‹ Journal d'un voyage en Europe, 1819-1820 (volume 2)Chapitre 4 sur 32 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

La Manche Les mendiants de Calais. — Les chemins, les voitures et les

chevaux de France — Les hôtelleries Les campagnes Malpropreté

des villages Beauvais Beaumont. — Saint -Denis Paris M. le

grand-vicaire Desjardins — Sa famille Son séjour à Québec et en

France. — Quelques églises de Paris Sépulture d'une comédienne.

Louis XVIII — L'éclairage pitoyable des rues Le concordat. — Départ

de Paris.

17 septembre. — Le vendredi matin arriva. Il vantait autant que le jour précédent et la pluie continuait depuis le mercredi soir. Cependant le nautonier n'hésita pas à se mettre en mer. Sa traverse, à deux piastres par tête, devait lui en valoir cent. Le paquebot était petit, la mer grosse, les passagers en foule dans tous les coins : le mal de mer devait venir immanquablement et bien vite. Pour s'en préserver, l^évêque s'empara d'un des lits de la grande cbambre, et, s'y étant couché tout son long, ne se releva que quand il fut de l'autre côté du Pas de Calais, n'ayant rien observé à Douvres, si ce n'est un cap pkia haut que n'est à Québec le Cap aux Diamants, sur lequel est établie une forte citadelle, avec sa garnison.

La traverse de Douvres à Calais dure plus ou moins, suivant qu'il vente ou qu'il fait calme. On s'attend toujours qu'elle durera entre trois et quatre heures. Il est même arrivé, dans de mauvaises saisons, que des paquebots ont été plus de douze heures en traverse. Grâce au vent impétueux qui nous poussait, la nôtre ne dura que deux heures et quarante minutes, et il était temps que l'on arrivât. Presque tous les passagers malades vomissaient à qui mieux mieux, non seulement sur le pont et dans les cham-

bres, mais les uns sur les autres, tant ils étaient serrés et tant le mal les dominait.

Le premier 'objet qui se présente sur le quai, lorsqu'on arrive à Calais, est une colonne érigée à l'endroit où Louis XYIII mit le pied à son retour d'Angleterre en 1814, après treize années d'exil ; le second est une foule de curieux empressés, et, entre ceux-ci, plusieurs hôteliers qui disputent à qui vous logera. " Moi, monsieur; moi, monsieur, j'ai de meilleurs lits, de plus grandes chambres, etc." Apres ceux-ci viennent les voituriers qui s'offrent de vous mener partout où vous voudrez aller, à Paris, en Suisse, à Gènes, à Turin. Il y en a de tous les endroits. A travers les uns et les autres, vous êtes tourmentés par les mendiants accoutumés à faire aux nouveaux venus mille contes pour attraper quelques liards. C'est là leur métier et leur industrie. Ils assaillent un pauvre étranger, le poursuivent jusqu'à son logis, et soit qu'il leur donne quelque chose ou rien, ils ne l'abandonnent que pour en aller vexer un second, puis un troisième et ainsi des autres auxquels ils exposent toutes leurs prétendues infirmités, excepté la paresse qui est la plus réelle. Certes ! En débarquant ici, on sent déjà que l'on n'est plus en Angleterre.

Calais est une de ces villes que l'on appelle imprenables, et qui néanmoins ont été prises et reprises plus d'une fois. Elle a pour défense une forte citadelle, un mur et son boulevard, un fossé du côté de la mer, qui est triple du côté de la campagne, et, de ce côté, autant de portes, les unes alignées aux autres, des pontslévis etc. Elle ne compte pas plus de 8,000 habitants, y compris ceux d'un faubourg, qui n'a qu'une rue, mais très longue.

On se croit presque chez soi, lorsqu'après avoir entendu parler une langue étrangère pendant six semaines, on se trouve au milieu de gens qui parlent la sienne. Il en résulte un sentiment de délectation dont on n'est pas maître, lors même que le peuple chez lequel on arrive est moins estimable que celui que l'on vient de quitter.

