CHAPITRE TROISIEME
M. Wetherall et sa famille Fontainebleau Sens. — Encore les mendiants— Auxerre. — Le grand vicaire Viarre et Napoléon I Ignorance
religieuse du voiturin Chcîlons Le vin en abondance Mâcon
Trévoux et Villefranche Les Frères des Ecoles Chrétiennes. — Lyon. —
Les hôpitaux, les églises, Fourvières Les cérémonies à la cathédrale. —
Le cardinal Fescli. — Le vicaire général Courbon. — Bal donné au |)alais épiscopal par le duc de Raguse Départ de Lyon.
28 septembre. — Rendus à la raaison où était la voiture de six places intérieures dont deux étaient retenues pour nous, nous y trouvâmes trois autres personnes qui se disposaient à faire le voyage de Lyon par la même voiture, savoir : un M. Wetherall, gentilhomme anglais avec sa dame et sa nièce. Ces personnes, quoique étrangères, nous convenaient beaucoup mieux que des carmagnoles français avec lesquels nous aurions pu parler notre langue. Ces protestants, tout en nous mettant dans la nécessité de parler anglais, nous laissèrent beaucoup plus libres pour nos exercices de piété, et, Dieu merci, nous n'en omîmes aucun pendant tout ce voyage, pas même le chapelet et la lecture spirituelle. A la vérité, la discrétion exigeait que nous les tissions chacun à part et tout bas ; mais aussi dès qu'ils nous voyaient réciter l'office ou quelque autre prière, ils se privaient par respect de nous parler et même de parler entre eux.
Le voiturin n'était pas le maître du carosse, qui appartenait à un particulier de Lyon, où il s'en retournait, mais simple cocher, assez mal appris ; du reste complaisant et désirant de contenter ceux qu'il conduisait, dans l'espoir d'en obtenir quelque récom-
pense à la fin du vo^-age, et, pour cotte raison, ne ménageant pas trop les deux excellents chevaux qui traînaient la voiture.
Kous ne traversâmes, ce jour-là, aucune ville, ayant laissé celle de Corbeil à notre gauche, sans y entrer. Il était convenu que nous ferions une pause sur le haut du jour pour déjeuner et qu'avant soleil couché, nous arrêtions pour dîner, au lieu où nous devions passer la nuit. Mais qu'arrivait41 ? — que souvent la première pause ne se faisait qu'à midi, et l'autre à la nuit fermée, de sorte que l'évêque et son secrétaire prirent bientôt le parti de déjeuner le matin avant de monter en voiture et de dîner à la première pause ; ceci les sépara pour les repas, de leur compagnie anglaise, qui à peine était sorti du lit lorsque le moment de partir arrivait.
Nous arrêtâmes, le premier jour, dans un pauvre village nommé Essone et allâmes coucher à Fontainebleau, dans une hôtellerie voisine du château royal de cette ville. Ce fut là que Bonaparte rencontra, en 1804, le souverain Pontife qui venait en France pour le couronner. Ce fut aussi là que le même Pontife passa la dernière année de sa captivité, y aj^ant été transféré de Savone, dans l'espérance qu'avait l'empereur, de l'amener à une cession de sa principauté, au moyen d'une rente qu'il voulait lui assurer et de la conservation des évêchés les plus voisins de Rome connus sous le nom d'évêchés suburbicaires. Le Pape refusa péremptoirement d'adhérer à cette convention. I^onobstant ce refus, l'empereur n'eut pas honte de la mettre sous les yeux de son corps législatif, comme un concordat signé du Pape et de lui, en date du 25 janvier 1813. Ce ne fut que longtemps après que l'on fut instruit de la fausseté de cette pièce ^
Le château de Fontainebleau est quelque chose de si parfait dans son genre, au jugement de ceux qui l'on vu, par ses appar-
1 — J'invite ceux qui ne l'ont pas fait, à lire les articles extrêmeaient remarquables publiés par S. K. le cardinal Mathieu sur le Correspondant (190J-1903) et intitulés: Le Concordat de ISOJ. C'est traité de main de maître et c'est absolument ori";inal.
temente, par sa chapelle, par ses peintures, ses statues, sesjardins, ses bosquets, etc., qu'on est surpris que Louis XI Y ne s'en soit pas contenté, et ait voulu construire celui de Versailles. Mais quand on arrive à Fontainebleau à nuit close, que l'on en part le lendemain au petit jour, et que l'on n'a que le temps de jeter un coup d'œil sur la façade de cet édifice, il est difiicile de décider si Louis XIV avait tort ou raison.
29. — Aujourd'hui il a fallu célébrer intérieurement la fête de S. Michel et 16^'"® anniversaire de la consécration de l'église de l'IIôtel-Dieu de Québec. Nous traversons les deux petites villes de Moret, département de Seine-et-Marne et de Villeneuve-La- Guyard, département d'Yonne, pour gagner Sens que nous traversons tout entière, le voiturin (car c'est toujours lui qui décide du logement) ayant choisi son auberge au-delà de la ville, à l'entrée d'un faubourg. Le soleil était couché.
L'évêque de Québec et son secrétaire revinrent immédiatement sur leurs pas pour adorer le Saint-Sacrement et visiter la cathédrale supprimée par le concordat de 1801 et changée en paroisse. Ils trouvèrent une église assez vaste et ornée, qui leur sembla bien tenue ; mais il leur fallut une bougie pour en voir les deux monuments les plus remarquables, savoir celui du cardinal du Prat, qui se réduit à un tombeau de marbre, dépouillé de toutes ses décorations dans le temps des ravages des Huguenots et placé du côté de l'évangile, un peu en arrière du maître-autel, et celui du Dauphin, fils de Louis XV, qui occupe le milieu du chœur. C'est un ouvrage qui fait honneur à l'habileté du statuaire qui l'a exécuté en beau marbre blanc. Les génies, les vertus et autres symboles qui le couvrent sont quelque chose de parfait, une épitaphe courte, mais expressive, fait sentir ce que la France a perdu par sa mort anticipée. Une colonne placée à mi-chemin entre Fontainebleau et Sens marque le lieu où la mère de ce vertueux prince rencontra Louis XV, lorsqu'elle vint de Pologne pour l'épouser.
La ville de Sens fut, pendant un temps considérable, la capitale des Gaulois nommés Seiiones Galli, par conséquent l'objet de
plusieurs expéditions des Romains qui avait entrepris de les détruire. Elle était une place formidable pour ces temps où les armes à feu n'étaient pas connues. Dans l'état où sont aujourd'hui ses fortifications, elle ne soutiendrait pas six heures de siège.
30. — Le jeudi, vers midi, nous arrivâmes à Joigny, et allâmes prendre gîte encore dans un faubourg, où l'on nous conduisit, en traversant la rivière d'Yonne qui le sépare de la ville, où nous n'entrâmes pas et où il nous coûta de revenir à pied, le jour étant très chaud, la distance longue et la pause que nous faisions devant être courte. L'évêque se rendit auprès du pont, dans l'espérance de rencontrer quelqu'un qui pût l'instruire des particularités de la ville. Mais il ne trouva qu'un sabotier peu capable de le satisfaire, et regretta ce petit voyage par la quantité de mendiants jeunes et vieux qui l'assaillirent sur sa route, chacun faisant son histoire pour mieux exciter sa compassion, tellement qu'une petite fille criait de toutes ses forces en le poursuivant : " j'ai des yeux de veau, mon bon monsieur, assistez-moi, car j'ai des yeux de veau."
Que font donc ces mendiants dans les années de disette, puisqu'ils crient si fort dans un temps d'abondance? Les gens de bonne foi, dans cette partie de la France, prétendent n'avoir point vu d'année qui valût celle-ci : bétail, foin, raisin, légumes, tout abonde. Il faut avoir des protections, nous disait un prêtre de campagne, pour trouver 75 sols de 35 livres de froment, ce qui dans notre manière de compter en Canada, mettrait le minot de blé au-dessous de 50 sols, car ce n'est pas dans tous les endroits du pays que le minot de ce grain pèse 70 livres.
Nous quittâmes Joigny, sans le regretter, pour nous avancer vers Auxerre où nous arrivâmes le même soir. Les approches de cette ville sont très riantes et sa position le long de l'Yonne ne peut manquer d'y ajouter. Elle fait une espèce de centre où les denrées sont apportées de tous les alentours. Elle les reçoit dans ses bateaux qui les conduisent dans la Seine, où l'Yonne se décharge, et de là à Paris, cette cité insatiable où tout se dévore. On serait tenté de croire qu'il est difficile d'alimenter ces grandes
villes. Point du tout. Ce sont des gouffres où chacun va porter ses productions : la mer ses poissons, les champs leurs grains, les forêts leur bois, les jardins leurs fruits. On n'y manque de rien et quiconque avec un peu d'argent veut vivre médiocrement et n'est pas obligé de tenir un état, trouvera dans les rues ou sur les marchés de Londres, de Lyon, de Paris, de Liverpool, de Glasgow ou de Bordeaux, de quoi se nourrir à beaucoup meilleur marché, qu'il ne ferait en campagne ou dans de petites villes.
On était alors au fort de la vendange. Les alentours d'Auxerre garnis de vignobles occupaient un grand nombre de personnes. Des jeunes filles, arrivant de leur journée, chantaient et sautaient dans les rues. Cette gaieté ajoutée à la beauté de la ville, à ses grands édifices, à sa superbe rue qui borde la rivière, à l'aspect des fertiles coteaux qui la décorent tout autour, donnait à l'endroit un air délicieux.
