A BORD
19 sanvien. — Nous subissons aujourd’hui le plus fort coup de vent que nous ayons encore éprouvé. Que de remerciments ne devons-nous pas à la divine Providence pour notre préservation, car dans l’état où se trouvaient nos couvertures et notre équipement, il est difficile de deviner ce qui serait advenu de nous si nous eussions été en route. Nous ne pouvons trop nous féliciter de notre arrivée, et reconnaitre combien souvent nous sommes trompés dans nos jugements, et menés par la main au port; rien ne nous annonçait l'approche du mauvais temps, et certes nous ne nous serions pas exténués de fatigue pour arriver tout de suite, si ce n’eût été le désir d’être à bord pour y passer le dimanche ; l’accomplissement de ce devoir religieux a été pour nous peut-être une cause de salut.
Tout l'équipage est activement employé à se préparer pour une excursion plus complète qu'elle ne devait être d’abord, et profite, pour la confection des vêtements, de l'expérience que la semaine dernière nous à donnée, en nous faisant reconnaitre le peu de défense contre le froid et la neige qu’offrent les habillements européens, et nous avons atlopté ce qui devrait être la règle en tout pays, autant que possible, la forme des vêtements des naturels ; fermés sur le devant, ils ne laissent à la neige auune entrée et sont surmontés d'un capuchon que l'on rétrécit à volonté jusqu'à ee qu'il encadre parfaitement la figure. Nos hommes, qui savent peut-être un peu trop tout ce qui nous manque, ne voient pas sans quelque répugnance entreprendre une pareille course à cette époque de l’année, dépourvus de tout
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 225 comme nous le sommes. Une paire de mocassins dure à peine quelques jours, et nous devons partir avec deux paires chacun.
M. Kennedy, qui ne connaissait point le pays et comptait trouver iei des peaux de daim, ete., leur avait donné l'assurance qu’ils seraient munis à bord de tout ce dent ils auraient besoin, et c'est ce qu'ils lui reprochent maintenant, disant qu'ils se seraient procuré cela par eux-mêmes avec facilité.
C'est dans de telles circonstances, quand il est nécessaire qu, chacun sache se résigner à la situation qui lui est faite, et apporter au bien-être et au succès de tous le concours de son intelligence, de sa propre industrie et de son bon vouloir, qu'apparait clairement la supériorité que donne aux humains une bonne éducation. — O mon Dieu! que je vous remercie de m'avoir fait trouver cette éducation, là où si peu de pauvres enfants la peuvent recevoir! — Plus je suis allé en avant dans ma carrière, et plus j'ai reconnu cette vérité; et je voudrais pouvoir composer un équipage d'officiers exclusivement : je serais sûr d'arriver à tout ce qui est humainement possible.
16 sanvier. — Toujours le même coup de vent. — Nous commençons à nous remettre de nos frost bites, que la chaleur du navire a rendues plus apparentes ; nos figures sont couvertes de taches qui ressemblent à des meurtrissures : la peau s’enlève par écailles larges comme des pièces de cinquante centimes, et le nouvel épiderme est tellement sensible, qu'il est presque aussitôt frost-bitten (gelé) de nouveau. À part cela, nous n’avons conservé de notre excursion si courte qu’un violent appétit que nous pouvons à peine satisfaire; c'est [à un des côtés mauvais de ces exercices prolongés du corps : tout se matérialise en nous et en dépit de nous. La fatigue physique tue la pensée, et il me faut dire que plus d’une fois je me suis pris songeant à une tasse de café, où à un morceau de yain frais avec une tranche de jambon.
16 sanvier, —Il ne faudrait pourtant pas, même dans notre
palais du Prince-Albert, pousser nos désirs bien loin pour rencontrer l'impossibiisté de les satisfaire. Les provisions de l'année dernière débarquées à Aberdeen, et réembarquées cette année, n’ont nullement été soignées dans l'intervalle, et sont aujourd'hui tout à fait détériorées. Les salaisons, le pors, tout presque est hors de service; un de nos barils de lime-juice (pastilles de chaux, était gelé et avait perdu toute acidité; nous nous trouverons bientôt à court de tout, bien qu'ayant des dépôts au port Léopold, à Fury-Beach, et au passage de Navy-Board, parce qu'il nous sera peut-être impossible d'y arriver.
47 sanvier. — L’ouragan s’est enfin apaisé, mais pour combien de temps? L’atmosphère est d'une clarié dont nous n'avons point l'idée dans nos climats du sud; ces collines, couvertes d'une neige qui parait avoir le poli et la dureté du marbre le plus blane, semblent jaillir de l'horizon; les profils ressortent avec une incroyable netteté, et leurs plus petits détails se détachent en noir sur la voûte bleuâtre.
Le crépuscule nous donne aujourd'hui plus de six heures de jour, et ce n’est point sans une joie bien grande que nous acceptons l'augure de journéesmoinssombres. Rien n’est plus fastidieux que l’existence aux lueurs fumantes d'un navire : cette lumière artificielle fatigue et cause un affaiblissement de la vue dont tous nous avons ressenti les atteintes. Je crains beaucoup les effets du printemps sur mes yenx ; mais, pour le reste, tout va bien. Le pauvre M. Kennedy est le plus écloppé de nous tous, et je vois bien qu’il a toujours été le même, plein de mépris pour les souffrances du corps, et cependant, à trente-cinq ans, il est perelus de rhumatismes.
Que de mauvaises nuits nous passons bien souvent lorsque. harassés de fatigue, nous ne prenons pas le temps de nous bâtir unesnow-houie, ct nous nous couchons tout couverts de neige, mouillés, sans même avoir le soin de changer nos effets humides ; et la nuit se passe à trembler; il nous faut tous changer
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 227 de côté en même temps, nous frotter le dos, les pieds pour nous réchauffer un peu ; le lendemain matin personne n’est reposé, et chacun est mécontent de soi.
Comme il est d'usage à bord de tous les navires, quelques provisions mieux choisies avaient été embarquées pour l'usage de la cabine; mais nous avons tout partagé avec l'équipage, et constamment suivi le même régime, ce dont j'approuve M. Kennedy de tout mon cœur, car, si nous partageons les privations, nos matelots seront moins disposés à rester en arrière pour le reste.
Notre expérience, bien que de peu de durée, a suffi à me montrer que tout ce qu'un homme peut endurer, je puis le supporter aussi; d’ailleurs, ma conviction est de plus en plus arrêtée que la volonté et l'énergie du moral peuvent suppléer dans tous les cas à la force physique, et j'espère bien sortir de toutes ces épreuves avec honneur; Dieu mercil d’ailleurs, je n'ai point été élevé dans une boîte à coton.
