‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 33 sur 53 · EXPLORATION DES TERRES · texte numérisé non relu

EXPLORATION DES TERRES

4 Mars. — Le temps n'est pas beaucoup plus beau qu'il ne

l'était ces jours derniers; mais chaque jour qui s'écoule loin de nos compagnons de voyage me semble perdu; et comme je ne

1 M. Hepburn, d’après le voyage publié par M. Kennedy, avait, à l'époque de l'expédition, soixante-denx ans. (Note de l'Éditeur.)

pense pas que nous puissions compter beancoup sur de plus beaux jours dans cette saison de l’année, je me suis déterminé à partir. Nous trouverons sur la route des logis tout faits, et cette portion de la besogne nous étant épargnée, je pense qu'il nous faut prendre le reste comme il viendra. Cinq matelots (Magnus-

Me Currus, Linklater, Irvine, Adamson et Kenneth le charpen-

tier), R. Grate, le maitre d'équipage, et M. Anderson, le troisième officier, forment la petite caravane placée sous mes ordres ; deux traineaux contiennent notre bagage et un petit renfort de provisions, — Portion supérieure d’un halo et un parhélie horizontal. — Atteint le premier campement, après huit heures de marche.

5 mars. — Beau temps; vent du sud. — Après dix heures de marche, atteint le deuxième campement, situé à treize milles du premier. Je lis un petit billet de M. Kennedy, m’annonçant qu'il y a été retenu par le dernier coup de vent, et que nous trouverons sur la route un dépôt de cinq caisses de pemmican, quatre gallons d’esprit-de-vin et des fusils. — Un parhélie sans halo.

G Mars. — Beau temps. La réfraction est telle au lever du soleil, que le diamètre vertical de l'astre du jour parait n'être que la moitié du diamètre horizontal, ce qui denne ainsi au soleil l'apparence d’une ellipse très-allongée.

Mes hommes, un peu fatigués, se récrient par avance sur l'idée de prendre avec nous le surcroît de charge qui nous est annoncé; mais j'ai trouvé que, comme dans beaucoup de circonstances, il valait mieux ne rien leur dire de ce que j'avais l'intention de faire : et, après avoir atteint notre troisième campement, situé seulement à six milles du deuxième, je leur fais préparer une goutte de thé, et, lorsque la liqueur bienfaisante à ramené l'hilarité au physique, je leur expose que différer l'accomplissement de cette corvée c’est en augmenter la difficulté, ou, à tout le moins, reculer pour mieux sauter ; la journée est

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 251 d’ailleurs favorable, et j'ai la satisfaction de voir enfin toutes nos provisions à un jour de marche seulement de Fury-Beach. Ee campement est celui où nous avons été arrêtés en janvier, et, après nous être creusé un passage à travers la toiture, nous wrouvons la maison par nous taillée dans un banc de neige telment affaissée, qu'il nous faut faire de nouvelles excavations. Ce travail ressemble un peu à la besogne souterraine des mineurs ; heureusement, notre terrain n’est point dur, et il s’entame avec facilité, sans que besoin soit d’v faire jouer la mine. — Un parhélie et portion d’un halo.

4 Mans. — Beau temps. À une heure de l'après-midi, j'ai le plaisir de serrer la main de M. Kennedy, heureux de le trouver, ainsi que les autres, en bonne santé. Nous n'étions pas attendus avant la fin de la semaine prochaine, et il me complimente sur mon activité et le zèle que je mets à pousser de l'avant. Is ont été retenus plusieurs jours au deuxième campement, où, après avoir épuisé leur esprit-de-vin, ils ont été obligés de brüler les pieux de la tente laissée en janvier; une avalanche est tombée à peu de distance de leur camp, qui les eût écrasés sous ses débris si elle avait eu lieu plus près d'eux. A part les frostbites, auxquelles on doit naturellement s’attendre à cette époque de l’année, tous sont vigoureux.

A l'endroit où nous fûmes arrêtés en janvier, ainsi que sur plusieurs points de la côte, il nous à fallu couper à la hache des marches sur les bancs de neige que nous n’aurions pu passer autrement à cause de l'inclinaison des faces.

Somerset-House est, à ce qu'il semble, un abri peu confortible, du moins dans l'état actuel, et les trois jours qu'ils y ont passés leur ont paru bien froids. Heureusement M. Kennedy ne leur donne pas le temps de s'engourdir, et leur montrera certainement la manière de se réchauffer par le travail.— Personne n'a visité ces lieux depuis nous, et cette fois la notice laissée par le lieutenant Robinson à été trouvée à quelque distance de la

maison, placée sur un poteau, où l'obscurité nous avait empêchés de la voir.

8 Mars. — Nous sommes tous occupés à rebâtir Somerset- House, ce qui n’est pas aussi facile qu’en 1852. Le nom de maison (house) ferait croire à une manière d'abri quelconque, mais le fait est que la chose désignée sous ce nom, peut-être mérité jadis, consiste aujourd’hui, purement et simplement, en quelques mâts ou minces esparres formant une charpente recouverte d'une voile, maintenant pourrie ou à peu près et déchirée dans tous les sens, et dont les restes n’ont échappé à une dispersion totale que grâce à une couche de cordages placés sur le sommet.

Heureusement la maison avait été construite dans des dimensions convenables pour une résidence de plusieurs mois, et, bien que nous soyons presque aussi nombreux que l'était l'équipage de sir John Ross, en nous contentant de la moitié de son emplacement, nous trouvons assez de lambeaux de toile pour entourer la portion jadis consacrée au logement des officiers. Une muraille de neige, de six à dix pieds d’épaisseur, montant jusqu'au toit, suffit à peine à nous garantir des effets d'une brise qui semble se faire un jeu de nous tourmenter, et il nous faut entasser charbon sur charbon dans les deux poêles qui ont été trouvés et réparés, avant que nous puissions éprouver quelque chose qui ressemble à de la chaleur. Le combustible se trouve heureusement en abondance : une dizaine de tonnes de charbon de terre, des débris de barriques, de mâture, ete., gisant sur la plage. |

Un double halo : l'are extérieur n’étant distinct que sur une étendue de 30° de chaque côté du diamètre horizontal.

Somme toute, l'état des provisions trouvées ici est tel, qu'elles peuvent servir comme une réserve pour le retour à ceux qui iront en avant. Une quantité considérable de légumes conservés, de soupes, de farines, de sucre ; quelques barils de lime-juice, plusieurs de pois secs, sont dans un état parfait de conservation.

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 253 Malheureusement les cordages, dont plusieurs ont été laissés sur le sol, ne sont plus bons qu'à faire de l'étoupe ; la variété et le grand nombre d'objets de toutes sortes : lances, harpons ct autres ustensiles de pêche, plomb de chasse, mitraille, couteaux, objets d'échange, tout enfin témoigne de la sollicitude avec laquelle la Fury et l’Hécla avaient été armés, et du soin avec lequel sir Édouard Parry, au milieu des préoccupations d’un naufrage, fit déposer à terre ce qu’il ne pouvait emporter.

Comme je l'ai fait observer en janvier, sir John Ross a dû à ces soins un renfort considérable d’approvisionnement en 1829, et l'existence de son équipage en 1832-1853. Des deux embarcations, bâties en acajou, qui se trouvaient ici, lune est tout à fait défoncée et hors de service, l'autre peut être réparée, après avoir reçu un bon calfatage, car les étoupes sont sorties de toutes les coutures, ce qui semble être l'effet des froids secs, qui agissent sur le bois de la même façon que la chaleur excessive dans les régions tempérées.

Nous nous sommes fait des lits, où nous couchons deux par deux, en préparant une espèce d'encadrement ou bois de lit sur lequel nous enroulons des cordes en guise de sangles; mais la fumée est telle, qu’il nous faut, bon gré mal gré, ouvrir une tranchée dans la toiture, ce qui est loin de contribuer à notre confort.

Plusieurs de nos hommes sont malades ou se disent souffrants : l'un affecté d’un incurable rhume de poitrine, tel autre de rhumatismes ou de douleurs qui le clouent sur sa couchette. M. Kennedy croit remarquer chez ceux-ci une mauvaise volonté trop manifeste et un désir de se soustraire aux fatigues de notre excursion; il les prévient qu’il ne veut emmener avec lui que des hommes décidés à faire tout ce qui est en leur pouvoir et suivant la mesure de ieurs forces ; mais que rien n’altérera sa détermination, et que si lui et moi restons seuls, seuls nous marcherons à l’accomplissement de notre entreprise. Je n'étais poin!

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présent à ces explications, mais j'ai été bien content que

254 J. R. RELLOT.

M. Kennedy comprit combien je suis décidé à le soutenir de mon conours et de tous mes efforts. Soit qu'il se für trompé, soit que i2 honte les ait rappelés au sentiment du devoir, tous se récrient contre l'imputation de mauvaise volonté, et une fois de plus la paix est rétablie parmi nous.

Le temps n’a pas encore été un seul jour favorable aux observations, et hier, mercredi, le vent soufflait avec force du sud° le thermomètre à — 20° Fahrenheit ( — 29° centigrade), je me mettais en mesure, lorsqu’en prenant mon sextant je vois dans le miroir que mes deux joues sont entièrement gelées, ce qui me fait envoyer les observations au diable.

Îl est certainement facile, au coin d’un bon feu, assis dans un bonfauteuil, de combiner des plans d’expéditions, puis, lorsqu’elles reviennent, de critiquer ce qui à été fait, de se plaindre du peu de résultats obtenus ; mais qu’on envoie ici ces beaux fils, qu’on les mette à l’œuvre, et qu'ils disent si les plus petites choses. qui de loin paraissent si aisément accomplies, ne sont point accompagnées de difficultés capables de rebuter les gens les plus patients et les mieux disposés.

12 mars. — Les provisions trouvées ici se composent uniquement de légumes, et plusieurs de nos gens commencent à ressentir les effets d’une diète exclusivement végétale ; d'autre part, nous ne pouvons pas entamer déjà nos réserves, sous peine de nous trouver à court pour notre excursion. En conséquence, M. Kennedy s’est déterminé à m'envoyer à bord avec cinq hommes : (G. Smith, Me Currus, Webb, Grate et Linklater), deux traineaux et quatre chiens, pour y prendre un renfort de viandes salées, de pemmican et de biscuit, le biscuit trouvé à Fury-Beach étant avarié ei uors d'usage.

En cinq heures de marche rapide nous atteignons le deuxième campement.