Auxerre autrefois évêché, mais supprimé comme beaucoup d'autres par le concordat de 1801, est célèbre par son ancien évêque S. Germain. Il existe encore dans la ville une église de son nom, ci-devant desservie par les Bénédictins qui y avaient une abbaye. Son corps y est conservé et le peuple continue d'en faire l'objet de sa vénération. L'évêque de Québec n'eut pas l'occasion de la visiter, il était trop tard. Tout ce qu'il put faire, fut d'aller passer la soirée avec M. Viarre, vicaire général de l'évêque de Troyes pour cette partie, ancien chanoine et curé actuel de la cathédrale changée en paroisse. Ce brave homme est peut-être un de ceux qui se conduisirent avec plus d'énergie en 1815. Napoléon, sortie de l'isle d'Elbe, comme l'on sait, vers la fin de février, arrêta à Auxerre dans sa route pour Paris. A peine y fut-il arrivé qu'il fit demander M. Viarre. Celui-ci donna pour réponse qu'il ne pouvait y aller ce soir-là. Son vrai motif était de prendre conseil des autres prêtres de la ville qui furent d'avis qu'il devait y aller, mais dont aucun n'osait l'accompagner. Il se décida à faire seul cette démarche, mais prit encore son temps. Le lendemain était le mercredi-saint. Il célébra la messe et assista
ensuite à un office public qui se faisait dans son église. Pressé à diverses instances par le préfet du département, homme droit et son ami, mais faible et tremblant à chaque parole de Banaparte, il se rendit enfin, et sans user des termes de sire, ni d'empereur, ni de majesté, il lui dit simplement : " on m'a dit que vous désiriez me voir et me voici." — " Je voudrais savoir, lui dit ITapoléon, si le clergé sait ce qu'il doit à son souverain." — "Ces sentiments, répondit le curé, sont gravés dans nos cœurs." — " Pourquoi le clergé se mêle-t-il d'influencer les peuples dans les matières politiques ? " — " Vous nous avez laissé trop peu de considération pour que notre influence soit à craindre." — *' Le clergé est trop riche." — " Il s'en faut de beaucoup et vous l'avez reconnu, en ajoutant au premier traitement que vous nous aviez d'abord assigné." A ces mots, l'empereur devient furieux et se met en devoir de donner du pied dans le derrière du bon curé, qui prudemment se retire de reculons et dit sans s'émouvoir : " Dieu bénisse ceux qui nous veulent du bien." " Qu'avez-vous fait là, qu'avez-vous fait, dirent ensuite à M. Yiarre ceux qui avaient été témoins de cette scène ? Quoi vous avez parlé si hardiment à l'empereur î Ne craignez- vous pas qu'il vous fasse mourir ? " — " S'il était maître de la France, répondit le curé, je pourrais craindre un pareil sort; mais dans un temps où il cherche à la reconquérir, il se gardera bien de faire une action qui serait plus nuisible qu'utile à ses intérêts." Ce Napoléon aurait voulu que, même après son abdication faite depuis un an, le clergé français continuât de maintenir ses intérêts au préjudice de ceux du roi rétabli, et trouvait fort mauvais qu'il en eût agi autrement. Lorsqu'il était passé à Lyon, quelques jours avant d'arriver à Auxerre, il avait logé à l'archevêché et occupé, le soir, le lit d'où le duc d'Angoulême était sorti le matin. Dans le court séjour qu'il y fit, il avait fait appeler par cinq fois difîerentes M. l'abbé Courbon, vicaire général aussi logé à l'archevêché, et dans presque tous ses entretiens il ne faisait que répéter les plaintes contre le clergé. D'où l'on peut conclure que s'il avait réussi à reprendre la souveraineté, le clergé aurait fort mal passé son temps. Dieu
ne l'a pas voulu ; mais le clergé ii'a pas beaucoup à se louer du roi rétabli ou de ceux qui l'environnent.
l*"" octobre. — Le vendredi, nous ne vîmes que des villages, savoir : Hermenton, Bussy-le-bois où nous dînâmes, et Rouvray qui fut la dernière pause de cette journée. Ces villages sont généralement composés de maisons malpropres, construites de terre liée avec du foin, couvertes de chaume ou de pierres plates, épaisses et assez mal ajustées. Les habitants, hommes et femmes, se ressentent de cette saleté. On ne soupçonnerait pas, à les voir, qu'ils Êont dans une année d'abondance. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que les presbytères et même les églises ont leur part de négligence et de malpropreté. Ce jour-là et le suivant, nous rencontrâmes une prodigieuse quantité de voitures chargées, les unes de marchandises sèches, les autres, en plus grand nombre, de futailles pour recevoir le nouveau vin ; presque toutes allant à Auxerre où le raii-ain abonde plus qu'en nul autre lieu de l'ancienne Bourgogne où nous voyageons ces jours-ci.
2. — Ici comme dans le nord de la France, les champs ne sont pas séparés par des clôtures, mais seulement par des bornes de pierres. Il s'en suit que chacun est obligé de faire garder ses troupeaux, qui autrement ravageraient peut-être les champs voisins. Aussi n'est-il pas rare d'apercevoir de tout côté : ici un bouvier, là une bergère, plus loin un berger, chacun avec un ou deux chiens qui réunissent les animaux, quand ils se dispersent trop. Cette vie pastorale rappelle l'âge d'or tant vanté par les poètes dans leurs idylles.
Ce que nous appelons charroi ou charroyage, s'appelle ici roulage, et les charretiers se nomment rouliers. Or quoique la multitude des roulages et des rouliers ne soit pas propre à rendre les chemins bons, il faut avouer qu'ils le sont plus qu'on ne devrait s'y atendre. La police y tient soigneusement la main. Partout vous voyez sur un des côtés du chemin, des amas de matériaux prêts à y être étendus. Or ces matériaux sont ni des pierres qui s'expolient, ni de la terre qui est bientôt transformée en boue, mais de petits cailloux plats, tels qu'on en trouve dans le lit de
presque toutes les rivières. C'est là que les particuliers vont les prendre, lorsque les eaux basses laissent les battures à découvert. Ils les transportent sur le chemin et les y arrangent en pyramides, comme on arrange les boulets auprès d'une batterie. Dès qu'un tas de ces petites pierres a été étendu sur le chemin, il est incontinent remplacé par un autre. Ces petits cailloux forment une superficie solide qui s'enfonce avec le temps, mais ne se détruit point et peut toujours servir de base à une autre. Ajoutez qu'on a soin de tenir les chemins bombés et de bien entretenir les fossés qui les bordent, en sorte que l'humidité provenant des arbres régulièrement plantés de chaque côté, ne les affecte nullement. Peut-être que le même mode employé en Canada, où l'on peut presque partout se procurer de petits cailloux de cette espèce, y procurerait des chemins aussi avantageux, surtout auprès des villes où ils sont ordinairement impraticables.
2. — Nous voici dans le département de la Côte d'Or qui occupe une grande partie du ci-devant duché de Bourgogne. De Rouvray nous passons à Saulieu, gros bourg avantageusement placé sur une éminence. L'évêque apprend qu'il y a un hôpital ; il va le visiter avec son secrétaire. Il y trouve un très petit nombre de lits, mais en bon état, et les malades bien soignés par des sœurs nommées Sœurs de S'° Marthe, dont toute la communauté consis- •tait en quatre sujets, deux professes et deux novices. Ce sont des filles séculières, non cloîtrées et faisant des vœux simples. Leur habit est une robe noire pour les professes, blanche pour les novices ; la coifl:ure des unes et des autres est un long chapeau de carton revêtu de toile, sans bord, et ayant, à peu de chose près, la forme d'un pain de sucre. Point de guimpe, ni bandeau, ni voile, ni cornette, mais un mouchoir de toile sur le cou. Elles ont un jardin assez spacieux, une vaste maison, un désir bien édifiant de servir un plus grand nombre de pauvres, mais trop peu de moyens, tant pour leur propre subsistance que pour celle des malades. Le temporel de l'hôpital est administré par une commission de la municipalité qui ne seconde pas toujours leurs vues.
L'évêque de Québec alla aussi voir le curé de cette ville et le
trouva très avancé dans une h^^Jropisie de poitrine qu'il ne paraît pas soupçonner. Son vicaire, jeune homme de peu de tête, pleure sur la maladie de son cure et ne fait que l'aggraver sans le vouloir.
Ni les Sœurs de S*^ Marthe ni le curé ne reconnurent la personne qui leur rendait cette visite. L'évêque de Québec avait pris le parti de faire ce voyage incognito, revêtu d'une espèce de soutanelle, sans rabat, et sans porter, du moins sans montrer ordinairement sa croix pectorale. L'état où est la France rend presque indispensable cette manière de voyager, surtout à ceux qui sont obligés de prendre gîte dans les auberges. Il ne se faisait donc connaître soit pour ecclésiastique, soit pour évêque, que dans les lieux et aux personnes qui en valaient la peine.
Passant, ce jour-là, auprès d'une méchante église de campagne, il la trouva si vieille, le clocher en si mauvais état, la couverture tellement détachée des sablières, qu'il la crut abandonnée. Au moment où il faisait part de cette conjecture, madame AYetherall lui fit apercevoir trois ecclésiastiques qui causaient ensemble le long du chemin. Il descend de voiture, fait connaissance avec eux ; il se trouve que l'un des trois était curé de cette vieille église, et les deux autres, des curés voisins qui venaient de célébrer avec lui la fête de S. Léger, patron de la paroisse, qui se faisait ce jour-là. Un peu avant le soleil couché, nous arrivons à une petite ville nommée Arnay-le-duc. C'est là que nous devions passer la nuit. L'évêque aperçut tant de saleté dans l'Hôtel du Grand St- Jacques où s'était arrêté le voiturin, que dans l'espoir de trouver un meilleur gîte, il se rendit au presbytère du lieu. Le curé n'y était point. Par manière de délassement, il était allé, depuis quinze jours, à quelques lieues de là, faire les vendanges. Mais il y trouva un jeune vicaire extrêmement honnête qui l'engagea à prendre logis chez lui. Il se garda bien de le refuser. M. Turgeon se joignit à lui ; John survint (car cette petite famille ne se séparait point) ; le vicaire fit très bien les choses. Ses hôtes qui avaient assez mal dîné, firent honneur à sou souper frugal mais suffisant. Le lendemain, qui était le dimanche du Saint-Rosaire, M. Turgeon
célébra la messe de grand matin, l'évêque y assista. Il n'y avait pas de temps pour en dire deux, et peut-être que, moins prës d'une église, ils en auraient encore été privés l'un et l'autre ; car le voiturin, quand on lui parla, le samedi, de la messe du lendemain, pour laquelle il était convenu de donner du temps, avait répondu en homme plus versé dans la route de Lyon que dans son catéchisme : '' la messe, la messe ; eh bien vous la direz dans la voiture. N'avez-vous pas des livres avec vous?" ITous nous séparâmes de ce bon vicaire sans savoir son nom, mais bien reconnaissants de ses procédés. Pour lui, très content d'avoir hébergé des hôtes dont la compagnie lui semblait si honorable, il se promettait beaucoup de louanges de la part de son curé pour lequel il fut chargé de nos compliments. Il vint nous reconduire à l'auberge où la voiture se préparait, et nous nous remîmes en route.
