CHAPITRE CINQUIEME
Les Etats du Pape L'administration La Ca-npagne romaine — Bologne.
— Les cardinaux Oppizoni et Spina. — Cérémonies des cathédrales de Bologne et de Québec. — Le Camposanto — Le philologue Mezzofante —
Ancône. — Les églises Lorctte et la Sainte Maison. — Les vêtements
sacrés en Italie Pie VI et Bonaparte Spolette — Le chapeau rond
de Ms'^ Plessis Le costume des ecclésiastiques Pas de soutane
Terni Le Tibre Ponte Mole. — Arrivée à Rome.
30 octobre. — L'Etat pontifical ou de TEgliae, borné au sud-ouest, par le royaume de ITaples, au nord et nord-est, par le grand duché de Toscane, les duchés de Parme, Plaisance et Modëne, et les Etats d'Autriche en Italie ; au sud-ouest, par la mer de Toscane Tyrrhenum mare, et au sud-est, par le golfe de Venise, autrefois Mare Adriaticum, se compose des trois Légations de Ravenne, de Ferrare et de Bologne, des duchés d'Urbin et de Spolëte, du marquisat ou de la Marche d' Ancône, du Patrimoine de St-Pierre et de la Gampagna di Borna, autrefois appelé le Latium. Tous ces territoires réunis forment un ensemble de cent lieues de long sur 33 de large, d'une mer à l'autre, renfermant 50 évêchés et un million et demi d'âmes. Ce pays est extrêmement fertile et dans un des plus beaux climats du monde. Il est en possession des embouchures des deux principaux fleuves d'Italie, savoir : le Pô et le Tibre. Avec des travaux, il pourrait avoir d'excellents ports, au lieu qu'il n'y a point où recevoir un seul vaisseau de ligne. Le dessèchement des marais de la Campagne de Rome, le défrichement du Patrimoine de St-Pierre, porterait dans l'Etat l'abondance et la salubrité. Les forçats, en grand nombre, dont on ne sait que faire, et qu'il faut néanmoins garder, nourrir et habiller aux frais publics, pourraient être employés à ces divers travaux, avec avantage pour l'Etat et pour eux-mêmes, au lieu de végéter dans l'oisiveté d'une prison, où leurs forces s'exténuent
graduellement, sans que leurs cœurs s'améliorent. On voit avec peine l'ancienne capitale du monde politique et la ville centrale du christianisme se dépeupler par le mauvais air qu'exhalent des terres déboisées et incultes, et des marais pestilents qui l'environnent. Les Papes, toujours âgés lorsqu'ils montent sur le trône, et donnant, comme de raison, leurs premiers soins aux affaires de l'Eglise, ont rarement un pontificat assez long pour s'occuper de ces sortes d'améliorations. D'ailleurs, le goût des Italiens, en général, se porte plus naturellement vers les beaux-arts que vers les choses utiles. De belles églises, de magnifiques palais, des arcs de triomphe, des fontaines, des colonnes, des obélisques : voilà les objets qui ont plus généralement occupé ceux des Souverains Pontifes auxquels les soins du gouvernement spirituel ont laissé quelque relâche. Pie VI a porté son attention vers le dessèchement des Marais Pontins; Clément XII, comme on le verra ci-aprës, s'est sérieusement occupé d'améliorer Ancône ; mais Paul V, Sixte V, Benoît XIV et quelques autres, en l'honneur desquels on trouve des inscriptions partout, qu'ont-ils fait autre chose que des embellissements, qui, à la vérité, ajoutent à la célébrité de l'Eglise et y attirent des étrangers, mais ne procurent aucune véritable ressource aux sujets et n'excitent pas leur énergie. Le goût du Pape actuel est de faire fouiller pour la découverte d'anciens monuments, et de soutenir les ruines de ceux qui subsistent encore. C'est fort bien ; mais il n'en est pas moins vrai que Eome se dépeuple, ainsi que ses alentours, et que le rapprochement du tableau des naissances et de celui des morts, depuis 20 ans, ofiÈ're une perspective eflTrajante. ITe peut-on donc s'occuper des choses agréables qu'au préjudice de celles qui sont utiles ? Ce serait mal entendre cette belle pensée d'Horace :
" Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci." ^
1 — Il est certain que l'administration temporelle des Etats du Pape laissait beaucoup à désirer, à l'époque du voyage de MeTlessis. Et je crois que sous Pie IX, il restait encore énormément à faire. Comme le dit ailleurs l'évêque de Québec, le gouvernement pontifical était peut-être trop paternel j
La partie nord de l'Etat ecclésiastique où nous entrons, est bien celle dont la culture lui fait le plus d'honneur, et elle en est moins redevable à son gouvernement, qu'à l'exemple des habitants des Etats que nous venons de laisser. Il serait honteux, en effet, que des sujets du Saint-Père, avec des terres, au moins aussi bonnes que celles de leurs voisins, demeurassent en arrière d'eux, lorsqu'il s'agit d'en tirer parti. Aussi peut-on être assuré qu'on trouve entre Castel-Franco et l'entrée des Apennins, ce que l'on peut appeler le grenier des Etats du Pape, et la partie la mieux habitée et la plus vivante.
La ville de Bologne est surnommée la Grasse^ à raison de la richesse du sol dont elle est environnée. C'est une des plus célèbres d'Italie, par son Université, par les rencontres de Souverains
j'ajoute que les prêtres, peu préparés par leurs étu<les au travail de l'administration, ne réussissent pas toujours à faire fructifier les biens temporels, appelés qu'ils sont surtout à la culture des fruits spirituels. Souvent mal secondés par leurs premiers officiers, cardinaux et autres, les Papes n'ont pu réaliser les améliorations qu'ils s'étaient proposées. Que de faits l'on pourrait citer ! Il est bien connu que Pie IX voulait raser le Ghetto, et cependant il n'a pas pu le faire, grâce à l'inertie de son gouvernement. Quand, en 1860, Lamoricière se dévoua pour sauver le Pape contre les Italiens, il trouva, en arrivant à Rome, les choses militaires dans un bel état ! " L'armée comprenait sept à huit mille hommes à peine, mal vêtus, mal équipés, médiocrement commandés, travaillés par les excitations du dehors. La cavalerie se réduisait à quelques chevaux ; quant à l'artillerie, autant valait n'en point parler. Point de matériel de guerre, ou tellement démodé, qu'il n'eût plus convenu qu'à un musée. Officiellement, certains établissements militaires subsistaient; mais ils étaient depuis longtemps détournés de leur destination. Un jour, Lamoricière voulut visiter ce que l'on appelait le magasin d'artillerie : il le trouva occupé par un carrossier et aussi par des artistes qui, de temps immémorial, en faisaient leur demeure ; ainsi en étaitil du reste Il y avait dans Rome, non pas de grands brigandages, mais
une foule de petites improbités, qui se rassuraient et s'amnistiaient ellesmêmes, tant elles se sentaient tolérées ! " (De la Gorce — Histoire du second empire). Lamoricière disait un jour : ''Je suis dans la position d'un homme qui se battrait à cent cinquante pas avec un pistolet contre un adversaire armé d'une carabine." On sait ce qui arriva, et ce qui devait infailliblement arriver, à moins d'une intervention miraculeuse de la divine Providence..
et de Papes qui y ont eu lieu, par deux sessions du Concile de Trente, par le coup de mort qu'y reçut la Pragmatique Sanction de Charles IX, lorsque Léon X et François I y signèrent le Concordat de 1515, enfin par les hommes remarquables qu'elle a produits, notamment les Papes Grégoire XIII et Benoît XIV.
ÎTous y entrons à une heure après-midi, encore à jeun (car on observait, ce jour-là, la vigile de la Toussaint), et prenons logement à l'Hôtel de S. Marc.
Outre le cardinal Oppizoni, archevêque du lieu, frëre de l'archiprêtre de Milan, qui lui avait annoncé d'avance l'évêque de Québec, il y a encore dans cette ville le cardinal Spina, qui y remplit la fonction de légat, répondant à celle du gouverneur en chef du duché. Ils ne demeurent pas ensemble. L'archevêque
Mais ce qui est digne de remarque, c'est qu'avant d'appeler des soldats — des héros, mais des étrangers après tout — pour combattre les compatriotes du Saint-Père et pour le protéger contre eux, on n'ait pas seulement songé à commencer une organisation militaire quelconque. Décidément, à part Jules II et quelques autres papes, les autres pontifes romains ont été plutôt les vicaires du Prince de la paix que du Dieu des armées ! Que de travaux à faire encore pour assainir et cultiver, comme elle devrait l'être, la campagne romaine I N'importe, il y a progrès et à la campagne et à la ville. Rome est devenue l'une des cités les plus saines .du monde et on y meurt moins qu'ailleurs ; la population a plus que doublé. J'écrivais, en 1900, à la vue des progrès dont j'étais moi-même le témoin : " Roaie a bien changé depuis l'occupation italienne j elle est devenue une ville moderne, et à ce point de vue, c'est tant mieux. Les Italiens sont artistes et n'aiment pas à détruire les monuments. Aussi le nouveau gouvernement — dont d'ailleurs les rapines sont sans excuse — s'est-il efforcé d'embellir la cité, sans faire dis^Daraître ce qui lui donne tant de cachet et en fait la ville la plus intéressante du monde... Rome est plus belle que jamais, et elle n'a rien ou presque rien perdu de son caractère antique et de ses souvenirs historiques et religieux. Tout cependant n'est pas à admirer..." Ce qui a valu à Rome, au point de vue matériel, les réformes importantes dont on jouit aujourd'hui, c'est l'arrivée des Piémontais, qui y sont entrés par injustice sans doute, mais avec des habitudes de progrès, d'ordre, de propreté et d'hygiène- dont les Romains avaient grand besoin, et qu'ils n'auraient probablement jamais eues, s'ils avaient été laissés à eux-mêmes.
a son palais auprès de l'église métropolitaine ; le légat occupe celui du gouvernement, auprès de l'église collégiale de S. Pétrone. Ce saint, ancien évêque de la même ville, est représenté par une statue de marbre, assise au-dessus de la principale entrée de ce palais. Elle y figure assez mal avec celle de ITeptune, qui surmonte une belle fontaine, placée à une distance à peu près égale delà collégiale et du palais. Celui-ci est un immense édifice, dont il faut parcourir trois pans avant de trouver le légat, qui n'occupe que le quatrième, et cela au second étage, où l'on ne parvient qu'après avoir décrit deux longs et larges escaliers, qu'on devrait plutôt appeler des plans inclinés, ou des côtes formées de briques inclinées et verticalement posées, qui ne sont retenues que par des chaînes de pierre, aussi verticales, placées de deux en deux pieds, sur toute la largeur de l'escalier. Aussi raconte-t-on que Charles Quint, devant avoir une entrevue dans ce palais, avec le pape Paul III, y monta tout uniment à cheval, et il faut avouer que ces escaliers conviendraient mieux à des chevaux qu'à des gens de pied.
L'évêque de Québec eut beaucoup à se louer de la réception que lui firent ces deux Eminences. M. Turgeon eut, à l'ordinaire, sa petite part de ces honnêtetés. Le cardinal Spina était en dernier lieu archevêque de Gênes. Il vient de résigner ce siège, qui a été donné au vicaire général des Barnabites, le P. Lambruschini. Avant d'être cardinal, il avait été archevêque de Corinthe in pariibus infidelium. Ce fat lui qui accompagna Pie YI dans son exil, l'assista à Valence dans sa dernière maladie, lui ferma les yeux, conserva son corps dans un cercueil de plomb, le fit enterrer militairement, quelque temps après, pour empêcher le clergé intrus de faire ses funérailles, et après que Bonaparte fut établi premier consul, obtint de le rapporter à Rome, où il a été déposé dans le souterrain de la basilique de S. Pierre. Il dit qu'il n'y a rien de vrai de tout ce que le général de Mark ou du Mark a écrit du séjour et de la maladie de ce Souverain Pontife, et qu'il ne put s'empêcher de le déclarer à sa dame, lorsqu'étant devenue veuve, elle crut lui faire un beau présent en lui envoyant un exemplaire
de ce livre, comme contenant des faits dont il avait lui-même été témoin.
31. — L'évêque de Québec, décidé à passer à Bologne le dimanche et le lundi, alla, le premier de ces deux jours, célébrer la messe dans une jolie petite église appartenant aux religieuses Clarisses, détruites par les Français et non encore rétablies, faute de moyens, et par l'impuissance du gouvernement de leur donner l'assistance nécessaire. Au commencement de sa messe, on ouvrit un guichet au-dessus du gradin de l'autel où il célébrait, et il aperçut tout à coup, au fond d'une petite chapelle attenant à cet autel, une figure noire magnifiquement habillée et assise dans un riche fauteuil environné de cierges ardents. Ce spectacle l'eût singulièrement frappé, s'il ne se frit immédiatement rappelé que l'on conservait dans cette église le corps de sainte Catherine, surnommée de Bologne, religieuse professe du même couvent, morte en 1463 et canonisée en 1712. Il ne manqua pas d'entrer dans cette chapelle après la messe, pour examiner de plus près ce saint corps. C'est quelque chose d'admirable que sa conservation. Il y a quatre siècles et demi qu'elle est morte. Sa peau a noirci. Du reste, elle est dans toute sa chair, quoiqu'un peu retirée ; l'évêque lui baisa les pieds, et ainsi firent ceux qui l'accompagnaient (ses pieds sont nus, mais entiers). On conserve là près, dans une armoire, un bréviaire et un autre livre de dévotion, tous deux écrits de sa main, ainsi qu'un petit violon de sa façon, assez mal bâti, dont elle s'amusait en récréation, dans les dernières années de sa sainte vie, accompagnant du son de cet instrument, ces paroles de l'Ecriture : Et Gloria ejus in te videbitur, qu'elle répétait sans cesse et où elle trouvait sa consolation. On conserve aussi, dans une fiole, de l'eau qui sortit de son corps, 18 jours après qu'elle fut morte. Ce corps est dépouillé et lavé une fois tous les ans. Les fidèles se partagent l'eau de cette lavure et la conservent dans leur maison. Le lavage fait, la sainte est de nouveau revêtue d'une robe magnifique ornée de pierreries et d'argent, et remise dans son fauteuil jusqu'à l'année suivante. Ce fauteuil est élevé de deux ou trois degrés au-dessus du pavé de
la chapelle. C'est là qu'une pauvre religieuse ignorée de tout le monde, pendant sa vie, mais connue de Dieu, qu'elle servait sans ostentation, reçoit aujourd'hui les hommages des rois et des peuples, tandis que son âme bienheureuse jouit de la vue de son céleste Epoux. Nimis honorati sunt amici tui Deus ! ^
L'évêque désirait assister, ce jour-là, à la grand'messe de la collégiale de S. Pétrone. Elle allait finir lorsqu'il y arriva, mais il s'y trouva assez tut pour voir des laïques, même des bonnes femmes assises dans les stalles que les chanoines ne suflâsaient pas à remplir, sans compter que, jusque sur les degrés de l'autel, il y avait une foule de toutes sortes de gens. Cet autel est très avancé vers le balustre ; il est environné de degrés tout autour et a deux faces. Le célébrant se tient du côté du chœur, et comme il fait face au peuple, il chante Dominus vobiscum et donne la bénédiction sans se détourner. Cette église plus belle et plus grande que la métropole, a un grand nombre d'autels, tous richement ornés et garnis de tableaux et de statues de prix. Lorsque le cardinal Légat assiste à une église le dimanche, c'est à celle de S. Pétrone.
