‹ Journal d'un voyage en Europe, 1819-1820 (volume 2)Chapitre 9 sur 32 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

La ville de Rome Los monuments anciens. — Le Capitole. — Les églises

Le Vatican Le Quirinal Les gardes du Pape Le Saint Père. —

Gouvernement paternel. — Les cardinaux. — Les congrégations. — M^^

Plessis chez le cardinal Fontana Les affaires du diocèse de Québec

Quarante-Heures et processions Confréries. — Chemin de la croix au

Colisée. — Vie édifiante des cardinaux.

Rome n'est pas la plus belle ville du monde, mais elle est assurément la plus curieuse, la plus célèbre, la plus digne de fixer les regards d'un étranger, et d'exalter son imagination par des souvenirs de toute espèce, par les monuments profanes et religieux, anciens et modernes, dont elle est remplie. On se sent élever l'âme, en réfléchissant que l'on marche sur les mêmes places et dans les mêmes rues que foulèrent autrefois les pieds du sage Numa, du sobre Quintus Fabius, des Camille, des Scipion, des Scilla, des Pompée, des Cicéron, des César, des Constantin, etc. Mais ce sentiment acquiert bien une autre énergie, lorsqu'un chrétien y reconnaît les lieux arrosés des sueurs des Apôtres et du sang des Martyrs; lorsqu'il voit le chef de l'Eglise catholique régner en souverain et faire régner la vraie religion et toutes les vertus, sur le même trône où tant de maîtres scélérats et impies s'assirent autrefois, et dans la même ville qui fut si longtemps livrée au culte sacrilège de toutes les fausses divinités.

Il y a des monuments anciens qui subsistent encore dans leur entier. Tels sont les dix obélisques construits depuis plus de 3,000 ans, conduits à grands frais d'Egypte à Rome, par divers

empereurs romains, enfouis pour la plupart, dans le temps de la décadence de l'empire, relevés par les Souverains Pontifes, et fixés dans les places qu'ils occupent respectivement aujourd'hui. Ils sont de granit oriental, quelques-uns unis, la plupart chargés d'hiéroglyphes égyptiens. Le plus petit est de 17^ pieds. C'est celui de la place de la Minerve. Le plus haut, celui de la place de S. Jean de Latran, est de 99 pieds, sans compter la base et le piédestal. Telles sont encore les célèbres colonnes Antonine et Trajane, toutes deux de marbre blanc, fixées sur les places qu'elles occupent depuis 17 siècles, et revêtues, tout autour, de bas-reliefs admirables, dont les personnages, les chevaux, les drapeaux, les chars, etc., sont innombrables. Ces bas-reliefs sont séparés les uns des autres par un cordon en spirale, qui règne dans toute la hauteur du fût. Toutes deux ont un escalier tournant dans l'inrieur, l'un de 190 marches, l'autre de 185, au moyen duquel on parvient au sommet.

La colonne Trajane, située sur la place nommée Forum Trajanum, fut élevée par le sénat et le peuple romain, pour perpétuer la mémoire des victoires remportées par Trajan, sur les Daces, l'an 101 de l'ère chrétienne. Cet empereur mourut dans la guerre des Parthes, sans avoir vu ce monument. La colonne, non compris le piédestal qui la supporte, ni la statue qui la surmonte, a 90 pieds de hauteur, c'est-à-dire un pied et demi de plus que la colonne Antonine érigée sur la Place Colonne, en l'honneur de Marc-Aurèle, à l'occasion de ses conquêtes sur les Marcomans et autres peuples d'Allemagne. La pluie miraculeusement obtenue du vrai Dieu, par les prières des chrétiens de la légion fulminante, y est attribuée à Jupiter. Mais il faut se souvenir que cette colonne et ses bas-reliefs furent faits par des artistes payens, toujours éloignés du vrai, lorsqu'il s'agissait de divinité. Marc- Aurèle, par modestie, ou par reconnaissance, dédia cette colonne à Antonin le Pieux, sou beau-père et son prédécesseur dans l'empire, dont il fit placer la statue au-dessus. Par la suite. Sixte V fit enlever cette statue, ainsi que celle de Trajan, qui était sur l'autre colonne, remplaçant la première par une statue de S. Paul,

et l'autre, par celle de S. Pierre, toutes deux de bronze doré et hautes de onze à douze pieds.

On peut aussi compter, entre les anciens édifices encore subsistants, les arcs de triomphe de Titus, de Septime Sévère et de Constantin, le tombeau d'Adrien, aujourd'hui le château St-Ange, celui de Caius Sestius Spulo, en forme de pyramide carrée, celui de Cecilia Metella, épouse de Crassus le triumvir, le temple de Vesta et le Panthéon, devenue l'église de Ste-Marie des martyrs, plus connue sous le nom de la Rotonde.

Quant à ceux qui sont tout à fait en ruines ou qui ont été recouverts par d'autres édifices, ou qui ne subsistent plus qu'en partie, ou que l'on découvre encore tous les jours dans les fouilles continuelles du gouvernement ou des particuliers, il n'entre pas dans le plan de ce journal d'en faire l'énumération, qui d'ailleurs serait impossible. Il sufiit de dire qu'entre les inscriptions, urnes sépulcrales, vases, bustes, statues, colonnes, dont regorgent les musées et les palais, au dedans et au dehors, il y a peu de rues, où l'on ne trouve, le long des murs, tantôt un fût de colonne, tantôt un piédestal, tantôt des chapiteaux ; que, dans les trottoirs même qui bordent les rues, il n'est pas rare d'apercevoir de beaux morceaux de granit ou de marbre mêlés avec la pierre la plus commune, et qu'il faut qu'une maison soit bien pauvre, si le devant des cheminées, les tables et commodes ne présentent pas quelque précieux morceau de marbre ou de porphyre.

On sait que le Tibre divise la ville de Rome en deux parties inégales. Cette rivière coule une eau épaisse et jaunâtre qu'il est impossible de boire. Cette qualité lui vient des pays limoneux par où elle passe au sortir des montagnes où elle prend sa source. Elle a toujours eu cette couleur, et ce n'est pas sans raison qu'Horace écrivait : " Vidimus flavum Tiberim", Elle a d'un arpent à deux de largeur, mais est assez profonde pour qu'on ne puisse la passer à gué en aucun endroit. On prétend même qu'elle a communément de 15 à 16 pieds d'eau. Ce qui est certain, c'est qu'elle a un courant aussi fort que le Richelieu et qu'on n'y aper-

çoit nulle batture. Ceux qui prétendent que c'est une eau morte et croupie, ne se eont jamais donne la peine de la considérer.

Cette rivière se déborde une fois tous les ans, non sans inconvénient pour la partie de Rome la plus peuplée qui est sur sa rive gaucbe. Du temps des anciens Romains, cette partie était vaste et se nommait le Champ de Mars. Ce ne fut que vers la lin delà République que Ton y introduisit quelques édifices.

Aujourd'hui, la partie la moins peuplée est celle qui l'était davantage. Du reste, l'enceinte de la ville, considérée sous le rapport des murs flanqués de tours qui l'environnent, n'est pas essentiellement changée. Le Forum Romcnium, auquel on a donné la dénomination ignoble de Campo Vaccino, parce qu'il est devenu un marché aux bœufs, tient encore le vrai centre de la ville proprement dite. Une colonne dorée que l'on appelait millarium aureum^ ^xée au milieu de cette célèbre place, était le point d'où partaient les 28 grands chemins qui se répandaient par toute l'Italie et qui avaient chacun un nom particulier : Via Ajopia, Via Salaria, Via Flaminia, Via Nomentana, etc. Des poteaux de pierre régulièrement placés de mille en mille et numérotés mettaient les voyageurs en état de savoir toujours à quelle distance ils étaient du pilier central. La même chose se pratique encore dans plusieurs contrées d'Europe et notamment d'Italie et de France.

Le forum était la partie de Rome où il y avait le plus de concours et d'activité. C'était là qu'était la tribune aux harangues, d'où les orateurs s'adressaient au peuple ; là que se tenaient les assemblées et que se traitaient les plus grandes affaires de la République. Cette place était un carré long environné de superbes édifices, tant publics que particuliers. Le comitium où se faisaient les élections des consuls, des tribuns du peuple, des préteurs, des édiles et la curia où se tenaient les assemblées du sénat, le temple de Remus, celui de la Fortune, de la Concorde, de Jupiter Tonnant, le tabularium où l'on conservait les décrets du sénat et du peuple ; les maisons d'Horace, de Cicéron, de Properce et un grand nombre d'autres richement construites, ornaient

le tour de cette place et remplissaient tout l'espace compris entre son extrémité occidentale et le Capitole. Cette colline qui tire son nom d'un crâne ou d'une tête d'homme, que l'on trouva en creusant les fondations du premier édifice que l'on y construisit, était terminée par deux sommets, l'un au nord, l'autre au midi. L'espace intermédiaire se nommait intermontium , Sur la cime du nord, fut élevé le temple de Jupiter Capitolin ; sur celle du sud, une forteresse qui servit de retraite à la garnison, lorsque le nste de la ville eût été abandonné à Brennus. chef d'une armée de Gaulois qui était venue pour eu faire la conquête. En descendant la colline du côté du forum, on laissait au-dessous du temple de Jupiter Ca}>itolin, la prison Mamertine, ainsi appelée du nom du Roi Ancus Martius qui l'avait fait construire. Elle subsiste encore et est changée en deux chapelles, une dans chaque étage. Celle de dessus est celle de S. Joseph des menuisiers. La chapelle inférieure est consacrée en l'honneur de l'apôtre S. Pierre, que l'on croit y avoir été détenu neuf mois par l'empereur ÎTéron.

Au milieu de l'intermontium, Romulus avait établi un asile en faveur de ceux qui étaient poursuivis par la justice. Quant aux criminels condamnés à mort, ils étaient précipités, les uns, du haut de la prison, les autres, de la citadelle, au bord de laquelle était la célèbre roche Tarpéienne que l'on y voit encore, mais qui n'est plus élevée que de 20 à 26 pieds au-dessus du niveau de la ville, parce que les terres voisines se sont graduellement élevées. Pour concevoir comment une colline aussi petite que le Capitole a pu contenir le grand nombre de temples que l'histoire nous apprend y avoir été construits, il faut se rappeler qu'ils n'y ont existé que successivement, dans le cours des longues années qui se sont écoulées depuis la fondation de Rome jusqu'à sa conversion au christianisme. Autrement il serait impossible qu'ils y eussent tous trouvé place.