3. — Une première côte se présente à monter, puis une seconde, puis une troisième, toutes fort douces mais fort longues. [N'ous nous trouvons dans une grande plaine sans culture, chose surprenante dans un pays où l'on connaît le prix de la terre ; mais on nous informe un peu plus loin que c'est une commune réservée pour la pâture des bestiaux.
Après avoir beaucoup monté, nous commençons à descendre même assez rapidement. Nombre de villages, les uns plus près, les autres plus loin, se présentent à nos regards. De loin on aperçoit celui où devait se faire la première pause de ce jour ; il se nomme la Roche-Pau, tirant son nom d'un vieux château flanqué de bastions, garni de meurtrières, surmonté d'un donjon, mais abandonné et en ruines. Il appartint autrefois aux ducs de Savoie, puis passa aux comtes de Pau, dont le nom marié à un rocher voisin a fait nommer le village la Roche-Pau. On y était à la messe de paroisse. L'évêque, avant d'entrer à l'auberge, se rend aussitôt à l'église, espérant en avoir du moins une partie. Point du tout. Il rencontre les paroissiens qui sortaient du service divin. Ces villageois paraissent bons enfants, lourds et simples, dignes de figurer avec ceux dont on trouve les mœurs et le langage dans nos vieux recueils de Noëls. Après avoir fait avec
son secrétaire l'adoration du Saint-Sacrement dans une éorlise remarquable par sa pauvreté, il passe au presbytère et trouve le curé prenant un dîner encore plus pauvre, qu'il partageait avec une vieille femme du quartier. Ce curé est un homme de lettres, honnête et bien élevé, ayant vu la bonne compagnie. Cela est aisé à reconnaître. Lors de la Révolution, il émigra en Italie, en peu d'années se trouva posséder assez bien l'italien pour enseigner la rhéthorique en cette langue. Il fait un grand éloge de l'évêque de Spolëte, mort depuis, qui l'avait reçu avec beaucoup de générosité. Il prétend que la grande difficulté des Français pour parler l'italien, vient de leur mauvaise manière de prononcer l'u. Il voudrait que pour nous rapprocher de toutes les autres nations de l'Europe, nous prononçassions ou^ non u. Il en a écrit à l'Institut de France et n*a pas encore reçu de réponse.
Apres être remontés en voiture^ nous continuons de descendre beaucoup plus qu'il ne semblait nécessaire pour reprendre notre niveau du matin.
Des pierres numérotées et placées de demi-lieue en demi-lieue marquent la distance de Paris à Lyon. Pourquoi les géographes nous disent-ils que cette distance n'est que 100 lieues, puisqu'avant d'arriver à Châlons, on trouve 200 de ces pierres qui complètent les 100 lieues ? Or, de Châlons à Lyon, il y a au moins 20 lieues, peut-être 25. On n'a pas le secours des pierres pour en juger, parce qu'elles prennent de là une autre direction. Mais avec des chevaux qui vont d'un train uniforme et sur un chemin de même nature, on peut estimer les journées les unes pour les autres. Or d'après cette estimation, 100 lieues ayant été faites en 7 jours, il en fallait plus de 20 pour occuper les deux jours et demi que nous passâmes encore sur cette route.
Arrivés à Châlons, département de Saône-et-Loire, après la nuit fermée, il était impossible d'y rien observer. L'hôtellier, M. Goujon, qui pour son malheur a fait des études, dont il n'a remporté qu'une dose de pédanterie, n'était pas d'une conversation assez instructive, quoiqu'il y mêlât quelques mots latin?, pour nous mettre au courant de l'état et des antiquités de la ville.
Ce qu'il eut de plus intéressant à nous apprendre, fut qu'il avait donné logement, deux semaines auparavant, à la reine d'Espagne, jeune princesse Saxonne de 16 à 17 ans, qui s'en allait épouser Ferdinand VII, veuf d'une infante de Portugal.
4. — ÎTous quittâmes Châlons, le lundi matin, assez tard pour reconnaître que c'est une jolie ville, propre, bien bâtie, ayant de belles places et environnée d'agréables maisons de campagne. Elle est sur la rivière de Saône que nous aperçûmes pour la première fois. Elle a, en cet endroit, environ la largeur de la rivière St-Charles à Québec, au-dessus du pont Scott. Elle devient par endroits plus étroite, mais acquiert rarement de la largeur avant son arrivée à Lyon. Mais elle est profonde.
ITotre pause de midi fut à Tournus, ville ou village de la conséquence de Saulieu ou d'Arnay-le-duc. îTous y trouvâmes un curé bourru (car chaque pays fournit son monde), qui dans sa politique étroite attribuait aux Anglais tout ce que la France avait soufiert dans ces dernières années, notamment l'évasion de Eonaparte, de l'isle d'Elbe, d'où il ne serait jamais sorti, disait-il, si les Anglais l'eussent mieux gardé. Ji
Nous vîmes avec plus de plaisir le propriétaire d'un pressoir voisin, occupé de tirer parti du fruit de la vigne, et assurant que le raisin était si abondant, cette année, que l'on était forcé d'en arrêter souvent la récolte, sans quoi les pressoirs ne pourraient suffire à l'écraser, ni les cuves à le recevoir.
Partout on fait trois qualités de vin. Le premier et sans contredit le meilleur est celui qui coule d'une cuve pleine de grappes, de lui-même et sans être pressé. Quand il a cessé de couler, on met des hommes dans la cuve où ils sautent et s'agitent pendant plusieurs heures, ayant d'abord du raisin jusqu'au cou, mais qui s'affaisse bientôt et donne, en s'écoulant, la seconde qualité. On tire ensuite ce raisin de la cuve, on le porte au pressoir, on l'y réunit en pain, comme des pommes dont on veut faire du cidre, et en l'écrasant avec force, au moyen d'un arbre carré et placé horizontalement, que l'on fait peser dessus par degrés, on exprime la troisième qualité de vin. Alors il ne reste plus des grappes que
les raisins écrasés et les petites branches qui les portent. Mais ce reste même n'est pas perdu, car on le passe à Talarabic, et la liqueur qui en sort par ce moyen est de l'eau-de-vie qui est potable au bout de dix mois, comme le vin lui-même commence à l'être au bout de trois ou quatre.
Il y a beaucoup d'autres opérations pour améliorer le vin, pour prévenir les accidents auxquels il est sujet et pour mêler ensemble les différentes qualités, de manière à lui donner plus ou moins do force ou de saveur. En Italie, il y a tel vin qui n'est bon que quand on l'a fait bouillir et qui alors devient excellent.
M"" Wetherall observe que les cultivateurs de France commencent la journée plus matin et laissent le champ plus tard que ceux d'Angleterre. En cela il leur rend justice. Il est surpris et nous aussi de n'apercevoir que des bœufs de couleur blanche, soit dans les champs, soit dans les chemins de cette partie de la France. A la vérité, c'est quelque chose de singulier que de peut-être mille bœufs que nous avons occasion d'apercevoir dans moins de trois jours, il ne s'en rencontre pas un seul d'une autre couleur. Explique cela qui voudra.
Nous arrivons le soir à Mâcon, ancien évêché qui a eu le même sort de Châlons, Sens et Auxerre. Cette ville est agréablement située des deux côtés de la Saône, qui est ici bordée de quais de pierre entretenus avec beaucoup de soin. On nous conduit à une vaste auberge, qui est l'entrepôt ordinaire d'une diligence qui va de Châlons à Lyon par cette rivière, dans des bateaux appropriés à cette fin. Les passagers en grand nombre arrivèrent à l'auberge au moment où nous finissions de souper. Comme ils étaient tous Français, ils ne manquèrent pas de faire grand bruit. Cette nation est bruyante. Vingt d'entre eux réunis fatiguent plus les oreilles par leurs criailleries que ne feraient deux cents Anglais de même condition. Ils rembarquèrent à 4 heures du matin et nous partîmes à 8. Nous ne manquâmes pas de considérer avec complaisance les nombreux et vastes jardins potagers qui environnent Mâcon et pourvoient cette ville d'une prodigieuse quantité de légumes. Mais ce qui abonde en France en ce moment et qu'on
ne cesse d'apercevoir en vente, des deux côtés du chemin depuis Calais jusqu'ici, mais encore bien plus ici qu'à Calais, c'est le raisin de toute espèce. De superbes grappes vous sont offertes pour un liard ^ et, en marchandant, on peut les avoir à moindre prix. Aussi ne se passe-t-il point de jour sans que nous en achetions pour nous-mêmes et pour en faire politesse aux dames qui faisaient voiture avec nous, sans préjudice de celui qui est présenté pour dessert dans toutes les hôtelleries.
6. — ÎTous passons aujourd'hui au-devant delà ville de Trévoux, sise de l'autre côté de la Saône. Eu lisant le Journal de Trévoux et le Dictionnaire de Trévoux, on est porté à croire que c'est dans cette ville que ces deux productions ont été rédigées. Point du tout : elles l'ont été à Paris par des Jésuites qui, dans l'espérance du prochain élablit^sement d'une de leurs maisons à Trévoux, en datèrent ces deux ouvrages par anticipation. Leur établissement dans cette ville paraît n'avoir jamais eu lieu.