Etant arrivés avant midi et ne devant partir que le lendemain, à 10 heures, l'évêque de Québec eut le temps de voir assez en

détail cette petite ville. Elle a une grande place d'armes, sur laquelle il vit, pour la première fois de sa vie, parader un régiment français. Cette place est bordée d'un côté par la maison de ville, ancien édifice gothique qui s'en va en ruines, surmonté d'une grande tour carrée qui contient l'horloge publique. Au devant sont élevés sur deux piédestaux en pierre, les bustes du cardinal de Richelieu et du duc de Guise le Balafré, l'un libérateur, l'autre réparateur de la ville.

Il n'y a qu'une église et elle est paroissiale, co;istruite à la gothique, du temps que les Anglais étaient maîtres de la place. Elle est très grande, contient douze autels, un choeur entouré d'un treillis, comme ceux des cathédrales, en sorte que n'y ayant pas de balustre, on est obligé d'introduire les laïques et même les femmes, par une porte de la grille, et de les communier au pied des marches de l'autel. Il y a dans les habitants de cette ville une certaine émulation pour bien entretenir leur église, et l'on y faisait, en ce moment, des réparations assez considérables. Elle est desservie par un curé respectable nommé M. le Doyen, que l'évêque ne put voir parce qu'il était absent ; mais il vit M. Curren, son premier vicaire, assista à un salut qui se donnait, ce soir-là, dans l'église, et y célébra la messe, le lendemain, à la suite d'un prêtre bossu par derrière, et avant un autre bossu par devant, heureux d'avoir vu en Canada des ecclésiastiques français bien bâtis, car autrement il aurait mal auguré de la mine de ce clergé.

18. — L'église paroissiale est le seul établissement religieux qui existe à Calais, si l'on en excepte une petite communauté de filles qui desservent un hôpital hors de la ville, et que l'évoque de Québec n'eut pas le temps de visiter.

Pour voyager à moindres frais, nous avions contracté à Londres, avec un agent de diligence qui, au moyen d'une somme à lui payée, s'était chargé de nous acheminera Paris, sans que nous eussions rien à démêler sur la route avec les maîtres de poste. Pour cela, il fallait prendre la diligence chez le nommé Meurin, auquel il nous avait adressés à Calais. Nous nous aperçûmes trop

tard que cotte diligence, allant de jour et de nuit, ne pouvait nous convenir, ni pour ce qu'il restait à faire du jeûne des Quatretemps, ni pour la sanctification du dimanche qui arrivait le lendemain. Mais l'engagement était pris ; il ne fut plus possible de reculer. Vainement nous flattions-nous de l'espoir d'attrapper une messe à la volée en passant devant quelque église. La chose ne s'adonna pas, et d'ailleurs les po3tillons ne sont pas des gens assez religieux pour que l'on puisse attendre d'eux ces sortes d'égards. C'est ce que nous ne tardâmes pas à reconnaître.

Après avoir voyagé dans les élégantes voitures d'Angleterre et y avoir été conduit par des chevaux luisants et noblement enharnachés, on recule presque d'horreur à la vue des lourds et sombres carrosses de France, portés sur des roues aussi épaisses que celles des charriots et conduits par des chevaux assez vigoureux, mais maigres, sales à faire peur, attelés de cordes ou de méchant cuir, ayant des attelles de colliers larges comme des cangues, surmontées de quatre à cinq livres de laine bleue ou rouge, que l'on croit nécessaire, en ce pays, pour préserver le cou des chevaux de la pluie. Mais s'il fait beau, comme il arriva tout le temps que nous mîmes à traverser la France, les pauvres animaux sont singulièrement incommodés de ce fardeau qui les échauffe.