La capitole moderne nommé Campidoglio a, comme l'ancien, trois montées, savoir : deux du côté du Forum, et une vers l'Ouest, qui est la principale. Au bas de cette montée, sont placés deux lions de basalte, qui vomissent continuellement de l'eau d'une

excellente qualité, comme est celle de toutes les fontaines de Rome. Rendu au sommet, on trouve deux statues de marbre blanc, de taille héroïque, que l'on croit être celles de Castor et de Pollux, et auprès de chacune, un grand cheval de même matière. Ces deux chevaux et ces deux statue?, ainsi que ces deux trophées, connus sous le nom de trophées de Marins, sont sur la balustrade de la superbe place carrée qui fait le plateau du Campidoglio. Au fond de la place est le palais du Sénateur, dont le mur de derrière repose sur l'ancien tahularium. Au-devant de cet édifice, dont la situation, la plus avantageuse que l'on pût imaginer, fait honneur au bon goût de Boniface IX, qui le fit construire, est une grande fontaine ornée de trois statues antiques. Celle du milieu, qui est de marbre blanc, drapée de porphyre, représente Rome triomphante sous la figure d'une femme assise. Les deux autres, dont l'une représente le Nil et l'autre le Tibre, sont colossales, et furent trouvées sous le mont Quirinal ; ce sont deux figures d'hommes. On reconnaît les fleuves qu'ils représentent par les attributs de l'un et de l'autre, sortant de deux cornes d'abondance qu'ils tiennent et sur lesquels ils sont respectivement inclinés. En avant et au milieu de la place, est la statue équestre de Marc-Aurèle, exécutée en bronze. On ne sait lequel est mieux fait, ou l'empereur ou le cheval. Les connaisseurs donnent la préférence au dernier, tout en avouant que l'ensemble est un des plus beaux morceaux de sculpture que les anciens nous aient laissés.

On monte au premier étage du palais sénatorial par un double et magnifique escalier extérieur, qui ajoute un nouveau degré de mérite à cette façade. Tout cet étage est occupé par la salle d'audience du sénateur et les bureaux qui en dépendent. Les étages supérieurs sont destinés à son logement et à celui de sa famille. Mais le prince Altieri, sénateur actuel, a obtenu de continuer sa demeure dans un palais plus vaste que celui-là, qui lui vient de ses pères et qui est situé près de l'église des Jésuites.

Le palais sénatorial finit par une tour de pierre, dont la cloche sert à annoncer les fêtes civiques.

A une moyenne distance de ce palais et sur la même plateforme, en ont éto construits deux autres qui se font face, et qui, par l'uniformité de leur front et par la symétrie de leur position, achèvent de rendre cette place une des plus magnifiques de Rome. Celui que Ton a à droite, en arrivant au Capitole par la grande montée, est celui des Conservateurs. Celui de gauche s'appelle le Musée.

Les conservateurs sont des officiers civils, assesseurs du sénateur, l'assistant dans la tenue des cours civiles qui sont de son ressort, et formant avec lui ce que l'on appelle aujourd'hui le sénat de Rome, et qui n'a nulle ressemblance avec l'ancien.

Leur palais a beaucoup de profondeur et comprend une partie de l'ancienne citadelle. Dans la cour intérieure formée par ses quatre faces, se trouvent plusieurs fragments de statues colossales, savoir : une main et une tête en bronze de l'empereur Commode, une grande tête en marbre de Domitien, deux pieds d'une grandeur démesurée, avec une main qui y correspond. Ces fragments, d'après leurs proportions, devaient faire partie de statues de 30 à 40 pieds de haut. Un groupe remarquable dans cette cour est celui qui représente un lion dévorant un cheval. Il est exécuté en marbre grec et fut trouvé à un demi-mille hors de Rome.

Dans ce palais se conservent, entre autres objets de curiosité, les anciens fastes consulaires. Dans l'un de ses côtés est une galerie de tableaux des plus grands maîtres. De jeunes peintres de diverses nations sont occupés, du matin au soir, à en tirer des copies. Il en est de même dans les autres musées de Rome. Malheureusement leur goût les porte moins à tirer des copies des sujets de piété que des représentations lubriques. On a dit depuis longtemps que les beaux-arts sont ennemis des bonnes mœurs.

Le palais appelé le musée du Capitole, et placé à l'opposite de celui des conservateurs, est occupé tout entier de bustes, de statues et de colonnes antiques. Les principaux appartements tirent leurs noms des principaux sujets qu'ils contiennent. Ainsi il y a la salle de l'Urne, la salle du Vase, celle du Faune, celle du Gladiateur,

celle des» empereurs, celle des philosophes, celle de Canope. Dans cette dernière, sont réunies des hustes et statues égyptiens. Ce qu'il y a de plus remarquable dans les autres, est, dans Tune, une série de bustes de la plupart des anciens empereurs romains et de leurs épouses, au milieu desquels est une statue assise d'Agrippine, dont la draperie passe pour un chef-d'œuvre ; dans l'autre, la réunion d'une foule de philosophes, poëtes et hommes célèbres des difiérents siècles qui, de leur vivant, étaient fort éloignés de soupçonner que leurs images dussent se faire compagnie les unes aux autres, après leur mort. Plusieurs petites colonnes, de 10 à 12 pieds do haut, sont aussi conservées ici. Les colonnes, ainsi que les bustes et statues, ne sont pas toutes de marbre. Ou y voit du porphyre, de l'albâtre, du basalte, du vert, du jaune, du noir antique. Deux statues méritent une attention particulière : l'une est celle du gladiateur mourant, assis sur son bouclier, et dont la face défaillante est en chemin d'y tomber ;^rautre est celle d'un berger qui tire une épine de son pied. C'est un jeune pâtre que l'on avait chargé d'aller à Romeporter la nouvelle d'une victoire. Il y courut avec un tel empressement qu'il ne voulut pas prendre le temps de retirer une épine qu'il s'était enfoncée dans son pied pendant le voyage. Le sénat, par reconnaissance pour son patriotisme, lui fit ériger cette statue. Elle est en bronze, ainsi que le groupe qui représente la louve donnant à téter à Komulus et à Rémus.

Le berger s'arrachant l'épine du pied et le gladiateur mourant sont deux morceaux si estimés, que beaucoup de statuaires modernes ont voulu s'exercer sur ces sujets, et que l'on en trouve des imitations plus ou moins heureuses dans la plupart des musées. Il en est de même de la statue de Vénus sortant du bain, de celle d'Apollon du belvédère, du groupe de Laocoon, et des bustes de Jules et Auguste César, de Trajan, d'Adrien, de Marc-Aurèle, de la statue d'Hercule armé de sa massue, tantôt debout, tantôt assis, mais toujours menaçant et terrible ; de sorte qu'un musée est d'ordinaire peu différent des autres, et qu'on les a presque tous vus, quand on en a vu un. Ce qu'il y a de commun à toutes

ces collections d'antiques, c'est que la modestie n'y est pas assez ménagée.

Sur les deux murs qui bordent l'escalier intérieur du musée du Capitole, est encastré, par morceaux, le plan de l'ancienne Rome, qui faisait le pavé du temple de Rémus. Au fond du portique est la figure de l'Océan représenté par la statue colossale d'un homme couché sur le côté. Cette statue est précisément celle qu'on appelait Morphono, avant qu'elle fût placée ici et que l'on mettait en conversation avec Pasquin, par des bons mots et propos satiriques écrits sur des chiffons de papier, que l'on attachait à l'une et à l'autre. Pasquin ou Pasquino est un reste de statue de marbre sans bras et sans jambes, nichée de temps immémorial au coin d'une rue. Dans ce voisinage demeurait autrefois un artisan du nom de Pasquino, homme plaisant et caustique, qui divertissait les gens de son estoc, par des réflexions satiriques sur le gouvernement et sur les particuliers. Pour les perpétuer après sa mort, on les prêta, ainsi que son nom, à ce tronc de statue qui s'appelle encore Pasquin, mais à laquelle on paraît s'être lassé de faire dire des pasquinades. Ces sortes de plaisanteries étaient de nature à ne durer qu'un temps.

La religion chrétienne s'est emparée du Capitole, comme de tout le reste de la capitale du monde. La place du temple de Jupiter Capitolin est occupée par l'église d'Ara Cœli et par le grand couvent des Observantins de Rome, où l'on compte cent religieux, tant profës que novices. L'église de ce monastère est une des plus fréquentées ; on y monte par un grand escalier de pierre de 124 marches. Les petites gens qui ont obtenu des billets de loterie, se persuadent qu'ils pourront obtenir du ciel quelque chance dans cette méchante et ruineuse spéculation, s'ils mettent la Ste- Vierge dans leurs intérêts. Pour y réussir, ils montent à genoux ce grand escalier. Il est aisé de voir s'ils sont fondés à croire que le ciel leur tiendra compte de cette dévotion mal entendue. Aussi les religieux mettent-ils tout en œuvre pour la discréditer.

Rome ayant été fondée au pied du Mont Palatin, dans le lieu

même où l'on prétend que Romulus et Rémus avaient passé leur enfance, les premiers empereurs voulurent honorer ce mont en s'y établissant. Auguste y avait deux maisons. L'une des deux ayant brûlé accidentellement, il la fit reconstruire avec beaucoup de magnificence. Du lieu où elle était située, elle prit le nom de palais, palatium, qui se répandit de là à toutes les maisons distinguées et est encore en usage. On appelle palais un édifice à plusieurs étages, dont le rez-de-chaussée n'est pas habité et qui est d'ordinaire à quatre faces, avec une cour au milieu. Or il y en a aujourd'hui plus de cent de cette espèce à Rome.

Tibère augmenta celui d'Auguste. Caligula l'étendit encore et en fit construire la façade vers le forum^ avec des portiques et un pont soutenu par 80 colonnes de marbre, pour le réunir au Capitole. Claude fit démolir ce pont. Néron, son successeur, trouvant le Palatin trop petit pour les embellissements qu'il méditait, prit tout l'espace qui se trouvait entre le Mont Célius et l'Esquilin. Cette prodigieuse étendue de terrain enfermait de vastes jardins, des bosquets, des étangs, des bains (Thermes), mais, pardessus tout, une maison si somptueuse et si magnifique, qu'on la nommait la maison d'or, domus aurea Neronis, Une seule chambre de cette maison, que l'on déterra en 1720, était large de 91 pieds et longue de 138.

Ce palais était décoré d'un portique à trois rangs de colonnes, de mille pas de longueur, devant lequel il s'était fait représenter par une statue colossale en bronze, de 120 pieds de hauteur. Le lieu qu'elle occupait en a retenu le nom de colossOy coliseo ou colisée, sous lequel il est généralement désigné, quoique la statue colossale n'y ait pas existé fort longtemps après l'assassinat de cet empereur.

Vespasien parvenu au trône fit commencer son magnifique amphithéâtre sur les ruines du palais de Néron. On prétend qu'il y dépensa une somme correspondant à cinquante-trois millions et demi de francs, et qu'il y fit travailler douze mille juifs, du nombre de ceux qu'il avait faits prisonniers dans sa campagne de Palestine. Il fut terminé en cinq années. Ce ne fut cependant

pas lui qui l'acheva, mais Titus, son fils. Le jour de la dédicace, il y fit paraître cinq mille bêtes de toute espèce, qui y furent toutes tuées. C'était, pour les hommes sanguinaires de ce temps-là, un spectacle ravissant que celui d'une foule de bêtes se battant jusqu'à extinction les unes contre les autres, ou contre des misérables condamnés à mort, au rang desquels on mettait alors les chrétiens, comme indignes de toute protection, précisément parce qu'ils étaient chrétiens.

L'arène où se donnaient ces sortes de jeux et où S. Ignace d'Antioche et beaucoup d'autres martyrs eurent l'hooneur de mourir pour Jésus-Christ, est un ovale de 185 pieds de longueur sur 182 de largeur et 748 de circonférence. On rapporte que le S. Pape Pie V s'y promenant un jour, avec un prince étranger, qui lui demandait des reliques de martyrs : en voici, lui dit le Souverain Pontife, en lui présentant une poignée de la terre sur laquelle ils marchaient, et elle se changea aussitôt en sang.