13 mans. — Beau temps, froid ; nous nous arrêtons au premier campement pour le réparer, et, à six heures de l’après-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 250 midi, nous arrivons à bord du navire, ayant fait aujourd'hui une course de vingt-cinq milles,

Les peaux d'ours et quelques autres spécimens laissés par l'expédition de M. Ross ou de M. Parry sont tous dans le plus déplorable état.

Pendant notre absence, les hommes restés à bord, au nombre de quatre, ont été suffisamment occupés à sécher les eeuchettes humides de nos compagnons et de la cabine; quels seront les effets de l'humidité constante dans laquelle beaucoup d’entre nous ont ainsi vécu? Je les redoute en raison de ce que j'ai lu dans les relations de voyages, et aussi en raison de ma propre expérience ; mais enfin le mal est fait à présent, il sera temps d'y songer lorsqu'il paraîtra. — Ils ont été visités par un ours, qui depuis quelque temps sans doute avait pris connaissance des viandes placées sur un échafaudage en dehors du navire pour dessaler; des coups de fusil tirés en différentes occasions avaient été impuissants contre les tentations d'un succulent repas. (Des pieds de cochon et des quartiers de bœuf, monsieur l’ours!), et, lorsqu'il ne pouvait mieux faire, il était venu plusieurs jours de suite se coucher sur la glace, non loin du navire et de ces appétissantes viandes qu'il couvait de l'œil. Sûrs que la destinée est proportionnée aux attractions, nos amis s'étaient mis à la veille, et, dans la nuit du 8 mars, ils le virent s’approcher sournoisement, puis sauter avec l'agilité d’un chat sur l’échafaudage élevé de plus de quatre pieds au-dessus des neiges; les fusils étaient prêts cette fois, et un eri terrible annonça que le voleur avait été puni. Il était impossible et peut-être dangereux de le poursuivre dans l'obscurité; mais, le lendemain, une longue traînée de sang, les traces d'une jambe qu'il traînait après lui, de nombreuses chutes sur la neige, témoignaient qu’il avait reçu une blessure mortelle; plusieurs renards avaient suivi la même piste, se promettant sans doute une abondante curée. Ces animaux sont tellement effrontés, que, pendant que l'ours était un jour couché sur la glace rongeant les débris de ses larcins, l’un

d'eux vint en jouant se jeter sur lui, et ne prit la fuite qu'après un coup de patte et un grognement significatifs.

Un renard bleu et deux renards blancs ont été tués ; les derniers commencent à laisser leur fourrure d'hiver, et quelques poils gris ressortent sur leur robe blanche. On a profité de l'absence des chiens pour établir des trappes à renards, mais jusqu'ici sans succès.

1% mans. — Petite brise de sud-ouest dans la matinée, temps clair; dans l'après-midi, calme. A huit heures du soir, le thermomètre est à 46°, et l'un des hommes de l'équipage affirme l'avoir vu vers dix heures à 48° Fahrenheit, ce qui fait presque — 45 centig. Il fait calme, et la sensation de froid éprouvée hors du navire n'est en aucune facon perçante ni désagréable.

Toute la journée se passe pour nous en nettoyage, lavage et autres apprêts du départ, car, bien que j'aie tenu jusqu'ici à observer religieusement le dimanche, je crois devoir et pouvoir prendre sous ma responsabilité la violation des lois du sabbat dans les circonstances où nous sommes. Je dois faire remarquer ici que la constitution anglaise reconnaît et prescrit le droit au repos du dimanche pour chacun ; pourtant, je n'ai rencontré aucune opposition chez les hommes placés sous mes ordres.

16 mars. — Le mauvais temps est encore venu me contrarier et retarder notre départ. — Ce soir et hier l’aurore boréale a été visible.

17 Mans. — La brise ayant tourné au nord-ouest, raalgré sa force et le drift que nous recevons sur le dos, je me suis décidé à partir. J'ai remarqué avec plaisir que ceux que nous laissons derrière n'étaient pas sans émotion en nous serrant la main ; mais, pour les disposer par mon exemple à l’entrain et à la gaieté, j'ai donné le signal des trois hurrahs, John Bull fushion (à la manière de John Bull). Tout bien considéré, c'est eux que je plains de rester derrière ; le capitaine Leask, M. Hepburn, le

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docteur! le docteur et le cook composent maintenant l'équipage du petit Prince-Albért, et ils auront fort à faire pour se préserver des attaques de l'ennui. — Un seul homme doué d'un nez peut-être trop saillant se plaint de frost-bites. — Couché au premier campement.

18 Mars. — Nous sommes réveillés un peu plus tôt.que nous ne l'eussions désiré. Un de nos chiens, poursuivi par les autres, s'étant réfugié sur le toit de notre snow-house qu'il défonce, est venu tomber tout eflaré au milieu de nous avec accompagnement de neige. Le pauvre animal est si sot, si stupéfait, que nous réprimons la première impression de mauvaise humeur, et que, mettant à profit notre réveil matinal, nous atteignons le troisième campement dans la même journée.

19 mans. — À onze heures du matin, j'ai le plaisir de sur-

prendre une fois de plus M. Kennedy par notre prompt retour;

les renards, qui ne sont plus tenus à distance par les chiens, ont fait à nos amis de fréquentes visites ; sept ont été tués, ainsi qu'un lièvre blanc, deux perdrix, ou willow-birds. Des ours de toutes les tailles sont également venus rôder dans les environs. Le fait suivant montre combien le renard arctique est familier : l’un d'eux, qui avait été pris vivant, fut orné d’un collier de cuivre avec inscription et renvoyé avec le plus de bruit possible et au milieu de tout ce qui pouvait l'effrayer; et, en dépit de cela, le lendemain, il venait se faire tuer an même endroit. Plusieurs fois, lorsque les chiens ne les voyaient pas, ou ne leur donnaient pas la chasse, ils semblaient ne prendre que peu d'ombrage de la présence de l’homme, sautant, courant, se cachant derrière un glaçon ou un amas de neige, et regardant de quel côté se portait l'ennemi, n’ayant enfin recours à la fuite que devant des démonstrations par trop sérieuses. Les Américains, pendant l’hivernage dans le pack, n'ont pu se débarrasser d'un ou deux renards qu'ils avaient à bord, et qui finirent par mourir dans la cale ; c’est décidément le plus gracieux et le plus aimae

ble animal de ces contrées. Dimanche dernier, M. Kennedy est allé reconnaître la route au sud ; elle parait excellente, la giace semblait unie et facile aussi loin que la vue peut s'étendre du sommet des collines.

23 mans. — Nous avons continué à être favorisés, car notre retour a été suivi d'un mauvais temps qui nous eût considérablement gênés s’il nous eût pris sur la route. Les jours derniers se sont passés en apprêts d'un départ définitif: réparations de nos traineaux, dont deux déjà menacent ruine, confection de chaussures, ete., et tout le train-train des voyageurs arctiques, qui n’est pas très-amusant, mais du moins est nouveau pour moi. Nous nous consolons du mauvais temps qui nous afflige en pensant qu’il comptera peut-être pour les coups de vent de l'équinoxe auquel nous devons nous attendre. — Un four est venu ajouter

à la chaleur des deux poêles, qu'il nous faut quelquefois tenir :

allumés toute la nuit; deux hommes boulangent sans cesse pour les nécessités de notre voyage.

2% mars. — Pour la première fois j'ai pu prendre des observations dont je suis content. Le snow-drift, plus encore que le froid, a jusqu'ici été un constant obstacle. C’est au pied de la tombe du charpentier de sir John Rass que j'ai pris ces observations. Cette tombe se compose d’une pile de pierres entassées autour du cercueil, la terre était gelée si dur, que les matelots n'avaient pu l’entamer et lui confier les restes de leur infortuné compagnon.

26 mans. — La réfraction est telle dans la matinée, que nous prenons tous un renard, couché sur le sommet d'une petite falaise, tout près de nous, pour un ours, dont chacun, même à la longue-vue, croit reconnaître les mouvements et les détails. On se divise en deux bandes, qui l’attaqueront de deux côtés différents, armés, les uns de fusils ou de pistolets, les autres de harpons ou de baïonnettes, lorsque l'animal décampe avec une

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Dans l'après-midi, un ours pour tout de bon, un vroi ours, est chassé jusque sur les glaces mouvantes, où il est impossible de le suivre.

J'ai oublié de noter que le floe du large a été constamment séparé du land-fioe par un ruisseau d'eau courante, dont la largeur varie avec la force et la direction de la brise. Ce ruisseau ne parait pas toutefois s’étendre bien loin au sud.

27 et 28 mans.— Fort coup de vent d'ouest; suow-drift. Nos préparatifs sont terminés, et demain matin nous nous mettrons en route si le temps est favorable. La journée du dimanche est consacrée au repos et à la prière, ainsi que nous l'avons toujours fait quand les circonstances ne s’y sont pas opposées. — Ce n'est pas seulement à cause du reflet moral que les observances religieuses jettent naturellement sur des officiers, mais surtout parce que je m'y sens porté par les cris intérieurs de la conscience, que j'aime à me réfugier de temps en temps dans la prière.

J'ai accompli, il y a huit jours, ma vingt-sixième année; j'ai, dans ces dix dernières années, passé par plus de dangers que Wen ont rencontré généralement les hommes de mon âge : de toutes ces épreuves je suis sorti sain et sauf, et, quand je parle de mon heureuse étoile ou de la prédestination, je n’entends point rapporter cette confiance à quoi que ee soit d’astrologique, ce serait trop absurde et trop impie. Non ; ma confiance est platée plus haut; je ne crois pas que la Providence n'ait guidé et Soutenu jusqu'ici pour m’abandonner au milieu de la plus diffiile épreuve. je n’aime point à m’embarrasser dans le labyrinthe des systèmes religieux, où je crois qu'il n'y à à peu près rien que des sophismes plus ou moins captieux; mais j’étoute cette voix intime qui me dit que nous ne sommes point

jetés sur la terre au hasard, sans boussole de conduite, sans tuteur qui nous protége. Ma prière est directement adressée au trône du Tout-Puissant qui m'a créé et chaque jour me donne l'existence. — Avant d'entreprendre un voyage dont les péripéties sont impossibles à prévoir, je veux encore une fois me placer au milieu de tous ceux que j'aime et appeler sur eux et sur moi la bénédiction céleste. Plein de confiance dans la divine miséricorde, je reconnais toutes les fautes de mon imperfection, et, si ma conscience est en repos, c'est que je compte, non sur ma propre justification, mais sur une bonté inépuisable, comme elle est sans bornes.

