CHAPITRE HUITIEME
Départ de Rome Viterbe Ste Rose Lucien Bonaparte Sienne —
Florence La bénédiction des Cendres. — Bonaparte et ses nominations épiscopales Les épitaphes inconvenantes dans les églises. —
La chapelle des Médicis Le musée Les Apennins et la neige. —
Parme L'ex-impératrice Marie Louise. — L'empereur d'Autriche et les
religieux. — Plaisance. — Alexandrie Les avalanches. — Turin. — La
famille royale à la messe Périlleuse traversée du Mont Cenis. — Cham-
béry Chaille Lyon.
10 février. — Le départ eut lieu le lendemain, au soleil levant. Ce jour complétait exactement le troisième mois de notre résidence à Rome. C'était le jeudi-gras. La terre était couverte d'une petite gelée blanche ; il faisait froid, mais très beau. Un jeune prêtre irlandais (M. Ennis) avec lequel nous avions fait connaissance en nous rendant à Rome, et qui nous y avait beaucoup recherchés, voulut nous reconduire jusqu'au Ponte Mole^ et monta pour cet efîet en voiture avec nous. La porte Flaminienne ou del Pojyolo par où nous étions entrés à Rome, au mois de novembre, fut celle par où nous en sortîmes. La voiture était bonne, les chevaux et le voiturin aussi, ce qui nous promettait d'être à Florence au bout de cinq à six jours, moyennant la somme de 16 louis.
A peine sortis de la ville, nous nous retrouvâmes dans le désert. Rendus pour dîner dans l'auberge d'un méchant village, nous y attendîmes près de deux heures une dame française, la marquise de Bellemare, laquelle devant retourner dans son pays après deux ans de séjour à Rome, avec sa nièce et son neveu, avait désiré
voyager en même temps que nous. Comme sa voiture était différente de la nôtre, nous passions les journées sans nous voir, excepté aux auberges où nous nous tirions d'affaire pour dîner, mais où une si grande compagnie rendait les places difficiles à trouver pour le soir. Il aurait été de l'intérêt de la marquise comme du nôtre, de voyager séparément. I^ous ne pûmes cependant effectuer cette séparation désirable avant d'arriver à Florence.
De Monterosi (c'est le nom du village où nous dinâmes), nous ne pûmes faire autre chose dans la soirée que de nous rendre à Ronciglione, petite ville, si l'on peut lui donner ce nom, tout à fait insignifiante.
11. — Nous en partîmes de bon matin, dans l'espérance de faire une meilleure journée que la précédente. C'est un avantage dans cette saison, d'avoir les jours croissants. Cette réflexion anime les voyageurs, au lieu que le décroissement des jours d'automne n'est propre qu'à décourager. Toute la matinée se passa à traverser une montagne couverte de troncs d'arbres abattus, qui pourrissent sur la terre et dont on s'est contenté de couper les branches, preuve que Ton s'entend fort peu, en ce pays, à se procurer du bois de chauffage.
De l'autre côté de cette montagne, se trouve la ville de Yiterbe, capitale du Patrimoine de S. Pierre. Nous y arrivons entre onze heures et midi. L'ancien évêque de Senez, retiré dans cette ville, avait fait connaissance à Rome avec l'évêque de Québec, dans le cours de l'automne, et l'attendait, ce jour-là, à dîner. Ce fut à son logis que nous descendîmes et avec lui que nous parcourûmes une partie de la ville, dans les rues de laquelle on s'estime heureux de marcher sur un pavé de grandes pierres carrées, plates et bien ajustées les unes auprès des autres, après avoir foulé, pendant trois mois, les raboteux pavés de Rome.
Cette ville compte 15,000 habitants, trois collégiales, cinq paroisses, un collège de Jésuites qui ont en ce moment 60 pensionnaires, plusieurs monastères d'hommes, tous sans novices, excepté ceux des Dominicains et des Augustins. L'évêque du
lieu est le cardinal Severoli, engagé, en ce moment, dans le cours de ses visites. Nous visitâmes sa cathédrale, remarquable par la sépulture de quatre Souverains Pontifes, et encore plus par la conservation d'une pierre brute incrustée dans le mur d'une des chapelles, avec cette inscription : " super hanc lapidem decollati fuere gloriosi martyres Valentinus Presbyter et Hilarius Diaconus ". Les chanoines de cette église ont le privilège d'officier in poniificalibus, comme font les cardinaux à Rome. Les Papes ont souvent séjourné à Viterbe, surtout lorsqu'il est arrivé que leurs sujets de la capitale se sont mis en insurrection contre eux.
En parcourant le palais épiscopal, qui est assez vaste et assez malpropre, l'évêque de Québec parvint à un petit balcon fort élevé, qui donne sur la campagne. Il commençait à y faire ses observations, lorsqu'entendant raconter qu'en ce même lieu un autre balcon s'était rompu sous les pieds du Pape Jean XXI, qui avait été tué sur le coup en 1277, il se retira promptement, de crainte de donner lieu d'en raconter autant de lui par la suite.
On montre, dans ce palais, une salle où se sont tenus deux conclaves, l'un desquels tenu en 1378 donna ouverture au grand schisme d'Occident. La patronne de la ville est S*® Rose surnommée de Viterbe, dont le corps encore entier, quoiqu'elle soit morte depuis 566 ans, se conserve dans le couvent des Clarisses, non assis comme celui de S*'^ Catherine de Bologne, mais couché dans une niche entre le sanctuaire et le chœur des religieuses, du nombre desquelles elle était autrefois. Elle est dans l'habit de son ordre. Nous entrâmes pour lui baiser les mains, l'évêque de Senez nous ayant dit qu'il était autorisé à nous en donner la permission.
Le peuple de Viterbe a beaucoup de vénération pour sa protectrice, dont la fête se célèbre tous les ans, le 4 septembre, avec beaucoup de solennité. Ce jour-là, une statue de la sainte est placée au haut d'une charpente mobile de 40 pieds de hauteur, faite en forme de pyramide carrée, tronquée, et environnée de planches jusqu'aux pieds de la statue. En cet état elle est portée
processionellement par la ville. Les porteurs marchent sous la charpente même, et l'on ne voit de dehors ni eux, ni les leviers dont ils se servent. Quarante hommes choisis sont chargés de ce fardeau.
Lucien Bonaparte a trouvé k Viterbe ce que l'on appelle olium cum digintate et y a fixé sa demeure. La vie qu'il y mené est étrangère à toute politique, et son importance d'autrefois lui attire de la considération. Viterbe est redevable de son existence comme ville à Didier, roi des Lombards, qui la composa de trois villages. A huit milles de Viterbe, se trouve sur une hauteur Montefiascone, l'ancienne capitale des Falisques, aujourd'hui ville épiscopale. Le cardinal Maury en était évêque, et aurait mieux fait de s'en tenir là que de soupirer après l'archevêché de Paris, qu'il n'a jamais pu obtenir, et où s'est éclipsé tout le mérite qu'il s'était acquis pendant la Révolution Française.
Nous laissâmes cette ville à gauche, sans y entrer, quoique le chemin passât à la porte, et après une route peu intéressante le long d'un lac dont les bords seraient susceptibles d'une meilleure culture, nous vînmes coucher à une petite ville nommé Bolsena, ainsi que le lac à l'extrémité septentrionale duquel elle est située. Cette place, qui n'est plus qu'un misérable village, joua autrefois un rôle assez important, lorsqu'elle était la principale forteresse des Volsques qui, ainsi que les Falisques, s'opposèrent si longtemps à l'esprit ambitieux de la République Romaine.
12. — Ayant couché, le vendredi soir, à Bolsena, nous en partîmes, le lendemain, d'assez bon matin, traversâmes le bourg de St-Laurent et vînmes dîner à Aquapendente. Cette ville, située sur le bord d'un rocher escarpé, s'annonça un peu mieux que les précédentes ; elle est environnée de beaucoup de vignes qui paraissent soignées et de campagnes assez riantes. Il est remarquable que dans ce climat, on travaille aux champs l'hiver comme l'été, que l'herbe est verte toute l'année, et qu'il n'est pas rare qu'un cultivateur mette son habit bas, dans le cours de la journée, pour n'être pas excédé de chaleur.
Il fait si beau aujourd'hui, qu'après le dîner, la compagnie
prend de l'avance sur les voitures, pour avoir le plaisir de faire un ou deux milles à pied, pendant qu'on les prépare. La marquise de Bellemare fait preuve de courage et marche plus loin qu'aucun de nous.
A cinq milles d'Aquapendente, est un petit village nommé Ponte Centeno. C'est là que se trouve la dernière douane du Pape et que commencent les Etats du Grand Duc. Apres avoir passé deux fois à gué la rivière Paglia et fait environ 10 milles de chemin, toujours en montant, nous nous trouvons, le soir, auprès d'une ville fortifiée, nommée Eadicofani, que nous avions aperçue de très loin, mais qui paraissait trop élevée pour laisser croire que l'on pût y parvenir en voiture. Nous n'entrâmes point dans la ville, quoique nous en fussions assez près pour en entendre sonner les cloches et les horloges ; mais nous arrêtâmes à quelques arpents de là dans une auherge vaste et commode, où se trouvait aussi la douane. M. Turgeon y fit la déclaration de notre bagage, qui fut plombé et scellé, de manière à n'avoir plus affaire aux douaniers jusqu'à Florence.
Sur une hauteur, à petite distance de Radicofani, est la forteresse de Chinsi ; c'est l'ancienne Elisium, capitale du roi Persenna que les Tarquins engagèrent à aller attaquer Rome, pour y faciliter leur établissement. On sait quelle fut l'issue de cette entreprise mal concertée.
13. — Le beau temps du 12 fut remplacé, la nuit suivante, par une forte pluie qui dura presque tout le dimanche. Il fallait néanmoins dire ou entendre la messe quelque part. Entrer dans la ville pour remplir ce devoir, eût été retarder de beaucoup la marche ; les voiturins n'entendent pas raison sur cet article. Le nôtre promit d'être rendu à San-Quirico assez tôt pour la messe. M. Turgeon voulut pourtant rester à jeun pour la dire, si nous arrivions trop tard pour l'entendre. ITous commençâmes donc, au petit jour, à descendre par un chemin tortueux la montagne de E-adicofani. Cette descente fut longue, le chemin étant gâté par la pluie de la nuit et par celle qu'il fallut essuyer sans miséricorde, jusqu'à ce que nous fussions rendus à San-Quirico et longtemps
aprëp. Nous y arrivâmes à dix heures, et prîmes auberge prës d'une église collégiale où la grand'messe commençait dans le moment même. Engourdi de la voiture et tout frissonnant par ce temps humide, M. Turgeon était peu préparé à dire la messe ; il se hâta donc d'aller avec son évêque entendre la grande. ITous y assistâmes dans la nef, confondus avec le pauvre peuple (c'est là que l'on prie mieux), et au milieu de bonnes femmes portant des chapeaux ronds qu'elles ôtaient, comme font les hommes, en entrant dans l'église. La grand'messe chantée rondement fut suivie d'une basse encore plus ronde. Les prêtres italiens ne s'endorment pas à l'autel.
