‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 37 sur 53 · A BORD PENDANT NOTRE EXCURSION · texte numérisé non relu

A BORD PENDANT NOTRE EXCURSION

Du 18 mars au 16 avriz.— La même série de coups de vents, de temps neigeux, par laquelle nous avons passé a eu lieu dans la baie Batty. La chaleur du soleil seule occasionnait des changements remarquables dans l'état de la neige et sur les falaises, qui faisaient entendre, dit le docteur, de sourds craquements. Plus d'une fois, le pont a été couvert par l'eau qui ruisselait de la toiture de laine du navire. Les hommes de l’équipage avaient profité de l'absence de la plus grande partie de nos chiens pour placer des trappes à renards, dans l’espérance d'en prendre de vivants, pour les lâcher ensuite avec un collier portant une inscription, ainsi que je l'ai dit. Mais les deux jeunes chiens laissés à bord allaient toujours les visiter avant eux, et lorsqu'on les renfermait dans nos divers magasins bâtis en neige, ils s’y creusaient bien vite un passage, de sorte que deux renards seulement avaient été pris dans les trappes, mais morts. La chasse, le seul plaisir des gens restés à bord, a été infructueuse, à l’exception de deux ptarmigans tués le 18 mars, et seuls, les renards, compagnons fidèles du navire, venaient de temps en temps leur fournir une occasion, après laquelle il était inutile de courir ; quatre de ces animaux ont été tués à la fin de mars en outre

des deux pris dans la trappe. L'un d’eux paraissait mieux nourri que les autres, mais son estomac ne contenait que des morceaux de toile et de vieilles mitaines. Un ou deux corbeaux voltigèrent autour du navire, et, comme toujours, évitèrent de se faire tuer, en dépit du désir que de tout temps nous avons eu de savoir de quoi ils se nourrissent.

Pour la première fois, le 10 avril, nos hommes virent les pistes d’un lièvre, et, le 12, deux snow-buntings (traquets de neige), que, ainsi que nous, ils saluèrent comme les avant-coureurs du printemps. — Le 14 avril, M. Hepburn commença à montrer des symptômes de scorbut d'une nature peu inquiétante, il est vrai, si le 8 on n’eût trouvé le seul baril de lime-juice gelé et si insipide, qu'une bouteille entière ne donnait pas l’acidité de la dose habituelle, demi-once liquide.

Le 16 avril, M. Anderson rejoignit le navire avec les hommes qui nous avaient laissés le 6 à l'entrée de la baie Brentford, tous en bonne santé, à l'exception de deux, dont l'indisposition paraissait légère ; le reste n'ayant souffert depuis le 6 que d'inflammation des yeux.

Du 16 au 27 avais. — Le docteur avait reçu de M. Kennedy l'ordre de transporter à Somerset-House quelques provisions pour notre retour, puis d'aller examiner le fond de la baie Creswell, pour savoir s’il y existe un passage à l’ouest, mais l’indisposition de l'un de ses patients le retint plusieurs jours, et, lorsqu'il se trouva mieux, des symptômes de scorbut se manifestèrent chez le même homme (Miller) et chez le charpentier, les genoux considérablement enflés. M. Hepburn, dont la bouche seule avait été affectée, se rétablissait ; le traitement de cette maladie étant assez simple, le docteur se détermina à se mettre en route le 27, surtout ayant en vue de rapporter avec lui de Fury- Beach quelque lime-juice, qui était devenu d’autant plus essentiel, qu'une sorte d’oseille (sorrel, scurvy-gras des baleiniers), abondamment trouvée dans ces régions par nos prédécesseurs,

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 329 n'avait été rencontrée nulle part dans les environs de cette baie. Dans l'intervalle, le reste de l'équipage fut employé à mettre sur la glace tout ce qui embarrassait la cale, et à démolir les remparts de neige élevés autour du navire ; cette neige fondante paraissant entretenir l'humidité à l'intérieur. La cale ainsi dégagée, on put enlever la glace (scrape-out), formée le long des poulies et des cloisons, dans nos cabines et partout. Je crois avoir dit que dans nos différentes snow-houses, élevées sur la glace, l’eau s'était montrée filtrant à travers la neige dès la fin de février ; aussitôt que les flancs de la goëlette furent dégagés, la même glace fondante se montra sur l’un des côtés, bien que ce füt celui du nord, le 20 avril.

Do 27 avi au 21 mar. — Le docteur étant parti dans la matinée avec quatre hommes, il ne parait s'être passé pendant son absence rien d’intéressant ou de digne de remarque, si ce n’est la continuation de l'espèce de dégel que j'ai mentionnée; la principale occupation ayant été le réarrimage de la cale et les soins plus particuliers de propreté ou de séchage donnés au navire.

