‹ Journal d'un voyage en Europe, 1819-1820 (volume 2)Chapitre 10 sur 32 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Le Sacré Collège. — Les chapelles papales et cardinalices — Costumes et cérémonies Les sermons. — Pie VII Statistiques — Les prêtres séculiers, les religieuses, les religieux Les collèges et séminaires — Consécration d'un évêque Les quêteux Le froid à Kome Dîner chez le

Secrétaire d'Etat LTne bordée de neige Fête de la Chaire de S.

Pierre Conférences ecclésiastiques Le Ghetto La première Communion au Collège Romain La lenteur romaine — Les hôpitaux. —

Troisième audience du Pape Le carnaval. — Derniers adieux.

7 Décembre. — Le Sacré-Collëge se compose de trois ordres de cardinaux, savoir celui des évêques au nombre de six, celui des prêtres au nombre de 54 et celui des diacres au nombre de 15, en tout 75 ; mais ce total n'est jamais complet. En ce moment, il n'y a pas moins de 15 chapeaux vacants.

Entre les cardinaux de l'ordre des prêtres, il s'en trouve beaucoup qui sont revêtus du caractère épiscopal, et dont les uns remplissent des légations au dehors, les autres des évêchés, de sorte que ce n'est que le plus petit nombre qui résident à Rome.

Il y en a même qui vivent et meurent sans y être jamais venus. Tels sont ceux que le Pape élève au cardinalat à la demande des souverains étrangers et auxquels il envoie la barrette ou le bonnet carré rouge par un ablégat, qui fait le voyage exprès, et reçoit pour l'ordinaire un présent considérable du cardinal vers lequel il a été envoyé.

8. — Entre les cardinaux diacres, il s'en trouve qui n'ont pas encore reçu le diaconat, mais qui demeurent tonsurés ou dans les ordres mineurs, en vertu d'une permission particulière du Pape,

qui commence, dit-on, à se la?ser de la donner et veut que désormais quiconque sera appelé au cardinalat reçoive sans délai, s'il ne l'a déjà, l'ordre sacré exigé par son titre. Ce titre est une des églises de Rome. Il ne se donne pas aux cardinaux étrangers, non plus que le chapeau rouge, jusqu'à ce qu'ils soient venus en personne recevoir l'un et l'autre du Pape. Les cardinaux prêtent un serment spécial d'obéissance au Souverain Pontife, au moment qu'ils reçoivent la pourpre. Dans le cas d'inobservance de ce serment, ils sont destituables.

Les cardinaux qui no sont que prêtres, officient comme les évêques avec la chaussure et autres ornements pontificaux. Tous, sans excepté les diacres, ont l'usage de la mitre dans les processions où les évêques la portent. Tous ont également l'usage de la bague, mais avant de la porter, ils sont obligés de donner au collège de la Propagande une aumône de 75 scudis pour en obtenir le droit.

9. — Les évêques, cardinaux ou non, ne montrent jamais la croix pectorale à Rome, si ce n'est le jour de leur consécration. Hors de là, elle est cachée sous les habits, et l'on ne voit que la chaîne ou le cordon d'or auquel elle est suspendue.

Un cardinal ne peut aller à pied dans la ville : il faut qu'il soit en voiture fermée, avec deux laquais par derrière. Hors des murs il lui est permis de quitter son carrosse et de se mettre à pied. Sur cet article l'étiquette est très rigoureuse. Les voitures des cardinaux ont les essieux, les roues, le brancard de couleur rouge mêlée de quelques filets d'or. Les cordeaux, les houpes et pompons de leurs chevaux sont aussi rouges. Il n'y a rien de prescrit sur la couleur des voitures et des harnais dont se servent les évêques et les prélats ; mais elles doivent être fermées, et ce serait manquer à leur dignité que de paraître dans une voiture ouverte ou seulement revêtue d'un soufflet.

11. — Il est permis aux évêques et prélats de marcher dans les rues, mais à condition d'y être suivis d'un laquais. Par une suite de cette loi bizarre, l'évêque de Québec, qui ne voulait pas faire la dépense d'un laquais de profession, fut condamné à se faire

suivre par John. Il serait assez difficile de décider lequel avait plus de honte, du maître ou du laquais, de se voir ainsi dans les rues l'un à la suite de l'autre.

13.— Les cardinaux résidant à Rome, outre l'occupation que leur donnent les fonctions dont ils sont individuellement chargés et les assemblées fréquentes des congrégations dont ils sont nombre, ont l'assujettissement d'assister aux chapelles soit cardinalices, soit papales. On appelle chapelle cardinalice l'assemblée des cardinaux qui se fait dans diverses églises de la ville, à certains jours déterminés, et où ils assistent quelquefois à la grand'messe seulement, quelquefois à vêpres et enfin quelquefois à l'office du soir et du matin. La chapelle papale est la réunion des cardinaux avec le Pape pour célébrer le service divin, soit dans une église, soit dans quelqu'une des chapelles des palais apostoliques. Or le Pape demeurant pour l'ordinaire au Quirinal ou Monte Cavallo, il s'ensuit que c'est dans la chapelle de ce palais que se fait ordinairement cette assemblée, qui a lieu tous les dimanches de r Avent et du Carême et aux fêtes sollennelles. C'est un appartement d'environ 90 pieds de long sur 25 de largeur, ayant un seulautel surmonté d'un gradin, et d'un tableau en tapisserie, qu^ change suivant les solennités et représente toujours le mystère dont on fait la fête. Le Saint-Sacrement ne se conserve pas dans cette chapelle. L'autel, qui doit servir de modelé à tous les autres, est couvert d'une nappe qui descend jusqu'à terre par lés deux extrémités. L'autel a trois degrés et le sanctuaire deux. Le dernier de ceux-ci est du niveau du dernier degré du trône du Pape, qui est situé du côté de l'évangile et qui en a cinq, sans compter une estrade où portent ses pieds pour être baisés plus commodément. Le tour de la chapelle, qui avait été dépouillée par les Fran çais, pendant leur séjour à Rome, a été nouvellement décoré eu dorure et peinture, sur un plan qui réunit l'élégance à la simplicité. Sur un mur tout uni, le peintre a eu l'habileté de former des pilastres avec leurs piédestaux, une architrave et une corniche, douze niches et l'image des douze apôtres, le tout exécuté d'une telle manière, qu'à moins d'une attention particulière, on croit

que ces différentes parties sont les unes saillantes, les autres rentrantes et de matière solide.

14. — Le chœur ou, si l'on veut, la partie de la chapelle qui se trouve hors du sanctuaire, est bordé, des deux côtés, de bancs à dossiers, revêtus de tapis. Celui du côté de l'épître est assez distant du mur, pour donner place à deux autres qui servent aux évêques non assistants au trône pontifical, aux prélats, aux notaires apostoliques, aux généraux et procureurs généraux d'ordres. Les bancs revêtus sont pour les cardinaux. Au-delà de cette espace de chœur, sont des bancs placés en amphithéâtre pour les princes et ambassadeurs étrangers. Il y en a aussi pour les dames. Cidevant ils étaient environnés par une grille, et l'on regarde comme une innovation blâmable qu'ils ne le soient plus. Soit que la chapelle se tienne à Monte Cavallo ou au Vatican, la disposition est toujours la même.

Les cardinaux se rendent à la chapelle en carrosse, chacun venant de chez soi, accompagné de leurs camériers et suivis de leurs laquais. Ils sont en violet dans l'Avent et dans le Carême, et en rouge dans tout autre temps. Leur habillement consiste en une soutane à longue queue, une ceinture à glands d'or, la mantelette par-dessus le rochet, et la mozette par-dessus la mantelette, enfin le chapeau rouge à trois cornes, galonné d'or tout autour et ceinturé d'un autre galon d'or au lieu de ruban. La calotte est rouge dans tous les temps. Arrivés dans la salle voisine de la chapelle, ils déposent le chapeau pour prendre la barrette, et quittent la mantelette et la mozette pour prendre la grande cape, cappa magna, rouge ou violette selon le temps, mais toujours de soie. Ce vêtement, lorsqu'il est tout abattu, vient battre au-devant sur les boucles des souliers, et traîne neuf ou dix pieds par derrière, finissant en pointe. L'espèce de camail qui le termine par le haut et dont le capuchon mou pend dans le dos et ne se met jamais sur la tête, est de même étofie et couleur que la cape elle-même. En hiver, il est recouvert d'une fourrure blanche qui s'étend sur la poitrine et se termine par derrière en bordure du capuchon. Le devant de la grande cape des cardinaux n'est

rabattu que lorsqu'ils restent à leurs places. Toutes les fois qu'ils en sortent, ils la relèvent sur leurs bras, à raicle de leurs caraêriers (car chacun a le sien devant lui sur une petite estrade), afin de marcher plus librement.

15.— Les évequcs et prélats qui veulent aller à la chapelle se rendent aussi en soutane violette, rochet et mantelette, et chapeau noir à trois cornes. Les évequcs ont un ruban vert autour du chapeau et les prélats un ruban violet. Ce ruban est rouge pour les prélats qui sont protonotaires apostoliques, du nombre des participants. Les uns et les autres, avant d'entrer à la chapelle, quittent aussi le chapeau et la mantelette, prennent une barrette ou petit bonnet carré noir et une cape de serge violette, de même forme que celle des cardinaux, dont la mozette rouge est également couverte d'une fourrure blanche en hiver. Il y a cette diiîerence que leur cape est relevée par devant jusque sous la mozette, et que la queue repliée en plusieurs doubles est liée en forme, de boudin qui pend au côté gauche, et est assujettie de manière à ne pas descendre plus bas que le genou ^ Dans toutes les cathédrales d'Italie, les chanoines sont habillés de même, lorsqu'ils assistent au chœur. Les évêques dans leurs diocèses ont aussi la grande cape de soie violette ; mais à Rome, la soie appartient exclusivement aux cardinaux.

Ce que l'on appelle prélats, en cour de Rome, sont des dignittiires inférieurs aux évêques, remplissant certaines fonctions publiques qui leur sont attitrées. On les appelle Monsignor. De ce nombre sont le Gouverneur de Rome, les Clercs de la Chambre, les Auditeurs de la Rote, les Consulteurs des différents tribunaux, les secrétaires des Congrégations, quand ils ne sont pas évêques, le Majordome, le Maître de Chambre, les cérémoniaires du Pape, ses prélats domestiques et camériers secrets, la plupart des

1 — Lorsqu'ils sont dans leurs cathédrales, les évêques portent la magna cappa déployée. Ceux-là seuls qui sont assistants au trône pontifical ont droit à la soie, de même que tous les prélats, depuis les camériers jusqu'aux protonotaires. La soie appartient à la cour papale, et ils en font partie.

avocats consistoriaux, les juges du tribunal de revision, et les chanoines des églises patriarchales. La prêtrise n'est pas attachée à la prélature. Le très grand nombre des prélats romains n'ont que la tonsure ou les ordres mineurs. Néanmoins ils sont célibataires, et si quelqu'un d'entre eux venait à se marier, il perdrait la prélature ipso facto. Quelques-uns d'entre eux ont le pas, à la chapelle du Pape, sur les évêques non assistants au trône, car pour ceux qui sont qualifiés assistants, qualité qui se donne par un très long bref sous l'anneau du Pêcheur, ils ne cèdent le pas qu'aux cardinaux et sont placés entre le trône du Pupe et l'autel, au lieu que les autres sont en face de ceux-ci et derrière le banc des cardinaux diacres.

18. Il n'y a ni orgue ni autre instrument de musique à la chapelle pontificale, en quelque lieu qu'elle se tienne, mais un groupe d'excellents chantres dont les voix sont assurément préférables à des instruments. Ils chantent en plusieurs parties avec une harmonie qui ne laisse rien à désirer.

Lorsque l'heure de la messe est arrivée, et tout le monde rendu à la chapelle ou à l'église où le Souverain Pontife doit assister, le célébrant, qui est le plus souvent un cardinal, sort de la sacristie en habits pontificaux, accompagné d'un prêtre assistant qui est chanoine de S. Jean de Latran, d'un diacre chanoine de S. Pierre, et d'un sous-diacre chanoine de S*"^ Marie-Majeure, et va s'asseoir auprès de la crédence, sur laquelle sont rendus et allumés d'avance deux cierges d'acolythes, qui ne bougent de là que pour l'évangile. Bientôt paraît le Souverain Pontife qui, après avoir déposé la mozette de velours rouge dans une autre sacristie ou chapelle, y a été revêtu par-dessus son rochet, de l'amict, de l'aube, ceinture, étole et chape. Ses bas sont de soie blanohe, ses mules ou souliers de velours cramoisi bordé en or. Il a sur la tête une calotte blanche, et par-dessus, une mitre jaune qu'on ne change pus de toute la messe. Dans les grandes solennités il paraît avec la tiare, mais l'ayant déposée pour faire la confession, il ne la reprend plus. On la place sur le haut de l'autel du côté de l'évangile, et il se contente d'une mitre pour le reste de l'office.