La pluie dura jusqu'à Buon-Convento, village où nous vînmes coucher. C'est surtout dans les mauvais temps que l'on sent le prix des carrosses. A la longue on peut y être pénétré du froid et de l'humidité de l'air, mais du moins on y est en sûreté contre la pluie. Le cocher même a, jusqu'à un certain point, le même avantage dans les carrosses de France et d'Italie, parce qu'audevant de la voiture, il occupe ce que l'on appelle le cabriolet, c'est-à-dire un siège revêtu d'un soufflet de cuir, comme ceux de nos calèches couvertes, avec un tablier de cuir sur ses genoux. John, qui avait toujours sa place avec le cocher, partageait cet adoucissement inconnu dans les voitures d'Angleterre.
1 1. — Ayant couché à Buon-Convento, le dimanche gras, nous arrivâmes à Sienne, le lundi, vers onze heures du matin. La pluie continuait; il fallut néanmoins voir quelque chose de cette ville qui tient un rang distingué entre celles d'Italie. Elle fut autrefois une république et conserve, dans les titres que l'on donne à ses magistrats, quelques vestiges de son indépendance, quoique entièrement soumise au gouvernement de Toscane, depuis Côme de Médicis auquel Charles Quint en fit présent. Elle a donné naissance à six Papes et a, en ce moment, pour archevêque le cardinal Zondadari, que l'évêque de Québec ne put saluer, parce qu'il était hors de chez lui. La grande place de la ville est une des plus grandes qui soient en Europe et garnie de beaux édifices. Les rues sont pavées de grandes pierres comme celles de Viterbe
et ont do plus clés trottoirs de briques. Y ayant une grande irrégularité dans le terrain où est située l'église métropolitaine, il en résulte qu'au-dessous du rond-point ou de la tribune (ces deux noms sont synonymes chez les architectes), il se trouve un appartement de plus de vingt pieds de haut, dont on fait un superbe baptistère, qui n'a point de communication avec l'église, dont il faut aller chercher l'entrée par une autre rue. Elle a 830 pieds de long ; ses murs au dedans et au dehors sont entièrement revêtus de marbre noir et blanc. Le portail donne sur une place assez spacieuse pour se bien développer. Il est richement orné de statues, colonnes, guirlandes, etc. On y arrive par un large perron dont les marches sont aussi de marbre. Le dedans de l'église est digne d'une attention particulière par les deux superbes chapelles qu'il renferme. La plus riche est celle de Chigi, ornée de huit colonnes de marbre vert, de beaux tableaux, de deux statues renommées, savoir : celles de S. Jérôme et de S'^ Madeleine. L'autre est celle de S. Jean-Baptiste, dans laquelle on conserve un bras de ce saint, envoyé à Pie II, par Thomas Paléologue, roi du Péloponèse. Sur le pavé de la nef, qui est tout en marbre, sont représentées en mosaïque les dix sybilles auxquelles ont attribue des prophéties sur la venue du Messie, avec le nom de chacune auprès d'elle. Il serait difficile de rendre compte des mosaïques qui sont sur le pavé du chœur. Elles sont si belles, que le chapitre, pour les ménager, les a fait couvrir d'un plancher. C'est en effet le moyen de les conserver longtemps. Ce que l'on ne saurait trop admirer, est la sculpture du chœur exécutée en bois dur, mais surtout un banc à dossier où le célébrant s'assied à la grand'messe avec le diacre et le sous-diacre. On ne conçoit pas qu'il soit possible de manier la gouge avec plus de goût et de délicatesse. Au-dessous de la chaire, sont écrits ces mots : " C'est d'ici que S. Bernardin faisait tonner la loi de Dieu avec des expressions de feu ". Près de là, est un monument fait exprès pour représenter, sous la figure de différents animaux, la ville de Sienne et ses alliées, lorsqu'elle était république. Rome y a pour emblème un éléphant portant une tour sur son dos, Florence un lion, Orviette une oie,
Pise un liëvre, Sienne un loup, Yolaterra un vautour. Cette église est de forme gothique. La voûte est peinte en azur avec des étoiles dorées, mais cet azur a pun eu noirci avec le temps. Il reste encore à savoir s'il était de bon goût de carreauter tous les murs, de marbre blanc et noir, qui leur donne un air de damier.
On allait commencer une messe basse lorsque nous entrâmes dans cette église. Apres l'avoir entendue, nous passâmes à la sacristie. Elle est vaste, propre et d'un goût noble. Un chanoine obligeant nous fait passer de là dans la salle capitulaire, où l'on conserve les portraits de tous les évêques de Sienne et des Papes natifs de cette ville.
Plus loin est la bibliothèque qui communique à l'église par une porte à claire voie. Tous les livres en ont été emportés à Florence ; il n'en reste que 36, mais fort curieux. Ce sont des volumes en très grand folio, autrefois écrits sur parchemin par des religieux du Mont Cassin, avant que l'imprimerie fût inventée. Chaque volume ferme à clef et a sa serrure particulière. Ils contiennent la note et la lettre de l'antiphonaire et du graduel, écrites très nettement, partie en noir, partie en rouge, historiées d'animaux, de fleurs et autres ornements, selon l'usage de leur siècle. Ces sortes de manuscrits ne sont pas rares en Italie. On en avait fait voir d'assez semblables, à l'évêque de Québec, lorsqu'il visita l'église de St-Pierre-aux-Liens à Rome. Autour de la bibliothèque, dix tableaux peints en fresque bien conservés, faits sur les dessins de Raphaël, représentant les principaux traits de son fondateur, le Pape Pie II, de la famille Piccolomini, connu sous le nom d'Enéas Sylvius et secrétaire du concile de Bâle avant d'être élevé au cardinalat. Jusque-là tout allait bien. Mais quelle idée que d'avoir élevé sur un piédestal, au milieu de cette bibliothèque, trois statues en marbre blanc, représentant les trois grâces dans un état de nudité qui serait choquant même chez des particuliers ! 'Ne peut-on être statuaire qu'au dépens de la pudeur !
L'évêque de Québec ayant témoigné le désir de voir le crucifix devant lequel S** Catherine était en prières, lorsqu'elle reçut les
etigniatos, un serviteur officieux s'offrit de l'y conduire. Il fallait, pour s'y rendre, parcourir à la pluie plusieurs rues assez malpropres et dans un terrain fort inégal. N'importe, la curiosité, ou, si l'on veut, la dévotion fait surmonter ces petits obstacles. Il nous conduit dans un endroit de la ville fort retiré et au fond d'un cul-de-sac, où Ton nous ouvre une petite chapelle construite sur le lieu même où avait demeuré cette sainte fille, qui n'était pas religieuse mais seulement du tiers-ordre de S. Dominique. " Fort bien, et le crucifix, où est-il ?" — " Dans l'appartement voisin." — "Allons donc le voir." — *' I^on, monsieur, il est renfermé, on ne le voit pas." — " Et que ne disiez- vous cela plus tôt ? nons nous serions épargné le voyage."
Quoique nous fussions inconnus dans cette ville et que le mauvais temps, qui retenait ses habitants dans leurs maisons, nous exposât à faire peu de rencontres par les rues, nous n'en fûmes pas plus reconnaissants de la complaisance qu'eut la marquise de Bellemare de nous accompagner avec son neveu et sa nièce. Il fut même résolu dans notre conseil privé de la laisser en arrière, aussitôt que nous le pourrions faire honnêtement ; l'occasion ne tarda pas à se présenter.
Nous laissâmes Sienne après dîner pour aller coucher à Paggibonzi, village sur la route de Florence. A quelques milles sur la droite, sont deux monastères, à quatre lieues l'un de l'autre, qui valaient bien la peine d'être visités, savoir : celui de Yallombreuse, fondé par S. Jean Gualbert, en 1060, et celui de S. Romuald de 1009, connu sous le nom de Camaldoli ou des Camaldules. Mais ces petites satisfactions sont interdites à des voyageurs sur leur retour, empressés de regagner leurs foyers, surtout lorsqu'ils sont dans la dépendance d'un voiturin prêt à les rançonner, s'ils s'arrêtent ailleurs qu'aux endroits convenus, ou s'ils y séjournent quelques heures de plus. Ce serait bien autre chose, si on lui proposait de détourner sa route de quelques milles.
15. Aujourd'hui les chemins se ressentent encore de la pluie des deux jours précédents ; du reste le temps est beau et frais. Nous dînons à San-Cassiano ; il ne restait plus que ciqq lieues de
cette petite ville à Florence. L'évêque de Québec prend de l'avance sur les voitures pour faire une partie de ce chemin à pied, et en aurait fait davantage, si après 4 à 5 milles, il n'eût trouvé que le chemin se partageait en deux, ce qui l'obligea de s'arrêter, ne sachant par laquelle des deux routes passeraient les voitures.
Florence est renommée entre les belles villes d'Europe, et il faut avouer qu'elle ne dément pas sa réputation. Elle est située dans une vallée traversée par l'Arno, qui va se décharger à Pise, et environnée de collines et de maisons de campagne autour desquelles les pins, les cyprès, les oliviers semblent rivaliser l'avantage de les embellir. Nous y arrivons un peu avant soleil couché, assez tôt pour admirer la hardiesse des ponts construits sur la rivière, dont on conçoit à peine comment les arches peuvent se soutenir, tant elles sont longues et plates. C'était le mardi-gras ; le carnaval expirait. ITous passons la rivière sur le pont de la Carraia. Les quais des deux côtés étaient garnis d'une foule de masques qui faisaient leurs dernières singeries, et d'une foule encore plus grande de gens oisifs qui s'en amusaient. On nous conduit à l'hôtel de Balzani, propriétaire des voitures qui nous avaient amenés de Rome. La marquise de Bellemare, arrêtée à l'entrée de la ville pour quelque aflaire à la douane, n'arrive à l'hôtellerie qu'une demie-heure après nous, et apprenant que nous n'y avions pas retenu d'appartements pour elle, et que nous avions demandé à manger seuls, elle comprit ce que nous voulions lui faire entendre, et trouva dans un rhume contracté par sa femme de chambre, un prétexte de nous laisser partir de Florence sans elle. C'est ce que nous désirions.
