‹ Journal d'un voyage en Europe, 1819-1820Chapitre 7 sur 39 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

I«& Manche. — Les mendiants de Calais. — Les chemins, les voitures et les chevaux de France. — Les hôtelleries. — Les campagnes — Malpropreté des villages. — Beauvais. — Beaumont. — Saint -.Denis. — Paris. — M. le grand-vicaire Desjardins. — Sa famille. — Son séjour à Québec et en France. — Quelques églises de Paris. — Sépulture d'une comédienne. — Louis XVin. — L'éclairage pitoyable des rues. — Le concordat. — Départ de Paris.

17 septembre. — Le vendredi matin arriva. Il vantait autant

l^^ele jour précédent et la pluie continuait depuis le mercredi

^^^îr. Cependant le nautonier n'hésita pas à se mettre en mer. Sa

^averse, à deux piastres par tête, devait lui en valoir cent. Le

^^quebot était petit, la mer grosse, les passagers en foule dans

^u.8 les coins : le mal de mer devait venir immanquablement et

îeii vite. Pour s'en préserver, l'évêque s'empara d'un des lits de

^ grande chambre, et, s'y étant couché tout son long, ne se

'leva que quand il fut de l'autre côté du Pas de Calais, n'ayant

Bn observé à Douvres, si ce n'est un cap plus haut que n'est à

v^iëbec le Cap aux Diamants, sur lequel est établie une forte

-adelle, avec sa garnison.

lia traverse de Douvres à Calais dure plus ou moins, suivant

'il vente ou qu'il fait calme. On s'attend toujours qu'elle durera

■'re trois et quatre heures. Il est même arrivé, dans de mau-

ses saisons, que des paquebots ont été plus de douze heures

traverse. Grâce au vent impétueux qui nous poussait, la nôtre

dura que deux heures et quarante minutes, et il était temps

l'on arrivât. Presque tous les passagers malades vomissaient

li mieux mieux, non seulement sur le pont et dans les cham-

bres, mais les uns sur les autres, tant ils étaient serrés et tant le mal les dominait.

Le premier objet qui se présente sur le quai, lorsqu'on arrive à Calais, est une colonne érigée à l'endroit où Louis XVIII mit le pied à son retour d'Angleterre en 1814, après treize années d'exil ; le second est une foule de curieux empressés, et, entre ceux-ci, plusieurs hôteliers qui disputent à qui vous logera. " Moi, naon— sieur; moi, monsieur, j'ai de meilleurs lits, de plus grandes chambres, etc." Après ceux-ci viennent les voituriers qui s'offrcn^tde vous mener partout où vous voudrez aller, à Paris, en Suisse ,^ à Gènes, à Turin. Il y en a de tous les endroits. A travers 1^^^ uns et les autres, vous êtes tourmentés par les mendiants accocm^ — tumés à faire aux nouveaux venus mille contes pour attrap^^ ^» quelques liards. C'est là leur métier et leur industrie. Ils assaï.^!.* lent un pauvre étranger, le poursuivent jusqu'à son logis, et sc^^-it qu'il leur donne quelque chose ou rien, ils ne l'abandonnent qui». ^ pour en aller vexer un second, puis un troisième et ainsi des autir ^3fi auxquels ils exposent toutes leurs prétendues infirmités, excep^ 'fc^ la paresse qui est la plus réelle. Certes ! En débarquant ici, <i> n sent déjà que l'on n'est plus en Angleterre.

Calais est une de ces villes que l'on appelle imprenables, etqi^ixi néanmoins ont été prises et reprises plus d'une fois. Elle a poiar défense une forte citadelle, un mur et son boulevard, un fossé d« côté de la mer, qui est triple du côté de la campagne, et, de o^ côté, autant de portes, les unes alignées aux autres, des poafcslévis etc. Elle ne compte pas plus de 8,000 habitants, y compris ceux d'un faubourg, qui n'a qu'une rue, mais très longue.

On se croit presque chez soi, lorsqu'après avoir entendu parl©^ une langue étrangère pendant six semaines, on se trouve a»^ milieu de gens qui parlent la sienne. Il en résulte un sentimen* de délectation dont on n'est pas maître, lors même que le peupl<5 chez lequel on arrive est moins estimable que celui que l'on vîea* de quitter.