Outre MM. Chouvy et Turgeon, l'évêque de Québec avait pour compagnie dans l'intérieur de la voiture, MM. Pansevau et Cattore, deux égrillards arrivant l'un de l'isle de S. Domingue, l'autre de celle de Cuba, et venus en Europe tout exprès pour dépenser de l'argent, satisfaire leur curiosité et pour du plaisir. Le premier des deux était assez modeste ; l'autre, plus décidé, parlait fort cavalièrement. En peu d'heures, il eut le caquet rabattu, sans presque s'en apercevoir et fut très raisonnable le reste du voyage.

Les chemins, quoique inférieurs à ceux d'Angleterre, étaient néanmoins beaux, et nous les avons trouvés tels par toute la France, dans cet automne beau et serein, à très peu d'exceptions près. Nous traversâmes, ce jour-là, le département du Pas de Calais^ fîmes une légère pose à Boulogne pour changer de chevaux, et arrivâmes à Montreuiî après la nuit fermée, et après avoir

monté péniblement une côte, très longue et très raide, d'où la ville a peut-être tiré son nom. Kous y fûmes rais à ce qu'on appelle table d'hôte, et dès ce moment, l'évêque comprit ce qu'il fallait penser de cette manière de vivre, indispensable pour ceux qui vont par la diligence. Les voyageurs de plusieurs voitures s'y trouvaient réunis. Vers la fin du repas, un gentilhomme de

la compagnie injuria sans cause une pauvre servante qui soignait les hôtes avec beaucoup de zële et d'empressement. Elle dissimula d'abord, répliqua ensuite, fut ripostée, et voilà une querelle qui dura trop longtemps, dont il fallut être témoin et où l'avantage fut pour la fille, dont tout le monde, excepté lui, était content.

Les hôtelleries de France ne valent pas celles d'Angleterre, du côté de l'ordre et de la propreté. On n'y connaît point l'usage des tapis, quoique les appartements aient généralement des pavés au lieu de planchers, pratique incommode pour les pieds de tous les étrangers, et encore plus pour les genoux de ceux qui y veulent prier. Mais d'un autre côté, vous avez une bonne nourriture, toujours des serviettes à table et du vin en abondance, qui n'entre pas même en ligne de compte, mais surtout de bons matelats pour vous coucher, au lieu des lits de plume qui étoufii'jnt les gens, en Angleterre. Il fut même un temps où l'on n'avait que très peu à payer pour tout cela ; mais depuis 1814 que les Anglais se sont répandus en grand nombre dans la France, d'abord par curiosité, ensuite dans l'espoir d'y vivre à meilleur marché que chez eux, ils ont gâté les hôteliers par leur générosité, de sorte que, dans la plupart des provinces, on paie le double de ce qu'il en coûtait auparavant. Le temps n'est plus où, pour 18 sous, on avait à souper, à coucher et à déjeuner. On assure qu'en ce moment, il n'y a pas moins de 5,000 anglais établis à Boulogne, où ils vivent à beaucoup meilleur marché que chez eux, sans cesser de correspondre avec leurs parents et amis d'Angleterre, à raison de la proximité des lieux.

Les campagnes de France sont généralement plus riantes que celles d'Angleterre. Plus de ruisseaux, plus de bosquets ; les

aibres, mêmes isolés, ne présentent pas la même monotonie. Les vallées pins variées, les champs plus vastes et non divisés, comme dans l'autre royaume, à l'instar des carreaux d'un damier. Des bornes de pierre séparent les propriétés. On n'y voit presque point de ces haies de charmilles que les cochons franchissent si aisément ; mais on y a un soin extrême d'entretenir une rangée d'arbres de chaque côté des grands chemins, et il y a très peu d'endroits où cet article est négligé.