L'édifice dont il s'agit, a 1641 pieds de circonférence extérieure, et avait 157 pieds de hauteur uniforme. Il était environné de trois rangs d'arches élevées les unes sur les autres, et entremêlées de demi-colonnes qui en soutenaient l'entablement. Chaque rang était composé de 180 arches, avec autant de colonnes. Tout l'édifice était terminé par un quatrième rang de pilastres beaucoup plus haut que les autres et fermé par un mur circulaire, percé de 40 fenêtres intermédiaires. Il pouvait contenir cent cinquante mille spectateurs à la fois.

La ville ayant été plusieurs fois saccagée, on ne doit pas être surpris de voir ce superbe édifice plus d'à moitié démoli, les crampons de bronze arrachés, une quantité de ses pierres employées à des constructions plus récentes. Le Pape actuel ne néglige rien pour faire déblayer le Colisée et pour le conserver par des travaux assidus dans l'état où il se trouve, mais il ne saurait en ramener les parties qui en ont été emportées.

La religion a su tirer partie du Colisée, comme des autres débris du paganisme. Une croix est plantée au milieu de l'arène, et tout autour sont peintes les 14 stations de la voie de la croix

via crucis, dont Vexercice qui se rëpëte tous les vendredis et tous les dimanches, fait plus d'honneur à la piété des Romains, que les tableaux des 14 stations n'en font au peintre qui les a exécutés ; car il serait impossible de trouver dans toute la ville, peutêtre dans toute l'Italie, d'aussi méchantes peintures que celles-là, plus dignes assurément du pinceau d'un apprenti de huit jours, que de celui d'un artiste.

On ne sera peut-être pas mécontent de trouver ici un tableau

de la succession des édifices religieux aux édifices profanes. Il

est certain que l'église de St- Adrien a remplacé l'ancienne Basi-

lica Emilia ; St-André délia Valle, la caria Fompeii, où Jules

César fut assassiné ; St-Antoine abbé et Ste-Sabine, deux temples

de Diane ; St-Bernard et Ste-Marie des Anges occupent une partie

des Thermes de Dioclétien ; St-Appollinaire et St-Barthélemi ont

remplacé les temples d'Apollon et d'Esculape ; St-Côme et St-

Damien, le temple de Rémus ; St-Laurent in Miranda, celui

d'Antonin et de Faustine ; Ste-Martine, celai de Jupiter Vengeur ;

Ste-Marie in acquiro, celui de Saturne ; Ste-Marie in Cosmedino^

celui de la pudicité patricienne ; Ste-Marie Egyptienne, celui de

la fortune virile ; St-Théodore, celui de Romulus ; St-jSTicolas

in Carcere, ceux de Junon, de la piété et de l'espérance. La

principale église des Dominicains, nommée N.-D. de la Minerve,

en italien Santa-Maria Sojjra âliîierva, est vraiment construite

sur les ruines d'un temple de Minerve. Pareillement l'église

de St-Jean et St-Paul, martyrs, couvrent l'ancien Vivarium ;

celle de St-Dominique et St-Sixte, les bains d'Agrippine ;

celle de St-Luc, le Secretarium senatus ; celle de Ste-Marie in

transtevere, c'est-à-dire au-delà du Tibre, la taberna meritoria ;

celle de St-Vile, le Marcellum livianum ; celle de St-Antoine

ermite, les bains de Mécène ; celle de St-Pierre du Vatican, le

cirque et les jardins de Néron ; celle de Ste-Marie transpontine,

le tombeau de Scipion l'Africain ; enfin l'église de St-Pierre-aux-

Liens occupe le lieu même où le Sénat romain tenait autrefois

ses assemblées.

Il y a environ 300 églises à Rome, dont 80 paroissiales ; les

autres sont ou patriarcales ou collégiales, ou églises de monastères, ou chapelles indépendantes, sous la protection de quelque cardinal, ou chapelles de confréries. Cela n'empêche que chez tous les cardinaux, évêques et prélats, dans les palais des princes et chez beaucoup de particuliers, il n'y ait des chapelles domestiques. On en compte treize dans le palais de Monte Cavallo, pour l'usage tant du pape que des cardinaux, et prélats qui demeurent dans sa maison. De plus, il y a au coin des rues, en beaucoup d'endroits, des images de la S*^ Vierge, connues sous le nom de Madona, quelquefois en statue, plus souvent en peinture, ornées de beaux cadres, de lustres, de lampes, au-devant desquelles le petit peuple s'assemble, le soir, chante les litanies, récite le chapelet et autres prières, sans se mettre en peine ni du bruit des voitures qui passent en grand nombre, ni de la pluie qui tombe quelquefois à grands flots. Ainsi continue de se vérifier l'oracle de la mère du Sauveur du monde : Beatam me dicent omnes gèneration es.

De pauvres Calabrais se rendent à Rome en cette saison, et associés deux par deux, parcourent successivement, la nuit comme le jour, toutes ces images très nombreuses de la Madona, et jouent devant chacune un air de leur façon, l'un de la musette, et l'autre du flageolet. Les particuliers, édifiés de leur constance et de leur piété, leur jettent, en passant, quelques pièces de monnaie, quoiqu'ils ne demandent rien. Ils continuent leur musique depuis le commencement de novembre jusqu'à Noël. Ce jour-là, ils se réunissent tous à ^^ Marie Majeure, et après y avoir assisté à la messe de minuit ou à celle du point du jour, ils reprennent le chemin de leur pays, et l'on n'entend plus parler d'eux jusqu'à la Toussaint de l'année suivante.

Donner la description des églises, édifices remarquables et autres curiosités de Rome, ne serait que répéter les relations de tous les voyageurs qui ont fréquenté cette ville pendant les derniers siècles ; le but de ce journal sera suflSsamment rempli par quelques observations sur les choses les plus propres à nourrir la piété ou à satisfaire une curiosité modeste et raisonnable.

Il y a trois églises plus remarquables que les autres, parce qu'elles portent exclusivement le titre d'églises patriarcales. La première est celle de S. Jean de Latran, située à l'extrémité est de la ville. C'est la première des trois cathédrales du Pape, et celle où il va prendre possession, lors même qu'il a été élu au Vatican, qui attient à l'église de S. Pierre. Sous l'un des portiques de cette église, est placée la statue équestre de Henri le Grand, exécutée en bronze. Les rois de France, ses successeurs, sont premiers chanoines de St-Jean de Latran. Chaque année, le jour de la fête de S^^ Luce, l'ambassadeur de France assiste au chœur, comme représentant son souverain, et y reçoit l'encens et et les autres distinctions accordées aux chanoines. Leur chœur n'est point autour du maître-autel, mais dans une vaste chapelle latérale oii se chante aussi la messe capitulaire. Il en est ainsi des autres basiliques. Le maître-autel y est exclusivement réservé au Souverain Pontife. îîTul autre que lui, pas même un cardinal, n'y peut célébrer sans un Bref particulier, qui ne sert que pour une fois.

On montre dans l'église de S. Jean de Latran, les têtes des apôtres S. Pierre et S. Paul, réunies dans une pyramide supportée par quatre colonnes de marbre au-dessus du maître-autel. On voit auprès de là la table sur laquelle îTotre-Seigneur mangea la dernière cène et institua la sainte Eucharistie.

Cet édifice, partagé en cinq nefs, a 300 pieds de long, 148 de large, d'un long pan à l'autre, et 211 dans la croix. Les fresques s'y sont très bien soutenues. Une des cinq portes de la devanture est murée, s'apelle ])orla santa, et ne s'ouvre que l'année du grand jubilé. Il y en a de semblables dans les autres églises patriarcales.

Martin V, de la famille Colonne, élu pape au Concile de Constance, est enterré sous le pavé de cette église, au milieu de laquelle s'élève son monument de bronze, sur lequel il est représenté en bas-relief. Plus loin et dans une chapelle érigée en l'honneur de saint André Corsin, repose le Pape Clément XII, qui était de même famille que ce saint.

L'égliee de S. Jean de Latran a pris son nom d'un sénateur, autrefois propriétaire du terrain qu'elle occupe, nommé Lateranus, qui se trouva compromis dans la conspiration de Pison, et condamné à mort par Néron. Elle fut consacrée par le Pape S. Sylvestre, sous le nom de basilique de S^ Sauveur. Elle a aussi porté le nom de basilique Constantinienne et de basilique d'or, à cause des offrandes dont l'empereur Constantin l'avait enrichie. Les piliers de la nef du milieu sont enrichies des statues colossales des douze apôtres, exécutées en marbre blanc par les phis habiles maîtres. Elle a été rebâtie et réparée par plusieurs papes et, en dernier lieu, par Clément XII. C'est ce qui lui donne la fraîcheur dont elle jouit. Finalement, elle a pour titulaires S. Jean- Baptiste et S. Jean l'Evangéliste. Sur le portique on lit ces paroles qui établissent sa prééminence sur toutes les basiliques du monde chrétien : Hœc est mater et magistra omnium ecclesiarum. Elle doit paraître encore plus vénérable par les douze conciles tant généraux que particuliers qui s'y sont tenus.

La vue prise de dessus le perron de cette basilique est trbs riante et très étendue du côté de Tivoli et du paysage montagneux, mais élégamment varié, qui environne cette ville.

Derrière et à côté delà basilique latérane, existe encore le Baptistère de Constantin, édifice octogone, dans l'intérieur duquel se trouvent plusieurs autels richement ornés et, au milieu, le baptistère proprement dit, où se fait, les samedis de Pâque et de la Pentecôte, le baptême des juifs et autres infidèles préparés au Christianisme. Pareillement, la basilique de Latran est celle des ordinations générales, aux Quatre-Tcmps. Les consécrations d'évêques se font indifféremment, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, et elles sont assez fréquentes ; car de toutes les parties de l'Italie, on est obligé de s'y rendre. Les élus sont examinés en présence du Pape, par un certain nombre de cardinaux et de savants religieux chargés de cette fonction, et la veille de leur conséeration, on les conduit à S. Pierre, où ils prêtent serment et font leur profession de foi. La consécration est faite par un des cardinaux évêques, au choix de chacun.

En sortant de la basilique de St-Jean de Latran, ou aperçoit à main gauche, un édifice fait tout exprès pour conserver rescalier du prétoire de Pilate, le même que J.-C. N.-S. monta, lorsqu'il fut conduit à ce gouverneur pendant sa passion. On l'appelle la scala santa. On ne sait pas précisément à quelle époque il fut apporté de Jérusalem. Il est vraisemblable que ce fut du temps de Ste Hélène. Cet escalier consiste en 28 marches de marbre blanc, lesquelles commençant à s'user, à raison du grand nombre de fidèles que la dévotion portait, comme elle fait encore, à les monter à genoux. Sixte V en fixant le saint escalier dans le portique dont il s'agit et qui fut fait sous la direction du célèbre architecte Fontana, fit couvrir de marches de chêne les marches de marbre, en sorte néanmoins qu'on pouvait les apercevoir. Le chêne s'est aussi usé avec le temps, et on vient de le renouveler avec la même précaution. Au bout de cet escalier est une image fort ancienne du Sauveur, puis un autel que l'on appelle sanctasanctoruvi, parce que le Pape S. Léon III avait ainsi inscrit plusieurs boîtes de reliques précieuses, que l'on a depuis placées sous cet autel.