49 sanvien. — Ce coup de vent est décidément le plus fort que nous ayons éprouvé; ces tristes journées d'hiver se suivent et se ressemblent d’une façon passablement monotone. Bien que nous soyons aguerris contre le froid, nous n'avons pu mettre le nez dehors, tant la brise est aiguë. — La petite goëlette, si chaude et habitable comparativement, tremble sous les brusques étreintes des rafales ; elle voudrait s’élancer de son lit de glaces, eton dirait que la brise a pris à tâche de déraciner nos deux mâts, qui, sortant de la neige, ressemblent avec leurs vergues aux branches sans feuillage des arbres dénudés de Phiver.
21 sanvier. — La brise s’est enfin ralentie, et telle est la différence des sensations causées par le vent, que, bien que le thermomètre soit tombé de—-160° Fahrenheit à—26"(—25° à — 52°— centig.), il nous semble que la température a subi une agréable élévation. Noussommestous occupésà nos préparatifs de voyage. Lundi prochain est le jour désigné, et, malgré notre dénûment, de suf-
fisantes raisons nous engagent à accélérer notre départ. La glace est brisée et rendue impraticable par chaque coup de vent, mais quelques heures de calme suflisent sous cette température à la reformer assez épaisse pour rendre franchissables les diférentes ouvertures. L'hiver ayant été assez doux, la fcate des neiges aura lieu de bonne heure et augmentera les difficultés de notre retour; de plus, et pour la même raison, les glaces seront bientôt en mouvement dans la baie, à cause des torrents d'eau douce que versent les nombreuses ravines dont elle est bordée. Nous partons avec tout l'équipage, et le navire aura besoin de son monde ; il y aura une grande quantité de lest qui ne sera transportable que sur la glace, surtout n'ayant qu'un canot. Quant à nos courses par-dessus les collines, elles seront moins pénibles, car la neige est maintenant dure et offre une plus grande facilité de locomotion.
Le but principai de l'expédition ne doit pas être perdu de vue; nous ne serons pas favorisés dans l'exploration des terres encore inconnues, puisque nous n’aurons que peu de soleil, mais les recherches peuvent se faire avec la plus grande facilité, et cette absence d'une lumière un peu prolongée est pour nous, dans ce cas, pendant une partie du temps que nous marchons au sud, ce qui éloignera à peu près de nous le danger du suow-blindness. Après tout, nous ne sommes point venus ici pour nous divertir et nous donner du bien-être, et, pour ma part, j'approuve hautement M. Kennedy de sa décision et de son intrépidité.
Nous avons pensé que vers cette époque de l'année le passage devait être pris d'un bord à l'autre, mais cette année au moins il n’en sera pas ainsi, et une fois de plus nous bénissons la Providence, car, si nous avions hiverné au port Bowen, notre excursion n’eût pu se faire dans ce mois-ci, et l'année eût été entièrement perdue pour nous, toute recherche devenant impossible, ou au moins devant nous exposer ‘lors aux plus grands
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22 sanvien. — Le thermomètre est descendu ce matin à — 44° Fahrenheit (— #2 centig.), un degré seulement plus haut que la température éprouvée par les Américains l'année dernière; soit que notre mercure ne soit pas très-pur, où que notre thermomètre soit inexactement gradué, une ccrtaine quantité de ce métal mis dans un vase de faïence, mais placé sur les bastingages, et recevant peut-être par les bois du navire une partie de chaleur, ne s’est congelé qu'à 42°, et la douleur causée par le contact était très-vive: à 39°, il était pour ainsi Aire à l'état fondant, et, en agitant le vase, nous le ramenions à l’état liquide. — Une aurore boréale très-brillante hier au soir, et une autre aujourd'hui à cinq heures, sont considérées par nos hommes du Nord comme indices d’un temps très-froid et sec. La brise n’est, dit-on, jamais forte par une basse température, mais ce soir, à — 99°, nous avons cependant une brise assez vive de nord-ouest. La manière dont nous devons pousser notre reconnaissance au sud est encore indéterminée; M. Kennedy m'avait parlé il y a que ques jours de diviser notre parti en deux détachements, l'un sur la côte est, l’autre sur la côte ouest de Boothia-Félix.
25 sanvier. — Toujours le même coup de vent. Un renard alléché, ete., vient sans honte ni vergogne à notre charnier; je lance les chiens, et, emporté d’ardeur, je les suis sans réfléchir; le froid piquant m’avertit de l'imprudence, et, bien que je n'aie pas été plus de cinq minutes dehors, je reviens à bord le nez et les joues gelés ; la peau s’enilève comme si j'étais échaudé.
26 sanvier. — Il nous faut différer notre départ, parce que nous ne sommes pas prêts, et que le temps n’est pas assez bien établi ; la partie est remise à lundi prochain. — La brise étant tombée, M. Kennedy et moi nous nous rendons en dehors pour reconnaitre l'état de la glace. A peu de distance du r'ivage, elle est encore brisée, et elle court au sud, offrant un superbe floe très-uni, mais dont la glace imprégnée d’eau de mer est tout
humide et bourbeuse, ce qui mouille les pieds en quelques minutes et rend le halage des traineaux très-difficile. La perspective n'est pas encourageante en un mot, et il est peu probable que nous puissions accomplir tout ce que nous voulons ; mais cependant je pense comme M. Kennedy qu'il nous faut cssayer. ne semble pas que cette année l’inlet (passage) doive être pris, ce qui aggrave nos chances contraires, et il est vraisem blable que l'année dernière c'était la même chose. Pour moi, je pense qu'après nous être résolus à marcher, nous devons fermer les yeux, et ne regarder en arrière que lorsque nous serons bien loin.
M. Smith fabrique pour chacun une paire de gugyles (masques) avec une toile de fil d'archal. — Un couvercle a pu être fait pour notre deuxième chronomètre, qui heureusement ne semble pas dérangé par nos trois mois de repos; il ne sera pas possible cependant d’avoir l'heure de Greenwich, à cause des grandes variations que nos instruments semblent avoir éprouvées dans le voyage ; celui que M. Kennedy porte change sa marche tous les jours, suivant qu'il a été dehors plus ou moins de temps : mais enfin ils nous seront fort utiles au moins pour les observations.