Sur le pavé de cette collégiale, est tracée la fameuse méridienne
1 — Le 10 janvier 1883, j'avais le grand bonheur de voir à mon tour le corps conservé de sainte Catherine de Bologne, et je puis dire que je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux. " Elle est assise — ^je cite mes notes de voyage — sur un trône magnifique dans la chambre où elle est morte. Elle est revêtue d'une chape de drap d'or, ayant une mitre sur la tête. Elle a encore toute sa chair qui est noircie, excepté à un endroit sur le menton, où l'on rapporte que l'Enfant-Jésus la baisa un jour. Le visage, les mains et les pieds sont découverts ; et la peau, les ongles, tout cela est parfait. Je l'ai vue de très près, j'ai touché ses mains flexibles et leur ai fait toucher mon chapelet. Quel miracle ! " Tous les corps de saints que l'on dit conservés, n'ont pas été préservés comme celui là de la corruption du tombeau. Plusieurs sont enduits de cire, comme celui de S. Léonard de Port-Maurice, d'autres sont à peine visibles, et il faut une foi extraordinaire pour y découvrir le miracle de la conservation ; quant à celui-là, on en dira ce que l'on voudra ; moi, j'ai été absolument émerveillé et j'y ai vu la main de Dieu. Au reste, il demeurera certain que l'Italie a produit un nombre phénoménal de saints, dont les âmes sont en possession de la gloire céleste, et dont les corps justement vénérés ressusciteront un jour pour entrer dans le triomphe éternel.
du savant Cassini, dans le milieu d'une longue bande de cuivre placée tout exprès au niveau du pavé. Du côté où est cette méridienne, se trouve aussi une belle horloge ayant dans un même pilier de l'église, à six ou huit pieds au-dessus du pavé, deux cadrans, dont l'un donne l'heure astronomique, l'autre l'heure italienne. Car il faut savoir que les Italiens ne divisent pas leur cadran en 12 heures, comme le nôtre, mais en 24, et qu'ils ne comptent pas à partir de midi ou minuit, comme nous faisons, mais d'un coucher de soleil à l'autre, et, comme le soleil se couche plus tôt ou plus tard, suivant qu'il est plus ou moins éloigné de l'Equateur, il en résulte que le commencement de leurs 24 heures, et par conséquent leur midi, sont sujets à de grandes variations. En décembre, lorsque nous avons midi, ils comptent 19 heures. En juin, au lieu de 19 heures à midi, ils n'en ont que 16. Il n'y a donc qu'aux équinoxes qu'ils se rapprochent de nous, mais à leur manière, c'est-à-dire qu'ils ont (J heures lorsque nous avons minuit, et que notre midi est à leurs 18 heures. Il faut du temps pour se faire à ce langage : " A quelle heure est la grand'messe dans telle église? — A 14 heures. Et Vêpres? — A 21 heures; le dîner, à 19 heures, le salut à 23, etc." Eh bien, les Italiens ne connaissent pas de meilleure manière de conduire leurs horloges, et on réussirait autant à faire adopter aux Anglais la graduation du thermomètre par Héaumur, qu'aux Italiens notre manière de compter les heures.
Le cardinal Oppizoni conduisit, le soir, l'évêque de Québec à un couvent de Visitandines, qu'il rétablit à ses propres frais, dont les religieuses lui viennent de îTovare. Il n'y en a encore qu'une partie de rendues, mais pleines de zèle et de désir de se rendre utiles aux jeunes personnes de leur sexe, pour l'éducation desquelles on les a appelées dans ce diocèse.
V novembre. — Le lendemain, jour de la Toussaint, après avoir dit la messe à S. Pétrone, il voulut assister à l'office de la métropole. Cette église est redevable d'une partie de sa décoration à la magnificence de Benoît XIV, qui en fut archevêque, du temps qu'il était cardinal, connu sous le nom de Prosper Lambertini, et
qui l'affectionnait tant, qu'il la garda, même après être devenu pape. Sa plus grande richesse sont les corps des saints martyrs Vital et Agricola, conservés dans la chapelle souterraine, où il n'y a pas moins de cinq autels.
L'archevêque ne célébrait pas solennellement ; seulement il assistait paré. On suit le cérémonial romain à Bologne ; on le suit aussi à Québec. Néanmoins les cérémonies de Québec et celles de Bologne ne se ressemblent nullement. Elles se font ici avec beaucoup plus de précipitation et beaucoup moins de dévotion, de la part de petits clercs au-dessous de l'âge de 15 ans et même de 12, dont les têtes mouvantes ne font pas d'honneur à la tonsure dont elles sont ornées. Il ne se trouvait presque personne dans l'église. Assez souvent les cathédrales sont peu fréquentées. Le mauvais temps de ce jour pouvait être une raison de plus pour le peuple de ne se pas fouler à l'église. Il pleuvait tant, que l'évêque de Québec ne put visiter ni l'Université, ni la célèbre tour nommée Asinelli, qui passe pour lapins haute d'Italie, et qui a, en effet, 376 pieds d'élévation. Il en fut dédommagé par la visite du cimetière, où il fut conduit par le cardinal Légat, entre la messe et vêpres, comme on en était convenu le jour précédent. Un cimetière ! La belle curiosité, dira-t-on ! Oui, celui de Bologne en est une, et peut-être ce qu'il y a de plus beau à y voir. C'est une ancienne Chartreuse placée à une demi-lieue de la ville. Elle est composée, comme toutes les autres, de cloîtres ou galeries couvertes, au milieu desquelles sont d'anciens jardins, cours ou parterres qui en remplissent le vide ; ces carrés ou parterres dans lesquels on a planté des cyprès, sont autant de cimetières où les corps du commun peuple sont enterrés symétriquement. Les gens plus distingués, formant par conséquent le petit nombre, trouvent leur place sous le pavé des galeries. Deux corps bout à bout peuvent aisément loger dans la largeur de ces galeries. On les y met de manière que leurs pieds sont opposés les uns aux autres. Une rangée de colonnes soutient le plafond de la galerie du côté du parterre. Ces colonnes sont appuyées sur un petit mur de 18 pouces de haut. Or ce petit mur
suffit pour recevoir les épitaphes simples de ceux dont les têtes sont rangées auprës. Le fond de la galerie est un mur plein, sur lequel on place,pour les autres, non seulement de plus longues épitaphes,mais encore des urnes, des piédestaux, des bustes, des statues, qui font honneur aux défunts, et encore plus aux sculpteurs qui les exécutent. Il est un de ces monuments qui a un mérite particulier et qui est fini tout nouvellement. Il s'agissait d'y perpétuer la mémoire d'un époux et d'une épouse de la famille Caprara, morts à un petit intervalle l'un de l'autre, et qui ont laissé deux filles en mourai t. L'artiste a mis au fond d'une espèce de grande niche appuyée sur le pavé, un piédestal qui s'élève à hauteur d'appui. Sur l'un des coins du piédestal est placée une urne. C'est celle du premier mort des deux époux. Une des deux filles, de grandeur humaine, a l'air d'arriver; elle porte l'autre urne et s'avance, comme pour la placer auprès de la première. Rien de plus naturel que son attitude. Il semble qu'en apportant cette seconde urne, elle dit à tout le monde : '' On ne s'était pas trompé : nos chers parents devaient se suivre de très près." Quelque parfaite que soit cette figure, elle n'est cependant pas ce que le monument ofire de plus admirable. Sa sœur, placée à son opposite, a la tête légèrement inclinée, comme une personne qui voudrait contenir sa douleur ; elle a ses habits couverts d'un long voile prenant sur sa tête et prolongé jusqu'aux pieds. A travers ce voile, on voit ses habits, l'enfoncement des yeux, de la bouche, la proéminence du nez, des lèvres et des autres parties saillantes du corps et de la face. Rien de tout cela n'étonnerait, si ce voile était de quelque étoffe transparente. Mais il est de marbre blanc, comme tout le reste du monument, et voilà qui suppose, dans le statuaire, une habileté extrêmement précieuse : celle d'avoir imité la transparence de la gaze ou de la mousseline, dans une matière qui s'y prête aussi peu que celle sur laquelle il travaillait.
L'église, les diverses chapelles et caveaux qui en dépendent, et qui occupaient beaucoup de place chez les Chartreux, qui disaient tous la messe en même temps, et auxquels il fallait, par conséquent, beaucoup d'autels : tout cela est pavé de sépultures plus ou
moins distinguées. Des cimetières entiers, soit de couvents, soit de paroisses, ont été transportés dans cet endroit, le seul de Bologne où l'on enterre présentement. On nous montra, par exemple, un caveau de sacristie, dans lequel sont réunis tous les morts d'un ancien couvent de Capucins. Comme il y a dans cette chartreuse un grand nombre de cloîtres au rez-de-chaussée, dont chacun présente un parterre et quatre faces de galerie, le cimetière pourra suffire très longtemps aux besoins delà ville, à laquelle ou se propose de le joindre prochainement, par une suite d'arcades de même espèce que celles qui bordent, de chaque côté, les plus belles rues de Bologne, et qui y sont d'une grande ressource pour les gens de pied contre le soleil et contre la pluie.
Il n'y a que 18 ans que la Chartreuse a été convertie en cimetière, et depuis cette date, on y a déjà conduit 56,000 morts, sans compter le transport des anciens ossements, c'est-à-dire que dans ce petit nombre d'années, les cinq-sixièmes de la ville ont payé ce tribut, car on ne compte à Bologne que 65,000 habitants. Ce rapprochement a quelque chose d'effrayant dans un climat qui, de l'aveu de tout le monde, n'a aucune mauvaise qualité. Il est donc vrai que les hommes ne naissent que pour courir rapidement vers la mort.
Comme il n'est aucune "famille de la ville qui n'ait de ses proches dans l'église, dans les chapelles, caveaux, cloîtres ou parterres de la Chartreuse, il en résulte que la commémoration des morts y est célébrée avec un immense concours de peuple. Dès la veille, les cierges de toute grosseur y sont portés par centaines, et quoique le jour ne fut pas fort avancé, lorsque nous y allâmes, les aumôniers nous dirent qu'il y en avait déjà beaucoup de rendus.
Le cardinal Légat voulant procurer à l'évêque de Québec la connaissance d'un homme extraordinaire, avait pris dans la voiture l'abbé Mezzofante, professeur de langues orientales à l'Université. C'est quelque chose d'étonnant que la facilité avec laquelle cet ecclésiastique, qui paraît être âgé de 40 ans ou environ, se met dans la tête toutes les langues qu'il veut apprendre.
Par exemple, il n'a jamais été ni en France, ni en Angleterre. Néanmoins, soit qu'il parle anglais ou français, c'est avec une pureté de langage et une exactitude de prononciation qui ferait croire qu'il a passé la moitié de sa vie dans un de ces royaumes, et la moitié dans l'autre.
Décidé à partir le lendemain, l'évêque de Québec alla, le soir, à travers une forte, et grosse pluie, prendre congé du cardinal archevêque, auquel il ne manqua pas, dans leur courte conversation, de faire mention du plaisir avec lequel il avait vu l'abbé Mezzofante. " Il a beaucoup de mérite, répondit Son Eminence ; malheureusement il est fils d'un menuisier. " L'évêque ne l'en trouvait que plus estimable ; mais la noblesse a une autre manière de voir.
2. — Nous remontâmes en voiture au petit jour. On ne voit pas plus d'oiseaux en Italie, en cette saison, que dans l'Amérique du Nord. Cependant la température y est aussi douce qu'en Canada, au commencement de septembre. Les pluies qui nous accompagnent, depuis notre arrivée à Turin, n'ont produit presque aucun froid, et jamais que pour quelques instants. Les chemins continuent d'être fort beaux. Inutilement ferait-on ici mention de la distance qu'il y a d'un lieu à un autre. Il suffit de dire que les trois mules de Dei nous font faire 12 lieues par jour ou à peu prës, et que les villes sont assez également partagées, pour que nous en voyions une ou deux dans la journée, sans compter celle où nous arrêtons pour coucher.
Aujourd'hui nous traversons San NiecolOy et Imola, ci-devant l'évêché du Pape actuel, lorsqu'il était cardinal Chiaramonte, et patrie de S. Pierre Chrysologue, pour aller coucher à Faeuza, où nous arrivâmes assez tôt pour en saluer l'évêque, M^''" Etienne Bonsignori.
