‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 34 sur 53 · RE · texte numérisé non relu

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dans les jambes. effet dont l'habitude m'empêchera sans doute bientôt de m’apercevoir. Le reste de notre troupe en fait autant aujourd’hui, et cela nous soulage d'autant mieux que ces chaussures ne nous gênent point pour haler les traineaux.

Do 24 au 25 avriz.—Thermomètre : neuf heures du soir, +22" (— 6° centig.); midi, + 37° (+ 3° centig.). — Même brume épaisse, temps nuageux. Au revers d'un pli de terrain, sur lequel nous avions campé, nous nous trouvons presque sans transition sur la glace, qui pour nous tous a un goût salé assez prononcé ; mais, après nos déceptions des jours passés, nous n’osons nous décider pour l'affirmative ; les marques laissées par les marées n’existent point, mois cependant deux longues crevasses peuvent en tenir lieu dans la petite anse où nous sommes, placée sans doute au fond d'une baie que nous ne pouvons distinguer. La côte, sur les deux bords, aussi loin que nous pouvons voir, c’est-à-dire à un demi-mille à droite et à gauche. est relevée au nord-ouest et au sud-est.

Cette anse est fermée au sud-ouest, et appartient évidemment à la partie ouest des terres vues par sir James Ross. Nous coritinuons notre route au nord, et le terrain devient un peu plus ondulé. À l’est paraissent être des îles très-basses ou éloignées de nous. Le ciel s'étant éclairei dans la matinée, nous pouvons gouverner en bonne direction; après avoir fait dix-huit milles, suivant notre appréciation toujours approximative, nous trouvons tout près de notre campement une glace bleuâtre sur la nàture de laquelle nous ne pouvons nous tromper cette fois; la mer ne saurait être loin de nous. Nous avons vu une perdrix, deux snow-birds (oiseaux de neige) et des pistes de renards. En l'absence des glaçons ou rough-ice que laissent les marées. €e qui nous paraît une raison suffisante pour nous faire croire à la présence de la mer, c’est le caractère des petites pierres qui sont maintenant d'une forme tranchante, découpées en lames minces, et hérissées, comme cela a lieu en général près des cûles,

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 291 tandis que c'étaient des pierres rondes et unies que nous trouvions jusqu'ici.

Nous obtenons enfin des observations qui nous mettent en latitude 73° 50° 50°” nord, ce qui s'accorde assez bien avec mon estime. Pour la première fois, depuis plus de sept mois, le thermomètre s’est élevé au-dessus de zéro centigrade, et nous inaugurons l'ère nouvelle des températures par un glorieux défi : nous couchons en plein air, sans autre abri qu'une petite muraille de neige entre le vent et nous. L'espoir, le beau soleil. tout contribue aujourd’hui à ranimer notre ardeur. Nous humons avec délices les senteurs d'un thé que nous faisons généralement bouillir trois ou quatre fois, comme l’avare, afin de prolonger nos ressources ; notre morceau de pemmican nous semble plus savoureux que de coutume, et nous nous plongeons sous nos couvertures pleins de confiance dans le réveil.

pu 25 au 26 avuiz. — Thermomètre : sept heures du soir, + 13° (— 11° centig.); minuit, + 20° ( — 7° centig.); midi, + 22° ( — 6° centig.). — Petite brise de sud-est et d’est, brume plus épaisse que jamais ; nous essayons tous les moyens possibles pour aller dans la même direction, marchant en ligne, nous guidant sur la brise, ou sur un pavillon d’étoffe légère. Ainsi que les jours précédents, nous reconnaissons, en consultant le compas, que nous nous écartons de vingt, de quarante, et parfois même de quatre-vingt-dix degrés de la route Nous sommes tous snow-blinded maintenant, et M. Kennedy et moi nous trouvons obligés de nous relever de temps en temps à la pénible besogne de battre la route (beating the track). Le compas est encore trèsparesseux. Le terrain a évidemment pris un nouveau caractère, et parait s'élever graduellement en passant d'une côlline à l'autre. Nous rencontrons à plusieurs reprises les pistes toutes fraiches de quatre bœufs musqués que nous découvririons peut-être non loin de nous si le temps était favorable. La nature du sol n'offre plus les mêmes avantages

pour nos traineaux ; si d'ailleurs les brumes continuent, il nous est impossible d'avancer avec rapidité. Il semble done plus opportun de nous tenir sur la côte que nous pouvons suivre, quelle qu’en soit la direction ; aussi, après avoir fait une dizaine de milles au nord, nous nous dirigeons à l’est pendant deux heures avait de camper au pied de trois monticules assez remarquables, quisont probablement ce que nous avions pris hier pour des iles, ou du moins pour les îlots situés le plus à l'ouest. — Pendant que je prends des chservations, à midi, le vent fait tomber le niveau à esprit-de-vin de notre horizon artificiel et Le brise sur une caisse de pemmican ; fort heureusement pour moi, c'est M. Kennedy lui-même qui l'avait placé là.

Nous voilà maintenant au dépourvu, M. Kennedy n'ayant pas voulu emporter, ainsi que je le lui conseillais, notre horizon à mercure, sous prétexte qu'il pesait trop, et, par ce simple accident, nous sommes empêchés de prendre des observations jusqu’à ce que nous soyons sur là côte, où j'aurai l'horizon de la mer; cela devient d'autant plus vexant, que, d'aujourd'hui seulement, nous aurions pu avoir des distances lunaires qui nous donneraient la longitude, et nous permettraient de nous passer de la montre.

Du 26 au 27 avis. — Thermomètre : huit heures du soir : — 19 (— 25° centig.); minuit, — 10° (— 25 centig.); midi, — 8° (— 22° centig.). — Nous avons marché les jours précédents dans une mer de brume où les, summets des terres percent comme autant de petites iles, et ce n'est point la moindre cause de nos déceptions, car nous reconnaissons aujourd’hui que la plupart des îlots vus la veille ne sont pas autre chose. — Forte brise du nord-ouest. — Nous passons un petit lac placé au pied des trois collines, et nous nous dirigeons à l’est; gravissant pour cela un coteau assez escarpé, dont le sommet se joint à un terrain pierreux et de niveau où le vent a toute prise sur nous. Le thermomètre à d'ailleurs éprouvé une baisse de 30° sur

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 295 la moyenne des jours derniers, et nous commencions à nous accoutumer à cette température plus agréable L’æs tripleæ du premier navigateur, d'Horace, serait ici un vêtement peu chaud, et certainement inférieur à une triple chemise de laine. Nous avons vu deux nouvelles pistes de bœufs musqués se rendant au nord comme ceux d'hier. Après quelques détours faits pour en suivre les sinuosités, nous campons dans le lit d’une rivière, gelée maintenant, qui court à l'est, venant de l'ouest, mais dont nous ne pouvons déterminer la latitude à cause de la violence de la brise. Nous avons fait une vingtaine de milles en une étape de quatorze heures ; mais peut-être pas plus de dix milles en longitude à l'est.

