nous livrer aux quelques jeux, seules distractions que nous ayons, nous livre à des réflexions assez nalurelles, et à une comparaison involontaire avec ce que le même jour est généralement chez nous au sein de Ia famille,
au milieu des joies du foyer. Sans éprouver un profond et véritable regret de notre situation actuelle, nous ne pouvons nous empêcher de laisser nos âmes faire un retour mélancolique vers le passé. Tous nous sommes entrés avec ardeur et de notre plein gré dans la cause sacrée où nous sommes aujourd’hui engagés, et pas un, j’en suis sûr, ne songe à compter les fatigues ou les privations et à tourner les regards en arrière; non, c'est dans l'avenir et en avant que nos yeux se portent. Quelques lignes reçues avant le départ, aimé et précieux souvenir de la patrie absente, de tout ce qui nous est cher, sont des reliques devant lesquelles le cœur se recueille, et, loin de s’affaiblir, l’esprit prend dans cette prière intime un nouvel élan! Le souvenir, n'est-ce pas la force et le courage? Pour mon compte, j'ai passé toute la journée et les deux nuits qui la précèdent et la suivent à fouiller et à refouiller tous les coins et recoins de ma mémoire, cherchant à me rappeler quelque détail nouveau qui m'eût échappé des relations si bonnes de l’amitié et de tout ce qui touche au cœur. Chers bons amis! s’il existe entre les êtres sympathiques de ces influences dont parlent les magnétiseurs, vous devez savoir combien chaque soir vos noms sont tous réunis dans une fervente prière, et combien, dans toutes les heures qui précèdent ou interrompent mon sommeil, vous venez tour à tour occuper ma pensée entière ! —Nos pauvres matelots n’ont jeutêtre pas autant que nous cette ressource des excursions dans un passé agréable ; plus d’une physionomie se monire tant soit peu allongée par l’absence du souverain élixir, qui, le jour de Noël, avait si bien égayé leurs franches et bonnes figures. Singulier privilége de notre espèce, que cette faculté du retour vers le passé, et surtout des empiétements sur l'avenir!
Où étais-je l'an passé à cette époque ? où serai-je l'an prochain”? Le passé, hélas ! nous ne le connaissons souvent que trop, mais l'avenir nous semble toujours plus riant et gros de promesses qu'il ne tient pas toujours. Quant à moi, je dois remercier la Providence qui m'a doué à un si haut degré d’une rare dose de confiance
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 211 dans le futur. Pour cela seulement je veux faire usage de la prédestination, et, comme je le disais ce matin à M. Kennedy, quand ma conscience me montre le but, j’adopte cette idée trèsvite ; mais cependant je reconnais combien, dans certains cas, elle peut devenir dangereuse.
Bon courage, done, ei à l'an prochain ! je verrai ce qui adviendra de mon espoir !.…
5 sanvier. — Les deux journées ont été passées en préparatifs pour nous rendre à Fury-Beach. Le temps est beau, et la lune sera pleine lundi; nous aurons peut-être une heureuse course, bien que je pense qu’elle sera plus longue que M. Kennedy ne le croit. Comme je serais bien fâché que la moindre des choses se fit sans que j'y fusse, et précisément à cause de la répugnance que nos hommes montrent pour voyager en cette saison, je serais enchanté de leur montrer une fois de plus qu'un officier français ne restera jamais en arrière, et même songe toujours à se porter en avant. La brise d'est nous a amené une hausse de 40 à 15°, et nous trouvons qu’il fait réellement trèschaud avec 4° au-dessous de zéro (— 20 centigrades). M. John Smith surtout, qui est resté longtemps dans la baie d'Hudson, est celui qui fait le plus de difficultés, en raison de notre maigre équipement. Nous prendrons la tente avec nous, ce qui ne laisse pas que d’être un peu encombrant. Mais je suppose que M. Kennedy, et je l’en approuve beaucoup, s'y est décidé afin de ne pas être à la merci des caprices de M. John, qui est notre seul constructeur de maisons de neige, j'entends le seul habile. — Un renard a été tué par nos chiens à une petite distance du navire; la pauvre bête est tellement maigre, qu'il est évident que cest ea quête de nourriture qu'elle affrontait notre dangereux voisinage. C’est une des contradictions qui m'étonnent [à où on n'en trouve guère. Comment se fait-il Que ces animaux soient abandonnés par la nature, sans ressources contre la faim ? Tous les navires qui ont hiverné dans ces régions parlent du grand
nombre de renards attirés par les émanations du bâtiment, et il est probable que nos chiens seuls les en éloignent. M. Leask dit qu'il a trouvé des trous où les renards avaient déposé du gibier en réserve.