Mais quelle misère et quelle saleté dans la plupart des villages ! Quelle rage de mendier ! En quelque hameau que la voiture arrête, elle est à l'instant environnée d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui cherchent à surprendre votre compassion. " Monsieur, mon bon monsieur, s'il vous plaît, ayez pitié d'un membre de Jésus-Christ ; d'une pauvre femme, dit l'autre ;

d'un pauvre estropié, dit l'autre ; d'un pauvre petit garçon

Non, mon bon monsieur, d'une pauvre petite fille, ah ! qui priera Dieu pour vous" etc. Cette engeance connaît les lieux où les postillons prennent des relais, les maisons où ils arrivent, les côtes au haut desquelles ils arrêtent un instant pour laisser respirer leurs chevaux, et ne font de grâce à aucune voiture. Ce n'est pas tout : si vous ne leur donnez rien, ils vous poursuivent jusqu'à deux et trois arpents, continuant de crier des deux côtés de la voiture, sautant quelquefois aux portières, comme pour vous prendre d'assaut. Nous nous sommes vus poursuivis de la sorte par des gens portés sur des béquilles, qui allaient aussi bon train que les chevaux de la voiture. Il y a de ces petits mendiants qui ont appris de l'anglais, et qui vous attaquent en cette langue, ce qui n'annonce rien de bon dans de petites filles. M. Chouvy raconte qu'arrivant une fois à une poste, il entreprit de donner un sol à chacun des mendiants qui se pressaient autour de sa voiture, et qu'en cinq minutes, il déboursa 42 sols.

En sortant de Montreuil, en entre dans le département de la Somme. Nous le parcourûmes dans l'obscurité d'une nuit très sombre, au milieu de laquelle nous traversâmes Abberville, sans

presque rapcrcevoir. Le matin, nous étions à Grandvilliers, qui appartient au département de VOise.

19. — A dix heures, nous arrêtâmes un instant à Beauvais pour déjeuner, mais trop loin des églises pour songer à les aborder, et sans pouvoir même aller visiter la cathédrale, changée en paroisse depuis le concordat de 1801, édifice gothique placé avantageusement et qui valait la peine d'être considéré de près. En revanche, un objet bien affligeant frappa les yeux des voyageurs : ce fut devoir une partie des habitants de cette ville, sans respect pour le dimanche, tenir, ce jour-là, boutiques et ateliers ouverts, vendre, acheter, varloper, scier, ferrer des chevaux etc. Ce n'était, au surplus, que le prélude de ce qu'ils devaient voir dans des lieux plus considérables, notamment à Paris et à Lyon, où un tiers du peuple n'a pas plus d'égard pour le jour du Seigneur, que l'on n'en avait dans la fureur de la Révolution.

Le soleil était fort bas lorsque nous arrivâmes à Bcaumont, première place du département de Seine et Oise. Le jour disparut tout à fait au moment où nous passions à Montmorency. Le guide de la diligence avait assuré, en partant de Calais, que nous serions rendus à Paris au bout de trente heures, ce qui n'eût pas été extraordinaire, puisqu'il n'y a que 60 lieues de distance. Sur ce pied, nous aurions dû y être à six heures du soir. Mais il fit lui-même arrêter tant de fois le cocher, soit pour remplir différents messages dont il s'était chargé, soit pour causer avec ses amis sur la route, qu'au lieu de trente heures, nous en mîmes près de trente-cinq.

Feu M. Allan Butler, dans la relation publiée sous son nom, d'un voyage qu'il fit sur le continent de l'Europe en 1745, où il accompagnait deux jeunes seigneurs anglais, prétend qu'il n'y a que 200 milles de Londres à Paris. C'est une inexactitude ajoutée à beaucoup d'autres que renferme cette relation, et dont il ne faut peut-être pas l'inculper ; car elle n'a été publiée qu'après sa mort, apparemment sur des notes qu'il n'avait pas eu le temps de revoir et de corriger. Le soin avec lequel il a rédigé les vies des Saints qu'il a données en anglais au public, suflit pour

faire juger qu'il n'était pas homme à égarer ses lecteurs par des négligences ou par des assertions hasardées qu'on ne pardonne jamais à un écrivain. Quoi qu'il en soit, il j a certainement de Londres à Douvres, 72 milles. De là à Calais, 21 ; de Calais à Paris, 180 ; en tout : 273 milles.