Quatrième changement de plan. Il est dit cette fois que nous voyagerons tous ensemble, les matelots et les mauvais marcheurs ne nous actompagneront que jusqu'à la baie Brentford ; nous avons calculé que, passant par le cap Bird, le pôle magnétique, le cap Félix, la pointe Franklin, l'île Montréal, la baie Pelly, le port Félix, et remontant la côte au nord, nous parcourrons un trajet de quatorze cents milles qui nous prendra quatre mois, ce que nous nous garderons bien d'annoncer aux hommes de peur de les effrayer, car jamais pareil voyage n’a été fait dans cette saison de l’année, surtout par des gens mal pourvus comme nous le serons. Nous comptons sur la Providence pour notre nourriture et nos vêtements!
J'aime à retrouver en M. Kennedy cette noble nature que j'ai
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tant admirée et aimée, cet ardent enthousiasme qui seul triomphe des difficultés. J'ai hâte surtout de voir arriver un changement de vie qui efface les contrariétés inséparables d'une existence en commun dans de si affreuses régions, et parmi des individus d'éducation et d'idées si différentes.
27 sanvien. — Les apprêts de notre voyage final, les mille petites choses dont on ne sent bien la nécessité qu'au dernier moment, ne nous laissent pas un instant de repos; c'est un avantage que nous avons sur les autres expéditions, dont le plus grand souci était de trouver une occupation pour les hommes pendant l'hiver. s
Le capitaine est inquiet pour le navire, et la chose n'est pas difficile à expliquer : c’est le résultat naturel de cette séparation d'attributions qui existe chez nous. Je cherche à faire prévaloir l'idée d’emporter avec nous un de nos cloak-boats ; autrement, si nous avons au sud du port Victoria à traverser les deux ou trois chaines de lacs qui séparent les deux mers, nous pouvons rencontrer les plus grandes difficultés.
Au printemps, ou plutôt dès que le soleil a paru, la fonte des neiges cause des inondations qui peuvent intercepter les routes: les lacs débordent et, se rejoignant par-dessus les terres peu éle vées qui les séparent, forment un petit océan qui peut nous arrêter longtemps. De plus, la saison sera plus avancée cette année que d'habitude, et nous pouvons être arrêtés au pôle magnétique où sur la péninsule du cap Félix par une débàele inattendue. Nous serions done excessivement coupables d'imprévoyance dans tous les cas, et mal venus à nous plaindre plus tard, si nous ne profitions de tous les moyens qui sont à notre disposition.
Somme toute, et considérant l’état de la saison, je crois que
j aurais adopté le plan suivant: envoyer de Fury-Beach à la baie
Brentiord et au cap Bird des dépôts de provisions, explorer les baies Brentford et Creswel, ainsi que la côte ouest, depuis les
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2d» J. R. BELLOT.
lieux visités par sir James Ross, en 1849, jusqu'au cap Bird ; envoyer prendre le canot que nous avons laissé à Fury-Beach, et le youyou au cap Seppings; descendre ces embarcations à la baie Brentford, s’il y a un passage, ou s’il est possible de les hisser par terre et de l’autre côté.
Les côtes qui ont un aspect accidenté sont toujours libres de glaces les premières, par conséquent on peut espérer que vers le mois d'avril il serait possible de naviguer en canot le long de la côte ouest de Boothia Félix, et nous pourrions alors faire en deux jours ce qui nous en prendra peut-être dix à pied.
Après tout, je ne veux pas dire que ce plan ne présenterait pas quelques difficultés d'exécution: nous savons tous trop bien ce qu'il faut attendre de tous les beaux projets tranquillement médités près d’un bon feu, non loin d’une.table qui ne manque jamais à l'appel; mais je prévois les obstacles que pourront opposer à notre marche, pendant les beaux jours, la fonte des neiges, la fatigue, l'insuffisance de nourriture et de vêtements, et enfin le snow-blindnes*.
En tout cas, nous serions très-sûrs de ne pas perdre nos embarcations, tandis que, pour le moment, j'en crois au moins deux aventurées. Quoi qu'il en soit, et comme je ne déteste rien tant que de douter toujours du succès avant d'avoir rien tenté, j'ai hâte de nous voir partis.
Les renards viennent toujours rôder autour de nous, et malheureusement nous n'avons pas élabli de trappes, parce que nos chiens les détruisent; autrement, nous aurions fait usage de l'ingénieux moyen employé par sir James Ross au port Léopold : comme ces animaux parcourent de vastes distances, tous ceux que l'on prenait vivants étaient lâchés, portant un collier de cuivre qui indiquait la présence des navires et des provisions déposées à cet endroit.
30 saNvien. — Pendant une éclaircie, et malgré des apparences de neige, j'ai transporté quatre caisses de pemmican
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 255 (trois cent soixante livres) et environ cinquante livres de charbon, en avance sur notre future route.
Le temps était doux comme il l’est toujours quand le ciel est chargé de neige; mais le revers de la médaille est que la neige est si molle et si humide, qu’il nous a fallu nous y reprendre à deux fois, de sorte que la distance en réalité de huit milles seulement nous à fait faire un trajet de vingt-quatre milles. Pour la première fois depuis longtemps, la glace est fixée au rivage et assez unie, aussi loin que la vue peut s'étendre; mais elle est aussi tellement molle, que trois hommes et nos cinq chiens pouvaient à peine tirer deux cents livres sur le traîneau. — Ce sont ces petites difficultés qui rendent les voyages si pénibles ici, et il n’est peut-être pas sans enseignement de voir à quel fil menu tient notre existence.
S'il vente, nous sommes frost-bitten, pour peu qu'il fasse lroid; s’il fait moins froid, nous ne pouvons marcher. Faites done quelque chose, quand tous les éléments conspirent ainsi votre perte!
Une trace de lièvre a été trouvée au lieu où nous avons déposé notre fardeau ; quelques touffes d’une herbe jaunâtre préservée sans doute par la neige, prouvent que ce lieu doit être un rendez-vous pour les herbivores. Fapprends également à mon retour que des traces de perdrix ont été reconnues à terre.
91 Janvier. — Je me suis rendu à mon observatoire du mois de novembre, espérant y découvrir le soleil, qui devait, si la réfraction était la même, faire aujourd'hui son apparition.