Faenza est dans la Romagne. Elle était autrefois recommandable par sa fine vaisselle de terre. Nulle part on ne la faisait aussi bien. Dans toute l'Europe, on voulait des assiettes de Faenza, d'où est venu chez les Français le mot de fayence. Elle
est moins recherchée depuis que deux manufactures de ce genre se sont accréditées, l'une en Saxe, l'autre à Marseilles.
Le mercredi, nous passons à Forli, anciennement Forum Livii, pour aller dîner à Césenne. Ces deux villes sont fort jolies. La dernière, plus considérable que l'autre, a une bonne citadelle, un hôtel de ville estimé, une fontaine ornée de statues. C'est la patrie de Jacques Mazzoni, qui, aprës avoir soutenu une thèse très brillante à Bologne, y fut reçu docteur en théologie, à l'âge de 18 ans. C'est aussi la patrie des Papes Pie VI et Pie VII. Ce dernier y passa deux jours, à son premier retour de France. Une statue de marbre est placée en l'honneur de Pie VI, dans la façade du palais où il prit naissance. Nous entrons à la cathédrale. On y finissait un service dont le cardinal Castiglioni, évêquedu lieu, fit l'absoute. Il s'acquittait de cette cérémonie avec beaucoup de dignité.
3. — Les représentations autour desquelles ont fait les absoutes en Italie, ne sont pas, comme les nôtres, en forme de cercueil couvert d'un drap mortuaire. C'est un échafaudage, en forme de pyramide, qui prend de dessus le pavé et s'élève de 8 à 10 pieds, sans drap mortuaire, mais orné, tout à l'entour, de cartons représentant des ossements, la mort avec sa faulx, etc., et terminé par une tête de mort. Ici cette tête était affublée d'une mitre, ce qui nous fit comprendre que cet obit se faisait pour les évêques de Césenne.
Le service ayant fini tard et le dîner devant être immédiatement suivi du départ, l'évêque de Québec ne vit pas de temps de rendre ses hommages au cardinal évêque. Nous nous remîmes donc en route pour atteindre le village de Saviniano, où nous devions coucher.
Plus nous allons, plus nous rencontrons de voitures chargées de très belle filasse. La quantité en est étonnante, et doit procurer de Pargent à cette partie du pays, soit qu'on en fasse de la toile sur le lieu même, soit qu'on l'exporte en nature, ce qui est plus vraisemblable, d'après le soin avec lequel les bottes en sont liées.
Le chemin est fort élevé au-dessus des champs. Dans la partie
la plus voisine de chaque côté, sont cultivées de grandes cannes ou (comme nous disons) sarbacannes, de la qualité de celles dont on fait usage dans les églises du Canada. Ici où le bois est rare et précieux, on les emploie à faire des petites clôtures en losanges autour des jardins, à soutenir des vignes trop éloignées des arbres, à étendre du linge pour le faire sécher, etc. On continue de trouver de ces sortes de cannes en quantité, jusqu'à l'entrée des Apennins et même jusqu'à Rome.
Saviniauo consiste en une seule rue, mais très large et très longue. On y compte 2,000 âmes partagées en deux paroisses et desservies par une trentaine de prêtres. Kous entrons dans une église à soleil couchant. On y commençait l'office des morts. Au milieu de la nef, était érigée en leur mémoire une pyramide comme celle de la cathédrale de Césenne, excepté qu'elle n'était pas terminée par une mitre. Le peuple arrivait en foule. Nous avions pris place au balustre, et peut-être y aurions-nous tenu à genoux jusqu'à la fin de l'office, mais des bonnes femmes, survenues après nous, nous donnèrent tant de coups de coude, qu'il fallut renoncer à la partie.
Nous logeâmes dans une auberge qui s'annonçait assez mal. Heureusement nous y étions seuls, et les gens, parleur empressement et leur bonne volonté, suppléèrent à ce qui manquait du côté de l'ameublement et ne demandèrent qu'un prix très médiocre. Il est vrai que nous ne leur fîmes pas grande dépense. Depuis quelque temps, notre souper consistait en une soupe au lait, et nous continuâmes de même, aussi longtemps qu'il fût possible de le faire.
Outre la dévotion pour les morts dont les habitants de Saviniano nous avaient donné des preuves, ils nous édifièrent encore par une espèce de procession qui passa, le soir, sous nos fenêtres, principalement composée déjeunes gens qui récitaient des prières à haute voix, sous la conduite d'un prêtre. La procession finit à une petite chapelle qui se trouvait un peu plus loin, d'où ils revinrent en causant fort tranquillement et sans aucune criailler ie.
4. — Il est admirable que dans une aussi grande étendue de pays que celle que nous avons parcourue depuis Calais jusqu'ici, il y ait aussi peu de différence qu'il s'en trouve dans la manière de s'habiller, soit en ville, soit en campagne. Italiens, Autrichiens, Piémontais, Français, Savoyards, tous ces gens, à très peu de chose près, ont le même costume qui est en usage dans le Canada, si Ton en excepte ce que nos paysans appellent capot, vêtement qui n'est point connu en Europe.
La première place qui se présente sur la route, après avoir quitté Saviniano, est un autre village moins considérable, nommé Santo Archangelo. Nous y passons le jeudi, au soleil levant. Près de là se trouve un arc de triomphe, en l'honneur de Clément XIV ou Gan-Ganelli. De tous les Souverains Pontifes des derniers siècles, il n'y en a guère dont on trouve aussi rarement le nom que le sien. Son pontificat fut court et peu consolant pour l'Eglise.
Dans cette matinée, nous passons la rivière de Pisatello, autrefois le Rubicon, qui était regardé, du temps de Jules César, comme la séparation de l'Italie d'avec ce que l'on appelait alors la Gaule Cisalpine. Un pont de marbre très ancien couvre cette rivière et introduit à Rimini, ville célèbre par le concile de l'année 359, où les Ariens dominèrent, et surprirent par une profession de foi équivoque la droiture des catholiques.
!N"ous descendons de voiture sur la grande place, pour prendre une tasse, ou plutôt un verre de café, dans une maison où l'on en débitait. L'évêque de Québec y fait rencontre d'un ecclésiastique qui paraissait obligeant. Il en profite pour se faire ouvrir une petite chapelle située sur cette place, dédiée à S. Antoine de Pade et recherchée du peuple, à raison d'une relique de ce saint, que l'on y conserve. Avant de remonter en voiture, il va visiter la cathédrale assez ornée en dedans, mais dont les murs de briques n'ont pas encore été revêtus. Dans celui des longs pans, qui donne sur la rue, il aperçoit avec surprise plusieurs sépulcres occupant des places dans l'épaisseur du mur, à 8 ou 10 pieds de terre. Ce sont les membres d'une famille nommée Malatesta, bienfaiteurs de cette église, qui ont eu la fantaisie de se faire ainsi nicher au
dehors. C'est le seul exemple qui existe d'une si singulière dévotion.
Nous approchons de la Mer Adriatique. On n'en voit pas encore les eaux, mais bien quelques vaisseaux dans les rivières, qui ne peuvent venir d'ailleurs que de cette mer. Avant-midi, nous sommes à Catholica, petite ville ainsi nommée, parce que ce fut le lieu où se retirèrent les évêques catholiques, au sortir du concile de Rimini, pour protester contre les Ariens qui les y avaient trompés. Elle n'a rien de remarquable que deux inscriptions, dont Tune rappelle le passage de Pie YI, en 1780 ; l'autre, celui de Pie VII, en 1814, toutes deux placées sur le mur intérieur d'une église, dont l'architecture est d'un assez mauvais goût.
De là à Pesaro, ancien Pesaiirum des Romains, le paysage est très riant et le pays d'une fertilité admirable. L3 chemin s'avance vers la mer. Nous laissons à gauche un superbe château situé au fond d'une prairie, et communiquant au grand chemin par une allée bordée de statues de marbre, des deux côtés. La princesse de Gralles, dans le cours de sa vie errante, a pris à loyer ce château, l'a occupé environ deux ans, pendant que l'on lui construisait une maison de campagne un peu plus rapprochée de la ville. Ses gens ont fait beaucoup de dégât dans l'intérieur du château, y allumant, par exemple, du feu au milieu des appartements, au lieu de se servir des cheminées. Finalement elle a quitté l'endroit, depuis environ deux mois, pour retourner en France, sans avoir réparé les dégâts de ce château, ni payé les dettes contractées pour la construction du sien qu'elle a à peine occupé.
Nous arrivons, le soir, dans cette jolie ville, où il y a beaucoup de commerce et d'activité. Elle est située à l'embDuchure de la rivière de Foglia, a un beau port pour le pays, et sert d'entrepôt au commerce entre Rome et Venise. Son château passe pour une très bonne forteresse ; c'est la patrie de Jacques Marchifetti qui, à l'âge de 13 ans, possédait toute la philosophie d'Aristote, et composa, à 15 ans, un volume de près de 2,000 thèses théologi-
ques, qu'il s'engagea à soutenir publiquement. A travers des rues si pleines de monde qu'il était très difficile d'y passer, l'évêque de Québec alla rendre ses devoirs à celui de l'endroit, M^' André Mastai Ferretti, âgé de 78 ans et demi, et sans avoir rien vu de la ville, rentra, à nuit fermée, dans son auberge, et n'en sortit, que quand il fallut se remettre en route, le lendemain au matin.
5.— La première ville qui se rencontre sur le chemin, est celle de Fano. Elle est redevable de ce nom à un temple de la Fortune, Fanum Fortuna^ que les anciens Romains y avaient construit, et dont il ne reste plus de vestiges. C'est une jolie ville qui paraît tenue proprement. Elle est fortifiée, comme le sont presque toutes celles de l'Etat Pontifical, sur cette côte et dans le voisinage.
Au sortir de Fano, on rencontre un arc de triomphe élevé à la mémoire d'Auguste. C'est un des plus entiers qui se trouvent de cet empereur en Italie. Ceux de Marc-Aurèle et de Constantin, que l'on voit encore à Rome, étant beaucoup moins anciens, sont moins merveilleux.
De Fano, il n'y a que trois lieues pour atteindre Senigaglia. ISTous y arrivons pour dîner. C'est encore une ville maritime dont l'activité, le commerce, les fortifications décorent honorablement la côte du Golfe de Venise. Elle fut établie par les Gaulois, Senones Galli ou Galli Senones, lorsqu'ils pénétrèrent en Italie sous la conduite de Brennus, c'est-à-dire l'an 390 avant J. C. Une de ses portes magnifiquement rebâtie, du temps de Benoît XIV, porte le nom de Porta Lambertina.
De là à Ancône, il reste près de 7 lieues à faire. Autrefois on les faisait dans l'eau, la mer étant trop près de la côte pour que l'on y pût pratiquer un chemin. Il est vrai que le sable, au fond de cette eau, était ferme et sûr. Mais il n'en était pas moins ruineux pour les voitures d'être mouillées sur un très grand espace de chemin ; car ce n'était pas seulement depuis Senigaglia qu'on était ainsi obligé de mettre les chevaux à l'eau, mais encore depuis Pésaro et même Catholica.
Avec le temps, la mer s'est un peu reculée, et le gouvernement a fait soulever un chemin à une petite distance de la côte, lequel, en certain endroits, a de l'eau des deux côtés, mais se trouve a?sez haut pour tenir les voitures à sec en tout temps. Ce chemin est admirablement bien fait et bordé de poteaux de pierres de taille, sur toute la dernière lieue qui conduit à Ancône.
Avant d'arriver à cette ville, la capitale de l'ancien Piceyium, on l'a déjà toate aperçue, parce qu'elle s'élève en amphithéâtre au-dessus du niveau du chemin. A main gauche, en entrant dans la ville, on a le spectacle du plus beau port qui soit sur toute cette côte. Il avait été commencé par l'empereur Trajan. Clément XTI, dans le dernier siècle, l'a conduit au point de perfection où il se trouve aujourd'hui, en prolongeant une digue qui le met à l'abri des fureurs de la mer, en le faisant creuser, en élevant dans le milieu du bassin, qui est entre le port et la ville, un superbe lazaretto, ou lieu de réception pour les passagers et les équipages des vaisseaux venant des ports du Levant, infectés de la peste. L'édifice est séparé du reste du port par un pont-levis et n'a qu'une seule porte, de manière qu'avec une garde de quelques soldats, on est sûr qu'il n'y entrera et qu'il n'en sortira que ceux qui sont munis de la permission des officiers de santé.
La digue ayant été commencée par Trajan, on lui éleva, sur la digue même, un arc de triomphe qui subsiste encore avec son inscription.
L'Italie moderne, non moins reconnaissante, a élevé à Clément XII une statue de marbre blanc, sur le milieu des degrés qui conduisent à l'église des Dominicains, avec une inscription dans laquelle on n'a pas oublié de mentionner qu'il a fait d' Ancône un port libre. La voici : "' Clementi XIP P. P. ob extructas ad pestem avertendam in medio mari amplissimas sedes productum tutioremque factum Trajani portum et, portorio sublato, cunctis apertum nationibus commercium et publicam rem auctam S. P. A. statu am P."
Les étrangers n'abusent pas du privilège, car nonobstant les améliorations faites au port d' Ancône, par ce Souverain Pontife,
on a le désagrément de n'y apercevoir que quelques petits vaisseaux, tant il y a peu de commerce dans cette partie de l'Europe.
En peu d'heures, on pourrait aisément dresser une batterie sur la digue, et faire respecter ce port à toute puissance qui s'en approcherait avec des intentions hostiles. Il fut un temps où l'on avait lieu de craindre les incursions des Turcs, et c'est sans doute pour cette raison, que l'on avait muni de fortifications toutes les places, tant du Royaume de Naples que de l'Etat Pontifical, qui bordent l'Adriatique. Depuis que cette nation a perdu son ancien esprit de conquête, on se contente de maintenir assez négligemment les anciennes fortifications sans en ajouter de nouvelles.
6. — N'ous couchâmes à Ancône, et comme la journée du lendemain ne devait être que de G à 7 lieues, nous prîmes le temps, avant de partir, d'aller visiter la cathédrale, dont l'évêque (le cardinal Riganti) était absent pour cause de maladie.