Vers quatre heures du soir, nous arrivons à Villefranche, ville du diocèse de Lyon. Après avoir retenu des places dans une hôtellerie, l'évêque de Québec se rend à l'église paroissiale. Il y trouve en prière un vénérable prêtre dont l'attitude l'édifie et le touche. C'était le curé du lieu, M. Genevais, âgé de 75 ans, mais beaucoup plus actif qu'on ne le devrait attendre de son âge. Il est adoré de ses deux vicaires, qui nonobstant leurs efforts pour l'imiter, désespèrent d'être jamais aussi zélés ni aussi fervents que lui. Il est toujours le premier à l'ouvrage et le dernier au repos. M. Genevais est respecté non seulement de ses paroissiens, mais encore des autorités constituées qui s'empressent de seconder ses bonnes vues. Il est ami et protecteur d'une communauté d'Ursulines qui viennent de se rétablir dans cette ville ainsi que des ÎVères des Ecoles Chrétiennes qui y ont une de leurs maisons. Il conduisit l'évêque de Québec et son secrétaire chez les uns et les autres. Ces Ursulines ne sont pas encore en clôture et il n'y a
1 — Le quart d'un sou.
qu'une partie d'entre elles qui aient repris l'habit régulier. Les autres ne tarderont pas à en faire autant.
Les Frères des Ecoles Chrétiennes, autrefois nommés Frères ignorantins, sont devenus en France un sujet de discussion entre les amis et les ennemis de la religion. Ceux-ci attaquent leur méthode d'enseignement comme beaucoup trop lente, et voudraient lui substituer la méthode lancastrienne. Ceux-là sentent très bien qu'elle est plus expéditive, mais prétendent que l'autre instruit les enfants plus à fond. Leur vraie raison est que la méthode lancastrienne étant sous la protection et inspection immédiate des officiers du gouvernement chez lesquels la religion n'abonde pas, on craint avec raison qu'elle ne soit pas assez chrétienne.
Les Frères ignorantins enseignent à lire et à écrire et à servir Dieu, et c'est beaucoup. Ils seraient encore plus estimables, s'ils donnaient à leurs élèves quelques principes de propreté et s'ils leur en montraient l'exemple.
M. Genevais pressa beaucoup l'évêque de Québec de souper et de coucher dans la grande maison qui lui sert de presbytère. N'ayant pu obtenir qu'il y soupât, parce que son souper était prêt à l'auberge, suivant les ordres qu'il y avait donnés, et qu'il devait lui servir aussi de dîner qu'il n'avait pas encore pris ce jour-là, il insista sur ce qu'il y vînt au moins coucher, ce qu'il fit avec M. Turgeon et le fidèle John. Le brave curé lui plut beaucoup par son édifiante conversation qui dura assez avant dans la soirée, et ce ne fut qu'après la prière commune de la famille que l'on se retira.
6. — Le lendemain, M. Q-enevais célébra la messe de grand matin, pour procurer la consolation de l'entendre à ses hôtes qui, après un déjeuner frugal, se séparèrent de lui et de ses braves vicaires, et se remirent en route.
Il ne restait plus que six lieues à faire pour se rendre à Lyon. Vers la moitié du chemin, M. Wetherall et ses dames ayant fait pause pour déjeuner, l'évêque de Québec et son secrétaire, engagés par le beau temps et par le beau chemin, en prirent occasion
de devancer la voiture à pied. Ils marchèrent l'espace d'une lieue, montant toujours et parvinrent enfin à un point d'élévation qui leur fit découvrir un paysage admirable. La vue s'y perd dans les champs, les vignes, les châteaux, les vergers, les bosquets, les maisons de plaisance, les perspectives que forme une suite de montagnes étagées les unes au-dessus des autres dans la partie septentrionale. Dieu semble avoir voulu réunir dans ce point unique toutes les richesses de la belle nature qu'il ne distribue ailleurs que par portions et avec une sorte d'économie. Soyons de bonne foi : il faut avouer que la vue de la côte du Nord prës de Québec, tant vantée et avec tant de raison, est inférieure à celle-ci. Reste à savoir si la suite de ce voyage nous procurera la vue d'un paysage préférable ou même comparable à celui de St-Joachim ^.
Cependant la voiture nous attend, nous y remontons,et entre midi et une heure, nous prenons logis à Lyon dans V Hôtel de V Europe^ maison extrêmement vaste, assez malpropre, mais avantageuse, en ce sens qu'elle n'est séparée delà métropole et de l'archevêché que par l'un des ponts qui traversent la Saône. Dans le désir de bien connaître cette célèbre ville, l'évêque de Québec, arrivé le mercredi, se décida à y demeurer justju'au lundi suivant.
Lyon est une ville très remarquable entre celles des anciennes Gaules. C'était un entrepôt pour les armés romaines dans le temps de leurs conquêtes. Sous le règne d'Auguste, Plancus y conduisit la première colonie romaine. Cette ville donna naissance aux empereurs Claude et Caligula et au césar Géta. Plusieurs empereurs y ont successivement fait une résidence de plusieurs mois. En 1745, on y voyait encore des restes de leurs
1 — Je ne sais ce qu'un étranger penserait du paysage de Saint- Joachirn. Quant à moi, je ne le trouve pas si beau que cela. Du haut du Cap Tourmente, la vue s'étend au loin et très loin ; mais le fleuve paraît rétréci, les isles s'aplatissent comme des crêpes. Ce qui, d'après moi, l'emporte de beaucoup, c'est la vue du haut de la montagne de Saint-Pacôme. Il y a peu d'endroits comparables à celui-là. Mais il est peu connu et peu fréquenté.
palais, amphithéâtre, aqueduc, bains, etc., dont on ne fait plus mention. Il paraît qu'elle fut d'abord construite partie sur la rive droite de la Saône, au-dessus de son confluent avec le Rhône, partie sur une montagne voisine de 8 à 900 pieds d'élévation, présentement nommée Fourvières. Bientôt la ville occupa le terrain qui est entre la Saône et le Rhône, et c'en est aujourd'hui la partie la plus peuplée. Enfin elle traversa le Rhône, à la gauche duquel elle s'étend présentement. En s'allongeant par son extrémité inférieure, elle parvient bientôt au confluent des deux rivières et vraisemblablement ira plus loin.
Quoique ses manufactures de soie, d'étofl'os, de galons et franges d'or et d'argent aient beaucoup perdu par le goût colifichet qui s'est emparé de la France dans le siècle dernier, elle n'a pas cessé d'être pour le commerce, une des principales, peut-être encore la première des villes de ce royaume. On y compte 100,000 habitants.
Plusieurs ponts, les uns de bois, les autres de pierre et en plus grand nombre, facilitent le passage des deux rivières, de sorte qu'en toute saison on peut aisément communiquer de toutes les parties de la ville. Ces rivières sont bordées, des deux côtés, de quais larges qui font de très belles rues, si l'on en excepte l'incommodité d'avoir sans cesse les pieds moulus par les cailloux pointus dont elles sont pavées, ainsi que tout le reste de la ville haute et basse. Quant à la largeur que la relation de M. Allan Butler attribue à toutes ses rues, elle est encore à trouver. Au contraire, elles sont généralement si étroites, si sombres par les hauts édifices qui les bordent, que dans cette saison, à trois heures et demie du soir, on a besoin d'allumer des chandelles dans les ateliers et dans les boutiques, et qu'il y a de quoi s'étonner que les gens ne soient pas écrasés par les voitures qui y passent difficilement une à une.
Il y a à Lyon deux places remarquables : l'une est celle des terraux dont il sera parlé plus bas ; l'autre nommée la place de Bellecourt, régulièrement carrée, ayant environ trois cents pieds sur chaque face. Elle est sur la partie de la ville qui se trouve
entre les deux rivières et passe pour une des plus belles du monde. Le duc de Yilleroy y avait fait ériger une statue de bronze représentant Louis XIY, au-dessus de deux autres statues dont l'une figurait le Rhône et l'autre la Saône, toutes trois de taille héroïque et excellemment bien exécutées, comme l'on en peut juger par les deux dernières transportées et conservées dans l'hôtel de ville, depuis que le vandalisme de la Révolution Française a mis en pièces celle de Louis XIY et détruit un monument qui faisait tant d'honneur aux beaux-arts.
Cet hôtel de ville est un édifice digne de fixer l'attention d'un observateur qui n'aurait pas vu celui de Liverpool auquel il est certainement inférieur, quoiqu'il ait beaucoup de mérite, soit dans le plan soit dans l'exécution.
Deux autres édifices placés sur la rive droite du Rhône, font encore honneur à cette ville : l'un est l'Université, ci-devant le collège des Jésuites ; l'autre le grand hôpital, édifice immense que l'on se propose d'agrandir encore, au moyen de quoi sa façade n'aura pas moins de 500 pieds. Il est surmonté d'un dôme audessous duquel est fixé l'autel en vue des quatre salles principales placées en croix. Il est desservi par 6 aumôniers, par 180 Sœurs et 70 Frères et peut contenir 2,000 malades. Il n'y en a que 15 à 1600 dans le moment. Ces Sœurs et ces Frères n'appartiennent à aucune congrégation. Ce sont proprement des serviteurs et des servantes qui, partie par piété, partie pour avoir une petite subsistance assurée, se consacrent au service des malades. Ils sont sous la juridiction entière du premier aumônier, qui peut les congédier quand il lui plaît, ce qui n'est pas encore arrivé. L'hôpital les loge, les nourrit, les éclaire et donne pour leur entretien à chaque Frère 100 francs, à chaque Sœur 70. Ils font tout l'ouvrage du dehors et du dedans de Ihôpital, comme la cuisine, les lavages, l'entretien de l'ordre et la propreté dans les lits, dans les salles, les chambres, les cours, les allées, etc. On les réunit pour la prière du matin et du soir. Ils mangent dans un réfectoire commun où se fait une lecture de piété ; les Sœurs y ont leur table séparée de celle des Frères qui mangent en même
— lutemps qu'elles. A une troisième table se réunissent les aumôniers, les médecins, le proviseur et autres principaux officiers de la maison. C'est toujours le premier aumônier qui préside.