Du 27 au 28 avniz. — Thermomètre : huit heures, — 13° (— 25° centig.); minuit, — 5°(— 21° centig.); midi, — # (— 16° centig.). — Temps clair, brise du nord. — Après

trois milles à l'est, nous arrivons sur le sommet d’une colline au bas de laquelle s'étend une plaine de neige que nous prenions d'abord pour la mer. A l’est. des terres assez élevées que nous pensions être des îles. Découragés à la fin, nous nous promettons de ne plus rien conjecturer, et, comme l'incrédule, de ne croire qu'à ce que nous toucherons du doigt. Nous passons à cinq cents mètres de deux rennes, l’un semblant faire sentinelle, pendant que l’autre se repose. MM. Kennedy et John Smith rampent sur la neige pour arriver jusqu’à eux, à la manière des Indiens, plaçant leurs fusils en croix au-dessus de leur tête pour figurer les cornes de deux autres rennes, tandis que les hommes restés près des traineaux, élevant leurs bras en l'air, se balancent d’un pied sur l’autre; soit que limitation fût trop imparfaite, soit que nos rennes fussent trop défiants, ils détalent horsde portée de fusil. Voilà bien ce qui me faisait appréhender que la chasse à la baie Brentford ne fût infructueuse ; je me rappelais notre mauvaise chance à l'égard de toute espèce de gibier. Enfin, après quatre milles de plus à l’est, ou sept depuis le

campement, nous arrivons sur les bords d'une baie assez profonde, dont les terres, vues à l'est ce matin, forment la pointe du sud; plusieurs iles sont à l'entrée. Cette fois, il est impossible aux plus sceptiques d'entretenir le moindre doute, et joyeusement nous nous dirigeons au nord vers ce qui parait être l’autre pointe de la baie. — Point de tide-marks ou de traces des marées. À deux milles de l'endroit où nous sommes sur la glace, la baie paraît avoir quatre milles de large, et s’élargir à mesure que nous avançons au nord. Nous nous arrêtons vers üeuf heures, à sept milles du fond, et à peu près à la même distance de l'entrée au nord. La brise est encore trop forte pour que je puisse me servir d'une fiole de liniment dont le docteur novs a munis, et dont je comptais faire un horizon, expérience facile, à cause de la couleur noire du liquide, et de l'esprit camphré qui l'empêche de geler.

Du 28 au 29 avriz. — Thermomètre : huit heures du soir, — 45° (— 25° centig.); minuit, — 3° (— 19° centig.); midi, + 19° (— 12° centig.).—Temps chair. Après quelques milles, nous arrivons au pied du cap, au nord de la baie, cap formé d’une pierre rougeâtre dont les débris couvrent la terre, et que M. Kennedy pense être du grès (sandstone). Nous continuons à avancer rapidement sur cette plage basse qui s'étend peu à peu vers l’est, pendant que M. Kennedy suit les contours des terres aux environs, du cap et gravit un des rochers pour avoir une vue de la mer et des îles à l’est. — Ce que nous pensions hier être des iles forme une ligne continue, et, à ce qu'il croit, la côte ouest de North-Somerset. Pour moi, comme ces terres ont une direction nord-ouest, et puisque la côte de Somerset court au nord, je pense qu’il est dans l'erreur; mais j'aime mieux ne rien dire, et, pour me mettre à couvert, déclarer que l’état de mes yeux malades m'empêche de porter un jugement. Après avoir passé ce cap, les terres s’abaissent presque suhittement pour ne se relever que beaucoup plus au nord. Nous

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES,. 205 campons sur la côte, ayant fait une vingtaine de milles au nordnord-ouest. Vers la fin de la nuit, la brise passe du nord à l’est, et le temps se met : la neige.

Je ne sais si j’ai manqué de fermeté en ne m'opposant pas à la déclaration que les terres vues à l’est sont celles de North- Somerset (ce que les journées suivantes ont démenti), mais je dois laisser au capitaine la responsabilité de ses déclarations. Après avoir passé le cap dont j'ai parlé, M. Kennedy se tourne vers nous, et nous Annonce que ce cap sera désormais nommé le cap Bellot, l’inlet désigné par le nom de M. Grinneli, et la terre par celui du Prince-Albert. Je le remercie avec effusion, et le prie de me permetire de décliner cet honneur, et de me joindre à nos gens qui veulent lui donner le nom de notre commandant, auquel je pense qu'un pareil honneur est dû avant moi. Refus absolu de sa part".

Toute la gloire que je puis acquérir ici consiste à avoir joint cette expédition. En France, on croira peut-être que j'ai trouvé ici des routes toutes frayées et on ne peut plus faciles à suivre; senls les officiers et l'équipage du navire seraient compétents à rendre témoignage; mais Dieu me garde jamais d'en appeler à eux. Après avoir offert mes services, je me rends cette justice impartiale, parce que je la puise non dans mes passions, mais au foni êe ma conscience, que j'ai fait plus qu'on ne pouvait espérer de moi à cause de mon inexpérience dans ces contrées. Qui saura jamais ce que j'ai sacrifié d'espérances, de joies, de bonheurs pour entreprendre cette campagne?

Du 29 au 30 avi. —- Thermomètre : huit heures du soir, — 92° (— 30° centigrade); minuit, — 20° ( — 29° centigrades); midi, +4 10° (— 12° centigrade). — Nous avons vu hier des pistes de renards et deux ptarmigans. — Temps couvert et neigeux. — Nous gouvernons pour passer à l’est de

! Voir ci-après la note de la page 305.

l'ilot le plus loin en vue, et somines arrétés par la brume après treize heures de marche pendant lesquelles nons pensons avoir fait dix-huit milles géographiques au nord-ouest, sur la même espèce de terrain, couvert d’une neige sèche, dont les conches inférieures montrent, par leur couleur et leur consistance, qu'elles datent au moins de l'année dernière.

