‹ Journal d'un voyage en Europe, 1819-1820 (volume 2)Chapitre 7 sur 32 · CHAPITRE QUATRIExME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIExME

Départ de Lyon — La Savoie. — Les Alpes, le passage de Chaille Les.

Echelles — Chambéry Les Savoyards. — Le marquis de Vivalda. —

Mont Cenis — L'hospice Le Piémont Les vignes Turin. — Le

Saint-Suaire Les chanoines. — L'évêque de Sergiopolis. — La Lombar

die. — Milan — Le dôme Les cérémonies du rite Ambrosien Plai

sance La langue latine Inondation du Taro Réception chez

l'évêque de Borgo di San Donino. — Parme. — Modène. — Les Etats du Pape.

11 Octobre. — Un marché écrit et signé entre M. Targeou et un nommé Fisterre nous assure jusqu'à Milan les services de ce voiturin qui, pour le prix de £20, donne à John une place dans le cabriolet de sa voiture et laisse tout l'intérieur à notre disposition, avec liberté de nous associer des compagnons, s'il s'en présente de convenables, dont les frais de passage seront en déduction de la somme convenue. La voiture est de quatre places, pourrait au besoin loger 6 personnes. Elle est commode et bien close, ferme à clef quand on veut, de sorte que le bagage que l'on y laisse est en sûreté pour la nuit. N"os trois malles saisies sur le derrière avec une chaîne et un cadenas sont également à l'abri des voleurs. Mais au lieu de convenir que nous nous contenterions d'être nourris comme le sont ordinairement les hôtes, le cocher, qui s'oblige de payer dans les hôtelleries pour notre souper comme pour le logement, a stipulé que nous serions nourris à table d'hôte. Ce n'est pas tout. Fisterre est bourru et malhonnête. Enfin ses chevaux, quoique vantés par lui, n'ont pas de train. Sur trois qui conduisent une voiture assez lourde, l'un porte un séton au-dessous du cou, l'autre a une rétention d'urine. C'est néanmoins

avec cet équipage qu'il faut, dans la première semaine, traverser la Savoie, franchir les Alpes et atteindre la capitale du Piémont. Nous laissons Lyon au petit jour et entrons bientôt dans le département de l'Isère, qui fait partie de l'ancien Dauphiné. Il est réglé que nous n'arrêterons pas pour déjeuner, mais qu'au moyen de deux verres, dont nous faisons emplette, et de six bouteilles d'excellent vin dont M. l'abbé Courbon nous a fait présent pour le voyage, nous déjeunerons dans la voiture avec du pain et des fruits (poires, châtaignes, raisins), ou du fromage de gruyère que l'on trouve en abondance à 16 sols la livre dans tous les villages de ce pays.

Nous nous arrêtons pour dîner dans un lieu nommé La Verpelliëre. En visitant la pauvre église de cette paroisse, il est aisé de reconnaître qu'elle a pour curé quelque bon vieillard qui n'aperçoit plus les toiles d'araignées, ni ne peut distinguer le linge blanc d'avec le sale. ITotre entrée au presbytère nous montre en efïet un octogénaire presque aveugle, qui prenait son dîner, essu^^ant sur sa soutane qu'il ne distinguait pas de sa serviette, la sauce et la graisse attachées à ses doigts. Il avoua aux deux voyageurs qu'il disait la messe à tâtons, et que, pour un homme de son âge, il faisait plus qu'on ne devait attendre. Le bonhomme pourrait faire encore quelque chose de plus, savoir : de résigner un bénéfice qu'il n'est pas capable d'occuper. Mais il n'est pas donné à tout le monde de savoir se retirer à propos. Le reste de cette journée n'offrit rien qui soit digne d'être mentionné. N'ous allâmes coucher à la Tour-du-Pin, après la nuit fermée. Heureusement cette petite ville n'a pas de quoi piquer la curiosité des voyageurs.

12. — Le mardi avant neuf heures du matin, nous arrivions au pont Beauvoisin. C'est tout ensemble un pont et une ville. Le pont est construit sur la rivière Guyer. La ville est sur les deux rives. D'un côté, il y a douane et garnison françaises ; de l'autre, douane et garnison piémontaises ; cette place étant frontière entre les deux puissances, l'un des bouts du pont en France, l'autre en Savoie.

Le duché de Savoie était, avec le Dauphiné, le pays des anciens AUobroges. La famille de ses souverains est fort ancienne. Elle a pour tige un certain Humbert aux blanches mains, qui était comte d'une partie de la Savoie en 1025. L'empereur Sigismond, en 1416, érigea ce comté en duché, et il paraît que la Principauté de Piémont en était considérée comme une dépendance. Le traité d'Utrecht, en 1713, ajouta la Sicile aux possessions des ducs de Savoie. Ils la cédèrent, en 1720, en échange de l'isle de Sardaigne, dont ils se qualifièrent rois et qui fut la seule propriété que leur laissèrent les conquêtes des Français, en réunissant le Piémont et la Savoie à la France. Le congrès de Vienne de 1815 a mieux traité le roi de Sardaigne ; car non seulement il lui a rendu ses anciens Etats de terre ferme, mais y a ajouté tout ce qui formait l'ancienne république de Gênes. La Savoie a environ 70 lieues de long du sud au nord, sur 75 de large. Elle est toute dans les Alpes.

Il y a différentes voies pour traverser ces effrayantes montagnes. Les principaux passages sont ceux du Saint-Bernard, du Simplon et du Mont Cenis. C'est vers ce dernier que se dirigea l'évêque de Québec. Il est plus au sud que les deux autres et passe pour le plus aisé. Mais il ne faut pas croire que tout le passage des Alpes se réduise à ces grandes montagnes ; il est fort long, présente plusieurs points difficiles à franchir, et ce n'est jamais ni dans un jour ni dans deux que l'on peut réussir à s'en retirer.

ÎTous entrâmes dans les Alpes sans nous en apercevoir et presque aussitôt après avoir passé le pont Beauvoisin. Le premier endroit difficile qui se présenta fut le passage de Chailles. Par une pente presque insensible, nous nous trouvons portés à une grande hauteur, dans une montagne autour de laquelle il faut tourner l'espace d'une demie-lieue, dans un chemin d'où vous apercevez à gauche un sommet très élevé, et à droite un précipice profond dont la vue seule est capable d'effrayer. Il est vrai que le chemin est assez spacieux pour que deux carrosses puissent s'y rencontrer, et qu'il est bordé du côté du précipice

par un petit mur de trois pieds d'élévation. Ce mur ne paraît ni assez ancien pour être attaché aux Romains, ni assez moderne pour être l'ouvrage de î^apoléon, ou même des révolutionnaires qui les premiers pénètrent en Italie. Il faut donc qu'il ait été fait ou par quelqu'un des ducs de Savoie, ou par les armées françaises, du temps que la Lombardie était disputée entre les rois de France et les empereurs d'Autriche, savoir dans le 15^ et le 16^ siècles. Quoiqu'il en soit, lors de la fonte des neiges, il doit être dangereux de faire le passage de Chailles, parce qu'il est toujours à craindre qu'on ne soit écrasé soit par une avalanche ou chute de neige, soit par quelque pierre se détachant du rocher. ITous allâmes dîner, ce jour-là, dans un village qu'on appelle Les Echelles, lequel, quoique placé sur un terrain fort uni, a néanmoins tiré son nom d'un rocher situé à quelque distance de là, qu'on n'a pu franchir, pendant bien des siècles, qu'au moyen d'échelles que l'on y suspendait pour l'usage des voyageurs. Quelles difficultés ne dut pas éprouver Annibal, lorsque le premier, il osa, à la tête d'une grande armée, affronter des montagnes comme celles ci î On conçoit à peine comment il put réussir à faire gravir des hommes et des chevaux et des éléphants, dans des chaînes de rochers où tout était contre lui. Nihil mortalibus ardîci est. Hor. On ne connaît pas au reste l'endroit précis où ce héros passa les Alpes. L'opinion commune est qu'il prit sa route plus au sud que le passage dont il s'agit. Mais enfin il les passa, et cela seul suffirait pour immortaliser son courage et donner une idée de la hardiesse de ses conceptions.

Le rocher nommé les Echelles n'a guère moins de 300 pieds de haut sur 4 arpents d'épaisseur. Il est traversé par une espèce de grotte qu'il semble qu'on aurait pu ouvrir pour donner un passage. Apparemment on craignit que les pierres mal liées qui la forment ne fussent pas assez solides. Emmanuel II, duc de Savoie, par une entreprise digne d'un souverain, fit ouvrir, dans le rocher même et tout auprès de cette grotte, un passage d'environ 20 pieds de large où toutes espèces de voitures peuvent aller en liberté. Le chemin se trouve ainsi bordé de deux rochers

vifs, dans lesquels on aperçoit encore les traces des barres à miner et autres instruments de fer que l'on y a employés. Il a dû être tiré de là plus de 20,000 toises de pierre, dont une partie sans doute a été employée à exhausser et aplanir le chemin, qui de ce lieu conduit dans la plaine et qui lui-même a exigé un long et pénible travail. On ne sait en quel temps a commencé tout cet ouvrage, mais une inscription fixée sur un des côtés de l'épaisseur du rocher apprend aux passants qu'il a été fini en 1674.

ISTapoléon, ami des grandes entreprises et jaloux peut-être de l'honneur que cette opération donnait à la mémoire d'Emmanuel II, s'avisa, dans les dernières années de son règne, de faire percer le même rocher, à environ dix arpents de l'endroit où est le passage d'Emmanuel II. Il ne rompit pas le rocher dans toute sa hauteur, mais se contenta d'y pratiquer une voûte haute de 24 pieds, large de 80, longue de 900, qui n'a d'autre cintre que le même sous lequel on l'a creusé fort habilement, et qui par sa longueur et par l'obscurité qui y règne nécessairement, surtout vers le milieu, pourrait devenir par la suite une retraite pour les malfaiteurs et un passage dangereux pour les voyageurs. N'importe, elle a été continuée par ordre du roi de Sardaigne après la chute de lN"apoléon. Il ne reste plus qu'à y pratiquer un chemin qui descende de là dans la superbe plaine qui est entre cette montagne et celle de Chailles. L'évêque de Québec, sur les instances de l'abbé Pratte, curé du village des Echelles, aimable garçon qui l'avait accompagné jusque-là, consentit à parcourir cette voûte d'une extrémité à l'autre, admira la superbe vue que l'on a de la porte qui dégorge sur la vallée, porte haute de 24 pieds comme tout le reste de la voûte, mais qu'on a peine à apercevoir ou même à soupçonner, tant elle est peu de chose dans la façade d'un rocher aussi prodigieusement haut, où elle est moine apparente que ne serait une porte de cave au bas d'une maison de cinq à six étages.

Fisterre u'était pas d'avis que nous fissions cette petite digression, et il nous en punit ; car quand nous fûmes remontés en voiture, après avoir pris congé de l'abbé Pratte, il ne voulut plus

aller que le pas, quoique le chemin fût beau, descendant insensiblement entre deux montagnes assez éloignées l'une de l'autre. Elles présentaient des deux côtés de fort beaux paysages. Mais on aurait pu les voir assez sans aller aussi lentement, et même en apercevoir un plus grand nombre. Grâce à la mauvaise humeur du voiturin, la nuit vint nous y surprendre, et était close depuis plus d'une heure, lorsque nous arrivâmes à Chambéry, capitale de la Savoie. M. Dessoles, oncle du ministre des affaires étrangères de France, est évêque de cette ville. Par son crédit auprès de Bonaparte dont il était zélé partisan, il a obtenu que son siège fut érigé en archevêché, en attendant des suffragants qu'il n'a pas encore, mais qu'il espère qu'on rétablira bientôt à Annecy, à St-Jean de Maurienne et à Moustiers, où il existait ci-devant des évêchés, engloutis, comme beaucoup d'autres, dans le concordat de 1801 ; au moyen de quoi la Savoie se trouvera suffisamment pourvue. J usqu'alors l'archevêque continuera de gouverner les paroisses, au nombre de plus de 1200, entre lesquelles se divise le duché. L'évêque de Québec avait rencontré ce prélat à Paris, chez le cardinal Périgord et l'aurait revu avec intérêt, abstraction faite des principes politiques qu'il a professés pendant les 100 jours. Mais à 7 heures du soir en cette saison, il n'est plus temps d'aller rendre visite à un personnage de qualité, à moins que ce ne soit une ancienne et intime connaissance. Or l'évêque de Québec n'était pas rendu à ce point avec celui de Cham.béry ; il aima donc mieux lui laisser ignorer son passage, et garder l'incognito dans l'auberge où il fallut manger à une table d'hôte assez grossièrement composée, heureux d'y rencontrer deux jeunes dames et deux gentilshommes français, dont la conversation honnête le dispensa d'entrer en société avec les gens qui se trouvaient à l'autre extrémité de la table.

Il désirait beaucoup voir l'abbé Gazel, docteur de Kavarre, lequel, après avoir émigré en Angleterre au commencement de la Révolution et être allé de là en Canada, où il demeura trois à quatre ans, regagna l'Europe en 1796, et de retour en Savoie, sa patrie, y occupe maintenant les places de chanoine de l'église de

Chambery, de professeur de dogme au séminaire de la même ville, et de censeur des livres que l'on porte à l'imprimerie. Mais M. Turgeon, envoyé à son logis et chargé de l'amener à l'évêque de Québec, rapporta qu'il était allé en promenade, pour profiter des vacances qui duraient encore, et qu'il ne devait revenir qu'à la tin du mois. Il fallut donc quitter Chambery sans y avoir rien vu, car nous en partîmes, le lendemain matin, avant le jour.

13. — A soleil levé, nous traversâmes l'Isëre, auprès de la ville de Montmélian. C'est sur cette rivière et à environ quinze lieues au-dessous de Montmélian, que Ton trouve Grenoble, ancienne capitale du Dauphiné. La route ne nous portait pas vers cette ville, mais bien vers Aiquebelles, où nous arrivâmes avant midi. Celle-ci est à l'entrée de la partie la plus pauvre, mais peut-être aussi la plus digne d'être vue de toute la Savoie. C'est celle que l'on nomme la Maurienne, et qui a fourni à la ville de Paris un si grand nombre déjeunes gens pour y faire le métier de ramoneurs, que l'on s'y est accoutumé à appeler Savoyards tous ceux qui adoptent ce moyen de gagner leur vie, quoique la plupart soit de tout autre pays que la Savoie.

Le curé d'Aiguebelles (M. Langlois), informé qu'il y avait dans son village un évêque logé tout auprès de chez lui, ne voulut pas souffrir qu'il dînât à l'auborge, mais le pressa de partager son pot, et le traita en vérité avec une affection et des égards propres à lui donner une idée très avantageuse de l'honnêteté et de la bonne simplicité du clergé dont il fait partie. Il était le troisième curé que l'évêque de Québec avait occasion de voir, depuis son entrée en Savoie. Il en rencontra quelques autres après celui-là ; leur conversation ne servit qu'à vérifier tout le bien qu'on lui avait déjà dit des curés savoyards. Ils sont en général assez pauvres, puisque leur revenu fixe n'est que de 700 francs pour les prêtres amovibles, et de 1000 pour les curés de canton, qui répondent à nos archiprêtres et qui ne sont guère qu'un douzième ou un quinzième du total. Quelquefois la commune (car chaque paroisse forme un espèce de municipalité) ajoute 2 à 300 francs au revenu des uns et des autres, par manière du supplément.

Avec cela et leur grande économie, ils trouvent moyen de se soutenir. Ils se voient, deux par deux, assez fréquemment, mais jamais en grand nombre, excepté lorsqu'ils se réunissent chez le curé du canton pour les conférences ecclésiastiques, qui ont lieu une fois par mois, et dont celui-ci rend compte à l'évêque diocésain, qui envoie un autre sujet de conférence pour le mois suivant.