Un ours avait été tué par le capitaine Leask tout près du bord : quant au reste, la chasse avait été nulle. Le 21, trois des hommes qui accompagnaient le docteur revinrent annonçant qu'ils l'avaient laissé à Fury-Beach avec le quatrième matelot, malade et incapable de supporter les fatigues de la route. Euxmêmes étaient gravement attaqués du scorbut, qui, j'oubliais de le dire, avait continué ses progrès à bord. M. Anderson, le troisième officier, le maitre d'équipage Grate, et le cook Glennie, partirent aussitôt pour ramener le docteur, que les premiers n'avaient pu prendre avec eux dans l'état de faiblesse où ils se trouvaient eux et lui. J’emprunte au journal du docteur le compte rendu de son voyage à la baie Creswel jusqu'a son retour à bord.

« Ils-arrivèrent'à Somerset-House, le 30 au matin, après de

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grandes difficultés dues au mauvais état des neiges dans lesquelles ils enfonçaient jusqu'aux genoux, et souvent jusqu'à la ceinture ; un de leurs traîneaux, avarié par les inégalités de la glace (hummocky-ice), dut être réparé ; la tente, mangée par les renards, avait aussi besoin de réparations; le mauvais temps enfin les retint jusqu'au 4 mai, MM. Linklater, MeCurrus, Gidéon Smith et Matheson formaient le détachement.

«Mardi 4, campé près de notre première snow-house, ayant trouvé la glace si polie et si dénudée de neige, qu'ils pouvaient à peine s’y tenir en équilibre. — Mercredi 5, suivi les contours de la terre sur le floe, où la neige était épaisse d'un pied. Dans cette journée, ils virent inopinément sept ours se diriger de leur côté, ce dont ils se seraient d'autant mieux passés, dit le docteur, qu'ils n'avaient qu'un fusil. Ils allumèrent du feu, espérant les éloigner, et conservant leur mousquet pour dernière ressource; mais heureusement quatre d’entre eux s'enfuirent, après être venus à deux cents mètres flairer leur piste, les trois autres se tenant à un quart de mille de distance. — Après d'assez longs détails sur ce qui leur est survenu jusques et y compris la journée du 10, détails parmi lesquels je note seulement ce passage à la date du 7 mai : « Vers huit heures nous sommes par le «travers de Ja haute terre qui forme la fin d’une chaîne de col- « lines courant dans une direction nord et sud. Du pied de ces « collines, une plaine, d’une étendue considérable et très-basse, « s’étend jusqu'au rivage qui se dirige d'abord au sud, puis « vers 1, à la tête de la baie, dans une direction ouest. « Vu ce soir la terre s'étendant tout autour de la baie, et je n’hé- « site pas par conséquent à dire qu’il n’eiste point de passage « à l’ouest de cette baie. » après ces détails, le docteur ajoute que, ses observations ayant été notées un peu précipitamment, il

les reverra plus tard à tête renosée. — Vers minuit arrivé au même endroit où nous avions fait halte le 5. — Vu deux ours.

1 Mot en blanc dans le manuscrit.

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« Mardi 11, campé à la même place que le #, fait leur thé en partie avec du bois, en partie avec des mousses.— Mercredi 12, rejoint Somerset-House, où ils trouvèrent une barrique où nous avions mis (M. Kennedy et notre parti) nos effets, ouverte par les ours, qui n’ont d'ailleurs endommagé qu’une botte à travers laquelle leurs dents ont passé en brisant les douvelles.

M. McCurrus s’est plaint toute la journée de ses jambes, et le docteur se trouve les chevilles enflées. Le mauvais temps s’oppose à leur retour à bord.— Le 153, un ours.— Le 14, M. Matheson montre ainsi que M. Magnus MeCurrus des symptômes de scorbut.— Le 15, le docteur en est décidément atteint. — Le 17, M. Linklater est pris aussi, et M. Gidéon Smith est le seul qui en soit exempt. — Après une semaine entière d’un coup de vent de nord-nord-ouest, ils se mettent en route le 19, emportant avec eux une petite quantité de lime-juice, mais ils sont obligés de revenir à Somerset-House, trouvant impossible d'avancer avec tout leur bagage, et déterminés à tout laisser derrière, et à ne prendre que leurs couvertures, et autant de pemmican dans leurs poches que chacun voudra ou pourra en porter. — Le 20, ils font une nouvelle tentative, mais le docteur est obligé de retourner sur ses pas, et, ne pouvant recevoir d'assistance que du navire, d'y renvoyer ceux qui sont capables de s'y rendre; le pauvre docteur d'autant plus chagrin, qu'il pressentait que sa présence à bord pouvait être nécessaire. Le mieux portant resta avec lui, et les autres, comme je lai écrit, atteignirent la baie Batty Le 21. ayant marché sans reliche. — Deux ours étant venus s’attabler à une barrique de sucre, il ne fallut pas moins de quatre coups de pistolet pour les chasser. — Le lendemain, un second ours vint de nouveau rôder parmi les futailles à la porte de la maison, et, à travers une fente de la toile, le docteur l'étendit roide. — Le 23, M. Anderson et Le maitre d'équipage avec le cook arrivèrent à Fury-Beach, ayant ainsi mis à faire la route la même ardeur qui les avait portés à s'offrir pour alter chereher le docteur, ce dont l'excellent