Les Frères sont habillés en redingote de couleur, les Sœurs en robes noires avec une cornette blanche pour coiffure. Après plusieurs années de bonne conduite, on permet aux uns et aux autres d'émettre des vœux simples pour le temps qu'ils seront dans la maison, et aucun n'en est encore sorti. Après cette espèce de profession, les Frères portent la redingote noire et les Sœurs une petite croix d'argent. Or pour parvenir à cet habit noir et à cette petite croix, il ne leur coûte pas de subir quatre ou cinq années d'épreuve. Intérim chacun fait son devoir avec zèle et émulation, et l'hôpital y trouve son compte. Il faut avouer que cette espèce de communauté est très ingénieusement imaginée.
Les revenus de l'hôpital sont administrés par une commission de la municipalité, qui se trouve composée des citoyens les plus religieux ; d'où il résulte que les aumôniers en obtiennent tout ce qu'ils veulent, et ils ont soin de ne vouloir que ce qui est raisonnable. Ce sont tous de jeunes prêtres, le premier d'entre eux ne montre pas plus de 36 ans. Mais ils sont très bien choisis.
Lyon présente à la vénération des fidèles beaucoup d'objets extrêmement précieux. Que l'on se rende sur la montagne de Fourvières, on les y trouvera réunis en grand nombre. On sait que le premier de ses évêques fut S. Pothin qui eut l'honneur de couronner son épiscopat par la palme du martyre. Ce fut sur cette montagne, où apparemment étaient son église et sa demeure, qu'après avoir été roué de coups et traîné dans les rues, il fut laissé dans une petite caverne où il expira. Or cette caverne et le rocher dont elle fait partie ont été revêtus d'une voûte dans laquelle sont conservées, dans des caisses de pierre de taille bien scellées, et ses reliques et celles de plusieurs autres qui souff*rirent la mort en même temps que lui.
7. — Dans le même caveau est érigé un autel où tout prêtre est admis, quand il lui plaît, à célébrer la sainte messe pour honorer ces héros de la foi. Il fut consolant pour l'évêque de Québec de
voir de ses yeux, à la lueur de quelques flambeaux, la caverne oii était mort ce glorieux défenseur de la vérité et de vénérer ses dépouilles mortelles et celles de ses bienheureux compagnons. Il n'y a nulle inscription dans ce caveau, mais bien dans une chapelle fort élégante, construite immédiatement au-dessus, laquelle appartient à l'hospice nommé V Antiquaille dont il sera parlé ci-aprës.
Un peu plus loin que la chapelle de S. Pothin, se trouve l'église de S. Irénée, son successeur dans cet évêché, disciple de S. Polycarpe de Smyrne, et connu par les efforts qu'il fit, à la prière du Pape S. Eleuthère, pour accorder les opinions des évêques orientaux avec celles des occidentaux sur le jour de la célébration de la Pâque, question qui ne fut terminée qu'en 375 par le premier Concile de Nicée. S. Irénée s'est encore rendu célèbre par ses quatre livres contre les hérésies, ouvrage immortel, dans lequel il a exposé d'avance les artifices des hérétiques de tous les siècles. C'est un des plus anciens écrits que nous ait transmis l'histoire ecclésiastique.
Mais ce grard évêque est bien autrement illustre par le martyre qu'il endura, en 202, sur cette même montagne de Fourvières et avec lui 19,000 autres chrétiens sans compter les femmes et les enfants. C'est ce qu'atteste une inscription placée à l'entrée du souterrain de cette église, où l'on voit à travers une grille de fils de fer le prodigieux amas de ce qui reste de leurs ossements. Une tradition constante parmi les fidèles de cette ville est que, dans cette occasion, il fut répandu une si grande quantité de sang, qu'il coulait à grands flots d'une extrémité à l'autre des hourillons ; c'est le nom de la rue qui conduit de la montagne de Fourvières à la Saône.
L'église souterraine de S. Irénée est ornée de colonnes et ne reçoit de lumière que ce qu'il en faut pour la célébration des SS. Mystères et pour inspirer un respect religieux à ceux qui la fréquentent. Mais on n'y trouve plus les reliques du saint évêque. Les Huguenots du XVIème siècle brûlèrent son corps en haine de la vénération que lui portaient les catholiques. Sa tête avait
été conservée ; les révolutionnaires français sont venus à bout de la détruire. Lyon est un des lieux où la rage révolutionnaire a commis le plus d'excès. Elle refusa de se soumettre aux décrets de la fameuse Convention qui s'était saisie des rênes de l'autorité. Le résultat en fut un siège en forme qu'elle eut à soutenir contre les armées des prétendus patriotes. Par malheur elle succomba, et dès lors devint l'objet de toute la fureur d'un conquérant sanguinaire. Les caves de l'hôtel de ville converties en prison et en cachots furent remplies d'une foule de citoyens, dont le plus grand crime était d'avoir fait leur devoir. Ils étaient conduits un à un devant un tribunal de sang, qui rarement manquait de les trouver coupables, tellement que lorsqu'un prisonnier était appelé pour y comparaître, tous les autres lui faisaient leurs adieux, ne s'attendant plus à le revoir ; la sentence rendue était à l'instant exécutée, au moyen d'un guillotine érigée sur la place des terreaux, tout au-devant de l'hôtel de ville, en sorte que les prisonniers pouvaient compter le nombre de fois que s'abattait le cruel couteau de cet instrument, dont la chute faisait résonner les voûtes où ils étaient enfermés dans les différents caveaux, à l'un desquels le geôlier donnait le nom de conciergerie, pour tirer de l'argent des parents et amis de ceux qu'il y faisait passer, quoiqu'ils n'y fussent pas mieux traités que dans les autres parties. C'est ce que peut attester M. l'abbé Sauvage de Chatillonet, présentement au Séminaire de Montréal, qui passa trois mois au nombre des prisonniers, et que la Providence préserva, contre son attente, du sort de presque tous ses compagnons. C'était en 1793.
En même temps que l'on mettait à mort avec certaines formalités judiciaires, les prisonniers de l'hôtel de ville, un beaucoup plus grand nombre d'autres étaient fusillés par centaines dans les différentes rues et places de la ville, mais principalement au lieu nommé les Brotteaux, champ voisin de la partie la plus nouvellement habitée. On estime à 7,000 le nombre de ceux qui furent massacrés tant de cette manière que par le moyen de la guillotine. D'où il suit que Lyon moderne a ses martyrs comme Lyon ancienne, avec cette différence que les nouveaux n'ont pas
été canonisés. Au contraire, on vient d'établir aux Brotteaux une église non encore finie et clans laquelle néanmoins on célèbre tous les jours la messe, tant pour remercier Dieu de la gloire dont jouissent ceux qui ont été massacrés en état de grâce, que pour le repos des âmes de celles des victimes de la Révolution, qui seraient encore endettées envers la justice divine. Remontons à Fourviëres.
Outre les monuments de piété déjà mentionnés, il en est encore de bien dignes d'attirer l'attention. Le premier est, auprès de l'église de S. Irénée, une esplanade d'environ 200 pieds de long et de 50 de large, autour de laquelle sont distribuées douze stations représentant en bas-reliefs de marbre les principales circonstances de la passion de K.-S. A l'extrémité méridionale, sur trois grandes marches de pierres finement taillées, s'élève une croix sur laquelle est l'image du Sauveur mourant ; au-dessous est une chapelle qui tient lieu de sépulcre. On y descend par un escalier de 10 à 12 marches, qui conduit à un autel souterrain où la messe se célèbre de temps en temps. L'esplanade est à découvert ; les fidèles y peuvent entrer en tout temps, et ce calvaire que l'on aperçoit de loin donne un relief particulier à la montagne sur la cime de laquelle il est placé.
8. — A quelque distance de là, se trouve l'église nommée de l!T.-D. de Fourvières, attenant ci-devant à un monastère supprimé, desservie présentement par 12 prêtres séculiers, du nombre de ceux que l'âge ou les infirmités rendent incapables d'un ministère plus actif que celui de confesser et de répéter leurs anciens sermons au peuple. Ils ne baptisent, ni n'enterrent, ni ne visitent les malades. Seulement ils attendent les pèlerins et les confessent autant qu'ils le désirent. L'un d'eux est chargé de recevoir les rétributions de messes qu'ils apportent et de les partager entre lui et ses confrères. Or ces pèlerins et ces messes sont en très grand nombre. Car quoique cette chapelle ait été recherchée de tout temps, elle l'est bien davantage depuis le printemps 1805, époque où le Souverain Pontife étant repassé par Lyon, à son retour du couronnement de Bonaparte, fut conduit à cette église, y célébra la messe,
et accorda une indulgence pléniëre, à perpétuité et pour tous les jours de Tannée, aux fidèles qui la visiteraient en état de grâce, sans leur imposer l'obligation de se confesser ni de communier. Il fit plus, car après cette messe, il se transporta sur un balcon qui est au derrière de la sacristie, et au son de toutes les cloches et au bruit de l'artillerie, il bénit solennellement la ville et le diocèse de Lyon, dont il apercevait la plus grande partie, du lieu élevé où il était placé.
C'était le 19 avril; depuis ce temps, chaque année, à pareil jour, le Chapitre de la métropole se rend processionnellement à N.-D. de Fourvières et y chante la messe. Des paroisses entières y viennent des diiïérentes parties du diocèse, et les fidèles de la ville y afiluent sans cesse, principalement le samedi, jour consacré dans toute l'Eglise catholique au culte de la Ste-Vierge.