Les ecclésiastiques savoyards font profession de régularité et d'une résidence sévère, ayant pour principe de ne jamais découcher de leurs presbytères. Ils voyagent à pied, car outre que leurs finances ne leur permettent pas d'avoir des voitures, ils s'éloignent si peu de leurs demeures et les chemins de communication d'une cure à l'autre sont si courts et si penteux, que des voitures ne leur serviraient de rien. Il est rare qu'il y ait une lieue entre deux paroisses ; souvent elles ne sont pas éloignées de la moitié de cette distance. Tous portent l'habit long, s'appliquent à la prédication qui leur est fort recommandée, et respectent leur évêque jusqu'à ne vouloir pas même entendre la moindre réflexion contre ses aberrations politiques. C'est en français qu'ils annoncent la parole, et le peuple les entend, quoiqu'il ait un patois très particulier. On frémissait autrefois en Canada du projet qu'avait un gouverneur (feu Sir Frédéric Haldimand) d'y introduire des prêtres savoyards. Mais certes s'ils étaient alors aussi bien formés qu'aujourd'hui, l'acquisition n'eut pas été mauvaise. Ces sujets sont tous sortis du séminaire de Chambéry, où l'évêque a soin d'appeler pour directeurs des prêtres du premier mérite et de la plus grande régularité. Ou y compte en ce moment près de 150 séminaristes.

Toute petite qu'est la Savoie, il n'est pas rare d'y trouver des ecclésiastiques devenus curés qui ne sont jamais sortis de leur pays. Celui qui a été d'un côté jusqu'à Turin ou de l'autre jusqu'à Grenoble, passe pour un homme qui a beaucoup couru.

C'est bien autre chose s'il a vu Lyon, ou Milan, ou Gênes. Les autres se rangent autour de lui et l'écoutent en silence raconter les choses merveilleuses qu'il a rencontrées dans ces longues et

extraordinaires excursions. Quelle doit être leur surprise de voir chez eux des hommes du Canada. ! La géographie leur apprend qu'il existe un tel pays ; mais que l'on ose de là venir en Italie, c'est une entreprise dont la hardiesse a peine à leur entrer dans la tête. Il faut cependant avouer que les Savoyards ont un peu perdu de cette badauderie, depuis que les armées françaises ont fréquenté leur pays, et qu'une partie de leurs jeunes gens ont été assujétis à la conscription.

La petite ville d'Aiguebelles est située sur la rivière d'Arcq. Pour arriver au Mont Cenis, il faut remonter cette rivière, ou, si l'on veut, la côtoyer en allant vers sa source l'espace de 15 à 18 lieues et la traverser 9 à 10 fois avant de sortir de la Maurienne, mais sur d'excellents ponts de pierre. Le chemin qui la borde, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, est extrêmement bien entretenu. Il n'y a point de doute que les armées françaises n'y aient travaillé pendant la dernière guerre. En plusieurs endroits, on reconnaît qu'il a été détourné, redressé ou changé de place depuis un petit nombre d'années. La rivière doit être grosse dans le temps de la fonte des neiges. En cette saison, ce n'est qu'un ruisseau qui serpente au fond d'une longue vallée, qui tantôt s'élargit et vous découvre de forts jolis platins, tantôt se resserre de manière à vous persuader que vous êtes au bout de votre chemin et qu'il n'y a plus d'issue. Cette vallée est constamment bordée de hautes montagnes, dans lesquelles on aperçoit des villages à toutes les distances, mais qui paraissent si inclinés, qu'on a peine à concevoir comment il est possible de pratiquer des sentiers pour s'y rendre, ou pour s'y tenir sur ses pieds lorsqu'on y est rendu. Il semble que de tels endroits ne devraient être fréquentés que par des chèvres. Néanmoins ils sont habités par des famillGs qui y ont leurs maisons, leurs églises, leurs curés, et y font les processions solennelles comme le plat pays.

Au-dessus d'un village, on en aperçoit difficilement un second. Regardez plus attentivement, vous en découvrirez un troisième, puis un quatrième qui est ordinairement sur le sommet. Que l'on suppose maintenant un mille ou une demi-lieue de distance d'une

paroisse à l'autre (car chaque village a la sienne), et l'on pourra se faire une idée de la hauteur de la partie des Alpes qui se trouve dans la Manrienne. On conçoit que les édifices de ces petits villages, suspendus, pour ainsi dire, en l'air, n'ont rien de magnifique. Ce sont en effet de petites maisons écrasées, mais construites de pierre et couvertes de tuiles. Les villages les plus près des cimes, à plus forte raison ceux qui sont sur les cimes mêmes, doivent éprouver de grands froids en hiver. Cependant on n'aperçoit presque point de bois dont ils puissent se chauffer, si ce n'est que quelques branches dont il font des fagots. Dans leur disette, ils amassent et conservent les cottons de blé-d'inde pour en faire du feu. Peut-être aussi trouvent-ils, loin de là et sur les sommets, quelques bois de réserve qu'ils transportent avec des mulets, car ils ne sauraient faire usage de voitures dans des cavées, des ravines, des rochers, des précipices où il est impossible de pratiquer des chemins à cet effet.

Du reste, ce pauvre peuple est industrieux. On en peut juger par le soin qu'ils ont de mettre à profit tout ce qu'ils ont de terre cultivable. Si dans un rocher aride, il se trouve ça et là quelque petit coin de terre, vous y apercevez ou le chaume du peu de grain qu'il a été possible d'y semer, ou une petite prairie, ou autant de pieds de vignes qu'on a trouvé moyen d'y en planter. Les châtaignes qui abondent dans tout ce pays, sont une ressource que la Providence a ménagée à ces pauvres colons, lorsque la viande, le pain et les patates leur manquent ; et il faut avouer que la châtaigne, telle qu'on la trouve ici et dans toute l'Italie, est de toutes les espèces de noix la plus nourrissante, et qu'avec ce fruit on peut se passer de beaucoup d'autres choses. Les villages que l'on trouve sur les bords de la rivière d'Arcq sont apparemment plus étofl^és que ceux qui pendent dans les montagnes. Cependant il y en a d'assez misérables. En général, on y trouve plus de fenêtres. Souvent les châssis ne sont remplis que de papier collé, et tel qui garnit de grilles de fer les fenêtres de sa maison, n'a pas de châssis pour les fermer.

Cette route étant la plus fréquentée de toutes celles qui condui-

sent en Italie, on y rencontre assez souvent des voitures, les unes pleines de voyageurs, les autres traînées par des bœufs, chargées de caisses, de ballots, de futailles etc. Les gens du pays ont la manie de laisser pendre continuellement au museau de leurs bêtes de charge, des sacs longs de 15 à 18 pouces, qui sont remplis d'avoine, le matin, mais qui étant épuisés en peu d'heures, ne servent plus qu'à les embarrasser le reste du jour. On voit bien les cochers sur les places de Londres et de Paris suspendre au nez de leurs chevaux de semblables sacs, ordinairement faits de crin, afin qu'ils y prennent de la nourriture, taudis que les fiacres sont en repos. Mais s'il se présente quelque occasion d'être employés, le premier soin qu'ils ont est de serrer ces sacs. Il est particulier aux Savoyards de les leur laisser du matin au soir et sans nécessité, ce qui doit beaucoup incommoder ces pauvres animaux, surtout pendant une marche prolongée.

l^.—!N"ous couchâmes, ce jour-là, dans un village nommé Lachambre^ A. la même auberge que nous, se trouva un gentilhomme piémontais, le marquis de Yivalda qui, dans sa propre voiture, venait de Chambéry avec son fils, jeune homme bien élevé qui converse sensément, mais que sa difficulté à s'énoncer ferait passer pour un imbécile auprès de bien des gens qui ne se donneraient pas la peine de l'entendre raisonner. Il a 16 à 17 ans. Le marquis l'aime uniquement et voudrait le pousser. Le moyen qu'il se propose, est de lui faire obtenir une place entre les aides-de-camp du roi de Sardaigne. Puisse-t-il remplir ses espérances ! Ce pauvre marquis qui, du reste, a l'air assez grêlé, était fort inquiet de l'état de son cheval, qu'il craignait d'avoir forcé ce jour-là. L'évêque de Québec lui dit en soupant : " M. le marquis, laissez à quelqu'un d'ici le soin de vous suivre tout doucement demain avec votre voitijre, afin de ne le pas exposer à manquer tout à fait. Nous avons quatre places dans le carosse. Je suis seul avec mou secrétaire. Montez-y ainsi que monsieur votre fils. Nous nous estimerons heureux de vous rendre ce petit service." Il n'en eut pas besoin ; son cheval était mieux le lendemain. Il remonta dans sa voiture, nous devança même, mais fut si recon-

naissant de l'offre qui lui avait été faite, qu'il la publia partout, et prit la peine d'annoncer l'évêque de Québec de là jusqu'à Suse, dans tous les endroits où il supposait que celui-ci pourrait arrêter, de sorte que l'incognito devint complètement inutile. Cette grande reconnaissance d'une petite honnêteté fait l'éloge du marquis de Vivalda, et est pour l'ordinaire le signe caractéristique d'une âme bien née.

14. — Dans la matinée du jeudi, nous traversâmes la ville de Saint-Jean qui est le chef-lieu de la Maurienne. Elle n'est pas tout à fait dépourvue d'intérêt, a quelques belles maisons, .des boutiques assez bien fournies, enfin un certain air de propreté qui n'est pas fort à l'ordre du jour dans la principauté que nous traversons.

Le dîner de ce jour fut dans un village qui porte le nom de Saint-Michel. La pause ordinaire du haut du jour était de deux heures, temps jugé nécessaire pour faire manger les chevaux. Le temps étant frais et le chemin très beau, l'évêque et son secrétaire voulurent en profiter pour marcher, croyant que la voiture allait les suivre de près, surtout parce que les deux heures étaient déjà expirées. Mais il n'en tenait pas à Fisterre ou à ses chevaux. Il laissa les voyageurs faire quatre milles à pied, et ne les atteignit que plus d'une heure et demie après leur départ, donnant pour raison que deux de ses chevaux étaient malades. Mais ils l'étaient déjà à son départ de Tiyon. C'était donc une imprudence de s'être engagé, d'avoir même sollicité ce voyage. Quoiqu'il en soit, au lieu de conduire ses voyageurs au pied du Mont Cenis, comme il avait promis de le faire ce jour-là, il s'arrêta à plus de deux lieues en deçà, la nuit le contraignant de coucher à Modane. Heureusement il s'y trouva une bonne auberge dans laquelle il n'y avait point d'étrangers. Pour amuser la soirée, l'évêque de Québec alla voir le curé du lieu, ancien chanoine de Saint-Jean, qui désirerait fort que la cathédrale fût rétablie, afin de reprendre son canonicat. M. Personne (car c'était son nom) vint avec son vicaire reconduire l'évêque à l'hôtellerie et l'édifia par une conversation fort ecclésiastique.

15. — La journée du vendredi devait être forte. Nous partîmes de grand matin et arrivâmes entre huit et neuf heures, après avoir traversé plusieurs villages, à celui de Lanslebourg qui est immédiatement au pied du Mont Cenis, le long duquel la rivière d'Arcq semble vouloir exciter les regrets des voyageurs, par la variété de tours qu'elle fait dans l'un des plus beaux paysages que l'on puisse trouver en Savoie.

Le passage du Mont Cenis est de neuf lieues en tout, savoir : trois à monter quand on vient de la Savoie, une sur le sommet, et cinq à descendre du côté du Piémont. On imaginerait à peine jusqu'à quel point l'art est venu ici au secours de la nature. Par la multitude de détours et de zigzags habilement pratiqués dans cette grosse montagne autrefois si redoutée, on parvient au sommet par une route aussi aisée que celle de la côte d' A.bram à Québec dans son meilleur état ; la seule différence est que le chem.in du Mont Cenis a la double largeur de celui par où l'on monte la côte d'Abram. D'espace en espace, des balises, en forme de grandes croix plantées du côté de la pente, servent à faire connaître le bord du chemin, lorsqu'il est couvert et encombré de neige, comme il arrivée très souvent dans l'automne et dans l'hiver. Outre cela, des hommes nommés cantonniers sont distribués sur ce chemin, dans de petites habitations, également distantes les unes des autres, ayant pour fonction de l'entretenir l'hiver et l'été, et d'aller au secours des voyageurs qui s'y trouveraient en danger dans les mauvais temps. Enfin il y a, aux deux extrémités du dessus de la montagne, des receveurs qui font payer une taxe à toutes les voitures qui passent.

Quatre mulets attelés sur notre voiture nous portèrent sur ce sommet avec une telle promptitude, que nous fûmes très surpris d'entendre dire au muletier : " nous voilà rendus," au moment où nous pensions avoir encore une lieue à faire. Il est vrai que le temps était fort beau. !N"ous n'avions encore éprouvé de froid qu'une seule fois depuis le débarquement en Angleterre. Ce fut en la laissant, dans la journée que nous passâmes à Douvres, le 16 septembre. Rendus sur cette montagne, nous trouvâmes un froid

qui valait bien celui-là. Pendant que le muletier dételait, l'évêque de Québec et son secrétaire entrèrent dans la maison d'un des receveurs et s'y chauffèrent auprès d'un petit poêle de tôle, en attendant Fisterre qui, ayant laissé un de ses chevaux malades à Lanslebourg, amenait les deux autres au pas pour reprendre sa voiture. Pendant qu'il attelait, l'évêque et M. Turgeon se rendirent à l'hospice établi à 30 ou 40 arpents de là, bien persuadés que quoiqu'ils fussent à pied, le voiturin ne les y devancerait pas.

On sait que sur le Mont Saint-Bernard, autre passage des Alpes, est établi un célèbre hospice occupé par de charitables religieux, qui non seulement accordent l'hospitalité aux voyageurs qui prennent cette route, mais sont encore d'une très grande ressource pour ceux qui, surpris par les avalanches et souvent engloutis sous la neige, y périraient immanquablement, si les religieux ne venaient pas à leur secours, et par eux-mêmes et par des chiens, exercés à fouiller jusqu'à ce qu'ils les trouvent, et à remuer la neige jusqu'à ce qu'ils les mettent du moins en état de respirer. Ce fut sans doute cet établissement qui donna à Napoléon, tandis qu'il était maître de la France et de l'Italie, l'idée de faire quelque chose de semblable sur le milieu du plateau du Mont Cenis. Il y fit donc élever un édifice à deux étages au-dessus du rez-dechaussée, lui donna 600 pieds de long sur un profondeur proportionnée, l'environna d'une haute muraille percée de petits créneaux ou meurtrières, qui forme une très vaste enceinte autour du bâtiment avec une grande porte à chaque extrémité, en sorte que le chemin traverse toute cette enceinte et rase le front de la maison, au milieu duquel il fit élever une belle chapelle que l'évêque de Verceil consacra, à sa demande, sous l'invocation de S. Kapoléon. Un peu plus loin, il fit commencer un fort, hors de l'enceinte, mais que des événements sur lesquels il ne calculait pas alors l'ont empêché de finir et qui, de surplus, n'aurait été qu'un ornement de plus pour l'hospice, cet endroit, que l'on nomme le sommet du Mont Cenis, étant commandé tout autour par des montagnes d'où, sortent les eaux d'un joli lac qui est au-devant de

l'hospice, et fournit de truites tout le pays d'alentour. Le plateau qui u'a pas nooins d'une lieue d'étendue sur toute face, serait un charmant endroit s'il y avait du bois. Mais il en est totalement dépourvu, et cette nudité lui fait grandement perdre de son mérite. L'idée de Bonaparte, en établissant un hospice à cet endroit, était de procurer un entrepôt à ses troupes qui, à cette époque, allaient et revenaient fréquemment de France en Italie et d'Italie en France. Aussi toute une moitié de l'hospice leur fut-elle d'abord attribuée. Le premier étage du reste du bâtiment est destiné au logement des pauvres paysans et aux offices de la maison, comme cuisine, boulangerie, dépense etc. L'étage supérieur devait être le monastère, qui se trouve assez vaste pour une communauté, indépendemmant d'appartements tenus en réserve pour des voyageurs de qualité. Ainsi il y a telles chambres qui ont été successivement occupées par le Pape, par ITapoléon lui-même, par le roi de Sardaigne etc.