Le temps est clair et tout à fait favorable, mais nous ne partirons que lundi afin d'observer le dimanche.
% SANVIER. — Un second renard est trouvé sur la glace, mort de faim, n'offrant que le squelette d’un renard; deux outres dans la journée viennent rôder autour du navire, alléchés par l'odeur des viandes que l’on a exposées en dehors pour les dessaler ; la faim les a tellement apprivoisés, que c'est presque à coups de pied qu'il faut les chasser; encore ne s’éloignent-ils qu'avec regret, et en tournant fréquemment la tête vers le fruit défendu. Nos chiens sont heureusement endormis, et nos habitudes du dimanche protégent suffisamment les visiteurs affamés contre le danger d'être tombés de Charybde en Scylla.
41 sanvier. — Nous voici encore une fois de retour chez nous, et tous sains et saufs, après une excusion à Fury-Beach.
EXCURSION A FURY-BEACGIL
49 sanvien. — MM. Kennedy, John Smith, W. Miller, W. Adamson et moi, nous partimes, le lundi 5 janvier, avee un traiaeau indien et quatre cffiens, emportant des provisions pour plusieurs tours, nos efleis de campement, une tente et une caisse de pemmican d'environ quatre-vingt-dix à cent livres. Une
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 213 partie de l'équipage nous accompagna en dehors de la baie ; et bien que la glace parût brisée à peu de distance de la côte, la températnre, assez douce (20° Fahrenheit, — 29° centigrades), nous promettait un voyage facile. Cependant, à peine avionsnous été laissés à nous-mêmes, que nous rencontrâmes des difficultés plus grandes que nous ne nous y attendions : la glace, très-inégale, et la résistance de nos chiens qui se voyaient pour la première fois attelés à un traineau indien. Les Esquimaux les attèlent deux par deux ou par couple, et ies rênes consistent en lanières de cuir simplement passées autour du cou et du corps, tandis que les Indiens les attèlent un par un ; notre traîneau est aussi de ceux appelés flatsleds, composés de longues planches recourbées à l’avant, de façon à former un are assez prononcé; une corde, qui va d’une extrémité à l'autre, sert à lui donner du ressort; avec ses seize pouces de large et ses douze pieds de long, il a une telle flexibilité, que sous un poids d'environ cinq cents livres, il glisse d’un glaçon sur l'autre et sur la neige, sans danger de se briser, là où le traîneau esquimau ne résisterai pas et serait bientôt en pièces. Lorsque la neige est encore molle, il offre également l'avantage de ne s’y point enfoncer, tandis que les traîneaux esquimaux s'y enfonceraient de toute leur épaisseur. Mais, en partageant la besogne avec nos quadrupèdes, nous atteignimes une distance de dix milles avant l’obs curité. Notre tente fut bientôt établie, et une muraille de neis de trois à quatre pieds de haut lui servit de doublure. Dorn sous une tente avec le thermomètre à 24° Fahrenheit (— 31 centigrades) peut sembler assez peu raisonnable; mais l'absence du vent nous favorisait, et les fatigues de la journée avaient si bien préparé les voies, que nous nous endormimes d'un profond sommeil, si profond, que pas un de nous ne songea au mauvais temps qui pouvait survenir. L'avouerai-je ? un clair de lune magnifique, un halo resplendissant de clartés, Les bizarres” découpures de la côte, les ombres qui se jouaient au milieu des glaces que la marée soulevait en gémissant, tout cela fut sans
charmes pour des gens épuisés de fatigue comme nous, et nous fûmes moins sensibles au plaisir de cette contemplation qu’à la douceur du matériel tribut payé aux faiblesses de notre nature. À notre réveil, nous trouvâmes le temps couvert: la brise s'était élevée du côté du sud, c’est-à-dire dans la direction où nous voulions aller; et, le crépuscule, sur lequel nous comptions pour nous mettre en route, nous manquant, il nous fallut attendre jusqu'au lever de la lune (la lune reste fort peu sous l'horizon en ce moment, et nous eussions joui d’une clarté bien plus longue, si nous n'avions voyagé le long de la