Le Pape sortant de la sacristie est précédé de la croix portée par le [>lus jeune des Auditeurs de Rote. Les deux Auditeurs les plus anciens marchent à se^ côt^s, lui soutenant le coude d'une main et relevant de l'autre le devant de la soutane de soie et de la chape, qui autrement traîneraient par terre de deux pieds. Viennent ensuite les deux premiers cardinaux-diacres qui soutiennent le derrière de la chape; enfin le sénateur portant la queue de la soutane. La marche est fermée par un garde revêtu de bleu, couvert d'un casque et armé d'un fusil et de la bayonnette au bout, lequel se tient dans l'angle du sanctuaire le plus voisin de la sacristie, où il demeure jusqu'à la fin de la messe, n'ôtant son casque qu'à l'élévation pour se mettre à genoux et le reprenant aussitôt après.

Le Pape ne porte ni gants, ni crosse. Dès qu'il est rendu auprès de l'autel, du côté de l'épître, il bénit, sans rien dire, les deux côtés du chœur, descend au bas des marches du sanctuaire, s'y agenouille quelques instants sur un prie-Dieu, puis se relève et commence lui-même la confession avec le célébrant qui s'est venu placer à sa gauche. Il n'a à droite qu'un maître des cérémonies à genoux, revêtu d'une soutane violette, d'un rochet et d'un surplis par-dessus.

Les deux cardinaux-diacres qui assistent le Souverain Pontife, ont leurs grandes capes relevées et nouées, comme il a été dit de celles des évêques et des prélats. Pendant la confession, ils se tiennent debout derrière le Pape. Derrière eux sont les évêques assistants au trône. Tous font la confession deux à deux. Il en est de même des autres évêques, des cardinaux et des prélats, chacun en leurs places.

La confession finie, on ôte le prie-Dieu pour ne le rapporter qu'à l'élévation. On met la mitre au Pape ; il monte au trône, assisté des mêmes cardinaux qui s'asseyent sur des tabourets, et à la gauche du second cardinal-diacre, le maître des cérémonies se tient debout sur le premier degré du trône. Le sénateur aussi debout se tient à la droite du premier cardinal-diacre. Sur le second degré, à la droite du sénateur, se placent les trois conser-

valeurs et le maître des caparions. Tous sont en robes de soie noire ouvertes par devant. Le sénateur a de plus une longue chaîne d'or qui lui pend du cou, et l'épée au côté.

Des que le Pape est assis, les cardinaux, selon leur rang, partent de leurs places, traînant sur le plancher les longues queues de leurs capes, et se suivant les uns les autres à la distance de 12 à 1 ôpieds. Chacun d'eux fait une inclination profonde d'abord à l'autel, puis au Pape, monte au trône, lui baise l'anneau, le salut derechef, ainsi que les deux cardinaux assistants, pendant qu'un maître de cérémonies prend soin de la queue de sa cape, et la transmet à un autre, de sorte que le cardinal descendant da trône par le plus court chemin n'en est pas embarrassé. Lorsque le tour du premier cardinal-prêtre est arrivé, il s'arrête sur le trône pour présenter au Pape l'encens à bénir, et pendant que l'on encense l'autel, les autres cardinaux continuent d'aller rendre hommage au Pape. C'est ce que l'on appelle aller à l'obéissance. Cette cérémonie terminée et l'autel encensé, le thuriféraire qui est aussi un des maîtres de cérémonies du Pape, en soutane violette, rochet et surplis, va saluer le premier cardinal-prêtre, qui est de retour à sa place, et l'ayant amené au pied du trône, lui livre l'encensoir. Celui-ci se met à genoux et encense le Souverain Pontife de trois coups, avec inclination profonde avant et après, puis va rejoindre ses confrères, qui sortent tous de leurs places, forment un demi-cercle au milieu da chœur, pendant que le Pape lit V introït, puis récitent avec lui le Kyrie, etc. Ils reviennent de même au Gloria, au Credo, au Sanctus et à VAgnus Dei, se retirant chaque fois, après avoir salué l'autel et le Pape. Rien de plus majestueux que ces différentes marches et cercles des cardinaux. Vous croiriez voir une assemblée de rois. Le livre et le bougeoir sont présentés au Pape par les deux premiers archevêques assistants au trône. La mitre est portée par le doyen de la Rote. Les autres auditeurs du même tribunal viennent s'asseoir sur le dernier degré du trône, aussitôt après la récitation du Gloria in excelcis, et y demeurent soit assis, soit debout, jusqu'au Sanctus, Après eux et sur le dernier degré da sanctuaire,

vient le Maître du Sacre Palais dans son habit monastique (car c'est toujours un Dominicain), puis d'autres prélats, autant qu'il en peut loger sur toute la longueur de ce degré jusqu'au mur du côté de l'épître. Les autres se placent comme ils peuvent sur de petits bancs préparés du côté de l'épître, en avant des évêques non assistants qui sont le long du mur. Les protonotaires participants ne quittent pas leurs places, ils occupent un long banc immédiatement derrière les cardinaux-diacres et devant les généraux d'ordres, et sont séparés des autres prélats dont on vient de parler par une chaire ambulante placée à la tête du banc des cardinaux-diacres et en face du Souverain Pontife.

Apres la récitation du Gloria in excelsis, le premier cardinalprêtre remonte au trône et y occupe le troisième tabouret, car il n'y a de fauteuil que pour le Pape. Le célébrant jusqu'à l'offertoire se tient au coin de l'épître, auprès d'un fauteuil sans dossier ; c'est de là qu'il chante la collecte tourné vers l'autel, ayant derrière lui le diacre et le sous-diacre. Lorsqu'il s'assied, il a la face tournée vers le chœur. Ceux qui l'assistent le laissent alors seul après lui avoir mis la mitre. Les ministres du livre, du bougeoir, de la mitre, ainsi que le cérémoniaire se retirent entre l'autel et la crédence ; le diacre et le sous-diacre vont s'asseoir à plat sur le premier degré, le dos tourné à l'autel ; le prêtre assistant s'y place aussi entre les deux. Cette partie de la cérémonie n'est pas élégante et nous la trouverions ridicule. Le sous-diacre baise le pied du Souverain Pontife, lorsqu'il va lui porter le livre après l'épître. 11 en est de même du diacre, lorsqu'il va prendre la mission avant l'évangile. Lé premier cardinal-prêtre encense le Pape debout, après qu'il a baisé l'évangile. Aussitôt après, paraît le prédicateur ; il monte au trône, demande la bénédiction du Pape, lui baise les pieds, vient à la chaire, fait de là la génuflexion au Pape et commence à prêcher.

Ce sermon est toujours latin et ne doit pas durer plus de dix

minutes. Rarement excède-t-il cette longueur. Le prédicateur est

obligé de délivrer d'avance au Maître du Sacré Palais une copie

de son sermon. Pendant qu'il le débite, celui-ci le suit, pour voir

s'il ne commet pas quelque erreur en s'éloignant substantiellement de ce qu'il a écrit. Apres le sermon, le dernier Auditeur de Rote va prendre la croix qu'il a déposée du côté de l'évangile au commencement de la messe et la tient à genoux, au milieu du chœur et en face du Pape. Le diacre chante le Confiteor, le Souverain Pontife donne la bénédiction avec les prières indiquées par le cérémonial des évêques, et le prédicateur annonce sous une formule latine, que l'on trouve au même lieu, S' 0 jours d'indulgence.

Ce sont ordinairement des procureurs généraux d'ordres qui sont chargés de ces petits sermons latins, et assez souvent ils s'en acquittent passablement mal, soit du côté du débit, soit de celui de la mémoire. Il y a quelques ecclésiastiques séculiers qui ont leur part de ces sermons. Tout cela est réglé depuis longtemps et publié sur l'almanach de chaque année. Tel dimanche de l'Avent ou du Carême est afîecté au procureur général des Minimes, tel autre à celui des Augustins, tel à un élevé du Collège Anglais, tel à un de l'Académie ecclésiastique des nobles, etc. Dès que le premier cardinal-prêtre a encensé le Souverain Pontife, après l'offertoire (ce troisième encensement se fait à genoux comme le premier), il quitte son tabouret et va reprendre sa place au chœur.

Le Pape, après avoir récité le Sandus avec les cardinaux, descend de son trône, et vient s'agenouiller vis-à-vis l'autel, sur le prie-Dieu que l'on y rapporte à cette fin. Deux auditeurs de Rote l'y conduisent, soutenant le devant de ses habits ; les deux cardinaux-diacres les soutiennent par derrière, ' et dès qu'il est à genoux, tous se retirent. Les deux cardinaux-diacres se mettent à genoux derrière lui, et après ceux-ci les évêques assistants au trône deux à deux, autant qu'il y en a. Aux côtés du Pape restent deux cérémoniaires, l'un desquels lui ôte la calotte avant la première élévation et la lui remet après la seconde. Il remonte au trône, assisté comme il en est descendu. Les auditeurs de Rote et autres prélats qui s'étaient jetés du côté de l'épître pour lui faire place, viennent reprendre le dernier degré du sanctuaire et

celui du trône, des qu'il y est remonté. L'allée et venue de ces prélats qui a lieu plusieurs fois pendant la messe, ne saurait se faire sans une confusion assez désagréable.

Lorsque le célébrant chante Fax Domini sit semper, le premier cardinal-prêtre, sur l'invitation d'un maître de cérémonies, monte à l'autel, et après l'avoir baisé à la droite du célébrant, reçoit de lui la paix, va la porter au Pape qui la donne à ses deux cardinaux-diacres assistants, puis revient à sa place où le prêtre-assistant de la messe est venu l'attendre pour la recevoir de lui, et la donner ensuite à chacun des cardinaux et évêques par lui-même, et aux prélats par le cérémoniaire qui l'a accompagné. Ce cérémoniaire est de la seconde classe, c'est-à-dire de ceux qui sont en soutane rouge et portent le surplis sans rochet.

Après Vite missa est, le dernier auditeur de Rote vient encore avec la croix s'agenouiller devant le Pape, qui donne nu-tête la bénédiction solennelle, sans publication d'indulgence, et ayant repris la mitre, regagne la sacristie dans le même ordre oii il en est venu. Chacun se retire ; les cardinaux et évêques quittent leurs grandes capes où ils les avaient prises, reprennent leurs mantelettes et rec^ascnent leurs voitures dont la cour du Palais est ordinairement pleine.

A la chapelle papale se trouvent régulièrement deux archevêques, l'un grec, l'autre arménien, qui ont des titres in j^cirtibus, et demeurent à Rome pour ordonner les clercs de leurs nations suivant leurs rits respectifs. Leur habillement diffère de celui des autres évêques ; car ils assistent à la chapelle revêtus de chapes brodées en or et en argent et portent de longues barbes à la façon des Orientaux.

Lorsque le Souverain Pontife chante lui-même la messe (ce que Pie VII n'a pas fait depuis une grande maladie qu'il eut en 1817), il n'y a pas une très grande différence d'avec ce qui vient d'être rapporté, excepté qu'il prend les ornements pontificaux prescrits pour la messe solennelle, que l'évangile est chanté en grec et en latin, que le Pontife célébrant communie, non à l'autel, mais à son trône, qu'il prend le précieux sang avec un chalu-

mcau, et qu'il cominunie, sons les deux espèces, quelques-uns des officiers qui le servent. Il a pour diacre d'office un cardinaldiacre, et pour sous-diacre un auditeur de Rote.