Vu plusieurs pistes de rennes et cinq ptarmigans, dont troi: ont été tués. Les oiseaux commencent à prendre leur pluage di printemps, c'est-à-dire que quelques plumes grises se mélent x rt Les trois que nous avons tués suffisent à un repas pour nous six, srrivant ainsi fort à propos, car nous commençons à être à court de provisions. Il a été décidé hier que nous ne ferions plus de thé qu'une fois par jour, afin d'économiser notre esprit-de-vin, qui diminue aussi assez rapidement. Jusqu'ici notre repas se composait, le matin et le soir, d’un morceau de pemmican d'environ une demi-livre, un peu de biseuit et une pinte de l'infusion que nous décorons du nom de thé ; mais, comme il faut que l'eau bouille pour cela, nous nous contenterons, le matin, d’avoir une pinte d’eau froide. A notre départ de Fury-Beach, sybarites que nous étions, à peine trouvions-nous à notre goût le plat suceulent que les Canadiens du nord-ouest appellent rababou, mélange de biscuit et de farine, bouilli avec le pemmican ; les délices du réchaud composé des mêmes éléments, avec une simple poignée de neige pour empêcher le pemmican de brûler, chatouillaient à peine nos palais blasés. Les mauvaises langues diraient peut-être qu'ils sont trop verts, mais nous décrions fort les épicuriens, qui ne peuvent se passer de pareilles somptuosités.

Du 50 avriz au À Mar. — Thermomètre : huit heures du soir, — 22 (— 50° centig.); minuit, Æ 16° (— 9° centig.); midi, + 12° (— 11° centig.). — Brume épaisse, temps nuageux. — Au départ, la pointe nord de la grande île est exactement à l’est, et une petite île, tout à fait à gauche, nous montre sa partie ouest

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 297 droit au uord. La chaine d’ilots devant nous semble rejoindre les terres plus à l'ouest, bien que nous ne puissions nous en assurer à cause du brouillard. Le terrain est très-accidenté, et nous nous tournons au nord-est, afin de passer en dehors des îles où nous üous tiendrons sur le flue. À cinq heures du matin, entre 1 grande ile et l'ilot au nord, notre route coupe pendant dix minutes la siace d’une pièce d'eau salée dont l'ouverture doit etre au nord. La brume devient de plus en plus épaisse; nos chiens eux-mêmes semblent être aussi affectés que nous de suow-blindness, car plusieurs d'entre eux quêtent sur la route, n’y voyant plus assez, et après treize heures de r::rche, nous nous arrêtons, pensant avoir marché vingt milles, ce «i ne fait sans doute guère plus de douze à quinze en bon route.

Dans la brume, un pauvre renne se dirige de nutre côté; nous nous couchons à plat ventre, el comme le vent vient de sa direction, il nous prend sans doute pour une de ces its élévations couvertes de lichens; Le brouillard est tellement épais, que nos chasseurs le manquent à moins de trente mètres ; il semble étonné par les détonations et continue à s’avancer vers nous, lorsqu'un de nos chiens, se délivrant de son harnais, s’élance après lui, et tous les deux sont bientôt hors de vue. En outre d'une occasion si belle, et qu'un chasseur, dit M. Kennedy, n’a point.deux fois en sa vie, nous nous désespérons d’avoir perdu le meilleur de nos chiens; mais ce dernier revient heureusement après une demi-heure de chasse, haletant, et ayant à la gueule, prétendent quelques-uns, des poils de l'animal.

Ce n’était point sans intérèt pour moi que de voir ce pauvre animal se précipitant pour ainsi dire au devant d'une mort certaine, élevant et abaissant sa tête chargée d’un bois complet, comme fait un navire au roulis. Nous avions si souvent vu, en expectative, un renne tué par nous; nous l’avions si bien dépecé et cuit d'avance, que c'était un dés: ppointement assez sérieux, et le reste de la journée se passe à déplorer notre infortune. Le seul soulagement apporté à notre snow-blindness a été

de nous arrêter un peu plus tôt, et dans cette même intention, aussi bien que pour prendre un peu de repos, dont nous avons besoin après les quinze derniers jours de marches forcées.

4% et 2 mar. — Nous passons la journée du dimanche dans notre même campement ; il vente d’ailleurs au dehors une forte brise de sud-est. Drift et temps épais. — Plusieurs d’entre nous ressentent dans leurs jambes des douleurs que nous attribuons à la fatigue, et que j'ai éprouvées pour la première foi: le jour où nous couchâmes en plein air, n’ayant point changé ma chaussure qui était humide. M. Webb a de plus sur les jambes des tâches bleuâtres, que plusieurs de nos hommes déclarent être le scorbut. Je combats cette idée autant que possible; mais, quand nous sommes seuls, M. Kennedy m'’assure qu'il croit en effet que c'est le scorbut : hélas ! comine nous n’y pouvons rien faire, il est micux de n’y point songer ; pour moi, je ne veux même pas regarder mes jambes jusqu'à ce que nous soyons arrivés au terme de notre voyage.

Je n’ai pu prendre des obseryations à l'horizon des glaces; toutes mes tentatives pour former un horizon artificiel ayant échoué, soit avec le liniment du docteur, de l'encre étendue d’eau, de la poudre dissoute dans de l'eau, la température, la brise et le drift ont été des empêchements insurmontables; j'ai même essayé de faire geler de l'eau, à l'endroit où je voulais observer, afin que cette glace fût horizontale ; mais cette glace était trop molle et trop terne pour servir comme réflecteur. Aussi, en de semblables expéditions, recommanderai-je toujours d’emporter l'horizon à mercure; car le mercure ne se congèle qu'à 40° (Fahrenheit), et il est peu probable qu'on ait à faire des observations par une température plus basse ; on ne peut se tigurer qu'après les avoir éprouvées, les difficultés qu’on rencontre quand on veut essayer de niveler l'horizon à glace avec un thermomètre de 20 ou 50 degrés, dont l’horizontalité, d'ailleurs, ne reste jamais parfaite, la neige qui entoure le support

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 209 cédant sous le poids ou le changement de température, Je me servais d'une espèce de support, dont la verticale s’altérait à chaque instant; ou, si j'employais un corps massif, l'équilibre des températures occasionnait un mouvement continuel.