16. — Les deux degrés de latitude nord que cette ville a de plus que celle de Rome, se font sentir fortement dans la température. Les deux jours que nous y passons, le froid nous glace, et quoiqu'il fasse beau, un vent violent rend à peine les rues tenables. Par le conseil de l'abbé Roland, ecclésiastique français aux soins duquel nous étions recommandés par un de ses amis de Rome, nous allons célébrer la messe dans l'église des Carmes, comme la
plu8 à proximité de votre demeure. Là se trouve un aimable religieux savoyard, le P. Moyse qui accueille l'évêque de Québec avec beaucoup d'attention. Ces Carmes sont mendiants et n'ont ni propriétés ni rentes. Cependant ils sont bien pourvues ; les aumônes leur abondent, tandis que les communautés rentées dépérissent de misère. Leurs biens envahis par les Français ne se restituent point, au lieu que ceux des mendiants n'ont fait envie à personne, et qu'avec leur quête ils se trouvent aussi ricbes qu'avant les troubles.
Pendant que nous étions dans l'église des Carmes, le supérieur du couvent lit la bénédiction des cendres, les imposa à ses religieux et s'en fut, sans les donner au peuple, qui était néanmoins présent en assez grand nombre. Ce n'était pas là que l'évêque de Québec voulait les prendre, mais au dôme (c'est ainsi que l'on nomme les métropoles et cathédrales en Italie), et il eut soin de se rendre, pour cet eôet, à l'archevêché, un moment avant la cérémonie.
Ce siège est tenu depuis 1815 par M^'' Pierre-François Morali, natif de Pise. Ce prélat ne sachant pas un mot de français, et ne saisissant pas bien l'accent de l'évêque de Québec qui lui parlait latin, leur conversation ne fut ni longue ni intéressante. Il le conduisit dans son carrosse à l'église et le ramena de là à son palais, qui en est éloigné de trois arpents, et ils ne se revirent pas depuis.
La bénédiction des cendres ne se faisait pas dans le grand chœur, comme il était naturel de s'y attendre, mais dans une chapelle communiquant à l'église par une porte vitrée, où le chapitre fait ses offices d'hiver, comme dans un lieu moins froid, parce que l'air y a moins de circulation. Cette chapelle, ou si Ton veut ce chœur, était pleine de chanoines, de prébendier3,de chantres, de jeunes séminaristes les uns sur les autres. L'évêque de Québec, quoique conduit par un cérémoniaire, eut de la peine à franchir cette foule, pour parvenir à l'archevêque qui l'attendait pour lui imposer les cendres, après qu'elles furent bénites. Il les donna au chapitre, mais non aux clercs qui, étant séminaristes, les avait reçues, le matin, au séminaire.
La cérémonie se fait sérieusement et religieusement, mais toujours avec cet air de précipitation qui dépare les cérémonies des Italiens. Les chapiers, au nombre de six, sont munis chacun d'une canne de cuivre assez grosse, mais dont la pomme ne leur monte pas plus haut que le menton, lorsque l'autre extrémité porte à terre. Ils prennent et déposent cette canne autant de fois qu'ils commencent et finissent une pièce de chant.
M. Turgeon, ayant affaire chez un banquier, se retira aussitôt après avoir reçu les cendres. L'évêque de Québec que rien n'appelait ailleurs resta non seulement à toutes les messes, mais encore au sermon qui suivit. Il était prêché par un capucin qui a de la réputation parmi les orateurs du pays. Pour l'entendre, il fallut venir dans la nef du dôme, car c'est là qu'il se faisait. L'auditoire est dans un espace enfermé au-devant de la chaire. Des bancs à dossier, élevés tout autour, sont occupés par le clergé. Le peuple est au milieu sur des bancs courants, plus bas et sans dossier. Cet auditoire peut avoir 100 pieds de long sur toute la largeur de la nef entre les doux rangées de colonnes. Cet espace était rempli, et néanmoins il y faisait assez froid pour que l'évêque de Québec s'applaudit d'y avoir assisté en mantelette italienne plutôt qu'en mozette ^
Le dernier archevêque de Florence avant celui-ci s'est rendu célèbre par une bonne traduction de toute la Bible en italien, qui a reçu l'approbation du Saint-Siège. Il s'appelait Martini. Sa
1 — Ce que Ms"^ Plessis appelle la mantelette italienne est le manteau violet que les évêques portent par-dessus le rochet, quand ils sont en dehors de leur diocèse. C'était donc le vêtement qu'il devait avoir pour la cérémonie des cendres à Florence, et il n'avait pas le droit de revêtir la mozette ailleurs que dans le diocèse de Québec. Mais on comprend que ces questions de costume ecclésiastique, tout en ayant certes leur importance, ne sont pas comprises partout de la même manière et qu'en pratique il y a encore une grande divergence. Les premiers évêques de Québec avaient tout naturellement apporté avec eux les coutumes de France ; Ms^ Plessis en suivait encore quelques-unes, et quoi de plus naturel ? et qui pourrait le condamner? J'en ai vu bien d'autres à Rome et ailleurs. Qui ne sait que le velours
mémoire sera longtemps en benëcliction chez les fidèles de la Toscane. C'était un homme apostolique qui ne dédaignait pas de catéchiser lui-même les enfants, et annonçait aux adultes la parole de Dieu tous les dimanches, dans des homélies qui étaient extrêmement goûtées. Il sut se ménager l'estime du grand duc Léopold, tout en s'opposant avec fermeté aux dangereuses innovations que ce prince, à l'imitation de Joseph II, son frère, voulait introduire dans le culte. Un jour, que le grand duc, pour le séduire, lui citait l'exemple d'un prélat beaucoup plus complaisant que lui, l'archevêque se contenta de lui répondre : " il est encore jeune et aura le temps d'en faire pénitence."
Léopold finit par revenir à de meilleurs sentiments. Il eut honte de la correspondance qu'il avait entretenue avec l'évêque de Pistoia, déposé depuis par un jugement du Saint-Siège, et lui ayant un jour demandé toutes les lettres qu'il lui avait écrites, il les brûla en sa présence. Devenu empereur d'Allemagne après la mort de son frère, il ne poursuivit pas son système d'innovation et laissa l'Eglise tranquille.
M^^" Martini étant mort dans les premiers temps de la captivité de Pie YII, IN'apoléon nomma au siège de Florence M^'' Osmond, évêque de Kanc}'. Le pape apprenant, à Savone, cette translation, rendit une ordonnance qui la déclarait ir régulière et défendait à l'évêque de Kancy do l'accepter. N'apoléonjde son côté, rendit aussi une ordonnance qui déclarait celle du Pape contraire aux règles
— à moins d'un induit spécial — ne peut être la matière des vêteinents épiscopaux? J'ai vu cependant des prélats se croyant très forts en rubriques, porter la mozette en velours et or. Aux audiences publiques du Pape, à Saint-Pierre de Rome, auxquelles j'ai assisté huit fois en 19U0, j'ai vu, comme on peut bien le penser, un très grand nombre d'évêques et de presque tous les pays du monde, et ce qui m'a beaucoup frappé, c'est l'adiiiirable variété de leurs costumes. Que dire du joli rabat que nous portions autrefois et qui a été remplacé par le collet romain ! 11 faisait partie du costume ecclésiastique et il est encore en usage dans presque tous les diocèses de France. Il ne faut donc pas s'étonner de l'étonnement de Ms^' Plessis, quand il fit pour la première fois connaissance avec plusieurs coutumes italiennes et romaines.
de la discipline ecclésiasiique, et enjoignit d'en saisir les exemplaires. A sou instigation, M^'" d'Osmond se rendit à Florence et demanda des lettres de grand vicaire sede vacante. Le chapitre les lui refusa. Il se mit néanmoins e)i possession des revenus et du palais de rarcheveché, séduisit le grand vicaire du chapitre, qui lui délégua ses pouvoirs, et gouverna sous sou nom, justement méprisé de tout le monde. Les choses en étaient là lors de la restauration. On conçoit aisément que le prétendu archevêque n'entreprit pas de se maintenir dans son nouveau poste. Que fit-il? — Il écrivit à ses diocésains de N^ancy, se plaignant de la violence qu'on lui avait faite pour le séparer d'eux, et leur exprimant sa vive impatience de les rejoindre. Il suivit de près sa lettre pastorale, et ainsi se termina une farce dont il porte encore la folle enchère. C'est de la même manière qu'a fini la translation de l'évêque de Metz à l'archevêché d'Aix, autre entreprise de Napoléon le Grand !
11 est difficile d'entrer dans la cathédrale de Florence, sans se rappeler que ce fut là que le Pape Eugène lY opéra, en 1439, l'union des Grecs à l'église latine, le jour même que le concile de Bâle, après avoir perdu son œcuménicité, le déposait du souverain pontificat. A ce souvenir près, l'intérieur de cette église n'a rien de distingué que sa longueur de 490 pieds et sa hauteur de 380, y comprise la croix qui est sur la coupole. Les statues de hois qui en décorent les murs paraissent mal entretenues. Sur le maître-autel est représenté ÎTotre-Seigneur au tombeau, ayant auprès de lui la Piété sous la figure d'une femme, et au-dessus le Père Eternel avec un livre à la main. Un peu plus loin sont les statues d'Adam et d'Eve couverts de feuillages et à l'ombre de l'arbre de vie. Tout cela est exécuté en marbre. Du reste l'église est si obscure, que l'évêque de Québec, s'y étant rendu ce jour-là même, pour épargner le voyage de son auberge à un chanoine obligeant qui s'était ofiTert de le conduire dans les autres églises de la ville, après l'office de l'après-midi, n'y put trouver assez de jour pour dire vêpres, qu'après avoir changé trois fois de place
dans le chœur. Cependant il faisait soleil et il était à peine trois heures de l'après-midi.
Ce chanoine se nomme Ferdinand Barrera ; il est connu en cour de Rome pour un de ceux qui s'opposèrent le plus courageusement à l'intrusion de l'éveque de IS'ancy.
Le portail du dôme de Florence n'est pas encore fait, et il est vraisemblable qu'il ne se fera jamais. Du reste, un édifice de cette taille, revêtu de tous les autres côtés, de marble blanc, rouge et noir, admirablement mariés ensemble, a quelque chose d'imposant. Avant d'y arriver, on laisse à main droite un baptistère dont les portes de bronze, couvertes de bas-reliefs très délicats, font justement l'admiration des étrangers. On dit tout bas qu'elles ont été volées à la cathédrale de Pise pour être apportées ici. Sur la même place et à environ cent pieds de la basilique, est la tour carrée de 200 pieds de hauteur, qui en contient les cloches. Elle est aussi revêtue de marbre des trois couleurs du haut en bas et de plus ornée de statues, de colonnes, etc. Au sommet est un mât auquel on attache, dans les fêtes publiques, un grand pavillon rouge qui flotte au-dessus de tous les édifices de la ville. Cette tour est si belle qu'on attribue à l'empereur Charles Quint d'avoir dit en la voyant, qu'on devrait la mettre dans un étui pour ne la montrer qu'aux jours solennels. Elle est l'ouvrage d'un peintre-architecte nommé Jottus, en l'honneur duquel le célèbre Ange Politien (Angélus Politianus) composa les huit vers suivants, à la demande des citoyens. On les trouve écrits sur le mur intérieur du dôme et ils servent d'épitaphe à cet artiste :
nie ego sum per quem pictura extincta revixit 5
Cuiquain recta munus tam fuit et facilis.