Il ne faut pas être surpris de la considération attachée aux auditeurs de Rote. On nomme ainsi les douzes juges du tribunal le plus savant qui existe dans le monde chrétien. Leur admission est assujettie à presque autant de formalités que celle des cardinaux. On les choisit avec le plus grand soin dans les difierents Etats de l'Europe. Ils sont nommés par les souverains, mais admis avec de trës grandes précautions et après de sévères examens. Ce tribunal connaît de toutes les causes civiles de quelque importance, soit nécessairement des Etats Pontificaux, soit accidentellement des Etats étrangers, et juge en dernier ressort les causes bénéficiales de toute l'Eglise catholique. Le nom de Rote vient apparemment de ce que les causes sont examinées par rotation, car chacune est plaidée successivement devant chaque auditeur en particulier. Il en raisonne avec son étude, c'est-àdire avec deux assesseurs qui l'ont entendue avec lui, et forme son opinion. Ce n'est qu'après que chaque auditeur a ainsi formé la sienne, qu'ils les confèrent les unes avec les autres, et c'est de cette collation accompagnée de plusieurs examens et réflexions réciproques, que résulte le jugement final que le Souverain Pontife a seul le droit de réformer, ou plutôt de les obliger de réconsidérer. Ceci arrive rarement, et s'ils persistent en majorité dans les conclusions qu'ils ont prises, la chose est tenue pour définie. '19. — Chargé des aflaires de l'Eglise universelle, le Souverain Pontife a peu de temps à donner à celles du diocèse de Rome. C'est pourquoi, entre les cardinaux-évêques il y en a toujours un chargé des détails de ce diocèse. On l'appelle le Cardinal- Vicaire, en Italien II Cardinale-Vicario. C'est lui qui gouverne tous les couvents des religieuses et tout le clergé du second ordre, prescrit les prières publiques, préside les séminaires et collèges, et se trouve à la tête de tous les établissements religieux. Nul ecclésiastique étranger n'est admis à célébrer les saints Mystères ou à exercer aucune fonction sans sa permission, et il ne la donne

qu'après un examen de l'habileté du sujet dans la théologie et dans les rubriques. La police de la ville, en ce qui a rapport à la sanctification des dixnanches et fêtes et à l'observation des jours d'abstinence, est entièrement de son ressort.

Au commencement de cette année 1819, on comptait à Rome 1415 prêtres séculiers, 1450 moines, 1325 religieuses, et 98,000 communiants répandus dans les différentes paroisses ^. Un grand nombre de prêtres sont pauvres, n'ayant nul emploi, ni d'autre revenu que ce qu'ils peuvent retirer de leur assistance aux funé-

1 — En lisant ce passage, je me suis dit tout de suite qu'il serait intéressant de donner les statistiques de 1903 pour les comparer à celles de 1819. Sans me faire illusion, j'ai parcouru l'incomplet ouvrage intitulé la Gerarchia Caiholica qui fourmille de fautes, et l'intéressant Annuaire Pontifical de Ms"" Battandier, deux publications romaines dans lesquelles on devrait trouver tout cela, mais hélas ! où l'on ne trouve pas tout cela. Il faudra, quelque jour, envoyer à Rome MM. Cadieux et Dérome ou l'excellent rédacteur du Catholic Directory de Milwaukee ; alors seulement pourra t-on espère r avoir des chifïres exacts et des renseignements complets sur les églises, le clergé, les religieux et religieuses de la capitale du monde catholique. Les Italiens paraissent incapables de faire ce travail. En attendant, j'ai cherché, j'ai écrit à un Canadien résidant à Rome, et voici les statistiques que j'ai pu obtenir pour 1903 :

Population catholique de Rome ,. 468,000

Nombre des églises 338

Cardinaux résidants 29

Archevêques et évéques résidants 31

Chanoines et bénéticiers 329

Prélats et prêtres employés ailleurs que dans les Congrégations et les paroisses 250

Paroisses dont 25 desservies par les religieux 57

Ordres religieux d'hommes ayant des établissements

considérables 86

Communautés de femmes, quelques-unes ayant deux

maisons et parfois davantage 92

Instituts ou Séminaires ecclésiastiques 45

Elèves des grands séminaires 2,300

Maintenant, combien y a-t-il, à Rome, de religieux, de religieuses et de prê-

railles et de la rétribution de leiiis messes, qui varie suivant l'église et suivant l'heure où ils la célèbrent. Incapables de tenir maison, ils prennent une petite chambre à loyer et se font nourrir chez quelque traiteur à tant par repas. Quelques-uns s'introduisent comme chapelains chez des religieuses où ils sont logés et non nourris. D'autres trouvent leurs places dans les antichambres des cardinaux dont ils deviennent caudataires et quelquefois aumôniers. D'autres obtiennent des places de professeurs dans les collèges. D'autres deviennent précepteurs des enfants de familles nobles ou aisées.

ires séculiers, je serais très heureux de le savoir, mais si j'allais le demander au cardinal-vicaire lui-même, il serait peut-être en peine de me le dire, tant on s'occupe peu de ces statistiques. Disons qu'il y a à peu près 2000 prêtres séculiers, 1000 religieux et 1000 religieuses.

Ce qui est certain, c'est que depuis LSTO, il y a un progrès extraordinaire. Voici ce que j'écrivais moi-même à ce sujet, il y a trois ans, pendant mon séjour à Kome.

** Les francs-maçons et les impies ont voulu se débarrasser à jamais des religieux ; ils les ont ruinés et ont cru leur ôter la vie en les privant de pain. Ils se sont étrangement trompés et n'ont pas pensé à Celui qui nourrit les oiseaux du ciel, à notre Père qui est dans les cieux et qui distribue le pain quotidien à ses enfants qui sont sur la terre. Les communautés religieuses ne sont pas mortes, elles sont plus vivantes que jamais ; quelques-unes avaient peut-être besoin de cette persécution et, sans le savoir, leurs ennemis leur ont rendu un fameux service. Si plusieurs sont pauvres, la richesse leur serait plus fatale que l'état où elles se trouvent aujourd'hui. Mais ce qui est plus admirable que tout cela, ce qui fait voir dans tous son éclat la folie des persécuteurs de l'Eglise et l'inanité de leurs desseins, ce qui les couvrira à jamais de ridicule, c'est qu'à. Kome actuellement il y a beaucoup plus de religieux qu'autrefois et que l'on construit sans cesse de nouveaux et superbes monastères.

Presque tous les supérieurs généraux y ont leurs résidences, y compris celui des Jésuites, qui ont été supprimés complètement — distinction qui les honore — mais qui n'en existent pas moins et que l'on peut trouver un peu partout. Je crois qu'ils se tireront d'affaires. Autrefois les religieuses étaient toutes cloîtrées, personne ne les voyait et plusieurs ignoraient leur existence. Maintenant il en a une foule de toutes les couleurs et de tous les costumes, qui sortent au grand jour et qui s'occupent d'instruction et de toutes les œuvres de charité possibles."

Les talents distingués se font jour ici comme partout ailleurs, et les ecclésiastiques pieux ne sont pas laissés dans l'oubli. Mais avec une piété commune et des talents ordinaires, on a peine à percer, et les premières années de la prêtrise sont dures dans une ville où l'on ne peut être vicaire, ni autorisé à entendre les confessions des fidèles, avant l'âge de 35 ans.

Les religieuses se soutiennent. Elles sont, en général, extrêmement retirées et assujetties à une clôture sévère. La supérieure des Visitandines disait à l'évêque de Québec que, dans l'espace d'un mois, elle avait refusé l'entrée de son monastère à deux différentes princesses, et avait fait supplier le Pape de ne leur en pas donner la permission, ayant, dit-elle, reconnu qu'une heure de visite d'une personne du siècle mettait la dissipation pour huit jours parmi ses religieuses.

Il n'y a point d'hospitalières parmi les religieuses romaines. Les communautés qui ne sont pas purement contemplatives, s'occupent de l'éducation des jeunes demoiselles qui sont leurs pensionnaires. Cette éducation ne se donne pas dans des classes communes, comme l'on fait en France et en Canada. Ici c'est un tout autre système. La supérieure distribue les écolières aux différentes religieuses. Chacune a la sienne et lui donne toute son éducation, sans s'occuper des autres. Il ne paraît pas qu'elles admettent des externes. Il y a des religieuses qui vivent d'aumônes, telles sont les Clarisses et les Carmélites. Elles ne peuvent sortir pour mendier par elles-mêmes, mais ont des frères qui portent la besace pour elles et sont revêtus d'une espèce de robe brune ceinte d'un cordon, et portent sur leur tête un chapeau à grands bords, qui rappelle celui des charbonniers de Londres.

Les religieuses en Italie ont leur chœur derrière l'autel, et communiquent à l'église par une petite grille que l'on aperçoit par-dessus le gradin. C'est là qu'il faut leur porter la communion, après avoir monté trois à quatre degrés d'un escabeau qui sépare l'autel de cette grille.

Entre les communautés de religieuses contemplatives, il en est une qui mérite une attention particulière. C'est celle des

Sacramentines qui occupent le monastère de Ste-Anne, près du carrefour connu sous le nom de Quattro Foittane, et qui sont consacrées à l'adoration du Saint-Sacrement. Elles ont une petite église où il y a cinq autels. Le Saint-Sacrement est exposé au maître-autel, tous les jours de l'année depuis le matin jusqu'au soir, au milieu d'une trentaine de cierges ardents. Des religieuses y sont continuellement en prières, et à quelque heure du jour que vous entriez dans cette église, vous êtes assuré d'y trouver des adorateurs. Le nombre en augmente vers le soir, parce que les oreilles sont enchantées et le cœur attendri du ton simple mais fervent sur lequel ces pieuses vierges chantent matines et laudes, accompagnées du petit orgue que touche légèrement une d'entre elles. A la fin de laudes, l'église est pleine, et c'est alors qu'un prêtre vient serrer le Saint-Sacrement, après avoir donné la bénédiction. La manière dont Dieu est honoré dans ces lieux sufiirait seule pour opérer des conversions.

Les deux couvents d'hommes les plus nombreux qui soient à Rome, sont ceux des Observantins de VAra Cœli,a\ir le Capitole, et des Capucins de la place Barberini. C'est de ce dernier qu'est toujours tiré le prédicateur apostolique, c'est-à-dire celui qui, une fois chaque semaine du Carême et de l'Avent, ordinairement le mardi, se rend au palais du Pape et y prêche un sermon d'une heure, ayant pour auditoire le Sacré Collège, et les évêques et prélats qui veulent s'y rendre. Cette assemblée se tient dans une salle où le Pape n'est pas censé présent, quoiqu'il y assiste, mais dans un petit cabinet grillé, accompagné du Majordome et du Maître de la Chambre. *

Il y a environ 100 religieux dans chacun de ces' monastères, et ils se plaignent que ce n'est pas le tiers de ce qu'ils étaient autrefois. Ce sont les deux seuls où l'on se lève la nuit pour chanter ou réciter les matines ; encore en sont-ils dispensés l'hiver, temps où ils ne vont au chœur qu'à 5 heures du matin.

Les Dominicains du couvent de Minerve, les Cordeliers, les Augustins, les Bénédictins de Casenate ont assez de novices pour se soutenir, mais vont en diminuant ; les couvents d'hommes en

ont fort peu. Il y a des Ordres qui tendent à leur fin ; tels sont ceux de la Trinité et de la Merci, qui n'ont même plus de général. Les Chartreux font des efforts pour se rétablir dans leur premier couvent du Dauphiné et craignent de n'y pas réussir. On leur a rendu leur ancien couvent ; mais les terres qui en dépendent sont aliénées pour la plupart, en sorte qu'ils n'y peuvent trouver de subsistance que pour un petit nombre. Dans leur monastère de Rome, édifice immense, attenant à la vaste église de Ste-Marie des Anges, il n'y a plus que quatre religieux sans observances régulières et sans espoir de novices. Les Minimes français ont une vaste église et couvent sur le Mont Pincio, un des plus beaux points de vue qui soient à Rome, rendu encore plus'intéressant par un obélisque qui le décore, par un bel escalier de pierre ou de travertin de 180 degrés qui y conduit, et par une superbe fontaine en forme de chaloupe, que l'on trouve au pied de cet escalier et qui fait l'un des plus beaux ornements de la place d'Espagne. Ce grand monastère n'est cependant habité que par un seul religieux qui, depuis cinq ans, fait des eflbrts inutiles pour obtenir de France au moins deux de ses anciens confrères, afin de former avec eux une communauté et de pouvoir prendre des novices. Il lui reste très peu d'espérance d'y réussir. Dans les autres parties des Etats Pontificaux, il y a également beaucoup de monastères d'hommes et de femmes, qui les uns ont de la peine à se rétablir, les autres menacent d'une ruine prochaine. On ne se fait pas d'idée de l'échec que ces établissements ont reçu de l'esprit philosophique et de la Révolution Française. Les Jésuites rétablis en 1802 se sont remis en possession de leur maison professe, grand et superbe édifice qui tient à leur église du Jésus. La plupart de ceux qui l'occupent sont des vieillards, qui étaient déjà profès avant la suppression. L'un d'eux

était devenu archevêque de en Bologne. Parvenu à l'âge

de plus de 80 ans, il a demandé et obtenu la grâce de résigner son église, afin d'aller en paix finir ses jours avec ses anciens collègues, et vient de prendre une chambre pour cette fin dans la maison professe.