Du 2 au 5 mai. — Thermomètre : huit heures du soir, — 25° (— 52° centigrade); minuit, — 10° (— 25° centigrade) ; midi, +6" (— 14 centigrade ). — Petite brise du nord-ouest, temps clair, En sortant de notre campement, nous voyons, à notre grande surprise, que les îles au milieu desquelles nous pensions nous trouver sont autant de masses insulaires de lime-stone (pierres calcaires) reliées entre elles par les langues de terres basses, sur lesquelles nous avons passé; une fois de plus, enfin, nous voyons combien les apparences de ce sol couvert de neige sont décevantes à l'œil, surtout dans un temps brumeux. Nous aurions probablement dû passer au dehors de toutes ces masses pour rester sur la mer qui est à notre droite ; afin de nous dégager au plus vite, nous dirigeons nos courses droit à l'est, et, après environ cin milles, nous arrivons de nouveau sur la côte. Cette côte, sur notre droite, court à peu près au sud-sud-est, se composant de cliffs assez rapprochés les uns des autres. et, sur notre gauche, se trouve une très-petite anse, terminée par un cap élevé, au delà duquel nous ne pouvons encore rien voir; mais la portion que nous découvrons jusqu’à ce cap court droit au nord. |

Pour la première fois, nous retrouvons, depuis la baie Brentford, sur les bords de la mer, les glaçons empilés les uns sur les autres par l'action des marées. (Il faut se rappeler que M. Kennedy avait vu les flots joints entre eux dans la journée du 28 au 29; mais je ne m'étais point trompé en pensant que ce ne pouvait être la côte de Somerset. ) Nous ne pouvons donc être bien loin de l'ouverture de cet inlet, ou golfe, ce que nous ignorerions autrement, n’ayant point eu d'observations depuis le 26 avril. |

Un peu au-dessus de l'horizon, au nord-est et à l'est-nord-est, nous trouvons des terres qui appartiennent enfin à North-Somerset-Land, el que nous supposons être les caps Granite et

- Pressure. M. Kennedy reste sur la plage, pour examiner la côte,

pendant que nous suivons ses contours sur la glace. Des restes assez nombreux de campements esquimaux d'une date ancienne jonchent cette portion de la côte. Sir Ed. Parry à trouvé les mêmes indices sur les îles Parry ; il ne saurait donc être douteux qu'une portion des habitants primitifs ont successivement été chassés ou forcés d’émigrer vers les régions du sud, quelles que soient les chances en faveur de l'existence d’une population indigène habitant les parties encore inconnues des régions qui avoisinent le pôle nord du monde. Nous avons trouvé nousmêmes ses traces tout le long de la côte de Somerset. Quelles ont pu être les cruses de cette émigration? Les animaux qui hantent les parages situés plus au nord ne les ont point délaissés, puisque le bœuf musqué, le renne, plusieurs espèces de volatiles, ont été récemment trouvés, et que, d’ailleurs, leurs migrations annuelles ont toujours lieu dans cette direction. Seraient-elles la conséquence du refroidissement de ces contrées”? Il n’est guère supposable qu'il ait été tel, que des Esquimaux y eussent fait grande attention. Quoi qu'il en soit, ici ont passé ces tribus errantes auxquelles la vie de chaque jour est si péniblement acquise, et cela redouble l'aspect imposant et sévère de ces cliffs noireis par les âges; ils semblent regarder avec hauteur les misérables ruines qui contrastent si bien avec leur immuable antiquité. L'ours polaire, le renard arctique, seuls, reviennent périodiquement dans ces régions jadis habitées, mais aujourd'hui complétement abandonnées, même par le race si endurante des Esquimaux. lei des générations peutêtre ont vécu, à qui les lumières vantées de la civilisation ne parvinrent jamais, et cependant ils eurent comme nous leur part des joies et des chagrins d'ici-bas. — Mais, quelque intéressants que soient pour nous et ces restes et les réflexions qu'ils sug-

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gèrent, c'est avec plus d'intérêt et de soin que nous examinerions des traces plus récentes d'habitation, les traces de ceux à la recherche desquels nous sommes venus. Nous ne sommes plus fort éloignés du cap Walker, ce premier point que sir John Franklin devait visiter, et d’où il devait s'avancer au sud-ouest. Peut-être ses navires, ou ses embarcations ont-elles touché non loin de nous, et notre ardeur s’exalte en songeant à ce que chaque minute de notre course peut maintenant uous découvrir d'inattendu et d’inespéré!

Depuis que nous sommes arrivés sur la côte, nous avons fait sept à huit milles au nord, et, après avoir passé ce cap, la terre s'incline vers le nord-nord-ouest jusqu'à un autre cap élevé, dans la direction duquel nous faisons huit milles de plus. — Je n'ai point eu de difficulté à reconnaitre que les terres à l’ouest, vues par sir James Ross en 1849, et qu’il a marquées comme des iles, sont celles mêmes que nous foulons ; car celles de Somersel nous apparaissent exactement de Ja même façon, les baies et les dentelures de la côte formant des vides qui donnent à cette ligne continue l'apparence d'une chaine interrompue de caps élevés. La certitude que nous avons acquise maintenant nous rend tous joyeux et contribuera, je l'espère, à nous faire trouver plus agréable la fin de notre course, quelles qu’en puissent être encore les péripéties.

Je dois rendre surtout à deux hommes dé notre équipage, ? MM. A. Irvine et R. Webb, l’ancien sapeur, la complète justice de dire que ce sont deux hommes aussi dévoués et soumis que je désire jamais en avoir sous mes ordres. Quant à moi, personnellement, je n’& qu’à me louer de chacun de nos compagnons, pour leurs attentions, leurs égards même dans l'association forcée de la vie commune, vie forcément intime, et où l’égoisme a le plus de prise, à cause des petites privations de chaque jour; et je ne pourrai plus tard me rappeler les incidents de notre voyage sans reconnaissance pour ces braves gens.