Naturœ deerat nostra^ quod defuit arti ;
Plus licuit nulli pingere nec melius,
Miraris turrim egregiam sacro œre sonantem ;
Hîec quoque de module creavit ad astra meo.
Denique sum Jottus; quid opus fuit illa referre?
Hoc nomeii longi carminis instar erit.
Obiit ann. 1336. Cives posuere B. M. 1480.
On désirerait sans doute que cette épitaphe destinée à trouver place dans une église, respirât la piété et non la vanité, comme celle-ci. Elle s'y trouve déplacée, comme le monument du Dante, le poète toscan dont on a plus considéré le mérite littéraire que les vertus chrétiennes. Ce n'est pas dans la métropole ni dans le baptistère que repose Balthasar Cossa, mort doyen des cardinaux et légat de Florence, après avoir été Pape, soas le nom de Jean XXIII.
Accompagné de l'abbé Barrera, l'évêque de Québec passa du dôme de Florence à l'église de Ste-Croix. Elle est l'ouvrage de Michel- Ange Buonarotti, dont les cendres y reposent, et est peutêtre plus redevable de sa célébrité à la réputation de son architecte qu'au mérite particulier de sa construction. C'est un grand édifice dont les parties prises chacune en particulier ont plus de beauté que l'ensemble. La chaire de marbre blanc avec des basreliefs représentant la vie de S. François d'Assise, passe pour un chef-d'œuvre. Le bufifet d'orgue a coûté seul 4000 piastres au grand duc Côme. Cette église est singulière par le soin que l'on a pris d'y multiplier les autels. Dans le sanctuaire il n'y en a pas moins de onze sur une même ligne, savoir : l'aatel principal et cinq autres de chaque côté.
L'église de Ste-Croix appartient aux Cordeliers, dans le cloître desquels est enterré le célèbre Galilée avec cette épilaphe : " Q-al. Galilseus Patriœ Florent, geometrise, philosophiae, astronomi?e maximus restitutor nulli œtatis suse cornparandus, hic bene requiescat. Yixit ann. 78 ". Et n'aurait-il pas été encore plus raisonnable de jeter aussi dans ce cloître les monuments d'Aferius d'Asti et du trop fameux Nicolas Machiavel que d'en déparer, comme on a fait, l'église où les fidèles instruits ne peuvent lire sans indignation ces paroles appliquées au dernier des deux : " Tanto nomini nullum par elogium". L'autre n'a eu de mérite que celui d'être le père de la tragédie italienne.
De cette église nous passâmes à celle de Santa Maria Novella, autre ouvrage de Michel-Ange Buonarotti. Elle appartient aux Dominicains, ainsi que le monastère qui y est contigu et qui est
le troisième de tout l'Ordre. Ses tableaux, son pavé, sa chaire, ses statues sont en grande réputation. Nous ne pûmes qu'entrevoir ces différents objets, parce que la nuit nous y surprit. C'est à cette église que le clergé du dôme porte processionnellement le Saint-Sacrement, le jour de la Fête Dieu. C'est aussi là qu'est enterré le patriarche Joseph de Constantinople, qui ne retourna pas à son siège, après avoir signé les décrets du concile de Florence, mais y demeura et y mourut trois ans après, c'est à-dire en 1422. Mais cette église est aussi déshonorée, comme celle de Ste-Croix, par un monument érigé à une célèbre comédienne et par celui de Bocace, recommandable comme poète, mais dont le principal ouvrage en prose a été flétri à Rome, à cause de l'irréligion et de l'immoralité qu'il respire. Ce poète n'est cependant pas enterré ici, mais à Certaldo sur le chemin de Sienne, où il a aussi un monument.
L'évêque de Québec, de retour à son hôtellerie, y reçut la visite d'un religieux de l'ordre des Serviteurs des infirmes, vulgairement appelé Crociferi, à raison de la croix rouge qu'ils portent sur leur habit, du côté du cœur. Il faisait cette démarche de la part de sa communauté et pour inviter l'évêque à l'aller visiter, en conséquence d'une lettre que le P. Toni, leur général, leur avait envoyée de Rome. Pour répondre à cette honnêteté, l'évêque promit d'y aller célébrer la messe le lendemain et il tint parole.
Ces religieux desservent, en qualité de curés, une charmante église qui tient à leur monastère. Elle est édifiante par ses ornements, par sa propreté, par ses beaux tableaux, encore plus par le concours des fidèles qui s'y réunissent tous les matins en grand nombre.
17. — Le vent et le froid sont aussi forts aujourd'hui qu'hier. L'évêque de Québec se remet cependant en route pour achever de voir les curiosités de Florence, ayant, cette fois, l'abbé Roland pour guide. Nous nous portâmes d'abord vers l'église collégiale de San-Lorenzo où est la sépulture de l'historien Paul Jove, évêque de Nocera. On chantait alors la messe capitulaire. Nous en entendîmes une partie et passâmes de là à la chapelle commencée
depuis 1560 pour la sépulture des grands ducs, et non encore finie. C'est un édifice à huit faces, l'une desquelles est adossée au rond-point de la collégiale. C'est par là que la chapelle doit déboucher dans l'église. Ta face opposée est destinée à recevoir l'autel, les six autres pour des monuments. Les murs sont très hauts et tout revêtus de marbre en dehors ; mais on n'a pas jugé que le marbre fût assez beau pour la décoration intérieure. Il a donc fallu faire des amas de jaspe de Sicile et de Corse, de pierre de touche, d'albâtre, de lapis-lazuli, et d'une multitude d'autres pierres précieuses. C'est en pierres les plus fines que sont représentées, autour de la chapelle, les principales villes qui composent le grand-duché. Six tombes de porphyre mêlé de granit oriental et de marbre très fin, sont placées dans les six pans, à environ dix pieds au-dessus du pavé. Deux de ces monuments sont presque finis. Chacun est décoré d'un écusson de difiPérentes pierres précieuses et d'une couronne ducale. Le moins riche de ces écussons est estimé 60,000 piastres, la couronne ducale encore plus. Au-dessus on a commencé des niches de marbre noir pour recevoir des statues. Les piédestaux des pilastres commencés tout autour sont aussi composés de marbre noir, de granit oriental et d'albâtre. En un mot, c'est ici, sans contredit, la plus riche chapelle du monde et qui sera la plus belle, si jamais elle finit, ce qui n'est guère probable, puisque le revenu annuel destiné à sa continuation ne suffit pas à l'acquisition d'une seule pierre par année, si l'on veut qu'elle soit assortie aux autres. Que de richesses prodiguées pour recueillir un peu de cendres !
En attendant la grande porte de cette chapelle, on y entre par la sacristie où l'on est justement offensé d'y rencontrer quatre statues d'une immodestie choquante, représentant le matin et le soir, le jour et la nuit. Elles sont de Michel-Ange, peu délicat sur cet article, soit dans ses statues, soit dans ses tableaux.
Le grand duc a deux palais, savoir : celui de Pitti où il demeure, sur la rive gauche de l'Arno, et le vieux palais, vecchio palazzo, qui n'en est séparé que par un des quatre ponts de pierre qui couvrent ce fleuve. C'est dans ce dernier que se trouve la plus
riche collection du nionde. On y parvient en traversant une grande place ornée d'une superbe fontaine, où il n'y a pas d'eau, (chose assez commune à Florence) et de plusieurs statues, entre lesquelles se fait remarquer au-devant du palais, celle de bronze, ouvrage de Jean de Bologne, qui représente à cheval Côme I de Médicis, le prince le plus recommaudable qui ait jamais été à la tête du grand duché. Arrivé au palais, vous montez un grand escalier très doux qui vous conduit au second étage, et c'est là que vous rencontrez une galerie de 600 pieds de long, éclairée par des châssis qui donnent sur la rue, et de l'autre côté de cette rue, une galerie de même longueur, bordées l'une et l'autre de bustes et de statues de tous les personnages marquants chez les Grecs et les Eomains, qu'il a été possible de se procurer, et entre autres tous les empereurs depuis Auguste jusqu'à Gallien. Ces deux galeries, faisant ensemble une longueur de 1200 pieds, sont unies par un corridor large et bien éclairé, qui a aussi ses raretés et qui traverse la rue au même étage. Ce n'est pas tout : chaque galerie, du côté opposé aux fenêtres, a une suite de chambres profondes qui disputent, les unes avec les autres, de propreté, d'élégance, de perfection dans leur architecture, et de richesse dans ce qu'elles contiennent. L'une vous fait voir des lampes, des vases, de petites statues de cuivre de la plus haute antiquité ; l'autre d'excellentes copies en bronze des anciens groupes de marbre les plus estimés ; plus loin un cabinet de médailles aussi complet qu'il soit possible de l'avoir; ailleurs une abondance de petites statues, temples, portiques, vases de toute dimension, exécutés en porphyre, en or, en perles, en argent, en albâtre, etc., de manière que la moitié des richesses de toute l'Italie serait peutêtre au-dessous de la valeur de ce seul cabinet. Une chambre est consacrée tout entière à des statues de marbre blanc qui représentent Niobé au désespoir au milieu de ses quatorze enfants, mourant tous de morts violentes, mais diverses. Toutes ces statues sont de taille naturelle. Une autre réunit un certain nombre de tableaux de piété, plus communs dans la galerie de Florence que dans aucune autre. On y remarque entre autres un tableau du
martyre de S. Laurent, de la première beauté. Deux chambres sont occupées par les portraits de tous les grands peintres qui se sont tirés eux-mêmes. Dans quatre autres on a partagé des ouvrages choisis des plus célèbres écoles de peintures : attention qui met les personnes de l'art en état de comparer ensemble les écoles d'Italie, de Lombardie, de Toscane et de Flandre. La fameuse Vénus de Médicis a aussi son appartement, où elle est environnée d'autres figures de femmes, qui sont là comme ses nymphes et qu'on semble y avoir réunies pour faire mieux ressortir sa beauté; car il est avoué de tous les connaisseurs que cette statue est incontestablement la plus belle du monde. Napoléon ne l'ignorait pas, puisqu'il lui fit faire le voyage de Paris, et lui donna place, dans le mus(|e du Louvre, avec l'Apollon du Belvédère et autres qu'il avait fait venir de Rome, et que l'époque de la restauration a renvoyées à leurs places, comme celle-ci.