côte toute bordée de falaises de plus de deux cents pieds de haut). Cemme nous nous y attendions, les vapeurs de notre respiration avaient couvert les parois de notre tente, et retombaient sur nous en petite pluie de neige chaque fois qu’un mouvement un peu brusque en ébranlait la charpente. C'était d’ailleurs surtout comme précaution contre un soudain changement de temps que nous avions pris cette tente, car, après une longue marche, il pouvait nous être impossible de construire assez vite une snowhouse (maison de neige), qui demande une heure et demie où deux heures d'un travail rendu pénible par la neige qui vole et entre dans les veux, la bouche, la gorge, les manches et pénètre partout enfin.—A quatre ou cinq milles plus loin, nous reconnûmes sur la neige dure des traces parfaitement imprimées: des pieds d'hommes se trouvaient marqués d’une façon si peu indécise, que cela nous causa quelque anxiété ; car si les Esquimaux étaient venus aussi loin vers le nord, ils auraient certainement dû passer par Fury-Beach, et par conséquent ce dépôt de provisions si nécessaire à nos opérations n'existerait plus. Notre inquiétude se calma bientôt cependant, par suite d'une nouvelle découverte, faite un peu plus loin, de charbons éteints et de trois caisses de conserves qui eussent infailliblement été ramassées par les gens venus au nord. C'était probablement un des campeinents du lieutenant Robinson. Nos craintes apaisées nous donnèrent un nouvel élan, et vers dix heures du soir
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 215 nous fimes halte, ayant fait une douzaine de milles dans la journée; le ciel était couvert et nous annonçait une chute de neige prochaine; et comme après tout il était prudent de nous assurer un refuge pour le retour, nous construisimes une spacieuse snow-house, nos chiens étant chaque soir abandonnés à euxmêmes, à leur propre industrie pour se créer près de nous un logement convenable.
Une tile de mackintosh étendue sur la neige afin qu’elle ne fondit point au contact, une couverture de laine pour chaque personne ét deux peaux ou robes de buffle pour nous cinq, formaient notre lit habituel; et un morceau de pemmican, avec quelques gouttes d’un thé que nous trouvions délicieux, faisaient notre repas : c'est un luxe que nous nous sommes permis, parce que notre course ne doit pas être longue, et que nous avons pu emporter un peu de charbon pour faire bouillir notre eau. Mais comme il est rare qu’un appétit mieux aiguisé assaisonne un repas, nous savourons toujouis ic nôtre avec délices. La viabilité du pays est tellement restreinte, que là considération des poids à emporter ne saurait être perdue de vue, et les armes, les quelques objets de rechange, avec les provisions, finissent toujours par constituer une masse plus lourde qu'il ne faudrait. i
Nous venions de parcourir sept à huit milles, dans notre troisième journée, lorsque M. Kennedy. qui était en avant pour reconnaître la route, revint sur ses pas, nous annonçant que décidément nous étions battus; la glace était tellement brisée au pied de la falaise, qu’il n’y avait pas la moindre possibilité pour nous d’y passer avec le traineau. Pendant les deux jours précédents nous avions surmonté tant d'obstacles que nous ne pensions plus qu'il y en eût de capables de nous arrêter : tantôt hissant avec peine notre traineau au sommet d’un glaçon de plusieurs mètres de haut; tantôt roulant, hommes et chiens, au bas d’un monticule formé par la collision de deux floes ; errant le plus souvent à tâtons, dans une route si imparfaitement éclai-
rée par la lumière douteuse de la lune; instruits de la direction qu'il ne faut pas prendre seulement par les chutes fréquentes de notre guide, mais en même temps ignorant la direction la plus sûre ; parfois pressés entre le traineau et les aspérités rocailleuses des glaçons lorsque nos chiens tournaient trop court, ou tombant dans un trou et entrainés sur la neige avant que nous eussions le temps de nous relever.