Cette église est située sur le plus haut point de la ville, environ 600 pieds au-dessus du niveau de la mer. On y monte par des rues très raides, dont quelques-unes ont des degrés comme de grands escaliers. De cette hauteur, la vue est très belle et s'étend fort loin, mais non assez pour apercevoir la terre de la Dalmatie, parce que le golfe de Venise a près de trente lieues de largeur entre cette terre et celle d'Italie.
Il était sévèrement défendu aux Juifs de fréquenter les hautslieux, parce qu'à l'exemple des païens, ils s'y livraient au culte des fausses divinités. Depuis que le christianisme a répandu la connaissance du vrai Dieu par toute la terre, et que les peuples ont reconnu les extravagances de l'idolâtrie, il n'y a plus de raison de maintenir cette défense. Il est même remarquable qu'en beaucoup d'endroits, les chrétiens préfèrent les lieux élevés pour y construire leurs églises, comme plus propres à porter leurs pensées et leurs affections vers le ciel. Dans presque toute l'Europe, les églises les plus dévotes et les plus recherchées sont celles qui sont construites sur des hauteurs. Elles ont un autre avantage ; c'est que les personnes qui s'y rendent pour adorer Dieu, y trou-
vent du silence et de la solitude plus aisément que dans les endroits unis et conséquemment plus fréquentés.
Celle d'Ancône est moins remarquable par sa construction, qui n'a rien d'extraordinaire, que par le petit tableau de la Ste- Vierge qui est au-dessus d'un des autels les plus apparents de l'église.
L'armée française menaçait la ville en 1796. Une foule de peuple se rendait tous les soirs à la cathédrale, et prosternée devant cette image, suppliait la mère de Dieu d'obtenir que les habitants fussent préservés par son intercession, des maux qui les menaçaient. Un soir, l'image remua les yeux assez longtemps et assez distinctement, pour que tous les assistants en eussent connaissance. Plus de 40 témoins ont rapporté uniformément cette merveille. Depuis ce temps, l'image est en une singulière vénération. Le Souverain Pontife, passant par Ancône, a voulu, comme beaucoup d'autres, avoir la consolation de célébrer la sainte messe à l'autel où elle est conservée.
Lorsque l'évêque de Québec eatra pour la voir, il la trouva couverte, et ce qui le contraria davantage, c'est que le chapitre chantait à cet autel une messe qui n'était encore qu'à l'offertoire. Il passe à la sacristie, y trouve déjeunes clercs fort aimables, qui pour le dédommager, le conduisent avec plus de prévenance et d'honneur qu'on en devait attendre de leur âge, dans une chapelle souterraine vraiment digne d'être vue, et par la richesse avec laquelle sont décorés ses trois autels, où le marbre de toute espèce a, pour ainsi dire, été prodigué, et pour les précieux corps de quatre saints qui y sont conservés dans de magnifiques urnes, savoir : Cyriaque, Marcellin, Libère et Antoine de Fatalis.
Nous remontons à l'église. La messe arrivait à l'élévation. L'évêque était résolu d'attendre qu'elle fût finie pour voir l'image miraculeuse. Mais que font ces jeunes clercs? L'un deux passe derrière l'autel et fait tomber le voile de dessus l'image ; l'autre, sans faire plus de bruit, entre au chœur, dit tout bas à l'un des chanoines de quoi il était question. Celui-ci vient presser l'évêque de s'approcher pour considérer l'image ; mais il se garda bien de
le faire clans un moment de la messe aussi précieux, se contenta de la voir de la place où il était, et se retira promptement, pour ne point causer de distraction aux fidèles assez nombreux qui assistaient à la grand'messe. Cette image est un tableau de 24 à 30 pouces de hauteur, où la Ste-Vierge est représentée tenant l'Enfant Jésus. Il ne mériterait aucune attention particulière, s'il n'avait été l'instrument du miracle rapporté ci-dessus.
Les cloches de la cathédrale d'Ancône sont placées dans une tour entièrement séparée de l'église, dont elle est éloignée de plus de 25 pieds ; et il faut avouer que cette idée n'est pas mauvaise, lorsqu'il n'y a qu'une seule tour et qu'on ne veut pas la placer au milieu. Il y a peu d'articles sur lesquels il y ait autant de variété, en Europe, que sur la manière de placer les cloches et les clochers. Beaucoup d'églises ont des clochera si petits ou si dérobés, que l'on entend sonner leurs cloches sans qu'il soit possible d'apercevoir où elles sont. Quant à l'Italie, voici ce qu'il y a de plus commun dans toutes les églises. Elles sont construites en briques et ont leurs murs revêtus de pierres de taille en dehors, et de marbre massif ou pulvérisé, mais très bien étendu, en dedans, de manière qu'il équivaut au marbre massif et souvent le surpasse par l'habileté avec laquelle il est mêlé. A défaut de marbre, on enduit l'intérieur des églises de stuc ou de plâtre, et on le peint en marbre, si luisant et si naturel qu'il est aisé de s'y tromper.
Les églises sont faites en croix, et les chapelles principales ont des autels qui se font face Fune à l'autre. C'est à l'un de ces autels que le Saint-Sacrement est ordinairement conservé, et non au grand. Dans les églises un peu étendues, ces deux premières chapelles sont fort richement ornées et souvent le disputent au maître-autel. Outre cela, il y a de chaque côté, depuis les premières chapelles jusqu'au mur du portail, autant d'autels en face les uns des autres, que la longueur de l'église en peut porter. Il faut qu'elle soit bien petite, si elle n'a pas quatre autels, outre le principal. Ces autels sont adossés aux murs des longs pans, et ont pour ouverture, sur la nef, une arcade qui laisse à chacune de ces petites chapelles huit pieds de profondeur sur douze de
large. Ces arcades continuées depuis le bas de l'église jusqu'à la rencontre de la croix ou de la croisée où sont les deux chapelles principales, lui donnent beaucoup de grâce. Chaque autel est surmonté d'un tableau ou d'une statue, quelquefois d'un grand crucifix. Au-dessus des tableaux ou de ce qui en tient place, il y a un châssis en éventail qui, pour l'ordinaire, donne fort peu de lumière.
Les églises assez riches pour avoir un portail en travertin (et ils sont, pour l'ordinaire, d'une très belle architecture), le sont communément assez pour avoir aussi un pavé de marbre, soit en parquet, soit en assemblage de différentes couleurs et qualités, où l'on voit des fleurs, de grands soleils, des croix de Malte, etc. Les églises plus pauvres sont pavées en briques. Mais si l'on y a enterré quelque personne considérable, il y a toujours son épitaphe sur une table de marbre, à l'effleurement du plancher. Quelquefois il y a une suite de tables de marbre et d'épitaphes depuis la grande porte d'entrée jusqu'au balustre et souvent dans d'autres parties, de sorte qne telle église trop pauvre pour se procurer d'abord un pavé de marbre, parvient graduellement à l'avoir, à force de tombeaux et d'épitaphes. Quelquefois un portail tout en briques attire l'attention par l'habileté avec laquelle on les accommode aux règles de l'architecture^. Colonnades de brique, corniches, frises, entablements, attiques de briques ne sont pas sans exemple.
Les voûtes qui couvrent les églises sont régulièrement faites de briques, revêtues en dedans d'un enduit de plâtre ou de stuc, et couvertes en dehors d'une légère charpente surmontée de tuiles convexes en forme de gaufres. L'intérieur des voûtes est rarement uni. Le plus souvent, elles sont divisées en panneaux, dont les moulures sont dorées et l'intérieur orné de peintures à fresques, si les panneaux sont grands, et de fleurs aussi dorées, si les panneaux sont petits. C'est la même chose, lorsqu'au lieu d'une voûte, il y a un plafond, ce qui est rare.
Les fenêtres sont régulièrement placées au-dessus du carré et dans la couverture ; pratique qui rend les églises sombres à n'y pouvoir lire, pour peu que le ciel soit couvert de nuages ; car,
outre que la lumière que l'on tire des éventails placés au-dessus des petits autels, est très peu de chose, il y en a beaucoup où ces petits éventails n'ont pas même lieu. C'est l'idée générale du pays que l'obscurité d'une église excite au recueillement. Ce système est porté si loin, qu'au moment où le sermon commence, on la rend encore plus obscure, en tirant des rideaux sur toutes les fenêtres. Que dirait-on ici de nos églises percées de fenêtres tout à l'entour, comme des lanternes ?
De la croisée de l'église, s'élève généralement un dôme de briques, dont la charpente, s'il y en a une, est cachée dans l'épaisseur du mur. Ce dôme porte sur les quatre coins de la croisée, s'élève plus ou moins selon le diamètre de sa base, est terminé par une lanterne environnée de châssis, et surmonté d'une croix, dont le pied porte souvent sur un nuage ou sur un groupe d'où elle sort avec beaucoup d'avantage. Le dessus de ce dôme est communément couvert de plaques de plomb, et le dedans orné de fresques représentant divers sujets de piété, plus ordinairement le triomphe des anges et des saints en paradis. Aux quatre coins de la croisée, sont représentés autant d'anges d'une grande taille qui semblent soutenir le dôme ; quelquefois, au lieu d'anges, les quatre Evangélistes ou les quatre Docteurs de l'Eglise latine.
Ce ne sont pas seulement les églises qui sont voûtées. Les sacristies le sont aussi tout entières, et qui dit ici une sacristie entière, dit une suite de pièces ou d'appartements qui s'enfilent les uns les autres et disputent ensemble de bon goût et d'élégance. Ces sacristies ont des portes de communication avec la nef et avec le chœur, des deux côtés de l'autel ; mais jamais dans le rond-point. C'est là la place du chœur.
Il est rare que le balustre et le pavé du chœur ne soient pas entièrement de marbre. Aussi ne fait-on point usage de tapis, si ce n'est extraordinairement, par exemple, lorsque le Saint-Sacrement est exposé. Ces tapis sont de drap tout uni, et quand même ils seraient des plus belles manufactures de Bruxelles ou de Turquie, ils seraient encore moins précieux que le pavé qu'ils couvrent.
Les confeseionnanx n'ont que de petites portes, à hauteur d'appui, et comme il n'y a ni rideaux ni panneaux au-dessus, le confesseur est entièrement en vue. Les grilles ne ferment pas par des tirettes, mais par de petits volets. Du reste, les confessionnaux sont de même grandeur que les nôtres, et n'en diffèrent pas essentiellement quant à la forme,
La chaire à prêcher est plus large qu'en France et en Canada, sans être plus profonde. Il est rare qu'elle soit ornée de sculptures. Elle est ordinairement de forme carrée. Le prédicateur y va et vient, et d'un angle à l'autre, ce qui donne plus de vie à son action. Nulle chaire qui ne soit ornée d'un grand crucifix posé sur le bord le plus voisin de l'autel, et ayant la face tournée vers le peuple.
A l'autel oii l'on donne la communion, le balustre est couvert de damas de soie cramoisie, pendant des deux côtés et garni de franges de même couleur. La nappe de communion s'étend pardessus cette étoffe.
Les autels sont ordinairement de marbre diversifié et de forme carrée. Rien de plus rare dans les églises d'Italie, surtout dans celles de la ville de Rome, que ce que nous appelons autels à la romaine. On n'en trouve guère que dans les chapelles domestiques. Quant aux églises, le cas à peu près unique où un autel n'est pas carré et plein, est celui où l'on a quelque saint corps à y déposer. Alors l'autel consiste en une table de marbre supportée par quatre pieds, et dans le vide est déposée une urne de même matière, quelquefois de pierre plus précieuse, telle que jaspe ou porphyre, qui contient les reliques du saint.
Les autels n'ont pas de tabernacles, mais un gradin à deux degrés, quelquefois à trois, surmonté d'une niche soutenue par six ou huit colonnes proportionnées à la grandeur de l'autel. Le gradin est de même matière que l'autel, et l'excède par les deux extrémités (qui reviennent en arc de chaque côté) de 18 pouces et quelquefois de deux pieds. Les moulures, feuillages et autres ornements de l'autel, aussi bien que du gradin et de la niche,
sont de cuivre doré, qui se marie très bien avec le marbre de couleur sombre qui en fait le fond.
Les églises trop pauvres pour employer du marbre massif dans leurs autels et gradins, y suppléent par le marbre pulvérisé dont il a été fait mention ci-dessus.
C'est de cuivre doré, ou du moins très poli, que sont faits les portes de custodes, les lampes, les chandeliers et crucifix des autels. Rarement sont-ils d'une matière plus précieuse.
Les lampes sont petites, mais longues par le pied. On ne les épargne point. Il y en a ordinairement deux d'allumées devant Tautel où l'on conserve le Saint-Sacrement. Pour peu qu'un autre autel soit distingué, soit par une relique que l'on conserve, soit par quelque image ancienne ou en réputation d'avoir été l'instrument de quelque miracle, on y tient aussi une lampe allumée. Il y a même telle église où une lampe brûle jour et nuit sans interruption, devant chaque autel indistinctement. Comme on ne brûle que de l'huile d'olive, on ne craint pas que la vapeur en soit nuisible, et véritablement on n'en est pas incommodé, et les églises n'en sont pas tachées sensiblement.
Au lieu de bancs, les Italiens se servent de chaises, dont le transport fait au besoin, à mesure que les gens arrivent et en demandent, cause inévitablement un peu de confusion ; car dans ce pays, comme dans tous les autres, il entre du monde dans l'église, depuis le commencement de l'office jusqu'à la fin.
Cependant l'heure du départ était arrivé ; le voiturin s'impatientait. Nous descendîmes de la cathédrale d'Ancône bien autrement vite que nous n'y étions montés, et reprîmes la voiture en arrivant à l'hôtellerie, emportant un souvenir agréable de la situation, de la disposition, de la beauté des édifices, de l'industrie et de l'activité du peuple de la ville que nous laissions. On compte, à Ancône, plus de 17,000 habitants.