Pour descendre ce portique, il y a quatre escaliers, deux de chaque côté de la scala santa, pratiqués tout exprès.

La seconde basilique et église patriarcale de Rome, et, sans contredit, la plus grande et la plus belle du monde, est celle de St-Pierre inVaticano.

Le chef des apôtres ayant été crucifié, la tête en bas, de ce côté du Tibre, au lieu nommé St-Pierre in montorio (où l'on Vv)it encore au centre d'une élégante chapelle, érigée pour honorer son martyre, la place de la croix sur laquelle il le consomma), son corps décapité fut réuni, dans le cirque de Néron, à celui d'un grand nombre de chrétiens que ce cruel empereur y avait fait déjà massacrer. Les fidèles ayant enseveli tous ces saints corps dans un même lieu, on assure que le Pape S. Anaclet y érigea un petit oratoire en leur honneur. Constantin, devenu paisible empereur d'Occident, en 306, par la défaite de Maxence, noyé dans le Tibre, à Ponte Mole, rendit aussitôt la paix à la portion

(le l'Eglise qui te trouvait dans ses Etats. Il alla plus loin. Décidé à ombrasecr le christianisme par la célèbre vision dont le ciel l'avait favorisé, au moment même de cette bataille, et voulant donner des marques éclatantes de Fa conversion, il résolut d'élever une église en l'honneur de S. Pierre, dans le lieu de sa sépulture. On rapporte que ce fut lui qui donna le premier coup de bêche, et porta sur son dos les 12 premiers paniers de la terre qui fut creusée pour en jeter les fondements. Il donna à cette basilique toute la magnificence dont l'architecture de son siècle était susceptible, et, à en juger par les plans qui en existent encore, l'édifice n'était pas sans mérite. L'empereur fit présent à cette église d'ornements très précieux, dont on trouve la liste dans Onuphre, qui a copié Anastase le bibliothécaire. Une croix d'or, du poids de 150 livres ; quatre chandeliers d'argent, sur lesquels étaient gravés les Actes des Apôtres ; trois calices d'or de 39 livres ; 20 d'argent, de 50 livres ; une patène d'or, une lampe d'or de 5 livres ; un encensoir d'or orné de diamants : voilà une partie des offrandes de ce pieux souverain. La basilique couverte de bronze pris du temple de Jupiter Capitolin, était divisée en cinq nefs soutenues par un grand nombre de colonnes. Justinien et les autres empereurs y firent aussi des présents, sans compter les terres que plusieurs d'entre eux et Constantin lui-même approprièrent à son entretien. Enfin elle vieillissait et commençait à tomber en ruines, après onze cents ans d'existence, lorsque le Pape Nicolas V entreprit de la rebâtir en 1450, sur un plan plus vaste et plus magnifique. Pour agrandir l'emplacement, il commença par faire démolir le tombeau de Probus Anicius, qui le gênait, et fit sortir de terre une nouvelle tribune (c'est ce que nous appelons rondpoint) qui enveloppait l'ancienne. Après lui, Paul IC, Jules II, Léon X, Clément VII, Paul III, Pie V, Grégoire XIII, Sixte V, Clément VIII, Paul V, Urbain VIII et Alexandre VII, assistés des meilleurs architectes de leur siècle, continuèrent ce grand ouvrage, auquel Pie VI mit la dernière main, par la construction d'un édifice contenant trois riches et vastes sacristies et un logement magnifique et spacieux pour les chanoines. Il fit

aussi placer deux horloges dans la façade et deux dans ^intérieur. Tous les arts et tous les artistes ont été mis à contribution pour orner et embellir cette basilique qui est, dans son espèce, la merveille du monde. Quiconque l'a vue, veut la voir encore. La grandeur, la noblesse, le rapport du tout avec chaque partie, et de chaque partie avec le tout, saisit le spectateur, le stupéfie et ravit son admiration.

Une statue en bronze de l'apôtre S. Pierre, représenté assis auprès d'un des piliers, à environ 300 pieds en dedans de l'église, est l'objet de la vénération des fidèles, qui passent rarement auprès sans lui baiser le pied. On rapporte qu'une dévotion de Pie VI était de se mettre la tête sous les pieds de cette statue, pour exprimer le besoin qu'il avait de la protection du saint apôtre, et la statue est assez élevée de terre, pour que l'on conçoive la possibilité de cette manière de l'honorer.

La porte sainte de l'église de St-Pierre est ouverte par le Pape en personne, qui fait présent à un des cardinaux, du marteau d'or ou d'argent doré employé à cette cérénQonie. Les portes saintes des autres basiliques sont ouvertes par ceux des cardinaux qui en sont respectivement archiprêtres.

Il y a, dans les trois principales basiliques, des confessionnaux marqués au nom des différentes nations de l'Europe. A St-Pierre, ils sont occupés tous les jours, à des heures fixes, par des pénitenciers non seulement européens, mais encore orientaux, en sorte que des Grecs et des Arméniens trouvent à s'y confesser, tout aussi bien que des Esclavons ou des Hollandais, etc. Ces pénitenciers sont munis de longues cannes qui sortent de leurs confessionnaux, dont ils bénissent les passants qui le désirent, ou auxquels ils les font baiser ou les imposent sur la tête.

On montre du haut d'un des balcons intérieurs de cette basilique, à certains jours de l'année, la tête de l'apôtre S. André, la la sainte face de Î^.-S. appelée la Véronique, et le fer de la lance qui perça son sacré côté.

L'église souterraine qui a pour pavé celui même de l'ancienne basilique, enferme dans ses vastes caveaux, les corps d'un grand

nombre de saints, de papes, de princes, de docteurs, tels que ceux de S. Grégoire le Grand, S. Grégoire de Nazianze, S. Jean Chrysostôme, des SS. Léon I, II, III et IV, de l'empereur Othon II, du cardinal d'York, etc., etc. Ce n'est que le flambeau à la main que l'on peut parcourir ces sombres mais curieuses et édifiantes demeures, où l'on trouve aussi d'anciennes mosaïques, statues, inscriptions et autres monuments, la plupart appartenant à l'Eglise, telle qu'elle existait dans sa première édition. Il est défendu aux femmes, sous peine d'excommunication, d'entrer dans ces souterrains, excepté le lundi de la Pentecôte, jour où, à leur tour, les hommes n'y peuvent entrer. Onze autels sont érigés en différents endroits de ce caveau ; le plus remarquable, sans doute, est celui que l'on appelle la confession de S. Pierre, sous lequel repose le corps de cet apôtre, avec ceux de 37 autres saints papes. L'évêque de Québec eut la consolation d'y célébrer trois fois la messe, dont la première fut pour tous ses diocésains, prêtres, religieuses et fidèJes. Le nom de Confession de S. Pierre s'étend aussi à la partie de l'église supérieure, la plus voisine do cet autel. Elle est environnée d'une balustrade de marbre, où 112 lampes, supportées par des branches de cuivre doré, brûlent continuellement. A quelque heure du jour que l'on fréquente l'église de St-Pierre, on trouve des fidèles, quelquefois en grand nombre, priant autour de cette balustrade, dont le vide intérieur est rempli par un double escalier do marbre descendant au niveau de l'autel souterrain. C'est par cette voie que l'on parvient au coffre précieux dans lequel se déposent, chaque année, un certain nombre de palliums, qui sont tirés de là pour être donnés ou envoyés aux nouveaux archevêques. On appelle jpallium une bande de laine blanche tricotée, large d'environ deux pouces, et parsemée de petites croix de laine noire, dont on revêt, par-dessus la chasuble et au moyen d'épingles, un métropolitain célébrant solennellement dans sa province, à certains jours de fête exprimées dans le Pontifical. On ne bénit pas les palliiims, mais on bénit, tous les ans, à Home, le 21 janvier, dans l'église de Ste- Agnès hors les murs, deux agneaux dont la laine est destinée à

en faire de noiivoanx. Chaque métropolitain est enterré avec son paUmvi, sans pouvoir le transmettre à son successeur. Cet ornement est d'un très ancien usage dans l'Eglise.

La troisième basilique est celle de Ste-Marie Majeure, située sur le penchant du Mont Esquilin. La légende de N.-D. des Il^eigos indique assez la manière miraculeuse dont la construction de cette église fut indiquée. Le pavé de Ste-Marie Majeure est le plus beau qu'il y ait à Rome, par l'assemblage et la variété des marbres dont il est composé. Elle est remarquable par la richesse des deux chapelles de sa croisée, dans l'une desquelles s'assemble le chapitre. Dans l'autre, on conserve la crèche où Marie coucha le Sauveur du Monde après sa naissance. Cette précieuse relique, enfermée dans une crèche d'argent de même forme, et ayant au dedans un Enfant-Jésus d'argent doré, est portée en procession par l'église, le jour de IToël, et exposée, toute la journée sur le maître-autel, à la vénération publique. Dans la même église reposent les corps de S. Mathias, apôtre, de S. Jérôme, de S. Pie V, de Sixte V, et de plusieurs autres papes.

Cette basilique fut d'abord appelée libérienne, parce qu'elle avait été construite soua le pontificat de Libère. Eile prit ensuite celui de basilique Sixtine, pour avoir été rétablie par Sixte IIL Aujourd'hui, elle porte généralement celui de Ste-Marie Majeure, parce qu'elle est la plus considérable des nombreuses églises dédiées dans cette ville à la Mère de Dieu. Toutes les bulles que le Pape signe à Monte Cavallo^sont datées de Ste-Marie Majeure, Apiid S. Mariam majorem, comme étant l'église la plus voisine de ce palais.

Le Pape officie à Ste-Marie Majeure, lejourdel^oël; à St-Jean de Latran, le jour de l'Ascension ; à St-Pierre, le jour de la fête du saint apôtre, et les jours de Pâque et de la fête du Saint- Sacrement.

Au-dessus du portique de ces trois églises, il y a un balcon où le Pape est transporté par un escalier doux, et d'où il donne la bénédiction et l'indulgence plénière au peuple assemblé sur la place.

Il n'y a, dans ces grandes églises, ni bancs, ni chaises, en sorte que le pavé paraît dans toute son étendue et déploie toute sa beauté. Il est vrai que les assistants n'en sont pas plus à l'aise.

Aussi s'y tiennent-ils assez mal, surtout dans les grandes réunions.

La quatrième basilique de Rome et qui a aussi sa porte sainte, est celle de St-Paul hors les murs. Le corps du saint apôtre est conservé dans le maître-autel. Cette église est éloignée de cinq milles du Forum ou du centre de la ville. C'est un immense édifice non achevé, et qui ne le sera jamais. Elle n'a ni voûte, ni plafond, mais attire les regards des voyageurs par ses 120 colonnes, dont 80 la partagent en cinq nefs. Vingt-quatre de ces colonnes sont d'une seule pièce de marbre violet et cannelées aux deux tiers ; les 56 autres sont de marbre de Paros. Il y en a deux de marbre salin, huit de granit égyptien, trente de porphyre. Les portraits des papes, au nombre de 253, depuis S. Pierre jusqu'à Pie VU inclusivement, sont rangés en haut de la nef principale. Dans une chapelle, du côté de l'Evangile, est exposé le grand crucifix de bois qui parla à S^*^ Brigitte.