Invité de prendre part à cette dévotion, l'évêque de Québec y alla célébrer la messe le samedi qu'il se trouvait à Lyon, et fut édifié du concours de peuple qui s'y rendait de tous les quartiers de la ville. Mais il ne le fut pas de trouver près de quatre-vingts mendiants, en station des deux côtés du chemin par lequel on y monte et qui n'est pas de moins d'un demi-mille. Il le fut encore moins de ce qu'outre les singeries de ceux établis sur cette route, dont les uns allongaient la main pour faire voir les chapelets qu'ils récitaient, les autres aiFectaient de se tenir à genoux pour faire accroire qu'ils priaient, les autres récitaient leur prières à haute voix pour en imposer aux passants, il s'en trouva une demi-douzaine qui, sans respect pour le lieu saint, le poursuivirent jusqu'au milieu de l'église. 'Ne vaut-il pas mieux donner une ou deux piastres à un aumônier ou au curé d'une paroisse, pour les distribuer à de vrais indigens qu'ils connaissent, que de les éparpiller, sou par sou, à une bande de gueux dont la moitié abusent de la sainteté de la religion pour saigner les honnêtes gens et gratifier leur paresse ? N'est-il pas plus digne d'une charité discrète et chrétienne, de ménager ses aumônes pour soulager un particulier ou une famille qui se trouve dans un besoin certain et est trop timide pour demander, que de céder
— lit) —
aux importunités de ceux qui n'ont pas honte de tyraniser ainsi les gens, et de leur faire, sans mérite, une aumône qu'ils extorquent et dont les neuf- dixièmes font mauvais usage, de l'aveu de tout le monde ? ^
L'église de ÎT.-D. de Fourviëres n'est nullement proportionnée à la multitude de personnes qui la fréquentent. Elle est construite irrégulièrement. Au lieu d'avoir une nef ou trois, elle en a deux. Sa petitesse donne prétexte au peuple de franchir le balustre du sanctuaire et de se placer jusque sur les marches des autels pour entendre la messe. C'est un désordre auquel on ne fait assez d'attention ni en France, ni en Italie. Le sanctuaire n'est pas fait pour les laïques. Ajoutons à cela que cette petite église est remplie d'oblations plus capables de jeter du ridicule sur la religion catholique que de l'édifier. Telles sont de petites images en gravure que l'on permet aux fidèles d'attacher aux colonnes et aux murs de l'église. Tels sont de petits cœurs, jambes, pieds de cire, qu'ils suspendent en très grand nombre autour des autels. Plus occupés de leurs maux corporels que de ceux de leurs âmes, ils espèrent toujijurs quelque miracle pour leur guérison et se persuadent qu'il y a quelque vertu attachée à des offrandes ridicules. Ainsi celui qui a mal au pied, fait fondre en cire l'image d'un pied et l'apporte à la S*® Vierge. Celui qui a une plaie à la jambe, fait faire une petite jambe de cire, et ainsi du bras, de la main, du cœur, etc. 'N'y a-t-il pas en tout cela une petite dose de superstition, et n'est-ce pas pécher contre le culte légitime qui est dû à Dieu et à ceux qu'il a glorifiée, que de prétendre en obtenir des faveurs et des effets surna-
] — Je suis heureux de pouvoir dire que tout cela est changé comme bien d'autres choses et pour le mieux. Je suis allé deux fois à Lyon et je n'ai pas eu à souffrir des obsessions des quêteux. Mais le règlement de la sacristie ne nie va guère et déplaît à plusieurs. Un prêtre qui veut dire la messe à l'intention des chapelains ou de l'église, reçoit un honoraire 5 mais s'il tient à son intention, alors il lui faut payer l'amende et verser la somme de quinze sous, je crois, entre les mains du sacristain. C'est une cérémonie dont on pourrait exempter les pèlerins. Quant aux quêteux, je crois qu'ils ont émigré à Lourdes.
turels par des moyens qui n^y sont propres ni de leur nature, ni par l'institution de Dieu, ni par celle de l'Eglise ?
9. —De N".-D. de Fourvières, l'évêque de Québec passa à l'Antiquaille déjà mentionnée, dont le nom, non plus que l'apparence extérieure, ne saurait donner l'idée de ce qu'elle contient. C'est un hôpital construit dans le penchant de la montagne, établissement remarquable et par son étendue que l'on ne soupçonnerait pas, et par la variété des objets qu'il embrasse, et par l'ordre admirable avec lequel il est tenu. Il renferme 200, tant vieillards que vieilles femmes infirmes, 80 fous, 135 folles, un nombre de filles perdues que l'on y renferme par punition, des jeunes gens infectés de mal vénérien et qui n'en sortent qu'après qu'ils sont guéris, et après beaucoup de promesses d'une meilleure vie qu'ils n'observent pas. Ces différentes espèces de personnes sont toutes dans des salles séparées, les loges des fous donnant sur une cour, celles des folles sur une autre. Tous les matins, on les met dehors pour la journée, excepté ceux et celles qui ont besoin d'être à la chaîne. Kous vîmes les uns et les autres. C'est quelque chose d'humiliant pour l'humanité et de plaisant tout ensemble, que d'entendre les propos et de suivre les gestes d'une troupe de gens destitués de raison, les uns gais, babillant, chantant, les autres rêveurs, allant, venant, se débattant, etc. îTe serait-ce pas le monde en raccourci ? Combien qui ne sont pas enfermés à l'Antiquaille et dont les vues, les projets, la conduite ne sont pas mieux raisonnes?
Entre les fous détenus dans ce refuge, se trouvent trois prêtres auxquels la tête a tournée pendant la Révolution de France. L'un d'eux prit l'évêque de Québec pour IS". S. P. le Pape, et M. Turgeon pour la duchesse d'Angoulême, et leur adressa ses compliments en ces différentes qualités. 36 Sœurs et 12 Frères, de la même espèce que ceux et celles du grand hôpital, donnent leurs soins à cet excellent établissement, qui se trouve composé de 700 personnes en tout, ayant à leur tête un aumônier, jeune homme extrêmement pieux et honnête, devant lequel tremblent et fous et folles, et libertins et libertines, et qui exerce son ministère pastoral
en faveur de ceux de l'établissement qui sont capables d'en profiter. Il étend ses soins à un hôpital militaire situé à quelques pas du sien, et se plaint beaucoup de la dépravation des soldats qui le remplissent, gens sans mœurs et sans religion. En revanche, il se loue extrêmement de la bonne conduite des citoyens respectables qui forment la commission chargée du temporel de l'Antiquaille, ainsi que des ofiiciers qui, sous leurs ordres et sous les siens, remplissent les places de médecin, de procureur, d'apothicaire, etc. Ils ont leur logement auprès du sien, et il y a une petite salle trës décente et bien meublée dans laquelle les membres de la commission viennent tenir leur bureau une fois la semaine.
Le séminaire de St-Irénée n'est pas un des établissements les moins importants de la ville de Lyon. Il était ci-devant tenu par les Sulpiciens. Bonaparte les renvoya, on ne sait trop pourquoi, puisqu'il les laissa en même temps subsister dans les autres parties de la France. MM. les grands vicaires les ont remplacés par d'autres prêtres qui ne tiennent à aucune congrégation, mais sont bien choisis, et conduisent avec une sagesse remarquable les 200 élèves que l'on y compte actuellement. Régularité, ferveur, amour de l'étude, habitudes ecclésiastiques, zële pour le salut des âmes : tel est l'esprit dominant de ces séminaristes et de leurs directeurs.
MM. les grands vicaires ont profité des vacances dernières pour donner, tant par eux-mêmes que par les supérieurs et directeurs du séminaire, une retraite aux curés du diocèse. Il s'y sont rendus au nombre de 300. Vingt prêtres de la ville étaient choisis pour leur servir de confesseurs. Cette retraite s'est faite avec beaucoup de ferveur. Elle a fini le 25 août, fête de S. Louis.
Outre le grand séminaire de St-Irénée où l'on n'enseigne que la théologie, il y en a trois petits, à une petite distance de la ville épiscopale, entre lesquels se partagent 800 élèves auxquels on enseigne les humanités, la rhétorique et la philosophie, tous confiés à des prêtres d'une vertu et d'une vigilance éprouvées. Enfin il y a auprès de la métropole un autre établissement de même espèce, où sont réunis 70 jeunes gens que l'on fait étudier jusqu'à
la rhétorique inclusivement, et auxquels deux chanoines sont chargés d'enseigner le chant. L'un des deux leur en donne les règles générales ; l'autre leur fait répéter la messe qui doit se chanter ce jour-là ; et comme cette leçon se donne principalement .le matin, l'établissement se nomme la manécantrerie. Ces jeunes gens sont sous l'inspection immédiate du Chapitre. On leur enseigne les cérémonies et ils s'en acquittent extrêmement bien.
De tous ces établissements, il résulte que le diocèse de Lyon est de tous ceux de France le mieux organisé, celui qui a le plus de sujets pour occuper les places ecclésiastiques, celui où l'humanité souiFrante trouve plus de ressources, et celui qui réunit, pour l'entretien de la piété, un plus grand nombre de monuments vénérables.
L'égli?e principale de Lyon, située sur la rive droite de la Saône, au pied de la montagne de Fourviëres, n'est pas seulement cathédrale et métropolitaine, mais encore primatiale. Celles de Sens, de Bourges, de Bordeaux lui disputèrent autrefois cette prérogative, mais ont été forcées de renoncer à leurs prétentions. Les archevêques de Lyon sont demeurés seuls en possession de la qualité de primats des Gaules, de sorte que l'on pouvait appeler à leur tribunal de tous les jugements ecclésiastiques rendus par les autres métropolitains de France. Il paraît néanmoins que depuis longtemps cette primatie s'est réduite à un titre d'honneur sans fonction, et que l'appel simple des sentences des archevêques du royaume est porté directement au Saint-Siège.
Cette église, devenue plus vénérable par la tenue de deux conciles œcuméniques, l'un en 1245 sous le pontificat de Innocent IV, l'autre en 1274 sous celui de Grégoire X, est sous l'invocation de S. Jean-Baptiste. C'est un grand édifice gothique dont la nef est très sombre. Le chœur l'est un peu moins, parce que l'on a remplacé par des verres blancs une partie des vitres colorées qui en garnissaient les châssis. Autrefois il n'y avait de tableaux que ceux du chœur, au nombre de quatre qui y sont encore, tableaux de prix, qui représentent quelques-uns des événements les plus mémorables du peuple israeUte dans le
désert. Depuis un petit nombre d'années, on en a introduit d'autres dans la nef, mais qui ne sont pas encore munis de cadres.
Les premiers évêques de Lyon étant des élèves de l'église de Smyrne, apportèrent avec eux les cérémonies et la liturgie du levant et on les y a conservées. Un des derniers archevêques (M^' de Montazet) réforma l'ofîice sur le modèle da bréviaire de Paris, mais il ne changea rien à la liturgie qui se célèbre encore comme autrefois.