Du 5 au 4 mai. — Thermomètre : huit heures du soir, — 19’ mn; (— 24° centig.); minuit, — 13° (— 25° centig.); midi, + 15° { led (— 9° centig.) — Petite brise du nord-est, temps excessivement 4 de clair. Hier, le soleil ne s'est point couché; et nos jours recom- un mencent une durée de vingt-quatre heures de clarté continuelle. sé Daus la disposition d'esprit où nous sommes, notre admiration no est vivement sollicitée par cet orbe que grossit la réfraction, dé- sol crivant lentement une légère courbe au-dessus de l'horizon, et sea comme incertain s'il doit ou non s’y plonger ; ik a si peu de temps à s'y reposer, que décidément cela n’en vaut pas la éle peine | fra c

F A six ou sept milles de notre campement, nous atteignons le 4 aux cap qui était en vue au nord-nord-ouest, et, après l'avoir gravi. mêi nous reconnaissonsdevant nous le cap Walker, dont nous sommes 1 Il fo séparés par une large baie, et à l'est l’île Limestone. Posses- 1 ned sion est prise de cette terre nouvelle au nom de S. M. lareine À tre Victoria. La terre est baptisée du nom de S. A. R. le prince Al d'Hu bert; l'inlet, qui s'étend au sud, portera le nom de M. Grinnel, dant le négociant américain qui à envoyé deux navires à la recher- | E che de sir John Franklin, et enfin M. Kennedy donne au cap sur cuir lequel nous nous trouvons le nom de cap Bellot; M. Kennedy gne à tenu, nous déclare-t-il, à réunir dans le même jour et sur les qu'il premières terres qu’il a découvertes, les noms de trois membres cienr des trois grandes nations qui ort pris part à notre expédition, | l'huil en même temps que comme un témoignage de ses sentiments qu'ik pour la France et les Etats-Unis; de wipies salves de hurrahs | D saluent les noms de la reine et 4u prince royal, ainsi que des | souhaits pour la prospérité et l'union des trois peuples : j'eusse Ce décliné honneur de voir mon nom ainsi joint à celui du prince | serve Albert et de M. Grinnei, à cause de la participation si mo- °& deste que j'ai eue dans notre entreprise, et par un sentiment de de haute convenance; mais les paroles dont #f. Kennedy a accom- parait pagné ses déclarations ne me permettent d’éprouver qu'une vive À ROME 6

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gratitude, et je lui tends la main. Ce jour est d'autant plus re- ap. W

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marquable pour moi, que c'est l'anniversaire de celui où j’ai reçu les lettres de lady Franklia et de M. Kennedy, en réponse à ma demande de me joindre à l'expédition. Il me rappelle encore une autre solennité, et lorsque, à notre campement, mes pensées se reportent vers Rochefort, vers la France, je songe de nouveau aux événements qui, en ce moment, y ont lieu. Quels sont-ils? quellé en est l'issue? Ah! que ne suis-je petit aiseau!

Cap Bellot done, puisque cap Bellot il ÿ a, est un cap assez élevé, formé d’une pierre calcaire jaunâtre dont je prends un fragment avec moi', rugucux et hérissé comme tous ces cüffs auxquels ma science géologique, ou plutôt mon ignorance du même nom, ne me permet point d’assigner un caractère exact. Il forme avec le cap Walker l'entrée d'une baie à laquelle M. Kennedy donne le nom de M. Mac-Léon, l’auteur du plan de notre expédition; ancien officier et actionnaire de la compagnie d'Hudson, qui a mis en rapport ladv Franklin et notre conimandant ?.

Er examinant les environs, nous avions remarqué un petit cairn de pierres, et comme il se trouve exactement sur une hgne nord et sud avec le cap, nous concevons aussitôt l'espoir qu'il a été élevé par des Européens. Mais ce n’est qu'une ancienne cache où dépôt d'huile des Esquimaux, qui renferme l'huile qu'ils tirent des phoques ou des baleines dans des outres, qu’ils enterrent ainsi et recouvrent de pierres.

De l'endroit où nous sommes, le cap Walker parait fort élevé

‘ Ce fragment de pierre calcaire, Bellot Fa rapporté à sa famille, qui le conserve comme un cher et précieux souvenir.

? Quoiqu'il semble, au premier aperçu, qu'il existe ici un double emploi inexplicable avec ce que Bellot a déjà raconté plus haut (journée du 28 au 29 avril, page 294), nous ne croyons cependant pas devoir rien supprimer. Mais ce qui parait certain, c'est que le récit du lieutenant de vaisseau français diffère de l'exposé de M. Kennedy. En le faisant observer sans aucun commentaire, nous donnerons sur notre carte le nom de Bellot au cap dont il est question, séparé du cap Walker par un grande baie. D. L. R.

et a une magnifique teinte d’un rouge brun qui nous le fait supposer de red-sandstone (grès rouge) ; un autre cap, également remarquable par la même couleur et son élévation au fond de la baie Mac-Léon, est nommé cap J. Barrow en l'honneur du fils de sir John, auquel notre expédition doit tant, et qui n'a comblé de tant de politesses en Angleterre. M. Kennedy me déclare que lady Franklin lui a recommandé {ce que je savais) de donner les noms de plusieurs de mes amis à une partie de la côte que nous reconnaîtrions; je l'en remercie, parce que je pense plus convenable de songer d’abord à ceux qui ont contribué à l'équipement du navire, et que même, pour satisfaire à ces obligalions, nos découvertes seront malheureusement trop restreintes ; autrement, les noms de MM. Bonnaudet, de Lescure et Desfossés, à qui je dois ma position et ce que je suis, eussent été les premiers évoqués de mes souvenirs, surtout l’excellent M. de Lescure, sans lequel je n’eusse jamais pu entrer au collége ni à l’école navale; et mes deux seconds pères, M. Bonnaudet. de Brest, et M. Romain-Desfossés, de Bourvon ; les amis de mon cœur aussi, eussent certainement eu une place sur la ligne de nos découvertes, et ma mère, et ma sœur Estelle, et d’autres enfin. Plus tard, peut-être! Qui sait si l'avenir.

J'insère iei le passage des instructions écrites par lady Frankliu, relatif aux noms à donner : « M. J. Bellot et ses amis : que tous les noms français soient sur une même portion de la côte, afin de mieux appeler l'attention! »

Une petite île basse, ou plutôt un récif couvert de glaces, s’étend vers le milieu de l'entrée, et au moment où nous allons le dépasser, un gros ours s'en échappe, mais hors de portée du fusil; nous voyons également au fond de la baie un inlet, un chenal, dont sans doute nous avons traversé la queue samedi matin, 4°, avant de camper.