Bien que le temps fût assez clair, l'horizon était entouré d’un bain de brume noire qui cachait la terre à l'est et que les rayons du soleil sont encore impuissants à percer. Cependant au-dessus de cette brume, quelques nuages richement teints de pourpre et de longues traînées de lumière, convergeant vers l'horizon, Montraïent que le foyer n’était pas loin. Depuis quelques jours déjà la clarté diurne apparait à travers nos verres lenticulaires,
et réjouit l'intérieur de nos cabines. Cette dispensation de lumière naturelle, économe pour ne pas dire avare, ne laisse pas que de nous ranimer, et il nous semble renaître à la vie.
2 révrien. — Chute de neige depuis hier en grande abondance; le vent a pris à l’est en augmentant de force, ce qui occasionne une hausse correspondante du thermomètre, la neige étant mauvais conducteur de ia chaleur. Ceci nous cause une nouvelle vexation, puisque nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, avant qu'un autre coup de vent ait chassé où tassé et durci cette neige. Notre impatience est d'autant plus grande, qu'il serait indispensable de savoir de bonne heure si notre plan d'opérations est susceptible de succès, ou S'il faudra le changer du tout au tout.
Pour ma part, je suis aujourd’hui convaincu que nous trouverons parmi les Esquimaux de Boothia-Félix quelques hommes de sir John Franklin, ou au moins des traces de leur passage. N'il est arrivé que ces hommes aient perdu leurs officiers, n'ayant aucune idée des distances, des configurations de la côte, ignorant la position de Fury-Beach et ne sachant pas qu'on à laissé des canots au port Élisabeth, ils auront préféré rester avec les naturels.
O FÉVRIER — La neige à continué de tomber pendant ces deux jours, et c’est peut-être la seule vraie chute de neige que nous ayons vue depuis le commencement de l'hiver. Les étranges êtres qne nous sommes, et que Bossuet eût bien pu ajouter un chapitre intitulé : Des voyageurs arctiques à son Histoire des variations ! Nous n'avons cessé de déplorer, pendant le mois dernier, les coups de vent se succédant sans intervalle, qui nous empêchaient de partir, et c’est aujourd'hui le bienfait que nous demandons à grands cris : Un coup de vent: un coup de vent! mon royaume pour un coup de vent!
Je suis de très-mauvaise humeur par suite d’un accident irré-
parable iei. Le chronomètre de poche que j'avais avee moi étant
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7 FÉ quête d lains ei impossi derniers de la ge heureux les perd sans dot vus par larves c beaucou} macs des où du du
M. Ke là baie, dégrgée vire,
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endant ces e de neige "hiver. Les bût bien pu ques à SN
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tombé, il s’est arrêté, et nous sommes ainsi privés d’une moitié de nos ressources. Cependant, comme nous n’emportons qu’un
sextant à cause du poids, un deuxième chronomètre n’eût servi que comme moyen de vérification.
7 FÉVRIER. — Plusieurs de nos chasseurs se sont mis en quête des traces de ptarmigan ; mais la neige, profonde en cerains endroits de plusieurs pieds, rend toute espèce d'assurance impossible à ceux qui n'ont point de snow-shoes. Un de ces derniers tue quatre perdrix sur six qu'il a fait lever. Le retour de la gent emplumée. ou plutôt sa réapparition, nous semble un heureux présage ; je dis sa réapparition, parce qu'il semble que ls perdrix au moins passent l'hiver enfoncées sons la neige, et sans doute à l’état torpide ; plusieurs burrows (rerriers) ont été vus par M. Leask dans le détroit Wolstenholm. Un ou deux hryes corbeaux ont été vus également. Ce qui nous intrigua beaucoup, c'est de savoir de quoi ils se nourrissent. Les estomacs des ptarmigans contenaient les bourgeons du saule nain où du dwarf-birch (bouleau nain).
M. Kennedy a vu hier le soleil du haut des collines à l’est de ka baie. — Nous avons constaté que l'épaisseur de la glace bien dégigée de neige est de cinq pieds dans la baie, près du navire.
10 Février. — Un jour il neige, le lendemain il vente, le jour suivant il neige de nouveau, de sorte que, si cela continue. nous en avons pour longtemps. — Trois renards ont été pris par nos chiens ces jours derniers, et leur succès leur donne une ardeur dont ils semblent fiers ; le résultat de leur chasse nous est annoncé le plus souvent par eux-mêmes : ils sautent autour de nous, petillants de joie, lorsque, pendant la nuit, ils ont fait quelque prouesse, et nous conduisent immédiatement au lieu où git leur victime. Les pauvres renards sont revêtus de leur blanche fourrure d'hiver, que pas un poil noir ou gris ne dépare ; le nez etles veux d'un noir d’ébène semblent seuls jaillir de cette
robe immaculée, et rien n’est gracieux comme les mouvements de ces animaux (lorsqu'ils ne sont pas exténués d'inanition), se jouant des efforts des chiens les plus alertes et les distancant en quelques bonds.
Une forte brise de nord-ouest balaye les neiges amassées sur le sommet des collines, et les torrents qui roulent sur les falaises du sud de la baie forment une véritable cataracte d'une énorme épaisseur, qui se brise à une grande distance de la muaille perpendiculaire.
42 révrien. — La neige durcie se fendille et fait entendre, le soir, des craquements qui sont parfaitement indépendants de l'aurore boréale; je crois de même l'aurore boréale parfaitement étrangère à cet accompagnement dont on ne connait point l'origine. Les diverses explications qu’on avait cherché à en donner me paraissent d'autant plus étranges, que, au mépris de toute étude physique, on cherchait à déterminer la cause avant d'avoir bien reconnu l'existence du phénomène.— Les lectures, les danses, le violon de notre artiste M. James Smith, l'orgue donné par le prince Albert, font, comme d’habitude, les frais de nos soirées.
14 révaien. — Nous sommes de retour après une petite course qui à failli nous coûter cher. Hier matin, M. Kennedy ct moi, avec M. Anderson, le charpentier, et M. Andrew-lrvine. nous étions partis pour transporter en avant une autre portion de nos provisions. Le temps n'avait pas très-belle apparence ; mais, précisément pour cela, et afin de ne pas avoir l'air de reculer, j'avais rejoint le groupe que M. Kennedy commandait luimême. La neige, encore toute molle au dehors de la baie, nous rendit la route assez pénible jusqu’au petit dépôt formé par moi la semaine précédente ; mais la glace étant fermée et bonne, nous ajoutâmes nos provisions et transportämes deux milles plus loin cinq caisses de pemmican (quatre cent cinquante livres), six gallons d’esprit-de-vin (soixante-quinze livres) et quatre
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 257 mousquets, en un mot, tout ce que nos chiens pouvaient trainer. Le temps qui s'obscurcissait et le tourbillon qui commençait à ipaissir nous avertissaient depuis longtemps que le retour ne s'accomplirait pas avec facilité.