Etant arrivés avant midi et ne devant partir que le lendemaitt^ à 10 heures, l'évêque de Québec eut le temps de voir assez en

détail cette petite ville. Elle a une grande place d'armes, sur laquelle il vit, pour la première fois de sa vie, parader un régijnent français. Cette place est bordée d'un côté par la maison de ^ille, ancien édifice gothique qui s'en va en ruines, surmonté d'une grande tour carrée qui contient l'horloge publique. Au devant sont élevés sur deux piédestaux en pierre, les bustes du cardinal de Richelieu et du duc de Guise le Balafré, l'un libérateur, l'autre réparateur de la ville.

Il n'y a qu'une église et elle est paroissiale, construite à la gothique, du temps que les Anglais étaient maîtres de la place. !Blle est trës grande, contient douze autels, un chœur entouré d'un treillis, comme ceux des cathédrales, en sorte que n'y ayant pas de balustre, on est obligé d'introduire les laïques et même les femmes, par une porte de la grille, et de les communier au pîed des marches de l'autel. Il y a dans les habitants de cette ville une certaine émulation pour bien entretenir leur église, et l'on y faisait, en ce moment, des réparations assez considérables. Elle est desservie par un curé respectable nommé M. le Doyen, <iue l'évêque ne put voir parce qu'il était absent ; mais il vit M. Curren, son premier vicaire, assista à un salut qui se donnait, ^^ soir-là, dans l'église, et y célébra la messe, le lendemain, à la suite d'un prêtre bossu par derrière, et avant un autre bossu par devant, heureux d'avoir vu en Canada des ecclésiastiques français bien bâtis, car autrement il aurait mal auguré de la mine de ^e clergé.

18. — L'église paroissiale est le seul établissement religieux qui

existe à Calais, si l'on en excepte une petite communauté de filles

9.UÎ desservent un hôpital hors de la ville, et que l'évêque de

Québec n'eut pas le temps de visiter.

1 Pour voyager à moindres frais, nous avions contracté à Lon-

1 ^î^es, avec un agent de diligence qui, au moyen d'une somme à

, ^^i payée, s'était chargé de nous acheminer à Paris, sans que nous

eussions rien à démêler sur la route avec les maîtres de poste.

: Pour cela, il fallait prendre la diligence chez le nommé Meurin,

I auquel il nous avait adressés à Calais. Nous nous aperçûmes trop

tard que cette diligence, allant de jour et de nuit, ne pouvait ne convenir, ni pour ce qu'il restait à faire du jeûne des Quat temps, ni pour la sanctification du dimanche qui arrivait le l demain. Mais l'engagement était pris ; il ne fut plus possible reculer. Vainement nous flattions-nous de l'espoir d'attrapper u messe à la volée en passant devant quelque église. La chose s'adonna pas, et d'ailleurs les postillons ne sont pas des g< assez religieux pour que l'on puisse attendre d'eux ces sor d'égards. C'est ce que nous ne tardâmes pas à reconnaître.

Apres avoir voyagé dans les élégantes voitures d'Angleterre y avoir été conduit par des chevaux luisants et noblement enh nachés, on recule presque d'horreur à la vue des lourds et se bres carrosses de France, portés sur des roues aussi épaisses c celles des charrie ts et conduits par des chevaux assez vigourei mais maigres, sales à faire peur, attelés de cordes ou de méchi cuir, ayant des attelles de colliers larges comme des cangu surmontées de quatre à cinq livres de laine bleue ou rouge, q l'on croit nécessaire, en ce pays, pour préserver le cou des cl vaux de la pluie. Mais s'il fait beau, comme il arriva tout le ten: que nous mîmes à traverser la France, les pauvres animaux se singulièrement incommodés de ce fardeau qui les échauffe.