A moi maintenant la lutte avec les difficultés physiques et morales de la vie d’ici-bas, je me sens plein de force, de courage et d'espérance! Mon frère, mon Alphonse, si mes conseils ne peuvent t’être donnés, cher enfant, souviens-toi, avant de commencer toute tâche un peu rude, d’invoquer celui qui a dit : « Frappez, il vous sera ouvert! Demandez, il vous sera donné ! » Et alors, avec ta conscience pour guide et ton cœur dans la main, en avant, marche sans crainte!

29 mars. — Thermomètre : huit heures, — 26° (— 32° centigrades); midi, — 12° (— 24°,4 centigradss); dix heures, — 24° (— 31° centigrades).— Enfin, nous voici sur la grande route de l'inconnu et de l’imprévu. A quatre heures du matin le temps s’est un peu embelli, et aussitôt de faire nos paquets, ceux que nous emportons et ceux que nous laissuns, de charger nos traîneaux et de mettre tout en ordre dans cette demeure, qui n'a ni nos regrets ni nos remerciments, mais cependant à laquelle nous devons quelque reconnaissance, même pour son abri imparfait.

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M. Kennedy n'a pas cru devoir suivre son idée première d’envoyer quelques provisions échelonnées sur la route, ct nos douze hommes nous accompagnent. Huit d'entre eux, on n’a pas encore

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Le plan de voyage est ainsi arrêté : nous suivons la côte jusqu'à la baie Brentford, où nous traverserons l'isthme de cinq milles de large que l’on croit exister entre les deux mers; peut-être même y a-t-il un passage sans interruption du tout. De là nous descendrons au pôle magnétique, et, suivant l’époque à laquelle nous y serons, suivant l’état de nos provisions, suivant, enfin, que nous y rencontierons ou non les raturels, qu’ils seront ou non capables de nous donner des vivres pour nos objets d'échange, nous bornerons là notre course, ou procéderons plus au sud. Ayant laissé sur la route des caches de provisions pour diminuer notre bagage, nous reviendrons en suivant la même côte, et, au lieu de retraverser à la baie Brentford, nous remonterons au nord jusqu'à la limite des courses de sir James Ross, et passerons à la baie Creswell pour rejoindre Somerset- House. M. Kennedy n'ayant pas adopté mon plan, qui consistait à visiter d’abord l’autre côte, mon attention s'est dirigée sur celui-ci, et je pense que prisque notre chef ne s’en tient pas au plan primitif et originaire de notre expédition, son idée peut avoir sur la mienne l’avantage que voici : si siv John Franklin a abordé quelque part sur Boothia-Félix, venant de l'ouest, nous pouvons rencontrer ses traces, où les Esquimaux peuvent nous donner des renseignements; dans le cas contraire, la question ne sera résolue négativement qu'après une autre exploration, celle de la côte orientale, moins cette fois pour v trouver des traces de débarquement que pour savoir si quelque homme est là, qui ait échappé au désastre de l'Erebus et du Terror. Ma seule objection est celle-ci : si les naturels ne sont point rencontrés an pôle magnétique, il nous faut les aller chercher loin au sud: tandis que sur l’autre côte les deux Ross les ont trouvés bien plus au sud, et je crois qu'il serait essentiel de communiquer au

plus vite avec eux pour rassurer des malheureux qui, depuis longtemps peut-être, ont renoncé à tout espoir, ou pour recevoir nous-mêmes des renseignements de la plus grande importance.

Les nouvelles sont loin de circuler avec rapidité parmi ces peuplades qui ne se meuvent que dans des cercles étroits de pêche où de chasse ; mais, par sir James Ross, nous savons que les Boothiens communiquent avec des naturels de l'ouest, peutêtre de la terre de Victoria ou de celle de Wollaston ; par le docteur Rae, nous savons qu’ils sont en relation avec ceux de la baie Repulse. Ainsi, il n’est pas improbable que si les blancs ont touché là, ou dans le voisinage, nous n’en ayons connaissance.

Pour ma part, j'attache la plus grande importance à cette enquête près d'eux, parce qu'il est impossible qu’un parti d’Européens, si réduit en nombre qu’on l’imagine, échappe aux reconnaissances que pendant le printemps et l'été ils font sur les côtes, tandis que nous, nous pouvons passer tout près de marques évidentes sans nous en douter. C’est ainsi que les Américains avaient passé au cap Riley sans voir les traces que le lendemain trouvait le capitaine Ommaney. Quant à mes plans et objections que je donne ici sans réserve, je n’ai pu que les hasarder timidement près de M. Kennedy, qui, sans doute, sait mieux que moi ce qu’il y a à faire ; mais surtout parce que je vois qu'il prend aisément ombrage. Pour moi, je pense que mon opinion m’étant demandée par mon commandant, je deis lui dire toute ma pensée, ne rien lui taire des objections que, mon esprit me dicte à tort ou à raison; que son autorité ou sa plus grande expérience décident alors. Il en a le droit; sel il est responsable, et j'obéirai avec empressement, même aux ordres les plus contraires à ce que j'aurais décidé.

Légère brise de l’est ; les terres s’abaissent graduellement, et, dans plusieurs endroits, sont tellement recouvertes de neige, qu'on ne reconnait le terrain qu'à de petites tâches

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. k 263 noires apparaissant çà et là: la glace est parfaitement unie, et nous faisons rapidement seize à dix-huit milles géographiques, de dix heures du matin à sept heures du soir. Notre caravane se compose de quatorze personnes. M. Kennedy marche en tête afin de choisir les meilleures routes, et nos quatre traineaux, à deux desquels les chiens sont attelés, viennent en file joyeuse ; la route étant animée par l'espérance, la monotonie de la côte, que rien ne varie, n’est mêine pas sans plaisir pour nous, parce que cette côte est inconnue. M. Kennedy ne m'a pas donné d'ordre sur ce que j'avais à faire; mais je me suis volontiers et gaiement attelé à l’un de nos traineaux, afin de montrer l'exemple du bon vouloir. Je rougirais, d’ailleurs, de profiter de ma position pour ne rien faire, alors que les autres travaillent, surtout parce que M. Kennedy veut que les instruments d'observation avec les quelques livres indispensables que nous emportons (une Connaissance des temps, une Table de logarithmes, nos portefeuilles et un compas d’Azimuth avec deux petits compas de poche ) soient placés avec le reste du bagage, ce qui, je crains, pourrait les déranger, si je ne restais pas à portée d’y veiller moi-même.

L'immense snow-house qu'il nous faut bâtir, pour quatorze personnes, nous prend près de cinq heures, si bien qu’il est une heure du matin avant que nous soyons sous nos couvertures. M. Kennedy me dit les craintes qui le tourmentent : Nos hommes ne - vont-ils pas bientôt un peu dégoûtés de l'expédition ? I est en effet plus sage, je crois, au début, de procéder avec modération, et, lorsque l’habitude de la marche est venue, de pousser un peu plus loin ; cependant, pour une journée de fatigue, nous n'en mourrons certainement pas. — À un mille plus au nord que notre campement, M. Kennedy, qui a suivi la côte pour l'examiner pendant que nous marchions sur la glace, qui est plus facile pour nos traîneaux, a trouvé deux caisses vides de viandes près des ossements d'une white-whale (baleine blanche). Ce sont, sans doute, les traces du dernier campement du lieute-

nant Robinson, et demain nous verrons le cairn qu’il a élevé avant de retourner au nord.

30 mars. — Thermomètre : huit heurés, —- 22° (— 30° centigrades }; midi, —10° (— 25° centigrades); neuf heures, —2#" :— 51° centigrades). — Petite brise de sud-est, ciel couvert. Nous ne faisons aujourd’hui que douze milles.

Chaque fois que la côte ou la plage forment une petite anse, nous la traversons d’une pointe à l'autre, tandis que M. Kennedy reste sur la plage, examinant ce qu’elle peut offrir d'intéressant. Nous n’avons point aperçu la pyramide de pierres du lieutenant Robinson, bien que quatorze paires d’yeux (moins un) l’aient cherchée partout; la croix qui la surmontait a probablement été renversée par le vent, et la pyramide démolie par les animaux. Si les Esquimaux fussent venus jusqu'ici, cela les aurait certainement mis sur la trace de Fury-Beach.

Le plan qui est maintenant adopté pour notre logement de nuit est de bâtir deux snow-houses, avec une muraille contiguë, percée d’une porte de communication. — Campé à un demimille de la plage sur la glace.

91 Mars. —Thermomètre : huit heures, —26°(—32° centig.): midi, —-11%—23" centig.); huit heures, —15(—26° centig.)— Temps couvert, petite brise de l’est ; nous sommes à l’entrée de la baie Creswel; mais, comme la glace ne parait pas détachée du fond de la baie, nous nous dirigeons immédiatement sur la pointe sud, ou cap Garry : la glace est maintenant très-irrégulière comme partout où il y a du courant pendant la saison d'eau libre, et, après douze milles, nous campons sur le floe et la foi des traités, sans être en aucune façon troublés pendant notre sommeil par la crainte d'être emportés au large.

M. Kennedy a presque une 2lléité de traverser à l’ouest de cette baie, ce dont je serais bien aise, parce que nous arriverions tout de suite au dernier point, vu par sir James Ross, en 4849, et que nous aurions ainsi une occasion de régler la mon-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 269 tre ; mais, d'autre part, l’isthme à traverser ici a vingt milles de large, les terres paraissent composées de collines élevées et irréguiières, où nos traineaux pourraient se briser, tandis qu'à la baie Brentford il n’y a que cinq milles au plus : décidément, nous irons à la baie Brentford.