Le temps était beau, la nuit claire, mais sans lune, en sorte qu'on ne pouvait apercevoir que très imparfaitement les objets , qui se présentaient sur la route, et qui auraient le plus mérité d'être considérés avec attention. Telle fut la ville de St-Denis, tels furent les maisons, châteaux etc., placés entre cette ville et la capitale, où nous n'entrâmes enfin qu'à dix heures et demie du soir.

L'évêque de Québec avait un ami dans cette grande ville, qui l'y attendait avec une sorte d'impatience, comme il avait raison de le croire d'après trois lettres reçues de lui coup sur coup, pendant son séjour à Londres. C'était M. l'abbé Desjardins, autrefois vice-gérant de l'Officialité de Baveux et chanoine de la même église, devenu ensuite doyen de la Collégiale de Meuny, et vicaire général de l'évêque d'Orléans, transporté en Canada en 1793, où il demeura jusqu'en 1802, fut successivement grand vicaire de deux évêques de Québec, dont il mérita la confiance, et encore plus celle de leur successeur, qui n'était que Coadjuteur de Québec, lorsque la maladie força ce respectable ecclésiastique de repasser en Europe, où il emporta avec lui les regrets de tous les amis de la religion qui avaient eu l'avantage de le connaître et d'être édifiés de ses instructions publiques et de sa conversation privée. Il avait été éprouvé en Canada par la calomnie et par les mauvais procédés d'un lieutenant-gouverneur, qui le traita assez mal. Il le fut bien davantage à son retour en France, y étant devenu l'objet de la haine de Bonaparte, alors empereur des Français, lequel n'ayant pu le faire mettre à mort, parce qu'il fut impossible de le convaincre d'un acte de déloyauté dont on l'accusait mal à propos, le relégua à Fenestrelle, puis à Campiano et enfin à Verceil, lui faisant ainsi subir quatre ans d'un exil non mérité, et cela au préjudice de ses affaires privées, de

son ministère (il était des lors curé de la succursale des Missions Etrangères à Paris), et de sa santé, puisque cet exil finit par une maladie très sévère qui retarda de plusieurs mois son retour en France après qu'il eut été élargi. Or, si l'on excepte ces quatre ans de persécution qui le forcèrent de rompre, avec tout le monde, toute espèce de communication, il a existé, depuis son départ du Canada, une correspondance suivie entre lui et l'évêque actuel du Canada. MM. ses frères, savoir : l'un plus jeune que lui, encore en Canada, chapelain de l'Hôtel-Dieu de Québec ; l'autre, son aîné, laïque, non marié, tenant, avec M"""^ sa sœur, le bien paternel à Messas, près de Beaugency, possédant chacun une part remarquable du caractère vrai, ouvert, obligeant et généreux qui a mérité à M. l'abbé Desjardins l'estime de tous les honnêtes gens. L'aîné se trouvait à Paris pour ses affaires, au moment où son frère attendait l'évêque de Québec, et s'était chargé de le recevoir et de le conduire au Séminaire des Missions Etrangères, où il devait loger. Dès le samedi, il était au guet pour le recevoir. Apprenant qu'il avait été retardé à Douvres, et supposant qu'il serait dans la diligence du dimanche soir, il se rendit au bureau des Messageries, à l'heure où cette diligence était attendue, c'est-à-dire quatre grandes heures avant qu'elle arrivât réellement, et n'en voulut pas démordre.

L'évêque de Québec, ne jugeant pas qu'à cette heure indue, il dût trouver les portes d'une communauté ouvertes, était presque décidé à prendre un hôtel pour cette nuit-là, lorsqu'en sortant de la voiture, il s'entendit appeler par son nom, à sa grande surprise, et vit avancer un homme qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il ne tarda pas à reconnaître quand il lui dit: " Vite, vite, mon frère vous attend avec impatience. Je suis chargé de vous conduire aux Missions." Pais, faisant venir un fiacre, il l'y fit monter avec lui, laissant là, pour un moment, MM. Turgeon et Chouvy, le premier pour exhiber les passe ports et surveiller la visite du bagage, l'autre occupé de trouver un appartement et de la lumière pour la récitation de son ofiSce du jour, que sa vue trop faible l'avait privé de dire dans la voiture.