Les religieux chargés de cet hospice sont les Bénédictins du monastère de la Novalaise, situé près de Suse, à une petite distance du pied de la montagne. Ils ne sont jamais occupés, comme ceux du Grand Saint-Bernard, du soin de déterrer les voyageurs. Les neiges du Mont Cenis ne donnent pas d'avalanches comme celles de cette aflVeuse montagne. Leur fonction se réduit donc au soin d'héberger les paysans, et d'être dépositaires des deniers provenant des taxes perçues sur les voitures qui passent. C'est sur ses taxes et sur la ferme de la pêche du lac, qui rapporte 1500 francs, que repose l'entretien de l'hospice. Ces sommes seraient très suffisantes, surtout en temps de paix, où il n'y a ici qu'un petit piquet de 15 à 20 soldats, si elles étaient employées à l'objet de leur destination. Mais le monastère de la I^ovalaise les accapare et les absorbe presque toutes. Sous prétexte ou par crainte d'exposer à la dissipation les religieux qui seraient envoyés pour garder l'hospice, il se procure de pauvres prêtres séculiers qu'il salarie maigrement et qui sont chargés de la desserte de la chapelle. Avec eux est un seul religieux, ci-devant Camaldule, réuni aux Bénédictins de la Novalaise et député par eux pour la garde

de cet hospice, où il se déplait fort, parce qu'on lui laisse beaucoup moins qu'il ne faudrait pour l'entretien de l'édifice et pour la réception des passants. C'est à lui que les receveurs des taxes de la montagne rendent leurs comptes. Il est, dit-il, éternellement occupé à manier de l'argent, et on ne lui laisse pas de quoi réparer le logement des pauvres paysans, qui s'en va en ruines, tellement que ne pouvant se résoudre à les y placer mal à leur aise, il aime mieux leur donner des chambres et des lits dans l'étage destmé à la communauté. Cet aimable homme, informé d'avance par le marquis de Vivalda, du passage de l'évêque de Québec, le reçut avec la plus grande honnêteté, et le supplia, mais inutilement, de demeurer jusqu'au lendemain. La température du lieu n'invitait pas à y séjourner ; puis il fallait avancer, il était près de trois heures après midi, il restait une demi-lieue à faire sur la montagne et cinq pour la descendre. La pluie nous prit à la sortie de l'hospice et dura toute la soirée. Lorsque nous rencontrâmes la nuit, nous avions encore à faire un bon tiers de descente. Il ne faut pas demander si nous pûmes observer la ville de Suse, d'où nous repartîmes le samedi de grand matin. Du moins nous y eûmes une excellente auberge, où nous soupâmes seuls et fort proprement. Les lits étaient excellents. Ils seront de même jusqu'à Rome, ayant sur ceux des hôtelleries de France l'avantage de paillasses remplies de feuilles de blé-d'inde au lieu de paille. Mais adieu les oreillers de plume ou de duvet. Nous n'en verrons plus : les Italiens les trouvent trop mous et emplissent les leurs de laine souvent tapée et très dure.

16. Nous voici quittes des Alpes, et dans le Piémont, Pedemontana regio^ qui a tiré son nom de sa position au pied de ces montagnes. Il était temps de les quitter, car la nuit même que nous couchâmes à Suse, la pluie qui nous y avait accompagnés, se changea en neige sur le Mont Cenis. Un voiturin qui venait après nous et qui nous atteignit à Castel-Franco, rapporta qu'y étant passé deux jours après, il avait constamment eu 18 à 20 pouces de neige depuis le village de Lanslebourg jusqu'à une petite distance de Suse.

Suée est un évêcho suiFragant de la métropole de Turin où nous devions arriver ce jour-là. La distance n'est que de dix petites lieues.

Le Piémont est un pays fertile, bien fait pour contraster avec la maigre Savoie. Les champs très étendus sont cultivés comme des jardins. Les planches très étroites semblent avoir été faites avec la bêche et le râteau et alignées au cordeau. Les vignes ne sont pas comme en France des arbrisseaux réunis dans des champs particuliers. Elles sont très hautes et très grosses, chacune attachée à un arbre et occupant les champs mêmes où on cultive le grain. Ces arbres qui sont plus communément des ormes, sont plantés sur toutes les terres, en lignes droites, à perte de vue. Il peut y avoir quarante pieds entre deux rangées, et quinze d'un arbre à l'autre dans la même rangée, de sorte qu'il n'est pas rare qu'une vigne s'appuie sur deux arbres à la fois. Les champs offrent donc deux objets également agréables : la régularité de la culture et un ombrage continu. Cette manière de réunir la vigne aux arbres et d'en décorer les champs ensemencés, n'est pas particulière au Piémont. Elle est commune à toute l'Italie, où le bon vin abonde, quoiqu'on n'y trouve point de vignoble proprement dit. Qui est-ce qui, en voyant cette manière d'unir la vigneaux ormeaux, ne se rappellera le ubnîsque adjung ère vîtes de Virgile? Sans doute, dès le temps de ce poète, on avait déjà adopté en Italie le genre de culture qui s'y pratique encore.

Nous traversons, sans arrêter, la ville de Rivoli. Ce nom sonnait agréablement aux oreilles de Bonaparte. Il en fit le titre d'un de ses maréchaux, et l'on sait qu'il n'a pas trouvé de plus beau nom pour la rue ouverte à Paris, le long du jardin des Tuileries, lorsqu'il était maître de la France.

Dans presque tout le Piémont, on trouve, d'espace en espace, sur les bords du chemin, non seulement des croix plantées, mais des petites chapelles, ou plutôt des colonnes carrées, hautes d'une douzaine de pieds, sur le devant desquelles sont peintes des images pieuses, telles qu'une descente de croix, un S. Pierre, un S. Antoine, une Dame de Pitié, etc. Il y a telle colonne qui est

peinte non seulement sur la devanture, mais encore sur les deux côtés qui ravoisinent. Dans les villages, les boutiques ont souvent pour enseignes, des peintures de ce genre, appliquées sur le mur, et il s'en trouve dont la peinture n'est point à mépriser. Il faut avouer que des yeux catholiques retrouvent avec délectation ces monuments de la piété publique. On sent qu'on approche du centre de la religion.

Environ deux lieues avant d'arriver à Tarin, on laisse à droite, au milieu d'une campagne très riante, un château de plaisance du roi de Sardaigne, entouré de grandes et superbes dépendances. On dit que Sa Majesté y séjourne rarement, surtout depuis que l'ancienne république de Grènes ajoutée à ses Etats, l'oblige d'y passer deux ou trois mois par an. De ce château à gagner la capitale, le grand chemin devient plus large, plus droit, plus uni, s'il est possible, qu'il ne l'était jusque-là. Il est orné, de chaque côté, d'une double rangée d'arbres qui lui donne beaucoup de relief. A l'heure où nous y passâmes, un grand nombre de voitures élégantes, dans lesquelles on apercevait des personnes de tout état, même des moines noirs et des moines blancs, y prenaient la promenade du soir. A l'extrémité de ce beau chemin, est la principale porte de la ville située au pied d'une petite montagne, dans les divers étages de laquelle sont parsemées des maisons de campagne dont l'ensemble forme un très beau tableau.

ITous entrons enfin dans cette ancienne Augusta Taurinontm (c'est le nom que lui avait donné les anciens Romains), par une rue fort droite et fort longue, mais à laquelle il manque 30 pieds de largeur de plus pour le développement des hautes et riches maisons qui la bordent. Elle aboutit à une grande place sur laquelle est le Palais Royal, maladroitement masqué par un autre édifice, qui l'empêche de se développer avec l'avantage auquel il pourrait prétendre. On nous conduit à l'hôtellerie nommé la Buona fama. Il faisait une chaleur pesante à laquelle la pluie succéda pour durer le lendemain tout entier. C'était le dimanche. L'évêque de Québec alla célébrer la messe dans l'église de S. Laurent située sur la grande place, autrefois occupée par les clercs

réguliers connus sous le nom de Théatins. Le gouvernement des Français s'empara de leur maison lorsqu'il était maître du pays. Depuis la restauration, le due de Genevois, frère du roi, l'occupe à son tour et y a placé ses bureaux. On a permis, comme par grâce à un ancien Théatin, auquel le gouvernement accorde une modique pension, de desservir cette église devenue chapelle, et d'occuper la portion du couvent la plus voisine, où il n'y a de place que pour lui. Ce bon religieux dit la messe basse, tous les jours, dans cette chapelle, où l'on chante vêpres les dimanches et fêtes, mais point de grand' messe. L'église est de forme octogone et surmontée d'un dôme en pierre fort bien exécuté. Elle nous parut extrêmement sombre, ne tirant de jour que par les châssis placés autour de la coupole. Peut-être l'obscurité d'un jour de pluie ajoutait- elle aussi à celle de l'église, qui parut excessive. Elle a une sacristie consistant en plusieurs appartements, mais qui ne sont pas assez respectés, car le peuple y entre, va, vient, cause, etc., d'une manière qui ne convient pas au lieu saint. Cette église est la première où nous ayons eu occasion de remarquer, à chaque porte, un grand rideau abattu (pratique universelle en Italie), apparemment pour préserver du froid extérieur ou du bruit des passants, ceux qui sont dans l'église, lorsque les portes demeurent ouvertes.

Après avoir dit la basse messe, l'évêque de Québec désirant assister à la grande, se fit annoncer à la métropole où les chanoines lui donnèrent primum stallum in choro. C'est autant que peut prétendre un évêque étranger. Celui-ci fut surpris, en entrant au chœur, en rochet et en mozette, d'y trouver des chanoines beaucoup plus richement habillés que lui ; car outre le rochet qu'ils portent comme les évêques, ils ont une cape de soie rouge, ou, si Fon veut, de violet doublé en rouge, mais tellement pliée que c'est la doublure qui se trouve par-dessus, et que la longue queue qui termine cette cape est retroussée, tortillée en boudin, et attachée de manière à tomber plus bas que le rochet sans toucher la terre. On ne trouve plus de chanoines autrement habillés jusqu'à Rome inclusivement, et apparemment dans toute l'Italie.

Si Ton fait attention aux gravures du Cérémonial des Evêqiies, on reconnaîtra que les chanoines y sont représentés dans ce costume. La seule différence qu'il y ait d'un Chapitre à l'autre, ou d'un jour férial à un solennel, est qu'au lieu du rouge il y a de l'hermine, blanche pour les chanoines et grise pour les bénéûciers. ^

Il fut aisé de reconnaître que c'était le rit romain que l'on suivait dans cette église, mais le chant et les cérémonies s'y exécutaient avec une précipitation que l'on ne souffrirait pas à la cathédrale de Québec, du moins depuis l'extinction du Chapitre. Car beaucoup d'observations faites dans le cours de ce voyage s'accordent à vérifier ce que l'on dit quelquefois : que les chanoines, par l'habitude d'être sans cesse au chœur, s^y familiarisent avec Dieu. Misère humaine.

La grand'messe finie, on rentra dans la sacristie, où c'était un spectacle assez plaisant de voir ces chanoines italiens, et les prébendes, et les clercs de l'église, s'empresser autour de cet évêque étranger, les anciens le questionnant en italien, les autres écoutant ses réponses données en latin à une foule de demandes, qui supposaient dans le clergé une bien petite reconnaissance du nouveau monde. " Y a-t-il des chrétiens dans ce pays ? les habitants sont-ils noirs ou blancs ? Ce nègre qui vous suit est-il un d'entre eux ? Y a-t-il longtemps que vous avez quitté l'Europe pour aller demeurer si loin ? Avez-vous mis bien du temps à en venir ? Croyez-vous y retourner ? " Turin n'est pas le seul endroit où il ait fallu entendre toutes ces demandes impertinentes, qui prêtent successivement à rire et à s'impatienter.

Pour faire diversion à des propos insignifiants, l'évêque de Québec prit deux ecclésiastiques plus raisonnables que les autres, les priant de lui faire voir ce qu'il y avait de plus remarquable dans l'église. Elle est, comme toutes celles du pays, construite de briques, revêtue de pierres de taille au portail et de stuc

1 — C'est le Pape qui, en érigeant un chapitre, fixe le costume que devront porter les futurs chanoines.

ou de plâtre an-dedans. Xou3 ne sommes pas encore rendus aux lieux où le marbre abonde, mais nous en approchons. La métropole de Turin est célèbre par le Saint-Suaire de Xotre Seigneur, que Ton y conserve dans une superbe chapelle pratiquée au-dessus du chœur des chanoines, qui est en arrière du maître-autel. On monte à cette chapelle par deux escaliers symétriquement placés, l'un à droite, l'autre à gauche, tous deux tombant dans la nef de l'église. Lorsque le Souverain Pontife revint en France en 1805, il fut fait par la ville une procession solennelle dans laquelle Sa Sainteté porta cette précieuse relique, après quoi elle fut remise sous l'autel et scellée avec soin, Cv^mme pour n'en plus jamais sortir \ Cette chapelle est ornée de gradins de cuivre doré et d'un petit retable dont les colonnes sont de marbre noir. Plusieurs lampes brûlent continuellement pour honorer le Saint-Suaire.

En avant du chœur et du trône de l'archevêque, et dans la croisée de l'église, est une superbe tribune du côté de l'évangile pour recevoir le roi et sa famille, lorsqu'ils viennent à cette église, comme il arrive plusieurs fois l'année. Victor Emmanuel, devenu roi en 1800, par la résignation de Charles, son frère aîné, mort en odeur de sainteté à Eome, il y a peu de mois, passe lui-même pour un prince très religieux. On assure qu'il est rarement plus de 15 jours sans s'approcher de la communion. La piété est accréditée dans cette cour, chose assez rare dans les autres cours

1 — En 1S9S, on a photographié le Saint-Suaire, et des copies eu ont été répandues dans tout l'univers. Malheureusement il se trouve que son authenticité a été mise en doute par les auteurs les plus savants et les plus recommandables. Ils ont cité des bulles des papes défendant de l'exposer comme une relique véritable, et affirmant que ce n'est qu'une image ou une reproduction du Suaire du Sauveur. La discussion se continue entre les historiens et les hommes de science. Mais nous n'aurons aucune certitude, je crois, ni aucune décision satisfaisante, tant qu'on s'obstinera à ne pas soumettre ce Saint-Suaire à l'examen des chimistes. La chose est assez difficile à obtenir, car le reliquaire est fermé à deux clefs, dont l'une est entre les mains du roi d'Italie et l'autre entre celles de l'archevêque de Turin.

de l'Europe. Les défuntes épouses de Louis XVIII et du comte d'Artois étaient sœurs du roi de Sardaigne et toutes deux d'une vie très édifiante.

Il faut néanmoins avouer que les dégâts commis dans les établissements religieux pendant la domination des Français, ne se réparent pas aussi promptement dans les Etats de Sa Majesté Sarde, que l'on semblerait avoir droit de s'y attendre.