Les Jésuites n'ont pas encore repris le Collège Romain qui était autrefois sous leur -direction ; il continue d'être conduit par des prêtres séculiers sous un recteur que nomme le Cardinal- Vicaire. Ils ont néanmoins un nombreux et fervent noviciat qui leur donne de grandes espérances pour l'avenir. Ce noviciat est éloigné de la maison professe et fait une communauté à part. Il en est de même de celui des prêtres de la Congrégation de la Mission, que l'on appelle en France les Lazaristes, et dont la maison professe est à Monte Citorio. Ces respectables prêtres, outre les missions qu'ils donnent de côté et d'autre, sont encore recommandables par le zële avec lequel ils reçoivent en retraite non seulement les ecclésiastiques qui se préparent aux Ordres, mais encore les évêques et prêtres étrangers qui veulent vaquer aux exercices spirituels, de quelque côté qu'ils viennent. Il n'y a pas moins de cinq chapelles dans leur maison, adaptées à différents usages. La plus grande est une église d'où les femmes seules sont exclues, et où le service divin se fait tous les dimanches et fêtes, par eux et par leurs séminaristes, avec beaucoup de régularité et d'édification. Outre cela, les prêtres de la Congrégation de la Mission donnent chaque semaine, chez eux, deux conférences ecclésiastiques, savoir : le mardi aux jeunes clercs de tous les séminaires, et le jeudi aux curés et autres prêtres chargés du ministère de la confession.

Il y a, à Rome, des Dominicains et des Récollets Irlandais, un Séminaire Anglais et un Séminaire Ecossais. Des élevés de ces différentes communautés, ainsi que les orphelins du Collège Capranica, vont en classe au Collège Romain ou à la Sapience, selon qu'ils sont plus ou moins avancés dans leurs études ecclésiastiques.

Par une bizarrerie inconcevable, ceux qui ont établi les monastères, séminaires et autres communautés ecclésiastiques à Rome, se sont attachés à leur construire de grands et superbes édifices, dont plusieurs pourraient figurer avec les palais de la noblesse et des cardinaux, et n'ont pas songé à leur ménager ni un jardin, ni une cour tant soit peu spacieuse où ils puissent vaquer à leurs

récréations. Il en résulte que pendant une heure ou deux avant le soleil couché, vous ne voyez les pavés couverts que de séminaristes et de jeunes religieux de différents Ordres, cherchant à respirer un air que leur maison leur refuse et dont on ne peut se passer à leur âge ^.

Le Collège de la Sapience est proprement l'Université de Home. On y enseigne toutes les hautes sciences : théologie, histoire ecclésiastique, droit civil et canonique, médecine et chirurgie, physique dans toutes les branches, etc.

Tout cela nécessite un grand nombre de professeurs ecclésiastiques et laïques, noblement salariés par le gouvernement.

La bibliothèque de la Sapience, étant une des mieux composées de Rome, il n'en a pas fallu davantage pour exciter la cupidité des Français, pendant qu'ils étaient maîtres de Rome. Ils en ont enlevé plusieurs excellents ouvrages et dépareillé un plus grand nombre. Celle du Collège Romain plus nombreuse, mais peut-être moins célèbre, n'a pas subi le même ravage. On compare celle-ci à celle du couvent des Augustins qui ne renferme pas moins de 1500 manuscrits et de 65,000 volumes imprimés. Toutes deux sont inférieures à la bibliothèque de la Minerve, qui passe pour la plus considérable après celle du Vatican. Elle a mille scudis de revenu annuel, dont moitié est employée à son entretien et moitié en acquisition de nouveaux livres. Celle des Augustins est aussi riche. On montre à la Minerve un cérémonial romain écrit au IX^ siècle, et une copie des Constitutions Apostoliques faite au YIP. Ces bibliothèques tenues dans le meilleur ordre par des religieux d'une érudition remarquable, sont ouvertes sans frais, tous les jours, à toutes sortes de personnes. Quel plaisir d'y trouver, à toutes les heures, un nombre d'ecclésiastiques, dans un parfait silence, cherchant à fortifier et à étendre leurs connais-

] — On sait que tout se passe de la même façon aujourd'hui. Allez au Pincio de quatre heures à cinq et vous y trouverez presque tous les élèves — des centaines — des différents collèges et séminaires Romains.

sances solides et profondes, par la confrontation des nombreux écrivains qui leur présentent ces précieux dépôts de sagesse et de savoir !

Aujourd'hui, quatrième dimanche de l'Avent, le Camerlingue de la sainte Eglise Eomaine (cardinal Pacca) doit consacrer trois évêques du royaume de îTaples, savoir : ceux de Nicastro et d'Angola et l'archevêque de Brindes. Il veut que l'évêque de Québec soit l'un de ses assistants. L'autre est monseigneur Zen, archevêque de Chalcédoine. Le rendez-vous est chez Son Eminence. On en part en grande pompe pour se rendre à l'église de Saint-Laurent in pane et perna, distante d'environ 10 arpents, où le sacre doit avoir lieu ; il n'y a pas moins de cinq à six carrosses pour mener tout le cortège. Consécratcur, élus, assistants, cha* pelains, camériers, écuyers, tous y ont leurs places. Les voitures sont conduites au pas. Les laquais, dans leur plus beau costume» marchent de chaque côté vis-à-vis des portières. Le peuple s'at" troupe pour considérer cette marche. Vous croiriez qu'ils vont la suivre jusqu'à l'église et y faire grande foule. Point du tout. Les Romains sont trop accoutumés à cette sorte de spectacle. L'église de Saint-Laurent, quoique petite, est vide ou à peu près. Lorsque le moment d'en faire le tour est venu, les nouveaux évêques trouvent à peine du monde pour recevoir leur bénédiction.

A l'issue de la cérémonie, les voitures ne peuvent tourner dans la cour, tant elle est pleine de femmes mendiantes qui s'y sont amassées, croyant y faire, comme nous disons, leurs orges. Quelqu'un de la compagnie a la bonne pensée de jeter un poignée de sols dans l'endroit où ces femmes étaient réunies en plus grand nombre. Pendant qu'elles querellent et se battent à l'occasion de cette proie, les voitures dégagées gagnent la porte et la franchissent sans molestation. Les mendiants en Italie sont aussi nombreux qu'en France, mais il faut leur rendre cette justice, qu'ils sont moins obstinés dans leurs demandes, et moins insolents lorsqu'on les désappointe.

22. — Quant aux vrais nécessiteux, il doit y en avoir plus ici que dans les autres villes de l'Europe, parce que celle de Rome

est Tune des moins industrieuses de celles de même population. Elle exporte des tableaux, des statues, des livres, de la laine, un peu de soie et de vin. Voilà tout son commerce, et elle a besoin de beaucoup d'articles de l'étranger. Heureusement les personnes du dehors qui y sont conduites par leurs affaires ou par leur curiosité, les Anglais surtout, y répandent beaucoup d'argent, et c'est ce qui la soutient en partie. Nonobstant cela, les gens des dernières classes y sont plus déguenillés qu'en aucun des endroits que nous avons parcourus dans ce voyage.

23. — Du reste, il ne fait pas cher de vivre à Eome, les provisions de toute espèce y abondent. Le pain, le poisson, le gibier, la viande de boucherie, les légumes verts, les fruits en toute saison y sont d'une excellente qualité. On couvre les citronniers avec des nattes pour le temps de l'hiver, mais les orangers restent toujours à découvert en plein jardin et rapportent dans tous les mois de l'année sans exception.

On ne connaît plus les anciens vins de Massie, de Falernc, de Tibur, tant vantés par Horace. Peut-être existent-ils encore sous d'autres noms ? Quoi qu'il en soit, Rome et ses environs abondent en vins doux d'un goût délicieux. Les Italiens n'en abusent pas ; la rencontre d'une personne ivre est quelque chose de très rare. Les petits trouvent dans les grands des modèles de sobriété et de frugalité. Les repas de cérémonie ne sont pas, comme en Angleterre, une pièce de théâtre divisée en plusieurs actes, avec des hiatus entre le premier service et le second, entre le second et le fromage, entre le fromage et le dessert. Ici comme en France, les différentes parties du repas se succèdent insensiblement. Un plat est remplacé par un autre sans intervalle, sans changement de nappe. La viande, après avoir été présentée sur la table, est reprise aussitôt et découpée hors de là par des serviteurs adroits, qui la présentent ensuite à chacun des convives. On ne boit de santé ni publique ni particulière ; tout le temps est bien employé, et l'on se trouve à la fin du dessert presque sans s'en être aperçu. En moins de deux heures, on a terminé un repas qui en aurait duré quatre à cinq chez les Anglais.

24. — On jeûne à Rome trois fois par semaine en Avent. Si ce jeûne est adouci par la liberté de prendre le matin une petite tranche de pain avec quelques gouttes de chocolat (adoucissement rendu nécessaire par l'insalubrité d'une ville où il n'est pas toujours prudent de sortir à jeun), il est rendu plus pénible que le nôtre par la privation d'œufs, de beurre et de laitage, à laquelle on est assujetti.

Aujourd'hui grand jeûne pour la vigile de Noël. A deux heures après-midi, chapelle papale à Monte Cavallo, vêpres solennelles pour commencer la fête de demain. Le cardinal sous-doyen y officie. C'est lui qui doit chanter la grand' messe du jour. Celle de minuit est à la charge du cardinal Camerlingue ; mais il est d'usage de la commencer à dix heures du soir. Il faut donc qu'il prolonge son jeûne jusque-là ou qu'il demande la permission du Souverain Pontife pour célébrer sans être à jeun. Il prend ce dernier parti tous les ans, et la dispense n'est jamais refusée.

Lorsque le temps est calme, c'est une chose délicieuse pour un catholique qui se trouve à Rome, d'entendre les cloches de toutes les églises sonner en même temps V Angélus ou (comme l'on dit ici) VAve Maria du samedi soir ou du dimanche matin \ Cette jouissance prend bien un autre accroissement, lorsque les cloches en beaucoup plus grand nombre annoncent une fête solennelle, comme celle de la iTativité du Sauveur du monde, et qu'une salve d'artillerie du château Saint-Ange vient mêler son brait à tant d'autres sons ! Il est difficile de rendre l'agréable sensation qui en résulte.

25. — Le Corps diplomatique assiste, le jour de Koël, à la chapelle papale. Le Sénateur y tient sa place, revêtu d'une robe de soie cramoisie dont les larges revers sont en or. Les Conser-

1 Je ne sais si c'est chez moi un préjugé, mais les cloclies de Rome no

m'ont jamais causé de ravissement musical. J'y étais pourtant bien préparé par la tradition ! elles m'ont toujours fait l'effet de clochettes au son grêle et peu harmonieux. Quelle diftérence avec Cologne, Salzbojrg, Montréal, Québec !

valeurs ont des robes moins brillantes, mais de même couleur que lui. Les uns et les autres, à la suite des cardinaux-diacres, communient aujourd'hui à la messe solennelle, et, après eux, le Prieur des Caporions et le Maître du Saint-IIospice, qui est en ce moment le prince Ruspoli. En entrant au chœur, le Pape, couvert de la tiare, bénit un bonnet ou chapeau ducal revêtu de velours brodé en or et surmonté d'un superbe panache. Ce bonnet est porté au haut d'une pique et y demeure jusqu'à la fin de la messe. Il reparaît tous les ans à pareil jour, jusqu'à ce que le Pape ait l'occasion de l'envoyer à quelque prince catholique nouvellement entré en possession d'un duché. Ces sortes de souverainetés sont plus rares, maintenant que les grands Etats ont absorbé les petits.

26. — Il n'y a pas de sermon à la chapelle papale, le jour de Koël ni le jour de Pâque. Le sermon de la fête de S. Etienne appartient à un ecclésiastique du clergé séculier ; celui de la S. Jean au procureur général des Minimes.

29. — La fête de S. Thomas de Cantorbury est célébrée avec grande solennité dans la chapelle du Séminaire Anglais. L'évêque de Québec s'est excusé d'y chanter la messe, mais il veut y assister, et est surpris d'}^ trouver dix cardinaux au chœur, dans le même costume qu'ils prennent pour assister à la chapelle papale. Aussi leur assemblée de ce jour est-elle l'une de celles que l'on nomme chapelles cardinalices.