4% avriz.— Thermomètre : six heures, + 3° (—15° centig.); midi. + 7° (—14° centig.); huit heures, + 7°(—1#° centig.)— Petite brise d'ouest, temps nuageux et épais; neige dans la soirée; après treize milles de marche, nous nous trouvons sur la côte, à une distance que rious supposons cinq ou six milles ouest du cap Garry; les terres soñût très-basses, et, une fois sur la plage, nous ne voyons aucune pointe ou proéminence méritant le nom de cap. Nous campons à quatre milles des terres les plus avancées à l’est. M. Kennedy a trouvé sur la côte les vestiges d’une vingtaine de tentes d'Esquimaux avec les ossements de baleines que l’on rencontre partout où les Esquimaux ont campé, parce que dans leurs pérégrinations ils s'arrêtent Là où ils trouvent à manger, et qu’une baleine échouée est une bonne aubaine dont ils ne laissent que ce qui est par trop rebelle à la digestion. Des traces toutes fraiches de musk-oxen (bœufs-musqués), l'empreinte de leurs sabots, depuis la dernière chute des neiges, annoncent qu'ils fréquentent en assez grand nombre ces parages, soit dans leur migration au nord, soit comme résidence habituelle. La plage, ou plutôt les terres plates et basses qui paraissent s'étendre à un mille jusqu'au pied des collines, sont couvertes d'herbe et de bruyères.

Comme le prouvent les indications qui précèdent, le temps

neigeux et couvert fait promptement remonter notre thermomètre.

2 avril. — Thermomètre : six heures, Æ 1°(—17° centig.): midi, +192°(—11° centig.); dix heures, 43° (—10° centig.)— Temps couvert et nuageux ; nous tournons le cap Garry et campons dans la baie Fearnall; les terres sont toujours basses , au-

tant que nous pouvons en juger, longeant la côte aussi près qu'il est possible, mais cependant restant sur la glace à cause du gravier et des cailloux de la plage qui endommageraiert nos traîneaux. — Nous observons une piste d’ours très-récente, et les traces de quelques snow-birds (oiseaux de neige); ces derniers sont généralement considérés comme avant-coureurs des jours plus chauds, et ce qui peut sembler étrange, cela ne nous sourit guère, car aujourd'hui le travail de halage nous a semblé pas mal pénible à cause de la chaleur.

3 AVRIL. — Thermomètre : sept heures, + 3° (—16 centig.): midi, + 4° (—15° centig.); huit heures, 41° (—18" centig.)— Temps nuageux et couvert; — à la pointe sud de la baie Fearnall, nous trouvons des souffes de poils et des lambeaux de chair qui ont appartenu à un daim; nous pensons d’abord être tombés sur un dépôt ou cache des Esquimaux, mais des pistes de loups, la neige couverte de traces sanglantes, montrent assez que cet endroit a été, il y à peu de temps, le théâtre d’une de ces luttes fréquentes que le loup livre au renne.

Les terres sont toujours basses ; dans l'après-midi, une forte brise de sud-ouest s’élève et, vers cinq heures, nous force à camper à deux milles environ au nord du mont Oliver.

4 avriz.—Thermomètre : huit heures, —18°(—28° centig.; midi, + 1°(—18" centig.); six heures, —13°(—25° centig.)— Continuation du mauvais temps ; forte brise de sud-ouest el drift dans la matinée; le temps s’embellit dans l’après-midi. Nous sommes forcément condamnés au repos, et je dis condamnés, parce que l’extrême lassitude que nous ressentions dans les premiers jours est grandement diminuée et disparaîtra sans doute avec un peu plus d'habitude. Nous dormons comme des loirs, et en vertu du proverbe : Qui dort dîne, il est résolu, afin d'économiser nos provisions, que dans nos jours de repos nous ne prendrons qu’un repas. Nous brûlons également autant de mousse que possible, afin de n énager notre combus-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 267 tible. Ceux qui n'ont pas voyagé dans les mêmes circonstances riraient peut-être en entendant nos projets de cuisiniers économes, nos plans, les améliorations que nous tächons d'apporter dans nos dépenses journalières; mais ceci est du dernier sérieux pour nous : quelques jours de vivres de plus ou de moins à la fin de notre voyage peuvent mettre notre existence en danger, ou avoir une influence décisive sur nos opérations. La moitié du monde, dit-on, ignore comment vit l’autre moitié ; mais qu'on s’y intéresse ou non, il est de la plus haute importance pour nous que les mousses que nous trouvons soient sèches, au lieu d'être mouillées par les neiges, et brülent facilement, pour nous donner à volonté... quoi? de l’eau. rien de plus!

5 AvRiz.— Thermomètre : cinq heures, —25°(—50° centig.); midi, +15°(—9° centig.); huit heures, — 24(— 31° centig.)— Petite brise d'ouest, tenps clair tout le jour : à deux milles au sud du mont Oliver, nous avons rencontré les traces d’une douzaine de tentes d'Esquimaux avec l'accompagnement habituel d'ossements de baleines. Nous marchons rapidement, suivant la côte au sud. À midi, la hauteur du soleil nous fait voir que nous sommes environ un mille et demi au nord de l'endroit où sir James Ross prit possession de ces terres, en 1829. Ainsi que cet officier le fut lui-même, nous nous trouvons fort embarrassés de distinguer, au milieu des terres plates et noyées qui forment la partie nord de la baie Brentford, les iles véritables des petites péninsules qui se relient au continent. Sur l’un de ces terrains, où M. Kennedy s'enfonce plus à l’ouest, pendant que nous nous tenons en dehors, nous trouvons des empreintes que tous nous pensons être celles de deux Esquimaux, un homme et un enfant, marquées sur cette neige friable, celle qui conserve le plus longtemps de pareils vestiges. Bien que ces traces ne semblent pas récentes, nous concevons aussitôt l'espoir de rencontrer les naturels, et voici nos raisons : les daims, dans leur migration

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vers le rord ou vers les bords de la mer, en été, marchent toujours par bandes nombreuses, et la chasse se fait avec d'autant plus de succès, que le terrain qu'ils ont à traverser se compose de vallées étroites ou gorges dans lesquelles ils peuvent difficilement échapper ‘. L'isthme étroit qui réunit Boothia à North- Somerset, est donc, suivant toute probabilité, un excellent terrain de chasse où les naturels doivent se rendre à cette époque de l'année. M Kennedy a trouvé les terres qu’il a visitées battues en tous sens par les rennes et leurs continuels jersécuteurs, les loups. Au nord des terres que nous supposons être Brown's- Island (l'île de Brown), s'étend un inlet qui court droit à l'ouest.

Un épais brouillard qui s'élève au fond de cet inlet nous semble annoncer la présence d'eau libre ; mais, avant que nous puissions nous en assurer, la nuit qui arrive nous force de camper sur la côte nord de cette île. Les terres qui nous entourent sont plus élevées que nous ne les avons trouvées jusqu'ici, et les iles paraissent être des roches de granit; sur les bords, nous trouvous en abondance une mousse que nous pouvons employer comme cembustible. Jusqu'ici nous avons brûlé seulement du bois et du charbon de terre, afin de réserver notre esprit-devin, qui est infiniment plus léger, pour ceux qui iront au sud ;

. mais l’une des jarres de fer-blanc qui le contiennent a été brisée

sur un des traineaux, et une partie du liquide perdue. Dans la soirée, un ours vient flairer notre bagage à quelques mètres seu-

‘ Les land-marks ou stone-marks, dont il est souvent question dans les endroits où les deer ont coutume de passer, me sont expliquées de la façon suivante : les rennes émigrent à des époques et dans des directions réglées. A cette saison, les naturels se rendent dans les passages étroits, tels que des isthmes, des vallées encaissées par de hautes collines, des gorges, ete. Mais, come ces animaux sont limides et prudents, ils les trompent en plaçant des pierres de chaque côté de la route. Ainsi, le chasseur se lient à une extrémité de la gorge. Le renne, effrayé par la première pierre, prend une direction qui l'en écarte ; après un certain trajet, il rencontre une autre pierre qui le fait également changer de direction, et ainsi de suite; et, en fin de compte, et par une sorte de louvoyage. le pauvre animal se jette dans les bras de son ennemi. Des branches ou tout autre objet peuvent remplacer les pierres.

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 269 lement de nous, et, pendant notre souper, les chiens lui donnent la chasse et sont bientôt hors de vue.

6 avriz. — Thermomètre : sept heures, — 1%° (— 25° centig.); midi, — 1° (—18° centig.); — huit heures, — 14° (—26° centig.) —Ainsi que le montrent les observations thermosnétriques qui précèdent, le thermomètre a varié de 38° Fahrenheit, ou 21° centig. de cinq heures du matin à midi, et un peu plus encore de midi à huit heures du soir; si ces extraordinaires variations de température ont une mauvaise influence sur la santé, nous ne nous en apercevons point; il est certain que dans des climats plus doûx de pareilles variations n'auraient pas lieu impunément pour nous.

Beau temps, légère brise du nord. M. Kennedy s'est déterminé à renvoyer notre futique-party (nos hommes de fatigue), qui nous à soulagés au moins du poids de toutes les provisions et du combustible nécessaires pour la route de Fury-Beach à la baie Brenttord, sept jours de marche, ou plus de cent kilogrammes. Quelques denrées doivent être envoyées du navire à Somerset-House. Ce qui nous reste et forme notre cargaison se compose d'à peu près quatre cents livres de pemmican, cent cinquante livres de biscuit, un peu de thé et de sucre, et cinq gallons et demi d'esprit-de-vin. Notre esprit-de-vin pesait environ trente-huit livres anglaises. le tout fait à peu près six cents livres de provisions. Nous avons en outre chacun une couverture, une peau de buffle pour deux, une toile mackintosh, le sextant, le bateau à air, les objets d'échanges pour les Esquimaux, trois fusils et leurs munitions, et une vingtaine de paires de mocassins ; nous portons sur nous tout le linge de corps dont nous devons user pendant le voyage. La charge d'un chien dans la baie d'Hudson pour un voyage de quelque durée est évaluée à cent livres; ainsi, nos cinq chiens devaient tout juste suffire à traîner le poids €: nos provisions de bouche, et ce qui restait pour cinq de nous devait au moins atteindre le même cuifre.

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Nous sommes maintenant abandonnés à nous-mêmes au nombre de six: M. Kennedy et moi, MM. J. Smith, W. Adamson, A. lrvine et R. Webb, l'ancien sapeur. Ce sont des gens sur qui nous pouvons compter. M. J. Smith est celui qui s'entend le mieux à construire une maison de neige, un autre est notre dog-driver (directeur des chiens), et de plus a good shot, un habile tireur, ce qui n’est point à dédaigner, car il peut arriver que nous ayons à dépendre de notre chasse.