En un quart d'heure, M. Depjardins Taîné fut rendu aux Missions Etrangères, et délivra l'évêque de Québec à son aimable frère. On conçoit mieux qu'il ne serait possible d'exprimer, la joie aussi sincère que légitime qu'éprouvèrent, dans cette rencontre, deux amis séparés depuis 17 ans ; demandes, souvenirs, conjouissance etc. Intérim, M. Turgeon arriva suivi de John. On soupa, on pria Dieu, on s'alla coucher, avec promesse de se revoir plus amplement.

20. — L'évêque de Québec n'ayant que peu de jours à passer dans Paris pour cette première fois, ne put voir cette ville dans le détail qu'elle aurait demandé, et se borna naturellement à visiter quelques édifices plus dignes d'attention que les autres. Les premiers qui l'occupèrent furent les églises de Notre-Dame, de S. Sulpice, de S. Roch, de S'*^ Geneviève, de S. Etienne du Mont, des Carmes, des Missions Etrangères, des Sœurs de S. Lazare et de S. Thomas de Villeneuve.

Notre-Dame, métropole de Paria, est une grande église gothique, curieuse, comme toutes les autres de même construction, par la variété des statues, bas-reliefs, figures d'animaux et autres structures dont le portail est orné. Dans les côtés et au rondpoint, elle est déguisée par les arc-boutants de pierre en grand nombre, qui partent de terre et vont expirer au haut des murs, formant dans leur longueur, une espèce de courbe irrégulière et désagréable, telles qu'on les trouve dans tous les édifices de ce genre, excepté la cathédrale de Milan. Notre-Dame de Paris est une très ancienne église. Le lieu qu'elle occupe fut, du temps des Gaulois païens, celui d'un temple dédié à Jupiter, à Vulcain, à Castor et à Pollux. Les parisiens convertis brisèrent les idoles de ces faux dieux, détruisirent le temple et lui substituèrent une église, sous l'invocation de S. Etienne, à laquelle Childebert I, en 522, joignit une première basilique qu'il fit construire et dédier sous l'invocation de la S'^ Vierge. Toutes deux furent remplacées par l'église actuelle, qui les enveloppe et dont les fondements furent jetés en 1010, sous le règne de Robert, fils de Hugues Capet. Cet édifice ayant de dedans en dedans 390 pieds

de long, 144 de large et 104 de hauteur, divine en cinq nefs supportées par 120 piliers et 108 colonnes, toutes d'un seul bloc, n'est cependant pas construit sur pilotis, mais sur un gravier solide. Sa charpente est de châtaignier, son toit formé de 1236 plaques de plomb, épaisses de deux lignes, large de deux pieds, longues de 10. Elle a 45 chapelles dans l'intérieur, dont plusieurs détruites par la fureur révolutionnaire, commencent à se rétablir. Le plus nouveau monument que l'on y trouve, est une statue de marbre blanc qui représente le cardinal du Belloy, dernier archevêque de cette église, faisant l'aumône à une pauvre femme. Différents autres personnages prennent un intérêt particulier à la bonne œuvre du prélat. Ce groupe, ouvrage de dessin très bien exécuté, et supporté par un socle de 13 pieds de longueur, de 6 de profondeur et de trois de hauteur, n'est pas totalement achevé. Quelques parties encore en plâtre ne tardent que ie moment d'être remplacées par du marbre que l'artiste prépare à cet eifet. Le monument est dans Tune des chapelles les plus voisines du rond-point.