Le directeur de la galerie reçut l'évêque de Québec d'une manière si obligeante et lui en fit voir les objets dans un si grand détail, qu'il ne lui resta plus de temps pour visiter, comme il se l'était proposé, l'église de St-Marc, bâtie par le grand duc Côme, où repose le corps de S. Antonin, qui a tant édifié l'Eglise et particulièrement le diocèse de Florence, dont il fut archevêque dans le quinzième siècle. A St-Marc est aussi enterré Jean Pic, duc de la Mirandole, qui, à l'âge de 10 ans, avait fait son cours de Droit, à 18 ans savait 22 langues, et à 24 soutint à Rome une thèse de 900 propositions sur la logique, la physique, la théologie, les mathématiques, l'Ecriture et la cabale. Ses preuves étaient appuyées sur les auteurs latins, hébreux, grecs et chaldéens. Il mourut à 33 ans, en 1494. Son épitaphe laisse à douter si elle a été écrite sérieusement ou par badinage. La voici :
" Joannes jacet hic Mirandola : cœtera nôrunt et Fagus et Ganges forsan et Antipodes."
On compte à Florence environ 90,000 habitants. I^ombre d'Anglais y viennent passer l'hiver,comme dans les autres villes d'Italie et du midi de la France. Sir Gordon Drummond, ci-devant administrateur du gouvernement en Canada, semblait s'être fixé ici
pour la vie. L'évêque de Québec désirait le voir et ne l'y trouva plus. Il avait quitté cette ville dans l'automne précédent pour aller hiverner à Naples. On annonce ici la nouvelle de la mort du roi Georges III.
Le grand duc actuel de Toscane passe pour une homme de bien. On le dit religieux. Le même éloge ne s'applique pas aux ministres qui Tenvironnent. Pour peu que l'on considère ce pays, il sera aisé de concevoir que Bonaparte, en le donnant au duc de Parme, après l'avoir érigé en royaume, lui faisait un beau présent. Quelle pitié qu'avec la mort de ce prince, il ait eu la dureté et l'injustice d'en dépouiller sa veuve? En admettant qu'elle fût peu propre au gouvernement, elle pouvait, du moins à l'aide d'un conseil, tenir les choses en état jusqu'à la majorité de son fils, aujourd'hui parvenu à l'âge de vingt ans, et dans lequel les qualités de l'esprit et du cœur s'annoncent de la manière la plus avantageuse. Mais un ambitieux qui ne consulte que sa force et veut jouer aux couronnes, ne f lit pas ces considérations. Le détrônement de la reine d'Etrurie est un des actes les plus arbitraires de ce lion devant lequel tous les animaux tremblaient.
Le jeûne du mercredi des cendres excluait de la réfection les œufs et les laitages avec la plus grande sévérité. Celui d'aujourd'hui n'exclut pas même la viande ; mais c'est une indulgences! peu d'accord avec l'usage du diocèse de Québec, que nous ne jugeâmes pas à propos d'en profiter. En use qui veut ; il fallait quelque temps pour nous familiariser avec cet ordre de choses. Dans cette mauvaise saison, il n'était pas fort aisé de trouver un voiturin pour nous remettre en route et traverser les Alpes. M. Turgeon fit des propositions à plusieurs, tous demandaient 40 louis ; et nous allions en passer par là, lorsqu'il s'en présenta un qui venait de Genève et qui n'était pas éloigné de gagner quelque chose en s'en retournant, au risque même d'allonger sa route. C'était un calviniste du nom de Mirabeau, homme décidé et grand parleur, mais bien recommandé par Balzani, maître de l'hôtel où nous étions logés. Il fut convenu que pour la somme de 35 louis il nous conduirait à Lyon, nous logerait en chemin et
paierait de plus un repas par jour à notre décharge. Il s'obligea de plus de s'arrêter à Bologne une demi-journée, le premier dimanche du carême, et le second tout entier à Turin.
18. — ÎTous partons de Florence le vendredi, à 8 heures du matin. Le voiturier serpente longtemps par la ville avant d'en sortir, et nous donne occasion d'en contempler de nouveau les belles rues, dont le seul défaut est que les toits des maisons y débordent beaucoup trop des deux côtés, et que pour peu qu'il pleuve, les gens de pied ne savent où se mettre pour s'en préserver ; car l'usage des dales ou gouttières est inconnu ici.
Jusqu'à présent, nous n'avions eu que la pluie dans les Apennins ; nous y rentrons aujourd'hui et à peine y avons-nous fait une demi-lieue, que la terre se trouve couverte de neige. Il y en a peu, il est vrai, mais elle est répandue partout et ne laisse lieu à aucune observation. Nous dînons dans une auberge isolée où un Anglais, passé quelques jours avant nous, avait écrit en sa langue sur la cheminée de la chambre des hôtes, des plaintes de la mauvaise chëre qu'il y avait faite. Tl^ous aurions pu en écrire autant là et ailleurs, car y ayant peu de voyageurs qui soient fidèles observateurs de l'abstinence du carême, les hôteliers sont fort mal approvisionnés en maigre.
înTous couchâmes dans l'hôtellerie d'un méchant village nommé assez raisonnablement Petra mala. La neige continua de tomber toute la nuit ; il y en avait bien cinq pouces le lendemain matin, et il en tomba encore toute la matinée. Il n'en aurait pas fallu autant en Canada pour prendre la carriole. Mais parlez de carriole en Italie, vous ne serez pas plus entendu que si vous parliez hébreu. Cependant une voiture à roues ne va guère avec la neige, surtout lorsqu'il faut monter et descendre des côtes, comme il est inévitable dans les montagnes. On ne pourrait même s'en tirer, si la neige tombait inégalement et se formait en bancs, comme dans les parties froides de l'Amérique du I^ord. Mais on ne connaît pas, dans ces climats doux, les gros vents qui rendent un hiver si dur.
19. — L'endroit où nous dinâmes, ce jour-là, se nommait Paggiari.
Vers trois heures aprës-midi, nous sortîmes de l'Apennin et fûmes délivrés de ces neiges pour tomber dans la plaine, à la pluie et par des chemins fort gâtés. Il était presque nuit, lorsque nous arrivâmes à Bologne. Logé à l'auberge très éloignée de la cathédrale, qu'il plut au voiturin Mirabeau de choisir, l'éveque de Québec envoya son secrétaire demander, à une petite chapelle du voisinage, s'il y pouvait dire la messe le lendemain ; la réponse du chapelain ne fut pas favorable. Il se ravisa néanmoins, et assisté d'un prêtre plus ancien que lui, il vint le voir à l'auberge, pour s'assurer s'il était vrai qu'il s'y trouvât un évêque voyageant en ce temps de l'année où les évêques d'Italie observent une si sévère résidence. Quelques minutes de conversation suffirent pour le rassurer, et il iinit par presser l'éveque de célébrer chez lui, celui-ci loin d'insister, affectant de ne pas violenter sa consciçnce.
20. — Après la messe dite enfin dans cette chapelle, l'éveque de Québec n'eut que le temps d'aller revoir les cardinaux Oppizoni et Spina, desquels il avait reçu des honnêtetés à son premier passage. Le dernier voulut le retenir à dîner ; mais Mirabeau ne fut pas de cet avis, qui aurait renvoyé le départ au lendemain. Il fit, au contraire, accélérer le dîner de l'hôtellerie. A une heure après midi, nous étions déjà en route. Il est essentiel de ne pas trop contrarier un voiturin. Il se trouve parmi eux de très mauvais sujets, capables de donner beaucoup de déboires aux voyageurs qui auraient une fois perdu leur confiance. Le nouvel évêque d'Orléans se rappellera toujours le danger qu'il courut après avoir résisté à celui qui le conduisait de Lorette à Rome, pendant la Révolution Française. Le nôtre était excusable dans son impatience de partir, parce qu'il voulait coucher à Modène, oii nous arrivâmes, en effet, à nuit close, après avoir fait nos derniers adieux aux Etats du Pape, dont la frontière à Castelfranco, sur les bords de la rivière Panaro, est signalée par quatre édifices en forme de tours carrées. La première contient une chapelle, la seconde un corps de garde, la troisième une douane, la quatrième un bureau de péage pour tout ce qui passe sur le pont dont la
rivière est couverte et ornée. Cet ensemble fait un assez beau point de vue.
21. — ITous laissons Modène le lundi de grand matin. C'est la seconde fois que nous passons par cette ville sans l'avoir vue. Mais la pluie continuait, les chemins étaient gâtés, le voiturln pressait, et il n'y avait pas à raisonner. Arrivés, vers midi, à Reggio, dans la même auberge malpropre où nous avions logé au premier passage, nous n'y demeurâmes que le temps nécessaire pour faire manger les chevaux, et après avoir pris la collation, nous remîmes le dîner au soir et le prîmes à Parmes, profitant pour la première fois du privilège local qui autorise la viande, les lundis du carême.
L'évêque de Québec ne se voyant pas le loisir d'aller présenter ses hommages au cardinal Caselli, comme il l'avait fait à son premier passage, se contenta de lui écrire pour lui donner avis de son arrivée et lui faire des excuses. Le cardinal lui envoya obligeamment son secrétaire pour le prier de se rendre à l'évêché ; mais il était trop tard pour changer de gîte, sans compter que le départ du lendemain en aurait été retardé.
Une chose qui aurait piqué d'avantage la curiosité des deax voyageurs, eût été de voir la duchesse Marie-Louise, ci-devant impératrice de France. Rien n'aurait été plus aisé, le cardinalévêque étant très bien avec elle et ayant occasion de la voir presque tous les jours. L'évêque de Québec s'était fait introduire à une autre princesse détrônée, la reine d'Etrurie, qui se trouvait à Rome au mois de janvier. La connaissance de la duchesse de Parme aurait fait le pendant de l'autre. Mais sa mauvaise étoile voulait qu'il ne pût voir personne de la famille de Bonaparte, que le cardinal Fesh. Pour rendre visite à Marie-Louise, il aurait fallu demeurer à Parme le mardi tout entier, sans autre objet que celui-là. C'eût été payer trop cher sa visite dans une saison où il n'y avait pas de temps à perdre.