Il nous fallut cependant nous rendre à l'évidence, et, une excavation de la neige nous offrant une besogne à moitié faite, nous bâtimes une demeure assez durable pour le cas où nous serions obligés d'attendre des circonstances plus favorables. Après quelques heures de repos, il fut décidé que MM. Kennedy, J. Smith et moi tâcherions de nous rendre à Somerset-House sans bagages, et que les deux ‘autres hommes nous attendraient dans la snow-house avec les chiens, notre but, dans cette excursion, ayant été surtout de reconnaitre l'état des choses à Fury-Beach et de voir side nouveaux visiteurs s’y étaient présentés depuis la visite faite par le détachement de sir James Ross.
Les indications assez imparfaites que nous possédions sur cette partie de la côte, et l'estimation peu certaine du chemin que nou faisions chaque jour, nous laissaient dans une ignorance à peu près complète de la distance où nous nous trouvions ; nous primes à tout hasard une journée de vivres sur nous. À la tombée de la nuit, nous arrivâmes au pied d’un haut précipice. que nous pensions devoir être celui décrit à trois ou quatre milles au nord de l’endroit où la Fury fit naufrage en 1895. La côte, à partir de ce point, s'abaisse graduellement, et plusieurs ravines que nous passèmes dans l'obscurité, tout en nous aidant à reconnaître les lieux, faillirent à différentes fois nous être funestes. On ne saurait en effet se figurer combien, même dans la nuit, les apparences présentées par la neige sont trompeuses et incertaines : tous les objets se confondent dans une teinte uniforme, les différents plans s’effacent, les contours disparaissent, on s’agite dans un brouillard semi-transparent, l'œil
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fatigué par une attention continuelle ne distingue plus rien, le pied se lève pour franchir une ondulation de terrain et retombe dans le vide, le sol semble s'étendre horizontalement devant vous, et tout à coup vous roulez le long d'une colline escarpée. Nos bâtons seuls nous prévenaient quand la chute était immineute, et, après un long détour, nous reconnaissions que nous étions venus sur le bord d'un torrent desséché. Ainsi que dans l'automne, la glace était toujours plus en désordre à toutes les pointes projetées en avant; et ici les hummoks s'élevaient en quelques endroits à quinze et vingt pieds ; des blocs énormes de plusieurs années de formation atteignaient même des dimensions doubles. — Quelquefois il fallut nous frayer un chemin par dessus les pointes de neige glacée, ou glaciers, en taillant des échelons dans la neige avec nos haches, là où des piétons pouvalent passer, quoique non entièrement sans danger, puisque l'eau se trouvait au bas et que la conséquence d’une immersion eût infailliblement été la mort de l’un de nous. A plusieurs reprises, nous crûmes reconnaitre dans l'éloignement l’objet de nos recherches : une pierre plate, de petite dimension, une saillie de roc nous avait semblé la vaste tente qui avait si longtemps servi de refuge aux naufragés de la Victory. Quelques débris de caisses en bois et en fer nous annoncèrent cependant que nous m'étions pas éloignés de Somerset-House, et, nous rappelant le dessin inséré dans le récit de sir John Ross, nous fûmes bientôt arrivés.
Nous poussâmes un cri de joie, mais personne ne répondit à notre exclamation. Le toit de la maison, composé d'un hunier recouvert par les manœuvres courantes de la Fury, était encore entier. — Le rapport du lieutenant Robinson parle d'un cairn surmonté d'une croix que nous n'avons pas trouvé. — Les ours seuls et les renards s'étaient frayé un passage au travers de la muraille de toile de la chétive demeure, aussi somptueuse Pour nous cependant, dans ce désert de neiges, que la plus verle oasis au milieu d'un océan de sables.