Outre MM. Chouvy et Turgeon, l'évêque de Québec avait pc compagnie dans l'intérieur de la voiture, MM. Pansevau et Catto deux égrillards arrivant l'un de l'isle de S. Domingue, l'autre celle de Cuba, et venus en Europe tout exprès pour dépenser l'argent, satisfaire leur curiosité et pour du plaisir. Le prem des deux était assez modeste ; l'autre, plus décidé, parlait f cavalièrement. En peu d'heures, il eut le caquet rabattu, sa presque s'en apercevoir et fut très raisonnable le reste du voya^

Les chemins, quoique inférieurs à ceux d'Angleterre, étaie néanmoins beaux, et nous les avons trouvés tels par toute France, dans cet automne beau et serein, à très peu d'exceptioi près. Nous traversâmes, ce jour-là, le département du Pas ( Calais, fîmes une légère pose à Boulogne pour changer de ch vaux, et arrivâmes à Montreuil après la nuit fermée, et après avo

monté péniblement une côte, trës longue et trës raide, d'où la ville a peut-être tiré son nom. Nous y fûmes mis à ce qu'on appelle table (ThStey et dès ce moment, l'évêque comprit ce qu'il fallait penser de cette manière de vivre, indispensable pour ceux qui vont par la diligence. Les voyageurs^ de plusieurs voitures s'y trouvaient réunis. Vers la fin du repas, un gentilhomme de la compagnie injuria sans cause une pauvre servante qui soignait les hôtes avec beaucoup de zèle et d'empressement. Elle dissimula d'abord, répliqua ensuite, fut ripostée, et voilà une querelle qui dura trop longtemps, dont il fallut être témoin et où l'avantage fut pour la fille, dont tout le monde, excepté lui, était content.

Les hôtelleries de France ne valent pas celles d'Angleterre, du côté de l'ordre et de la propreté. On n'y connaît point l'usage des tapis, quoique les appartements aient généralement des pavés au lieu de planchers, pratique incommode pour les pieds de tous les étrangers, et encore plus pour les genoux de ceux qui y veulent prier. Mais d'un autre côté, vous avez une bonne nourriture, toujours des serviettes à table et du vin en abondance, qui n'entre pas même en ligne de compte, mais surtout de bons matela,t;s pour vous coucher, au lieu des lits de plume qui étouffant les geias, en Angleterre. Il fut même un temps où l'on n'avait que tr^s peu à payer pour tout cela ; mais depuis 1814 que les Anglais se sont répandus en grand nombre dans la France, d'abord par ciii^îosité, ensuite dans l'espoir d'y vivre à meilleur marché que clx^z eux, ils ont gâté les hôteliers par leur générosité, de sorte î^^, dans la plupart des provinces, on paie le double de ce qu'il ^^ coûtait auparavant. Le temps n'est plus où, pour 18 sous, on ^^*3i,it à souper, à coucher et à déjeuner. On assure qu'en ce ^<^inent, il n'y a pas*moins de 5,000 anglais établis à Boulogne, 0^ ils vivent à beaucoup meilleur marché que chez eux, sans cô^eer de correspondre avec leurs parents et amis d'Angleterre, à T^îson de la proximité des lieux.

Xes campagnes de France sont généralement plus riantes que celles d'Angleterre. Plus de ruisseaux, plus de bosquets ; les

arbres, mêmes isolés, ne présentent pas la même monotonie. Les vallées plus variées, les champs plus vastes et non divisés, comme dans l'autre royaume, à Tinstar des carreaux d'un damier. Des bornes de pierre séparent les propriétés. On n'y voit presque, point de ces haies de charmilles que les cochons franchissent si aisément ; mais on y a un eoin extrême d'entretenir une rangée d'arbres de chaque côté des grands chemins, et il y a très peo. d'endroits où cet article est négligé.

Mais quelle misëre et quelle saleté dans la plupart des villages 7 Quelle rage de mendier ! En quelque hameau que la voîturt arrête, elle est à l'instant environnée d'une foule d'hommes, d < femmes et d'enfants qui cherchent à surprendre votre compa sion. "Monsieur, mon bon monsieur, s'il vous plaît, ayez pitL^d'un membre de Jésus-Christ ; d'une pauvre femme, dit l'autr^^. ; d'un pauvre estropié, dit l'autre ; d'un pauvre petit garçon. . . ^ Non, mon bon monsieur, d'une pauvre petite fille, ah ! qui prie^Kz^^ Dieu pour vous " etc. Cette engeance connaît les lieux où L ^^^s postillons prennent des relais, les maisons où ils arrivent, les côti. ^^q au haut desquelles ils arrêtent un instant pour laisser respirr-^E^r leurs chevaux, et ne font de grâce à aucune voiture. Ce n'est j^ ^a^s tout: si vous ne leur donnez rien, ils vous poursuivent jusqiJB-^à deux et trois arpents, continuant de crier des deux côtés de la y^oi-^ ture, sautant quelquefois aux portières, comme pour vous prend r-e d'assaut. Nous nous sommes vus poursuivis de la sorte par cL^s gens portés sur des béquilles, qui allaient aussi bon train que 1^^ chevaux de la voiture. Il y a de ces petits mendiants qui ont appris de l'anglais, et qui vous attaquent en cette langue, ce qviî n'annonce rien de bon dans de petites filles. M. Chouvy raconte qu'arrivant une fois à une poste, il entreprit de donner un sol à chacun des mendiants qui se pressaient autour de sa voiture, et qu'en cinq minutes, il déboursa 42 sols.