22. — Nous continuons donc notre route. Les chemins n'ont pas d'ornières, mais ils sont gras et baveux, parce que la pluie continue. Le Taro, qui nous avait tant contrarié au mois d'octobre,
est beaucoup plus traitable, cette fois. Nous arrivons avant midi à Borgo San-Donino ; il s'y trouve autant de place à Tauberge qu'il y en avait peu, lorsque nous y voulûmes revenir, l'automne précédent. L'évêquc de Québec ne voulut cependant pas laisser l'endroit, sans aller voir l'évêque du lieu et lui renouveler ses remercîments de l'hospitalité qu'il lui avait accordée à son premier passage. Cet évêque lui raconte une chose assez singulière : c'est qu'il avait retenu un prêtre- séculier pour prêcher les stations du carême dans sa cathédrale, mais qu'il avait été obligé de le troquer contre un capucin, qui devait prêcher dans une ville du Milanais et ne voulait quitter ni sa barbe ni l'habit de son ordre. Or le Milanais fait partie des Etats de l'Autriche, et l'empereur ne veut pas qu'aucun religieux paraisse en habit monastique dans ses Etats. Celui qui enfreindrait cette défense serait sûr d'être mis en prison, le troisième jour. Quelque inconcevable que soit cette bizar/crie dans un prince catholique, il en faut passer par là. Ceux qui avaient invité ce capucin à leur venir prêcher le carême, ont donc prié l'évêque de Borgo de s'en accommoder, parce qu'il est dans les Etat de Parme, et de leur céder son prédicateur en échange ; ce qu'il paraît avoir fait de bonne grâce.
ITous allons coucher à Fiorenzula. Le përe supérieur des Observantins qui vient passer la soirée avec l'évêque de Québec, l'informe que l'hiver a été plus rude que dans les années ordinaires, et que déjà il est tombé 15 fois de la neige en cet endroit. Elle disparaît à mesure et se change en eau ; mais elle est toujours suivie d'un froid humide qui pénètre et engourdit.
Malheureusement le pays est mal approvisionné contre le froid. On ne s'y chauiFe généralement qu'avec des petites branches de bois mou, que l'on dérobe tous les ans aux arbres, sans leur laisser le temps d'^n pousser de grosses. Passe encore si ces branches étaient toutes coupées dans l'automne où le bois ne travaille pas. Mais en Italie, où les tailleurs et les cordonniers travaillent dans la rue au-devant de leurs maisons, au mois de novembre et de décembre, on est bien éloigné de faire des amas de bois pour l'hiver. S'il est un peu plus rude, ils courent aux arbres déjà en
sève à cette saison, coupent ce qu'ils y trouvent de branches sëches et vertes, et s'en chauffent comme ils peuvent, laissant tous les troncs ébranchës et sans presque d'espérance de rejetons jusqu'à l'année suivante.
23. — Nous allons dîner à Plaisance. En passant par la grande place de cette ville, pour aller faire visite au vieil évêque du lieu, que ses infirmités retenaient au lit, nous y aperçûmes la statue équestre d'Alexandre Farnèse, - fils de Paul III, qui avait été marié avant d'entrer dans le clergé et qui, devenu Pape, fit l'acquisition du duché de Plaisance et le donna à Alexandre. Ce prince gouverna avec sagesse et gagna l'amour de ses sujets qui lui élevèrent cette statue, après sa mort, et une autre tout près en l'honneur de son fils et successeur.
De Plaisance, le voiturin prend une route différente de celle que nous avions suivie dans l'automne, et laissant à droite Lodi, Milan, Yerceil, etc., il nous fait passer la rivière d'A^cerevia et coucher à Castel San-Giovanni. Ce village consiste en une seule rue, mais très longue et très large, bordée de maisons assez propres pour un pays oii la propreté n'est pas à l'ordre du jour. Le temps semblait se réparer après tant de pluies. Il n'était pas tard quand nous arrivâmes, et nous aurions eu le temps de voir quelqu'un, s'il y eût eu quelqu'un à voir.
24. — En sortant de Castel San-Giovanni, on trouve la frontière qui sépare le Plaisantin d'avec le Piémont. ITous la passons le jeudi matin. En revenant de Rome, comme en y allant, il a fallu montrer nos passeports à toutes les douanes, et à l'entrée et à la sortie de toutes les villes murées. Or il n'j'' en a presque point qui ne le soient en Italie. Des voyageurs qui y passent, doivent donc s'attendre à avoir toujours leurs passeports dans une main et toujours de l'argent dans l'autre pour donner aux soldats et aux douaniers, qui souvent ne vous les demandent que dans l'espérance d'obtenir quelques sous en vous les rendant.
A Yagherra, une gazette de Turin nous annonce l'assassinat du duc de Berry, événement fâcheux qui ajustement fait une si forte sensation par toute la France.
Nous allons coucher ce jour-là à Tortone. C'est une ville qui n'a été érigée en évêché que depuis peu. Elle est encore à son premier évêque, M*^"" Charles-François Carnaval, auquel l'évêque de Québec rend une visite de carême. Ce prélat est âgé de 63 ans et natif de la même ville. Il paraît de mauvaise santé et ne parle pas français ; la conversation ne fut pas longue et se fit en latin.
25. — Nous quittâmes Tortone de bon matin, le vendredi, par un temps humide qui ne tarda pas à se changer en pluie, et cette pluie dura toute la journée et toute la nuit suivante. î^ous passâmes sur la grande plaine de Marengo, immortalisée par la célèbre victoire de [N'apoléon sur les Autrichiens. On s'attendrait à y trouver encore quelques traces de cette sanglante bataille, du moins quelques-uns des monceaux de terre dont on a dû y couvrir les cadavres des guerriers qui y périrent en si grand nombre. Mais il n'y a rien de tout cela : la pleine est aussi unie que Si l'on y eût jamais tiré un coup de canon. Bonaparte avait signalé l'endroit par une colonne que les Autrichiens ont pris grand soin de détruire, aussitôt qu'il n'a plus été en son pouvoir de la tenir debout.
Cette plaine tient à la ville d'Alexandrie surnommée de la •paille^ place la plus forte qui soit dans le Piémont. Elle a en effet murs sur murs, retranchements sur retranchements, fossés sur fossés, forte artillerie, garnison nombreuse, etc. ITous aperçûmes tout cela, autant qu'on peut l'apercevoir, sans sortir de voiture et à travers la pluie.
Après avoir pris le dîner à Felizano, nous arrivâmes fort tard à Asti, ville épiscopale de 8 paroisses, 14,000 âmes et deux couvents de religieuses. Elle avait autrefois quatorze couvents d'hommes. C'était peut-être trop ; aujourd'hui qu'il n'en reste aucun, ce n'est pas assez. Il faudrait, dans un pays catholique, qu'il y eût un certain nombre de ces maisons où les hommes qui veulent se consacrer à Dieu et faire pénitence, pussent trouver un asile. Il est vrai que les hommes soutiennent leur ferveur en communauté plus difficilement que le sexe dévot, et généralement
tienneTit moins à leurs observances et à leur état. La Révolution Française a mis cette vérité dans un grand jour. D'où peut venir cette différence? — Ou en pourrait assigner deux causes : la première, que les religieux ont moins de dépendance des supérieurs majeurs, se rassurant sur leurs exemptions et leurs privilèges si extravagamment étendus à l'époque fâcheuse du grand schisme d'Occident ; la seconde est que les religieuses trouvent dans la clôture un moyen de se recueillir et de conserver l'esprit de leur état, au lieu que les moines répandus dans le monde, soit pour la quête, soit même pour les fonctions du ministère, et sortant peutêtre plus souvent qu'il ne faudrait, se dégoûtent graduellement des devoirs claustraux, ge font des amis dans le siècle, et finissent par mépriser un état dont tous les exercices les rappellent à la solitude et à la mortification.
La ville d'Asti a pour évêque un aimable homme né à Alexandrie et nommé Antoine Faà, âgé de 58 ans. L'évêque de Québec, un peu lassé d'une journée pluvieuse et voulant prendre quelque repos, se contenta de lui envoyer ses compliments, n'ayant pas dessein de l'aller voir. Mais au bout d'une demiheure, voilà M^' Faà rendu à l'auberge avec deux de ses ecclésiastiques. N'ayant pu déterminer l'évêque de Québec à prendre logement à l'évêché, il voulut du moins passer la soirée avec lui. La conversation fut latine et tous se trouvèrent fort contents les uns des autres.
26. — Le samedi, il s'agissait de parvenir à Turin ; la distance n'était pas fort grande, mais les chemins pleins de boue. Heureusement le temps se répara dans le courant de la matinée. Vers onze heures, nous arrivâmes à une petite ville nommé Poirino, qui n'était pas tout à fait à mi-chemin. Les galoches, ou souliers à semelles de bois, sont fort à la mode dans tout ce pays et d'une grande commodité par les rues et par les chemins. Mais lorsque tout un peuple ainsi galocbé, les enfants surtout, vont et viennent dans une église et en battent les pavés, c'est un carillon épouvantable. î^ous en prîmes une idée à Poirino, étant entrés dans une église mal bâtie et malpropre et d'une humidité gla-
çante, pour entendre une dernière messe qui s'y disait à la suite d'un catéchisme.
De là à Turin le chemin était encore plus mauvais, quoique le soleil continuât de paraître. La chaleur était pesante et annonçait de la pluie pour le lendemain. Longtemps avant d'apercevoir la capitale, nous avions en vue les Alpes couvertes de neige et, entre les autres, le Mont Cenis qui les dominait ; perspective imposante et majestueuse, mais effrayante, lorsqu'on pense que, dans deux ou trois jours, il faudra franchir cette haute harrière pour pénétrer dans la Savoie. Voilà néanmoins, de l'aveu de tout le monde, le passage le plus traitable ; car ceux du Simplon et du Grand Saint-Bernard offrent bien d'autres difficultés et d'autres dangers; les avalanches y sont plus fréquentes et plus considérables. On appelle avalanche une chute de neige d'un sommet dans une vallée. Elles ont lieu principalement dans les mois de mars et d'avril. Il n'est pas fort rare que des voyageurs, et leurs voitures et leurs chevaux, se trouvent tout à coup renversés sous une épaisseur de 15 à 20 pieds de neige. Plusieurs y périssent, d'autres en sont retirés d'autant plus difficilement, que l'on ne sait pas toujours sous quelle partie de l'avalanche ils sont ensevelis. Les religieux du Grand Saint-Bernard ont un certain nombre de chiens exercés à fouiller dans la neige, jusqu'à ce qu'ils aient découvert les corps humains qui y sont engagés. Des qu'ils y sont parvenus, ils en donnent avis par leurs aboiements.
Aussitôt, les religieux, tant par eux-mêmes que par leurs serviteurs, viennent donner du jour à ces malheureux, pour prévenir leur suffocation, et remuent la neige jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à les délivrer tout à fait. Toute l'Europe donne des bénédictions à la charité et à l'hospitalité de ces religieux.
Au Mont Cenis, on n'a pas pris les mêmes précautions, parce que les avalanches y sont moins considérables et plus rares. Il y en a cependant une qui a tellement absorbé un pauvre homme qui s'en allait à la chasse, au mois dernier, qu'il a été impossible, jusqu'à présent, de retrouver son corps.