L'après-midi, la pluie augmenta. Cependant, en bons chrétiens, il fallait aller à vêpres. Et qui remplira ce devoir, si des ecclésiastiques s'en dispensent sans raison ? L'église la plus voisine de l'hôtellerie, celle de Saint-Thomas, fut préférée aux autres. 'Noua nous y rendîmes à deux heures après-midi, au son des cloches qui appelaient les enfants au catéchisme, et non le peuple aux vêpres qui devaient se chanter beaucoup plus tard. Un vieux moine que nous rencontrâmes dans la sacristie (car c'était une église d'Observantins), s'entendant demander en latin, qu'il n'entendait guère, si nous pourrions avoir une place pour assister à vêpres, crut que nous demandions de loger au couvent : " ce n'est pas possible, répondit-il ; la maison est pleine ; puis nous avons ici un de nos pères évêque venu de Milan ; c'est assez. Nous ne saurions prendre d'autres étrangers." Cette réponse qui s'accordait si mal avec la demande, nous donna l'idée de visiter le monastère, dans l'espérance d'y rencontrer quelque religieux plus avenant. Nous trouvâmes une maison très vaste, tenue avec une extrême propreté, des religieux polis dont un parlait très bien le latin, un bon Gardien nouvellement élu, et enfin l'évêque dont on nous avait parlé. C'est un ancien missionnaire de la Palestine qui a passé dix ans à Jérusalem, et parle en termes forts intéressants des lieux saints, du mélange des religieux catholiques qui en desservent les églises, avec ceux des sectes employés à remplir le même devoir, de la mosquée construite sur le lieu d'où N". S. s'éleva aux cieux, de la permission que le Saint-Siège a accordée de célébrer la messe dans cet édifice, le jour de l'Ascension, de grand matin, pourvu ne s'y pas trouver avec les Musulmans, de la somme que ceux-ci exigent, chaque année, pour donner cette

liberté, de l'impossibilité où les chrétiens se trouvent d'en jouir, lorsque la somme demandée est trop forte pour qu'ils puissent la former, etc.

Ce brave homme, à son retour de mission, fut fait éveque de Sergiopolis in partibus infidelium^ et envoyé à Milan pour y faire les fonctions épiscopales, d'abord pendant l'absence du cardinal Caprara, légat en France, et ensuite pendant la vacance du siège archiépiscopal, après sa mort. Mais le nouvel archevêque lui ayant déclaré qu'il voulait lui-même faire toutes ses fonctions, le pauvre évêque in partibus est réduit à venir de temps eu temps à Turin, se consoler avec ses anciens confrères, de la nullité complète où on l'a réduit. Tout ce que le métropolitain lui permet de faire, est d'administrer la Confirmation aux malades qui la demandent.

Pendant tout cet entretien, l'heure des vêpres arriva ; elles commencèrent, et l'on en était à compiles lorsque l'évêque de Québec et celui de Sergiopolis, et le Gardien et M. Turgeon, entrèrent au chœur des religieux, qui parurent être au nombre de 25 à 30. Les stalles surnuméraires et le milieu du chœur étaient remplis de laïques de tout âge et de toute condition, qui avaient l'air d'être là comme chez eux, et ne se gênaient nullement d'y causer, sans égard ni pour la sainteté du lieu, ni pour celle du service divin. On conçoit que des religieux mendiants dont la subsistance dépend des aumônes et de la bonne humeur du public, ont peu de liberté de réprimer ces exès.^ En revanche de l'indévotion des laïques, il y avait là des novices qui chantaient les louanges de Dieu de tout leur cœur, avec des voix raides et fortes, capables de mettre en fuite tous les mauvais esprits qui auraient pu infester le voisinage. Le chœur est derrière l'autel et sur le

] — Comme tout cela est relatif! Dans Saint-Pierre de Rome, les laïques, aux plus grands jours de fêtes, touchent presque à l'autel dans la chapelle Clémentine. Je les ai entendus crier comme des brûlés, en présence même du Saint-Sacrement exposé, à la cérémonie de la fermeture de la porte du jubilé. Il est vrai qu'ils criaient en l'honneur du Vicaire du vSaint Sacrement 1

même plancher, fermé aux deux bouts de l'autel par de petits rideaux. C'est la manière générale de placer les chœurs en Italie, tant chez les Franciscains que chez les religieux des autres ordres. Après complies et le salut, la pluie ayant redoublé, les religieux ouvrirent à l'évêque de Québec une porte qu'il ne connaissait pas, et qui abrégea de beaucoup le chemin qu'il avait à faire pour regagner son hôtellerie. 11 faisait si mauvais temps à la fin da jour, qu'il n'osa entreprendre d'aller visiter le vénérable archevêque du lieu, auquel il s'était fait annoncer. Plus courageux que lui, l'évêque de Sergiopolis et le Gardien des Observantins, vinrent le soir passer une longue veillée avec lui, et il fut très content de leur conversation toute latine ^

18. — Le départ était fixé au lendemain après déjeuner. Il restait à l'évêque de Québec une église à voir qui ne lui était pas tout à fait étrangère. C'était celle de la mission^ ci-devant appartenant aux Jésuites, dans laquelle on conserve les reliques de S. Octave et de ses compagnons martyrs. Il y alla célébrer la messe sur l'autel où repose leur châsse, que l'on aperçoit à travers un médaillon pratiqué au milieu du devant de l'autel. Elle était éclairée de plusieurs cierges. L'église est remarquable par le marbre, par la sculpture, les tableaux, la voûte, la dorure qui la décorent, mais bien d'avantage par sa sacristie, l'une des plus vastes et des mieux ornées qui soient en Italie. Elle a une voûte ornée de panneaux dorés et de superbes fresques. Mais ce qu'elle ofifre de plus particulier, est la boisure qui la garnit tout autour

1 — Mgr Plessis était très instruit, et il avait étudié beaucoup durant son séjour à la cure de Québec ; au milieu de ses occupations qui auraient dû, il semble, absorber tout son tem^Ds, il pouvait encore trouver quelques moments de loisirs pour se livrer à l'étude des sciences ecclésiastiques ; et tel était son désir d'accroître la somme de ses connaissances, qu'il s'avisa d'y consacrer une nuit entière par semaine. Son robuste tempérament et sa forte volonté le soutinrent d'abord dans cette entreprise, mais il dut y renoncer au bout de deux à trois mois, quand il s'aperçut qu'après une nuit d'insomnie, il perdait à lutter contre le sommeil, le jour suivant, autant de temps qu'il avait espérer d'en gagner. Les Evêqiies de Québec, p. 461.

et qui est extrêmement délicate et bien sculptée. Le bois ressemble beaucoup à notre noyer dur, mais il a un luisant qui paraît naturel et vaut presque celui du marbre.

Enfin nous laissons Turin sans presque l'avoir vu, sans même savoir le nombre de ses habitants, qui s'élevait en 1745 à 80,000 suivant la relation de feu M. Butler, et qui, si l'on croit le nouvel éditeur de la Géographie de Lacroix, n'était en 1809 que de 65,210.

Le chemin le plus direct eût été celui de Fortone ; mais il y avait quelque chose qui attirait l'évêque de Québec vers Milan, si célèbre dans l'histoire de l'Eglise, et depuis longtemps il était décidé à passer par cette ville, quand même il aurait fallu encore allonger son chemin. N"ous sortîmes donc de Turin par la porte qui donne de ce côté, traversâmes la rivière Dora sur un pont de bateaux, passâmes sans arrêter par les villes de Settimo et de Kivasko, et arrivâmes à Civiliano pour y coucher. L'auberge était assez bonne, mais la table d'hôte se trouvait garnie d'une demidouzaine de voiturins. Ils n'y manquait que le nôtre, et peut-être y serait-il aussi venu, s'il n'eût eu John pour lui faire compagnie. Par bonheur, un particulier de îTovarrais, homme décent et bien né, qui revenait de voyage, se trouva condamné à la même peine que nous, et ce fut avec lui que nous causâmes à demi- voix à un bout de la table, pour faire diversion aux balourdises qui se disaient à l'autre bout. L'évêque de Québec, pour cette fois, se promit bien de ne plus consentir à aucun marché qui pût l'exposer davantage à pareille rencontre.

19. — ITous partîmes de cet endroit deux heures avant le jour et y laissâmes Fisterre qui, voyant un des deux chevaux qui lui restaient tomber malade (c'est celui qui avait un séton au-dessous du cou), céda son marché à un autre et s'en retourna. Ainsi nous voilà conduits aujourd'hui par un des cochers avec lesquels nous soupâmes hier et il n'en est pas plus poli ; sa voiture est plus petite et moins éclairée que celle que nous laissions ; mais ses chevaux sont meilleurs, et quoique les chemins soient endommagés par la pluie qui continue de tomber, il nous fait passer de

bonne heure le village de S. Germini et nous introduit à Yerceil avant onze heures. L'archevêque du lieu (M^' Grimaldi) était en ville. L'évêque de Québec alla le saluer et fut reçu avec honnêteté, conversa assez longtemps avec lui, et avant de partir, voulut vénérer à la cathédrale le tombeau du célèbre S. Eusëbe, et alla au séminaire pour y voir la chambre où l'abbé Desjardins avait passé les dernières années de son exil. En quittant Yerceil, vous rencontrez la petite rivière Sésie ou Sésia sur les bords de laquelle Annibal remporta, en Italie, sa première victoire sur les Romains. Comme dans cette partie les rivières sont fréquentes et les terres basses, les habitants inondent aisément leurs champs et y cultivent avec succès le riz qui, comme Ton sait, ne peut venir que dans l'eau.

Nous arrivons d'assez bonne heure à ITovarre, ville murée et non fortifiée. Elle est épiscopale, mais l'évêque étant absent, il ne fut pas possible de le voir. Ici commence l'exportation des boudins, cervelas, saucisses et an douilles de toute espèce et de toute couleur. On les voit suspendus aux fenêtres de presque toutes les maisons et en grande quantité ; ce commerce n'est pas particulier à ITovarre, mais se fait dans presque toutes les villes jusqu'à Ancône. On a peine à concevoir comment cette abondance d'une denrée assez malsaine peut se débiter. Il y a des villes dans ces quartiers où il s'en vend beaucoup plus qu'à îTovarre.

20. — Kous quittons celle-ci et les Etats du Piémont le mercredi matin. Le Ticino ou Tésin, célèbre par la seconde victoire d' Annibal, se présente de bonne heure sur notre route. Nous en passons une branche au moyen d'un pont de bateaux et l'autre à gué. Entre les deux se trouve une petite auberge dans le village de Buôalora ; le froid nous engage à y entrer. On jette un fagot de petites branches dans la cheminée et voilà du feu. Comme il n'est pas assez ardent pour réchau fier jusqu'à l'estomac, nous demandons du café au lait, et on nous en présente d'assez bon, mais dans des verres ; les tasses ne sont pas connues ici, ni dans les villes suivantes, sur un espace de 15 à 20 lieues. Cha(j[ue pays a ses usages et ses allures.

Le Ticino passé, nous nous trouvons dans la Lornbardie oa le Milanais, pa3^s arrosé de sang et engraissé de cadavres. Il y a peu d'Etats en Europe qui aient été aussi longtemps et aussi opiniâtrement disputés, et où il se soit fait autant de sièges et livré autant de batailles que celui-ci. Romains, Lombards, Allemands, Français, Espagnols, tous l'ont successivement occupé. Le royaume des Lombards s'y éleva sur les débris de l'empire Romain. Il eut ensuite des ducs pour souverains, fut réuni à l'empire d'Allemagne, du temps de Charles V, fit partie de la République Cisalpine, pendant la Révolution française, redevint royaume sous le nom d'Italie, pendant le rbgne de Bonaparte, et a été finalement réuni à l'Autriche par le congrès de Vienne en 1815. Dans ces diverses métamorphoses, Milan n'a presque pas cessé d'eu être la capitale. Cette ville a été prise 25 fois, souvent rasé au niveau de la terre. L'empereur Frédéric Barberousse fit même semer du sel dans ses fondations. Cependant elle s'est toujours relevée et se retrouve une des plus grandes et des plus remarquables de l'Europe. On n'est pas d'accord sur sa population que la géographie de Lacroix (édition de 1812) estime à 175,000 âmes et qui passait pour être de 300,000 en 1745, suivant la relation de feu M. Butler. Sa situation entre l'Adda et le Tésin la rend très commerçante. Un canal communiquant de l'une à l'autre de ces deux rivières fait tout le tour de la ville en dedans des murs. Elle a 22 portes, des palais, des églises en grand nombre, comptait ci-devant beaucoup de collégiales, de couvents, d'hôpitaux, de séminaires. On verra plus bas tout ce que cela est devenu.

Arrivés dans cette ville^ le mercredi après-midi, l'évêque de Québec se décida à y demeurer jusqu'au lundi suivant, afin d'y pouvoir visiter à loisir les monuments que l'impiété à altérés, mais qu'elle n'a pu détraire. Le premier objet sur lequel se portèrent ses regards fut l'église métropolitaine, laquelle vue du dehors peut disputer avec le premier édifice qui soit au monde. Elle est de structure gothique, c'est-à-dire d'un genre qui admet beaucoup plus d'ornements que le grec. Aussi ne les a-t-on nullement épargnés. Que l'on se figure en effet une basilique 500 pieds

de long, de 200 de large, des murs ayant 60 pieds de carré, le tout revêtu du plus beau marbre blanc, enrichi de festons, de pyramides, d'arches, de niches, de statues des meilleures maîtres et de toute taille, au nombre de plus de 4000, sans compter celles qui sont dans l'intérieur. Faites le tour de cet immense édifice, montez sur le toit, réitérez cette visite tous les jours, pendant une semaine ; partout vous trouverez du marbre blanc, partout des statues que vous n'aviez pas encore aperçues et dans l'exécution desquelles vous n'apercevez aucun défaut. Les arcs-boutants qui défigurent les autres églises gothiques ^ sont devenus des ornements pour celle-ci, par l'uniformité avec laquelle ils sont placés, par les rampes élégantes dont on les a ornés, par l'usage que l'on a su en faire, les uns contenant des escaliers pour parcourir plus aisément le toit, les autres des dalots pour l'écoulement des eaux. A travers ces arcs-boutants sont pratiquées de longues enfilades de portes pour communiquer à divers étages, d'une extrémité à l'autre du toit. Ces portes au nombre de plus de 40, qui ont pour épaisseur celle même des arcs-boutants, ne sont pas destituées d'ornements, comme on le pourrait croire ; au-dessus de chaque porte, il y a une niche des deux côtés et dans chaque niche une statue ; de sorte que soit en allant ou en venant, vous apercevez toujours devant vous autant de niches et de statues que de portes, sans compter toutes celles qui terminent les pyramides quadrangulaires en très grand nombre, les unes plus hautes, les autres plus basses, suivant les places qu'elles occupent ; car tout ici est dans l'ordre le plus parfait et le plus symétrique. Mais ce qui mérite surtout de fixer les regards, c'est cette superbe façade, ce portail de 200 pieds de front sur une hauteur proportionnée, avec un perron de même largeur, élevé de cinq marches et qui vous donne à choisir sur cinq portes pour entrer dans la basilique nommé le dôme, dans l'usage du pays. C'est

1 — C'est une erreur, comme nous l'avons vu plus haut. Comme science de construction, je crois que les arcs-boutants de Milan ne valent pas ceux des églises gothiques de France. Il y a trop de fer 1

dans ce riche portail que se trouvent les plus grandes et les plus belles statues ^. Que l'on donne an dôme de Milan une place aussi vaste que celle qui se trouve au-devant de la basilique de S. Pierre de Rome, et il pourra soutenir le parallèle avec celle-ci, s'il ne l'emporte pas, et quant h la matière et quant à la richesse des ornements. Il est vraisemblable que si ITapoléon avait maintenu plus longtemps son autorité, il aurait fait ^battre quelques douzaines de maisons pour donner une plus belle vue au dôme, car il l'avait pris sous sa protection, depuis qu'après avoir été couronné empereur à Paris par le Pape, il était venu à Milan se faire couronner roi d'Italie par le cardinal Caprara, qui en était archevêque. Le portail et les longs pans extérieurs n'ont été achevés que par ses soins, car ils étaient imparfaits, comme l'est encore une partie du toit, couverte en tuiles, que l'on fait disparaître à mesure que l'on avance la couverture de marbre. Kul part ailleurs on ne s'est avisé de couvrir un toit en marbre. Par la manière dont on le cimente ici, il est aisé de concevoir qu'il n'y en a point de plus étanche. En un mot, il semble que l'on ait voulu épuiser en faveur de cette église l'aboudante mine de marbre blanc du Lac Majeur Logo Maggiore, comme la liste de tous les saints connus dont elle porte les images.