Cette église est en même temps paroissiale et collégiale, desservie par des Bénédictins dont le monastère y est attenant : c'est celui que l'on nomme le couvent de Casenate ou Monasterium. Casaiiatense. Le Pape actuel était religieux de ce couvent, lorsque son prédécesseur l'appela au cardinalat. On montre aux étrangers la chambre qu'il y occupait.

La paroisse ne comprend que 830 âmes. L'air y est si malsain, que les habitants en ont frayeur. Le mois de juillet arrivé, les moines sont obhgés de fuir; ils se retirent dans une autre maison, qu'ils ont de l'autre côté du Tibre, viennent, tous les matins, à St- Paul, réciter l'office et chanter la messe, après quoi ils se retirent et sont dispensés de revenir l'après-midi pour vêpres. Ils conti nuent ainsi jusqu'à la fin de septembre. Pendant ces trois mois, il ne couche qu'un prêtre au monastère de Casenate, pour les besoins imprévus de la paroisse, et souvent il en meurt à la peine.

Si en quittant l'église de St-Paul, on prend la Voie Appienne

(la plus cëlëbre des anciennes voies romaines, pavée par les soins du censeur Appius Claudius Cœcus. et conduisant de Rome à Capone), on trouve, à une petite distance, celle de St-Sébastien, une des plus anciennes de Rome. C'est aussi une paroisse, mais la plus petite de toutes, puisqu'on n'y comptait que 207 âmes, au commencement de cette année 1819.

Dans une cViapelle latérale de cette église, où l'on descend par un escalier, on trouve un autel isolé et un appartement autour, où l'on croit qu'il s'est tenu un concile du temps des persécutions. En descendant un peu plus bas, on arrive à l'entrée de cette partie des catacombes que l'on appelle cœm.eteriuni Calixti. Sous l'église de St-Fancrace est le cœmeterium. Calepodii ; sous celle de St-Laurent, ceineterium. Cyriacœ ; sous celle de Ste-Marie de Scala Cœli, cemeterium Zenonis. Tous ces cimetières sont répandus sous terre en différents sens et s'étendent sous une grande partie de la ville et bien loin au delà. Ils consistent en allées creusées en terre, hautes de six pieds, quelquefois seulement de quatre ou cinq, larges de deux ou trois, et allant en toute direction, l'espace de plusieurs milles. Des deux côtés de ces allées, qui forment un labyrinthe proprement dit, on voit des cavités où se plaçaient anciennement les corps morts ; l'entrée de chaque cavité ou cellule était fermée d'une pierre de la longueur du corps qui y était déposé. On en logeait deux ou trois, l'un au-dessus de l'autre de chaque côté. Ces sépulcres étant communs aux payens et aux chrétiens, on ne peut distinguer les corps des uns de ceux des autres, que par les croix, les palmes et les fioles de sang, insignes propres de ceux des chrétiens. Ces inscriptions servent encore à les distinguer : il y en a de toutes chrétiennes et de toutes payennes. Le musée du Vatican en réunit un grand nombre des unes et des autres. Mais que penser des pierres qui ont d'un côté une inscription chrétienne, et de l'autre une inscription payenne? On doit croire qu'elles ont d'abord appartenu à des payens, et que les chrétiens s' étant ensuite approprié les mêmes pierres, y ont, à leur tour, introduit leurs inscriptions. Au reste, on prend, à Rome, les plus scrupuleuses précautions avant de décider de la

qualité de la personne qui a été déposée dans chaque cellule. Aujourd'hui que ces catacombes ont été très visitées et vidées en grande partie pour satisfaire la piété des fidèles, on est obligé d'aller fort loin, avant de trouver des corps. Malheur à qui s'engagerait dans ces obscures demeures à tâtons, ou dont la bougie viendrait à s'y éteindre. Les prudents étrangers n'y entrent qu'avec beaucoup de précautions et ont soin de ne pas aller trop loin. Un précepteur, avec ses écoliers au nombre de 17, y étant entré témérairement, il y a quelques années, on n'a point entendu parler d'eux depuis ce temps.

Les églises de Rome les plus remarquables pour les caractères d'antiquité qu'elles conservent, soit dans leur construction, soit dinis leur décoration, sont, après celles que l'on vient de décrire : Ste-Marie au delà du Tibre, S. Marc, Ste-Agnës hors des murs, S. Laurent, aussi hors des murs, et S. Clément, près du Forum. On peut y ajouter Ste-Croix en Jérusalem, située à l'opposite de de St-Jean de Latran et tout à fait à l'est de la ville. A celle-ci est adjointe une chapelle construite sur du sable ou de la terre que l'impératrice Ste Hélène, mère de Constantin, fit apporter tout exprès de la Palestine, par respect pour les lieux sanctifiés par l'accomplissement des grands mystères de notre religion. Ces églises se sont affaissées avec le temps, ou bien les terres se sont graduellement élevées autour, de sorte qu'il faut descendre plusieurs degrés pour y entrer. Dans S. Clément, on trouve l'ancien presbytère, l'abside, le sanctuaire, deux ambons de marbre avec des degrés pour y aller chanter l'épître et l'évangile, en face du peuple. Il y a d'autres églises aussi anciennes, par exemple celle des Douze Apôtres, qui est incontestablement du temps de Constantin, mais qui ayant été reconstruites dans les siècles postérieurs, ont perdu ces signes vénérables d'antiquité, plus précieux que toute l'élégance de leur architecture moderne.

A Ste-Croix en Jérusalem, on conserve trois fragments de la croix de Kotre-Seigneur, enchâssés dans une croix de cuivre vitrée des deux côtés ; le plus grand de ces fragments paraît être de 7 pouces de long, et le plus petit de quatre. Une portion

plus considérable se garde à Paris, dans le trésor de l'église de Notre-Dame, avec la couronne que les Juifs imposèrent sur la tête de î^^otre-Seigneur, en dérision de sa royauté. Deux épines seulement de cette couronne sont conservées à Ste- Croix en Jérusalem, avec un des clous qui furent employés aux crucifiement, et l'écriteau suspendu au-dessus de la tête du Sauveur en croix. Le clou a la tête ronde comme nos clous dorés ; il est de bronze, long de six à sept pouces et gros pour sa longueur. L'inscription dont on aperçoit à peine les lettres, est sur une planche carrée de bois dur, noircie parle temps, et paraît avoir été gravée à la hâte et comme avec la pointe d'un clou ou d'un stylet. L'église de Ste-Croix en Jérusalem est desservie par des religieux Cisterciens et tient à leur monastère.

Dans celle de Ste-Praxëde, on garde le poteau (haut d'un pied et demi) auquel IT.-S. fut attaché pour la flagellation. Les corps de S* Praxëde et de S*® Pudentienne, sa sœur, sont conservés sous le maître-autel. Au milieu de la nef est une espèce de buffet environné d'une balustrade. C'est l'entrée d'un puits dans lequel les deux saintes sœurs enterrèrent beaucoup de martyrs. On assure que l'église est construite sur le terrain même qu'occupait autrefois leur maison. Cette église, apparemment réparée depuis peu d'années, est d'une gaieté et d'une élégance remarquables. Ses peintures sont variées et très fraîches. On sait que S. Charles y avait son titre de cardinal. Une des chapelles de l'église a été mise sous son invocation, et c'est bien celle où sont les plus beaux tableaux, représentant quelques traits de sa vie.

L'église de St- Pierre- au x-Liens attire les regards des étrangers par l'excellente statue colossale de Moïse, représenté assis dans le sanctuaire, du côté de l'épître, l'un dos chefs-d'œuvre de Michel- Ange Buonarotti, et par les quatre rangées de colonnes de marbre bleuâtre qui la divisent en cinq nefs. Si avec une clef ou un poinçon on gratte sur quelque partie que ce soit de ces colonnes, il en sort immédiatement une odeur souffrée. Si ces objets satisfont la curiosité, il en est un autre bien propre à nourrir la pieté, savoir : les précieuses chaînes de S. Pierre, que l'on y conserve

et qui sont présentées à la vénération des fidèles, le premier août de chaque année. Hors de là, on ne peut les voir qu'avec les permissions réunies du cardinal titulaire de cette église, du majordome du Pape et de l'abbé ou chef des chanoines réguliers chargés de la desservir ; car chacune de ces personnes est dépositaire d'une des trois clefs qu'il faut réunir pour ouvrir une armoire grillée de la sacristie, dans laquelle est enfermée la boîte ou custode oii les miraculeuses chaînes sont déposées. Cette custode est extraite de l'armoire et placée sur un autel, où on l'ouvre au moyen d'une quatrième clef, puis la chaîne longue d'environ 15 pieds se déroule par une de ses extrémités, l'autre demeurant fixée par une crampe au fond de la boîte. Quelle consolation pour l'évêque de Québec et ses compagnons, qui étaient, ce jourlà, au nombre de six, de voir de leurs yeux, de baiser de leurs lèvres, de toucher avec leurs chapelets, un monument qui rappelle d'une manière aussi authentique ce que la prédication de l'Evangile a coûté aux apôtres, surtout au premier d'entre eux ! Il est aisé de reconnaître que la seule chaîne qui existe maintenant, en faisait autrefois deux, parce que les anneaux ou chaînons d'une moitié de la longueur totale, sont plus petits que ceux de l'autre.

L'église de Notre-Dame des Monts n'a de remarquable que la tombe de marbre, à l'effleurement du plancher, qui couvre le corps de Benoît- Joseph Labre, mendiant français, mort en 1783, en odeur de sainteté, mais dont le procès de béatification est en suspens, jusqu'à ce qu'il y ait moyen de le poursuivre.

L'église de Ste-Bibiane possède le corps de cette sainte martyre et ceux de sa sœur Démétrie et de Daphrose, leur mère. Celui de S*® Françoise, veuve romaine, est conservé dans l'église qui porte son nom, près du Forum. Au pied du Capitole, on voit la maison qu'occupait cette sainte veuve, grandie maintenant et changée en un monastère de filles nobles. La chambre où elle se tenait, où elle écrivait, où elle trouva un jour un mot écrit en lettres d'or, est encore subsistante dans son ancienne forme, excepté que l'on y a érigé un autel pour honorer sa mémoire.

L'église de Ste-Cécile, au delà du Tibre, est construite sur le lieu même où cette jeune vierge reçut la couronne du martyre. Son corps est sous le maître-autel. Le lieu où elle reçut le coup de mort, le bain d'où elle sortait, se trouvent enfermés dans la même église, l'une des plus riches de Rome par l'or, l'argent, les pierres précieuses dont elle reluit. Une communauté de religieuses Bénédictines y fait l'office divin. L'église de St-Martin des Monts est la seule qui mérite la préférence sur celle de Ste-Cécile, du côté de la richesse et de l'élégance de sa décoration. Elle a bien le plus beau chœur et le plus riche sanctuaire qui soit à Rome, tant la mendicité est industrieuse et féconde. Car ce sont de pauvres Carmes, mendiants de profession, qui ont fait élever et décorer ce charmant édifice, dont le grand autel coûte 35,000 scudis. Par ses souterrains, on parvient aux ruines d'une ancienne église, où l'on assure que le Pape Sylvestre a tenu un concile.

L'église des Douze Apôtres possède le corps du célèbre cardinal Bessarion ; celle des Jésuites, celui du pieux et savant Bellarmin et celui de S. Ignace de Loyola ; celle de St-Ignace, attenante au Collège Romain, celui de S. Louis de Gonzague ; celle des Oratoriens, celui de S. Philippe de Néri.