M. Kennedy ne m'a encore rien dit sur ce qu’il comptait faire \pour les observations) avant le départ du navire. Voici le plan que j'ai arrêté pour moi, s’il m'est permis de le mettre à exécution : on à laissé arrêter la montre à Fury-Beach, et je n'ai pu prendre qu’une série d'observations ; peut-être ne pourrons-nous

pas d’ailleurs compter sur sa régularité: et je compte déterminer

les longitudes autant que faire se pourra par des distances lunaires. D'ailleurs, si la côte joint le cap Bird au pôle magnétique, elle gît presque toute sur un méridien. En tout cas, n’ayant pu régler la montre à l'endroit de prise de possession, je compte la régler sur le cap Bird au pôle magnétique en allant et en revenant au point le plus éloigné des lieux visités par sir James Ross, puis de nouveau à Fury-Beach. — Quant aux latitudes, je les chercherai aussi souvent que possible par l'excellente méthode des deux hauteurs à court intervalle ; et les relèvements astronomiques que je prendrai simultanément, avec les observations d'angle horaire, me donneront en même temps un moyen de contrôle sur les longitudes. Pour les variations du compas, je compte les déterminer par toutes les méthodes possibles, mais en employant la simple méthode du premier vertical pour l'usage commun de la route. Malheureusement on a dit à M. Kennedy une chose, vraie sans doute, mais dont on fait une fausse application : que nous ne sommes pas ici pour faire des observations scientifiques, mais bien des recherches. Avec ces idées,

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VOYAGE AUX MERS POLAIREX. 271 miner notre position et montrer où et comment se sont dirigées nos recherches. Tout n'est pas dit parce qu’on a beaucoup marché, et marché à une grande distance.

Deux de nos hommes restent au campement pour faire sécher nos couvertures, et M. J. Smith et moi allons de l’autre côté de l'ile, MM. Kennedy et Adamson à l’ouest, dans la direction de l'eau libre vue hier, afin de reconnaitre l’aspect du terrain et de voir si nous trouverons un passage à la mer de l’ouest. — Après avoir suivi les endentures de la côte, et tâché de découvrir la plus haute colline, nous gravimes non sans quelque difticulté ces blocs granitiques, et, arrivés à une élévation d’au moins cent pieds, nous découvrimes la baie au sud et à l’ouest de nous. Ayant marché avec l’idée préconçue et chaudement caressée de trouver un passage, mon premier mouvement fut un eri de joie en voyant la mer; mais le soleil directement au-dessus là montrait au sud et non à l’ouest, car il était à peu près midi inous avions laissé le camp vers dix heures), et par conséquent le soleil au sud. Par les ordres de M. Kennedy, j'avais donné notre petit compas de poche au parti qui retournait à bord, et je n'avais pu en prendre un avec moi, M. Kennedy étant sorti avec M. Adamson avant M. Smith et moi, et ayant l'habitude d'emporter notre unique compas azimuthal et son compas de poche.

J'avais sur moi un livre de notes prises pendant l'hiver avec la description des parties de la côte que nous pourrions visiter, et une copie de la carte de sir John Ross représentant la baie Brentford.

Les terres au sud paraissent très-basses, soit que le soleil nous éblouisse, ou peut-être à cause des vapeurs qui s'élèvent des neiges ; mais nous les rattachons en ligne continue avec les terres de l’ouest, sur lesquelles nous marquons du doigt les diférents passages et les rivières marquées par sir John Ross; seulement ces terres, dont par notre estimation nous ne devions être éloignés que de sep° « huit milles, paraissent être à une

distance au moins double. Au nord, nous ne pouvons rien voir parce que nous ne sommes pas sur le sommet de l'île.

Nous poussons plus à l'ouest après être descendus sur la mer que nous prenions pour un lac: et, après avoir remonté sur les roches escarpées et couvertes de neige fondue sans rien découvrir de nouveau, nous reprenons la route du camp.

Nous sommes tombés à notre retour sur un passage assez irrégulier entre l'île où nous avons campé et la terre plus à l'ouest, qui est sans doute l’île longue de Ross.

Quelques ptarmigans, des traces nombreuses de daims, que M. Smith dit dater de l'automne dernier, ont été vus par nous. Dans la matinée et sur notre route de retour, nous trouvons les neiges qui recouvrent la glace parcourues en tous sens par des ours de différentes tailles, entre autres par une ourse accompagnée de deux petits (on dit qu'elles les ont par deux; —Scoresby) qui semblent avoir cabriolé autour d'elle. En suivant leur piste. nous arrivons à un trou naturel entre deux immenses glaçons, mais agrandi et amélioré sans doute par la femelle avant qu’elle mit bas. Comme nous n'avons qu'un fusil, nous ne nous soucions pas trop de déranger l'intéressante famille, et sans nous assurer s'ils sont dans leur terrier, nous laissons leur demeure en paix. À quelque distance nous acquérons la preuve qu'au moins une fois cette ourse a mangé de l’herbe. On ne sait si comme d'autres plantigrades ils se sucent les pouces pour toute nourriture pendant l'hiver, mais est-ce une diète habituelle, ou purement une médecine? — M. Kennedy, revenant de sou excursion, dit que les terres dans la direction de l'ouest sont éloignées de trente ou quarante milles, et de l’autre côté de la mer, qu'il a vue à l'ouest également. Ce sont, je pense, les îles vues par sir James Ross. Ils ont côtoyé l'eau libre sur laquelle nos conjectures ne nous avaient pas trompés hier, et où il a vu des glaçons filant cinq nœuds à l'heure. Malheureusement cette eau ne s’étendait pas fort loin. Ils ont, ainsi que nous, trouvé de nombreuses pistes de rennes, et même une

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 279 biche et son faon ont traversé pendant leur absence la route qu'ils avaient prise le matin.

7 avi, — Thermomètre : six heures, — 25° (— 52° centiurades); midi, — 16° (— 27° centigrades) ; six heures, — 52° (— 56° centigrades). — Nous prenons avec nos deux traineaux et les chiens la route que M. Kennedy a suivie hier, et nous trouvons sur notre chemin, outre la pièce d'eau principale, deux petites pièces sur lesquelles, ainsi qu'hier M. Kennedy l'a ohservé, les glaçons se meuvent avec une grande vitesse et décrivent de rapides tourbillons. L'air dans le voisinage de ces pièces d’eau s'est empreint d'une humidité qui nous glace ; et la brise qui suit tous les contours de cette côte, nous frappant au visage, nous fait éprouver le froid le plus vif que nous ayons ressenti de longtemps; le soir nous portons presque tous sur le visage de nombreuses marques de frost-bites. Mon pauvre nez est ce qui souffre le plus chez moi, assez même pour me donner quelques inquiétudes, car j'ai déjà une cicatrice qui partage en deux une des narines.

Vers midi, nous arrivons à un inlet perpendiculaire à la direction générale que nous avons suivie jusqu'à présent, Je mets les pieds dans un tas de neige ou glace fondante; mais, en raclant soigneusement la chaussure, l'humidité restante se congèle bien vite, et le pied est froid et non mouillé. II faut faire attention à cela cependant, car une chaussure qui n’est pas souple peut vous faire geler les orteils.

Descendant au sud en suivant cet inlet, dont la direction générale est du nord-nord-est au sud-sud-ouest, nous trouvons sur la route plusieurs pistes de renards et d'ours. Vers six heures, nous campons à l'extrémité sud du bord oues:. Une observation du soleil à son coucher donne pour variation du compas nord 144° ouest, tandis qu'à Fury-Beach elle n’était que de 132°, — A l'entrée de cette baie, les Ross trouvèrent en 1829 l'inclinai-

son de l'aiguille aimantée 89°, et en conclurent justement que le

pôle magnétique n’était pas loin. Le souvenir des observations intéressantes faites à ce sujet m'a fait regretter plus d’une fois que nous n'ayons pas avec nous pendant notre long hiver les instruments nécessaires pour les renouveler ‘.

!JLest très-difficile, pour ne pas dire impossible, de concilier ce que dit Bellot en rendant compte des événements survenus dans les journées des 7, 8, 9, 10. 12, 10, 18, 20 : sril, 24 mai, 9 juin 1852, ete., avec exposé fait par le capilaine Kennedy (journée du 7 avril} dans sa relation (Short Narrative of tr second voyage of the Prince-Albert in search of sir John Franklin) publiée à Londres en 1855. Nous croyons devoir nous borner à traduire ici littéralement, et sans observations, le récit de M. Kennedy, en ce qui concerne le détroit auquel il a donné le nom de Bellot : « Mercredi 7 avril (1859), levés « de bonne heure, nous primes le canal scptentrional, exploré en partie par «moi-même dans la journée d'hier, el continuâmes de !: suivre jusqu'à six « heures après midi, que nous atteignimes son xtrémité occidentale, distance « de pas moins de vingt milles, en y comprenant ses différentes sinuosités. « D'une colline élevée, près de notre campement à cet endroit, nous obser- « vâmes un large canal, N. N. E. et SK. $. O. vrai (variation 14), quon avait «pris d’abord pour une continuation de a baie Brentforl, jusqu'à ce que «sa grande étendue nous eût convaincus que nous étions tembés sur ame mer « occidentale où canal, et que le passage que nous venions de traverser (are had « just gone through) était, en réalité, un détroit conduisant au dehors du canal « (inlet, du Prince-Régent. 1 est indiqué sur la carte de nos découvertes sous le «nom de détroit de Bellot (Bellot-Strait), juste tribut aux importants services «rendus à notre expédition par Île licuteuant Bellot. L'ile qui forme ses bords « méridionaux fut appelée île Levesque, conformément aux désirs que lady Franklin « nr'avait exprimés avant mon départ, de nommer quelque lieu en l'honneur de « cet estimable ami, de ce généreux soutien de l'expédition originaire du Prince- « Albert. Nous nous sommes assurés, depuis notre retour, que la mer occidentale « dans laquelle s'ouvre le canal est l'extrémité septentrionale du detroit de Vie- «toria, exploré partiellement par le D' Rae, venant d'une autre direction. LA « colline sur laquelle nous étions #st probablement une portion de la haute terre « vue par sir James Ross en 1849, ct conserve, en conséquence, le nom de Cuyr « Bird, que lui donna cet officier distingué. Sur le côté méridional de l'entrée du « canal est une autre élévation remarquable, à laquelle je donnai le nom de Cap « Hodgkin, en l'honneur de mon estimable ami le docteur Hodgkin, de Londres... »

Cette note et celle qui suit sont dues à la bienveillante sympathie de M. de ln Roquette, le savant membre de la Société de géographie de Paris, lequel à hivu voulu consentir à revoir en entier l'ouvrage de son jeune ani Bellot, ct nous préter, dans cette publication, le concours officieux de sa science et de ses conseils.