En dépit de nos efforts, la chaleur était devenue trop considérable et trop fatigante. avant que nous eussions atteint ce cap Walker auquel s’est attachée une triste célébrité. et nous

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VOYAGE AUX MERS POLAIREK. 900 devons nous arrêter à quelques milles au sud-est sur la glace de large. Nous sommes donc obligés de renvoyer au jour suivant les recherches que nous voulons v faire, et, afin d'épargner un temps précieux, quelques pièces de neige sont rapidement jetées entre le vent et nous en guise de campe-

Du 4 au 5 mar. — Dans la soirée, MM. Kennedy, J. Smith et moi, nous nous dirigeons sur la côte; les trois autres hommes restent à la garde de notre bagage. M. Smith se rend un peu à l’est, et. pendant que M. Kennedy examine la plage. je me tiens un peu au large sur la glace, afin de voir s’il n'y a point quelque mât où signal, ou tout autre objet placé sur le sommet des falaises pour appeler l’attention. Après avoir dépassé les faces rougeâtres du cap Walker, les terres s’abaissent peu à peu et s’inclinent insensiblement vers l’ouest : la plage, très-étroite. est couverte d’un gros gravier, de petites pierres et de fragments de limestone (pierre de chaux). Après trois heures et demie d'une marche très-rapide, nous nous rejoigrions sur la côte ; M. Kennedy, qui était le plus en avant, avait gravi une colline, d'où les terres lui ont paru suivre d’abord une direction sudouest.

À notre immense étonnement, pas la moindre trace, ni des navires de sir John Franklin, ni même des navires du commodore Austin ; les Européens ne semblent pas avoir encore abordé sur cette partie de la côte, car pas un ne l’eût fait, surtout les derniers navires, sans élever quelque signal, sans laisser enfin quelques vestiges de leur passage.

Nous nous estimions alors à six milles à l’ouest du cap Walker ; le temps était assez incertain à notre départ du campement, mais la brume était devenue si épaisse, et la brise s'élevait au sud-est avec une telle force que, bon gré mal gré, il nous fallut songer au retour. Bien que nous eussions pris au compas les relèvements de l'endroit où se trouvait notre bagage, nous per-

dîmes notre route dans le brouillard, nos snow-shoes n'ayant point laissé de marques sur la glace non couverte de neige. Fort heureusement les hommes restés au campement avaient eu l’idée de tirer de temps à autre des coups de fusil, et comme le vent portait vers nous, cela nous tira d’un embarras qui pouvait devenir sérieux.

Je ne sais comment les choses seront envisagées. mais je crains que M. Kennedy ne soit blâmé pour n'avoir rien laissé, soit comme marque de sa visite, soit pour en donner avis à eeux qui pourraient y venir, si les navires de l’escadre arctique sont encore dans le voisinage. Je lui propose d'aller, aussitôt que le temps se sera éclairei, avec M. J. Smith, au pied du cap Walker pour y élever un cairn et y déposer les documents qu'il jugera nécessaire: mais comme il a perdu un petit livre de notes et quelques papiers qui devaient être déposés dans ce cairn, il croit que nous pouvons nous en dispenser.

Nous n'avons plus que soixante livres de pemmican, sans biseuit, ni thé, pour aos chiens, et pour nous-mêmes, et nous sommes encore à cent vingt milles en droite ligne, qu'il faut estimer à cent cinquante en réalité du port Léopold, le seul endroit où nous puissions trouver des provisions. Nous nous résolvons avec douleur à reprendre le chemin de l'est, et, je le dis en toute vérité, avec douleur, surtout dans l’état actuel des choses, aucun navire ne semblant avoir pénétré jusqu'ici. Quelques jours de plus seulement, et nous aurions pu pousser cinquante milles plus à l’ouest, et qui peut dire ce que nous y trouverions? Mais, à moins de se lancer dans un nouveau danger, M. Kennedy ne pouvait prendre une autre détermination. Les cinq cent cinquante livres de pemmican et de biscuit que nous avions au départ de la baie Brentford, en supposant une livre de biscuit équivalente à une livre de pemmican, ne devaient nous durer que vingt-deux jours, à la ration ordinaire de deux livres par homme et par chien: ces provisions nous ont fait trente

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. o0T sées, s’il nous fallait redescendre au sud, avant de traverser ce passage !

Ah! si nous eussions traversé la terre Somerset à la hauteur de la baie Creswell! Nous eussions été ici peut-être quinze jours plus tôt, et alors... — Mais qui eût pu prévoir ce qui nous est arrivé, comment les choses ne seraient point trouvées par nous comme elles étaient annoncées. comment les brumes nous retiendraient, etc.? |

Nous sommes forcés par le mauvais temps de bâtir notre hutte de neige, ou plutôt notre demi-hutte habituelle, ear depuis une quinzaine de jours nous avons trouvé plus expéditif d'élever simplement une muraille circulaire que nous recouvrons d'une. large pièce de toile. —-A notre retour sur la côte, nous trouvâmes des empreintes de pas sur l’origine desquelles nous commencions à émettre des opinions diverses, lorsque enfin nous pümes reconnaître à des marques certaines que c’étaient les traces de notre passage quelques instants auparavant, mais à présent recouvertes par le drift. Ce qui nous montre une fois de plus combien on doit être réservé dans toute asseruon sur des traces de celte nature. Nous avons vu également des pistes de rennes de l'automne dernier, et M. Smith croit avoir reconnu un peu à l'est du cap Walker les restes d’un campement d’Esquin aux, mais de très-vieille date.

Du 5 au 6 mai. — Thermomètre : six heures du soir. EL 17° (— 8° centig.); minuit, + # (— 16° centig.); six heures —#4° (— 20° centig.) — La température s'élève rapiden mt sous

cette brume épaisse, et nous sommes réveillés par la neige qui se fond sur notre toit d'étoffe, et tombe goutte à goutte sur nos couvertures. Heureusement une forte brise du nord-ouest dissipe en partie le brouillard, et à six heures du soir, nous nous mettons en route pour le cap Pressure, sur la rive opposée de l'inlet. Après quinze heures d’un halage assez pénible sur les glaçons et la neige molle qui forment notre route, nous campons

aus J. R. BELLOT,

encore en vue du cap Walker et des terres au sud-est. Celles où nous nous rendons paraissent de temps en temps dans les éclaircies. Nos chiens sont devenus tellement voraces, qu'ils mangent tout ce qu'ils peuvent trouver de cuir, nos gants, nos chaussu-

res, nos snow-shoes, et nous sommes obligés maintenant de

prendre tout cela avec nous dans l'intérieur de notre campement. Si l'inlet de Grinnel n’est pas toujours entièrement ouvert pendant l’été, il est certain que l'entrée du moins l’est de temps en temps, ainsi que le témoigne 1 glace irrégulière (rough-ice) qui s'y trouve.