Sur le mont Célius, existe encore l'église où prêchait S. Grégoire le Grand, la table sur laquelle il donnait tous les jours à manger à douze pauvres, le petit appartement où il écrivait, le cabinet encore plus petit où il reposait. A cette époque, les Souverains Pontifes n'avaient pas encore de demeure attitrée. Le premier palais, déjà fort ancien, qui ait été construit pour leur usage, paraît être celui de Latran, contigu à la basilique du même nom. Plusieurs d'entre eux occupèrent ensuite le palais de St-Marc, plus connu sous le nom de palais de Venise, parce que les Papes on ont depuis fait présent à la République, laquelle ayant été fondue dans l'empire d'Autriche, c'est aujourd'hui l'empereur qui est maître de cet édifice peu élégant mais très vaste.

Du palais de S-Marc, les Papes passèrent à celui du Vatican. Celui-ci, considéré de dehors, n'a rien qui en impose, et par la hauteur inégale de ses différents corps, semble annoncer qu'il

n*a été coDstruit que pièce à pièce et sans unité. On ne soupçonnerait pas combien il est étendu ; néanmoins plusieurs assurent, chose difficile à croire, qu'il occupe autant de place que la ville de Turin \ Ce qu'il y a de très certain c'est que l'on y compte 200 escaliers, plus de 1200 chambres, une galerie de 1800 pieds de long, garnie des deux côtés de buiFets contigus les uns aux autres, dans lesquels se conservent les manuscrits, sans compter plusieurs élégants et vastes appartements où sont conservés les livres imprimés : tout cela voûté et orné de peintures représentant les grandes actions des Papes, la tenue des différents conciles œcuméniques, la fondation des plus célèbres bibliothèques du monde, les portraits de tous les hommes qui ont protégé, encouragé, honoré ou propagé les lettres dans les différents siècles, le tout avec un air de grandeur et de noblesse qu'il serait difficile de trouver ailleurs. Quelque vaste que soit cette bibliothèque, on construit, en ce moment, un nouveau corps de logis pour l'augmenter.

Le musée est une autre galerie dont la longueur rivalise avec celle des manuscrits. Ici les murs des deux côtés sont garnis, du haut au bas, d'inscriptions sans nombre, les unes chrétienne?, les autres payennes, tirées des catacombes de Rome et du voisinage, à quoi il faut ajouter un nombre infini d'urnes, de sarcophages, de bustes, de statues, tantôt tronquées, tantôt entières, qui bordent les deux côtés de cette immense galerie, dans toute sa longueur. Plus loin est le belvédère, c'est-à-dire une cour environnée de cabinets vitrés, où l'on trouve des vases de granit et de porphyre d'une grandeur démesurée, faits en formes de cuves ovales, hauts de 3, de 4 et de 5 pieds, sur une longueur et largeur correspondantes. Ajoutez à cela un nombre de statues du premier mérite, anciens originaux dont les artistes modernes se sont efforcés de saisir les traits et de rendre la beauté.

1 — C'est une forte exagération ! Le chanoine de Bleser dit que le Vatican compte 20 cours, 8 grands escaliers et environ 200 autres pour le service intérieur. '' On prétend qu'il contient 11,000 chambres."

mais sans pouvoir l'égaler, nonobstant tous leurs efforts. Entre ces cheft-d' œuvre éminents, l'Apollon si célèbre et le groupe de Laocoon défendant inutilement ses deux fils des deux serpents marins qui le dévorent. Ces deux morceaux, entre beaucoup d'autres, furent enlevés de Eome et transportés à Paris pendant la captivité du Pape, et n'ont été restitués qu'en 1815, après la dernière défaite de Napoléon. La Vénus de Médicis qui se conserve dans le musée du grand duc de Florence, passe pour la plus belle statue du monde. Après elle, vient l'Apollon du belvédère ; après celui-ci, le groupe de Laocoon.

Au Vatican sont aussi les loges de Rapbaël d'Urbin. Ce sont deux galeries ouvertes d'un côté, et l'une au-dessus de l'autre, dont les voûtes ouvragées par cet babile peintre, contiennent presque autant de cbefs-d'œuvre que de coups de pinceau ^.

Les deux cbapelles nommées, l'une Sixtine, l'autre Pauline, du nom des papes qui les ont fait construire, fout partie du Vatican. La cbapelle Sixtine était fameuse par la peinture à fresque, ouvrage de Micbel-Ange Buouarotti, qui y représentait le jugement dernier. Aujourd'hui, elle est à peine visible, parce que

1 — (Extrait des Mémoires inédits de l'abbé Casgrain) :

Le tableau de la Transfiguration me remet en mémoire une anecdote piquante qui m'a été racontée par l'abbé Ferland. Lorsque Ms^'Plessis séjourna à Rome en 1819, il déroba quelques heures à ses importantes occupations pour visiter les musées. Le grand évêque de Québec avait des qualités d'homme d'Etat, mais il n'était pas artiste, et il l'apprit à ses dépens en présence du tableau de Raphaël. Au moment où il l'examinait, acco.npagné de son secrétaire, l'abbé Turgeon, il y avait quelques personnes dans le salon, et devant le tableau un peintre qui en faisait une copie. Tout à coup Msf Plessis rompit le silence, et dit en indiquant le bras droit de la mère du possédé, placée au premier rang de la toile :

— Voilà un raccourci exagéré, c'est évidemment un défaut.

A cette remarque inattendue, le peintre se redressa, déposa son pinceau, et se retournant vers M^r Plessis, lui dit:

— M. l'abbé, ici on ne critique pas, on admire.

Et il reprit son travail.

M»»" Plessis ne répliqua pas et sortit de la pièce.

rhumidité du mur y a absorbe la fresque, comme il arrive presque toujours.

Les jardins du Vatican ne sont pas fort étendus, mais remarquables par leur forme singulière, par quelques belles fontaines, par l'urne de bronze, en forme de bouquet de pin, qui contenait les cendres de l'empereur Adrien, et qui se conserve dans une niche de marbre ouverte sur l'un de ces jardins, avec les deux perroquets du même métal placés aux deux côtés, enfin par un jet d'eau, peut-être seul de son espèce. C'est un vaisseau de pierre long de cinq à six pieds, garni de sa mâture et de tous ses agrès, et fixé dans un bassin aussi de pierre et plein d'eau. On tourne un robinet, et voilà quatre jets qui partent de quatre endroits difi<érents du pont de ce vaisseau, et font pleuvoir de l'eau vers les quatre parties du monde. Cette eau s'élève très haut et va tomber très loin. On tourne un autre robinet, et le vaisseau jette de l'eau en abondance par l'extrémité de son beaupré, de ses trois mâts, de toutes ses vergues et de tous ses canons. Ce spectacle cesse : les étrangers satisfaits de l'avoir vu, montent de ce jardin dans un autre. En arrivant au haut de l'escalier de pierre qui les en sépare, ils sont surpris de se voir inondés par une pluie qui sort impétueusement de tous les points du premier degré. Ils s'échappent, comme ils peuvent, de ce déluge ; mais à peine sontils dans le jardin supérieur, qu'une vingtaine de jets sortant du bord d'une plate-bande, viennent les arroser de nouveau. Il faut finir par donner la pièce au jardinier qui, par le moyen des robinets dont il connaît seul la position et la vertu, leur a joué ces diftérents tours.

L'intérieur de ce palais ofî're beaucoup d'autres objets à la curiosité, comme la salle du conclave, les cellules des cardinaux et de leurs conclavistes, la chapelle royale où les papes donnaient audience aux souverains, etc. L'évêque de Québec, tout muni qu'il était d'un billet d'introduction de la part du majordome, fut privé de les voir, par un oubli de clefs, et n'eut pas le loisir d'y retourner depuis.

Les Souverains Pontifes ont longtemps occupé le Vatican,

comme leur demeure ordinaire. Ils pouvaient, par le moyen d'une allée souterraine qui existe encore, se rendre du Vatican aux souterrains de l'église de St- Pierre. Alexandre VI, à une époque où il craignait d'être attaqué dans ce palais, avait fait pratiquer un long chemin couvert, pour se sauver, au besoin, au château St-Ange, qui en est éloigné de toute la longueur de cette partie de la ville que l'on appelle le Borgo, c'est-à-dire d'environ 10 arpents.

Il a déjà été remarqué que ce que l'on nomme aujourd'hui le château St-Ange était originairement le tombeau de l'empereur Adrien. Il a pris son nouveau nom de ce qu'à la fin d'une peste, qui eut lieu à Rome du temps de S. Grégoire le Grand, et pour la cessation de laquelle on avait fait beaucoup de prières et de processions, on aperçut, au haut de ce mausolée, un ange remettant son épée dans le fourreau. Pour perpétuer la mémoire de ce miracle, on iit placer au-dessus de l'édilice, un ange en bronze de stature colossale, ayant l'épée à la main. On l'aperçoit (car il y est encore) de tous les endrotis élevés de la ville.

Cette forteresse, quoique dépouillée de tous ses anciens ornements extérieurs, est encore très considérable. Indépendamment des bastions et autres ouvrages que l'on y a ajoutés pour en faire une citadelle respectable, le château est par lui-même un édifice très vaste. Le gouverneur qui le commande, y a un logement magnifique pour lui et pour sa fixmille ; il y a une élégante chapelle, des magasins, des appartements pour les officiers, une caserne pour la garnison, diverses prisons, et une entre autres pour les prisonniers d'Etat, au nombre desquels fut placé, pendant 18 ou 20 mois, à son retour de France, le cardinal Maury, qui avait si bien commencé et si mal fini sa carrière politique.

En face du château, est le pont St-Ange, le plus beau qui soit sur le Tibre ; il est construit en travertin. Ses bords sont garnis de dix statues de marbre représentant des anges chargés des divers instruments de la Passion de IST.-S. L'un porte la croix, l'autre, les clous ; l'autre, la couronne d'épines, etc. A l'autre extrémité du pont sont placés les statues de S. Pierre et S. Paul.

Le dernier palais construit à Rome pour les Souverains Pontifes, est celui du Mont Quirinal, nommé Monte Cavallo, depuis que Sixte V y fit placer, au-devant de l'entrée principale, deux grands chevaux de marbre, assistés chacun d'un écuyer colossal de même matière, le tout trouvé dans les Thermes de Constantin. On suppose assez gratuitement qu'ils sont l'ouvrage, l'un de Praxitèle, l'autre de Phidias, deux célèbres statuaires grecs qui disputaient à qui représenterait mieux Encéphale, le cheval chéri d'Alexandre. Ce palais est dans une des meilleures situations de Rome, tant pour la beauté que pour la salubrité. Les papes, depuis plusieurs siècles, ont alternativement demeuré au Vatican et à Monte Cavallo. Pie VI passait l'hiver dans le premier de ces palais, et l'été dans le second. Le Pape actuel a toujours résidé k Monte Cavallo, et y paraît fixé pour le reste de son pontificat. Cet édifice, moins grand que l'autre, est plus gai, d'une construction plus égale, dans un lieu plus central et avec des jardins plus vastes et mieux aérés. Dans l'espace de trois arpents à la ronde autour de ce palais, il se trouve au moins une douzaine d'églises qui se disputent en beauté, en richesse et en élégance. On est surpris, avec raison, de voir, aux jours solennels, tendre les églises de Rome de damas cramoisi et cacher ainsi les plus belles sculp- -tures et leurs plus riches marbres, dans les solennités où il semblerait plus raisonnable de les montrer dans toute leur splendeur. ]!^éanmoins, cet usage a prévalu et tout le monde y tient, quoique rien ne soit plus insignifiant que cette tenture traversée vers le haut, et divisée, d'espace en espace, par des galons d'or ou d'argent tout d'une venue, qui ne sont pas de la première qualité, et qui, à coup sûr, ne valent pas les colonnes, les chapiteaux et les frises qui se trouvent ainsi masqués.