Nous retombâmes dans une campagne parsemée de monticules et de vallons délicieux. Des arbres nouveaux, d'un vert pale, complantés comme ceux des vergers, se présentent à nos yeux : ce sont des oliviers. Ils commencent ici, et sont plus fréquents à
mesure que l'on avarice dans les parties les plus méridionales de l'Itolie. L'huile qu'ils produisent dans l'Etat Pontifical, soit qu'on ne la fasse pas à propos ou assez soigueusement, soit que les oliviers soient de mauvaise qualité, est plus propre à brûler dans les lampes, qu'à l'usage de la table. Celle de Toscane lui est de beaucoup préférable.
Nous passons à la porte d'Osimo, sans y entrer. C'est une ville épiscopale, autrefois très peuplée et connue chez les anciens Komains sous le nom d^Auximum. Aujourd'hui elle n'est guore qu'un misérable bourg. Cette place se trouve à mi-chemin entre Ancône et Lorette, où nous allions et où nous arrivâmes vers deux ou trois heures après-midi, après avoir beaucoup monté ; car sa situation est très élevée. Elle a une citadelle et une garnison jugées nécessaires pour la protéger contre la cupidité de ceux qui auraient eu la tentation de venir piller les richesses immenses que les oblations des fidèles et surtout des princes des difl^érentes nations chrétiennes y avaient ci-devant accumulées.
On ne se fait pas d'idée de la quantité prodigieuse de couronnes, colliers, chapelets, chaînes, soleils, feuilles, roses, croix, images, cœurs, vaisseaux, chandeliers, calices, encensoirs, patènes, ciboires, crucifix d'or et d'argent, non plus que de l'amas de diamants, de rubis, d'ambre, de cristal, de saphirs, d'améthystes, d'émeraudes, d'agates, ou autres pierres précieuses qui s'y trouvaient réunies par milliers. Un seul collier de rubis et de diamants, envoyé par Louis XIII, était estimé à 60,000 piastres. Anne d'Autriche, reine de France, y avait fait représenter Louis XIV, son fils, sous la forme d'un enfant d'or oftert par un ange d'argent. Les villes de Milan, de Bologne et douze autres, y étaient représentées en argent, ainsi que le château de Yincennes. Une seule chasuble était chargée de 7,000 perles et pierres précieuses, etc., etc. Pourquoi, dira-t-on, tant de riches offrandes ? — Pour honorer la maison de la S**' Vierge, où s'opéra le grand mystère de l'Incarnation du Verbe. Car il faut savoir que cette maison qui existait à Nazareth, qui y avait été visitée, au IV^ siècle, par S. Jérôme, comme on le voit dans ses lettres à Eustochium, et posté rieusement par
S. Louîp, par le cardinal Vitry et par beaucoup d'autres, disparut de là tout à coup, vers la fin du XIIP siècle, fut transportée en Dalmatie, où elle resta plusieurs années, et enfin arriva sur cette côte de l'Italie, et y changea deux fois de place, avant de se fixer dans le champ d'une veuve nommée Lorette, où. elle est depuis l'an 1298. Une telle transformation paraissait incroyable, parce que Dieu avait jugé à propos d'en dérober le motif à la connaissance des hommes. Cependant les miracles très certains qui se sont opérés à l'occasion de cette maison — miracles si nombreux et si constants, dit le savant critique, Benoît XIV {de Festis B. M. F.), que vouloir les prouver ne serait que répéter les preuves déjà données de la manière la plus satisfaisante — doivent suffire pour identifier la maison de la S'^ Vierge, indépendamment des arguments admis par les savants écrivains qui ont exercé leurs plumes sur la translation de la sainte maison, santa casa, ou de la maison de Lorette, Domus lauretana, car c'est sous ces deux noms qu'elle est connue aujourd'hui. Dieu n'opère pas de miracles pour accréditer le mensonge. Or si la translation de la sainte maison était, comme le prétendent les ennemis de l'Eglise, un conte fait à plaisir pour leurrer la populace, tous les miracles qui s'y sont opérés, seraient autant de moyens que Dieu aurait employés pour accréditer cette fable. C'est ce que nul chrétien ne peut admettre.
Ajoutons que ce ne fut pas du premier abord que cette maison fut reconnue par l'Eglise, pour celle de la S'*^ Vierge. On ne porta ce jugement qu'après beaucoup de temps, d'examen et de précautions. Clément VII chargea des commissaires, hommes éclairés, religieux et prudents, de l'identifier. Ils allèrent à Lorette, et, après y avoir pris les dimensions de la maison, avec la plus grande exactitude, ils se rendirent en Dalmatie, au lieu où l'on disait qu'elle s'était arrêtée d'abord. Ils reconnurent le terrain qu'elle avait occupé, en trouvèrent les traces exactement conformes aux mesures qu'ils avaient prises à Lorette, interrogèrent les fidèles du voisinage, et les virent pleurer du regret d'avoir perdu ce précieux dépôt. Ils ne s'en tinrent pas là, mai&
poussèrent jusqu'en Palestine, et arrivés à Nazareth, présentèrent leurs mesures aux fondements de la maison qui y étaient encore, et y trouvèrent la même conformité. Cette opération, dont ils rendirent compte au Pape, à leur retour, n'était-elle pas une preuve suffisante de la réalité de la translation ? Aussi Lorette est-il, depuis plusieurs siècles, le pèlerinage le plus fréquenté de tout le christianisme. Les Souverains Pontifes, les saints personnages laïques et ecclésiastiques, se sont empressés de visiter la santa casa et de célébrer les divins mystères, ou d'y assister, dans la maison même où l'Archange Gabriel vint dire à Marie : Ave gratta jplena : Dominus tecuni, et où la soumission de la S'*' Vierge aux ordres du ciel : JEcce ancilla Dornini, fiât ynihi secundum verhum luum, lui mérita l'accomplissement immédiat du grand mystère dont elle devait être l'instrument ^
Si l'évêque de Québec n'eût consulté que son empressement d'arriver à Rome, terme de son voyage, il aurait pris sa route à droite, en sortant de Bologne, et passant par la Toscane, aurait été rendu plusieurs jours avant celui où il arriva. Mais il voulait voir les eaux de la Mer Adriatique, le port d'Ancône, et par-dessus tout, la sainte maison de Lorette. Il y entra, le cœur attendri, peu de temps après avoir quitté la voiture, y trouva des chapelains extrêmement honnêtes et prévenants, et se décida (car c'était le samedi) à y passer le dimanche tout entier.
La sainte maison a 15 pieds de carré, 30 de long et 12 de large. Elle est construite de pierres rouges, plates, égales entre elles, et que l'on prendrait pour des briques. Ce mur est tout à fait nu dans l'intérieui. C'eût été lui ôter de son mérite et priver les
1 — Un grand argument — quoiqu'il ne soit pas absolument décisif — en laveur de l'authenticité de ce miracle de la sainte maison de Lorette, c'est qu'il est mentionné en toutes lettres dans l'office du bréviaire, et qu'une fête sj)éciale se célèbre, chaque année, pour en perpétuer la mémoire. Il n'en est pas ainsi du Saint Suaire vénéré à Turin et dont il a été question précédemment; car quoiqu'il y ait un office et une fête en l'honneur du Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nulle mention n'est faite dans le bréviaire du suaire conservé à Turin.
iîdëles d'un grand sujet de consolation, que de leur en dérober la vue par des ornements moins appréciables que sa belle simplicité. Il est défendu, sous peine d'excommunication, d'enlever aucune pierre de cet édifice, précaution d'autant plus sage que, si cet enlèvement eût été permis, chacun des pèlerins aurait voulu en avoir un morceau, et depuis longtemps la maison ne subsisterait plus.
On rapporte qu'un évêque de Coimbre ou Conimbre, en Portugal, ayant fait construire, dans son diocèse, une chapelle sur les dimensions de la Santa Casa, pour honorer le mystère de l'Annonciation, eut la dévotion d'y avoir une des pierres dont elle est composée. Il s'en allait par la Méditerrannée, au concile de Trente. En passant à Rome, il obtint un bref du Pape, qui permettait d'emporter cette pierre. Rendu à Lorette, il n'eut rien de plus pressé que de montrer ce bref aux chapelains chargés de la garde de la sainte chapelle, ne doutant nullement qu'ils ne s'empressassent de lai donner la pierre qu'il était autorisé à prendre. Mais ils n'en voulurent rien faire. " Le Souverain Pontife, lui dirent-ils, ne nous ordonne pas de vous délivrer une pierre de ces murs, et nous ne vous la délivrerons pas ; mais vous avez permission d'en prendre une : prenez-là, si vous voulez, nous ne nous y opposerons pas." Que fit cet évêque ?~Il détacha une pierre à l'insu des chapelains et l'emporta avec lui. A peine arrivé à Trente, il fut attaqué d'une maladie très sérieuse, et craignant de mourir, il se fit recommander aux prières d'une communauté de religieuses de l'endroit, qui étaient en grande réputation de ferveur. Elle se mirent en prières, comme il le désirait, et quoiqu'il eût dérobé soigneusement à la connaissance de tout le monde, ce qu'il avait fait à Lorette, la supérieure du monastère lui fit dire le lendemain : " Rendez ce que vous avez pris à la maison de Dieu, si vous voulez recouvrer la santé." Il comprit ce langage, chargea un de ses ecclésiastiques de partir immédiatement pour Lorette, et d'y faire la restitution de la pierre qu'il avait enlevée. A peine l'ecclésiastique était-il en route, qu'il commença à avoir du mieux et se trouva rétabli en peu de jours. La pierre
rendue, ou chercha l'endroit du mur où elle avait été prise, on l'y replaça, et on la montre aux étrangers, en leur rapportant cette histoire. La pierre est signalée par deux crampes de fer dont elle est recouverte.
La sainte maison n'a plus son ancien toit. Il est tombé de vétusté et a été remplacé par un toit de marbre, dit la relation de M. Butler. Mais il a plutôt l'air d'être de bois enduit de plâtre. Le pavé est de marbre dans la partie antérieure de la maison, où l'on entre par deux portes latérales, et où l'on trouve un autel dédié à la Ste- Vierge, soulevé de trois marches, magnifiquement orné et environné de 5 i lampes allumées tous les jours, sans en compter 19 autres qui brûlent au dehors et à l'entour de la maison. L'autel fait face à l'un des pignons de la maison, et laisse, par derrière lui, un espace de six pieds sur toute la largeur de l'édifice. Dans le pignon, qui termine ce dernier espace, se trouve l'ouverture d'une cheminée que l'on a revêtue de marbre, laquelle donne son nom à tout ce petit appartement que l'on appelle santo camino, ou la sainte cheminée. Au-dessus de cette chr-minée et dans l'endroit où en devait passer autrefois le tuyau, se trouve une niche qui renferme une statue de la S*" Vierge, en bois aussi noir que de l'ébëne, tenant l'Enfant- Jésus. Cette statue d'environ deux ou trois pieds de hauteur, est assez élevée pour pouvoir être aperçue de l'autre extrémité de la maison et par-dessus l'autel. On prétend qu'elle est l'ouvrage de S. Luc, et qu'elle fut transportée en Italie, avec la maison même. Mais cela n'est pas prouvé. Les Actes des Apôtres nous apprennent bien que 8. Luc était médecin, mais ils ne le donnent ni pour peintre, ni pour statuaire. La tradition qui le présente sous ces deux derniers rapports, est pieuse, mais non certaine. Au surplus, que cette image ait été sculptée par S. Luc, ou par tout autre, peu importe : elle est une image de Marie. C'est autant qu'il faut pour la rendre respectable en vue de la personne qu'elle représente.
On nous assure que l'autel de la sainte maison est aussi venu de la Palestine avec elle, et cela est d'autant plus croyable, qu'au
rapport de S. Jérôme, cette maison était déjà convertie, de son temps, en une chapelle où l'on célébrait. Une armoire auprès de l'autel, dans l'épaisseur du mur, contient deux petites écuelles de terre, que l'on suppose avoir été à l'usage de l'Enfant-Jésus. Si les murs de la sainte maison sont nus en dedans, il s'en faut bien qu'ils le soient en dehors. Rien de plus riche que les basreliefs de marbre représentant, toutautour des murs, les mystères de la S'' Viergp, et au-dessous du bas-relief, les grandes statues des sibylles et des prophètes, qui ont annoncé la rédemption du monde. La statue de Jérémie pleurant sur le malheureux sort de sa patrie, est une des plus belles qui soient en Europe. C'est l'ouvrage de Contucci. Celles de Moïse et de plusieurs autres sont de Lombard (Jérôme), Il fut aussi l'exécuteur des quatre portes de bronze, dont deux sont des deux côtés de l'autel, et en avant, une par où l'on entre dans la partie nommée santo camino, et une quatrième qui ne s'ouvre pas, seulement figurée en dehors, pour faire face à celle-ci.
C'eût été peu d'orner la sainte maison ; il fallait lui donner un abri. Or elle n'en pouvait avoir un plus décent que la vaste église que l'on a construite autour, et dans la croisée de laquelle la santa casa se présente à la dévotion des étrangers. Cette église pavée de maibre de Paros, rouge et blanc, ayant les deux battants de sa grande porte revêtus de bas-reliefs de bronze, avec une statue de même métal représentant, sur le perron, Sixte V assis, apparemment parce que ce grand Pape l'a fait construire ou réparer, a 25 autels, 6 sacristies, un chapitre consistant en 23 chanoines, 24 bénéficiers, 12 chapelains et 12 clercs, et finalement est devenue cathédrale par le transport qui y a été fait de l'évêché de Recanati^ demeuré uni à celui de Lorette. L'évêque actuel est un saint vieillard jouissant d'une bonne santé, vivant avec beaucoup de simplicité, célébrant la messe dans la sainte maison, tous les samedis et dimanches, assidu au chœur de sa cathédrale et à une procession qui s'y fait tous les samedis au soir. Il se nomme Etienne Bellini. La cordialité avec laquelle il
accueillit l'évêque de Québec, le fortifia dans la détermination qu'il avait prise de demeurer à Lorette jusqu'au lundi.