Le dôme de Milan a 100,000 francs de rente. On prend, chaque année, sur cette somme ce qu'il faut pour l'entretien du culte et du clergé qui y est attaché. Tout le surplus est employé à l'avancement du dehors qui ne se finira peut-être jamais, tant il y

1 — En fait, ce portail n'a pas tous les mérites que lui attribue l'évêque de Québec. En grande partie en style de la Renaissance — on l'a corrigé un peu après couiD — , il est disparate, plat et manque de caractère. La chose est tellement évidente, que l'on demande depuis des années qu'il soit remplacé par un autre du style de l'église. Le dôme de Milan est certes une merveille par la richesse des matériaux et le nombre phénoménal de ses statues ; mais il convient de dire que l'intérieur est bien inférieur à celui des belles églises gothiques de France, la nef laissant beaucoup à désirer. Les Italiens n'ont jamais bien compris ce qui fait la beauté du gothique.

a encore à faire et tant on fait peu chaque année. Cependant ce n'est qu'après le dehors fini, que l'on se propose de donner au dedans la perfection qui lui manque.

Ces deux mots Mariœ nascenti, que l'on voit écrits en grosses lettres d'or au-dessus de la principale porte du dôme, annoncent aux étrangers quel en est le titulaire. Une autre inscription audessus de la même porte, mais en dedans du dôme, apprend qu'il a été consacré par S. Charles Borromée, vers la fin de XVI"'" siècle, et que le maître-autel avait eu pour consécrateur Martin V ; ce qui n'a pu être qu'à son retour du concile général de Constance, où il fut élu Pape, c'est-à-dire en 141I-. Il n'y a donc pas moins de cinq siècles que cette, basilique est en chantier. Elle est divisée en cinq nefs dont les arcades sont soutenues par -160 piliers ou colonnes de marbre de 20 pieds de tour. La voûte faite de briques n'a aucun ornement, si ce n'est un ancien enduit qui est tombé en plusieurs endroits. L'édifice étant en croix, il s'y trouve deux chapelles principales dans la croisée, pourvues l'une et l'autre de statues de taille héroïque, représentant les principaux prophètes de l'ancienne loi. Ces deux chapelles sont noblement et richement ornées. Il y a de chaque côté de l'église beaucoup d'autres autels moins considérables, l'un desquels est l'objet particulier de la dévotion des fidèles, parce qu'au-dessus est conservée la croix que S. Charles porta, ayant les pieds nus et la corde au cou, dans une des processions qu'il fit durant la peste de Milan. Au haut du rond-point de l'église, au moins à 50 pieds de distance du pavé, se conserve avec encore plus de religion le S. Clou venant de la Croix de [N'.-S. aussi porté processionnellement par le saint archevêque dans le temps de la même peste. On le descend encore de là tous les ans, et on le porte par la ville dans une procession qui se fait à un jour fixe.

Plus des deux tiers de l'église sont pavés en marbre. Vers le bas, il y a encore quelques parties qui sont en briques. Aux deux angles qui séparent les deux principales chapelles d'avec le chœur, il y a deux chaires ou ambons qui s'étendent des deux côtés de l'angle, et occupent environ douze pieds chacune le longues murs

auxquelles elles tiennent. On y monte par des escaliers cachés dans la boisure.

Le chœur n'occupe pas toute la largeur du rond-point; il est éloigné de chaque côté, d'une dizaine de pieds, en sorte que l'on peut tourner autour et admirer les bas-reliefs de marbre blanc dont il est revêtu ; les uns représentant les mystères de la Sainte- Vierge, les autres les actions mémorables de S. Charles.

Le maître-autel n'est pas au fond du chœur, mais au milieu et environné des stalles des chanoines. Ce chœur est séparé, par un premier balustre, d'un espace réservé pour les autorités civiles dans les grandes solennités, mais où tout le monde entre pêlemêle, dans les dimanches ordinaires. Au-devant de cet espace est un second balustre qui le sépare de la nef. Chacun des deux balustres a son ouverture au. milieu, et il faut nécessairement passer par les deux, ei l'on veut communiquer de la sacristie au sanctuaire.

Contre l'usage des autres cathédrales, le Saint- Sacrement est conservé au maître-autel de celle de Milan. Six lampes y brûlent continuellement. Le jour, on y tient, en sus, six cierges allumés. Le sanctuaire est d'une obscurité sans pareille; ce n'est pas que les ouvertures y manquent ; car dans l'étendue du rond-point, il y a trois fenêtres vitrées, chacune de 8 à 10 pieds de large sur 40 à 45 de hauteur. Mais les vitres sont tellement chargées de peintures, suivant l'ancien goût, qu'elles n'éclairent pas beaucoup plus que si on les eût couvertes de volets, et la peinture en est si mal faite, que l'on ne distingue pas plus ce qu'on y a voulu représenter, que si c'était un simple barbouillage sans objet.

Les offices solennels du dôme de Milan sont annoncés par le son de trois cloches dont la plus petite est de 10,000 livres pesant, la seconde de 15, la grosse de 25,0o0. Au lieu de cordes, elles ont de longues verges de fer, et on les sonne avec des pédales faites comme celles des tourneurs. Il y a dans la métropole de Milan des fonts baptismaux, et une paroisse dont le curé est M^"^ Oppizoni, archiprêtre ou premier dignitaire du chapitre. De deux sacristies qu'il y a dans cette église, celle qui est du côté de l'évan-

gîle est entièrement à l'usage des vicaires et antres prêtres employés à la desserte de la paroisse. Elle a son linge, ses ornements, ses chantres, ses clercs à part, et certains autels de ce côté de l'église, aiFectés aux messes et autres offices propres de la paroisse. L'office public des chanoines sert aux paroissiens, les jours de dimanches, de fêtes et de concours, telles que sont les processions. Un officier du chapitre y fait l'annonce des fêtes et jours de jeûne.

La sacristie du chapitre est à Topposite de l'autre, et ne sert qu'aux chanoines et aux prêtres et clercs attachés au service du chœur. Elle s'appelle le trésor, et nonobstant les déprédations des Français, ce trésor n'est pas épuisé : il contient encore des objets très précieux, tels que de beaux ornements pontificaux de diverses classes, un crucifix et des chandeliers d'argent massif d'une grandeur démesurée, des vases sacrés, anciens et nouveaux, dont quelques-uns sont très curieux tant pour la forme que pour la matière, deux statues d'argent de taille humaine, représentant l'une S. Ambroise, l'autre S. Charles Borromée, tous deux en habits pontificaux. La mitre de S. Ambroise est dorée et sa face a des yeux de diamant, ce qui produit un singulier efifet. Il y a eu outre six bustes aussi d'argent, reste de douze qu'il y avait précédemment, représentant d'anciens évêques dont la sainteté a honoré cette église. Ces statues et ces bustes sont exposés dans les grandes solemnités aux deux côtés de l'autel, et présentent un aspect très imposant.

Mais le plus riche trésor que possède le dôme de Milan, c'est le corps de son saint archevêque, le cardinal Charles Borromée, chargé, à l'âge de 22 ans, de ce vaste et important diocèse et et qui, en 24 ans d'épiscopat, a plus fait pour la religion, que vingt évêques n'avaient fait avant lui et que quarante ne feront peut-être après. On sait quelle fat sa charité dans les calamités publiques, son zèle pour l'encouragement de la piété, sa persévérance à rétablir la discipline ecclésiastique par les six conciles provinciaux et les onze synodes diocésains qu'il assembla. Il mourut le 4 novembre 1584. Par le malheur des temps, une

partie de ses sages règlements sont tombés en désuétude ; mais du moins on a conservé une singulière vénération pour sa mémoire, et la tenture déjà faite, à cette date, de 26 pièces de tapisseries entre les piliers qui bordent la grande nef du dôme, tapisseries qui contiennent toute l'histoire de sa vie, depuis la naissance jusqu'à la mort, est une preuve de la solennité avec laquelle on veut célébrer sa fête, puisqu'elle ne doit avoir lieu que dans quinze jours.

C'est au haut de cette nef et au milieu de la croisée de l'église, qu'est placéee sa confession dans un caveau admirablement orné. On y descend par un escalier de marbre ou de travertin, dont l'entrée est dans l'un des côtés extérieurs du chœur. On laisse, à droite, dans ce caveau, un petit chœur où les chanoines descendent l'hiver pour y faire les offices de la semaine, comme dans un lieu moins froid, devant un autel où l'on conserve les reliques de S. Jean Bon, ancien évêque de cette ville. En tournant à gauche, vous trouvez la confession de S. Charles, chapelle haute de 8 pieds, large d'autant, longue de 24, pavée de marbre, tapissée de drap d'or avec des baguettes et des tringles d'argent pur et très bien poli, un devant d'autel d'argent massif, ainsi que le gradin sur lequel est étendu le corps du saint cardinal, revêtu de tous ses ornements pontificaux, ayant même une crosse à côté de lui, le tout renfermé dans une châsse de cristal à barreaux d'argent, de sorte que l'on peut mesurer la longueur du corps, dont il n'y a néanmoins de découvert que la partie de la face qui est au-dessous de la mitre. Cette châsse découverte tous les matins, pendant les messes qui s'y célèbrent en grand nombre, est revêtue d'une boîte doublée en étoffe d'or et de soie que l'on referme aussitôt après. Les messes finies, la porte de la chapelle est close pour le reste du jour ; mais le peuple trouve à satisfaire sa dévotion pour S. Charles, en venant prier autour d'une balustrade placée sur le pavé de l'église, et qui n'est séparée de la confession que par une •grille de fer de même étendue que la chapelle même et lui servant de plafond. Il y a toujours des lampes allumées aux quatre coins de cette balustrade, et il faut dire à la louange des fidèles de U

Milan, qu'à toutes les heures du jour, on y trouve du monde en prières.

21. — Cette chapelle ou confession da modèle dos pasteurs fat le premier endroit où l'évêque de Québec voulut célébrer la messe à Milan. Il y fut assisté et servi à l'italienne par plusieurs jeunes clercs, ayant à leur tête le cérémoniaire de la métropole, en soutane violette avec un surplis sans étole. Vainement M. Turgeon eu demanda-t-il une : on ne voulut pas y entendre. Le cérémonial ne l'exige point. Mais il fut bien autrement surpris de voir ces jeunes clercs toucher les vases sacrés, mettre le vin et l'eau dans le calice, le couvrir et le découvrir sans plus de façon, dans tous les temps de la messe. Avec le temps il s'accoutumera à tout cela.

Il n'y a point de canons sur l'autel lorsqu'un évêque célèbre, mais un in-folio à gros caractères qui contient tout l'ordinaire de la messe, et qui est d'abord ouvert au-devant de la custode, puis porté au coin de l'épître pour le lavabo, puis ramené au milieu de l'autel, puis fixé sur le pupitre, à la place du missel, au commencement de la préface, retiré pour faire de nouveau place au missel, après les ablutions, remis au milieu pour le Placeat, enfin porté à l'autre coin pour l'évangile selon S. Jean. C'est un mouvement perpétuel, mais qui est dans le génie des cérémonies italiennes. Là-dessus on ne vous fait pas plus de quartier à Rome qu'à Milan et dans tout le reste du pays.

Le palais archiépiscopal de Milan est séparé du dôme par la largeur d'une rue, sous laquelle S. Charles, étant archevêque, fit pratiquer une communication voûtée pour aller commodément de l'un à l'autre. Ce fut par ce chemin que l'évêque de Québec fut conduit, après sa messe, chez M^"" Litta, l'un des chanoines et frère du cardinal-vicaire de Rome. Ces chanoines ont leur logement dans une partie de l'archevêché, mais ne sont pas aussi jaloux de les occuper qu'on le désirerait, la plupart aimant mieux demeurer en ville. Ce palais est très grand, ayant deux carrés, mais on n'y trouve plus ni les appartements qu'occupait S. Charles, ni la chapelle domestique où un religieux de l'ordre des Humiliés lui déchargea un coup de fusil. Cette partie de l'édifice, si digne

d'être conservée, a disparu dans des réparations subséquemraent faites au palais.

Jusqu'à présent, les archevêques de Milan avaient été tirés des familles nobles du pays. Du moins on ne les prenait que parmi les Italiens. Mais l'empereur actuel d'Autriche, souverain du Milanais, n'a pas jugé à propos de respecter cet usage, et a nommé à ce siège le premier Allemand qui s'y soit peut-être jamais assis. C'est un jeune homme qui annonce du zële et du désir de bien faire ; mais c'est un étranger, et cette circonstance suffit pour donner de l'humeur au clergé du pays, dont elle recule les espérances. Ce prélat était absent ainsi que son grand vicaire, lors du passage de l'évêque de Québec.

Le palais du gouvernement touche à l'archevêché et déploie une belle façade sur la place qui conduit au dôme.

Cependant il fallait voir en ville quelque chose de plus que le dôme et l'archevêché. Cette journée était belle et l'évêque de Québec voulant en profiter, prit dans une voiture son secrétaire, et un clerc de la cathédrale chargé de les guider. Les pavés de Milan sont assez rudes, mais on y trouve ce qu'il serait à désirer que l'on trouvât aussi à Paris et à Lyon, savoir : des lisières de pierres de taille unies, dans toutes les rues, éloignées l'une de l'autre autant qu'il faut pour recevoir les deux principales roues des carosses, de sorte que le roulage y est fort doux. Si deux voitures se rencontrent, chacun cédant une partie du chemin, on sent la difîérence qu'il y a de rouler sur des pierres raboteuses ou unies, et l'on apprécie davantage la commodité de celles-ci. On nous fit voir en passant le théâtre de la ville où se faisaient des réparations, et dont le parterre peut contenir 3 à 4000 spectateurs. C'est beaucoup trop pour une ville chrétienne. Un amas assez confus de tentures, de cartons dififéremment taillés et peints, d'échelles, de cordes, de planches assemblées, de coulisses, de lampes, d'huile puante, etc., voilà tout ce que nous y aperçûmes de plus remarquable. Il est vrai que les décorations théâtrales sont plus calculées pour neuf heures du soir que pour neuf heures du matin, temps où l'on nous fit voir celles-ci.