La grande église des Jésuites est la seule où cette sorte de décoration soit supportable, la frise étant couverte, tout autour, d'une bande de velours découpé, festonné et brodé en or, et de tapisseries du genre de celles des Gobelins, placées d'espace en espace, faisant interruption à la monotonie de la tenture.

Après les églises, les palais et les obélisques, Rome n'oflTre rien

de plus curieux que ses fontaines. Elle sont plus belles, ]3lus multipliëes, plus variées dans leurs formes, qu'en aucune ville d'Europe. L'eau qui en sort est excellente et toujours abondante. La fontaine Pauline, celle de Trévi, celle que l'on nomme Aqua foliée, celle de la place Navone, celle du pied du mont Pincio, celle de Monte Cavailo, celles de la place de St-Pierre, sont, chacune dans leur genre, autant de chefs-d'œuvre propres à immortaliser les grands artistes auxquels elles sont redevables de leur existence ou de leur décoration.

Outre les fontaines publiques, où chacun peut aller puiser, il y a de l'eau également saine et limpide dans tous les palais et chez presque tous les particuliers. Il faut avouer que la compagnie chargée par le gouvernement, de cette partie de la police, s'en acquitte avec le plus grand soin.

On ne trouve plus de rejetons des anciennes familles romaines du temps de la République, ni même de celui des empereurs. Les deux seules qui y aient quelque prétention, sont les Alassini et les Santa Croce. Le nom de la première fait croire qu'elle descend de Quintus Fabius Maximus ; la seconde s'honore de ce qu'un de ses ancêtres fut chargé, par S*^ Hélène, de transporter à Rome la vraie croix, et voilà d'où est venu à ses descendants le nom de Santa Croce ou Ste-Croix, sous lequel ils sont connus. Or celui auquel avait été confié ce saint dépôt, s'appelait Pablicola^ comme on le voit par la lettre que cette impératrice écrivait au Pape S. Sylvestre en le lui envoyant. Ce n'est pas qu'il manque de nobles et de princes à Rome : il y en a même un assez grand nombre. Mais cette noblesse ne remonte pas plus haut que la décadence de l'Empire, époque où l'Italie, successivement visitée par diverses nations barbares : Goths, Hérules, Vandales, Normands, Lombards, etc., se divisa en une infinité de petits Etats, des premières familles desquelles sont venus ces nobles et ces princes dont l'Italie fourmille, et qui sont, en général, des gens respectables.

C'est de l'élite de cette noblesse qu'est tirée la garde noble du Pape, la plus brillante peut-être qui soit en Europe, tant pour

la bonne mine des hommes, que pour la richesse de leur uniforme.

Le Souverain Pontife a, en outre, des gardes du corps, à pied et à cheval. Toutes les fois qu'il sort pour la promenade, c'està-dire tous les jours, sa voiture, conduite par quatre chevaux, est accompagnée d'un détachement de dragons. Il est toujours assis seul au fond de la voiture. Vis-à-vis lui, sont deux ecclésiastiques, du nombre de ses camériers secrets. En ces occasions, son vêtement consiste en un grand manteau d'écarlate dont il se couvre les épaules par-dessus sa simarre ou robe de drap blanc. Sa coiffure est un chapeau rouge à grands bords relevé de deux côtés et galonné en or.

Si le Pape sort en cérémonie, par exemple pour aller à St- Pierre, à l'occasion de quelque solennité, il a, par-dessus la simarre, une autre soutane de soie blanche très longue, une ceinture blanche, avec des glands d'or, un rochet et une mozette de velours cramoisi bordée d'hermine, et une large étole par-dessus. En ce cas, ce ne sont plus des camériers secrets qui lui font face dans sa voiture, mais deux prélats, savoir : son majordome et son maître de chambre, en soutane violette, rochet et mantelette. Son carrosse, d'une structure très riche, est accompagné de trois autres, traînés, comme le sien, chacun par six chevaux. La garde à cheval est plus nombreuse que dans ses promenades, et une garde à pied se joint à celle-là et précède ordinairement le cortège.

Il y a encore une garde de 300 Suisses habillés en un costume très ancien, et seulement armés de hallebardes. Ceux-ci sont exclusivement chargés de faire faction aux portes du palais, au haut et au bas des escaliers et dans les premières antichambres.

L'armée du Pape consiste, en ce moment, en 10,000 hommes de troupes répandus dans les différentes garnisons de ses Etats. On rit des soldats du Pape ; néanmoins ils ont une aussi bonne tenue que ceux des autres Etats d'Italie et même de deçà les Monts. Une partie de cette armée est répandue sur la route de Rome à Terracine, pour la protéger contre les incursions des

brigands qui demeurent dans les montagnes, fondent de là sur les voyageurs, lorsqu'ils ont lieu de croire qu'il sont riches, les enlëvent, les rançonnent d'importance, et les tuent lorsqu'ils ne peuvent en tirer d'argent. Grâce à cette prévoyance du Souverain Pontife, il n'arrive plus de ces sortes de malheurs entre Rome et Terracine, mais bien entre Terracine et ]N"aples, où le gouvernement néglige de prendre les mêmes précautions. Le fils d'un des secrétaires d'Etat du Roi de Sardaigne y fut enlevé, il y a environ deux mois, et les brigands, après l'avoir gardé plusieurs jours, ne le relâchèrent qu'au moyen d'une somme de 2000 scudis (un scudo vaut environ une piastre) qu'ils se firent apporter par l'ecclésiastique qui l'accompagnait.

Le Pape est électif, comme l'on sait, par le collège des cardinaux, qui entrent en conclave dix jours après les funérailles du Pape précédent. Ils y demeurent enfermés, sans qu'il leur soit permis de communiquer avec les personnes du dehors. Ils sont servis chacun par deux ecclésiastiques que l'on appelle conclavistes ; les cardinaux princes en ont trois. Une forte garde placée autour du palais (c'est d'ordinaire le Vatican) protège le conclave. Il est présidé par le doyen des cardinaux. Chaque jour, ils s'assemblent dans une chapelle où, après une messe du Saint- Esprit, ils mettent chacun un billet dans un calice préparé sur l'autel. Chaque billet est scellé, portant au dehors le nom du cardinal qui le donne, et au dedans celui du cardinal qu'il veut élire. On recommence cette opération autant de fois qu'il est nécessaire, jusqu'à ce que le même sujet se trouve avoir réuni les deux tiers des suifrages de tous les électeurs. Aussitôt il est revêtu de la mozette de velours rouge, placé sur l'autel où les cardinaux viennent le révérer (ce qu'on appelle aller à l'adoration), et le voilà Pape, c'est-à-dire évêque de Rome, métropolitain des évêchés suburbicaires, patriarche d'Occident, successeur de S. ]*ierre et Vicaire de J.-C, pour le gouvernement de l'Eglise universelle dont il est le chef visible.

Considéré sous le rapport politique, le Souverain Pontife a une autorité sans bornes. Sa volonté fait loi, mais il s'en faut bien

que ce despotisme tende à molester le peuple. Au contraire, il est avoué que le gouvernement de l'Etat ecclésiastique est le plus doux et le plus paternel qui existe au monde. S'il y avait quelque chose à lui reprocher, ce serait moins un abus d'autorité qu'un défaut d'énergie. Les peuples n'auraient jamais songé à secouer le joug de l'autorité du souverain, si l'exercice en avait toujours été réglé par les principes de la conscience, comme l'a été constamment, sans presque aucune exception, celle des Souverains Pontifes. Et mine reges intelligite.

Les principaux offices de l'Etat sont occupés par des cardinaux. Celui dont le département a le plus d'étendue, est le cardinal Camerlingue, dont la fonction répond à celle du ministre de l'intérieur et des finances dans les autres Cours. Sa charije survit au Pape, car c'est lui qui commande pendant la vacance du Saint- Siëge. La garde se monte devant sa porte ; il a même droit d'occuper le palais du pontife décédé, jusqu'à l'élection du successeur.

La fonction du cardinal Secrétaire d'Etat est proprement celle du ministre des Affaires Etrangères ; c'est lui qui est chargé de toutes les fonctions diplomatiques.

Le commandant de l'armée reçoit ses ordres du Camerlingue, mais il n'a rien à faire avec les gardes, parce qu'elles sont toutes sous la direction immédiate du Majordome, qui veille aussi sur tous les palais du Pape et sur tous les officiers de sa maison.

Le cardinal Vice-Chancelier occupe un des plus beaux palais de Rome, attaché à son office et nommé le Palais de la Chancellerie. C'est là que sont soigneusement revues, corrigées et scellées, toutes les bulles et provisions de bénéfices, minutées par des officiers que l'on nomme abbreviatores.

Le Pénitencerie, aussi présidée par un cardinal nommé le grand Pénitencier, donne les dispenses et absolutions des crimes occultes, des. irrégularités ex delicto, des vœux, des empêchements secrets qui se découvrent dans les mariages faits ou à faire. Le grand Pénitencier a sous lui un régent, un théologien, un dataire, un canoniste, un correcteur, un sigillateur, tous six du nombre

des prélats, quatre secrétaires et trois écrivains. Tous ces officiers, en entrant en charge, s'obligent par serment à ne révéler aucun des secrets qui y parviendront à leur connaissance, et à ne rien recevoir au delà de leur salaire, pas même ce qui leur serait offert volontairement.

La Daterie est un autre bureau ou tribunal où s'accordent les bénéfices réservés, les pensions sur des bénéfice?, les dispenses des empêchements publics de mariage et d'irrégularités ex defectit. Les actes de ce tribunal portent tous une taxe payable par ceux en faveur desquels ils sont faits. Le chef de la Daterie n'est pas, pour l'ordinaire, un cardinal. S'il Test, il prend le titre de prodataire, comme ne tenant qu'en passant, une place qui est censée au-dessous de sa dignité.

Le cardinal secrétaire des Brefs signe et scelle de l'anneau du Pêcheur, sur cire rouge, tous les brefs que le Pape accorde. Les bulles sont aussi scellées de l'anneau du Pêcheur,mais sur du plomb et à la Chancellerie. Ce sont des caractères distinctifs entre les brefs et les bulles. On appelle Anneau du Pêcheur le sceau d'Etat ou grand sceau. Il est mis en pièces à la mort de chaque poutife, parce qu'il ne s'expédie ni bulles, ni brefs pendant la vacance du Saint-Siège.

Le cardinal secrétaire des Requêtes reçoit toutes celles que des communautés ou des particuliers adressent au Souverain Pontife. Il en fait le précis au bas de chacune, et c'est sur ce précis que le Pape accorde, ou refuse, ou réfère à quelque congrégation, la grâce qui lui est demandée. Le Secrétaire d'Etat et le Secrétaire des Requêtes vont, tous les matins, à l'audience du Pape, à la suite l'un de l'autre. Les autres cardinaux n'y vont qu'extraordinairement et par occasion.