Il fait une pluie horrible aujourd'hui, et elle n'est que la répétition de celles qui se sont succédées depuis le commencement du mois. Il ne fait nullement froid dehors, mais bien dans les maisons, parce que l'humidité les gagne et s'y maintient. Cela est particulièrement vrai pour les appartements qui ne sont pas exposés au soleil. L'usage des poêles est inconnu dans cette ville; les cheminées n'en sauraient tenir lieu comme en Angleterre, où chaque maison en a autant que de chambres. Ici sur quatre chambres, on en trouve à peine une qui en soit pourvue. Les autres sont glacées, et lorsque vous rentrez au logis, après une marche qui vous a mis en moiteur, il faut que vos bardes sèchent sur vous,

au risque de contracter des rhumatismes ou de réveiller ceux que vous avez déjà. C'est une expérience que l'évêque de Québec et son secrétaire ont faite à leurs dépens, dans ce climat d'Italie si vanté pour sa douceur, le premier en étant venu, dans le cours de cet hiver, au point de ne pouvoir plus faire la génuflexion à la messe. Ce n'est .pas que le bois soit fort cher, ni de mauvaise qualité ; mais à quoi bon du bois, si vous n'avez pas où le faire brûler ? On supplée aux poêles par du charbon éteint et mis dans des chaudrons. Mais outre le danger de suffocation attaché à cette pratique, lors même que le chaudron est recouvert d'un cylindre de fer-blanc haut de deux pieds et demi, refermé pardessus et enveloppant le chaudron, comme il est d'usage en cette ville, on conçoit qu'il n'en peut résulter qu'une chaleur faible et momentanée, par conséquent insignifiante pour une personne de bureau, surtout lorsqu'il faut marcher et s'agenouiller sur un pavé de briques et sans tapis pour le couvrir ; car l'usage des tapis est aussi rare en Italie qu'il est commun en Angleterre. Il est donc vrai, quoique les Romains refusent de le croire, que l'on souffre plus de l'hiver à Rome qu'à Québec.

1^"" janvier 1820. — La nouvelle année commence par la pluie. A chaque voiture de cardinal qui se rend à Monte Cavallo pour la chapelle papale, la garde du château doit se mettre sous les armes. Autant de fois qu'elle remplit ce devoir aujourd'hui, elle est inondée d'un orage qui semble se tenir en réserve pour elle. Avant la grand' messe, le Souverain Pontife reçoit les hommages des ambassadeurs étrangers et de la Garde Koble, dans ses appartements. Les officiers des autres gardes s'y rendent aussi. Cette réunion forme la cour la plus brillante qui soit peut-être au monde. Le Pape, sans autre apprêt que sa simplicité et sa modestie ordinaires, reçoit tout ce monde avec peut-être plus de dignité que n'en saurait montrer aucun autre souverain.

2. — Le prince héritier du Danemark est arrivé depuis quelques jours. Il s'agit de donner un dîner d'Etat à son occasion. Le Souverain Pontife l'ordonne, mais n'y paraît pas. C'est le cardinal Secrétaire d'Etat qui en fait tous les honneurs ; il n'y appelle

que des personnes de distinction ; mais dans les soixante-dix individus dont la compagnie est composée,, il y en a de toutes les nations. Un caïmacan de Turquie est au nombre des convives. Il y paraît dans son costume, c'est-à-dire la tête couverte d'un bonnet de soie au lieu de turban, longue barbe, robe d'indienne fermée avec une ceinture, puis une autre robe de soie ouverte, par-dessus la première. Cet homme parle bien français et montre un caractère très décidé. Pour son malheur, il était devenu puissamment riche, crime impardonnable à Constantinople. Il apprend que le Grand-Seigneur en veut à sa vie. Il se hâte de vendre tous ses biens et de se retirer à Pétersbourg, où l'empereur de Russie le met au nombre de ses conseillers d'Etat. C'est de là qu'il est venu visiter l'Italie.

Le dîner est élégamment servi, admirablement varié et suffisant sans surabondance. Lorsque la compagnie se retire, le Secrétaire d'Etat reconduit très loin chacun des convives, les remerciant beaucoup de l'honneur qu'ils lui ont fait de se rendre à son invitation. De tous les ambassadeurs qui résident à Rome, c'est celui de France, en ce moment le comte de Blacas, qui fait plus grande figure et jouit de plus de considération. L'empereur de Russie, quoique schismatique, et les rois hérétiques de Prusse, de Hollande et d'Hanovre y ont aussi des ministres. Cette augmentation du corps diplomatique donne un relief à la cour de Rome, qu'elle n'avait pas dans le temps où elle ne recevait d'ambassadeurs que des souverains catholiques. Mais la religion y gagne-tell e ? L'évêque de Hollande en persécute-t-il moins l'évêque de Gand, qu'il a forcé d'abandonner son diocèse et dont il refuse de reconnaître les grands vicaires ? L'empereur Alexandre en traite-t-il mieux les Jésuites? N'est-il pas d'ailleurs à craindre que ces ambassadeurs ne veuillent avoir des chapelains de leurs sectes, qu'ils n'ouvrent des chapelles qui, à la longue, deviendraient des pierres d'achopement pour les bons fidèles de Rome ? Tout cela , donne lieu à des réflexions parmi les amis de l'Eglise, et à des frayeurs pour l'avenir.

6. — Le jour de l'Epiphanie, grand office du rit grec dans l'église

de S. Athanase. L'éveque de Québec, lorsqu'on l'informa que c'était le seul qui dût avoir lieu de là à longtemps, se repentit fort de n'y avoir pas assisté, plutôt qu'à la chapelle papale où il n'y avait rien de remarquable. Le Cardinal- Vicaire chanta la messe et le procureur-général des Servîtes marmotta un petit sermon en mauvais latin. Le peu que l'on en put entendre, au lieu du mystère du jour, roulait assez mal à propos sur les douleurs de la Ste Vierge. Le Pape connaissait d'avance le prédicateur, et ne put s'empêcher de rire en lui donnant la bénédiction à la fin de l'évangile.

A l'église de S. Athanase, est aimexé un séminaire destiné à l'instruction des jeunes Grecs dans les sciences ecclésiastiques. En ce moment, le séminaire appauvri n'a pas d'élèves. On travaille à rétablir ses revenus, pour y préparer des sujets aux missions de la Turquie et de l'Archipel. Le séjour des Français à Rome n'a pas été moins funeste au Séminaire Ecossais de Via Felice. Le supérieur est néanmoins parvenu à recouvrer 1,000 scudis de rentes annuelles. Au moyen de cela, il se propose de faire venir quatre sujets d'Ecosse, cette année, et de commencer leur éducation, avec l'espoir d'en pouvoir admettre un plus grand nombre par la suite.

Le Collège de la Propagande, délia Propaganda fide, établissement immortel du Pape Urbain VIII, revendique aussi l'Epiphanie comme s^ fête titulaire, parce que son principal objet est de procurer la connaissance de la foi aux nations lointaines. Les langues orientales y sont enseignées avec soin, et Ton y tient un cours d'études régulier en faveur des jeunes gens qui veulent se consacrer aux missions, surtout à celles de l'Orient. Ce collège est sous la direction immédiate du secrétaire de la S. Congrégation de la Propagande, qui y fait sa demeure. Une fois tous les ans, savoir le dimanche dans l'octave de l'Epiphanie, il y a dans ce collège un exercice public des langues. L'évêque de Québec, invité par le cardinal Préfet, assista à l'exercice de cette année. L'assemblée était nombreuse ; il s'y trouvait une partie des cardinaux qui sont membres de cette congrégation, des évêques, des laïques

distingues, des prêtres et des moines. Les élèves, en haLits de séminaristes, étaient placés en face sur un long banc soulevé d'une estrade. A eux se joignirent deux prêtres étrangers, l'un nègre, l'autre arménien, portant la longue barbe et revêtu à la Turque. Tous avaient à la main un petit cahier dont ils déclamèrent le contenu, chacun dans la langue dans laquelle il s'était appliqué. On entendit donc, dans cette séance, des récits en quinze langues différente:^, dans la plupart desquels les spectateurs ne pouvaient remarquer que la diversité des sons et des accents, et le plus ou moins d'assurance des déclamateurs. L'irlandais, le flamand, l'anglais, le latin, l'allemand, l'italien, le turc, l'hébreu, le grec, le syriaque, le chaldéen, le cophte, l'arménien, l'arabe, et le bulgare vinrent successivement frapper les oreilles de sons, les uns fort acres, les autres admirablement doux. Quelque insignifiant que paraisse cet exercice, il est néanmoins de nature à encourager les jeunes gens, comme ceux que nous donnons dans nos collèges, sur des sciences où la plupart des assistants n'entendent assurément goutte, et dont on ne peut contester les bons effets sur l'opinion publique.

10. — Rome ne serait pas une grande ville si elle n'avait aussi ses badauds. Après plusieurs orages considérables, il vint une chute de neige le 10 de ce mois. On n'y en avait pas vue depuis 12 à 13 ans. Elle couvre la terre de deux doigts. Les citoyens, peu accoutumés à voir leurs pavés blancs, prennent l'alarme, et pour se délivrer de ce fléau, veulent l'enlever sans délai.

11. — Yoilà les rues couvertes de charrettes dans lesquelles on charge la neige avec des pelles, pour la mener hors de la ville, sans s'apercevoir qu'elle fondait à mesure. Y a-t-il rien qui puisse mieux prêter à rire à des Canadiens ? Hé ! que n'attendait-on pas au lendemain î la neige aurait fondu d'elle-même, comme elle fit dans les endroits que l'on n'avait pas eu le temps de secourir ! La gazette suivante ne manqua pas de rapporter cette étonnante bordée de neige et de la qualifier de phénomène. Cortes I sur ce pied les phénomènes seraient fréquents dans l'Amérique du Nord, depuis le mois de novembre jusqu'à celai d'avril !

Au reste, la même tempête fut autrement sérieuse sur la Méditerranée, principalement du côté de Gênes. On n'entendait parler que de vaisseaux démâtés, d'autres brisés, d'autres jetés à la côte, d'autres engloutis avec leurs équipages. Ces nouvelles firent abandonner à l'évêque de Québec le projet qu'il avait formé de s'embarquer à Livourne, au commencement du mois suivant, et de se rendre de là à Marseilles.

14. —Maître de son temps, en attendant les réponses à ses différentes demandes et questions, dont il avait délivré les dernières au cardinal Préfet de la Propagande, le 5 janvier, il voulut en profiter, en visitant les établissements publics et autres objets dignes d'une curiosité raisonnable. Le froid de la saison ne saurait mettre obstacle à la promenade dans un climat où l'on ne voit jamais le mercure du thermomètre au-dessous d'un ou deux degrés de la graduation de Réaumur. Mais les pluies continuelles de cette année arrêtent souvent les efiforts de la curiosité, et laissent dans l'atmosphère une épaisseur malsaine à travers laquelle on n'aime pas à se hasarder trop longtemps dans les rues. Les pavés sont presque toujours humides et n'invitent pas à marcher. Néanmoins c'est à pied seulement que l'on a la liberté de faire quelques observations. Ce que l'on peut apercevoir du fond d'une voiture fermée doit être compté pour rien. Ajoutez à cela que pour observer avec succès dans un pays étranger, il faudrait être assisté de quelqu'un qui sût bien votre langue et celle du pays, et qui y eût séjourné assez longtemps et eût assez d'intelligence pour vous diriger dans vos courses et dans vos recherches. C'est ce que l'on ne trouve pas toujours et l'on y perd assurément. Faute d'un guide convenable pour lui indiquer les appartements où. il faut aller et l'heure fixée pour s'y rendre, l'évêque de Québec fut privé d'assister aux oratorios qui se donnent de temps en temps aux Jésuites et chez les Oratoriens. Ce sont des concerts d'où les femmes sont exclues et qui sont procédés d'une lecture pieuse. On fait grande estime des musiciens qui les exécutent et du choix de la musique sur laquelle il s'exercent. Ces concerts ont lieu deux à trois fois par mois.

16. — (Arrêtons-nous pour faire voir, en passant, que l'air de Rome n'est pas malsain pour tout le monde, car aujourd'hui même, 16 janvier, il vient de mourir dans un monastère de cette ville, une religieuse Ursuline âgée de 109 ans. . .).

Le défaut de guide priva encore l'évêque de Québec de voir l'endroit où l'on conserve des marbres de toutes couleurs, au nombre de 17,000, pour exécuter la mosaïque, art précieux connu depuis longtemps et que les artistes modernes ont conduit à un point de perfection qui laisse les anciens très loin derrière eux. Il consiste à substituer le marbre à la peinture, en formant avec une réunion de particules de cette pierre de différentes couleurs, non seulement des fleurs, des arbrisseaux ou autres objets isolés, mais à copier de grands tableaux en entier avec toutes leurs couleurs et leurs nuances. Il faut des siècles pour composer un tableau avec cette multiplicité de petites pierres, dont chacune a à peine un demi-pouce carré de surface ; mais aussi un tel tableau peut durer jusqu'à la fin du monde, sans rien perdre de la vivacité de ses couleurs, et est à l'épreuve de toutes les altérations auxquelles les tableaux ordinaires sont exposés. La plupart de ceux de S. Pierre ont déjà subi cette métamorphose et cette entreprise sera vraisemblablement continuée ^.