A peine avions nous tourné la figure au vent, que nous fûmes tous violemment frost-bitten (gelés) ; fort heureusement la brise vessa de souffler avec la même force, et en nous frottant à tout moment la figure avec de la neige, nous reprimes tant bien que mal, cahin-caha, notre route vers la baie Bauty. 11 faisait tout à fait noir avant que nous eussions atteint la pointe sud de la baie. N'ayant rien pris depuis le matin qu’un morceau de biscuit sans eau, afin de re pas perdre de temps, nous étions tous fort affaiblis, et tour à tour nous nous étendions sur le traîneau: craignant de ne pouvoir avancer davantage, nous proposämes de nous couvrir d’une peau de buffle (une seule pour cinq) et de nous coucher tant bien que mal sous la neige, ou de retourner à l'endroit où étaient nos provisions; mais cependant il fut déaidé que de préférence on prendrait le parti de continuer en avant.
Quand nous eùmes quitté le côté sud de la baie, l’ubscurité devint si complète, que la rive opposée, distante seulement d’un mille, disparut ; et le vent, changeant à chaque instant, cessa de pouvoir nous aider à nous guider, de sorte que nous errimes à l'aventure jusqu’au moment où, dans une éclaircie, l'appariion de l'étoile polaire nous montra la direction qu’il fallait prendre. Cette circonstance nous permit d'atteindre le côté nord de la baie; mais, une fois là, nous ne pouvions distinguer si nous étions à l’est ou à l’ouest du navire ; même sur la plage, 1ù pied des hautes collines qui la bordent, ces mêmes collines. ensevelies sous la neige ou disparaissant dans le drift, ne pouaient se distinguer, et, après avoir suivi pendant un temps qui nous semblait bien long la direction qui nous avait paru la meillure, il nous fallut rebrousser chemin, reconnaissant que nous tions sortis de la baie.
La brise était encore à affronter de force ; nos chiens, éreintés de fatigue, se couchaient, et, bien que nous les eussions lâchés. se couchaient et se refusaient à nous guider, peut-être d’ailleurs étaient-ils aussi égarés que nous-mêmes ; les hommes qui composaient notre troupe étaient un peu hors d'eux-mêmes «t abattus par l'incertitude de notre situation: tout du reste se réunissait pour rendre la perspective assez peu plaisante. Toutes les cinq minutes nous nous arrêtions pour nous frotter la figure et fondre la neige qui collait nos paupières; les pierres de la grève, que nous n’osions laisser de peur de nous égarer, nous rompaient les pieds. Le pauvre M. Anderson roulait à chaque instant d'une pierre sur l’autre, et nous fûmes obligés de le guider par la main. Heureusement ceux de nos chiens qui étaient lâchés tombèrent sur une de leurs précédentes traces, et, accompagnés de ceux qui étaient attelés au traineau, partirent au galop, nous montrant enfin que nous étions dans la bonne voie, ce qui vint à propos pour ranimer notre courage. Suivant les sinnosités de la baie, nous arrivâämes à notre poudrière que nous eussions manquée à quelques mètres de nous sans un aviron dont la couleur tranchant, sur la neige, appela notre attention.
Le navire, à deux cents yards (cent quatre-vingt-deux mètres environ) de la poudrière, n’était pas visible; mais, nous étendant sur une ligne parallèle au rivage et en vue l'un de l’autre, nous arrivâmes enfin à bord, où nous fûmes chaudement fêtés et comblés des félicitations de tous nos hommes, qui étaient déjà fort inquiets sur notre compte. Il était dix heures, et, comme nous étions arrivés vers cinq heures de l’autre côté de la baie, nous avions été cinq heures errant et tournant près du navire. On était d'autant plus alarmé à bord, que les deux chiens lâchés étaient arrivés vers neuf heures, et que l'on avait en vain cherché sur eux quelque billet ou quelque indice qui püt faire connaître notre position.
Une fois en sûreté nous:mêmes, nous songeimes à nos trois pauvres chiens, qui étaient sans doute retenus par le traineau
engag affreu notre de dis Toi nous Provic éclaire nous Î qu'ils facilité d'un pi mainte connait ques qu léger in miséricc vers div:
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 259 engagé parmi les glaçons de la côte; mais la tempête était trop affreuse pour que l'on pût envoyer un homme hors du navire, notre plus puissant fanal ne se distinguant pas à vingt mètres de distance.
Toute la nuit le vent souffla avec une rage croissante et qui nous disait assez clairement ce qui serait advenu de nous si la Providence ne nous eût guidés. Fort heureusement, dans une éclaircie, ce matin, on a pu retrouver les chiens, arrêtés comme nous le supposions, et tellement entortillés dans les rênes, qu'ils ne pouvaient avancer ; nous ne püûmes trop envier la facilité avec laquelle ces pauvres animaux supportent les rigueurs d'un pareil climat. Enfin, Dieu merci! hommes et bêtes sont maintenant sains et saufs : les premiers, forcés toutefois de reconnaître leur infériorité sur les autres par les nombreuses mar ques qu’ils portent sur leurs figures et leurs mains. Malgré ce léger inconvénient, nous ne pouvons trop remercier cette divine miséricorde qui nous protége visiblement au milieu de ces dansers divers. Le moindre éloignement du navire peut à chaque instant devenir fatal, et ces petites excursions sont même plus dangereuses qu'un voyage réel dans lequel on est préparé contre toute occurrence.
M. Andrew Irvine s'était presque trouvé mal avant d'arriver à la pointe sud ; le docteur nous apprend que nos trois compagnons étaient tellement abattus, que, sur là route, ils récitèrent leurs prières. — Ce matin, étant parti avec quatre hommes à la recherche de vêtements tombés du traineau, je reconnais l'endroit où nous avions abordé hier au soir, tout près du tas de pierres élevé sur la pointe nord à environ trois cents mètres du navire.
Après de pareilles courses, celui de tous les besoins qui se lait le plus vivement sentir est le besoin de sommeil.