De là nons passâmes au collège Ambrosien, fondé par le cardinal Frédéric Borromée, neveu et successeur de S. Charles, superbe édifice, mais qui est loin d'avoir les 900 pieds de long que lui accorde fort généreusement la relation de feu M. Butler. L'intention du fondateur était que l'on y maintînt à perpétuité seize professeurs, pour y enseigner gratuitement toutes les sciences. Cet établissement, fait par un archevêque du lieu, devait naturellement demeurer sous la direction de ses successeurs en office. Cependant il paraît que ses vues ont été déjouées, et que le gouvernement s'est graduellement emparé du choix des professeurs, de la direction des études et des revenus destinés au soutien de cet établissement, dont l'édifice, du reste, est fort bien entretenu. Il renferme une belle collection de tableaux choisis, exposés dans six ou sept salles de suite, qui ne paraissent destinées à aucun autre usage. Ces tableaux sont au nombre de 100, entre lesquels celui des IToces de Cana et celui du sacrifice d'Abraham sont particulièrement dignes de fixer les regards des observateurs.

Attenant, à ce collège, est la bibliothèque Ambrosienne qui ne compte pas moins de 70,000 volumes imprimés et de 6,000 manuscrits. On y trouve une édition de Virgile par Pétrone, une copie de Flavius Joseph écrite au second siècle, plusieurs lettres originales de S. Charles. On y trouve aussi un volume contenant les épîtres de S. Paul, en Arménien, Arabe, Cophte, Syriaque et Ethiopien. Dans le même bâtiment est un recaeil d'antiques, statues, bustes, inscriptions, etc.

Un autre établissement qui fait honneur à cette ville, est le grand hôpital, ospidale maggiore ; il a 100,000 piastres de revenu annuel et peut contenir 2,000 malades suivant les uns, 4,000 suivant les autres. On assure que S. Charles donna tout son héritage pour l'encouragement de cet hôpital, le jour même qu'il lui échut. Il n'y avait réellement que 1,000 malades dans l'hôpital, lorsque l'évêque de Québec le visita, suivant l'information qu'il reçut des chapelains qui en administrent le spirituel, au nombre de huit. Tout le temporel est aux soins d'une commission laïque. On imaginerait à peine combien sont nombreux les livres de comptes,

cahiers, journaux, etc., des administrateurs. Ils occupent du haut en bas les tablettes de plusieurs vastes appartements.

Il paraît que cet établissement est redevable de son existence à l'un des ducs de Milan, comme on peut juger par cette inscription qui se trouve au-dessus d'une des principales portes de l'intérieur : " Franciscus Sfortia Dux Mecliolani IV, qui Urbis et G-entis imperium soceri morte, amissum recuperavit, ad sustentandos Christi pauperes, dispersa alimenta congessit, atque ex veteri arca sedes ampliter excitavit Ann. J. 145 G prid. id. Aprilis."

Ce ne sont pas seulement les pauvres malades qui sont maintenus aux frais de cet hôpital. Les mêmes fonds servent encore à l'entretien d'un refuge ou hospice, qui est hors de la ville, et où l'on reçoit et élève les enfants trouvés, qui y sont portés en un nombre étonnant, celui de 10 par jour, si l'on en croit les chapelains. Les fous sont aussi reçus dans cet asile du dehors. Des hommes à gage soignent les malades du grand hôpital ; les femmes sont soignées par des filles tirées des enfants trouvés. Mais il est aisé d'apercevoir que tout cela ne vaut pas les Frères et les Sœurs de Lyon, et que l'hôpital de Milan n'est pas, à beaucoup près, aussi bien desservi que celui-là.

On comptait autrefois 230 églises à Milan. Ce nombre se trouve fort réduit, si on retranche celles qui se sont détruites faute de moyens pour les entretenir, et celles, en plus grand nombre, qui ont été changées en casernes, en écuries, en magasins, en corpsde-garde et que le gouvernement Autrichien, quoique catholique, ne se met nullement en peine de restituer. Il y avait quatre séminaires d'Oblats, institués et solidement fondés par S. Charles ; il n'en reste plus qu'un. Les pauvres Claires ou Clarisses de l'ordre de S. François tiennent la seule communauté de filles qui existe dans une ville où il y en avait de tant de sortes. Tous les monastères d'hommes ont disparu. Ces ravages ont commencé du temps de l'empereur Joseph II, célèbre par la guerre qu'il fit à toutes les institutions religieuses. Ils ont été continués par les Français pendant la Révolution. L'empereur actuel, François I, semble vouloir y mettre la dernière main. Il donne de belles

paroles qu'il n'eiFectue pas. Au contraire, il maintient des principes scandaleux posés par Joseph II, par exemple que la parenté et l'jifîinité ne sont pas empêchements dirimants au delà du second degré. Les cours de justice de ses Etats prononcent conformément à ce principe, de sorte que l'autorité ecclésiastique se trouve nécessairement et continuellement heurtée et contrariée. Ni la condescendance du Saint-Siëge pour lui, ni la réception magnifique qui lui fut faite à Rome, l'hiver dernier, où le Pape le logea dans des appartements de son propre palais, ornés tout exprès à cette occasion, avec une élégance dont on les croyait à peine susceptibles, se resserrant lui-même pour le mettre plus au large, ni les jeux, les fêtes, les courses de chevaux, les illuminations, la dépense de 5,000 écus romains que sa présence coûta à la Chambre Apostolique, ni les avis charitables et paternels qui lui furent donnés de vive voix et par écrit de la part du Saint-Përe ; rien de tout cela n'a pu dompter son indocilité, n'exciter sa reconnaissance. Il n'a pas voulu s'apercevoir que la Cour de Rome avait fait pour lui plus qu'elle ne fit jamais pour Charlemagne, son insigne bienfaiteur. A peine de retour à Vienne, François I a donné de nouvelles preuves de sou peu de respect pour le Saint-Siëge.

De neuf hôpitaux qui existaient à Milan, en sus de celui dont il a été fait mention ci-dessus, il n'en reste plus qu'un seul tenu, avec une propreté remarquable, par des frëres hospitaliers de l'ordre de S. Jean de Dieu. Il n'y a qu'une seule salle, mais qui contient 74 lits, ayant chacun une sentence de l'Ecriture Sainte en avant, imprimée sur une planchette. Ces sentences sont trës bien choisies, tendant ou à exciter la compassion envers les malades, ou à soutenir la patience de ceux-ci. Dans une partie de la salle, élevée de quelques degrés au-dessus de l'autre, étaient réunis plusieurs prêtres malades. L'évêque de Québec se fit un devoir de visiter ces lits avec un peu plus de détail que les autres. Il s'y trouva un ancien curé qui, le voyant en cravate blanche au lieu du petit collet que portent tous les ecclésiastiques italiens, le menaça de la malédiction portée contre ceux qui refusent de con-

fesser Jésus-Christ devant les hommes. Vainement l'évêque lui montra-t-il la croix pectorale pendant, à son cou, par-dessus ses habits, en preuve qu'il ne rougissait pas de J.-O. ; vainement lui fit-il voir que l'habit qu'il portait, était d'une forme et d'une longueur autorisées par les Canons dans les ecclésiastiques en voyage ; le vieux malade n'y voulut point entendre et ne cessa de lui répéter : " vous ne portez pas le collet, vous rougissez donc de J.-C. et ne pouvez être qu'un mauvais évêque." Il fallut en rester là pour ne pas incommoder les autres malades ; car le bonhomme criait à tue-tête : " vous ne portez point le collet ; vous rougissez donc de J.-C."

La chapelle de la maison, ayant le portail sur la rue, mais assez voisine de la salle pour que l'on puisse, sans sortir, communiquer de l'une à l'autre, est d'une architecture fort intéressante, et les Frères semblent mettre leur gloire à la rendre respectable par l'ordre excellent où toutes choses y sont tenues.

La première église qui se rencontra ensuite sur notre route, fut celle de la Ste-Vierge, connue sous le nom de Madona délia grazie, ou N.-D. de Grâces. Elle appartenait autrefois aux Dominicains dont le couvent a été changé en casernes. Elle n'a rien de fort remarquable. On parlait beaucoup autrefois d'une Cène de N.-S. peinte en fresque par Léonard de Vinci dans le réfectoire des religieux. Mais elle a eu le sort de presque toutes les fresques, savoir d'être endommagée et en partie effacée par l'humidité du mur. îTous trouvâmes dans cet ancien réfectoire quelque chose de plus digne d'attention ; c'était la dépouille d'un bon peintre mort depuis peu. Il y avait des tableaux de toute taille, des petits enfants très bien peints, mais par-dessus tout, quatre tableaux représentant les quatre saisons, avec une vivacité de couleurs dont on trouve peu d'exemples. Comme le tout était exposé en vente, la tentation d'acheter ces quatre saisons eût peut-être été violente à une moindre distance de Québec.

De la Madona délia grazie, nous passâmes à la basilique Porcienne, Basilica Porciana, Elle était autrefois la cathédrale. Ce fut dans cette église que S. Ambroise alors magistrat, étant

acîcoiiru pour calmer le bruit qui s'y était élevé entre les catholiques et les Ariens, au sujet de l'élection d'un évêque, fut lui-même proclamé par un enfant. Elle continua de servir de cathédrale jusqu'à la construction de la basilique Ambrosienne dont il sera fait mention plus bas. Elle est encore une des plus belles églises do Milan par sa forme, par ses décorations, mais surtout par les précieuses reliques dont elle est dépositaire. On admire sa coupole et les fresques qui la décore, et où le peintre semble avoir voulu réunir les mille et milliers d'anges qui environnent le trône de Dieu. Les connaisseurs louent beaucoup le tableau de S. Faul par Gaudentio, qui est dans une chapelle latérale. Le gradin de l'autel principal et l'autel lui-même sont partie en marbre et partie de jaspe, surmonté d'une superbe niche. Mais lorsqu'aprës avoir fait le tour de l'église, on en vient à considérer la chaire, il n'est personne qui ne soit offensé de sa simplicité au milieu de tant d'ornements. La voûte répond au reste de l'église par sa magnificence. Il y a dans le chœur 75 stalles remarquablement bien sculptées en bois dur. Cela fait assez voir que cette église a servi à une communauté religieuse, car un Chapitre n'aurait pas un si grand nombre de chanoines. En effet les Bénédictins y ont eu un de leurs monastères, et l'on en trouve la preuve dans la sacristie, vaste et bel appartement, plus digne qu'aucune autre d'être comparée à celle de l'église de la Mission à Turin. Or cette sacristie est environnée, au-dessus de la boisure, des portiaits très nombreux de tous les cardinaux sortis de l'ordre de S. Benoît.

Le peuple ne connaît plus cette église sous le nom de Basilique Porcienne ^, mais sous le nom de S. Victor, martyr, qui y est spécialement honoré. Ses reliques et celles de S. Satyre sont conservées dans l'épaisseur du mur qui sépare cette église d'avec la chapelle souterraine. Celle-ci, aux quatre coins de son petit sanctuaire, a des tombes bien scellées, pleines d'ossements de

1 —Cette basilique n'existe jdIus, et l'église de S. Victor a été reconstruite en 1560 sur le même emplacement.

martyrs. A l'extrémité la plus éloignée de ce sanctuaire, on montre un poteau de frêne sur lequel S. Victor fut décapité.

L'église paroissiale de S. Eustorge a quelques beaux autels et une chapelle voûtée derrière le chœur, tenant lieu d'église souterraine, et contenant les reliques de S. Magne et de S. Pierre martyrs, dont l'Eglise célèbre la fête le 29 avril. On sera étonné d'apprendre que les monuments des Trois Mages se montrent dans cette église. On prétend qu'ils furent apportés d'Orient par S. Philastergue ; mais on convient aussi que les monuments sont vides, l'empereur Frédéric II ayant fait transporté les corps à Cologne, à la suite d'un siège de la ville de Milan, qu'il voulut priver de ce trésor.

L'église de S. Laurent ou /S^an-ior^n^^o n'est autre chose qu'une mauvaise imitation de la Rotonde de Rome. On y voit un singulier tableau représentant un S. Dominique, en habit religieux avec des ailes. Il y a un autel sous l'invocation de N.-D. de Pitié, où il s'est opéré plusieurs fois des miracles, notamment au mois d'avril dernier, où une petite fille notoirement impotente fut subitement guérie devant l'image de la Mère de Dieu, représentée dans cette chapelle, non en tableau, mais en une statue bien exécutée. Il n'est pas rare, en Italie, de trouver de ces sortes de statues dans les églises, ordinairement recouvertes d'un tableau qui s'abat comme un rideau, et laisse à découvert la statue et l'élégante niche qui la renferme. Au-devant de l'église de San- Lorevzo, se trouve, dans le milieu de la rue, une suite de grandes et vieilles colonnes au nombre de 24, sans liaison entre elles, et cintrées de cercles de fer en plusieurs endroits, sans doute pour les empêcher de tomber sur tes passants, ce qui arrivera tôt ou tard. On croit que ce sont des restes d'un ancien temple de Diane.

Les églises de S. Georges in Palazzo et de S. Celse ne présentent rien de remarquable, si ce n'est que le dôme de celle-ci est soutenu par quatre figures d'anges admirablement bien peints. Elle est au fond d'un long portique ; il était plus de midi lorsque nous y passâmes. Il s'y disait une messe basse devant une assistance édifiante et très nombreuse.

Dans le vestibule de l'ëglise de S. Xazaire, qui est de forme octogone, on est surpris d'apercevoir, à 20 pieds au-dessus du pave, un tombeau sur chaque face, avec diôerontes inscriptions, dont l'une est conçue en ces termes : " Jacobus Magnus Trivultius Antoniifili.us qui nunquam quievit, quiescit. Tace." C'est-à-dire : Jacques Magne, fils d'Antoine Trévule, qui fut toujours en mouvement, se repose. Tais-toi." On ne voit pas à quoi cette plaisanterie fait allusion.

Au-dessus de la principale porte, au-dedans de l'église, est une belle peinture ou fresque de l'Ascension de N.-S. ; les autres tableaux sont d'un mérite distingué. Le paradis fait le Bujet de la peinture du dôme. Dans le sanctuaire sont les tableaux de quatre SS. archevêques de Milan, dont les corps reposent sous le maître-autel. Cet autel a une admirable niche ornée de quatre colonnes torses de marbre noir, qui lui donnent beaucoup de relief. Les deux bénitiers sont des bassins de marbre blanc, chacun soutenu par un petit ange de même matière, ayant le bassin sur la tête et en soutenant les bords avec ses petites mains, comme pour le tenir en équilibre. Cette idée est très ingénieuse.

Mais si l'on veut voir du marbre de toute espèce et du jaspe, et du porphyre, et du lapis-lazuli et des agathes habilement et admirablement enchâssées et en très grand nombre, il faut visiter l'église de S. Alexandre, ci-devant celle des Barnabites, et l'on y trouvera tout cela, non seulement dans l'autel et son gradin et sa niche, mais encore dans la chaire, et dans deux confessionnaux placés de chaque côté de l'église, auprès des deux premiers piliers, et faisant tous deux face au sanctuaire. Ce fut dans cette église, l'une des plus renommées delà ville, que l'évêque de Québec alla célébrer la messe le vendredi, 22. La curiosité de la voir plus en détail entrait bien pour quelque chose dans ce choix. Mais elle fut un peu déjouée ; car au moment où l'on découvrit le gradin et une partie de l'autel, allait commencer un service, et il fallut se hâter ; et comme il arrivait auprès du plus beau confessionnal pour le contempler à loisir, il fut obligé de passer outre, y ayant aperçu un prêtre occupe à entendre les confessions. C'est

quelque chose de touchant que le récit que fait le seul Barnabite demeuré dans le couvent attenant à cette église, des déprédations auxquelles sa maison a été livrée, et du peu d'apparence de rétablissement que laisse entrevoir l'esprit dont le souverain actuel est animé.