18. — La fête de la Chaire de S. Pierre, que l'on célèbre aujourd'hui, est une de celles où le Pape a coutume de tenir chapelle dans l'église de S. Pierre. Du maître-autel de cette basilique, placé au-dessus de la confession ou du sépulcre du S. Apôtre, à gagner le rond-point, il y a un espace d'au moins 200 pieds de long. C'est dans cet espace que se tient la chapelle, mais elle ne l'occupe pas tout entier. On le resserre sur le long et sur le large par une charpente postiche revêtue de tapisserie sur les trois côtés. L'autel se trouve en avant. En face est le trône du Pape, tournant le dos à la tribune ou au rond-point, dont il est encore à plus de 50 à 60 pieds. Les

1 — Aujourd'hui, tous les tableaux, à une seule exception près, sont en mosaïque à S. Pierre de Rome. Les artistes mettent douze à vingt ans pour achever une grande mosaïque.

bancs des cardinaux, des évêques, des prélats, etc., sont des deux côtes, se faisant face les uns aux autres. La chaire à prêcher est dans un des angles, près de l'autel. Un peu plus loin, est une trihune postiche pour les chantres. Plus loin encore, d'un côté et de l'autre, des bancs disposés en amphithéâtre pour des assistants distingués. Les cardinaux, à mesure qu'ils arrivent, prennent leurs habits de chœur dans le bas de l'église, et se réunissent près de là, dans une chapelle préparée à cette fin. Les évêques en font autant. Le Pape, accompagné de ses gardes, arrive en grande pompe, revêtu par-dessus sa soutane et ceinture blanches, du rochet, de la mozette et de l'étole, et coiffé du chapeau rouge galonné. Il le dépose en entrant dans l'église, où les chanoines vont le recevoir à la porte, et se retirent dans leur chœur, après l'avoir conduit dans la chapelle où est réuni le Sacré Collège. Le Pape y reçoit l'ami et, l'aube, la ceinture, l'étole, la chape et la tiare, et l'on se met en marche vers le maître-autel. Les évêques et les cardinaux vont deux à deux, ceux-ci suivis de leurs camériers ou caudataires. Au sortir de la chapelle, le Souverain Pontife s'assied dans un fauteuil revêtu de velours cramoisi et brodé en or. Ce fauteuil tient par les pieds à un brancard orné de même et ayant de chaque côté deux fortes crampes de fer. Douze laquais, ayant pour uniforme un vêtement de damas cramoisi, passent adroitement deux longs leviers dans ces crampes, et se mettent six sur chaque levier, trois devant et trois derrière, les lèvent insensiblement et les placent sur leurs épaules sans aucune secousse. Le Pape ainsi porté suit les cardinaux, bénissant les fidèles qui s'agenouillent avec empressement sur son passage.

On arrive à la chapelle du Saint-Sacrement. La procession s'y arrête. Les porteurs mettent le brancard à terre ; le Pape descend, s'agenouille sur un prie-Dieu ; le clergé se met aussi à genoux pour adorer le Saint-Sacrement avec lui ; puis il regagne son fauteuil, qui remonte en l'air comme il en était descendu. Dans cette procession, deux camériers du Pape, en grandes robes J de serge couleur d'écarlate, marchent à ses deux côtés, en dehors m des porteurs, soutenant chacun un grand bâton au-dessus duquel

est une espèce d'éventail de velours cramoisi brodé d'or et terminé par un demi-cercle de longues plumes. On ne voit pas quel peut être le but de ces éventails, sinon de garantir la personne du Pape du vent qui pourrait l'incommoder à cette hauteur. La procession, après avoir fait le tour du maître-autel, entre au chœur, les évêques et cardinaux gagnent leurs places ; les chantres, qui ont accompagné la procession de leurs hymnes, arrivent à leur tribune au moment précis où il faut entonner Vintroit, et le Pape est mis à terre à l'endroit même où doit se faire la confession, qu'il commence aussitôt avec le cardinal célébrant. Comme ce célébrant est du côté du chœur, ayant l'autel entre lui et le peuple, il ne se détourne pas pour chanter Paz vohis ou Dominus vobiscum. Par la même raison, le diacre chante ite, missa est, tourné vers l'autel. Le reste de l'office ne diffère pas de celui de Monte Cavallo, Le sermon est prêché par un élève de l'Académie ecclésiastique, ou plutôt il ne prêche que le précis d'un sermon très étendu sur la Chaire de S. Pierre, qu'il a fait imprimer d'avance et dont les exemplaires sont distribués au clergé, avant que l'on sorte de l'église. A la fin de la messe, le Pape est reporté avec la même pompe au lieu où on l'a pris. Après qu'il a laissé les ornements et repris l'habillement dans lequel il s'était rendu à l'église, une chaise à porteurs le transporte à sa voiture où les gardes l'attendent, le chanoines le reconduisant jusqu'à la porte de l'église où ils l'ont reçu. On ne se rassemble pas l'après-midi. Les vêpres sont à la charge du chapitre. Il en est de même dans les autres solennités.

19. — Pour nourrir l'esprit ecclésiastique, on a imaginé, depuis quelques années, une réunion qui se fait tous les 15 jours, dans un vaste appartement du collège de la Sapience, sous la direction du Cardinal -Vicaire, qui ne manque pas de s'y trouver avec plusieurs autres Eminences, qui se trouvent à Rome et se font un devoir d'y assister ; et comme la porte est ouverte à toute personne du clergé, il s'y rencontre pour l'ordinaire près de 200 ecclésiastiques. L'exercice commence par une lecture latine de quelque endroit choisi du Catéchisme du Concile de Trente,

Ensuite on lit en italien la solution, ordinairement trës longue et très raisonnée, d'un cas de morale proposé à la conférence précédente : puis quelques-uns des assistants discutent la solution, soit pour la développer, soit pour y applaudir ou pour la censurer, et finissent par en admettre les principes toujours bien choisis par des théologiens de mérite. Après quoi on propose en latin un autre cas de conscience pour la conférence suivante. Le tout est terminé par un discours sur quelqu'une des vertus qui doivent briller dans les ecclésiastiques. Ce discours se fait en italien. Nous eûmes occasion d'entendre parler, dans ces conférences, les plus célèbres orateurs d'Italie, savoir l'archevêque de Corfou, celui Ancyre, et le P. Finetti, jésuite. Les deux seuls qui puissent entrer en parallèle avec eux, sont le F. Pescia, capucin, prédicateur apostolique, et le P. Pacifico, observantin du couvent d'Ara Cœli. L'évêque de Québec avait eu occasion de les entendre ailleurs.

24. — Aujourd'hui se tient une congrégation générale de la Propagande dans laquelle on doit prendre en considération le mémoire présenté par l'évêque de Québec, le 17 novembre. Comme il sait quelle en sera l'issue, il ne se met pas en peine de demander ce qui a été résolu, voulant donner le temps nécessaire à l'expédition des Brefs qui en doivent être le résultat, et s'occupe de prendre connaissance des édifiantes institutions de la capitale du monde chrétien.

25. — Les Juifs qui demeurent à Rome, y occupent tous un même quartier, le plus sale, sans contredit, de toute la ville ^ Ils y font le commerce de détail et l'on est toujours assuré de trouver chez eux ce qui ne se trouve pas ailleurs, tant ils sont prévoyants et industrieux. Il n'y a peut-être pas de lieu où ils aient été moins molestés qu'ici. On les obligeait ci-devant de porter à

1 — Le Ghetto, dont la démolition avait commencé sous le gouvernement de Pie IX, a enfin disparu, et c'est un soulagement pour les Komains et pour les étrangers j une administration qui se respecte ne peut tolérer indétiniment de pareilles ordures.

leurs chapeaux une marque distinctive. Graduellement ils se sont affranchis de cet assujettissement. Cependant on continue de fermer leur quartier tous les soirs, et ils sont oblige.-^, tous les samedis au soir, de se rendre dans l'église de la Trinité des Pèlerins et d'y entendre une instruction sur la réalité de la venue du Messie. C'est un dominicain qui est chargé de faire cette instruction. Elle n'est pas tout à fait sans fruit. Chaque année, il y en a plusieurs qui demandent le Baptême. Au-dessus de la porte de cette église, est écrite en hébreu et en latin cette plainte de Dieu par son prophète : JExpandi manas meas ad populum non credentem et contradicentem. On rapporte que la plupart d'entre eux se tiennent fort mal dans cette église et que, pour les contenir, il faut les toucher avec de longues baguettes comme des bœufs serrés dans un parc. L'évêque de Québec désirait voir par lui-même ce qu'il fallait croire de ce récit. Il en fut privé, faute d'un guide qui pût l'y accompagner à l'heure convenable et lui indiquer une place.

Enfin on lui fit faire la connaissance de l'abbé Ostini, prêtre, l'un des rapporteurs de la congrégation de la Propagande et pro- ,fcsseur de l'Académie des lîTobles. Quelque occupé que soit cet ecclésiastique par ses différents emplois, il offrit ses services de si bonne grâce, que l'évêque de Québec n'hésita pas de les accepter. Ce fut avec lui qu'il visita les bibliothèques ci-devant mentionnées et les hôpitaux dont il sera traité plus bas. Il le conduisit chez deux artistes, l'un statuaire, l'autre peintre, dignes émules des plus grands maîtres ; il lui procura aussi l'inspection du cabinet de physique et de quelques classes delà Sapience, notamment celle d'histoire ecclésiastique, où il trouva pour professeur un chanoine régulier de l'église de S. Pierre-aux-Liens, mettant ses écoliers en dispute sur un fait relatif à l'histoire des Iconoclastes. L'heure ne lui permit pas d'assister, comme il se le proposait, à une leçon de Droit et à une de théologie dogmatique pour voir la méthode que l'on y suivait dans l'enseignement.

Ce fut encore à l'abbé Ostini que l'évêque de Québec fut redevable de la visite du Collège Capranica, consacré à l'éducation

des orphelins, et de celle du Collège Romain dans toutes ses parties. Les classes y sont conduites avec une régularité et une vigilance qui ne laissent rien à désirer. Les ecclésiastiques séculiers qui en ont soin, s'acquittent de cette charge avec tant d'applaudissement, qu'il n'y a nulle apparence que les Jésuites y soient rappelés, quoiqu'ils aient déjà fait plusieurs tentatives à cet effet. L'évêque de Québec fut conduit par son guide jusqu'à l'observatoire très élevé qui tient fi ce collège, et fut surpria d'y trouver une inscription faisant foi que le Pape actuel était monté jusque-là pour voir l'effet de divers instruments qu'il avait achetés à Paris, en 1804 et 1805, et qu'il avait envoyés de là pour l'usage de cet observatoire.

En pourvoyant à tout ce qui peut intéresser l'éducation, les directeurs du Collège Romain n'ont garde de négliger la piété qui en est la base. Pour inspirer la dévotion à la Ste Vierge, ils ont trois congrégations différentes où les écoliers prennent place selon leur rang dans les classes, ou selon celui de leurs parents dans la société. Il ne faut pas trouver à dire sur les distinctions que l'on accorde à la noblesse dans un pays où elle est si nombreuse, et où il est si essentiel de la maintenir dans ces bons principes de religion et d'affection au gouvernement, sans lesquels elle est moins estimable que les conditions inférieures.