(Note de l'éditeur.)

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ue dit Bellot 7. 8, 9, 10.

t par Je ci ralive of tr n) publiée à ici littérileconcerne le (1852), leves An partie pur e jusqu'à Six tale, distance es sinuosités.

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| » de M. de la lequel a bien et nous prè es conseils.

ur.)

8 avuiz. — Thermomètre : huit heures, — 16° ( — 97 centig.); midi, — 4° (— 20° centig.); huit heures, — 55" (— 97° centig.). — Petite brise du nord. Nous nous dirigeons

vers la partie nord-ouest de la baie, et dans une direction où il nous semble voir une ouverture, mais après douze iilles (au uord-onest, quart ouest) péniblement faits sur une glace trèsinégale, nous voyons au coucher du soleil la terre se dessiner au fond de cette ouverture, et la fermer ‘insi devant nous.

M. Kennedy attribue l'exat raboteux des glaces à un courant qui existait dans ur passage à la mer de l’ouest; mais pourquoi ne serait-ce point un courant tout autour de la baie? Je n’aime pas, en matières géographiques, à me lancer dans des conjectures, et je ne crois qu'à ce que je vois; bien qu'après tout son hypothèse soit possible; seulement, jusqu'ici nous ne pouvons rien décider. — Un halo.

9 avi. — Thermomètre : sept heures, —20° (—29° centig.); midi, — 6°(— 21° centig.); huit heures, — 54° (— 37° centig.) — Nous dirigeons aujourd'hui notre course en peu plus au sud (ouest-nord-ouest}, et vers une autre ouverture; les terres paraissent continues au nord. M. Kennedy et deux autres de nos hommes commencent à ressentir les atteintes du snow-blindness, ou cécité causée par la neige. Les doctes de la faculté diffèrer: dans leurs opinions sur les causes de cette affection ophthalm:que. Quelques-uns l'attribuent à la puissante réflexicx üv ia lumière sur cette surface blanche; mais il est certain (experto crede Roberto) que l'effet produit est le même par les temps de brume et de brouillard épais si communs dans ces régions. Les préservatifs employés sont une pièce de gaze ou de crêpe coloré en noir ou en vert, ou des gogles, en fil de laiton très-fin, à travers lesquels tous les objets revêtent des nuances moins offensives à l'œil; mais je pense qu'il ne faut en faire usage que lorsque la lumière est trop éclatante, et irrite la rétine. Nos voyageurs les portent en tout temps; mais il me semble que lorsque

276 JR BELLOT.

l'œil distingue à peine les objets devant lui, c'est augmenter les causes d'inflammation que d’interposer un écran qui rend ces objets encore moins distincts, car cette tension plus grande et plus soutenue des organes visuels doit être une source d’inflammation. Jusqu'à preuve contraire, je me bornerai donc à n’user de ces préservatifs que lorsque le soleil brille d'un éclat inaccoutumé. Brise d'est. Après cinq milles, nous nous arrêtons à midi sur une sorte de récif près duquel la latitude observée est 71° 58”, et nous reprenons la même direction, marchant encore six milles de plus sur la même espèce de glace où nous n’avançons que lentement, les intervalles entre les glaçons étant remplis d'une neige molle où nos chiens et nous enfonçons quelquefois à plus d’un pied. Au coucher du soleil, nous voyons encore une fois la terre au fond de l'ouverture sur laquelle nous nous dirigeons. On se détermine à persister dans la même direction ; autrement nous pourrions côtoyer toute la baie sans trouver le passage que nous cherchons, et qui, après tout, ne nous est pas indispensable, puisque l'isthme n’est ici que de cinq milles de large, et même moins que cela ; j'observe aussi que noussommes beaucoup plus à l’ouest que la côte marquée sur la carte au fond de la baie. — Campé sur la glace.

10 avriz. —Thermoniètre : sept heures, —8°(—922° centig.); midi, — 8° (— 22° centig.); six heures, — 6°(—21° centig.)— Forte brise d'est qui augmente continuellement et soulève en tour: billons la neige qui recouvre la glace maintenant beaucoup plus unie que les deux jours précédents ; nous nous arrêtons à midi pour obtenir la latitude 72° 5° dans une brume assez gênante qui nous cache la terre sur laquelle nous marchons, ei que nous croyions encore loin de nous quand, à notre surprise grande, et après quelques minutes seulement de marche, nous nous trouvons sur la plage. Nous redescendons un peu au sud pour entrer dans l'inlet en vue hier; mais la brise et le drift augmentent d’une façon si incommode, que sommes forcés de nous arrêter.

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Nous procédons immédiatement à la construction de notre snow-house, et de temps en temps nous laissons à l'ouvrage pour piétiner, afin de nous réchauffer les pieds et les mains. Nous sommes parvenus à bâtir nos murailles, en deux heures ; deux d’entre nous étaient les ingénieurs de la chose, pendant que le reste préparait les matériaux, l'un coupant ou sciant la neige en longues pièces rectangulaires ; un autre les enlevant avec une pelle ou un coutelas, et les deux autres les portant à nos maçons. Ce qui nous prenait le plus de temps au commencement était l'édification de la voûte; mais, laissant de côté les règles de l'art, et considérant que nus demeures ne sont que temporaires, nous plaçons les pièces de neige transversalement, et aussi bien que possible sur le sommet des murailles élevées de façon à se rapprocher dans le haut. Un Esquimau sourirait peut-être à la vue de nos chefs-d’œuvre; mais, comme ils nous abritent suffisamment, c’est tout ce que nous pouvons désirer. Avant tout, d'ailleurs, notre but est la célérité, car il n’est rien moins qu’agréable de patauger, par des froids de 20 à 30° audessous de zéro, dans les décombres et les sciures de ces bàtisses; surtout s’il faut pour cela braver le vent et l'infernal drift.

Une fois la construction achevée, nous nous mettons tous à cimenter les joints avec de la neige, et, lorsque le drift, par làdessus, a recouvert toute la hutte d’une nouvelle couche, la chaleur intérieure produite par notre cuisine à l’esprit-de-vin et nos respirations ne trouve aucune issue ; un Européen croirait à peine que souvent nous avons été incommodés par la chaleur. IL faut cependant que toutes les ouvertures soient bien closes : autrement un petit trou du diamètre d'un tuyau de plume a bientôt servi d’entonnoir à un boisseau de neige lorsqu'il vente ou qu'il drifte.

Tout travail porte avec lui sa récompense ; nous sommes bier fatigués, certes, lorsque après une journée de marche il nous faut songer d’abord à l'opération encore plus fatigante de bâtir, de porter ou de scier cette neige dure et pesante comme de la

pierre de taille ; mais on ne peut s’imaginer quelle sensation de plaisir et de comfort nous éprouvons lorsqu'il nous est donné enfin de fermer notre porte, et de nous allonger sur nos sacs!

Nos pauvres chiens eux-mêmes, après avoir gloutonnement happé leur ration de pemmican, qu'ils digèrent sans doute comme le boa, s'étendent nonchalamment sur la neige, peu soucieux de celle qui tombe et les recouvre entièrement, la considérant plutôt comme un supplément ajouté à leur épaisse fourrure. Heureux chiens! qui n’ont rien à bâtir, et se moquent parfaitement de la direction où nous nous engageons, pourvu que cela ne leur rapporte pas trop de coups de fouet!

LL avais, — La tempête de neige gronde au dehors, si bien que nous n'osons sortir de notre hutte, heureux que nous sommes de l'abri chaud et comfortable qu'elle nous procure ; mais nous ne sommes pas sans inquiétudes pour ceux qui nous ont laissés mardi matin. Nous craignons qu’ils ne soient encore vers le milieu de la baie Creswell, sur les glaces de laquelle cette tourmente peut avoir quelque effet. Nous ne pouvons que faire des vœux pour eux et demander en leur faveur cette même protection dont nous éprouvons si visiblement les effets. Comment ne pas admirer la Providence qui change en abri tutélaire cette neige qui serait bien vite l'instrument de notre destruction; alors que tout autour de nous semble conspirer notre perte, ne Jouissons-nous pas d'un bien-être réel? Quelle force on puise dans la confiance en Celui sans la permission duquel un cheveu ne saurait tomber de notre tête!

12 avis. — Thermomètre : dix heures, + 7° ( — 14 centig.); midi, + 10° (— 12 centig.); dix heures, — 7 (— 22° centig.). — Dans la matinée, le mauvais temps parait vouloir continuer ; mais nous profitons d'un répit pour partir un peu avant midi, et nous sommes favorisés, pendant le reste du jour, d'une petite brise d'est. Nous traversons la petite baie où nous nous sommes engagés le samedi 10. Après une course

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d'environ trois milles à l'ouest, et après avoir gravi une pente assez douce, nous arrivons sur un terrain presque uniformément plat; un monticule un peu au sud est le seul objet qui rompe cette uniformité. Changeant alors de direction, nous marchons pendant cinq ou six milles environs vers l’ouest, sur une neige molle et sèche dans laquelle nous n’avançons que difticilement.

Temps neigeux et couvert. Nous ne pouvons voir à une grande distance, mais nous avançons avec plaisir, comptant, demain, voir la côte de cette mer de l’ouest après laquelle nous avons coùru plus longtemps que nous ne comptions et sans la rencontrer.

45 avril. — Thermomètre : sept heures, Æ 4° (— 16° centigrades) ; midi, + 6° (—14° centigrades); huit heures, + 2° (— 17° centigrides). — Il semble que tout soit contre nous : nous nous trouvons au milieu d'un brouillard si épais, qu’il est presque impossible de se diriger plusieurs minutes de suite dans la même voie. Pour surcroît d’ennui, l'aiguille aimantée est devenue excessivement paresseuse, et le compas indique souvent trois ou quatre directions différentes pour celle que nous voulons prendre ; comme nous le disons en langage nautique, le compas dort, et ce n’est qu’en le remuant et en comparant avec lui nos petites boussoles de poche que nous pouvons avoir quelque confiance.

Peut-être la côte n'est-elle qu'à quelques centaines de mètres seulement et suivons-nous une direction parallèle. Ceux d'entre nous dont les yeux sont en mauvais état souffrent beaucoup des efforts qu'il leur faut faire, même pour regarder à leurs pieds. En somme, il ne parail pas que nous avancions le terme de notre voyage par une marche aussi incertaine, et à deux heures de l'après-midi nous campons.