Il restait à voir la célèbre basilique Ambrosicnne, et il fut réglé qu'on irait y célébrer la sainte messe le samedi. Le désir de l'évêque de Québec eût été de la dire au maître-autel. Pardon, on n'y peut célébrer que sous le rit Ambrosien. Il fallut donc se replier sur une chapelle, et heureusement il y en a en abondance dans les églises d'Italie, comme dans celles de France. Au dôme de Milan, on est encore plus sévère, car il n'y a aucun autel sur le pavé de l'église où il soit permis de célébrer sous un autre rit. Ainsi ce n'est que dans l'église souterraine que le missel romain soit admis.

Eglise de S. Ambroise ! Eglise où il a prêché dans une chaire dont il reste des vestiges, où il a assisté aux offices divins, assis dans un fauteuil de pierre, qui se conserve avec soin et respect, au fond du chœur des chanoines ; d'où il a courageusement repoussé l'empereur Théodose, pour le punir d'un massacre qu'il avait, ou laissé faire imprudemment, ou ordonné, dans un mouvement de colère. Oh ! qu'elle rappelle de chers et touchants souvenirs ! Les portes de cette église, faites de bois de cyprès et revêtues de grilles de bronze, sont assurément très anciennes. Mais les chanoines ne croient pas qu'elles soient les mêmes que le S. évêque ferma contre l'empereur.

23. — Le corps du saint Docteur est enfermé sous le maître-autel avec ceux des martyrs S. Gervais et S. Protais. Plus loin, dans une chapelle de la même basilique, est conservé celui de sa sœur, Ste Marcelline. Une statue de la sainte en marbre blanc, à genoux sur un sarcophage qui s'élève de derrière l'autel, tient lieu de tableau à cette chapelle et produit un très bon effet. L'évêque de Québec aurait désiré contempler à découvert les ossements du saint archevêque et des deux SS. Martyrs qui attendent avec lui la résurrection des morts; il fut encore privé de cette satis-

faction. Le chapitre était alors en vacances, et de trois chanoines qui ont les clefs de cette confession, deux se trouvaient absents.

Il y a dans cette église, un peu au-dessous de la chaire, une petite colonne de granit d'environ 8 pieds de haut, et sur cette colonne un serpent d'airain. On ne sait à quelle occasion ce monument a été apporté en ce lieu. Peut-être est-ce un ex-voto introduit à la suite de quelque calamité publique. Quoiqu'il en soit, des voyageurs protestants n'ont pas manqué de dire, dans leurs relations, que les catholiques de Milan adoraient cette image. Ce n'est là qu'un article de plus aux calomnies dont ils aspergent l'Eglise en toute occasion. Assurément s'il y a quelque excès à reprocher aux Milanais, ce n'est pas la superstition.

A l'opposite de la chapelle de Sainte-Marcelline, il en est une autre qui contient les reliques des SS. Nabor, Félix, etc. Ainsi l'on voit combien de richesses renferme la basilique Ambrosienne, plus respectable sous le point de vue de la piété que sous celui de sa construction, qui n'a rien de remarquable. Il paraît certain qu'elle était d'abord plus petite et qu'elle a été allongée par la suite, car jusqu'à un certain endroit, les arcades qui la joignent à ses bas-côtés sont de forme gothique, au lieu que les suivantes sont voûtées à la grecque.

Après avoir été, pendant plusieurs siècles, métropole de Milan, cette basilique est devenue une collégiale. Un des chanoines demeurant dans une maison dépendante de l'église et qui accueillit l'évêque de Québec, avant et après la messe, l'égaya beaucoup par le récit de l'artifice dont il avait usé, pour empêcher les avides révolutionnaires de France d'enlever les lames d'or massif dont le grand autel de la basilique est environné. Il réussit complètement contre l'attente de ses confrères effrayés, qui croyaient cette richesse perdue sans retour.

24. — Il n'y a pas grand éloge à faire de l'archiprêtre de l'église de S. Fidèle, où l'évêque de Québec alla dire la messe, le dimanche. Passons à la grand'messe du dôme, où il eut soin d'assister, ce jour-là, pour prendre une idée de la liturgie Ambrosienne. Voici ce qu'elle offre de plus remarquable.

Le célébrant précédé de plusieurs clercs, dont l'un porte le bénitier, entre au chœur, revêtu d'un pluvial, en chantant : Pax vobis. Le chœur répond à demi voix : et cum spiritu tuo. Un chantre entonne l'antienne Asperges me, etc., après laquelle on chante tout au long le psaume Miserere. Cependant le célébrant asperge l'autel tout autour, puis les chanoines et le chœur, etc., enfin la partie du peuple qui se trouve entre les deux balustres. L'aspersion finie, ainsi que l'oraison qui la termine, le célébrant retourne à la sacristie, pendant que l'on chante au chœur tierce et sexte. 11 revient habillé en chasuble, précédé d'un seul acolythe, tenant un cierge allumé, du thuriféraire avec l'encensoir fumant, d'un cérémoniaire en soutane violette, avec un petit surplis par-dessus, et ayant sur la tête un calotte de chagrin ou de maroquin qu'il ne laisse point de toute la messe, du sous-diacre, et enfin du diacre portant l'étole par-dessus la dalmatique. L'acoiythe, en arrivant, donne son cierge au sous-diacre qui va le porter sur l'autel. Le Gloria et le Credo entonnés par le célébrant sont continués en musique par des clercs placés au-devant de l'orgue, qui les accompagne. Ils chantent aussi en musique le Sanctus et VAgnus Dei, et disparaissent après chacune de ces pièces, sans que l'on puisse discerner où ils vont, ni d'où ils reviennent au besoin. Les chanoines debout font la confession entre eux, deux à deux, pendant que le célébrant la fait avec ses ministres, qui se tiennent chacun à une extrémité de l'autel, tout le temps qu'il n'a pas besoin d'eux. Au lieu de Dorninus vobiscum, le célébrant chante Pax vobis vers le missel, sans laisser le coin de l'épître et sans se retourner vers le peuple. Après la première collecte, un bénéficier monte à celui des deux ambons qui est du côté de l'évangile, et y chante une leçon de l'Ancien Testament. Après une seconde collecte, le sous-diacre s'y rend aussi et y chante l'épître. Le graduel est entonné de là par un ecclésiastique revêtu d'un long manteau noir doublé de soie de la couleur du jour. Le thuriféraire, le cérémoniaire, un clerc portant le livre des évangiles, enfin le diacre paraissent à leur tour dans cette tribune. Le

diacre y chante révaiigile, disant au commencement non seqaentia mais lectio sancti evangelii, etc.

Le même officier qui avait entonné le graduel, avant de quitter l'ambon, annonça en latin la vigile delà Toussaint pour le samedi suivant. Puis, un prédicateur, du haut de l'ambon placé au côté opposé, donna au peuple une bonne instruction en italien sur l'évangile du jour.

Le sermon fini, voilà que deux hommes vêtus de blanc et coiffés en noir, se présentent à l'entrée du balustre le plus voisin de l'autel, et six femmes revêtues et coiffées de même, à l'entrée de l'autre balustre. Le célébrant s'y rend et reçoit les offrandes des uns et des autres, qu'il dépose dans deux urnes d'argent présentées par des clercs. Ces offrandes sont des pains azymes et des phioles de vin. On les porte à l'autel. Le célébrant assisté de ses ministres en prend ce qu'il faut pour le saint sacrifice, le reste est envoyé à la sacristie. Cependant un bénéficier, assisté d'un clerc portant un bassin d'argent, va trouver à son tour ceux et celles qui ont présenté le pain et le vin, et tandis qu'il leur fait baiser l'instrument de paix, chacun d'eux met dans le bassin une petite pièce de monnaie. Le bassin est déposé sur l'extrémité de l'autel, du côté de l'évangile. Les chanoines quittent leurs stalles, font, à la file les uns des autres, le tour de l'autel, montent, en passant, au coin de l'évangile, le baisent et bénissent le bassin. Quelquesuns y jettent une petite pièce. Cependant le célébrant fait l'offertoire et entonne le Credo après. Il ne se lave les mains qu'au moment de la consécration et immédiatement avant qui pridie quam pateretiir. Six flambeaux sortent en ce moment de la sacristie. Ceux qui les portent s'agenouillent sur une seule ligne devant l'autel, les élèvent très haut pendant les deux élévations, sans néanmoins cesser d'être k genoux. La lumière qu'ils répandent dans un sanctuaire aussi obscur, jointe au silence qui règne en ce moment par toute la basilique, produit un effet imposant et sublime. Les flambeaux «ont emportés aussitôt après. Quoique le Saint-Sacrement soit conservé ici au maîtreautel, contre l'usage des autres cathédrales, on n'y donne cepen-

dant pas la communion. Après les ablutions, le célébrant reçoit à laver. Il chante la bénédiction précédée de plusieurs versets, puis après avoir fait le signe de la croix sur l'autel, au coin de l'évangile, il se retire avec ses officiers, sans qu'on puisse voir s'il recite l'évangile en chemin ou non, tandis que les chanoines chantent none.

L'église de S. Satyre où nous voulûmes assister à vêpres, ce jour-là, se trouva si longtemps occupée par des catéchismes d'enfants, que l'on y faisait dans tous les coins, qu'il était presque nuit, lorsque vêpres commencèrent, et qu'il fallut les abandonner au second pseaume.

La relation de feu M. Butler fait mention d'un célèbre écho qui répète 40 fois les mêmes paroles, formé par deux murs parallèles dans la maison de campagne du Seigneur Sermonetti, située à trois milles de Milan. Une telle merveille aurait sans doute valu la peine d'une petite excursion ; mais des personnes auxquelles on peut s'en rapporter, disent que la chose a été exagérée de beaucoup, qu'à la vérité il y avait un écho dans cette maison de campagne, mais non aussi extraordinaire, et qu'au surplus un des murs qui le produisaient a été abattu depuis plusieurs années.

25. — Il s'agissait de faire route le lundi. D'un grand nombre de voiturins qui se présentèrent, M. Turgeon prit de préférence Pierre Dei, de Florence, comme le mieux recommandé. Il avait une bonne voiture, trois forts mulets, de la bonne humeur, de l'honnêteté, de la persévérance. Il se chargea de nous conduire à Rome pour la somme de £23. lîTous devions nous nourrir à nos frais, par conséquent manger seuls, lorsque la compagnie ne nous conviendrait pas. Libre à nous de nous associer deux autres personnes dans la voiture, en déduction du prix total ; mais il ne s'en présenta pas, et nous^n'en fûmes que plus en liberté. John, à l'ordinaire, avait sa place auprès du cocher, dans cette partie de la voiture que l'on appelle le cabriolet.

Nous partîmes de grand matin, passâmes par une petite place du nom de Marignan, et arrivâmes avant-midi à Lodi, jolie ville élevée, fortifiée, et célèbre par une victoire que Bonaparte

a remporté près de là sur les Autrichiens, en 1796, au lieu appelé le pont de Lodi sur l'Adda. On arrive à Lodi par un beau chemin, bordé de deux rangées de plaines ou de platanes, qui ne se sentent pas plus de l'automne, que si nous étions au mois d'août. Quant aux peupliers de Lombardie, on n'en voit pas plus dans ce pays, que de trembles à la Pointe-aux-Trembles. Les ouvriers qui dominent dans toutes les petites villes depuis Novarre jusqu'à Plaisance, sont les cordonniers : les boutiques en sont pleines des deux côtés des rues. Des chaussures de tout cuir, de tout prix, de toute espèce, y sont exposées à toutes les fenêtres, comme les andouilles et les saucissons. Lodi est à environ six lieux de Milan. î^ous n'y demeurons que le temps nécessaire pour dîner, et allons coucher à un village nommé Casal-posteriore, à l'entrée du Plaisantin.

Nous voici hors des Etats d'Autriche et sur les terres de Marie- Louise, ci-devant impératrice de France, maintenant duchesse de Parme, de Plaisance et de Guastalla. Séparée de Napoléon, son époux, et du ci-devant roi de Rome, son fils qui est élevé à la cour d'Autriche, elle vit, dit-on, dans la solitude et dans les larmes. Sa souveraineté, quoique très petite, ne doit pas même passer à son fils, mais est réversible à l'infante d'Espagne, cidevant reine d'Etruria, le congrès de Vienne de 1815 n'ayant pas jugé que la seigneurie de Lucques, donnée en principauté, fût suffisante pour la dédommager de la Toscane, rétablie en grandduché en faveur d'un archiduc d'Autriche qui, aussi bien que Marie-Louise, est sous l'entière influence de l'empereur.

Pour arriver à Plaisance qui est sur le Pô, nous laissons à droite la célèbre ville de Pavie, et à gauche celle de Crémone, toutes deux à une assez petite distance de notre route. Nous ne sommes plus dans une saison où l'on puisse s'amuser en chemin. Les routes sont encore belles, mais pourraient se gâter par la continuité de la pluie ; car il en tombe tous les jours, et la lune, quoique renouvelée du 19, n'est pas moins pluvieuse que le dernier quartier de la précédente.

Nous traversons rapidement Plaisance sans nous y arrêter. A

la porte d'entrée de toutes les villes depuis Tarin, il se présente une garde qui vous demande vos passeports pour les faire viser, et le soldat qui vous les rapporte, au bout de quelques minutes, ne manque pas de vous demander la pièce. Quelque peu de temps que vous soyez dans une place, une autre garde, à la porte de sortie, ne manque pas de vous assujétir à la même formalité. Si vous passez d'un territoire d'un prince à celui d'un autre, on se met en devoir de visiter votre bagage. L'espérance des douaniers est que vous rachetiez cet assujettissement, en leur faisant offre de quelque argent, et ils ne sont jamais plus mortifiés que lorsque vous les laissez faire, car alors ils n'ont plus droit à votre libéralité. Un voyageur qui est assuré de n'avoir avec lui aucun effet de contrebande, n'a donc rien de mieux à faire que de les engager à cette visite. Ils en sont bientôt lassés et désappointés dans leurs espérances.

Nous arrêtons pour dîner, à un bourg nommé Fiorenzuola ; il n'était pas encore midi. L'évêque de Québec voulant profiter de cet intervalle pour aller adorer le Saint-Sacrement dans la première églis3 qu'il put atteindre, en trouva la porte fermée. C'est un usage assez universel en Italie de fermer les églises aussitôt après la dernière messe, et de ne les rouvrir que vers le soir. Un religieux qui venait de ville, voyant ce que cherchaient ces étrangers, leur fit signe d'attendre et leur ouvrit une autre porte que celle où ils heurtaient. C'était celle d'un couvent de Franciscains de l'étroite observance, auxquels appartient cette église. Quelques bons religieux, au nombre de sept à huit, se trouvaient réunis à la porte du réfectoire et sur le point d'y entrer pour dîner; ils partageaient entre eux une bouteille de vin. C'est peu de chose. Les vins sont si doux et si faibles en Italie, que chacun d'eux eût pu la boire tout entière sans commettre d'excès. Us en voulurent faire politesse aux deux hôtes qui leur survenaient et qu'ils ne connaissaient pas ; mais ceux-ci venus pour toute autre chose, se hâtèrent de remplir leur objet, et gagnèrent l'église, qui est en vérité un vrai bijou accompli sous tous les rapports de con-

struclion, d'ornements, de goût et surtout de propreté. Les religieuses auxquelles elle appartint autrefois, n'auraient pu la tenir en meilleur état que ne font ces moines.