Nous ne pouvons à présent nous empêcher de rire en voyant nos grotesques figures toutes boursouflées, et les meurtrissures qui ressemblent à des marques de coups de poing. Le docteur à
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craint un instant que le nez de M. Kennedy fût entièrement gelé. Pour moi, Dieu merci! je me trouve le moins écloppé de là bande, par suite de la constante attention que j'apportais à entretenir la chaleur sur toutes les parties exposées, ne craignant point pour cela d’ôter au besoin mes mitaines; et l’on me proclame un voyageur expérimenté. Un peu d'intelligence et de force morale ont bien vite, je pense, donné cette expérience, et me font bien présager de nos futures excursions. Après tout. nous sommes entre les mains de celui qui veille sur toutes ses créatures! mais il faut s’aider un peu soi-même.
Nos hommes sont restés renfermés pendant l'hiver un peu plus peut-être qu'il ne l'eût fallu, mais non cependant sans se livrer à des travaux nécessités par notre dénument. La conséquence de cette clôture prolongée est qu'ils sont plus sensibles aux attaques du froid; il est en effet possible de familiariser l’épiderme avec ces basses températures, si on ne peut le rendre tout à fait invulnéruble; mais, quoi que l’on fasse, surtout à l'égard des matelots, ils arrivent à faire les choses à leur guise, et leurs vêtements, leurs exercices, les soucis de leur santé, ne peuvent jamais être surveillés de trop près, au risque même de leur rendre cette surveillance ennuyeuse.
Nous avons trouvé sur la neige les empreintes récentes d'un ours se dirigeant au sud, et vu deux corbeaux ; les renards avaient ouvert notre sac de charbon, et essayé d'entamer les caisses de pemmicun : mais il est probable qu’ils s’y sont échaudés, car des feuilles de fer-blane se collent à la peau comme de la glue.
45 révaier. — M. Kennedy est retenu dans son lit par une violente inflammation de la joue et surtout des paupières. Quand on fond la neige qui s’introduit sous les paupières et joint les cils entre eux, on les tire, on les arrache, ce qui produit immanquablement cette inflammation.
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 241 mière fuis fait son apparition au sud de la baie, salué de nos vivats bien sentis! Son disque tout entier s'est élevé au-dessus des collines, et, comme nous ne l’avions pas vu depuis le 30 octobre à bord du navire, il est resté caché cent huit jours pour le Prince-Albert, bien que nous eussions dû le voir hier et même avant-hier, si le temps eût été propice. Ses rayons sont encore sans chaleur, j'imaginerais presque moins chauds que le clair de lune de Mozambique, si les physiciens ne disaient le contraire ; mais ils n'en sont pas moins ies bienvenus, et je comprends parfaitement aujourd'hui le culte que rendent à cet astre certaines peuplades et les fêtes instituées par les anciens Scandinaves.
18 FÉvRIER, — Je suis allé avec six hommes lundi dernier bâtir une maison de neige à la pointe sud, en y laissant les moyens d'allumer un bon feu. Un pareil abri nous eût plusieurs fois tirés d'inquiétude, s’il eût été plus tôt installé, et je crois que la mesure est recommandable ; ce serait, au commencement de l'hiver, un utile exercice pour les hommes. — Remarquable effet de lumière verticale.
19 révaer. — Changement de plan pour l’excursion que nous allons entreprendre. M. Kennedy pense qu’il nous sera impossible d'accomplir à pied l'expédition projetée, et il est à présent décidé que nous n’irons qu’au pôle magnétique. Je crois que c’est une modification raisonnable ; seulement, il est question de revenir par la même route, de prendre alors les canots ou le canot, de repasser à la baie Brentford, pour les o& le faire naviguer ensuite par les lacs de Boothia; mais je prepose, en allant chercher les embarcations au pert Léopold, de contourner North-Somerset, puis, descendant par le cap Walker, d’explorer les terres vues par sir James Ross en 1849, et de revenir après avoir poussé au sud jusqu'à la terre Victoria et la côte à l'est de la rivière Coppermine, pour repasser à la baie Brentlord : dans mon plan, nous pousserions à pied jusqu'au cap Isabelle, et reviendrions par les ports Félix, Victoria et Élisabeth ;
de la sorte, nous saurions tout de suite au moins si quelqu'un des malheureux naufragés se trouve parmi les Esquimaux.
20 révaien. — Nous apportons près du navire environ trente tonneaux de pierres pour lest; le bâtiment étant allégé par notre consommation de l'hiver, la pression de la glace tendra à le hisser de plus en plus; et puis, il est évident que le navire étant à vide offrirait moins de résistance à cette pression extérieure que l'on peut éprouver lors de la débâcle.
Notre traineau esquimau, dont les semelles ont été frottées avec un mélange d'oatsmeal ou powidge (farine d'avoine ou sou- L#" re) et de neige, fait merveille sur cette glace unie, et les chiens halent sans peine près d’un tonneau chaque fois.
22 révuer. — Hier nous avons éprouvé un petit coup de vent pendant lequel les renards sont verns rôder autour de nous pour chercher, comme d'habitude, un abri contre la tempête.
et parce qu'ils avaient aspiré sans doute à plus grande distance les alléchantes émanations du navire; l'un a été tué par nous, l'autre par un de nos chiens, qui l’a chassé à courre et l'a étran-
f glé en quelques minutes.
Le temps s'est embelli, et les clartés qui naguère se réfugiaient au sommet des collines inondent aujourd’hui les coteaux exposés au midi; le soleil chasse les ombres qui hier lui disputaient le terrain et ne cédaient que pas à pas; tout sourit au 11 grand prêtre de la nature, le chant des oiseaux seul nous man- È | que pour faire croire à des régions plus favorisées ; tout est resplendissant autour de nous, et personne ne songe à remarquer l'absence de toute végétation.
Le thermomètre à midi marque à l'ombre, c’est-à-dire à bord, — 5° Fahrenheit (— 21° centig. environ), et au soleil, c’est-àdire en plein air, — 26° (— 32° centig.): l'avantage est décidément acquis à notre centre d'attraction.
95 révaen. — Nous faisons nos préparatifs pour demain;
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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 245 six hommes seulement nous accompagneront ; les paresseux et les convalescents ne nous rejoindront que dans quelques jours ; et comme, après tout, cette détermination était nécessaire, je me réjouis qu'on l'ait résolûment prise. J'ai hâte de nous voir entrés enfin dans la partie plus active de notre expédition, ce qui fera sans doute disparaitre toutes les tracasseries d’une vie si pleine de craintes et de tourments de toutes sortes.
Lumière zodiacale ou verticale avec un remarquable parhélie dans le vertical du soleil, le parhélie surmonté de deux «res en forme de cornes. et joint au disque même par une traînée perpendiculaire.