Hier et aujourd'hui, chaque élévation de terrain était saluée par nous comme étant peut-être une des arêtes dont le versant

forme la côte ; les nuages bleus nous semblaient annoncer la présence de la mer, et même la réflexion de l'eau libre. Nous remarquons ce soir, comme plusieurs fois déjà nous avons eu occasion de le faire, que la neige qui repose sur la terre en couches peu épaisses consiste en une espèce de cristallisation, due sans doute à la filtration ou à la précipitation aqueuse occasionnée par la chaleur du sol ou des herbes, et que ces pièces de neige sont extraordinairement transparentes et conductrices «du son.

Le monticule vu le sanedi 10 est maintenant, à l’est de notre campement, à trois ou quatre milles, et, non loin de son pied, court une petite ravine qui aboutit sans doute à la plage.

Bien que le thermomètre ne soit pas beaucoup au-dessus de zéro Fahrenheit (ou 18° centigrades }, nous trouvons encore que la chaleur augmente d’une façon très-sensible avec l'état nuageux du ciel, ce dont les lois physiques, d’ailleurs, rendent parfaitement compte.

14, 15 et 16 avriz. — Continuation du même temps : le brouillard est tellement épais au dehors, que nous ne pouvons nous aventurer à quelques pas de notre maison sans la perdre entièrement de vue, et l’inactivité forcée qu'il nous faut ainsi

subir nous parait certes bien plus intolérable que la route la

plus rocailleuse que nous ayons encore parcourue. Ce contretemps augmente d'autant plus notre dépit, que nos provisions se consomment sans profit pour notre course, ce qui fait autant de jours à retrancher de notre travail effectif, La philosophie la plus stoique, d’ailleurs, trouverait matière à s’exercer dans une hutte de neige de huit à dix pieds de long sur cinq à six de large et trois à quatre de haut; car la chaleur produite par notre séjour prolongé a affaissé notre bâtisse. Vendredi, pendant une courte éclaircie, M. Kennedy est allé avec deux hommes un peu en avant pour reconnaître la route et voir la mer, que nous appelons à cor et à cris, mais sans succès, les

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 281 terres étant presque au même niveau aussi loin qu'ils ont pu voir.

17 avr. — Décidément notre impatience ne change rien à l’état des choses, et il faut s'armer de résignation. La pipe devient le refuge de notre espoir trompé, et nous fumons, nous fumons avec une telle persistance et une telle régularité, que point n'est besoin de la montre pour savoir l'heure. « Quelle heure est-il, Dickie? — I est tant de pipes, sir. » —Ce qui est une indication aussi exacte que les meilleures horloges du monde. Avec une route pas trop mauvaise et trouvant la côte comme elle est marquée sur la carte, nous serions maintenant au pôle magnétique, peut-être parmi les Ésquimaux! quelle rage !

18 avuiz. —Thermoinètre : six heures, — 4° {— 20° centig.) ; midi, — 1° (— 18 centig.): six heures, — 0" (—18 centig.). — À notre grande joie, car nous sommes las de repos, le temps nous permet enfin de reprendre notre route sous un soleil radieux et une légère brise. Tout près de notre carnp nous rencontrons un loup gris, dont les pistes montrent qu'il a dû rôder une partie de la nuit dans.les environs. Le coquin, S'il est affamé maintenant, n’a point toujours Jeûné, s’il faut en croire certains indices où se trouvent des ossements de daims ou caribous. Il nous suit pendant la plus grande partie du jour, se tenant à distance respectueuse après qu'une balle l'a averti qu'il ne faut point se hasarder trop près de nous, mais il nous poursuit de ses hurlements. C'est ainsi que dans la baie d'Hudson ils attirent souvent (to decoy), pour les leurrer, les chiens avec lesquels d’ailleurs ils ont, surtout dans ces contrées, plus d’un degré de parenté. Rien n’est plus lugubre que ce eri plaintif qui résonne encore à nos oreilles après que l'animal a disparu. Soit insouciance du reste, ou sentiment de leur sûreté, nos chiens n'ont point semblé faire à Ini la moindre attention.

La neige commence à ressentir les atteintes du printemps, ce qui augmente les difficultés de notre route dans le terrain ondulé

et coupé de ravines que nous rencontrons aujourd'hui. Le sol est couvert en plusieurs endroits de petites toufles de lichen ‘heather) et de branches de saule nain; les perdrix, friandes des bourgeons de cet arbuste, ont creusé la neige de Leurs becs, et nous voyons aussi de nombreuses pistes de renards courant au sud, ou vers les endroits fréquentés par les perdrix. La neige nous permet ainsi presque partout de reconnaitre dans ces étonnantes contrées que tous les animaux semblent généralement procéder par groupes de deux espèces dont l'une vit aux dépens de l’autre.

li fait tellement chaud dans la journée, que nous avons pu nous permettre la jouissance d'une ablution partielle avec quelques poignées de neige. Nous avons fait environ douze milles vers l'ouest et quelques milles au nord, et nous campons à quelques milles d'un menticule assez élevé. L'observation à midi nous met en latitude à 72° 05, c'est-à-dire à peu près par la même que le cap Bird, que nous n'avons pas encore vu cependant. Nous étions à midi près d’une ravine courant nord et sud, dont les banes escarpés nous donnent un peu de sport, avant eu à dételer nos chiens et à lancer nos traineaux, qui glissent sur la neige, et courent à une grande distance, comme un navire fait en descendant de ses chantiers.

Pendant la plus grande partie du jour le ciel à l'ouest a été chargé de vapeurs noirâtrés que nous nous plaisons à prendre pour le blink of open water (l'effet produit par l’eau libre). Je n'ai point vu jusqu'à présent que des observations hygrométriques aient été faites ici. La peau devient tellement seche sous l'influence de cette sécheresse toute particulière des froids excessifs, que ’épiderme est extrêmement irritabie, et que la chaleur du soleil crée un hâle et des gerçures aussi fortes que la bise la plus piquante; je pense quà cela sont dues la plupart des ophthalmies comprises sous le nom générique de snow-blindness.

19 avis. — Thermomètre : neuf heures, + 22° (— 6° cen-

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 285 tigrades): midi, Æ 26° (— 3° centigrades) ; dix heures, + 22° (— 0° centigrades). — Légère brise du sud, temps couvert et neigeux. — Nous prenons de nouveau notre course à l’ouest, ou du moins nous tâchons de nous diriger à l’ouest. À environ quatre milles de notre campement, nous tombons sur une rivière ou sur un lac gisant nord et sud, assez étroit, mais qui parait s’étendre au loin dans la direction du nord. Afin d'économiser notre combustible, en buvant pour la soif à venir, nous creusons la glace à plus de quatre pieds et cherchons sans y réussir à briser là couche solide du fond par quelques balles. Notre peine ne sera pas entièrement perdue cependant, car nous remplissons uotre bouilloire et le reste de nos ustensiles des fragments de cette glace d'eau douce, ce qui nous prendra moins de temps et d'esprit-de-vin que s'il fallait fondre de la neige. J'ai été fort étonné de voir les balles rebondir en haut de ce trou, bien que le pistolet fût tenu verticalement. Déjà, en septembre dernier,

j'ai vu les balles, après avoir frappé la glace, revenir en ar-

rière, contrairement aux lois de ja réflexion.

Il nous faut consulter le compas à chaque instant, et comme la contrée que nous traversons maintenant est assez irrégulière, par suite des détours que nous prenons pour éviter des coteaux trop rapides pour paus ou trop pierreux pour les traineau, nous faisons peu de chemin en bonne route. Après sept ou huit milles de montées et de descentes continuelles, les vallées généralement du nord au sud, nous arrivons à une ravine plus profonde que celles rencontrées jusqu'alors. Le terrain redescend par une pente graduelle à un état si parfaitement de niveau et si peu accidenté de pierres, que plusieurs fois nous nous prenons à penser que nous sommes arrivés à la mer sans nous en apercevoir; et ce n’est qu'après avoir creusé la neige, et trouvé le sol à un pied au plus, que nous sommes détrompés. Les terres que nous laissons à l'ouest, et que nous voyons se terminer sur celte espèce de plateau, contribuent d'ailleurs beaucoup à créer ou à entretenir l'illusion. L'expérience des auelques jours suivants

NE AE Ve

nous montre le danger de ces idées préconçues surtout chez un voyageur, car, nous attendant à trouver ici les glaces de in mer polaire, la tentation eût certainement été très-forte de croire à leur existence.

Afin de compenser les retards causés par les brumes du 14 au 17, et dans une impatience facile à concevoir, nous poussons en avant vers l'ouest, ne nous arrêtant qu'après une course de vingt-deux heures, dans laquelle nous avons dû faire, sur l'appréciation la plus modeste, de quinze à dix-huit milles, c’està-dire un degré de longitude à l'ouest. M. Kennedy a, de plus, résolu que dorénavant nous voyagerons la nuit et dormirons le jour. Nos chiens souffraient beaucoup de la chaleur, qui nous incommodait également pendant la besogne fatigante du halage; l’un d’eux a même eu un accès d'épilepsie. Notre nouveau système de voyage nocturne est surtout favorable aux yeux, qui se fatiguent bien moins de la blancheur sans éclat de la neige dans la soirée et dans la nuit. Les vallées que nous venons de traverser contenaient généralement de l'eau. La neige est aussi très-molle, ce qui augmente notre labeur, mais nous ne pouvons nous en plaindre, car cela ménage nos traineaux, qui. sur un terrain un peu plus dur, seraient bien vite en pièces. Nous passons sur de nombreuses pistes de renards, perdrix et souris blanches.