L'une des tours carrées qui décorent le front de cette église et qui ont chacune 20 i pieds d'élévation et 40 pieds sur chaque face, renfermaient sept cloches de différentes grosseurs. Dans l'autre étaient deux cloches beaucoup plus fortes connues sous le nom de bourdons de Noire-Dame. Il plut aux révolutionnaires d'enlever ces cloches pour les convertir en artillerie, et s'ils firent grâce au plus gros bourdon seulement, ce fut peut-être par l'impossibilité de le descendre. C'est, à la vérité, un terrible morceau de fonte, puisqu'il pèse 32 milliers, et son battant 976 livres. On est réduit à le faire accorder, comme l'on peut, dans les jours solennels, avec six autres cloches fondues depuis le rétablissement du culte.

L'église de Notre-Dame est pavée en marbre, qui est de plus belle qualité dans le chœur que dans la nef, et dans le sanctuaire que dans le chœur. Cela ne lui est pas particulier, non plus que les tribunes, les niches, les galeries dont elle est décorée intérieurement à une grande distance du pavé. Ce qu'elle a de plus que les autres églises gothiques, est l'avantage d'être bien éclairée, et

ceci donne un grand mérite à son superbe chœur, où tout est beau et grand : stalles, lutrin, statues de bronze, bas-reliefs parfaitement exécutés, tableaux exquis au nombre de 8, savoir : quatre de chaque côté, au-dessus des stalles des chanoines. En voici les sujets, avec les noms des peintres : 1*^ La îTativité de la S**^ Vierge, par Philippe de Champagne, 2^ La Présentation, par le même, 3" L'annonciation, par Halle, 4" La Visitation, par Souvenet, 5*^ L'adoration des Mages, par la Fosse, 6^ La Purification, par Louis Boulongne, 7^ La Fuite en Egypte, par le même, 8'^ L'Assomption, par Ant. Cojpel.

Le buffet d'orgue placé au-dessus de la grande porte de l'église, la chaire mobile, quoique grande et accompagnée d'un double escalier, le petit chœur placé derrière le maître-autel, et où les chanoines se retirent pour certains offices moins solennels, ayant devant eux la chapelle en marbre qui contient une superbe descente de croix, les vives couleurs de rose dont sont peintes une partie des vitres qui éclairent cette basilique, la propreté qui y règne, le soin que l'on prend d'en réparer les différentes parties : tout cela ne sert qu'à la faire apprécier davantage.

20. — Si de l'église on passe à la sacristie, on y trouve une partie notable de la vraie croix et la couronne d'épines de ITotre- Seigneur tout entière, relique dont tout chrétien doit connaître le prix ; et malheureusement le morceau de la vraie croix vous est exhibé, non comme il le devrait, par un prêtre en surplis et en étole, mais par un laïque, serviteur de l'église, qui le fait dans l'espérance mercenaire d'obtenir des étrangers quelques sols de rémunération, d'où il s'en suit qu'il met ce saint objet de vénération sous les yeux de tous les curieux, sans distinction du catholique et de l'infidèle.

La même sacristie contient des vases d'argent doré, comme ostensoir, calices, bassin, aiguière, ciboire, encensoirs et un ornement complet de drap d'or consistant en une chasuble, huit dalmatiques et 16 chapes, sans compter le fond et les larges soupandes d'un dais de velours cramoisi de la première qualité, le tout donné par Napoléon, à l'occasion de son couronnement en 1804.

Cet homme si vicieux sons tant de rapports, savait être magnifique. On en trouvera d'autres preuves dans le cours de ce journal. C'est lui qui a richement agrandi le terrain du palais archiépiscopal, l'a précieusement meublé dans l'intérieur, l'a environné d'une palissade de fer, soit dans le moment où il voulait que le Souverain Pontife partageât sa résidence entre Rome et Paris, soit lorsqu'il voulait fixer sur ce siège le cardinal Fesh, son oncle, qui fut assez sage pour le refuser, ou le cardinal Maury qui eut l'imprudence de s'y asseoir de travers, et ne put y tenir. C'est encore aux frais de ce souverain éphémère que tout le chœur de l'église de Notre-Dame a été élégamment grillé par une rampe, en forme de hallebardes dorées dans leur extrémité supérieure. Enfin c'est lui qui a fait présent d'une crosse d'argent doré à chacun des premiers cinquante évoques qu'il nomma en vertu du Concordat de 1801.