Avant la Révolution française, le Chapitre était nombreux et l'on n'y admettait que ceux qui pouvaient prouver leur noblesse remontant à quatre générations, ce que l'on appelait quatre quartiers de noblesse. Aussi ces chanoines étaient-ils appelés les comtes de Lyon. Depuis le concordat de 1801, leur nombre est réduit, on ne les appelle plus comtes, ils ne sont plus nobles, mais ils sont pauvres et modestes, et cela vaut mieux. Les grands vicaires de l'Archevêque, au nombre de trois, sans être chanoines, président le chapitre et disputent avec eux d'assiduité au chœar. L'habillement des uns et des autres est un rochet, tel que le portent les évêques, avec une mozette noire, dont le devant est rouge sur une largeur de quatre doigts, bordée d'hermine des deux côtés. Les prébendes simples sont habillés de même, excepté que leur mozette n'a rien de rouge. Dans les jours solennels, non seulement le célébrant, mais encore le diacre et le sous-diacre portent la mitre. La sacristie fut pillée pendant la Révolution ; mais le cardinal Fesh, nommé archevêque au concordat de 1801, a réparé ses pertes en la garnissant de nouveaux ornements d'une qualité remarquable. Par considération pour lui ou par un mouvement de piété, l'impératrice Joséphine fit présent à cette église, d'un énorme ostensoir d'argent du poids de 42 marcs ^ Le cardinal (aujourd'hui proscrit comme toute la famille de Bonaparte et résidant à Rome) a beaucoup fait pour son église et pour son diocèse. C'est à lui qu'on est redevable de tous les tableaux qui ornent la nef de l'église et les appartements de l'archevêché. Il a
1 — Le marc pesant huit onces, cet ostensoir pèse lui-même 21 livres.
profité de sa faveur auprès de l'empereur, son neveu, pour remettre sur pied plusieurs établissements religieux dont les autres diocèses de France n'ont pu, jusqu'à ce jour, obtenir la restauration. Eloigné de son église, sans apparence qu'il y retourne jamais, il ne la perd pas de vue, s'y intéresse vivement et n'a pas de plus grand plaisir que d'apprendre que les cboses y sont en bon état.
Lyon est le clief-lieu et le grand noviciat des Frères ignorantins ou des Ecoles Chrétiennes déjà mentionnés dans ce journal. Le Frère général y a résidé jusqu'à présent ; il est question de le transférer à Paris, comme étant le lieu d'où il pourra plus aisément exercer sa vigilance sur les différentes maisons de son ordre, qui se multiplient merveilleusement, en dépit des efforts de la malveillance pour les discréditer.
Entre les communautés établies à Lyon, on compte les Ursulines et les Visitandines, dans le monastère desquelles mourut S. François de Sales, et où l'on conserve son cœur, le corps ayant été transporté à Annecy.
C'est aussi dans cette ville que mourut S. Bonaventure, pendant la tenue du second concile en 1274. Ses précieux restes ont eu précisément le même sort que ceux de S. Irénée, son corps ayant été mis en pièces par les Huguenots et sa tête par les révolutionnaires. Sa mémoire n'en est pas moins en vénération dans l'église où il avait été déposé, et qui, après avoir appartenu aux Franciscains, est devenue une paroisse. L'évêque de Québec y alla dire la sainte messe, le dimanche qu'il passa à Lyon ; mais il voulut assister à la messe solennelle dans l'église primatiale de St-Jean, désirant observer par lui-même les cérémonies qui s'y pratiquent.
Pour les bien comprendre, le lecteur doit savoir que le chœur occupe par sa longueur un bon tiers de celle de l'église. L'autel est isolé au milieu de cette longueur, moins éloigné cependant du balustre que du rond-point. Lorsque l'archevêque officie, il a son trône dans le rond-point même, d'où partent les stalles des chanoines, placées de chaque côté le long du mur en venant vers
l'autel où elles n'arrivent cependant pas. Elles finissent par deux stalles plus grandes et mieux ornées que les autres. Celle du côté de l'épitre est occupée par l'archevêque lorsqu'il assiste sans officier. Celle du côté de l'évangile est tenue en réserve, et, lorsque le cas y écliet, on en fait politesse à un prélat étranger.
Outre le crucifix qui est sur l'autel entre les chandeliers, il y en a deux autres, un à chaque bout, en mémoire de la réconciliation (peu durable) qui se fit au second concile général de Lyon, des deux églises grecque et latine. A l'autel est adossée une crédence ou bufi:et couvert d'une nappe et orné d'un parement, mais n'ayant que le marche-pied, au lieu que l'on monte à l'autel principal par plusieurs degrés. Sur ce buffet, on prépare avant la messe solennelle les articles suivants, qui ne sont portés à l'autel qu'à mesure qu'ils sont nécessaires et que l'on rapporte aussitôt après, savoir : deux missels, l'un à plat, l'autre sur un pupitre ; un calice avec sa patène garnie d'une hostie, et par-dessus un carton de forme octogone doublé en toile, couvert d'une étoffe de soie bordée en or avec de petites soupandes bordées de même, larges de deux pouces et tombant des 8 côtés ; les burettes garnies ; un encensoir vide avec sa navette ; près du buffet un réchaud avec des pincettes et des charbons ardents ; deux torches éteintes,
A environ 10 pieds de ce buffet et à égale distance des stalles des chanoines, est un tabouret pour le sous-diacre. En avant de l'autel et du côté de l'épitre, sont deux autres tabourets, l'un pour le diacre, l'autre pour le célébrant ; et auprès de celui-ci un pupitre mobile soutenu par une verge de fer que l'on peut raccourcir et allonger au besoin. Sur l'autel est un grand corporal étendu, puis une boîte d'argent doré en forme d'un volume in-folio, contenant une copie (que l'on ne voit pas) des évangiles. Cette boîte est placée sur un coussin revêtu de damas et bordé de galons d'or, entre le milieu de l'autel et le coin de l'évangile.
Le Saint-Sacrement n'est point conservé dans la custode de cet autel, mais dans une autre chapelle de l'église, et si la messe doit être chantée devant le Saint- Sacrement exposé, un prébende, assisté de deux clercs portant des flambeaux, va le chercher,
l'apporte, l'expose en présence du célébrant et de ses deux officiers qui ne s'en mêlent nullement, et se retire. C'est ce qui arrive tous les jeudis, jours auxquels cette exposition a régulièrement lieu.
Le diacre et le sous-diacre ajustent leurs amicts et leurs aubes, de manière à faire voir leurs rabats tout entiers. Leurs dalmatiques ont à peu près la forme des nôtres, excepté que les manches sont cousues et non ouvertes, comme on les porte en France et en Canada. Par-dessus la dalmatique, ils ont autour du cou une espèce de crémone large de quatre pouces, de même étoiFe que le reste de l'ornement et venant sous le rabat où elle s'attache.
Le dimanche, à la lin de sexte, le sous-diacre, portant la croix entre les deux acolytes, sort de la sacristie et entre par une porte latérale du côté de l'épitre, dans la partie du chœur ou du sanctuaire qui est en avant de l'autel, et se rend par l'ouverture du milieu du balustre vers le bas de l'église. Les clercs du chœur, les chantres, chapelains, prébendes et chanoines le suivent deux à deux, avec beaucoup de gravité et de silence, jusqu'au bas de la nef, où le célébrant, revêtu du pluvial et assisté du diacre, fait à voix basse la bénédiction du sel et de l'eau, puis entonne Asperges que le chœur continue , et, sans changer de place, il donne l'eau bénite au clergé et au peuple On revient du chœur en répétant l'antienne ; chacun retourne à sa place ; le sous-diacre et les acolytes regagnent la sacristie, et le célébrant les suit, après avoir chanté, au pied de l'autel, les versets et l'oraison de l'aspersion. Aussitôt le chœur commence l'introït. Il est remarquable qu'il n'y a pas d'orgue dans cette église, mais seulement un serpent qui accompagne les excellentes voix chargés du chant du chœur. Ce sont de jeunes clercs de la manécantrerie susmentionnée, très sûrs de leur chant et bien secondés par les chanoines, entre lesquels il y a des basses-tailles remarquables.
Cependant le célébrant revient à l'autel sans cérémoniaire, sans thuriféraire, mais seulement précédé des deux acolytes, du diacre et du sous-diacre. Dès qu'ils ont fait le salut à l'autel, le sous-diacre part et s'en va au balustre en dedans duquel il s'arrête,
se tourne vers l'autel et s'assied sur un tabouret qui lui est préparé. Les acolytes se retirent aussi du balustre, laissant leurs chandeliers sur le pavé, à environ dix pieds de l'autel. Le célébrant fait la confession seul avec le diacre. Pendant qu'il la fait, un clerc apporte du buffet à l'autel celui des deux missels qui était sur son pupitre, et après la confession faite, le célébrant, sans encenser l'autel, va au coin de l'épitre lire l'introït etc. Des que le Gloria in excelsis est commencé, le sous-diacre quitte le balustre et va gravement s'asseoir sur l'autre tabouret qui lui était préparé derrière l'autel et au milieu du Chapitre. Il se lève à la lin du Gloria in excelsis, s'avance vers le buffet, prend le missel qui y restait à plat et regagne le balustre, tandis que le célébrant chante les collectes. Rendu à cette place, il y chante l'épitre assis, ayant le missel sur ses genoux, puis revient vers le célébrant sans s'agenouiller ; celui-ci, aussitôt après les collectes, s'est retiré avec le diacre sur les deux tabourets pour eux préparés du côté de l'épitre. On a apporté et placé sur le pupitre mobile, auprès duquel il ee trouve, le missel qui était sur l'autel. C'est dans ce missel que le célébrant assis lit l'épitre, le graduel et l'évangile. Au lieu de donner la bénédiction au sous- diacre qui vient le trouver dans cette place, il semble lui dire quelque chose à l'oreille, et celui-ci se retire, donnant le missel, dans lequel il a chanté l'épitre, à un clerc qui va le porter sur le pupitre où doit se chanter l'évangile. Cependant un autre clerc prend l'encensoir qui est sur le buffet, y met du feu et va faire bénir l'encens au célébrant encore assis avec le diacre. Cela fait, le diacre se lève, va faire la génuflexion avec le sous-diacre, qui pendant la bénédiction de l'encens est monté à l'autel et en descend, portant sur sa poitrine le coussin couvert de damas et la boîte d'argent mentionnée ci-dessus. Ils se rendent tous deux au pupitre où doit se chanter l'évangile. Les acolytes revenus du balustre prennent leurs cierges et les y suivent. Le thuriféraire reste seul devant l'autel, faisant aller son ensensoir dans toute sa longueur, à droite et à gauche, tant que l'évangile dure, sans encenser ni l'évangile au commencement, ni le célébrant après.