Une de nos espérances s'était dissipée ; car, bien que sans entretenir, pour ma part du moins, aucune pensée que sir John Franklin eût laissé iei de ses nouvelles, nous avions-cru, en dépit de nous-mêmes, que peut-être un des navires de l'escadre arctique aurait pu y envoyer quelque document. Mais non : tout se trouvait dans l'état où le lieutenant Robinson l'avait décrit ; nous ne pûmes même trouver les papiers qu’il y laissa en 1849. Nos perquisitions, il est vrai, ne pouvaient être fort étendues, n'ayant avec nous aucun luminaire. A la tristesse occasionnée par ce désappointement se joignait une impression bien facile à comprendre, et dont se rendront cempte surtout les marins qui ont vu les restes d’un naufrage.
Lorsque la Fury fut poussée par les glaces sur la plage à laquelle elle a légué son nom, la prévoyance du capitaine sir Edouard Parry et du commandant fit retirer du navire tout ce qu'on en pouvait emporter; mais la plus grande partie des agrès, des voiles, les ancres, durent être laissés là. Les provisions furent également placées aussi loin que possible des atteintes de la mer, et, bien que le séjour d’un an de sir John Ross y ait fait une brèche assez large, la plage est encore littéralement jonchée de débris : ici de hautes piles de caisses en bois, en fer, de toutes formes, de toute grandeur ; là des barriques de farine, de salaisons; plus loin les ancres, les grappins du navire, puis deux canots en partie défoncés, des avirons, des mâts d'embarcation : toutes choses dont une expérience, même asse courte, apprend à un matelot l’inappréciable valeur, dans une contrée surtout où on ne pourrait se les procurer, et dont une grande quantité sera sans doute perdue, puisque nous ne pourrons les emporter avec nous. Ces tristes réflexions sont cependant adoucies par un certain sentiment de plaisir d'avoir mis la main sur ces ressources, dont la valeur a doublé pour nous, puisque nous wavons pu toucher au passage de Navy- Board; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre les pauvres Esquimaux de Boothia-Felix, pour qui un si grand
dépôt « plus en pour nm Une quoi no sionnen de cons elles ava Coup en trente ai encore ls été emb, John Ro nous au mains, S leurs div de chaux nous alu taurés et reprimes chantés d ns COMp} le navire, être accon sistance à vimes à
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La bris voyage de d'aller, Le quatre cen barrique, | toujours tx
sans ensir John en dépit dre arc-
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dépôt de fer et de bois eût été une mine riche êt mille fois plus enviable que les plus abondantes mines d'or et d'argent pour nous.
Une faim assez vive à satisfaire et le désir naturel de savoir à quoi nous en tenir sur le degré de conservation de cet approvisionnement nous engagèrent à ouvrir quelques-unes des boites de conserves prises au hasard : toutes étaient gelées ; néanmoins elles avaient encore un goût parfait, et certes cela prouve beaucoup en faveur de cette Providence des navigateurs, puisque à trente ans d'intervalle les légumes que nous dégustämes avaient encore la même saveur et le même goût qu'au jour où ils avaient êté embarqués. Nous nous rappelèmes les suggestions de sir John Ross sur la facilité avec laquelle Pompéï et Herculanum nous auraient fait connaitre le système d’alimentation des Romains, s'ils eussent connu l'art de conserver leurs viandes et leurs diverses productions. Un petit baril de lime-juice (pastilles de chaux) était à peine gelé, et, à quelque distance d’un feu que nous allumâmes, il fondit immédiatement. Après nous être restaurés et avoir poussé nos recherches autant que possible, nous reprimes, vers minuit, le chemin de notre snow-house, enchantés d’avoir au moins quelque bonne nouvelle à donner à nos compagnons, M. Kennedy ayant décidé que nous rejoindrions lenavire, pour venir avec le reste de l'équipage, ce qui pouvait être accompli, maintenant que nous étions sûrs de notre subsistance à Fury-Beach. — A cinq heures du matin nous arrivimes à notre campement, dont les gardiens, inquiétés par notre absence prolongée, avaient décidé qu’ils se mettraient en marche à notre recherche dès le joint du jour.
La brise s'était tournée contre nous, ce qui fit que notre voyage de retour fut un peu plus désagréable que le voyage d'aller. Les éboulements de pierres de ces rocs hauts de trois et quatre cents pieds, et des blocs de neige parfois gros comme une barrique, gisant sur la neige, nous montraient qu'il n’était pas toujours très-sûr de les ranger de trop près, aussi restions-nous
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