En sortant de Montreuil, en entre dans le département de la Somme. Nous le parcourûmes dans l'obscurité d'une nuit trës sombre, au milieu de laquelle nous traversâmes Abberville, sans

presque l'apercevoir. Le matin, nous étions à Grandvilliers, qui appartient au département de VOise.

19. — A dix heures, nous arrêtâmes un instant à Beauvais pour déjeuner, mais trop loin des églises pour songer à les aborder, et sans pouvoir même aller visiter la cathédrale, changée en paroisse depuis le concordat de 1801, édifice gothique placé avantageusement et qui valait la peine d'être considéré de près. En revajQche, un objet bien affligeant frappa les yeux des voyageurs : ce fut de voir une partie des habitants de cette ville, sans respect pour le dimanche, tenir, ce jour-là, boutiques et ateliers ouverts, vendre, acheter, varloper, scier, ferrer des chevaux etc. Ce n'était, au surplus, que le prélude de ce qu'ils devaient voir dans des lieux plus considérables, notamment à Paris et à Lyon, ou un tiers du peuple n'a pas plus d'égard pour le jour du Seigneur, que l'on n'en avait dans la fureur de la Révolution.

Le soleil était fort bas lorsque nous arrivâmes à Boaumont, première place du département de Seine et Oise. Le jour disparut tout à fait au moment où nous passions à Montmorency. Le guide de la diligence avait assuré, en partant de Calais, que nous serions rendus à Paris au bout de trente heures, ce qui n'eût pas été extraordinaire, puisqu'il n'y a que 60 lieues de distance. Sur ce pied, nous aurions dû y être à six heures du soir. Mais il fit lui-même arrêter tant de fois le cocher, soit pour remplir différents messages dont il s'était chargé^ soit pour causer avec ses amis sur la route, qu'au lieu de trente heures, nous en mîmes près de trente-cinq.

Feu M. Allan Butler, dans la relation publiée sous son nom, d'un voyage qu'il fit sur le continent de l'Europe en 1745, où il accompagnait deux jeunes seigneurs anglais, prétend qu'il n'y a que 200 milles de Londres à Paris. C'est une inexactitude ajoutée à beaucoup d'autres que renferme cette relation, et dont il ne faut peut-être pas l'inculper ; car elle n'a été publiée qu'après sa mort, apparemment sur des notes qu'il n'avait pas eu le temps de revoir et de corriger. Le soin avec lequel il a rédigé les vies des Saints qu'il a données en anglais au public, suffit pour

re-

faire juger qu'il n'était pas homme à égarer ses lecteurs par des négligences ou par des assertions hasardées qu'on ne pardonne jamais à un écrivain. Quoi qu'il en soit, il y a certainement de Londres à Douvres, 72 milles. De là à Oalais, 21 ; de Calais à Paris, 180 ; en tout : 273 milles.

Le temps était beau, la nuit claire, mais sans lune, en sorte qu'on ne pouvait apercevoir que très imparfaitement les objets qui se présentaient sur la route, et qui auraient le plus mérita d'être considérés avec attention. Telle fut la ville de St-Denis,^, tels furent les maisons, châteaux etc., placés entre cette ville et l^a^ capitale, où nous n'entrâmes enfin qu'à dix heures et denaie d^ ^%3 soir.