Ceux qui ont le plus fréquente ces effrayantes montagnes, prétendent qu'une avalanche s'annonce toujours dix minutes d'avance par un frémissement semblable à celui d'un petit tremblement de terre. Mais sans compter que tous les voiturins et voyageurs n'ont pas l'oreille faite à ce bruissement, il peut arriver que ceux mêmes qui l'entendent, n'aient pas le moyen de se mettre à l'abri du danger.
Environ une lieue avant d'arriver à Turin, on se trouve sur la droite du Pô, couverte d'une suite de villages attenant les uns aux autres. Pour trouver cet endroit beau, il faudrait y passer dans un chemin moins gâté que celui d'aujourd'hui. î^ou s traversons enfin, vers le soir, un pont qui couvre ce fleuve, et nous voilà en ville, sur une grande place nommée la Place du Pô, et passant de là par une rue aussi nommée la rue du Pô, nous nous trouvons graduellement conduits à la même hôtellerie, la Buona Fama, où nous avions logé au mois d'octobre.
27. — Le lendemain était le second dimanche du carême. ITous le passâmes tout entier dans cette superbe ville, la plus belle peut-être qui soit en Europe, soit que l'on considère l'admirable variété de ses alentours, soit que l'on fasse attention à la manière dont ses rues, ses places, ses édifices sont ordonnés. Elle a deux avantages qui lui sont particuliers. Le premier est qu'en une demi-heure on en peut inonder toutes les rues, moyen excellent d'y maintenir la propreté, puis qu'une demi-heure après, toutes les eaux disparaissent avec les ordures qu'elles ont pu rencontrer dans leur chemin. La seconde est que toutes les grandes rues y sont bordées d'arcades beaucoup plus régulières et plus spacieuses qu'à Bologne, sous lesquelles les gens de pied trouvent des trottoirs à l'abri du soleil et du mauvais temps. Les maisons particulières sont plus belles que celles de Londres ou de Paris ; les palais inférieurs à ceux de Paris et de Rome, mais placés plus avantageusement. Il s'agit ici de ceux qui appartiennent à des particuliers, et non des palais publics, ceux de Paris étant incontestablement mieux placés.
Après la messe, célébrée pour la seconde fois dans la chapelle
de St-Laurent, nous allâmes encore à l'office de la métropole ; il s'y trouvait peu de monde au commencement de la grand'messe, mais la foule s'accrut prodigieusement vers la fin. Deux choses attiraient les gens, savoir : la présence du roi et le sermon d'un prédicateur de grande réputation. C'est un prêtre séculier. Apres que la foule eût rempli la nef, elle se porta vers le chœur par la porte de la sacristie qui y communique ; bientôt elle s'empara du sanctuaire. Le roi arriva, un quart d'heure après la grand'messe finie, assisté de la reine, de la duchesse de Gesnois, sa belle-sœur et de quelques officiers de sa maison. Il entendit à genoux et avec recueillement une messe, très courte à la vérité, qui fut célébrée par un de ses chapelains au maître-autel. Il n'y avait plus que le premier degré de libre, encore fallait-il un soldat armé, à chaque bout, pour le protéger contre la foule que les fiots du peuple y portaient. A la fin de la messe, arriva l'archevêque en habit de chœur, qui prit son siège à l'opposite de la tribune du roi. On ne peut dire si le prédicateur lui demanda la bénédiction avant de monter en chaire ; ce qu'il y a de certain, c'est que quand il y fut, ce ne fut pas à l'archevêque, mais au roi qu'il adressa la parole, par le terme de Sagra Maesta Reale ou de Sacrée Majesté Royale.
L'évêque de Québec voulant devancer cette foule de peuple pour sortir de l'église, quitta sa stalle avant la fin du sermon et n'y gagna rien, car outre qu'il faillit laisser sa mantelette par lambeau:?^ en sortant du chœur, il se trouva qu'un clerc officieux avait mis sous clef, à la sacristie, son chapeau, son parapluie et sa redingote, trois meubles sans lesquels on ne pouvait aller par les rues ce jour-là.
A dîner, chez M. le marquis d'Azeglio, il fit rencontre du comte de Maistre, ci-devant ambassadeur de Sa Majesté Sarde à Pétersbourg, et maintenant secrétaire d'Etat à Turin. Cet homme instruit, bon catholique et d'une conversation aimable, publia, pendant sa légation de Russie, un ouvrage sous le titre de Considérations sur la France qui fut bien accueilli par le public et lui a donné de la réputation. Il venait d'en publier un
autre ayant pour titre : Da Pape. L'évêque de Québec désirant le lire en chemin, quoiqu'il pût le trouver en France, lui exprima combien il serait flatté d'en recevoir un exemplaire de la main même de l'auteur, et celui-ci le lui apporta, le soir, à son hôtellerie ^.
L'évêque, plus heureux cette fois qu'à son premier passage, eut la satisfaction de voir l'archevêque du lieu, M^^' Colomban Chiavarotti, ci-devant évêque d'Ivrée, transféré au siège de Turin, en 1818. C'est un homme de 66 ans, d'une forte complexion, habillé en blanc, parce que c'est la coutume de l'ordre de Camaldules auquel il appartenait. Il parle aisément le français, se plaint du mauvais état où il a trouvé le carême en entrant dans le diocèse, réduit à deux jours d'abstinence par semaine, auxquels il en a ajouté un troisième cette année, dans l'espérance de le compléter par la suite. Cette tâche n'est pas aisée ; les hommes s'accoutument sans peine au relâchement, mais reprennent diflicilement l'habitude de la mortification, lorsqu'ils l'ont une fois perdue.
28. — Le lundi matin, nous sommes à peine en route, que le Mont Cenis se présente de nouveau à nos regards. Plus on en approche, plus il s'élève ; son front blanc se peid dans les nues. La pensée qu'il faudra, le lendemain, serpenter l'espace de cinq lieues dans les sinuosités de cette montagne, est une pensée effrayante. Cependant cette entreprise s'exécutera.
Après avoir fait une petite pause à St-Jean de Ravenne et
1 — Dans sa notice biographique sur Me^ Plessis, l'abbé Ferland ne manque pas de rappeler cet incident et il ajoute : " Ce livre orné de la signature du philosophe chrétien, se conserve précieusement dans la bibliothèque de l'archevêché de Québec ". J'ai bien sous les yeux les deux volumes de cet ouvrage, mais c'est en vain que j'y ai cherché la signature du comte Joseph deMaistre ; on n'y lit que l'indication suivante écrite de la main bien connue de M. Charles-Félix Cazeau : '' Donné par l'auteur lui-même à M»' Plessis, évêque de Québec, à Turin, le 13 lévrier 1820." Au pied du vieux château de la maison de Savoie, à Chambéry, s'élève un superbe monument à la mémoire de Joseph et de Xavier de Maistre.
renouvelé connaissance avec le curé Bortolo, que nous y avions déjà vu au mois d'octobre, nous avançons vers Suse où il s'agissait de coucher.
29. — Pendant que l'évêque de Québec va faire visite à celui du lieu, A'P"' Prinde-size (le même qui était curé à Fénestrelle, k une petite distance de là, lorsque l'abbé Desjardins y fut envoyé prisonnier), Mirabeau, de son côté, fait les dispositions nécessaires pour le passage du Mont, et, toute mesure prise, ordonne que le départ aura lieu à deux heures du matin. Cet ordre s'exécute.
M. Turgeon séchait de frayeur ; l'évêque, plus tranquille, gardait la sienne pour deux autres endroits des Alpes qui lui avaient paru plus dangereux, l'automne précédent. Cette nuit, il y avait un reste de clair de lune ; le temps était beau et doux, nous voilà partis. D'abord il y avait peu de neige dans la montagne ; à mesure que l'on avançait, elle devenait plus épaisse. Après deux petites lieues, il fallut arrêter, démonter le carrosse, mettre les roues et le brancard sur un traîneau, la chaise sur un autre, et trois mulets pour traîner chacune de ces voitures. Cette opération dura plus d'une heure ; le jour nous y prit. Nous repartîmes enfin, avec un cocher à chaque voiture et des hommes aux côtés de la nôtre, pour la retenir dans les endroits où elle aurait pu renverser. Mirabeau avait pourvu à tout cela et suivait par derrière avec John, menant ses chevaux par la bride. îTous trouvâmes deux pieds d'épaisseur de neige, puis quatre, puis six et enfin une plus grande quantité, qu'il eût été impossible de mesurer, surtout en un endroit où une petite avalanche avait entièrement bouché le chemin et où nous fûmes sur le point de culbuter, sans trop savoir jusqu'où nous serions allés. Il y avait de la poudrerie assez forte par endroits pour faire perdre le chemin, nonobstant l'attention journalière des cantonniers occupés à le nettoyer du matin au soir. Eh bien, d'environ quarante voitures que nous rencontrâmes, il s'en trouva deux qui descendaient sur leurs roues, aussi hardiment qu'elles auraient fait par le plus beau chemin d'été. Il y a des gens qui bravent tout.
A midi, nous étions sur le plateau de la montagne, à une demi-
lieue de Thospice où nous nous proposions de dîner, et où l'évêque de Québec avait promis à dom Bernard de le revenir voir eu février. II s'y fit traîner sur une espèce de claie où il ne pouvait ni s'asseoir, ni se tenir debout, ni se coucher, tandis que M. Turgeon s'y rendait à pied, " ÎTous sommes bienheureux, lui dit agréablement dom Bernard, que l'année soit bissextile, car autrement nous n'aurions pas eu l'honneur de vous voir en février."
Le dîner fut bientôt prêt et servi promptement et de bonne grâce. Des voyageurs de carême n'avaient pas besoin de moutarde pour le trouver bon, après une si longue carrière parcourue à jeun ^. Dom Bernard (c'est le même religieux que nous avions trouvé dans cet hospice en octobre) avait depuis obtenu un compagnon nommé dom Joseph, ce qui n'ajoutait pas peu à sa bonne humeur. Ils nous racontèrent qu'un des religieux de leur monastère de la Novalèse, qui est dans un autre endroit de la montagne du côté de Suse, s'y était tué depuis le commencement de l'hiver, peu de jours après avoir reçu la prêtrise, et cela, pour avoir fait, en se promenant, un faux pas qui le précipita dans la vallée. Dans ce mois même de février, deux curés de Savoie qui traversaient le Mont Cenis en voiture pour aller à Turin, solliciter le rétablissement de l'évêché de St-Jean de Maurienne, furent renversés dans une côte et roulèrent loin du chemin avec leur voiture, mais heureusement n'en furent ni tués ni blessés. Ces faits peuvent donner quelque idée des Alpes où nous voyageons.