Ayant compris par quelques paroles de M. Turgeon que le personnage qui leur rendait visite était un évêque, ils redoublèrent d'attention et d'honnêteté envers lui, pendant le temps qu'il prit pour faire le tour du monastère, qu'il trouva également remarquable par sa propreté et sa noble simplicité. Lorsqu'il en sortit, le gardien voulut le reconduire à l'auberge ; il s'y refusa absolument. Les religieux, pour s'en dédommager, l'envoyèrent saluer, pendant son dîner, par un chanoine de collégiale, leur pensionnaire, mais dont la visite fut très insignifiante, le brave homme ne connaissant nullement le français et n'étant pas capable de parler latin. Il n'est pas le seul qui se soit trouvé dans la confusion sur cet article, pendant le voyage de l'évêque de Québec en Italie. Ce n'est pas qu'ils ignorent la langue, mais c'est que plusieurs ne se sont jamais exercés à la parler. Combien d'ecclésiastiques suffisamment instruits en Canada et qui, dans l'occasion, éprouveraient la même difficulté, par le peu de cas qu'ils font de l'exercice de la locution latine î Puisqu'il est vrai qu'à ne pas pratiquer sa propre langue, on parvient à ne la pouvoir plus parler ; à plus forte raison doit-on se trouver au dépourvu, lorsqu'il s'agit d'une langue morte, si on ne la connaît que dans les livres !

Nous arrivâmes, à soleil couché, à une petite ville nommée Borgo di San Donino. L'évêque de Québec, ayant aperçu, le soir, une église dont l'entrée n'était séparée de l'auberge où il logeait que par la largeur de la rue, profita du retard du voiturier, le lendemain matin, pour y aller entendre une messe avant de partir. Il trouva qu'il s'en disait quatre à cinq en même temps. L'église lui parut plus grande qu'il ne l'avait jugée d'abord. Avant qu'il sortit, des chanoines entrèrent au chœur et commencèrent à réciter matines. Enfin, le jour se développant, il aperçut le dais et le trône d'un évêque, et comprit (ce qu'il était bien éloigné de soupçonner jusqu'alors) qu'il se trouvait dans une cathédrale.

Il lui était permis de ne pas s'y attendre, d'après le nom de Bourg que porte cette ville composée de 4000 âmes.

27. — Pour le moment, il ne fut pas possible d'en savoir plus long sur le compte d'un endroit d'où il fallait partir incessamment et par un temps assez désagréable. Il s'agissait de savoir s'il serait possible ou non de passer la rivière du Taro grossie par plusieurs jours consécutifs de pluie. Elle est à trois lieues et demie de la ville que nous laissions. Nous y arrivons vers midi. Beaucoup de voitures nous y avaient devancés. Il fut décidé qu'elle n'était pas passable, et que le bateau-pont sur lequel on a coutume de la franchir, ne pouvait se mettre en traverse sans risquer d'être emporté par les flots. Ce bateau n'est pas conduit à l'aviron, mais par une cordelle comme quelques-uns de nos bacs. Si elle venait à rompre dans de grosses eaux, il pourrait dériver très loin, non sans danger pour les voitures et pour les voyageurs. Coucherat-on sur le bord de cette rivière? Peut-être ne sera-t-il pas plus possible de la passer le jour suivant, surtout si la pluie continue ? Et où loger ? La seule auberge et très méchante qui soit auprès, ett déjà surchargée de monde. A trois personnes par lit, il n'y a pas de quoi loger les étrangers déjà rendus, sans compter ceux qui arrivent à tout moment. Eetournera-t-on à Borgo ? C'est découdre trois lieues et demie de chemin, qu'il faudra retracer pour la troisième fois, lorsqu'il y aura passage sur la rivière. L'évêque de Québec se décide pour ce dernier parti. Dei s'y prêta avec quelque peine, mais on ne raisonne pas. Un voituriu moins honnête que lui n'y eût pas voulu entendre. lN"ous rentrons donc dans la ville, à soleil couchant. Autre misère : il ne s'y trouve plus d'auberge. Celle où nous avions logé la nuit précédente, ne voulut pas de nous. On y attendait la duchesse douairière de Modène avec un grand accompagnement. Inutilement observa-t-on que cette princesse ayant aussi le Taro à passer pour venir, nous n'aurions plus besoin de l'auberge si elle venait, parce que ce serait le signal que nous y pourrions passer comme elle, et que tant qu'elle ne le passerait pas, elle ne pourrait occuper l'auberge. Tout cela fut inutile.

Condamné à loger dehors, l'évêque de Québec se rappela qu'il était près d'une cathédrale, par conséquent de l'évêché. Il envoie M. Turgeon sommer l'évêque de donner l'hospitalité à un de ses confrères. La proposition fut acceptée et nous nous y rendîmes aussitôt. Le voiturin et les mulets logèrent où ils purent ; mais la voiture fut introduite dans la cour de Téveché, et il y eut place chez l'évêque hospitalier pour les deux voyageurs et pour le fidèle John.

L'évêque qui est le comte Louis de San- Vitale, âgé de 47 ans, n'en montrant pas 36, a été promu à ce siège depuis environ deux ans, sur la nomination de Marie-Louise, sa souveraine. Il n'a qu'un couvent (ce sont des Capucins) et quatre paroisses dans sa ville épiscopale, et 36 au dehors. Son diocèse n'a que 40 milles de long. La comparaison de cette étendue avec celle du diocèse de Québec offrait une différence assez saillante, pour donner matière à la conversation de la soirée. Le prélat se conduisit envers ses hôtes avec toute l'attention et la politesse qu'il était raisonnable d'attendre d'une personne de son état. Il leur donna de bons lits dans de très grands appartements, et aurait bien pu loger 40 étrangers sans se mettre à l'étroit ; car son palais est un édifice immense à plusieurs étages, dans lequel il demeure seul avec son secrétaire et quatre à cinq domestiques. Il parle français et son secrétaire aussi. Le lendemain, il fit dire la messe dans sa chapelle domestique à l'évêque de Québec, qui eût préféré l'église à laquelle le palais est contigu. Mais ce n'est pas l'usage des évêques en Italie. Ils ne paraissent même aux offices publics de leur cathédrale, que dans les grandes fêtes de l'année.

28.-— Celui-ci nous apprit que l'évêque voisin, celui de Plaisance, âgé de 86 ans, n'avait que trois à quatre ans d'épiscopat, et que lorsque la princesse Marie-Louise le nomma au Pape, celui-ci ne put s'empêcher de dire : " Que faites-vous là ? Vous voulez que j'établisse cet évêque à l'âge où il devrait résigner, s'il était déjà promu." Il lui accorda néanmoins des bulles, et avec d'autant plus de raison, qu'il connaissait parfaitement bien ce petit diocèse,

rayant administré depuis de longues années en qualité de grand vicaire.

L'évêque de Québec ne voulait quitter Borgo qu'à bonne enseigne, et avec la certitude de n'être pas obligé de s'y replier encore. Le voituriu qui était au guet, apprit de bonne beure que des voitures avaient traversé le Taro, ce matin, et ne manqua pas de le venir presser de partir. L'évêque bospitalier fit des efforts pour le retenir du moins à dîner ; mais assuré du passage, il aima mieux s'y rendre sans délai et prit congé de lui vers les dix heures du matin. En sortant de la ville, il rencontra la duchesse de Modëne avec une longue suite de voitures, ce qui le confirma dans l'espérance de parvenir, ce jour-là même, à Parrûe sans difiiculté. Le temps était fort beau. De bonne heure après midi, il arriva pour la seconde fois sur les bords du Taro, où il fallut attendre près de deux heures pour passer à son tour.

La rivière a en cet endroit trois chenaux. On passe à gué le premier et le dernier. C'est seulement pour celui du milieu, large d'un demi-arpent, qu'il faut faire usage du bateau. Il y passa dans cette seule journée une centaine de voitures, tant de celles qui venaient que de celles qui allaient. Le traversier, qui a coutume de demander un écu par voiture, profita de la circonstance pour doubler son tarif, et comme il met environ vingt minutes à charger, à passer et à décharger, et que son bateau contient trois voitures, il s'ensuit que par vingt minutes il gagnait six piastres. C'est ce que l'on appelle savoir profiter de l'occasion. Au surplus, la princesse de Parme a senti l'inconvénient de cette traverse ; car elle a fait commencer, depuis environ trois ans, un superbe pont, qui donnera lieu de franchir sans frais et sans retard toute cette rivière. Les piliers de pierre, au nombre de 18, sont entièrement finis, et l'on commence à bander les arcades de briques qui doivent les joindre les uns aux autres et supporter le pavé du pont. On y travaillait lors de notre passage avec beaucoup d'activité, et ce n'étaient pas seulement des hommes qui exécutaient ces travaux, mais encore des femmes de journée, les unes portant le boyard, les autres faisant rouler des brouettes, etc.

Il reste une lieue et demie à faire, aprës le passage de Taro, pour arriver à Parme. Le premier objet qui se présente sur la route, est un arc de triomphe élevé tout auprès du chemin, en mémoire du passage du Pape en 181 i, au retour de sa captivité. On y lit cette niscription : '' Anno MDCCCXIY, 8" Kal. Aprilis, Plus VII Pontifex Maximus Beatiss. ad Tarum ab exercitibus Fœderatorum primum exceptus, ë Gallia in Romanam Sedem postliminio tandem revertens hac processit festaque in urbe substitit horas 45."

On ne se fait pas d'idée de la joie qu'excita non seulement dans toute l'Italie, mais encore dans toute la France, le retour du Pape. Napoléon, forcé de le mettre en liberté pour se ménager un peu de popularité dans la décadence de ses aiiaires, ne voulut pas lui permettre de retourner par la même partie de la France par où il était venu de Savone à Fontainebleau, parce qu'il craignait qu'il ne fit trop de sensation parmi des peuples qui le connaissaient déjà, et lui avaient donné de grands témoignages d'intérêt et de vénération. Il l'obligea donc de prendre sa route par les départements du midi. Mais cette précaution fut inutile. Partout les peuples vinrent en foule se prosterner aux pieds du Vicaire de J.-C. Les protestants de cette partie de la France montrèrent un empressement à le vénérer peu inférieur à celui des catholiques. Au passage d'un pont, dans le Languedoc, la foule se trouva si grande, que l'officier brutal qui commandait le détachement, insulta le peuple, lui reprocha son zèle et demanda : " que feriez-vous donc si c'était l'empereur qui passât?" — " Ce que nous ferions, répondirent-ils tous d'une voix, nous le jetterions dans la rivière." L'officier furieux continuant de les haranger : " a^ez-vous soif, s'écrièrent-ils? " Il entendit ce langage et se tut enfin, craignant qu'ils n'entreprissent de le désaltérer. Ce récit est du P. Fontana, alors général des Barnabites et aujourd'hui cardinal, qui avait été, comme beaucoup d'autres du clergé romain, conduit en France et emprisonné pour la cause du Souverain Pontife, et revenait à sa suite.

L'évêque de Québec arriva à Parme assez tôt pour avoir le

loisir de visiter la cathédrale et le baptistère, édifice totalement séparé de l'église, ayant à part ses murs, ses fenêtres, son dôme etc., le tout d'un genre entièrement loué des connaisseurs. La nuit le surprit au sortir du palais du cardinal Caselli, octogénaire et évêque du lieu, auquel il alla rendre ses devoirs.

Parme est renommée par son fromage appelé Parmesan, grandement estimé dans ce pays et dans les alentours, depuis Milan jusqu'à Ancône. On ne croit la soupe bonne qu'autant qu'elle en est couverte. Aussi ne présente-t-on jamais la soupe sans mettre auprès de la soupière une assiette pleine de ce fromage pulvérisé. Chacun en prend ce qu'il veut ; mais à peine est-il fondu, que le bouillon file comme ferait de la mêlasse ou du miel, et que l'on a de la peine à porter sa cuiller à la bouche, sans la voir suivre d'une traînée de fromage qu'on a beaucoup de peine à détacher. Mais c'est le goût du pays. Chacun a le sien, et il n'y a que les étrangers qui le trouvent ridicule.

Dei est matinal, et nous fait ordinairement lever à 4 heures et partir à 5. Quelquefois les portes de ville par où il faut sortir, sont encore fermées et il faut attendre. Le bruit court qu'il y a des brigands sur les chemins, qui s'introduisent, le soir, dans les hôtelleries, s'informent si les voyageurs doivent partir de grand matin, et vont se mettre en embuscade sur le chemin par où. ils doivent passer. On cite à tort et à travers des voitures qui ont été arrêtées, pillées, ont eu leurs vitres cassées, etc. Dei n'en croit rien et, au surplus, se rassure sur ce que plusieurs voitures voyageant ensemble, il leur serait aisé de venir à la défense les uns des autres, en cas d'attaque. Une pratique assez singulière dans le pays que nous parcourons, est de couvrir d'une espèce de basin blanc de forme carrée, le dos des bœufs attelés, et il y en a un très grand nombre ; car on ne se sert ici de chevaux ou de mulets que pour conduire les voyageurs. Tous les autres transports sont faits par des bœufs attelés par 2, par 4, par 6, mais tous revêtus de cet uniforme.

29. — Nous arrivons pour dîner, ce jour-là, à K-eggio ; cette ville est située au milieu d'une campagne très fertile. Elle appartient

au duché de Modëne. Sa population est de 14,000 âmes. Ses rues sont belles et larges. Sur la grande place, est une statue de Brennus fort estimée. ITous faisons un tour par la ville, entrons dans une petite église fort jolie, puis dans une autre plus riche et plus grande. Une messe basse y commençait. Le célébrant était trës actif; elle dura à peine dix minutes. Il est vrai que le servant, quoique laïque, lui aidait un peu ; car ce fut lui qui découvrit le calice pour l'offertoire et le recouvrit après les ablutions. On n'est pas difficile sur cet article en Italie, pas même à Rome ; et lorsque des étrangers en expriment leur surprise à des prêtres assez scrupuleux pour éviter pareille indécence, ils lèvent les épaules et vous répondent : " Que voulez- vous ? C'est un abus."

Depuis Plaisance, ce ne sont plus les cordonniers qui bordent les rues, mais les tailleurs et les couturiers. Les rez-de-chaussées en sont garnis, surtout auprès des fenêtres, que la température du pays permet de tenir ouvertes même en cette saison. Il n'y fait pas plus froid qu'en Canada à la fin d'août, nonobstant la continuité des pluies qui sembleraient devoir amener du froid. Cependant il est remarquable qu'il n'y a pas plus d'oiseaux (peut-être y en a-til moins) que dans l'Amérique du ÎTord, en pareille saison. Ce contraste paraît assez singulier.

Il paraît que l'on cultive avec beaucoup de succès le lin et le chanvre dans cette partie du pays. Les voitures en grand nombre que l'on rencontre sur les chemins, sont encombrées de ballots de filasse de la plus belle qualité. Il n'y a pas une femme, soit vieille, soit jeune, pas une fille, soit grande, soit petite, qui ne soit chargée d'une quenouille et d'un fuseau. Habituées à filer du matin au soir, elle le font en marchant, comme si elles étaient assises, dans les rues et sur les chemins, comme à la maison.

E"ous arrivons à Modène trop tard pour la visiter (les jours sont forts raccourcis à la fin d'octobre), mais assez tôt pour aller à la cathédrale, et nous édifier d'un salut qui se chantait à l'un des autels les plus voisins du bas de l'église, auquel assistait tout le chapitre avec beaucoup de recueillement, environné d'un peu-

pie nombreux et d'une attitude touchante. La dernière duchesse de Modène a résigne sa principauté à son fils, jeune prince qui donne beaucoup d'espérances, et s'est retirée à la cour d'Autriche, d'où elle vient lui rendre visite tous les ans. C'est elle que nous avions rencontrée avec sa suite, le matin du jour précédent. Modène compte environ 90,000 habitants. C'est la patrie de plusieurs savants de distinction.

Nous y passons la nuit, et l'ayant quittée de bonne heure le lendemain, nous arrivons dans la matinée à Castel-Franco, la première place de l'Etat de l'Eglise, où nous rencontrons une garnison des soldats du Pape î

Page 1