L'évêque de Québec avait un ami dans cette grande ville, g — ai l'y attendait avec une sorte d'impatience, comme il avait raisc de le croire d'après trois lettres reçues de lui coup sur coup, pe dant son séjour à Londres. C'était M. l'abbé Desjardins, auti fois vice-gérant de l'Officialité de Bayeux et chanoine de même église, devenu ensuite doyen de la Collégiale de Meut et vicaire général de l'évêque d'Orléans, transporté en Cana en 1793, où il demeura jusqu'en 1802, fut successivement gra«.^=^nd vicaire de deux évêques de Québec, dont il mérita la confiance,.^ ^j et encore plus celle de leur successeur, qui n'était que Coadjut^^ -=eur de Québec, lorsque la maladie força ce respectable ecclésiasti(|E=^ue de repasser en Europe, où il emporta avec lui les regrets de tcz:^ ous les amis de la religion qui avaient eu l'avantage de le connaî' — «tre et d'être édifiés de ses instructions publiques et de sa conver-'"^='sation privée. Il avait été éprouvé en Canada par la calomnie^^ et par les mauvais procédés d'un lieutenant-gouverneur, qui le tnu *^^to assez mal. Il le fut bien davantage à son retour en Francess^ ^ y étant devenu l'objet de la haine de Bonaparte, alors emper^^/r des Français, lequel n'ayant pu le faire mettre à mort, paiTiîe qu'il fut impossible de le convaincre d'un acte de déloyauté dafl^ on l'accusait mal à propos, le relégua à Fenestrelle, puis à 0*inpiano et enfin à Verceil, lui faisant ainsi subir quatre ans d'un exil non mérité, et cela au préjudice de ses aflfaires privées, de

son mînîstëre (il étaît dès lors curé de la succursale des Missions Etrangères à Paris), et de sa santé, puisque cet exil finit par une maladie très sévëre qui retarda de plusieurs mois son retour en France aprës qu'il eut été élargi. Or, si Ton excepte ces quatre ans de persécution qui le forcërent de rompre, avec tout le monde, toute espèce de communication, il a existé, depuis son départ du Canada, une correspondance suivie entre lui et Tévêque actuel du Canada. MM. ses frères, savoir : l'un plus jeune que lui, encore en Canada, chapelain de l'Hôtel-Dieu de Québec ; l'autre, son aîné, laïque, non marié, tenant, avec M®"® sa sœur, le bien paternel à Messas, près de Beaugency, possédant chacun une part remarquable du caractère vrai, ouvert, obligeant et généreux qui a mérité à M. l'abbé Desjardins l'estime de tous les honnêtes gens. L'aîné se trouvait à Paris pour ses affaires, au moment où. son frère attendait l'évêque de Québec, et s'était chargé de le recevoir et de le conduire au Séminaire des Missions Etrangères, où il devait loger. Dès le samedi, il était au guet pour le recevoir. Apprenant qu'il avait été retardé à Douvres, et supposant qu'il serait dans la diligence du dimanche soir, il se rendit au bureau des Messageries, à l'heure où cette diligence était attendue, c'est-à-dire quatre grandes heures avant qu'elle arrivât réellement, et n'en voulut pas démordre.

L'évêque de Québec, ne jugeant pas qu'à cette heure indue, il dût trouver les portes d'une communauté ouvertes, était presque décidé à prendre un hôtel pour cette nuit-là, lorsqu'en sortant de la voiture, il s'entendit appeler par son nom, à sa grande surprise, et vit avancer un homme qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il ne tarda pas à reconnaître quand il lui dit : " Vite, vite, mon frère vous attend avec impatience. Je suis chargé de vous conduire aux Missions." Puis, faisant venir un fiacre, il l'y fit monter avec lui, laissant là, pour un moment, MM. Turgeon et Chou vy, le premier pour exhiber les passe ports et surveiller la visite du bagage, l'autre occupé de trouver un appartement et de la lumière pour la récitation de son office du jour, que sa vue trop faible l'avait privé de dire dans la voiture.

En un quart d'heure, M. Depjardins Taîné fut rendu aux Missions Etrangères, et délivra Tévêque de Québec à son aimable frëre. On conçoit mieux qu'il ne serait possible d'exprimer, la joie aussi sincère que légitime qu'éprouvèrent, dans cette rencontre, deux amis séparés depuis 17 ans ; demandes, souvenirs, conjouissance etc. Intérim, M. Turgeon arriva suivi de John. On soupa, on pria Dieu, on s'alla coucher, avec promesse de se revoir plus amplement.