Du 20 au 21 avr. — Thermomètre : neuf heures du soir, — 7° (— 22° centigrades); minuit, — 10° (— 23° centigrades); neuf heures du matin, — 10° (—- 23° centigrades). — Petite brise du sud. — Nous avons fait vingt milles géographiques

à l’ouest au milieu de ces steppes de neige, encore les mêmes.

encore si uniformément plates, et dont rien ne varie la monotonie, si ce n'est une pierre de temps en temps, ou une légère ondulation sur laquelle se trouvent des mousses goûtées par les rennes. Nous voyons encore de nombreuses pistes de renards et plusieurs petits terriers creusés dans la neige par

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 285 la souris arctique. I nous semble décidément impossible d’atteindre la côte de l'ouest, qui sans doute fuit devant nous, si le compas ne nous trompe; mais, quelque peu de confiance que nous mettions dans ses indications, à cause du voisinage du pôle magnétique, notre distance parcourue à l'ouest, que j'ai toujours estimée au plus bas, nous met à plus de quatre degrés des iles Brown. Le soleil, pendant les intervalles où nous l'avons vu, nous a toujours servi, d’ailleurs, à contrôler l’aiguille aimantée. En tout cas, il est évident que la mer, placée à l’ouest de la terre de Somerset, est fermée au nord du cap Bird, et que le meilleur moyen est de couper droit au nord, où nous devons tôt ou tard rencontrer la côte que nous pourrons suivre alors; les ravines que nous avons traversées ces jours derniers rejoignent l1 mer très-probablement, et mon opinion serait que si demain, après une dizaine de milles au nord, nous n'avons point trouvé la mer, nous devrions nous diriger vers le nord-est, route qui, partant de la latitude où nous sommes, même en nous supposant à plus de cent milles à l'ouest (ainsi que le pense M. Kennedy), nous amènerait infailliblement sur la côte le jour suivant.

Jusqu'ici j'ai espéré que sir James Ross ne s’est point trompé dans ses conjectures, mais il n’y a plus moyen d'en douter ; il est d’ailleurs fort peu positif dans ce qu’il dit à cet égard de l'endroit où il était, c'est-à-dire à .…. milles’ au nord du cap Bird ; il a examiné le pays; le jour était, dit-il, remarquablement favorable par sa clarté, et toute terre, d’une grande élévation, aurait pu être vue à une distance de cent milles. Or les terres que nous avons passées sont tellement plates, que nous, sur les lieux mêmes, n'avons pu croire que le témoignage de nos yeux, et, après avoir pris plusieurs fois ce plateau peu élevé au-dessus de l'Océan pour l'Océan lui-même, nous avons dû

* Bellot n'ayant pas indiqué dans son manuscrit le nombre de milles, nous avons cru devoir laisser le chiffre en blane.

286 J, KR. BELLOT.

nous rendre à l'évidence. I ne serait donc pas étonnant qu'à une distance même plus rapprochée il eût commis l'erreur que nous commettions pour ce qui était à nos pieds. Les îles qu'il marque sur la carte, un peu au nord de nous, seraient alors les divers monticules que nous avons vus, ou des collines encore plus au nord que nous n'avons pu distinguer. Quant au moment présent, nous ne saurions compter sur la montre, et ce n'est qu'une fois à bord que nous pourrons dire exactement où nous sommes allés.

Trois alternatives nous ont été, hier, proposées par M. Kennedy : 1° continuer à l'ouest encore un jour ; ® retourner sur nos pas à la baie Brentford, où il compte tuer, en huit jours, un grand nombre de daims, et, avec ce renfort de provisions, nous diriger par terre vers le pôle magnétique ou le port Elizabeth : 9° enfin, nous rendre au cap Walker. Mon opinion a été de continuer à marcher un jour de plus à l’ouest, et, après cette journée, de prendre une décision nouvelle, suivant ce que nous verrions. Quant à retourner à la baie Brentford pour, de là, nous rendre au sud, ce serait mon plus grand désir si la chose était possible ; mais, contrairement aux espérances de M. Kennedy, je doute fort qu'il puisse compter sur une chasse heureuse, ou du moins ainsi qu’il la faudrait. Il le reconnait d’ailleurs luimême. Si, après une semaine passée à chasser sur les îles de la baie Brentford, nous n'avons point été suffisamment heureux. le manque de provisions nous obligera à retourner à Fury-Beach, et alors quel désagrément pour nous! Autrement j’eusse été heureux de nous diriger de ce côté, parce que c’est là que nous sommes envoyés par lady Franklin. Cela rentrait dans le plan que je lui avais proposé en février : ce point est plus important d’ailleurs à explorer que le cap Waïker, qui doit avoir été visité par l’un des quatre navires du commodore Austin ou par sir John Ross. — Nous avons marché un jour de plus à l’ouest, et comme M. Kennedy nous demande à tous notre avis, j'ai pris ce soir occasion de bien expliquer le mien. qui serait d'aller au

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE, 2N7 nord-est dans l'espoir de rencontrer la côte le plus tôt possible. M. Kennedy désire aller droit au nord afin de rester sur la terre et sur la neige, moins dangereuse pour nos traineaux que la glace que nous pouvons rencontrer sur la côte et non dans l'intérieur. \ cela je réponds que si l'expédition de sir John Franklin à pénétré au fond de cette impasse, nous trouverons des traces de son passage sur la côte et non dans l'intérieur. « Cela est vrai, dit M. Kennedy; mais, pour le moment, je veux me rendre au cap Walker le plus tôt possible, et la côte sera examinée par les embarcations pendant l'été. » Il ne me reste qu'à m'incliner, une fois que j'ai bien établi ma manière de voir.

Du 21 au 22 avr. — Petite brise du sud, temps brumeux. Nous gouvernons au nord, du moins autant que nous le pouvons, car il nous faut consulter le compas à chaque instant. La seule manière dont nous puissions nous diriger consiste à prendre pour guide un objet au nord, et à marcher vers lui

jusqu’à ce que nous apercevions un autre objet situé plus loin et

dans la même ligne ; mais après nous être arrêtés pour choisir de pareilles marques, et avoir pris un bloc qui nous semble assez gros et éloigné de nous, nous arrivons, au bout de quelques instants de marche, sur une petite pierre dont la réfraction seule a grossi les dimensions. Rien de plus vexant que ces contrariétés incessantes mises en travers de notre avance, et de plus fatigant à la fois, surtout pour les yeux de celui qui marche en avant, en cherchant à percer le brouillard pour y trouver la route à suivre ou ces marques de jalonnement, et qui éprouve une sorte d’éblouissement qui l’aveugle.

De temps en temps, l’un de nous prend la place de M. Kennedy, qui d'ordinaire est en tête de nos traineaux, et bien que nous soyons tous très-attentifs à surveiller les mouvements de notre guide, chaque fois que le compas est consulté, nous nous trouvons insensiblement écartés de la route que nous voulions suivre. Aussi, bien que nous ayons fait près de dix-huit milles

géographiques, je ne pense pas que nous avons en résultat plus dev de huit à dix milles de route au nord. moi À trois milles de notre campement nous sommes tombés sur jour un terrain également plat, mais où ne se trouvaient plus de ces tant lichens si abondants la veille; de nombreux remblais de petites li pierres plates et arrondies lui donnaient le caractère d’une D F plage, et nous nous attendions à un changement complet dans cemé L. la nature du sol. Mais après douze milles, nous retombons sur un b À la même espèce de plateau, couvert de lichens, que nous avons tacles vu le 20. press | Dans la matinée du 22, la brume est tellement épaisse, que, du so Le peu accoutumés comme nous le sommes encore à voyager la cortég nuit, il nous serait impossible par le témoignage de nos sens de LE Sans dire s’il fait jour où nuit maintenant. — Vu un ptarmigan. scène n'est] Du 22 au 25 avi. — Thermomètre : neuf heures du soir, No +19 (—11°centigrades); minuit, +25°(—4° centigrades); onze énoncé heures, + 25° ( — 4° centigrades). — Légère brise de sud-est de hui et de sud ; neige. brouillard épais. — C'est avec la plus grande Nou difficulté que nous pouvons nous diriger vers le nord, nous ne | nous à; voyons même pas une pierre sur laquelle nous puissions nous la cont guider. Après avoir placé des jalons daus la direction donnée LE que jar par le compas, deux de nous marchent en ligne droite lun der- JR sition. rière l’autre, pendant que les traineaux suivent et se tiennent | Nous dans le même alignement, ou bien lun marche en tête, et tout pr l'autre en quenc, les traineaux au milieu; en dépit de notre À nous ne surveillance, le compas nous montre qu'après quelques minutes resté à de marche, nous allons quelquefois 45° et même 90° du nord. l'avoir Le compas est fort paresseux aujourd’hui ; nous pensons avoir du nord marché plus de quinze milles, mais nous ne devons guère avoir | gibier c fait plus de huit à dix milles en bonne route. nement Nous n'avons pas eu d'observations depuis plusieurs jours, de Depu sorte que nons ne savons pas au juste uelle est notre avance ce dont

de chaque jour ; nous ne distinguons rien à une centaine de nas Æ hbitue

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VOYAGE AUX MERS POLAÏRES. 289 devant nous, puisque souvent notre guide à trente mètres est à moitié caché par la brume: tout contribue done à rendre ces journées de marche longus et ennuyeuses. Le sol semble, autant que nous pouvons en juger, toujours le même.

Du 25 au 24 avai. — Petite brise d'est; neige au commencement de la nuit; vers minuit le temps s’éclaireit et nous promet un beau jour.— Au milieu de ces immenses solitudes, les spectacles variés des régions arctiques laissent sur l'esprit une impression toute particulière : par ces temps de brumes, le coucher du soleil, aussi bien que son lever, ont lieu sans le splendide cortége des jours plus clairs ; un disque pâle et affaibli descend sans pompe derrière les limites blanchâtres de l'horizon; la scène prend un caractère à la fois doux et triste, qui cependant n’est point sans solennité.

Nous estimons avoir fait quinze milles ; mais, pour les raisons énoncées hier, je ne crois pas que nous puissions compter plus de huit à dix milles en bonne route au nord.

Nous nous surprenons plusieurs fois goûtant la neige pour nous assurer qu'elle n’est point saumâtre, tant les apparences de la contrée sont trompeuses. Avant midi, le ciel est plus couvert que jamais et nous laisse dans la même ignorance de notre position.

Nous avons souvent entendu le eri des ptarmigans ou rockers tout près de nous ; nous en avons vu sept aujourd'hui, mais nous ne pouvons perdre de temps à les chasser. Un seul, étant resté à portée de fusil, a été tué. Nous le laissons geler après l'avoir dépouillé de ses plumes, et, doutant de ce que nos gens du nord-ouest me disaient, j'ai voulu voir par moi-même si ce gibier cru et gelé est réellement mangeable ; à mon grand étonnement, je l'ai trouvé délicieux.

Depuis trois jours, j'ai chaussé les suow-shoes ou raquettes, ce dont je me trouve fort bien et sans éprouver les inconvénients habituels décrits par M. Hood, si ce n’est une grande pesanteur

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