26. — Le cardinal Frédéric Borromée a fait une fondation dans le Collège Romain, qui donne beaucoup d'encouragement à la piété, en même temps qu'elle immortalise la mémoire du bienfaiteur. La rente du capital qu'il y a laissé, a pour objet de préparer prochainement de jeunes garçons à la première communion, î^'importe qu'ils soient pauvres ou riches, pourvu qu'ils aient atteint l'âge de douze ans et qu'ils soient sufloisamment instruits dans la doctrine chrétienne. On les prend par 25 ou 30, on les loge, on les nourrit, on les confesse, on leur donne, chaque jour, plusieurs instructions et exhortations. Tout cela se fait dans les appartements qu'occupait autrefois S. Louis de Gonzague, mort, comme l'on sait, dans ce collège. Le dixième jour est celui de la première communion. Elle se fait dans la chapelle même où ce

saint prononça ses vœux avant de mourir. On a soin d'inviter un cardinal ou un évêque pour y dire la messe. Le Souverain Pontife a lui-même voulu remplir un fois cette fonction, et en a pris occasion d'ajouter à la fondation devenue par le malheur des temps insuflSsante pour son objet. Les enfants sont placés avec symétrie autour de la chapelle, ayant devant eux des accoudoirs. Le même prêtre qui a présidé aux exercices de leur retraite, se met à genoux au milieu d'eux, et fait de te'mps en temps des prières qu'il entremêle de ses sanglots, pour les exciter à l'amour de Dieu et à la componction. Le moment de la communion arrivé, ils se présentent à l'autel, deux à deux, avec un ordre et une décence admirables. On n'admet à communier avec eux que ceux de la communion précédente, car cette cérémonie se réitère six fois par an. Apres la communion, le directeur continue ses prières et répand des larmes. Les enfants qui jusqu'alors n'avaient fait que sangloter, se mettent à pleurer h l'envi les uns des autres, finissant par crier à tue-tête.

27. — Apres l'action de grâces, ils sont conduits dans une grande salle sur les murs de laquelle sont représentés en peinture les" principaux traits de la vie de S. Louis de Gonzague. On les a fait déjeuner, et chacun reçoit ensuite, sur une assiette, quelques pralines, puis deux images de S. Louis de Gonzague, l'une petite et ouverte, l'autre plus grande, roulée et liée d'un chapelet. Cela fini, on les reconduit à la chapelle, où ils trouvent un grand crucifix appuyé sur le bord de l'autel, le pied de la croix portant sur le plancher. Le directeur fait une courte exhortation suivie du chant du Te Deum, pendant lequel les ecclésiastiques présents vont à l'adoration de la Croix. Les nouveaux communiants les y suivent deux à deux. Pendant qu'ils baisent la croix, leurs talons sont baisés par deux prêtres à genoux, à droite et à gauche sur le bord du marche-pied. Cette partie de la cérémonie est fort touchante- Le tout finit par un De profundis pour le cardinal fondateur, et les enfants se retirent chez eux.

29. — L'évêque de Québec ne perdait pas de vue son départ de Eome. Il l'avait fixé au 6 février, mais ne voulait pas partir les

mains vides. Six jours après la tenue de la conp^regation générale de la Propagande, il commença à prendre des informations sur le progrès de ses affaires et fut très étonné d'apprendre que le rapport de cette congrégation n'était pas encore rendu à la eecrétairerie des Brefs. Il fallut donc aller, venir, frapper à plusieurs portes, pour donner de l'air aux gens, surtout au secrétaire de la Propagande, dépositaire de tous ses papiers. Ces peines ne furent pas perdues ; mais aussi elles étaient nécessaires. Il en est de la Cour de Rome comme de toutes les autres. On y est exposé à des délais et à des longueurs sans fin. Les bureaux dépendent les uns des autres et leur marche est pesante et embarrassée. La Propagande est exposée plus que toutes les autres congrégations à laisser traîner les afîaires et à les perdre de vue, parce que, tous les jours, il lui en survient de nouvelles de toutes les parties du monde, qui font oublier les anciennes.

Apres avoir donné cette impulsion, l'évêque de Québec rejoignit l'abbé Ostini et se mit en devoir de visiter les hôpitaux. Il vit celui des incurables, où l'on reçoit toutes les personnes atteintes de maladies sur lesquelles la médecine s'est inutilement exercée. Il renferme environ 150 malades des deux sexes, auxquels on donne les soins nécessaires pour adoucir les infirmités qui les afîligent et pour les supporter chrétiennement, instruits, comme ils le sont, de leur incurabilité. Cet hôpital tient à la grande église de S. Jacques dans le Corso ; aussi est-il appelé San Giacomo dei incurahili ou S. Jacques des incurables.

Il visita ensuite l'hôpital de la Trinité nommé des Pèlerins. Celui-ci a deux objets : le premier est de loger et nourrir, pendant trois jours, les pauvres étrangers qui sont conduits à Rome par un mouvement de piété, ou qui y sont détenus par accident, en voyageant pour leurs affaires. Ils y sont reçus avec beaucoup de charité, surtout lorsque le nombre' en vaut la peine, comme il arrive dans la Semaine Sainte. On voit alors des princes romains et des cardinaux s'empresser autour d'eux, leur laver les pieds et les servir à table. Il y a place pour trois cents. Dans les années jubilaires, ce nombre est tenu presque constamment au complet.

Cet hôpital est vaste. Tout y a été fiiit en grand et sans épargne, savoir: cuisine, cave, réfectoire, provisions de bouche, linge, lits et hardes, rien n'y manque.

Le second objet de l'hôpital des Pèlerins est l'admission des convalescents sortant des autres hôpitaux. Ou leur y donne deux semaines de repos et de bonne nourriture, sans remèdes, avant qu'ils retournent à leurs occupations. Si dans l'intervalle ils retombent malades, on les renvoie à l'hôpital d'où ils sont sortis.

On appelle archi-hôpital ou le premier des hôpitaux, celui qui est situé auprès de l'église de S. Jean de Lateran, et dans lequel on ne reçoit que des femmes, comme dans quelques autres on ne reçoit que des hommes. Si celui-ci est le premier, ce n'est assurément pas du côté de l'ordre et de la propreté. Le grand défaut' de tous ces établissements est que le détail et le soin des malades en sont confiés à des gens à gages, soit hommes, soit femmes, qui ne s'y prêtent que dans des vues mercenaires et sont quelquefois assez mal choisis. Quel avantage ne retireraient-ils pas d'être confiés à des religieuses hospitalières! Propreté, assiduité de jour et de nuit, tendresse pour les pauvres, économie, meilleure nourriture, modèles de patience et de charité : voilà les bons effets qui en résulteraient entre beaucoup d'autres. Mais ceci est un langage que les Italiens n'entendent point. Argumentez tant qu'il vous plaira, ils vous répondent sans cesse que le caractère des filles italiennes est si vicieux, qu'on ne pourrait prudemment les attacher aux dangereuses fonctions de l'hospitalité, quand même elles s'y seraient préparées par des vœux de religion. D'autres vous répondent que les Italiens sont si insolents, que des religieuses qui se montreraient, comme il est indispensable qu'elles le fassent, pour remplir les devoirs de l'hospitalité, seraient exposées à des insultes journalières.

Il ne faut pas croire que ce préjugé soit particulier à la ville do Kome, il est répandu par toute l'Italie. Il y a quelques années, on voulut faire, à Turin, un établissement de Sœurs de la Charité si justement estimées en France. On leur y donna la conduite d'un hôpital ; mais elles furent si maltraitées, si souvent accablées

(le reproches par les malades, par leurs parents et par les amis qui les venaient visiter, qu'elles furent contraintes d'abandonner la partie après une année de vexations.

Il restait à voir l'hospice S. Michel ; c'est le plus étendu de tous les établissements de charité de Rome. Il est situé de l'autre côté, c'est-à-dire à la droite du Tibre auprès de Ripa grande ou du grand port de Rome, qui se trouve plus bas que tous les ponts et où viennent aborder des vaisseaux matés dont le tonnage peut équivaloir à celui de nos plus grosses goélettes. L'embouchure du fleuve est à six ou sept lieues plus bas. Autrefois on y pouvait entrer par deux canaux ; l'un des deux est entiëreraent fermé par les sables qui s'y sont amassés. On ne craiîit pas qu'il en soit de même de l'autre, car il faut que l'eau de la rivière trouve un passage; mais il est à craindre que cette dernière embouchure, si l'on n'y prend garde, ne devienne trop plate pour l'introduction des vaisseaux.

31. — A la gauche du Tibre, et au-dessus de tous les ponts, est le petit port nommé Ripetta où abordent les chaloupes et bateaux qui ne sont pas matés. Ils y trouvent un quai et un grand escalier de pierre très commode pour la décharge du bois, du charbon et autres approvisionnements de la ville.

De Rijja grande, les vaisseaux vont et viennent à Civitavecchia, le seul port de l'Etat Pontifical sur la mer d'Etrurie ou de Toscane ; la position de celui-ci est excellente pour le commerce de cette partie de la Méditerranée. Tout le monde convient qu'il serait possible de l'améliorer, de manière même à y maintenir une flotte eu cas de guerre. Quelques Souverains Pontifes y ont songé ; mais autant de fois qu'ils se sont mis en dev^oir de l'agrandir ou de le fortifier, les autres Puissances de l'Europe, surtout celles qui avaient des ports sur la Méditerranée, ont trouvé moyen d'éluder l'entreprise et de détourner leur attention de quelque autre côté.

Jusqu'au présent pontificat, le Pape avait toujours à Civitavecchia un certain nombre de galères menées par des forçats et aux ordres du gouvernement. Pendant les derniers troubles, les

galères négligées sont tombées par morceaux et les forçats sont restés en prison, au nombre 1500 dans ce seul endroit. Si l'on ne veut pas les employer à remuer et cultiver les alentours de Rome qui auraient tant de besoin de cette opération, qui empêcherait de se servir de leurs bras pour faire du moins du port de Civitavecchia un bon havre marchand et pour y attirer une partie du commerce qui se fait à Livourne ? Mais, outre que le gouvernement n'y songe pas, il faut avouer que l'état actuel de ses finances ne lui en laisserait pas la liberté, d'ici à plusieurs années. Revenons à l'hospice de S. Michel.

Cet établissement soumis à la surveillance d'un cardinal et sous la direction immédiate d'un prélat qui y demeure avec dix-sept aumôniers, ne renferme pas moins de 1500 personnes, savoir : des invalides, des orphelins et des incorrigibles. Ces trois départements ont leurs logements complets, sans aucune communication des uns avec les autres. Les invalides, comme moins en état de faire usage des escaliers, sont placés au rez-de-chaussée et y prennent leur repas dans un réfectoire commun. Il y a une infirmerie pour ceux qui tombent malades et un traitement accommodé à leur état. Les femmes invalides, quoique logées et traitées de la même manière que les vieillards, soit en santé, soit en maladie, en sont néanmoins totalement séparées.

Les orphelins sont admis dans cet hospice entre l'âge de 8 ans et de celui de 11, et n'y peuvent rester après l'âge de 20 ans. En ce moment, ils sont au nombre de 200. Ce sont des pauvres mais non des enfants trouvés. S'ils ne reçoivent pas ici une éducation classique, comme ceux du Collège Capranica, du moins on cultive leurs talents de manière à en faire, par la suite, de bons chrétiens et d'honnêtes et industrieux citoyens. Outre les deux écoles élémentaires par où on les fait passer pour les former à la lecture, à l'écriture et à l'arithmétique, il y a des maîtres de dessin, de gravure, d'architecture, chargés de donner les principes de ces différents arts à ceux qui y montrent cle l'aptitude. Ceux qui n'ont pas les mêmes dispositions, apprennent à faire des tapisseries au métier, ou sont formés à tels arts mécaniques qui se trouvent assortis à

leur génie ; car il y a dans cliiFérents ateliers, des maîtres serruriers, menuisiers, chapeliers, cordonniers, tailleurs et tisserands, et autour d'eux des orphelins plus ou moins nombreux qui apprennent ces différents métiers. Les ateliers sont affermés par des particuliers au profit de l'hospice, et l'obligation pour le preneur d'instruire dans son métier les orphelins qui voudront l'apprendre, est toujours une des conditions du contrat. Si elle lui semble d'abord onéreuse, il est dédommagé dans la suite par l'ouvrage que lui fout ces jeunes gens.

L'atelier des tisserands est celui qui occupe un plus grand nombre de bras, par les nombreuses préparations qu'il faut donner à la laine avant de la mettre sur le métier, car on ne fait pas de toile, mais seulement des étoffes dans cet hospice.

Les orphelins se réunissent pour la prière du matin et du soir et pour les repas. Leur vie est très frugale. Ils déjeunent au pain sec ; à dîner, ils ont une soupe et un ragoût, avec un demiseptier de vin ; le soir, une once de saucisson et un petit morceau de pain. A mesure qu'ils arrivent à l'âge de '20 aiîs, on leur met dix scudis dans la poche et on les envoie gagner leur vie où ils voudront.

Il n'en est pas de même des orphelines que l'on élève aussi dans cette maison. Elles ont la liberté d'y demeurer, jusqu'à ce qu'elles trouvent à se marier, après avoir appris à broder et à faire du ruban ; car c'est surtout par ce dernier moyen qu'elles font quelque profit à l'hospice.