20. — L'évêque de Québec n'ayant que peu de jours à passer dans Paris pour cette première fois, ne put voir cette ville dans le détail qu'elle aurait demandé, et se borna naturellement à visiter quelques édifices plus digues d'attention que les autres. Les premiers qui l'occupèrent furent les églises de Notre-Dame, de S. Sulpice, de S. Roch, de S*^ Geneviève, de S. Etienne di Mont, des Carmes, des Missions Etrangères, des Sœurs de S Lazare et de S. Thomas de Villeneuve.

Notre-Dame, métropole de Paris, est une grande église gothî que, curieuse, comme toutes les autres de même construction, pai la variété des statues, bas-reliefs, figures d'animaux et autres structures dont le portail est orné. Dans les côtés et au rond point, elle est déguisée par les arc-boutants de pierre en grand nombre, qui partent de terre et vont expirer au haut des mursi formant dans leur longueur, une espèce de courbe irrégulière e= désagréable, telles qu'on les trouve dans tous les édifices de cgenre, excepté la cathédrale de Milan. Notre-Dame de ParL est une très ancienne église. Le lieu qu'elle occupe fut, du tempi des Gaulois païens, celui d'un temple dédié à Jupiter, à Vulcaiir à Castor et à Pollux. Les parisiens convertis brisèrent les idoles de ces faux dieux, détruisirent le temple et lui substituèrent unéglise, sous l'invocation de S. Etienne, à laquelle Childebert Z en 522, joignit une première basilique qu'il fit construire e dédier sous l'invocation de la S'^ Vierge. Toutes deux fureoi remplacées par l'église actuelle, qui les enveloppe et dont le fondements furent jetés en 1010, sous le règne de Robert, fils d- Hugues Capet. Cet édifice ayant de dedans en dedans 390 pieA

de long, 144 de large et 104 de hauteur, divisé en cinq nefs supportées par 120 piliers et 108 colonnes, toutes d'un seul bloc, n'est cependant pas construit sur pilotis, mais sur un gravier solide. Sa charpente est de châtaignier, son toit formé de 1236 plaques de plomb, épaisses de deux lignes, large de deux pieds, longues de 10. Elle a 45 chapelles dans Tintérieur, dont plusieurs d étruites par la fureur révolutionnaire, commencent à se rétablir. lie plus nouveau monument que Ton y trouve, est une statue de marbre blanc qui représente le cardinal du Belloy, dernier archevêque de cette église, faisant l'aumône à une pauvre femme. Différents autres personnages prennent un intérêt particulier à \eL bonne œuvre du prélat. Ce groupe, ouvrage de dessin très bien exécuté, et supporté par un socle de 13 pieds de longueur, de 6 de profondeur et de trois de hauteur, n'ost pas totalement achevé. Quelques parties encore en plâtre ne tardent que le naoment d'être remplacées par du marbre que l'artiste prépare à cet effet. Le monument est dans l'une des chapelles les plus voisines du rond-point.

l'une des tours carrées qui décorent le front de cette église et V^i ont chacune 20 1 pieds d'élévation et 40 pieds sur chaque face, l'enfermaient sept cloches de différentes grosseurs. Dans l'autre étaient deux cloches beaucoup plus fortes connues sous le nom de bourdons de Notre-Dame. Il plut aux révolutionnaires d'enlever ^^s cloches pour les convertir en artillerie, et s'ils firent grâce au plus gros bourdon seulement, ce fut peut-être par l'impossibilité ^e le descendre. C'est, à la vérité, un terrible morceau de fonte, puisqu'il pèse 32 milliers, et son battant 976 livres. On est réduit ^ le faire accorder, comme Ton peut, dans les jours solennels, avec ®^x autres cloches fondues depuis le rétablissement du culte.

li' église de Notre-Dame est pavée en marbre, qui est de plus ^elle qualité dans le chœur que dans la nef, et dans le sanctuaire lue dans le chœur. Cela ne lui est pas particulier, non plus que les tribunes, les niches, les galeries dont elle est décorée intérieu- ^^lUent à une grande distance du pavé. Ce qu'elle a de plus que ^®s autres églises gothiques, est l'avantage d'être bien éclairée, et

ceci donne un grand mérite à son superbe chœur, où tout est beau et grand : stalles, lutrin, statues de bronze, bas-reliefs parfaitement exécutés, tableaux exquis au nombre de 8, savoir: quatre de chaque côté, au-dessus des stalles des chanoines. En voici les sujets, avec les noms des peintres : 1^ La Nativité de la S*® Vierge, par Philippe de Champagne, 2^ La Présentation, par le mqme, 3" L'annonciation, par Halle, 4" La Visitation, par Souvenet, 5" L'adoration des Mages, par la Fosse, 6'' La Purification, par Louis Boulongne, 7^ La Fuite en Egypte, par le même^ 8^ L'Assomption, par Ant. Coypel.