7. — Quelle satisfaction de célébrer les saints mystères dans la même maison, entre les mêmes murs où Dieu le Fils s'est fait homme pour nous ! Qu'il est vénérable cet autel, où un Charles Borromée, un François de Sales, un Philippe de Né ri, où tant de Souverains Pontifes, notamment celui qui règne aujourd'hui, ont successivement ofïert l'Agneau sans tache ! Ce fut à Jésus incarné, et par l'intercession de sa sainte mère, que l'évêque de Québec offrit son diocèse et le mit tout entier sous la protection do Dieu, d'une manière plus spéciale que jamais. Il lui recommanda tout son clergé, depuis le Coadjuteur jusqu'au dernier tonsuré, plus particulièrement ceux qui, employés dans les missions lointaines, portent le poids du jour et de la chaleur. Il le pria qu'en son absence, il n'arrivât dans le diocèse aucun de ces événements malheureux dont les ennemis de la religion sont si empressés de se prévaloir contre elle. Il mit aux pieds de la sainte Vierge toutes les communautés religieuses qui sont sous sa juridiction, afin qu'elles pussent croître en ferveur et en piété. Il demanda le succès des affaires qui lui avaient fait entreprendre le voyage d'Europe. Enfin, sans oublier ses besoins particuliers, il fit une mémoire spéciale de ceux de ses diocésains qui avaient pris intérêt à son départ et priaient pour la prospérité de son voyage.
Le concours des fidèles qui se rendent en pèlerinage à Lorette, est estimé à 100,000 par an. Outre les prêtres en grand nombre qui, depuis le point du jour jusqu'à une heure et deux après-midi, célèbrent continuellement des messes, tant dans la sainte maison qu'aux différents autels de la cathédrale, pour satisfaire à la piété des pèlerins, il y a des pénitenciers de toutes les langues de l'Europe. Ces pénitenciers, au nombre de quatorze, étaient d'abord de la Compagnie de Jésus. Lorsqu'elle fut supprimée. Clément XIY les remplaça par des Cordeliers qui furent obligés de quitter leur habit, lors de l'invasion de l'Italie par les Français, et ne l'ont pas encore repris, mais sont vêtus en ecclésias-
tiques séculiers. Il ne se trouve plus de pénitenciers pour les langues française et anglaise, et celui que l'on appelle le pénitencier français, est un Italien qui, à coup sûr, ne l'entend point et ne devrait pas confesser en cette langue.
Une des six sacristies a conservé le nom de trésor, parce qu'elle contenait ci-devant la multitude des précieuses offrandes mentionnées ci-dessus, qui y él aient montrées à travers des vitreaux, la sainte maison n'en pouvant contenir qu'une très petite partie. Aujourd'hui il y a de la place de reste ; car la citadelle construite par Sixte V, contre les entreprises des corsaires qui auraient été tentés de venir piller ce trésor, n'a pu arrêter l'avidité des Français qui, y étant arrivés en 1796, avec Bonaparte à leur tête, enlevèrent tout ce que l'on n'avait pas eu le temps de transporter à Rome.
Entre les lampes qui brûlaient dans la sainte maison, il y en avait 36 d'or massif, entre lesquelles une du poids de 40 livres, donnée par la république de Venise. Tout cela fut enlevé. Le général ne s'en rapporta pas aux soldats ; il fit lui-même la vile fonction de ravisseur sacrilège, et on assure que ce fut par ses mains que la statue de la S'" Vierge fut arrachée de sa niche. Comme pièce d'ancienne sculpture, elle fut condamnée à faire le voyage de France, d'où elle n'est revenue qu'après la restauration de Louis XVIIL
En parcourant ce trésor, où de nouvelles offrandes commencent déjà à regarnir les tablettes évacuées, l'évêque de Québec fut très surpris de trouver affichée, dans un trémeau, la prière suivante qui s'y conserve en français et en latin, avec ce titre : " Vœu de la nation Huronne, envoyé à Lorette, pour supplier la Bienheureuse Vierge de procurer la conversion des sauvages de toute la ISTouvelle-France, l'an 1673 :
" 0 Marie, servante de Dieu par excellence, comme nous avons appris que toutes les nations qui ont eu, avant nous, le bonheur de se soumettre à votre domaine, vous envoient, pour marque de leur reconnaissance, quelque régale de ce qui est le plus estimé
parmi elles, nous avons cru que nous étions obligés de les imiter en vous offrant ce que nous avons parmi nous de plus précieux ; et comme notre pauvreté ne nous fournit rien qui le soit davantage que notre porcelaine, laquelle est parmi nous ce que sont les perles parmi les peuples les plus riches, nous avons tous conspiré ensemble, par un consentement général, de vous en préparer un collier et d'y graver vos propres paroles, qui vous ont élevée à la dignité de mère de Dieu. ÎTous désirons que ces caractères de porcelaine tiennent la place de nos cœurs et qu'ils soient un témoignage immortel de la part que nous prenons à toutes vos grandeurs. Souffrez donc, Sainte Vierge, que nous vous fassions ce petit présent. Ce sont tous vos sujets de ce nouveau monde qui viennent vous rendre hommage et vous reconnaître pour Keine dans la maison où vous ne vouliez être que servante. Voua ne verrez jamais ce collier répétant les plus nobles et les plus puissantes paroles que vous ayez prononcées, que vous ne pensiez aux intentions et aux désirs de ceux qui vous l'ont présenté, et que cette vue ne vous excite à les regarder d'un œil favorable et à les secourir en toutes leurs nécessités. Ainsi soit-il. "
Quoique 146 ans se fussent déjà écoulés depuis l'envoi de cette prière, l'évêque de Québec chercha néanmoins à se procurer quelque information touchant le collier de porcelaine dont il y est fait mention, mais il n'en put trouver aucun vestige. Les plus anciens officiers de la sainte maison et du trésor ne l'ont jamais vu.
La prévoyance des Souverains Pontifes a été au-devant des besoins des pauvres pèlerins, en leur faisant construire, à Lorette, un hospice où ils sont admis, nourris et logés pendant trois jours, et comme un grand nombre d'entre eux viennent de l'Esclavonie et passent nécessairement par Venise, faute de moyens de traverser la Mer Adriatique, il y a, dans cette dernière ville, un autre hospice où il leur est permis de demeurer un jour, tant en allant qu'en revenant.
Par une disposition assez bizarre, la sainte maison, quoique placée au milieu de la cathédrale, son trésor, ses ornements, ses ofiices,
ses desservants sont exempts do la juridiction de l'évoque et soumis à celle du gouverneur. Un tel ordre de choses a nécessairement entraîné beaucoup d'incertitudes, de questions, do disputes, de plaintes réciproques. Les Papes, après s'être épuisés en décrets et en bulles pour régler ces difficultés, ont fini par accorder à l'évêque l'inspection sur le service divin et sur les mœurs des ecclésiastiques chargés de la garde de la sainte maison, et par établir, à Rome, une Congrégation nommée Coiigregatio Laureiana, qui dirige en chef cet établissement. Elle est composée en ce moment de neuf cardinaux.
Un vaste palais commencé par Sixte IV, et continué par Clément VIII, mais auquel Benoît XEV a mis la dernière main, est situé tout auprès de l'église cathédrale de Lorette. Le dessin en fut donné par le célèbre Bramante. Il est construit en équerre, et a trois étages et trois rangs de galeries au-dessus du rez-dechaussée. Los pilastres du premier étage sont d'ordre dorique ; ceux du second, ioniques ; ceux du troisième, corinthiens. Ce grand édifice est destiné à recevoir, dans sa vaste enceinte, l'évêque, le gouverneur, les chanoines, les pénitentiers, etc. Il ne paraît pas que les religieux, tenue ici par deux ou trois, pour représenter chacun des différents ordres, y aient des places. Il y a même apparence qu'une partie des chanoines et des pénitenciers aiment mieux demeurer en leur particulier que d'exercer ici la vie commune. Enfin, s'il y a un gouverneur, il faut croire qu'il demeure aussi à part, et l'évêque de Québec n'entendit pas même parler de lui.
L'évêque de Lorette s'est fixé au premier étage du palais, et il s'en faut bien qu'il l'occupe tout entier. Il y a du côté où la vue est plus belle et plus étendue, de grands et magnifiques appartements richement meublés, et tenus en réserve pour le service du Pape, et des souverains qui ont occasion de passer par là et d'y séjourner.
Si l'on en excepte ce palais, qui ferait honneur à la première ville du monde, et la cathédrale, qui n'est pas la moins belle
(l'Italie, Lorette ne contient aucun édifice qui vaille la peine d'être considéré, n'a^'ant nul commerce, mais seulement des vendeurs de crucifix, de médailles et de chapelets, qui poursuivent les gens dans la rue pour leur offrir leur marchandise, et font presque violence pour qu'on l'achète.
Une belle fontaine décore la place qui est au-devant de l'église. Ici, comme à S. Pétrone de Bologne, on peut confronter les heures d'Italie avec les heures astronomiques, par le moyen de deux cadrans placés dans les deux tours de l'église.
L'évêque de Québec, ayant assisté à l'office du matin et du soir, dans cette église, où il fut plus édifié du sérieux et de la modestie du clergé de Lorette, que de son habileté à s'acquitter des cérémonies, se disposa à en partir le lendemain pour continuer sa route.
8. — Il restait 155 milles à faire pour arriver à Rome, c'est-àdire qu'il fallait traverser par une ligne oblique, toute l'Italie, depuis la mer Adriatique, dont Lorette n'est éloignée que de deux milles, jusqu'à celle de Toscane, qui est à 7 milles au delà de Rome.
Dei voulut faire de fortes journées, et, en conséquence, nous fit partir, tout le reste de la route, une ou deux heures avant le jour.
Le premier endroit où il s'arrêta, fut la ville de Macerata, dont le saint évêque, ci-devant de la fervente congrégation des Passionnistes, était absent. Son âge de 75 ans ne lui fait rien perdre d'un zële qui ne se borne pas à son diocèse, dont il est le modèle et l'idole, mais s'étend aux églises étrangères. Il était, en ce moment, parti pour une des missions qu'il a coutume de donner, chaque année, tantôt dans un endroit, tantôt dans l'autre.
IS'ous eûmes le temps de parcourir cette ville, après avoir dîné, à 9 heures du matin, dans une auberge où il ne s'agissait que de déjeuner, mais dont les gens, au lieu du café ou chocolat que nous demandions, nous forcèrent de prendre de la soupe, de la viande de plusieurs sortes, du vin et du dessert, et il en fallut passer par là.
La ville est gaie, bien percée, a d'assez belles rues, des places, des fontaines, un palais pour le gouverneur, un autre pour l'évêque, plusieurs maisons religieuses, une collégiale. On y compte 8,000 habitants. La prison, qui est sur une rue passante, soit que les prisonniers soient peu nombreux, soit qu'ils aient défense de crier, est fort paisible, mais différente de celle do Bologne, où les passants sont sans cesse importunés par les vocifératioîis horribles des prisonniers, qui se montrent par dizaines, à chaque fenêtre, et font voir, par leurs cris, que si leurs estomacs sont en souffrance, du moins leurs poumons sont bien conditionnés.
Les Oratoricns ont ici une belle église de S. Philippe de ÎTéri, et une sacristie proportionnellement plus belle. On s'attache beaucoup, en Italie, à la décoration des sacristies. Il n'est pas rare d'y trouver de superbes tableaux. Les fresques dont soiit ornées leurs voûtes, étant plus rapprochées de la vue, font, pour l'ordinaire, un meilleur effet que celles des églises, souvent trop éloignées des yeux pour que l'on en puisse estimer le mérite.
Sous l'église assez vaste de S. Paul, est une chapelle où est réprésenté, dans ses dimensions, le sépulcre de îTotre-Seigneur. Il est environné de lampes, surmonté d'une croix, honoré par une confrérie instituée tout exprès et par le concours et la vénération des fidèles.
Un noble citoyen de cette ville, nommé Alexandre Marepuschi, y fit construire une élégante chapelle, connue sous le nom de Mater misericordiœ. Elle est séparée d'une autre église par la largeur d'une rue. Ce petit édifice est parfait dans son genre, a une sacristie proportionnée à son besoin, et pour la desserte, un chapelain entretenu aux frais de la fondation. On y montre, sous le grand autel, le corps de S. Prosper, martyr, ou plutôt, ses ossements enfermés dans un corps de cire, habillé en guerrier, et couché dans ce tombeau, de manière à être aperçu ouvertement, lorsque l'on ôte le devant d'autel. C'est de la même manière que l'on conserve, dans la cathédrale, le corps d'une sainte martyre nommé Hygiate, également placée sous un autel.
Cette cathédrale, plus éclairée que le commun des églises d'Italie, peut-être parce que nous y entrâmes par un beau soleil et aux approches de midi, est sous Tinvocation de S. Julien. Nous y assistâmes à une partie de la messe capitulaire. Le chant était bien exécuté ; c'est l'ordinaire de toutes les églises du pays ; mais il s'en faut bien que les notes et les airs s'accordent avec les nôtres. Il y a même très peu de rapport entre eux et nous. Il y a donc chant grégorien et chant grégorien. Quelques recherches faites dans leurs livres convainquirent l'évêque de Québec de cette différence. Il n'y a pas 100 lieues de distance de Lyon à Turin. Les livres de chant de Turin sont conformes à ceux du reste de l'Italie, mais ne ressemblent nullement à ceux de Lyon, que nous suivons en Canada. L'épître, l'évangile, les collectes se chantent aussi sur un ton différent du nôtre et assurément inférieur.