1" février. — Sous le nom d'incorrigibles sont compris deux sortes de mauvais sujets constamment occupés, dans des endroits différents, à filer de la hiine pour l'usage des tisserands de la maison. Les uns sont des garçons entre l'âge de 15 et de 20 ans, condamnés à ce travail par les cours de justice ou parleurs parents qui n'ont pu trouver d'autre moyen de les dompter. Ils sont au nombre de 45, tous enchaînés par un pied auprès de leurs rouets, et obligés de travailler debout toute la journée. On ne les déchaîne le soir, que pour les faire monter dans de petites cellules placées autour de leur salle et qui sont fermées au verrou toute la nuit.

L'autre classe d'incorrigibles sont des femmes de mauvaise vie dont on purge la ville, pour leur faire fiiire, dans cet hospice, une pénitence dont elles ne profitent guère. On ne sera pas surpris qu'elles y soient au nombre de 350, si l'on réfléchit qu'un gouvernement ecclésiastique doit naturellement s'occuper des bonnes mœurs avec plus de vigilance qu'on ne le fait dans les Etats séculiers, et que par conséquent il doit se montrer plus sévère à réprimer les personnes qui se rendent des instruments de libertinage. La seule différence qu'il y ait entre la punition de ces créatures et celle des jeunes incorrigibles, est qu'elles ne sont pas à la chaîne et qu'elles se tiennent assises pour filer. Du reste, ni les uns ni les autres ne donnent le plus petit signe de repentir. On l'a dit depuis longtemps : les châtiments peuvent détourner du crime par la frayeur qu'ils inspirent à ceux qui ne sont pas encore criminels ; mais ils ne font pas d'autre effet sur les cœurs dépravés, que de les rendre pkis soigneux de se cacher pour faire le mal. Il est réservé à Dieu seul de changer les cœurs, et il ne saurait y avoir de véritable amendement chez ceux que la crainte de sa souveraine justice n'affecte pas.

Aujourd'hui est un grand jeûne à E-ome, résultat d'un vœu perpétuel que fit la ville pour être délivrée du tremblement de terre de 1703. Ce jour se trouve lié à la fête du lendemain et lui sert de vigile.

2. — Le Souverain Pontife tient chapelle à Monte Cavallo pour célébrer la Chandeleur. Les cardinaux vont à l'obéissance dès qu'il est rendu au chœur, puis passent successivement à la sacristie où, sans prendre l'aube, mais seulement l'amict par-dessus le rochet, ils se parent suivant les différents ordres, c'est-à-dire que les cardinaux-évêques se revêtent de la chape, les prêtres de la chape sans étole, les diacres de la dalmatique. Les évêques assistants au trône et non assistants prennent aussi la chape. Tous rentrent au chœur, à mesure qu'ils sont parés, tenant leur mitre dans la main droite par le haut des fanons renversés. Le Pape fait la bénédiction des cierges enfermés dans six larges caisses

peintes, couvertes et placées à la gauche du troue. Il eu fait la distribution qui est trës longue, parce qu'outre le Sacro Collège, les évêques et les prélats, il se présente beaucoup d'autres personnes pour en recevoir, tel que le Sénateur, les conservateurs, les pénitenciers de la basilique de S. Pierre, les camériers du Pape, ceux des cardinaux et d'autres ecclésiastiques qualifiés. Les cierges sont gros et longs, du poids de deux ou trois livres. Sa Sainteté les présente sur le travers et éteints. En les recevant, les cardinaux lui baisent la main, les évêques le genou, les autres les pieds. La distribution finie, les cierges s'allument, on se met en procession autour de la Salle Royale qui avoisine la chapelle. En sortant, les évêques et cardinaux se couvrent eux-mêmes de leurs mitres. L'archevêque arménien est aussi mitre et revêtu d'une chape trës riche ; mais l'archevêque grec a une couronne royale au lieu de mitre, et une espèce de dalmatique traversée de plusieurs bandes, franges et galons d'or et d'argent. Cette manière de se parer est apparemment conforme au cérémonial de son église. Le Souverain Pontife est porté, dans cette procession, comme il l'avait été à S. Pierre, le 18 janvier. Au retour de la procession, on retourne à la sacristie ; chacun reprend son habillement de chœur ordinaire, et l'on assiste à la grand'messe, qui n'a rien de particulier, sinon qu'en conséquence du vœu de 1703, elle est suivie du Te Deum trës bien exécuté en musique, et de plusieurs versets et oraisons chantés par le Pape d'une voix forte qui semble assurer à l'Eglise catholique encore plusieurs années de son édifiant pontificat.

3. — L'époque du départ de l'évêque de Québec approchait. Il lui restait plusieurs choses à voir à Rome, mais il n'avait plus le temps de s'en occuper. Le marquis de Euscaldo, ambassadeur de Sa Majesté Sicilienne, l'avait inutilement pressé de faire le voyage de Naples, aucun motif religieux ne l'appelant de ce côté. La seule excursion qu'il regrettait d'avoir manquée, était celle d'Ostie, où tout en contemplant l'embouchure du Tibre, il aurait pu honorer le lieu de la mort de S*® Monique. Mais c'était un coup manqué à n'y pas revenir.

4. — Il avait eu sa seconde audience du Pape dans le cours du mois de janvier ; il obtint aujourd'hui la troisième, et fit trouver bon à Sa Sainteté qu'il ne se prévalût pas encore du titre de métropole accordé prématurément à l'église de Québec, priant le Saint-Père de vouloir bien s'en rapporter à lui, du temps où la prudence lui permettrait de se qualifier archevêque, ce que Sa Sainteté daigna approuver avec sa bonté ordinaire. C'était le vendredi de la semaine de la septuagésime.

Dans l'anti-chambre, l'évêque de Québec rencontra le gouverneur de Rome en rochet et en mantelette et lui dit : " Vous donc aussi, vous venez à l'audience " ? — " Oui, répondit-il, tel que vous me vo3'ez en grand costume, je suis sur le point d'aller ouvrir le carnaval ; mais l'usage veut qu'au préalable, j'en informe le Pape, afin de savoir s'il n'a pas à donner quelque ordre particulier à ce sujet. "

Pour expliquer cette conduite si peu d'accord avec nos mœurs, il faut savoir que dans toutes les villes d'Italie, le peuple est éperdûment amoureux des jeux, des masquarades et autres folies du carnaval. En priver totalement les habitants, serait les provoquer à beaucoup de murmures et peut-être à la révolte. Quoique cette fureur soit moins grande à Rome qu'à ÎTaples et à Venise, les Souverains Pontifes ont néanmoins toujours été d'avis qu'il valait mieux avoir quelque condescendance pour cette folie et la soumettre à des règles, que de rompre le ressort en voulant trop le comprimer. On en fait donc une affaire d'appareil et de cérémonie. La plus belle rue de Rome nommé il Corso est le lieu destiné à ce divertissement. Elle commence à la Porte du Peuple et finit au palais de St-Marc, ce qui fait près d'une demi-lieue. On en répare d'avance le pavé, s'il en est besoin. Tous les balcons, portes et fenêtres qui donnent sur cette rue sont retenus par des spectateurs. Plusieurs particuliers tendent de tapisseries le devant de leurs maisons, pour exprimer la part qu'ils prennent à la joie publique. D'autres mieux avisés garnissent leurs devantures de bancs à plusieurs étages, et font payer aux curieux les places qu'ils occupent sur ces échafaudages. En retranchant les deux dimau-

chus de la sexagésime et de la quinqiiagésimc, il reste dix jours francs de carnaval. Pendant les six derniers jours, les bureaux publics sont fermés et il ne se fait point d'aiïaires. Le Pape, qui ne sort d'ordinaire que l'après-midi, fait pendant le carnaval sa promenade dans la matinée, peut-être pour que l'on puisse disposer de la garde qui l'accompagne dans ses sorties. Ou remarque que, dans ce temps, il passe une fois ou deux par le Corso qui n'est pas sa route ordinaire, soit qu'il veuille voir par lui-même comment les choses sont disposées, soit qu'il veuille montrer à ses sujets l'intéiêt qu'il prend à ce qui les concerne, même à leurs plaisirs.

Chaque jour du carnaval, un corps de troupe de plusieurs centaines d'hommes se rend dans le CortO, à une heure aprës-midi, et y est disposé des deux côtés de cette rue, de manière à la garnir d'une extrémité à l'autre. A deux heures, on sonne la cloche du Campidoglio ou du Capitole. A ce signal, une multitude de fous inondent le Corso, les uns pour voir, les autres pour se montrer ; les uns à pied, les autres en voitures; ceux-ci à découvert, ceux-là masqués et contrefaits non seulement dans leur figure, mais dans le reste de leurs ajustements, allant, venant, sautant, courant en tous sens, quelquefois par groupes, quelquefois isolément, faisant mille singeries, mille bouffonneries bizarres, qui n'ont ni ensemble, ni bon sens, mais présentent une telle variété d'objets, qu'un curieux peut suivre ce spectacle trois heures et être assuré d'y apercevoir toujours de nouveaux objets, par la rotation et l'agitation constante des insensés qui amusent le public à leurs dépens.

Pendant la scène, il y a peut-être 300 voitures dans le Corso, qui se suivent les unes les autres, le long des trottoirs. Environ une heure avant le soleil couchant, on donne un certaia signal et toutes les voitures se retirent par les rues de traverse, sans qu'il en reste une seule, les gens à pied, masques et autres, continuant d'aller et venir comme auparavant. Au bout d'une demi-heure, à un autre signal, tous ces gens disparaissent ou se retirent derrière les rangées de soldats qui bordent les trottoirs. Alors un

autre spectacle se présente. Ce sont des chevaux d'une agilité remarquable que l'on a réunis sur la place iu Peuple. Chaque propriétaire, pour donner plus de vitesse au sien, a mis en œuvre le moyen qu'il a jugé le plus efficace. L'un sera couvert d'une sellette sous laquelle sont des pointes de clous qui lui piquent le dos ; l'autre aura les flancs chauffés par du charbon ardent qui lui pendra des deux côtés dans des cassolettes. Ces animaux sont lâchés au même instant vers le Corso, et courent de toutes leurs forces, sans bride, sans cavalier, jusqu'à la place de Venise où on les arrête. Le gouverneur les attend là et distribue des prix de diiïérentes valeurs aux maîtres des trois premiers rendus. Ainsi finit une journée de carnaval à Rome, pour recommencer le lendemain. Le dernier jour, après le passage des chevaux, on rentre dans le Corso, et comme la nuit commence, chacun est obligé d'avoir une bougie à la main, de sorte que cette longue rue paraît toute en feu. Mais après 15 à 20 minutes, à un signal donné, toutes ces bougies s'éteignent en un instant, et chacun s'enfuit ; il est sévèrement défendu à qui que ce soit de paraître masqué avant l'heure marquée, et dans un autre endroit que le Corso.

7. — Dans le même temps qu'une partie du peuple romain s'amuse de ces enfantillages, assez difficiles à accorder avec les engagements du Baptême, une autre partie beaucoup plus saine est prosternée au pied des autels où le Saint-Sacrement est exposé. . Il est même de règle que, le mardi-gras au soir, immédiatement après la fin du carnaval, le gouverneur et les conservateurs assistent à un salut du Saint-Sacrement qui se fait dans l'église des Jésuites.

8. — On annonce la mort du duc de Kent. Les Anglais résidant à Rome sont fort embarrassés de cette nouvelle ; ils ont annoncé un bal ; ils sont invités à un autre ; que feront-ils pour concilier leur plaisir avec leur respect pour la famille royale ? — Ils séparent, comme on dit, le diffiàrend par la moitié, c'est-à-dire qu'en esprit de deuil ils contremandent le bal qu'ils voulaient donner, mais par bienséance, ils se rendent à celui dont ils étaient priés et y dansent jusqu'au matin.

Tous ces amusements n'avançaient pas les affaires de l'évêque de Québec, impatient de se remettre en route. Il craignait que les bureaux une fois fermés par le carnaval ne s'ouvrissent plus pour lui qu'après le commencement du carême. Il fit donc les plus grands efforts pour obtenir l'essentiel, savoir les Brefs apostoliques, qui n'étaient pas moins de sept (dont quatre pour ses nouveaux suffragants) et une partie des solutions des difficultés qu'il avait proposées à la Propagande, laissant un procureur sur les lieux, chargé de lui transmettre les autres, qui, selon toute apparence, ne devaient être délivrées que plusieurs mois après.

9. — Muni de ces pièces, il fit ses adieux à ses amis, alla recevoir la dernière bénédiction du Saint-Père et prendre congé de lui, tandis que M. Turgeon retenait une voiture pour le voyage de Florence.

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