28 FÉVRIER. — Après avoir été retenus mardi dernier par le mauvais temps, nous avons pu enfin nous mettre en route avec nos deux tonneaux et nos cinq chiens, résolus à nous arrêter aussi longtemps qu'il le faudrait pour emporter toutes les provisions que nous avons déposées à différentes reprises sur la côte. Campé la première nuit à environ treize milles du navire le jeudi matin, je rassemble à ‘otre campement les dépôts échelonnés entre ce point et la baie Batty, et, vers dix heures, sous la direction de M. Kennedy, nous transportons le tout huit à neuf milles plus loin, et revenons coucher dans la même snow. house.
Vendredi matin je vais à bord pour prendre charge du reste des hommes et les conduire à Fury-Beach, où M. Kennedy espère n'avoir précédé de quelques jours. Bien que la brise du nord me soit contraire et souffle très-fraiche, je pars d’autant plus gaiement que M. Kennedy m'a demandé si je consentais à revenir seul ; et comme, même avec des voyageurs expérimentés, ilest considéré comme très-imprudent d'aller à quelque distance que ce soit autrement que par groupes de deux au moins, cette confiance dans mon habileté me rend quelque peu orgucilleux : mais, à mon arrivée à bord, je ne me vante pas de m'être laissé geler un pouce.
ÿ 244 1. R, BELLOT.
A peine suis-je rendu que le docteur me conte ce que je savais déjà, que M. Kennedy a laissé des instructions cachetées en cas de décès, lesquelles me transfèrent le commandement ; et une lettre à moi adressée contenant une médaille, C'est une des j médailles que lady Franklin a fait frapper pour l'expédition, et À déjà, au mois de novembre, M. Kennedy m'a assuré qu’il ne pouvait mieux commencer la distribution que par moi, ete., ete. Cette attention de ce brave et hon commandant m’a trouvé très-
sensible...
Parmi les hommes laissés à bord, les uns ne sont pas remis des suites de la journée du 13, véritable échauffourée s'il en
fut; d’autres ont une dyssenterie opiniâtre, et Adamson, notre dog-driver {dresseur de chiens), à un doigt de pied gelé. M. Kennedy lui-même a encore la figure couverte de cicatrices, mais il n’est assurément pas homme à rester en arrière, et je ne sais qui pourrait se plaindre lorsqu'il donne ainsi l'exemple.
Nous avons vu un corbeau le jour de notre déjart; ces oiseaux sont les seuls compagnons fidèles pendant tout l'hivernage. — De quoi vivent-ils?
29 révaien. — Nos apprèts sont terminés, et, pour peu que la brise qui mugit plus que jamais me donne un moment de répit, j'aurai encore le temps de prendre les dernières mesures de prévoyance demain matin. Quelques privations auront bien vite habitué nos novices au régime des exeursionistes, et ce qu'il v a de mieux est de Jes pousser en avant, sûr que je suis qu'une fois au milieu du courant ils se débattront et se remueront. J'en suis venu à bannir toute anxiété d'avenir; un coup d'œil à ces chers souvenirs écrits de France, une bonne prière le soir, et puis advienne que pourra! Mes jours sont comptés, et rien n'arrivera que si Dieu le permet.
Dans la journée, Le thermomètre s’est élevé à + 22° (——6 centig.) au soleil, + 10° (— 12° centig.) à l'ombre, tellement que la neige qui couvre notre tente tombait en gouttes de pluie
se sul égale
Qu àlar tr'ouv le cap vaise
2 y de ver de ma penda House moral quand vais tr provisi vite de:
procure que ne climats ler que différen extérieur
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Le so nous av.
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dérouté de nos ç vice com un grand
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r peu que ent de rénesures de t bien vite ce qu'il \ is qu'une vont. J'el "œil à ces le soir, et s, et rien
990 (—( tellement s de pluie
VOYAGE AUX MERS POLATRES. 24 se succédant sans intervalle ; l'intérieur de nos snow-houses est également couvert d’eau.
Quelle heureuse année serait celle-ci pour un navire engagé à la recherche du passage du nord-ouest, et que je voudrais me trouver à bord d’un des bâtiments de l'expédition Collinson avec le capitaine Mae Clure ! Mais ici cette température est une mauvaise chance de plus contre notre voyage à pied.
2 Mans. — J'ai été retenu ces deux jours passés par un coup de vent du nord qui ne me laisse pas sans inquiétude sur l'état de malaise du pauvre M. Kennedy et de ses hommes; mais cependant j'espère qu'ils auront pris le parti de gagner Somerset- House. Autrement, je crains les effets d’un pareil début sur le moral de nos hommes. Leur provision de charbon était épuisée quand je les ai quittés, les renards ayant mangé le sac que j’avais transporté en avant, mais ils ont heureusement une ample provision d’esprit-de-vin. Une alimentation froide donne trèsvite des crampes d'estomac, et d’ailleurs il est impossible de se procurer de l'eau auirement qu'en fondant la neige. C'est ce que ne comprennent pas les nersonnes étrangères à ces climats barbares, qui s'imaginent la neige aussi facile à avaler que dans nos hivers comparativement si doux. L'énorme différence de température des intestins et de la neige ou de l'air extérieur cause une sorte de suffocation, ou plutôt de sensation de brûlure intolérable.
Le soleil est déjà très-fort, et la réverbération des neiges nous avait tous fatigués dans la journée du 26, bien que nous trouvassions un grand plaisir à examiner la splendide parabole aux couleurs d’arc-en-ciel marchant devant nous comme à colonne de feu devant les tribus d'Israël. — Je suis tout dérouté de voir aussi peu d'enthousiasme dans quelques-uns de nos compagnons, qui semblent n'avoir pas prévu qu’un service comme le nôtre ne pouvait s’accemplir qu'en surmontant un grand nombre d’obstacles, et passant par quelques priva
tions. Ah! si tous avaient l'énergie et le vouloir qui animent M. Kennedy, nous pourrions faire beaucoup.