Du 6 au 7 Mar. —- Thermomètre : six heures du soir, — 2° (—19° centig.); minuit, —10°(—25 centig.); six heures, — 4! (— 20° centig.) — Temps clair, petite brise d'ouest; vers minuit, nous perdons de vue le cap Walker, qui disparaît dans la brume droit à l'ouest, derrière nous; mais nous distinguons parfaitement l'île Limestone à l’est et le cap Pressure. Nous réveillons un ours plus gros que ceux vus jusqu'ici; il se frotte les yeux, et, après un long circuit, vient se placer en travers de notre route, comme disposé à nous disputer le passage ; l'animal se met à l'affût, n'ayant peut-être jamais vu d'hommes auparavant, et nous prend pour quelque sorte de bipède dont il compte faire chère lie. Le voyant prêt à livrer bataille, nous préparons tous nos armes, et quatre d’entre nous marchent droit à lui: il nous laisse approcher jusqu’à trente mètres, mais nos fusils lui faisant peut-être deviner instinctivement ce que nous voulons. il s'éloigne avec une rapidité telle, qu'après un quart d'heure nous sommes forcés d'abandonner la chasse. Son imprudence eñt mérité un châtiment plus sévère, et il est probable que, si nous leussions tué, nous serions retournés au cap Walker.

A sept heures du matin, nous assistons au plus splendide phénomène météorologique. Le soleil, élevé d'environ 24° audessus de l’horizon, est entouré d'un halo parfaitement dessiné aux deux parhélies horizontaux et au parhélie vertical infé-

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VOYAUE AUX MERS POLAIRES. 509 rieur; une couronne horizontale de lumière blanche, ou cercle parhélique, passe par le centre du soleil, et s’étend sur la voûte du ciel, parallèlement à l'horizon; sur cette couronne deux disques brillants, mais de lumière blanche, ou paranthélies, forment avec le soleil un triangle équilatéral. Au-dessus du halo enfin, une portion d'arc circumzénithal d'environ 40° reproduit toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Quelques portions du halo inférieur étaient égale: ent visibles. Malheureusement M. Kennedy ne voulut pas s'arrêter pour prendre les dimensions exactes de ce phénomène, et il était trop tard lorsque nous campämes. Le thermomètre marquait -—5° Fahrenheit (— 19 centigrade) et l'air était rempli de particules neigeuses très-visibles à l'œil nu.

Dans la matinée, le soleil était environ à 6° au-dessus de ‘’horizon, une partie du halo se dessinait avec les parhélies qui projetaient de longues bandes de lumière blanche; une croix solaire, élargie vers la base de la colonne verticale, prwusssait en deux les bandes du halo. — D'autres soins appelaieut ;'üs immédiatement notre attention; mais, on le voit, presque chaque jour nous présentait un spectacle météorologique intéressant; il semble en effet que la nature tienne en réserve les plus magnifiques phénomènes comme compensation aux fatigues que le voyageur rencontre dans ces régions de frimas. O Dieu! que tes œuvres sont belles !

Notre route était aujourd’hui un peu meilleure qu'hier, mais cependant M. Kennedy et moi nous avons encore été obligés de marcher en tête, battant la route avec nos snow-shoes, afin de tasser la neige, où autrement les traîneaux s'enfonceraient. Nous avons également trouvé des pistes d'ours si nombreuses et si variées, et dans toutes les directions, que cet inlet nous a tout l'air d’être pour eux un lieu de rendez-vous. Nous campons sur la glace à deux milles à l’ouest de l'ile Limestone.

Du 7 au 8 mar. — Thermomètre : six heures du soir, — 1° (—18° centig.); minuit, —8° (— 22° centig.) ; six heures, —3°

(— 19° centig.).— Brise de sud-ouest. — Après avoir dépassé l'ile, et, pour abréger notre route, nous cherchons à camper en droite ligne dans la direction du cap Rennel; mais, après nous être fourvoyés dans les glacons et les neiges molies du large, nous sommes obligés de revenir sur la côte. Bien que le thermomètre ne soit pas très-bas, et que nous devions être accoutumés

au froid maintenant, nous ne laissons pas que d’en ressentir les effets plus vivement, peut-être en raison de la réduction crois-

sante de notre nourriture, car il faut nous contenter désormais d'un petit morceau de pemmicaun, à peine cinq ou six ouces, que nous faisons dissoudre dans de l’eau bouillante, et cette espèce de bouillon, assez léger sans pain, ne nous soutient guère, on le pense bien, dans notre besogne fatigante. L’imagination prend sa revanche, et nous ne pouvons que rire en remarquant combien dans ces derniers jours nos conversations tombent presque infailliblement sur les plats que chacun préfère, sur ce que nous ferons au port Léopold, où les provisions sont abondantes; bref, c’est toujours de manger qu’il s’agit et de se dédommager avant peu de la diète où nous sommes à présent réduits. Ce n’est point vers une nourriture somptueuse que nos pensées se dirigent, mais vers une nourriture abondante, du pemmican à volonté, et nous fouillons et refouillons nos poches pour y trouver les quelques miettes de biscuit qui ont pu y être oubliées dans les temps d’abondance.

Du 8 au 9 mai. — Thermomètre: six heures du soir, + 2° ({— 16° centig.); minuit, — 4° (— 18” centig.); six heures, — 9 (— 19° centig.). — Un halo et deux parhélies. Temps couvert, snow-drift. Petite brise du sud-ouest qui nous fait trouver le froid excessif. Après quatorze heures de marche rapide sur la plage et sur la glace, nous campons à deux milles est du cap Rennel, ayant traversé le passage Cunningham à quatre heures du matin. — Vu plusieurs pistes d'ours. Il commence à être Lemps que nous arrivions..….