Depuis le concile de Trente, les Souverains Pontifes, pour mettre plus d'ordre et de clarté dans les affaires, les ont partagées en J différentes congrégations, dont la première ayant pour objet les questions qui tiennent à la foi, est toujours présidée par le Pape et a un cardinal pour secrétaire. Elle s'appelle la congrégation du Saint Office ou de l'Inquisition. Les autres, composées comme.

celle-là, d'un certain nombre de cardinaux, de théologiens, de canonistes, de consulteurs, etc., ont un cardinal pour préfet. Telles sont celles des Rites, du concile de Trente, des Evêques et des Réguliers, des Indulgences et des Reliques, de la Propagande, à laquelle sont adressées toutes les affaires des églises existant dans les pays dont les souverains ne sont pas catholiques. Ainsi toutes les affaires ecclésiastiques de la Russie, de la Prusse, du Royaume d'Hanovre, du Royaume de Hollande, des Iles Britanniques et de leurs colonies, de la Chine, du Mogol, de la Turquie, de la Palestine, de la Grrèce, de l'Arménie, de la Perse, de l'Afrique et d'une grande partie des Indes Orientales, sont du ressort de cette congrégation, dont le secrétariat se tient dans le Gollegium Urbanum ou palais de la Propagande, érigé par le Pape Urbain YIII, à une des extrémités de la place d'Espagne.

17. —Ce fut à cette congrégation que l'evêque de Québec s'adressa pour les affaires qui l'avaient conduit à Rome. Après plusieurs conférences tenues avec le cardinal Fontana, préfet, et avec j)lusieurs autres Eminences, membres de la même congrégation, il présenta un mémoire tendant à obtenir que son immense diocèse fut divisé en cinq sections, dont la première consistant dans les districts de Québec, des Trois-Rivières et de Gaspé, continuerait d'être sous sa direction immédiate, et que les quatre autres composées comme suit, savoir : 1*^ le district de Montréal ; 2'- la province de New-Brunswick et les Iles de la Madeleine, du Prince- Edouard et du Cap-Breton ; 3" la province du Haut-Canada ; 4'' les pays au IS'ord et au Nord-Ouest du Haut et du Bas-Canada, arrosés par les rivières qui portent leurs eaux dans la Baie James ou dans la Baie d'Hudson, auraient à leur tête chacune un évêque suffragant du siège de Québec. Il déclara de plus qu'il était impossible que ni lui, ni ses suffragants étendissent leurs soins à cette partie de l'Amérique du îTord comprise entre les montagnes de roches et la mer Pacifique, donnant à entendre que ce pays pourrait tirer plus aisément des secours spirituels de la Russie ou de la Californie que du Canada.

Ayant présenté ce mémoire, il s'occupa de dresser des ques-

lions sur plusieurs points de discipline et de morale et des demandes de facultés et d'indulgences, dont il avait besoin, tant pour lui que pour ses suflragants. Enfin il renouvela la demande qu'il avait déjà faite depuis plusieurs années, que l'Ile d'Anticosti et la portion de la Côte du Labrador, qui est au nord de la Rivière Saint-Jean fussent mises à la charge du vicaire apostolique de Terreneuve, attendu qu'elles étaient réunies au gouvernement temporel de Terreneuve depuis 1809, par un acte du Parlement Britannique. Ce n'était pas sans répugnance qu'il éloignait ainsi de lui et faisait passer sous une autre juridiction, le pays des Esquimaux, à la conversion desquels il eut beaucoup mieux aimé travailler. Mais tous ses désirs pour cette œuvre importante étant devenus inutiles, par l'impossibilité de procurer des missionnaires à ce pauvre peuple, il crut qu'il valait autant en abandonner le soin à un autre évêque, que de former pour leur salut, des vœux qui ne se réaliseraient peut-être jamais.

18. — Le jour de la dédicace de la basilique des Saints Apôtres, il y avait grand office à St-Pierre. L'évêque de Québec voulut s'y rendre, mais n'arriva que vers la fin de la mesae solennelle chantée dans la chapelle du chapitre par le cardinal Matthei, doyen du Sacré Collège et archiprêtre de cette basilique. A l'issue de la grand'messe se fit, du haut du balcon d'un des quatre piliers qui soutiennent le dôme, une exbition du chef de S. André, apôtre, de la Véronique ou image de la sainte face de Notre-Seigneur, et du fer de la lance qui perça son sacré côté. Tous les spectateurs étaient à genoux, mais incapables de discerner les objets à cette distance, d'autant plus qu'ils n'étaient visibles qu'à travers des ostensoirs vitrés. Il en résulta à l'évêque de Québec le désir de les aller voir de près. Il fallait la permission du Pape, qui la lui refusa d'abord, l'accorda ensuite, mais trop tard pour qu'il en pût profiter.

20. — Il s'est introduit à Rome une louable et sainte pratique, . qui a graduellement fait disparaître la plupart des stations qui se faisaient dans les diflérentes églises de la ville, et dont on trouve encore l'indication dans le missel romain : c'est d'avoir l'expo-

sition du Saint-Sacrement pendant 40 heures tout le long de l'année. La plupart des églises ont à leur tour cette dévotion, que la nuit n'interrompt pas. Des sociétés pieuses, dans lesquelles se trouvent des hommes d'une qualité distinguée, se dévouent à aller, la nuit, à tour de rôle, adorer le Saint-Sacrement dans l'église où il est exposé. Un nombre de mendiants, munis de la permission du Cardinal Vicaire, suivent les 40 heures tout le long de l'année, et, placés au dehors de l'église où elles sont, tendent la main aux adorateurs qui entrent et sortent, et font pour l'ordinaire de très bonnes journées.

28. — C'est au Vatican que les 40 heures s'ouvrent le premier dimanche de l'Avent. Ce jour-là, les cardinaux se rendent à la chapelle Sixtine et y assistent à la grand'messe célébrée par l'un des archevêques assistants au trône pontifical. Le Souverain Pontife y vient aussi : c'est lui qui, à l'issue de la messe, porte le Saint- Sacrement à la chapelle Pauline. Deux jours après, c'est-à-dire le premier mardi de l'Avent, les 40 heures commencent à St- Pierre ; le premier jeudi, à St-Jean de Latran, etc. On évite soigneusement de dire la messe à l'autel où le Saint-Sacrement est exposé. Les 40 heures finissent, comme elles ont commencé, par une petite procession du Saint-Sacrement. Dans ces sortes de processions, l'on porte des encensoirs fumants, mais sans encenser dans le chemin.

2 décembre. — Assez souvent ces sortes de processions sont en partie composées de membres d'une confrérie du Saint-Sacrement, formée de gens de toutes professions. Ces confréries (et Ton en doit dire autant de celles de la S^' Vierge) ne tiennent leurs assemblées et n'assistent en corps à une cérémonie publique, que sous leur costume, qui consiste en une espèce d'aube de toile blanche, une ceinture qu'ils portent sous les aisselles, comme un cordon d'aube, et dont les extrémités pendent du côté gauche. Toutes les fois qu'il vont en procession, ils ont le visage couvert d'un masque de toile qui a des trous vis-à-vis les yeux et la bouche. Ce masque s'ôte dès qu'ils entrent dans une église, et^ comme il est attaché par derrière au collet du sac ou de l'aube dont ils sont

revêtus, il reste pendu dans leur dos jusqu'à ce qu'ils sortent de nouveau pour quelque autre procession. Il y a des confréries de 2:)énitents revêtus et masqués de même, excepté que leurs aubes ou sacs sont de toile brune. Enfin il y a des confrères des morts, revêtus de toile noire. C'est quelque chose d'effrayant que de les rencontrer le soir, accompagnant un convoi, à la lueur des flambeaux.

4. — Tous les vendredis et les dimanches après-midi, on voit sortir d'une petite église du Forum une procession de pénitents revêtus de leurs sacs de toile brune et couverts de leurs masques. L'un d'eux porte une croix, les autres suivent deux à deux, récitant à haute voix le chapelet de la S'^ Vierge. Apres eux vient, dans le même ordre, une troupe de filles pieuses, également précédées de la croix portée par l'une d'entre elles. Ils se rendent, en cet ordre, au Colisée, où ils déposent, en arrivant, leurs croix processionnelles, puis s'avancent, ainsi que le reste du peuple, vers une chaire pratiquée dans un des côtés de l'arène, où un père Récollet débite un sermon adapté à la cérémonie qui doit suivre. Le sermon fini, les deux bandes font le tour de l'arène, se mettant à genoux à chacune des 14 stations entre lesquelles elle est partagée, et récitant à haute voix une prière, après quoi les deux bandes reprennent chacune leur croix processionnelle et s'en retournent dans le même ordre où elles sont venues. Cette cérémonie est très édifiante. Beaucoup de personnes aiment à y assister, et il n'est pas rare d'y voir figurer des cardinaux.

7. — Des écrivains mal intentionnés, les uns protestants, les autres méchants catholiques, se sont beaucoup récriés sur le luxe des cardinaux, les donnant pour des hommes tout occupés de vanité et menant une vie oisive et délicieuse. Rien de plus calomnieux que ces imputations. Les cardinaux sont généralement des personnages qui ne sont conduits à cette dignité que par leur piété, leur savoir, et les services qu'ils ont rendus à l'Eglise dans des situations moins importantes.- Parvenus à la pourpre, ils mènent une vie fort retirée, mangent rarement au dehors, et donnent encore plus rarement à manger chez eux.

S'ils habitent des palais, s'ils ont des domestiques et des équipages, ils ne font en cela que ce que font les ambassadeurs étrangers, les princes et les nobles de l'Etat pontifical, qui tous leur sont inférieurs en dignité. Car chacun des cardinaux pouvant parvenir au Souverain Pontificat, ils sont réellement à la cour de E-ome ce que sont les princes du sang dans les autres cours. D'après cette observation, on n'a pas droit de trouver mauvais qu'ils gardent un certain décorum ; on a plutôt à s'édifier de leur modestie et de l'emploi que font de leurs revenus ceux d'entre eux qui sont riches par eux-mêmes. Les autres, réduits au traitement que leur fait le Pape, qui est de 5000 scudis par an, n'ont pas grand moyen de faire figure, quand même on leur en supposerait l'inclination. Mais ils sont plus remarquables par leurs aumônes, par leur régularité et leur piété, que par ce prétendu luxe qui ne leur est attribué que par la malveillance de ceux qui veulent qu'il n'y ait rien que de mauvais dans la cour de Rome, et par l'ignorance d'autres qui, ne l'ayant pas vue par eux-mêmes, sont les dupes de ces calomnies.

8. — Les cardinaux sont tous à la libre nomination du Pape. On conjecture néanmoins, avec assez de justesse, quelles personnes seront promues au cardinalat, parce qu'il est d'usage que certains emplois y conduisent. Telles sont les nonciatures d'Autriche, de Portugal, de France et d'Espagne. Les secrétaires des congrégations, les auditeurs de la Rote, le Gouverneur de Rome, le Majordome du Pape, son Maître de Chambre ne sortent de leurs différentes fonctions que par la mort ou par la pourpre.

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