RETOUR A BORD
O4 mai. — Ainsi que je l'ai dit avant d'écrire le journal de notre voyage, la plus grande partie de nos hommes ont été attaqués par le scorbut ; seuls le capitaine, M. H. Anderson, le troisième officier, MM. R Grate, G. Smith et Linklater en sont exempts ; l'état de plusieurs des autres est effrayant; le docteur et M. Hepburn sont assez ba. Les jambes démesurément enflées et contractées, la peau des extrémités inférieures d’un bleu noirâtre, sont les signes repoussants de cette maladie, dans laquelle les gencives sont également affectées. Leur petite provision de lime-juice a été d'autant plus vite épuisée, qu'ils ont trouvé le baril congelé, et l'essence de lime-juice concentrée dans une sorte de boule au milieu, le reste insipide comme de l’eau ordinaire.
1" aux. — Nous ne pouvons décidément nous trouver bien malades près de ceux qui le sont beaucoup plus que nous, et j'offre à M. Kennedy de conduire une partie de nos hommes valides et des convalescents à l'endroit où nous avons laissé le renfort que nous destinions au navire.
Nous partons dans la soirée du mardi avec une brise du nord
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 2 à laquelle nous ne nous serions pas exposés impunément quelques mois plus tôt, mais dont nous ne faisons pas grand cas maintenant. Un traineau esquimau et les cinq chiens transportent rapidement notre léger bagage: et, après avoir dormi pendant la journée du mercredi sur la glace, nous sommes le jeudi matin, 3, à notre dépôt, où nous retient un coup de vent du nord pendant la journée du #. Nous devions tâcher de prendre avec nous le Jolly-Boat où Youyou, laissé sur la côte en octobre 1851; mais un des côtés a été déchiré à belles dents par un ours, dont les traces accusatrices sont là et nous confirment encore dans nos idées de vengeance, si l'occasion s'en présente.
Nous trainons l'embarcation au pied de la ravine où se trouve déjà le canot de Gutta-Percha, et forcenous est de l'y laisser, à cause du mauvais état de la route, ce que nous regrettons fort, c’est la plus utile de nos embarcations sur une rade. Nous voyons une bande de blue-wearies ou outardes (oies du Canada, anser Canadensis), qui se dirigent au nord, avant-garde sans doute d’un nombreux corps d'armée ; j'écoute, sans trop savoir pourquoi, les cris que nos hommes poussent à l'envi et de toute la force de leurs poumons, et, à ma surprise, je vois toute la bande répétant les mêmes cris, s'approcher, tourner au-dessus de nos têtes plusieurs fois, et reprendre enfin sa course sans être inquiétée, notre fusil n'étant pas en état. Ces oiseaux, dit le naturaliste Audubon, passent l'hiver en bandes nombreuses dans les savanes de la Floride et de l’Arkansas, et commencent leur mi gration au nord à la première fonte des neiges entre le 20 mars et la fin d'avril. J'apprends également que rien n'est plus facile que de les attirer avec des guenilles disposées en forme d'oiseaux.
Le vendredi # au soir, nous nous remettons en route, et il n'est pas difficile d'observer une dissolution rapide dans l'état de la glace, bien différent déjà de ce qu'il était il n’y à pas huit jours. Nous voyons quatre ours sur notre passage, et, pendant que nous dormons sous notre tente, un animal de là même es-
326 J. R. BELLOT, pèce vient flairer notre bagage à vingt pas de la tente, et, sans que nos chiens, trop fatigués sans doute, se réveillent; deux jeunes chiens qui nous ont suivis du navire donnent enfin l'alarme et le mettent en fuite. Nous avons souvent au commencement de la campagne ri des frayeurs que les ours inspiraient à d’autres voyageurs; mais une expérience plus complète nous a démontré qu'au moins n’est-il pas prudent d'être tout à fait sans précaution à leur égard, surtout à l’époque où les femelles ont leurs petits, et où elles rôdent partout pour trouver leur nourriture. L'un de ceux que nous voyions était couché sur la glace, épiant l'apparition d’un phoque. On dit que, se tenant en arrière, ils passent leurs pattes autour du trou et étreignent l'animal lorsqu'il s’élance hors de la glace. M. John Smith me dit avoir vu un ours se jeter à l’eau et en sortir tenant un phoque dans sa gueule, . €e qui prouverait qu'ils peuvent nager plus vite ; mais je ne sais jusqu'à quel point la chose est authentique. — Les eris et la présence de plusieurs oiseaux de mer au-dessus d'une carcasse sanglante nous firent penser que l’ours du 30 était mort de sa blessure, mais ce n’est que le squelette d'un phoque qu'un ours a trainé pendant plus d’un mille (ainsi que le prouve une trace sanglante), pour le dévorer plus à l'aise. Les trépignements dont la neige est couverte, de nombreuses marques de chutes, annoncent que lamphibie a dû se débattre longtemps avant de mourir sous la dent d’un adversaire, implacable quand ta pêche est si beu abondante.
6 Juin. —— Dans la matinée du 6 nous arrivons enfin à bord, joyeux d'avoir fait quelque chose d’utile, si nous sommes bien fatigués, et ne nous trouvant pas plus mal de cet exercice. Le bruit de notre traîneau fait plonger une bande de seize phoques, paresseusement étendus au soleil, sur les bords d’une crevasse du floe. Nous avons vu une seule piste de renard, ce qui n’est plus très-commun maintenant, et un hibou blanc (white-owl). Je vais maintenant insérer iei le récit de ce qui s’était passé
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était passé
à bord pendant notre absence, c’est-à-dire depuis le 17 mars, jour où j'ai laissé le navire avec un renfort de provisions pour me rendre à Fury-Beach.