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Nous philosophons beaucoup sur les comforts que nous nous reprochons de n'avoir pas assez appréciés au temps où nous les avions ; mais je erois qu'entre tous les traités de Sénèque et un morceau de bœuf salé, le moindre grain de mul ferait mieux notre affaire. — Proh pudor !

Du 9 au 10 mar. — Thermomètre : six heures du soir, — 2° (— 19° centig.) ; minuit, — 9° (— 23" centig.); six heures, +1° (— 17° centig.). — Temps clair, petite brise d'ouest. — Nous coupons en ligne droite sur le cap Maclintock et campons à l'ouest de la baie Garnier, après treize heures de marche sur la plage et sur la glace. Nous traversons encore de nombreuses pistes d'ours venant ou allant en toutes directions. Quatre d’entre nous ressentent à présent des douleurs sur l’origine desquelles il n'est pas possible de se tromper, bien que nous éloignions notre conversation de ce sujet; j'ai aperçu sur mes jambes les petites taches noirâtres qui sont les symptômes les plus certains du scorbut, mais qu’y faire”?

Du 10 au 11 mar. — Thermomètre : six heures du soir, — 1° (— 18° centig.); minuit, — #° (—— 20° centig.); six heures, — 2° (— 19° centig.); neuf heures, — 1° (— 18° centig.). — Temps clair, petite brise d'ouest. — Nous continuons notre course sur Le cap Maclintock, à l’ouest duquel nous campons à une distance de trois ou quatre milles après une course de douze heures. Dès le commencement de la soirée nous avons vu l’île Léopold et Le cap Clarence : rien de plus magnifique que l’admirable superposition des couches denteiées de limestone dont cette ile se compose, et dont les facettes chatoyantes nous renvoient les rayons du soleil de l’ouest. Mais qui d’entre nous songe à admiremces beautés? Cap Clarence, port Léopold, n’ont plus pour nous qu’une signification; c’est une immense enseigne d’hôtellerie avec ces mots : Table d'hôte et pension ! Au-dessus de l'horizon nous voyons au nord l’autre rive du détroit de Barrow. Il fait calme ; le thermomètre est à 18° centig. au-dessous de zéro. Ain

o12 J, R. BELLOT, d'être plus tôt prêts à partir enfin pour Le port Léopold, nous étendons une toile cirée sur la glace, et nos couvertures par-dessus ; c'est un moyen de gagner du temps et de sécher notre bagage, qui sera ainsi plus léger. Pour avoir à déjeuner demain matin, nous donnons à nos chiens nos vieilles chaussures, des gants déchirés et une peau de bison avec les poils, et nous gardons pour nous leur ration de pemmican. C'est la première fois d’ailleurs que nos chiens n'ont pas eu la meilleure part. Nos provisions étant ainsi épuisées, il nous faut demain donner un coup de collier, et il est décidé que MM. Kennedy et Smith se rendront en avant au port Léopold, y prépareront notre logement, et même viendront nous trouver avec les éiéments d'un repas. Les trois autres hommes et moi devons poursuivre avec les traineaux et le bagage aussi vite que nous pourrons. — Vu de nombreuses pistes d'ours. ‘

Du 11 au 12 mar. — Thermomètre : six heures du soir, — # ( — 20" centig.); minuit, — 9° ( — 25° centig.).— Bonne brise d'ouest, temps froid et humide. A trois heures de l'après-midi nous nous mettons en route, MM. Kennedy et Smith sont bientot hors de vue. Après environ trois milles de marche, nous les voyons à notre surprise arrêtés au pied d'un cap situé immédiatement à l'ouest du cap Maclintock, et nous en concluons qu'ils ont dû trouver quelque chose d'important; c'est en effet un dépôt de provisions laissées en 1849 par sir James Ross pour sir John Franklin, ainsi que l'annonce un billet laissé par cet officier dans un étui de fer-blanc. Plusieurs barils ou barriques recouverts de neige ou de glace, car l’eau de mer les a atteints, contiennent une assez grande quantité de biscuit, de sucre, de pemmican, de chocolat et de viandes conservées ; du bois et du charbon de terre que nous trouvons aussi ne nous laissent plus rien à désirer : nos chiens et nous prenons un ample à-compte, et nous nous mettons à bâtir une snow-house, afin de nous reposer un jour entier ; deux de nos hommes sont détachés aux

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fonctions culinaires, et bientôt nous avons oublié, sous la bienfaisante influence d’un chocolat bouillant, les privations des jours derniers, nous oublions même les règles de la prudence et de la sobriété, oubli dont plusieurs ressentent assez comiquement Les effets. Nous nous accordons tous à baptiser ce cap sans nom de celui de cap Mercy, par un sentiment de recunnaissance qui n'a pas besoin de commentaires. Dire cependant combien nous regrettons que ce dépôt n'ait pas été rencontré par nous «ut Cap Walker où à l'île de Limestone, serait difficile.

Do 12 au 15 Er au 14 Mar. — Temps épais et neigeux, petite brise d’ouest qui souffle par rafales. Nous passons ces trois jours à manger, boire, dormir; boire, dormir et manger; dormir, manger et boire, insouciants des conséquences. Cependant M. Kennedy a été assez souffrant le deuxième jour pour rendre nécessaire une station d’une journée de plus ; le mauvais temps seul nous avait retenus la veille, mais d'ailleurs nous ne sommes plus aussi pressés d'arriver au port Léopold.

Du 14 au 15 mar. — Thermomètre : six heures du soir, + 5° { — 15° centigrade); minuit, + 2°( — 17° centigrade); six heures du matin, + 1° (—17° centigrade).—Le temps s'éclaircit dans l'après-midi du 14, et nous nous mettons en route, éprouvant un état de fatigue bien plus grand qu'avant ce repos de trois jours. Les terres au nord s'aperçoivent très-distinctement, et, à mesure que nous approchons du cap Clarence, nous voyons les signes non équivoques qui indiquent la présence d’eau courante au nord de ce cap et à l'est. Vers trois heures, nous prenons un mât de signal placé sur la rive sud du détroit de Barrow en 1849, et, traversant la langue de terre basse qui joint le cap Clarence à la grande terre, nous sommes enfin sur les glaces du port Léopold. En octobre dernier, nous avions laissé la chaloupe qui nous servit alors de demeure parfaitement recouverte et close, et nous comptions y trouver un logis

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