Si M. Kennedy voulait m'en croire, nous n’userions de tout notre monde que comme agent de transport pour former un large dépôt à la baie Brentford, par de petites portions amenées successivement et-de point en point le long de Ja côte; puis, prenant deux hommes de bonne volonté et nos chiens, nous procèderions aussi bien que possible à l'accomplissement de notre besogne. Je crois décidément que de petits détachements sont seuls capables d'agir, surtout avec des chiens ; car un chien n’a pas besoin d'autant de nourriture qu’un homme, et il ne lui faut ni combustible, ni ustensiles de cuisine, ni objets de couchage, ni abri quelconque ; ainsi, caleulant que chaque homme porterait ou trainerait un poids équivalent à celui de son propre bagage, et qu'un chien hale cent livres sur un traineau, ce qui est la moyenne, nos chiens haleraient cinq cents livres de nourriture qui, à neuf ou dix livres pour cinq chiens et quatre hommes par jour, nous donneraient la possibilité de voyager trente jours, à partir du dernier dépôt ; et comme le poids diminuerait plus vite que nos forces, il est certain que la chose pourrait se faire ; tandis qu'avec un parti de douze hommes, la force est dé: pensée à haler les effets de campement et autres, et que quatre à cinq heures sont nécessaires pour la préparation des repas et d'un logis convenable.
Enfin que Dieu nous vienne en aide ! nous en avons besoin.
90 Mai. — Nous voici une fois de plus à bord, grâce au ciel. et en sûreté, le parti qui a fait la campagne d’exploration eu bonne santé relativement, et tous sains et saufs ou à peu près. Malheureusement, il n'en est pas tout à fait de même de ceux que nous avons laissés derrière nous, parmi lesquels le scorbut à fait des ravages; cependant. Dieu merci, aucun ne manqgne à l'appel, etil y a tout lieu de croire que maintenant que nous sommes tous ensemble la joie de se revoir dissipera toute préoccupation
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 247 d'esprit, et que la guérison totale arrivera bientôt. Pour moi, j'ai le cœur plein; la reconnaissance déborde, et je ne sais comment témoigner mes adorations à celui qui nous a conservés et soutenus dans nos divers périls, qui m'a sauvé sans doute
pour me rendre à ma famille et au bonheur d'embrasser tous ceux qui me sont chers!
PsauuE 103.
« Ô mon âme! bénissez Dieu, notre Seigneur! que tout ce qui est en moi s'émeuve pour célébrer et bénir son saint nom.
« Bénissez, à mon âme! le Seigneur notre Dieu, et n'oubliez jamais les gracieuses faveurs dont il vous a comblée.
« Bénissez le Seigneur, qui a bien voulu pardonner vos iniquités, qui guérit vos afflictions et soulage vos souffrances ;
« Qui vousrachète de la mort, et couronne votre existence d'une bonté pleine d'amour, d'une miséricorde pleine de tendresse ;
« Qui satisfait vos besoins par une continuelle abondance, si bien que votre jeunesse se renouvelle comme la force de l'aigle.
« Le Seigneur fait passer sa justice sur tous les opprimés; il fait connaître ses voies à Moïse, ses actes aux fils d'Israël.
« Le seigneur notre Dieu est plein ac miséricorde, de grâce et de patience, plein de compassion, et sa colère s'allume difficilement.
«Il ne gronde pas continuellement, et sa colère bientôt s'éteint ; il ne nous traïie pas suivant nos péchés, et ne nous rend pas le mal pour le mal.
« Car de même que le ciel, dans son élévation, couronne au loin la terre, ainsi ses dispensations couvrent ceux qui le craignent.
« Autant l’est, où le soleil se lève, est distant de l’ouest, où le soleil se couche, ainsi il a rejeté loin de nous, dans sen amour, la charge de nos iniquités.
« Le Seigneur montre à tous ceux qui le craignent la même Pitié que le plus tendre père a pour ses chers enfants.
« Il se rappelle que nous ne sommes que poussière, et connaît la fragilité de notre existence.
« Pauvres mortels! leurs jours sont comme l'herbedes champs, comme la fleur des prairies; ils grandissent.
« La brise passe sur leurs têtes, et ils ne sont plus; et de la place qu'ils occupèrent, aucune trace ne reste.
« Mais, pour ceux qui vivent dans sa crainte, les bontés du Seigneur sont inépuisables, ses faveurs s'étendent aux enfants de leurs enfants.
« À ceux qui observent ses saints commandements, et se rappellent ses saintes lois pour obéir,
« Le Seigneur a préparé un trône éternel dans les cieux, et tout ce qui respire reconnait sa puissance.
« O vous, ses anges, qui excellez en force, bénissez le Seigneur; vous, qui écoutez ses ordres et suivez ses commandements,
«O vous, sa glorieuse armée, bénissez et célébrez le nom “du Seigneur, vous, les obéissants ministres de ses volontés sacrées.
« Oh! bénissons tous le Seigneur, nous quisommes son œuvre, nous qui habitons le monde qu’il a créé; mon âme, bénissez le Seigneur ! »
81 Mar. — Comme je l’écrivais hier, nous avons retrouvé une partie de nos compagnons attaqués par le scorbut, qui ne nous a point épargnés non plus, mais dont nous n'avons ressenti que de légères atteintes, en comparaison de ceux qui sont restés à bord. Le mauvais état des provisions du navire, l'humidité qui a prévalu pendant l'hiver, et surtout le manque d'exercice suflisant, pendant la période d'octobre à mars, en sont évidemment les causes ; mais le mal n'est heureusement point sans remède, et nous pouvons espérer que la Providence, qui nous a jusqu'ici tous protégés d’une façon si éclatante, si manifeste, ne nous abandonnera point. Celui de tous nos patients qui me donne le
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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 249 plus d'inquiétude et dont j'ai souvent désiré pendant notre absence prendre la part de maladies, est le vieil et excellent M. Hepburn, pour lequel je suis plein de respect et de vénération ; mais je suis sûr que l'anxiété que tous ressentaient depuis longtemps sur notre sort a eu la plus grande part dans sa maladie, et qu’il se rétablira promptement. Sachant la petite quantité de provisions que nous avions emportée avec nous, la plupart nous considéraient déjà comme des gens qu'ils ne devaient plus revoir, d'autant plus qu'un parti de quatre hommes, revenu il y a quatre jours de Fury-Beach, n'annonçait pas notre retour. Mais enfin nous voici, et arrivant du port Léopold, d’une direction tout opposée à celle d'où nous sommes attendus; trêve done à nos inquiétudes respectives, et ne songeons plus qu'à rendre grâce au Créateur de toutes choses, à Dieu, dont la main tutélaire nous a relevés chaque fois que nos pieds chancelants ont trébuché.
J'ai, pendant notre absence, tenu régulièrement chaque jour un journal que je recopie ici avant de reprendre la rédaction journalière de mes impressions.