Les hommes et les mulets, après s'être rafraîchis à une auberge où nous les avions laissés, arrivèrent à l'hospice, au moment où notre dîner finissait. ISTous rentrâmes dans notre grande carriole et poursuivîmes la route. Une fois rendus à l'endroit où le chemin commence à descendre, nous fûmes menés grand train. La
1 — Ici, comme en bien d'autres endroits de cet intéressant journal, on constate combien sévères étaient la discipline et la coutume de l'époque pour le jeûne et l'abstinence, et surtout combien délicate la conscience de l'illustre Plessis. C'était un vrai modèle pour les prêtres et les ecclésiastiques de son diocèse. Dans d'autres pays, on l'aurait canonisé de son vivant.
neîge allait en diminuant lorsque nous arrivâmes, à six heures du soir, à Lanslebourg, au pied de la montagne ; il en restait à peine assez pour traîner. Dès le soir même, les hommes venus de Suse furent congédiés, et la voiture remontée sur ses roues et sur son brancard, afin que rien ne pût retarder le départ du lendemain.
l^'' mars.— Il eut lieu à six heures. La voiture roulait bien sur une terre durcie par la gelée ; le matin était beau, mais très froid. Presque tous les jours, les voyageurs s'applaudissaient d'avoir acheté à Rome un couvre-pied piqué dont ils se servaient dans la voiture, comme on use en Canada des robes de carrioles.
ITous fûmes frappés, en chemin, de la vue d'une forteresse sise sur Une éminence, dans un des endroits où la vallée de la Maurienne est le plus resserrée. Il a fallu des travaux immenses pour établir sur cette espèce de haut cap, les édifices, magasins, casernes, batteries, retranchements, etc., que l'on y aperçoit en grand nombre et qui occupent une grande superficie. Il n'y a point de doute que cela ne soit l'ouvrage de quelque souverain qui aura voulu en faire une barrière contre le passage des Alpes. Mais quel est ce souverain ? Les gens du pays disent que c'est l'empereur d'Autriche. Mais il est incroyable que chez un prince étranger et à une telle distance de ses Etats, l'empereur d'Autriche prétende faire des actes de souveraineté, à moins de supposer que, se prévalant de la loi du plus fort, il ait voulu étendre ici son autorité, comme il fait à Ferrare où, au mépris de tous les traités, il entretient une garnison dans la citadelle, quoique cette ville et tout son territoire appartiennent incontestablement au Pape. Cette forteresse nous avait entièrement échappé, l'automne dernier, parce que nous y passâmes de nuit.
Nous vînmes dîner au village de Modane et coucher à celui de St-Michel. Arrivés de bonne heure dans ce dernier endroit, nous profitâmes du beau temps pour aller à pied visiter l'église paroissiale, où l'on ne parvient que par une suite de rues très étroites et très fatigantes sur un terrain raboteux. Le peuple s'y
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rendait pour assister à une priëre de carême. Toute la population était en sabots. On ne se fait point d'idée du tapage de tant de gens sabotés, sur le pavé de l'église ^. Le curé y confessait fort tranquillement au milieu de tout ce bruit. îTous ne pûmes le voir alors, mais il vint ensuite à l'auberge passer une partie de la soirée.
Le lendemain, dans la matinée, nous traversâmes la ville de Saint-Jean. Du côté où nous la prîmes, cette fois, elle nous sembla plus digne d'attention que nous ne l'avions jugée dans l'automne. A quelque distance de là, se trouve une maison de poste isolée, que tout le monde appelle la grande maison. Sans être d'une dimension extraordinaire, elle est bien la plus grande que l'on trouve de là à quelques lieues. Nous n'y étions pas arrêtés la première fois. Mirabeau décide que l'on y dînera aujourd'hui. Il n'y avait point de vivres maigres, mais c'était le jeudi, et nous usâmes du privilège que l'on a en Savoie, de manger gras, les jeudis du carême. Nous couchâmes à Aiguebelles et eûmes le plaisir de converser avec l'abbé Langlois, curé de cette petite ville.
La rivière d'Arcq que nous suivons depuis Lanslebourg et que
1 — L'usage des sabots est en honneur dans toute la France. Que de fois j'en ai entendu la musique dans les églises et les sacristies ; mais à Sainte- Anne d'Auray, c'était une véritable fanfare, comme on pourra en juger par ce passage de mes notes de voyage de 1900 : " Le soir, à huit heures et un quart, nous étions à causer, M. l'abbé Dumais et moi, dans la chambre de notre hôtel, et les fenêtres étant soigneusement fermées à cause du froid qui se faisait sentir, quand tout à coup un bruit terrible vint frapper nos oreilles : c'était comme un roulement de tambours ou une charge de cavalerie. Je me précipite à la fenêtre, en disant : je gage que ce sont les élèves du séminaire qui jouent de leurs sabots. Juste, c'étaient eux, au nombre de trois cents, qui quittaient leur salle d'étude pour gagner le dortoir. Ce que nous avons ri 1 II faut dire que leur maison était vis-à-vis de la nôtre, mais à la distance d'un arpent et de l'autre côté du chemin. Mais ces sabots qui ont bien leur avantage et tiennent les pieds secs, font un terrible fracas quand ils entrent en collision avec les dalles des corridors. Et l'on sait que la gent écolière est sans pitié 1 ''
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nous allons laisser, n'est pas plus grosse qu'elle n'était au mois d'octobre. Cependant il a déjà coulé, des montagnes, de la neige fondue. On se dispose à y conduire les troupeaux pour la saison du fromage qui se fait de cette date à la fin de l'été, et qui est aussi bon dans la Tarantaise et dans la Maurienne qu'à Gruyère, dont il a pris le nom et qui n'est qu'une autre vallée des Alpes. On est aussi sur le point de jeter ici en terre le grain qui n'a pu être semé dans l'automne.
3. — Une petite neige molle nous accueille au sortir de la Maurienne. L'évêque de Québec, ayant aujourd'hui 57 ans révolus, désirait être rendu assez tôt à Chambery pour y célébrer la sainte messe. Il fut trompé dans son attente. Les chemins étaient gâtés, et il était prës de midi, lorsque nous y arrivâmes transis de froid et pénétrés de l'humidité du temps.
Il fit immédiatement donner avis de son arrivée à M. l'abbé Gazel qui survint aussitôt. Il envoya en même temps demander à M**'' l'archevêque à quelle heure il pourrait avoir l'honneur de lui présenter ses hommages. Celui-ci, pour réponse, le fit prier de ne pas bouger, se faisant fort de l'aller voir à l'hôtellerie où il devait rester si peu de temps. Il y vint en effet, traîné par un homme, sur quatre petites roues surmontées d'une espèce de chaise fermée de toutes parts, comme sont les chaises à porteurs. La conversation dura jusqu'à ce que Mirabeau donna l'ordre de partir. Nous laissâmes l'hôtellerie tous ensemble ; l'archevêque se remit dans sa petite chaise, nous remontâmes en voiture, et l'abbé Gazel avec nous, l'espace d'un demi-mille.
Il était agréable d'avoir rencontré si fort à point les deux seules personnes que l'évêque de Québec désirait voir à Chambery. Ce qui restait à faire de la journée n'était pas aussi agréable. Il était entre deux heures et trois heures, lorsque nous laissâmes cette ville. La neige augmenta, monta à mesure que nous approchions du soir. Le jour nous manqua dans un endroit où il y avait cinq à six pouces d'épaisseur. îTous étions encore loin de la grotte de 900 pieds de long, que nous avions visitée au mois d'octobre, et c'était sous cette grotte qu'il fallait passer dans l'obscurité de
la nuit, sans savoir quelle espèce de temps ni de chemin on trouverait à l'autre extrémité. Occupé de ces frayeurs qu'il ne mettait pas toutes au jour, l'évêque de Québec se rassurait sur la légitimité des motifs de son voyage et sur sa fidélité inviolable à réciter l'itinéraire depuis le jour de son départ. Enfin la divine Providence permit que nous finissions ce passage sans danger vers les sept heures du soir, plus heureux qu'un pauvre cocher que nous trouvâmes occupé de relever sa voiture culbutée à l'entrée de cette forminable voûte. Le chemin, au sortir de là, se trouva plus uni et moins raide qu'on ne devait s'y attendre. La neige était tombée également et en moindre quantité que de l'autre côté de la montagne, en sorte que nous fûmes assez tôt rendus au village de l'Echelle pour en faire donner avis au curé Pratte, qui vint avec beaucoup d'empressement passer la soirée à l'auberge en notre compagnie.
4. — Il restait encore à passer la montagne de Chailles, non moins redoutable à l'évêque que la grotte ; mais du moins il faisait jour, lorsque nous y entrâmes vers 7 heures du matin. De là au pont de Beauvoisin, il n'y a qy'un saut à faire. Nous arrivâmes dans cette petite ville, très contents d'avoir dit adieu aux Alpes pour n'y plus revenir, mais bien transis de froid, quoique nous nous trouvassions dans un lieu où il n'y avait plus de neige.
En arrivant, le voiturin avait traversé le pont, par conséquent nous étions en France. Pendant qu'il donnait à manger à ses chevaux, nous allâmes, n'ayant rien de mieux à faire, chez le curé français, M. Durette, pour nous réchauffer à son feu. S'il y a eu un jour dans tout ce carême où il fût permis de désirer la liberté de déjeuner, ce devait être celui-là. Mais avec de la santé, il faut savoir respecter les ordonnances de l'Eglise, dont tant de gens se moquent, surtout dans les royaumes où nous entrons.
La voiture n'étant pas prête, lorsque M. Durette vint nous reconduire à l'auberge, l'évêque de Québec lui proposa de le conduire chez le curé savoyard qui est de l'autre côté du pont. Il ne fallait pas 10 minutes pour s'y rendre. îTous retournâmes donc sur nos pas. Cet ecclésiastique, nommé l'abbé Blain, était
un homme estimable, dont l'abbé Durette faisait grand cas. L'évêque le trouva fort intéressant, mais attaqué d'une maladie dont nous avons appris qu'il était mort deux mois après. Cette petite excursion finie, nous rentrâmes en France et reprîmes la voiture, le froid se soutenant toute la journée. Nous voilà, à midi, à la Tour-du-Pin. Cette ville, ainsi que le côté français du pont Beauvoisin, est du département de l'Isère et du diocèse de Grenoble. Le curé du lieu, M. Laurent, est d'avis que nous disions la messe en chemin, le lendemain, de peur de n'être pas assez tôt rendus à Lyon, d'où nous étions en effet encore à dix lieues. On prend des mesures à cette fin, de concert avec M. Chappuy, curé de Bourgoing, ville où nous couchons, ce samedi soir.
5. — La précaution était bonne ; car le voiturin s'étant avisé de faire une assez longue pause au village de Saint-Laurent, dernière paroisse que l'on rencontre avant d'arriver à Lyon, il était presque soleil couché, lorsque nous y entrâmes et prîmes gîte à l'auberge, en attendant que l'évêque de Québec pût joindre M. Guillaud, chargé de lui procurer un logement par des lettres écrites d'Italie.