Des que Vévangile est fini, le sous-diacre porte à baiser, d'abord au célébrant, puis à chacun des chanoines et prébendes, non le missel où l'évangile a été chanté, mais la boîte d'argent qu'il a toujours tenue sur sa poitrine et qu'il remet enfin sur la crédence, après quoi il va de nouveau s'asseoir sur son tabouret au milieu du chœur.
Le célébrant, après avoir baisé la boîte d'argent, entonne le Credo. Le diacre le récite avec lui et, comme ils ne se sont assis ni l'un ni l'autre pendant que l'on chantait le Gloria in excelsis, ils restent aussi debout tout pendant que l'on chante le Credo, savoir : le célébrant au milieu de l'autel et le diacre loin derrière lui et au-dessus du dernier degré. Après l'évangile, les acolytes ont reporté leurs chandeliers au même lieu où ils les avaient déposés d'abord, et ne les reprennent plus qu'après la messe finie.
Vers la fin du Credo, le sous-diacre quitte son tabouret et s'approche du buflet ou de la crédence où le diacre va le joindre. Là ils mettent le vin et l'eau dans le calice, et s'en vont à l'autel, où le sous-diacre porte le calice couvert de sa patène avec une hostie par-dessus. Le célébrant reçoit le tout des mains du diacre, fait tout ensemble l'oblation du pain et du vin, bénit l'encens, encense les oblats et l'autel, est encensé et poursuit la messe à l'ordinaire, mais seul jusqu'à ce que le diacre soit revenu du chœur où il va encenser tous les chanoines un à un de deux coups chaque, de sorte qu'il n'arrive auprès du célébrant que vers la fin de la préface, tandis que le thuriféraire encense le bas-chœur, et dépose son encensoir pour ne plus le reprendre, après en avoir remis les charbons dans le réchaud où ils les avait pris.
A la fin de la préface, on allume les deux torches placées auprès du bufliet ; les acolytes viennent les prendre et se rendent à l'autel chacun par leur côté, suivis de deux lignes de jeunes clercs du chœur, qui marchent avec une gravité admirable au-devant de l'autel, à une certaine distance duquel ils se mettent à genoux sur quatre rangs, chantent une hymne au Saint-Sacrement pendant l'élévation et reviennent dans le même ordre, les acolytes éteignant et déposant leurs torches au même lieu où ils les ont prises.
Le sous-diacre, aprës l'oblation, avait reçue la patëne, non dans une ëcharpe ni de la main droite, mais de la gauche et entre les deux pattes de son manipule, et était venu derrière l'autel auprès de son tabouret, où il l'a tenue fort élevée jusqu'au temps où on a coutume de la reporter. Il revient donc à l'autel à la fin du Patei\ puis ayant reçu la p;iix du diacre après V Agnas Del, il va la donner à chacun des chanoines, un à un, puis aux prébendes. Il retourne à l'autel pour la purification et l'oblation, recevant les burettes d'un des acolytes qui l'y accompagne. Ce n'est pas lui qui essuie le calice, mais le célébrant qui le donne ensuite au diacre avec la patène. Celui-ci le présente au sous-diacre qui le reçoit horizontalement, tenant un doigt sur la patène et l'autre au-dessous du calice, et le reporte de la même manière à la crédence où il le recouvre du carton octogone dont il a été fait mention ci-dessus ; car à cette messe on ne se sert ni de voile ni de pale, et dans les temps où le calice doit être couvert, le célébrant le couvre d'un des côtés du corporal. C'était l'ancien usage même dans les églises où l'on suit le rite latin. Le pale n'a été séparée du corporal que récemment et pour plus grande commodité. Aujourd'hui encore la bénédiction de la pale n'est pas séparée de celle du corporal, l'un et l'autre étant destinés au même usage, ad tegendiim et involvendam corpus Domini Nostri.
Après Vite niissa est, le célébrant récite placeat, baise l'autel, et se retire comme il est venu, précédé des deux acolytes et du diacre et du sous-diacre ; la messe est finie, il n'y a ni bénédiction, ni dernier évanscile. Telle est la manière dont se fait la lituro-ie dans l'église primatiale de Lyon. Elle est remarquable par sa simplicité, par l'exactitude avec laquelle tout se fait à propos, sans confusion, sans hiatus ; elle l'est peut-être encore davantage par la décence vraiment édifiante avec laquelle tous ceux qui y sont employés, jeunes et vieux, s'acquittent de leurs fonctions. La seule chose que l'on puisse reprocher au Chapitre, est la patience avec laquelle il souffre que les laïques s'introduisent dans le chœur et le sanctuaire, quelque respectueusement qu'ils s'y tiennent. Pourquoi un balustre au-devant du chœur ? Pourquoi une grille
de fer tout autour, si les fidèles peuvent sans obstacle franchir l'un et l'autre et y entrer pêle-raele avec le clergé ? ^
La messe finie, le curé de la paroisse (car il y en a un dans cette église) fait le prône et les annonces, tandis que les chanoines se retirent ; après quoi il se dit une messe basse entre onze heures et midi, pour la commodité des particuliers qui n'auraient pu l'entendre. L'après-midi, le Chapitre se rassemble, chante none et vêpres ; l'officiant ne prend le pluvial qu'au capitule et le laisse après la dernière oraison, sans sortir du chœur. Peut-être qu'il y a d'autres chapiers et plus d'appareil dans les grandes solennités.
Il était d'usage qu'un chanoine prêchât le peuple après complies. Ce devoir est maintenant rempli tous les dimanches par M. Courbon, le premier des vicaires généraux du cardinal absent. Cet homme de mérite est l'âme du diocèse. Son âsce de 72 ans, son savoir, sa piété, la manière facile et active avec laquelle il
1 — A vingt ans d'intervalle, j'ai assisté deux fois à la grand'messe chantée dans la primatiale de Lyon, et je crois devoir ajouter quelques mots à l'intéressante description que le Prélat fait des cérémonies. Voici ce que j'écrivais inoi-mêaie sur ce sujet dans mes Noies de voyage publiées sur la Patrie, en 1900:
'' Pour Vasperr/es, tout le clergé précédé de deux suisses se rend au bas de l'église, se place en cercle, et c'est là que se font solennellement les prières de la bénédiction de l'eau. Alors le célébrant vient asperger le peuple, puis les clercs qui sont revenus au chœur, et tout le temps on chante des hymnes «ppropriées. J'ai vu déjà dans cette procession plus de trois cents séminaristes en surplis et rabat. Cette fois les élèves du séminaire n'y étaient pas, mais la maîtrise comptait cent cinquante chantres, et douze chanoines accompagnaient le célébrant. Celui-ci n'entre pour la messe qu'à la fin du Kyrie et il a pour l'assister huit servants en dalmatiques et deux alcolytes. Le coup d'œil est superbe et les cérémonies se font avec un soin et une perfection admirables. On ne fait jamais de génuflexions complètes mais des demi génuflexions. Au derniev qui iollis peccaia mundi du Gloria, tout le monde tombe à genoux de même qu'à V Incarnafus du Credo, et c'est d'un très bel effet.
'^ Quanta la maîtrise, je pense bien qu'elle est la meilleure de France... Ce sont les soprani qui font les soli du graduel et de l'alleluia et avec quelle douceur et quel charme !,.. Sons harmonieux, chant mesuré, nuancé, alerte, doux et puissant."
traite les aiFaires, tout concourt à lui mériter l'eatimo et l'afFection du clergé et du peuple d'un diocèse qui n'apprécie pas encore ses services autant qu'il le devrait, et autant qu'il le fera, quand il ne le possédera plus.
L'évêque de Québec eut beaucoup à se louer des honnêtetés et à s'édifier de la conversation de ce digne ecclésiastique. Quoiqu'il en eût entendu dire beaucoup de bien d'avance, ce qu'il en vit surpassa encore l'idée avantageuse qu'on lui avait donnée de lui. M. Courbon occupe de petits appartements à l'une des extrémités de l'archevêché. Depuis la proscription de la famille de Bonaparte, les officiers du gouvernement français ont l'air de considérer le palais de l'archevêque de Lyon enveloppé dans cette proscription, comme une propriété nationale dont chacun d'eux peut user librement. Sur ce principe, le duc de Raguse y donna un grand bal, il y a deux ans, faisant danser jusque sous les fenêtres du sanctuaire où s'étend une pièce non couverte, attenante à l'archevêché. Les citoj^ens de la ville, témoins de ce div^ertissement, en furent diversement affectés, selon les diverses manières d'envisager la chose. Mais rien de moins équivoque que les sensations du pauvre grand vicaire, qui du fond de son réduit eut les oreilles battues et le cœur attristé, toute la nuit, de la manière choquante dont une maison ecclésiastique était changée en un lieu déplaisir, de divertissement et de peut-être quelque chose de pire.
Cependant il fallait continuer la route. Quatre jours de pause à Lyon devaient être assez pour quelqu'un qui se proposait d'y repasser au printemps suivant, et auquel il restait encore beaucoup de chemin à faire, dans une mauvaise saison, pour se rendre à Rome. Le temps s'était maintenu constamment baau, mais il pouvait devenir mauvais et les chemins aussi. Il était même raisonnable de s'y attendre, dans l'automne et au dernier quartier d'une lunaison. L'évêque de Québec se prépara donc à quitter cette ville et exécuta son dessein le lundi, 11 octobre au matin. Il apprit, avant de partir, la mort du duc de Richmond, gouverneur en chef du Canada.