A la sacristie de Notre-Dame tient un cloître dans lequel on commença, sous l'empire de Charlemagne, à enseigner le latin, la philosophie et la théologie en France. Plusieurs rois furent élevés dans cette école qui, par la suite, donna naissance à l'Université de Paris.

Eh bien, cette basilique de Notre-Dame, rendue si belle, si riche, si vénérable par la piété des rois et par les vertus d'un grand nombre de ses évêques, n'a pu échapper aux extravagances et à l'impiété des révolutionnaires. C'est au milieu de son sanctuaire, c'est sur l'autel où tant de fois le saint sacrifice avait été oflert, que les cannibales professèrent hautement et publiquement l'impiété la plus atroce, y ayant introduit et placé une prostituée qu'ils honorèrent d'un culte sacrilège, sous le nom de Déesse de la Baison, Et quels étaient ces vrais ou faux adorateurs? — Les descendants des vertueux français, qui avaient anciennement honoré cette église par leur piété et l'avaient enrichie de leurs dons. Quel scandaleux contraste !

21. — Le moins que l'on puisse dire de l'église paroissiale de St-Sulpice, est qu'elle passe pour une des plus belles de France, et, dans l'opinion des paroissiens, pour une des plus

belles du monde. Elle est dans le genre grec, extrêmement bien exécuté. Son superbe pérystile, dont les sculptures ont déjà éprouvé l'effet du temps, quelques ornements en étant tombés et d'autres obscurcis par la poussière, a encore un inconvénient, c'est qu'il n'a pas été possible, faute de terrain, d'en faire partir toutes les belles colonnes du même niveau, et qu'il a fallu allonger les piédestaux de plusieurs qui portent sur des degrés du perron, au lieu d'être assises, comme les autres, sur le pavé qui le termine. Cet édifice était obstrué par le Séminaire de StSulpice qui le masquait de prës et très désagréablement. Tout le monde s'en plaignait et s'en tenait là. Bonaparte, devenu empereur, a fait abattre ce séminaire et a acquis, auprès de là, un emplacement convenable pour le rebâtir. Le gouvernement actuel est sur le point de remplir cet engagement, pour lequel il a voté, dit-on, une somme de 300,000 francs. Maintenant on peut contempler en liberté le célèbre et superbe portail de cet édifice ; mais qui ne sera affligé d'y apercevoir deux tours qui ne se ressemblenjt pas, quoique placées aux deux angles du portail ? Sur ces deux tours sont placés deux télégraphes, dont l'un correspond avec celui de Strasbourg, l'autre avec celui d'Italie. Cette église immortalisera la mémoire de feu M. Languet, curé de St-Salpice, auquel elle est redevable de son existence. Il la commença avec cent écus, mais elle a coûté bien des millions avant d'être achevée. Une statue de marbre blanc, représentant ce digne curé en prière, avait été élevée en son honneur par une paroisse reconnaissante de ses bienfaits de toute espèce ; elle n'a pu résister à la rage des révolutionnaires qui l'ont mise en pièces, environ dans le même temps où mettant un curé constitutionnel en possession de cette église, au milieu de beaucoup de criailleries et d'impiétés, ils forcèrent l'organiste déjouer l'air : Ça ira, ça ira, qui était un cri de mort contre les catholiques et contre les royalistes.

Le chœur de l'église de St-Sulpice a 42 pieds de large,' 99 de haut entre le pavé et la voûte, et autant de long. La longueur totale de l'édifice est de 3o6 pieds.

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