Quant aux ornements dont on se sert autour des autels, voici ce qu'il y a de plus remarquable : le surplis, nommé cotta en latin et en italien, est une espèce de brassière qui ne descend pas jusqu'aux reins et a l'encolure ouverte, de manière à porter moins sur le cou que sur les épaules. Les manches sont assez larges, mais courtes, relevées et saisies au-dessus des saignées ; les plis sont si fins (et il en est ainsi des aubes) que le vêtement a moins l'air d'être de toile que de bazin, ou de fil tricoté à côtes. Le bonnet carré est une petite calotte courte, étroite, faite d'un carton mince et dont la houppe n'est guère plus grosse qu'un œillet ou une petite rose. Il donne dans un excès opposé aux nôtres, souvent si allongés et chargés de houppes si grosses, qu'on les prendrait pour des bonnets de grenadier, auxquels il ne manque plus que la devise militaire : nec aspera terrent.
Les amicts sont étroits, mais en revanche d'une longueur à descendre jusqu'au bas des reins. Les aubes ordinairement trop courtes, s'arrêtent à mi-jambe ; leurs manches, au contraire, sont très longues et très étroites ; on les déchire quelquefois avant de réussir à les faire entrer sur les bras. Les manipules sont étroits
et ordinairement cousus trop haut, pour que le bras y passe librement. Les étoles, également étroites des, pattes, sont trop larges du haut, trop courtes, et n'ont jamais de tours de cou, non plus que les chasubles, qui sont molles, sans bougran, et dont la croix, au lieu d'être derrière, est sur le devant, ayant les bras dans la partie de l'ornement la plus étroite et nécessairement cachés, quand le célébrant a les mains jointes. Lorsque la chasuble, s'abattant sur les coudes, était également large devant et derrière, il importait peu que la croix s'y trouvât d'un côté ou de l'autre ; mais il n'en est pas ainsi depuis qu'on en a gâté l'ancienne et vénérable forme, sous prétexte de la rendre plus commode. Il était raisonnable que la croix fût fixée sur la partie la plus large, et non sur celle où il est souvent impossible de la bien former ou de l'apercevoir.
Les corporaux ne sont pas différents des nôtres, mais les pales sont sans carton, consistant en une double toile, quelquefois simple, fortement empesée, et néanmoins trop faible pour supporter le voile du calice, quoique très léger, sans fléchir par les quatre coins. Les bourses sont toutes carrées, trop grandes et ne s'ouvrant qu'avec peine pour recevoir le corporal. Les purificatoires sont si courts, qu'en les pliant en deux, on a peine à atteindre le fond du calice sans les faire disparaître des bords ^ Les dalmatiques et tuniques ont les manches cousues tout au long, et non battant, comme les nôtres, sur les épaules. L'orfroi du pluvial ou de la chape va d'un bout à l'autre, sans être interrompu par le chaperon qui ne commence qu'au-dessous, et par conséquent, pend dans le dos d'une manière désagréable. L'ofiâciant qui donne la bénédiction du Saint-Sacrement, ne le fait qu'après avoir pris par-dessus le pluvial, une large et longue écharpe, qui s'attache avec deux rubans sur la poitrine. Les ostensoirs sont surmontés,
1 — On voit par cette description que nos ornements et nos linges sacrés sont bien préférables à ceux de Rome. Je l'ai constaté moi-même bien des fois .
comme les nôtres, d'un petit crucifix, mais n'ont jamais de couronne.
En voilà assez sur cet article. Continuons le voyage. N'ous passons près de Tolentino, ancien évêché dont le siëge a été uni à celui de Macerata. Ce ne fut pas sans regret que l'évêque de Québec se vit privé d'entrer dans cette jolie ville et d'y visiter e tombeau et les reliques de S. Nicolas surnommé Tolentin, Idont on y conserve le corps. Mais le soleil baissait ; nous devions coucher quelques lieues plus loin, et il n'y avait pas de temps à perdre.
Tolentino a acquis de la célébrité par le traité de paix qui y fut signé au commencement de 1797, entre les Français et les députés du Pape Pie YI, au grand désavantage de ce dernier.
Bonaparte, à la tête d'une armée française, était venu, en 1796, faire la guerre aux Autrichiens en Lombardie. Une lettre du secrétaire d'Etat du Pape à l'empereur, interceptée par ce général, lui donna un prétexte (il ne lui en fallait pas un grand) d'entrer sur les terres de l'Eglise. Un détachement des troupes du Pape ayant osé s'oj^poser à son entreprise, il les battit et n'en devint que plus déterminé à la poursuivre. Sans éprouver de résistance, il se rendit successivement maître de trois légations, et fit ravage et pillage dans la Marche d'Ancône, comme on l'a vu •ci-dessus, ayant bien soin de nourrir son armée par des réquisitions de vivres sur les pays qu'il parcourait. Peu satisfait de ce brigandage, il voulait obtenir du Pape une cession, en faveur de la France, des pays qu'il venait de conquérir, et de plus, rançonner ses Etats du mieux qu'il pourrait. Il feignit donc de vouloir marcher sur Rome. Pie VI s'y attendait, mais aimait mieux en courir les risques, que de traiter avec un conquérant dont il connaissait l'insatiabilité. Il était donc décidé à se mettre eu sûreté loin de sa capitale, sauf à y revenir dans des temps plas heureux, comme avaient souvent fait ses prédécesseurs. Bonaparte apprit cette résolution et en fut singuliëremeut contrarié, parce que les intérêts de la République exigeaient qu'il retournât dans le Mila-
nais. Que fait-il ? — Il apprend que le procureur général des Chartreux passait par son carap et s'en allait à Rome pour les affaires de son ordre. Il le fait appeler, l'argumenté, lui persuade qu'il est de la dernière conséquence pour le Pape de traiter promptement avec lui, sans quoi il sera obligé de mettre la ville de Rome à feu et à sang. Il détermine ce religeux à mettre sous les yeux du Souverain Pontife les malheurs sans nombre auxquels ses sujets vont être exposés de la part d'une armée victorieuse, dont il sera impossible de contenir la rage, etc., etc. Le moine arrive à Rome, va droit au Vatican, quoiqu'il fût nuit, apprend que le Pape a résolu de se retirer à Bénévent, principauté qui lui appartenait dans le Royaume de I^aples, et que tout est préparé pour le départ, qui doit avoir lieu le lendemain, au petit jour. Il se fait conduire immédiatement à l'appartement du Pape, lui rend compte des dispositions du général français. Le Pape, ébranlé par ce discours, convoque, dans la nuit même, un consistoire, et finit par résoudre d'envoyer des plénipotentiaires au conquérant, pour traiter avec lui. Ils étaient quatre : le premier d'entre eux était le cardinal Alessandra Mattei, aujourd'hui doyen du Sacré-Collège. Ils se rendent en diligence à Tolentino, où Bonaparte attendait le succès de l'intrigue dont il avait chargé le chartreux. Il reçut bien les envoyés, leur fit ses propositions, qu'ils ne purent rejeter, quoiqu'ils les trouvassent exorbitantes, parce qu'il avait une armée à ses ordres et que les envoyés n'en avaient pas. Quoiqu'ils ne fussent autorisés qu'à céder les deux légations de Bologne et de Ferrare, il Jes força d'y ajouter celle de Ravenne, et, sans faire entrer en compte les richesses immenses qu'il avait emportées de Lorette, il stipula que le Pape paierait à la France 30,000,000 francs, moitié en argent, et moitié en bijoux, et lui délivrerait les cent plus beaux tableaux qui existassent à Rome, avec un certain nombre de lustres et de statues antiques. A ces conditions, il s'obligea de ne pas aller plus loin, d'évacuer la marche d'Ancône, et finalement accorda au Pape une paix que la France trouva moyen de rompre, dès l'année suivante, et dont
le résultat final fut l'eulëvcment de Pie VI, son emprisonnement à Florence, et son transport en Dauphiné, où il mourut au mois d'août 1799, accablé d'années et abreuvé d'amertumes.
Ayant dépassé Florentino, nous entrâmes, le soir même, dans l'Apennin, et après plusieurs montées et descentes, dans une nuit obscure, nous arrivâmes fort tard à Valcimara, ville ou village bien misérable, dans une mécbante auberge dénuée de provisions et encore plus de propreté. Kous en repartîmes trop matin, le mardi, pour prendre aucune information sur la place, d'où nous étions déjà à une lieue, lorsque le soleil se leva.
9. — La partie des monts dans laquelle nous louvoyons, ce matin, ne présente rien que d'assez ennuyeux et sauvage. L'Apennin est beaucoup moins vivant que les Alpes. Les liabitations y sont plus clair-semées et les rencontres des voyageurs beaucoup plus rares.
Faute d'avoir trouvé à déjeuner, nous arrivons à jeun, entre 10 et 11 beures du matin, à Saravalla ou Saravalle, autre endroit qu'on appelle ici ville, et qui ne vaut pas un des plus cbétifs villages que l'on traverse dans la Savoie. Ce n'est autre cbose qu'une rangée de maisons mal bâties, et souvent interrompue, sur le bord d'un petit ruisseau, où l'eau coule à peine. La maison où nous abordâmes était aussi dénuée et un peu plus sale que celle où nous avions passé la nuit. Il fallait prendre des gants pour ouvrir et fermer les portes, sans se salir les mains. Du reste, une bonne grosse femme bien dévote nous informa que le lendemain était dans la paroisse un jeûne d'obligation, pour se préparer à la fête de S. Martin, patron de l'église paroissiale. En effet, l'évêque ayant fait quelques arpents dans le chemin qui a beaucoup de détours, pour suivre les irrégularités de la montagne au pied de laquelle il est tracé, parvint à une petite église de S. Martin, où il entendit une messe basse. Comme c'était le dernier jour de l'octave des morts, pour lesquels il y a beaucoup de dévotion en ce pays, la messe fut suivie d'une absoute faite par un petit clergé composé d'un officiant, d'un chantre et d'un porte-
croix, se tenant tous trois d'une manière très édifiante ; car c'est dans ces petits endroits que l'on trouve plus communément de la piété.
Dans cette partie de l'Italie, on a la mauvaise pratique de placer les écuries au-dessous des maisons, ce qui ajoute un degré de malpropreté à celle qui y existe déjà.
Nous parvenons à avoir, à midi, un déjeuner dinant, consistant en viande brûlée et en œufs à la coque. Heureusement le vin était bon. Le caquet de la bonne hôtelière fit une petite diversion. Elle parlait italien ; nous ne l'entendions guère, mais ses gestes expressifs donnaient de la signification à ses paroles. ITous la laissâmes fort contente de nous, qui aurions été plus contents d'elle, si ses vitres avaient été moins épaisses, et ses couteaux et serviettes moins enduits de crasse. Cependant ni elle, ni son écuyer ne soupçonnait qu'ils fussent aucunement repréhensibles sur l'article de la propreté. Il en est de cette qualité, comme de la politesse : chacun croit en avoir une dose suffisante.
Nous continuons la route. Elle nous conduit sur des hauteurs dignes d'être considérées. Malheureusement ces hauteurs sont voisines des nuages. Nous sommes accueillis d'une pluie froide et épaisse qui dure le reste du jour, oblige de tenir les portières de la voiture strictement fermées, et ne permet de rien voir à travers des vitres couvertes de vapeur. Nous redescendons le même train et avec la même pluie, qui diminue cependant vers le soir. Les jours de cette saison sont trop courts pour la curiosité des voyageurs. Nous arrivons à Foligny, ville florissante, où il y aurait eu à voir plusieurs choses : par exemple, un devant d'autel dans l'église S*^ Anne, qui passe pour un des plus beaux morceaux de peinture du monde, ouvrage de Raphaël Urbino : la châsse de la Bienheureuse Angèle de Foligny, qui fut un modèle de pauvreté, de souflYances et d'humilité. Mais comment aller heurter, après soleil couché, à des portes d'églises fermées, sans même savoir où en demeurent les gardiens, qui souvent en sont fort éloignés ? Nous trouvons ici une auberge passable, sans être
bonne. Elle est située à l'entrée de la ville. î^ous n'en serons que plus à portée du départ.
10. — Le lendemain, nous arrivons à Spolette, vers 9 heures du matin. Le voiturin n'en devant repartir qu'entre onze heures et midi, nous profitons du loisir qu'il nous laisse, pour aller visiter la cathédrale. Elle est au plus haut point de la ville, sans néanmoins être aussi élevée que celle d'Ancône. Ce n'est pas un édifice sans mérite. Outre des mosaïques et de belles peintures dans l'intérieur, elle a, en dehors, l'avantage de donner sur une large rue. Le portail a quelque chose qu'on ne voit nulle part ailleurs, savoir : une chaire à prêcher de chaque côté de la grande porte. En supposant que la seconde n'ait été mise que pour faire symétrie avec la première, celle-ci, du moins, devait avoir pour but, ou de donner de là des leçons ou lectures au peuple, ou de faire entendre la parole de Dieu à un plus grand nombre d'auditeurs que n'en pouvait contenir l'église. Ainsi apprenonsnous que S. Antoine de Pade prêchait souvent dehors, parce que son auditoire, toujours trop nombreux, aurait été privé de l'entendre s'il n'eût prêché que dans une église.
De la cathédrale, l'évêque de Québec passa chez son collègue, l'évêque du lieu qui, à la vérité, ne l'accusa pas de renier Jésus- Christ, parce qu'il ne portait pas le collet italien, mais parut fort mal édifié de ce qu'il avait un chapeau rond, au lieu de l'avoir relevé des trois côtés. A entendre le brave prélat, cette forme de chapeau était si essentielle à l'habillement ecclésiastique, que là où elle manquait, tout le reste devait compter pour rien. Il est vrai qu'en Italie, depuis le plus petit clerc, âgé de 10 à 12 ans, jusqu'au doyen des cardinaux inclusivement, nul ecclésiastique ne manque de porter le chapeau tricornu. Avec cela et le petit collet et la tonsure, on est en règle. La soutane ne compte pour rien. Une redingote noire, courte ou longue, veste, bas et culotte noire : on n'exige rien de plus des clercs, ni des prêtres séculiers. Dans toutes les sacristies, on trouve, pour la messe, des allumelles ou soutanes sans manches, l'on se contente même de la redingote
par-dessous l'aube, poar peu qu'elle approche de la cheville du pied. Du reste, ni à l'autel, ni par la ville, il n'est permis à un ecclésiastique d'être chaussé en bottes, ni de porter un pantalon, ni d'avoir des cordons à ses souliers, au lieu de boucles.