garçon leur a certainement une vive reconnaissance. Pour ma part, je serai enchanté de cette occasion de rendre un témoignage public du caractère de M. Anderson, vrai type du matelot, franc, ouvert, comme je les aime.

« Le docteur fut mis sur le traineau, et non sans peine. à cause des pierres qui tombaient des cliffs au pied desquels il leur fallait passer, aussi bien que des neiges molles ; ses compagnons et lui arrivèrent enfin à bord dans la soirée du 27. MM. Kenneth Sutherland, le charpentier, Matheson, M. MeCurrus, Miller, A. Linklater, le docteur et Hepburn avaient le scorbut. M. Grate était un peu souffrant; les quatre autres, compris le capitaine, assez bien portants ; mais le navire était sans limejuic>, le remède essentiel. Ils commençaient en outre à concevoir des inquiétudes sérieuses sur notre compte, car ils pensaient que nous pouvions être quélque part au sud, cloués au sol par le scorbut. Tout contribuait donc à rendre le moral triste chez eux, autre influence si pernicieuse pour les scorbutiques, et ce ne fut point sans larmes aux yeux que le pauvre M. Hepburn et le docteur nous revirent. La dernière cause d’anxiété morale étant évanouie, ils ne tardèrent pas à se rétablir, et, à l’aide de la petite quantité de lime-juice que nous avions apportée, je remarque le mieux sensible qui s'est opéré cette semaine. »

8 auix. — Avec le renfort de lime-juice que nous avons rapporté, il y a maintenant de quoi satisfaire à tous nos besoins, et nous sommes tous mis à ce régime, les convalescents en recevant deux onces (liquide) par jour, et les malades de quatre à huit onces; la dernière quantité étant la limite que le docteur croit imprudent de dépasser ; l’usage de cet acide est en effet très-affaiblissant, et abime l'estomac, ce que nous avons ressenti au port Léopold, où nous en usions un peu trop librement. Un régime spécial a été également recommandé par le docteur : il

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se compose naturellement de légumes, de viandes fraiches, de riz, de pommes de terre, de fruits secs en tartes ou puddings, d'achards et de berries.

Le cresson, que nous faisons pousser près des cuisines, est également un excellent antiscorbutique, ainsi que la moutarde. Après quinze jours, les jeunes pousses avaient généralement atteint une longueur de trois à quatre centimètres, et, mangées crues, elles sont fort agréables. Sir Ed. Parry avait employé ce moyen dans Phiver 1819-4820, et c'est une pratique à recommander. Avec ce régime intérieur, la plus grande propreté, un lit bien sec et le plus d'exercice possible font le reste, et nos scorbutiques sont envoyés au dehors, les moins malades s'employant aux petits travaux du bord. IL est facile de suivre les progrès de la convalescence chez les plus énergiques d’entre eux, c’est-à-dire ceux qui s'imposent un certain nombre d'heures de promenade ou d'exercice par jour.

Notre voisinage est de temps en temps égavé par les visites du snow-bird, qui vient avec la familiarité de notre moineau voltiger au-dessus du pont ou sautiller près du navire, épluchant les débris et lés miettes de la table, et ne s’enfuyant, pour revenir aussitôt, que lorsque nos jeunes chiens le poursuivent. Je ne puis m'empêcher de faire un rapprochement entre ce besoin de communication avec notre espèce qu'ont certains animaux et les gracieuses fictions de la métempsycose.

Le 4 de ce mois, la toiture ou tilt-cloth du navire, a enfin été enlevée, et l'air circule maintenant partout, ainsi que la lumière. Cette toiture eût certainement pu être plus tôt mise de côté, et en général je pense que la garder au delà du temps strictement nécessaire, c'est prolonger volontairement la durée de l'hiver; mais, pour nos malades, c’était un abri sur le pont, leur unique lieu de promenade. La poudre, qui pendant l'hiver est restée dans notre snow-magazine, est mise à bord en parfait état. Le dépôt de pierres pour lest formé près du navire en février s’est enfoncé dans la glace, et nous recommencons la

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