Un ecclésiastique qui va en compagnie ou rend visite à quelque personne de qualité, par exemple à un protecteur, à une dame, à un évêque, à un cardinal, doit quitter la redingote et prendre à sa place un habit noir descendant jusqu'aux genoux, et un petit manteau attaché par derrière, au collet de soie de son habit, et lui tombant dans le dosjusqu'un peu au-dessous du jarret. Avec cela, il est admissible partout. On est si sévère à cet égard, que nul n'oserait se présenter chez des gens respectables dans un autre costume. Ne soyez point scandalisés de ceci, ecclésiastiques canadiens ; examinez bien ce qu'ordonne là-dessus le Concile de Trente, sess. 14, De reform., cap. 6. Item, sess. 23, De reform., cap. 6. — Vous y verrez qu'en assujettisant les ecclésiastiques à porter la tonsure et l'habit clérical, il n'a pas déterminé en quoi consisterait cet habit, mais a laissé ce soin aux évêques. Dans les pays où les ordonnances épiscopales ont décidé que cet habit serait la soutane, comme dans le diocèse de Québec, il n'y a nul doute de l'obligation qu'ont tous les ecclésiastiques de la porter. Il en est de même en France, en Savoie, en Piémont, dans le royaume de Xaples. Mais dans les Etats Pontificaux, dans la Lombardie et autres lieux, où l'habit ecclésiastique consiste dans ce que l'on vient de lire, il n'y a nulle obligation de porter la soutane. L'usage est néanmoins d'y assujettir les clercs qui demeurent dans les séminaires. Ceux-là seulement, outre le chapeau tricornu et le petit collet, portent une soutane boutonnée comme les nôtres, mais sans ceinture. Or cette soutane est tantôt noire, tantôt blanche, tantôt violette, suivant les différents séminaires où ils demeurent. Par-dessus la soutane, ils portent toujours, quand ils sortent, une simarre de même couleur, ouverte par devant et sans manches, mais avec deux ailes pendantes, comme les manteaux des Jésuites. Les ecclésiastiques camériera
du Pape, des cardinaux et des évêques, sont habillés, dans les antichambres où on les trouve, comme les séminaristes, excepté que leurs soutanes ou simares sont d'une couleur vinée. Les camériers des cardinaux assistant leurs maîtres à la chapelle papale ou cardinalice, conservent le même costume. Ceux du Pape prennent, par-dessus, une espèce de redingote rouge, à manches larges, ceinturée, descendant jusqu'aux pieds, et munie d'un grand capuchon doublé en hermine, pour les uns, en serge rouge, pour les autres, suivant les difîerentes classes auxquelles ils appartiennent.
Les évêques et cardinaux, dans leurs maisons, ont pour habit ordinaire une espèce de simarre ou robe de chambre de drap noir, avec un large collet qui leur descend jusqu'aux saignées, et a, de chaque côté, des boutons et boutonnières, en sorte que l'on croirait que ce sont des secondes manches plus courtes que celles de dessous. Cette simarre est boutonnée jusqu'aux genoux et laisse apercevoir les bas qui sont toujours de soie violette pour les évêques, et de soie rouge pour les cardinaux. La simarre des cardinaux est aussi bordée en rouge, au lieu que celle des évêques est toute noire. Ni les uns ni les autres ne portent de ceinture sur cette espèce de robe, avec laquelle ils célèbrent la messe, dans leurs chapelles domestiques. Ils portent habituellement la croix pectorale attachée à un cordon, avec un gland pendant dans le dos. Les cardinaux qui ne sont pas évêques, ne portent pas la croix, mais tous portent l'anneau. •
Si un cardinal ou un évêque doit sortir, même en voiture, pour aller en promenade ou pour rendre une visite, soit à des séculiers, soit à une maison religieuse, la première chose qu'il fait est de quitter la simarre et de prendre l'habit court, par-dessus lequel il met la croix suspendue à son cordon, s'il a le droit de la porter. Cet habit court ou bourgeois est tout noir pour les évêques ; les cardinaux le portent doublée de rouge. Le petit manteau de soie l'accompagne toujours. Le chapeau est noir, entouré d'un ruban vert et d'une grosse rosette pour les évêques. Le ruban et la
rosette du chapeau des cardinaux sont d'or. La soutane ne se met que pour le grand appareil, comme pour aller chez le Pape ou pour assister à quelque office public de l'Eglise. La suite de ce journal donnera lieu de revenir sur l'article du costume ecclésiastique.
A la question près qui s'éleva entre les évêques de Spolette et de Québec, sur ce point de discipline, ils se virent fort amicalement.
Le duché de Spolette est l'ancienne province d'Ombrie, Umbria. Son voisinage est remarquable par un pont que soutiennent un grand nombre d'arches très étroites, auquel on donne 300 pieds de long et 900 de hauteur. îTous essayâmes inutilement à l'apercevoir de la ville. Il aurait fallu l'aller chercher à une demi-lieue, et nous n'en avions pas le temps. Sa destination principale, comme celle de plusieurs autres eu Italie, est de contenir un aqueduc pour fournir la ville d'eau. Il en fut de même du palais de Théodose, des restes d'un théâtre et d'un amphithéâtre que ne manquent pas de voir ceux qui parcourent ce pays par curiosité. Mais quand on n'y est conduit que par des affaires, et que l'on a à cœur d'en accélérer la conclusion, on sait se priver de la vue de tous les objets que l'on ne peut atteindre sans allonger sa route, et cette privation se fait sans grand effort.
De Spolette, nous allâmes coucher à Terni, autre ville épiscopale, ayant pour premier pasteur M*'' Chs Bénigni, âgé de 75 ans, vieillard plein de douceur et de modestie. Apres lui avoir rendu visite, l'évêque de Québec entra à la cathédrale, mais à nuit fermée, et en sortit sans y avoir rien vu. Cette ville paraît remarquable par la manière dont les rues y sont percées, par la qualité de ses édifices, par la gaieté de ses habitants occupés, en ce moment, à la construction d'un théâtre, et s'amusant, en attendant, à voir jouer des marionnettes dans la place publique.
On parle beaucoup d'une cascade, la plus grande d'Italie, située à quelques milles d'ici, mais peu capable d'exciter la curiosité, quand on a vu celle de Niagara et de Montmorency.
11. — Le lendemain, au petit jour, ayant déjà fait deux lieues, nous nous trouvons au milieu d'une méchante ville, sale, pauvre, remplie de hautes maisons très mal bâties sur des rues raboteuses, et si étroites, que la voiture a de la peine à y passer, sans heurter les maisons, avec les deux bouts de sori grand essieu. C'est Narni, l'ancienne Interamna des Romains, ainsi nommée parce qu'elle est située sur une montagne qui sépare en deux branches la rivière à^Nera. Nous parvenons à une place sur laquelle plusieurs habitants étaient occupés à abreuver leurs ânes autour d'une fontaine. Nous cherchons à déjeuner : on nous ofïre des châtaignes ; nous demandons du café : il y en a, mais il faut le prendre à l'eau. Point de lait dans cette ville, ni dans celles qui nous restent à traverser d'ici à Rome, ni dans les campagnes qui environnent. Les vaches de ce pays sont attelées l'automne et labourent avec les bœufs. Cet assujettissement les fait tarir.
Nous passons outre, sans regretter la ville que nous laissions, mais pour tomber bientôt de mal en pire, dans Otricoli qui, par sa position et sa construction, a beaucoup plus l'air d'une prison que d'une ville. Nous en faisons le demi-tour, à pied, dans la fange, pendant que l'on faisait dîner nos mulets proportionnellement mieux traités que nous ; car ils avaient ici leurs aliments ordinaires, et nous rCy trouvions pas les nôtres. Ce qui nous parut le plus singulier, fut d'apercevoir un jeune dessinateur anglais, occupé de tirer la vue d'Otricoli, d'un point d'élévation où il s'était placé. Si cette vue mérite d'être gravée, on peut livrer au burin tous les endroits du monde.
Pour peu que l'on examine la nature des édifices, en Italie, tous en pierres ou en briques, couverts de tuiles, n'ayant de bois que dans les portes et les fenêtres, avec des poutres revêtues de pavés à chaque étage, on ne doit pas être surpris du peu d'incendies qui ont lieu dans ce pays, et l'on conçoit à peine qu'il ait pu y en avoir autrefois de considérables à Rome, ce qui reste des anciens édifices faisant voir qu'on n'y admettait pas plus de bois que dans les constructions modernes. Les papiers de France
annoncent tous les jours que la famille royale a donné des sommes considérables pour la réparation tantôt d'un village et tantôt d'un autre, affligés par des incendies. Si au lieu de ces sommes qui, dans le cours d'une année, s'élèvent à un montant considérable, cette famille faisait présent de dix mille tuiles à chaque village où le feu n'est pas encore passé, elle les conserverait, et s'épargnerait une dépense qui est sans cesse à recommencer.
Ce n'est qu'à travers toutes les inégalités des Apennins, et aprës avoir mis plusieurs fois des bœufs sur la voiture, pour suppléer à l'insuffisance des mulets, dans la montée des côtes, les plus raides que nous avions louvoyés depuis deux jours dans ces ennuyeuses montagnes, où il y a peu de champs cultivés, où les oliviers sont sauvages, où la vue n'est récréée que par de nombreux troupeaux de chèvres et de moutons. [N'ous arrivons enfin à une région plus unie, nous traversons pour la première fois le Tibre, sur un pont nommé Ponte Felice, ouvrage de Sixte V, réparé par Urbain VIII, et orné d'inscriptions en l'honneur de ces deux Pontifes. Nous laissons à droite Civita-Castellana^ place forte, élevée sur un rocher inaccessible. C'est l'ancien Fescennmm, capitale des Falisques, contre lesquels la République Romaine eut tant à lutter, avant de les soumettre.
Parvenus à la plaine, les voyageurs se flattent de trouver une campagne cultivée et riante. Point du tout. C'est une friche à perte de vue. En approchant de Népi, ville où nous devions coucher, on laisse à main droite, une longue suite d'arcades supportant l'aqueduc qui donne de l'eau à cette ville. ^tTous y arrivons à la pluie, et y trouvons l'auberge la plus mal montée que nous eussions vue de la route. Voulant profiter du peu de jour qui restait pour adorer le Saint-Sacrement, nous traversons une place et parvenons à une église tenue par des religieux Augustins. Un frère, sur le point de fermer la porte, attend patiemment que nous eussions satisfait notre dévotion, puis nous remercie comme des gens qui lui auraient rendu service. L'auberge est si misérable, qu'avec peine obtenons-nous, à 9 heures du soir, la moitié de ce
qu'il aurait fallu pour une réfection raisonnable. Le terme du voyage dédommagera peut-être des contrariétés de la route. Il ne reste plus que 80 milles à faire pour arriver à Rome. Les approches de cette fameuse ville seront apparemment des vergers, des châteaux, des campagnes bien cultivées et riantes. Ainsi s'amusent dans leur imagination, ceux qui n'y sont jamais allés. Mais ils se trompent. Dans toute cette distance, il n'y a pas un arbre, pas un champ tant soit peu soigné, pas même une habitation, si ce n'est quelques maisons éparses que l'on aperçoit à une très longue distance, hors de deux maigres villages, par lesquels on passe successivement. Cette partie du patrimoine de S. Pierre est une vraie Thébaïde, une route triste et dégoûtante par son entière solitude. On croit approcher du bout du monde plutôt que de la grande cité qui, depuis longtemps, en est regardée comme le centre.
Nous passons, pour la seconde fois, le Tibre, sur l'ancien Pont Milvius, rebâti par Sixte V et présentement nommé Ponte Mole. A un milje de Rome, se présente une espèce de faubourg, à travers lequel passe la Via Flaminia^ que nous suivons depuis le matin. Ce faubourg n'est pas garni de maisons, comme il serait naturel de s'y attendre, mais on marche entre deux murs de quinze pieds de haut, servant de clôture à de grandes propriétés qui occupent le voisinage de la ville. Des palais, situés au milieu de ces vastes possessions, ne sont pas visibles pour les passants, si ce n'est à travers quelques portes cochëres en claire voie. Il en est de même des autres avenues de la ville. On arrive donc dessus sans l'apercevoir. [N'ous y entrons par la porte nommée présentement del popolo, autrefois porta Flaminia, d'une superbe architecture. Là se présente d'abord la place du peuple piazza delpopolo, ornée d'une fontaine, d'un obélisque, de deux chapelles, d'une église et d'un monastère d' Augustins. La garde nous envoie à la douane, ancien temple d' Antonin le Pieux, dont les colonnes encore subsistantes tomberaient sur les passants, si elles n'étaient cerclées de fer. Au retour de là, nous gagnons la place d'Espagne,
Piazza di Spagna. Elle est eurnomraoe par ses belles et grandes hôtelleries. Nous nous logeons provisoirement dans celle de la Grande Bretagne, ayant pour maître le nommé Gerni. C'est sans contredit la meilleure que nous ayons rencontrée depuis le départ de Québec; mais elle est trop chère pour que l'on y tienne longtemps. Quatre jours que nous y passons nous coûtent 22 piastres. Ayant environ trois mois à demeurer à Rome, il était plus économique de prendre un loyer et de pourvoir nous-mêmes à notre nourriture. Nous en trouvons un en face du Palais Piombino, chez un courrier du Pape, nommé Angelo Comparozzi. Quatre appartements à 35 piastres par mois nous sont donnés au sejcond étage, tout meublés, et la famille se charge de faire notre ordinaire à un prix modéré. Nous payons à part ce qu'il faut acheter.
L'évêque de Québec fut redevable de ce logement et de plusieurs autres services essentiels pour des voyageurs, au zële empressé de l'abbé Ferrucci, auquel il avait apporté, sans le savoir, des lettres de recommandation de la part du marquis de Montmorency, ami de cet abbé, avec lequel il avait fait connaissance à Paris.