Le buffet d'orgue placé au-dessus de la grande porte de l'église^ la chaire mobile, quoique grande et accompagnée d'un doabl escalier, le petit chœur placé derrière le maître-autel, et où 1< chanoines se retirent pour certains offices moins solennels, àjan devant eux la chapelle en marbre qui contient une superbe dei cente de croix, les vives couleurs de rose dont sont peintes un partie des vitres qui éclairent cette basilique, la propreté qui ; règne, le soin que l'on prend d'en réparer les différentes parties tout cela ne sert qu'à la faire apprécier davantage.

20. — Si de l'église on passe à la sacristie, on y trouve une pa tie notable de la vraie croix et la couronne d'épines de Notr- Seigneur tout entière, relique dont tout chrétien doit connaît! le prix ; et malheureusement le morceau de la vraie croix voi est exhibé, non comme il le devrait, par un prêtre en surplis en étole, mais par un laïque, serviteur de l'église, qui le fait dài l'espérance mercenaire d'obtenir des étrangers quelques sols rémunération, d'où il s'en suit qu'il met ce saint objet de vénéi

tion sous les yeux de tous les curieux, sans distinction du catl^. lique et de l'infidèle.

La même sacristie contient des vases d'argent doré, comi ostensoir, calices, bassin, aiguière, ciboire, encensoirs et un ori:^-^ ment complet de drap d'or consistant en une chasuble, huit d^fc-l" matiques et 16 chapes, sans compter le fond et les larges soupa^^^' des d'un dais de velours cramoisi de la première qualité, le to^^* donné par Napoléon, à l'occasion de son couronnement en 1804.

Cet homme si vicieux sous tant de rapports, savait être magnifique. On en trouvera d'autres preuves dans le cours de ce journal. C'est lui qui a richement agrandi le terrain du palais archiépiscopal, l'a précieusement meublé dans l'intérieur, l'a environné d'une palissade de fer, soit dans le moment où il voulait que le Souverain Pontife partageât sa résidence entre Rome et Paris, soit lorsqu'il voulait fixer sur ce siëge le cardinal Fesh, son oncle, qui fut assez sage pour le refuser, ou le cardinal Maury qui eut l'imprudence de s'y asseoir de travers, et ne put y tenir. C'est encore aux frais de ce souverain éphémère que tout le ctàCBur de l'église de Notre-Dame a été élégamment grillé par u.ne rampe, en forme de hallebardes dorées dans leur extrémité supérieure. Enfin c'est lui qui a fait présent d'une crosse d'argent doré à chacun des premiers cinquante évêques qu'il nomma en vorlu du Concordat de 1801.

^ la sacristie de Notre-Dame tient un cloître dans lequel on <^c>riimença, sous l'empire de Charlemagne, à enseigner le latin, 1^^ philosophie et la théologie en France. Plusieurs rois furent ^l^Tés dans cette école qui, par la suite, donna naissance à l'Uni- ^^T-sité de Paris.

Uh bien, cette basilique de Notre-Dame, rendue si belle, si

^ole, si vénérable par la piété des rois et par les vertus d'un

Sï^stnd nombre de ses évêques, n'a pu échapper aux extravagances

^t à l'impiété des révolutionnaires. C'est au milieu de son sanc-

^^^ire, c'est sur l'autel où tant de fois le saint sacrifice avait été

^ffîert, que les cannibales professèrent hautement et publiquement

**îxiQpiété la plus atroce, y ayant introduit et placé une prostituée

9.^ 'ils honorèrent d'un culte sacrilège, sous le nom de Déesse de

'^ JRaison. Et quels étaient ces vrais ou faux adorateurs ? — Les

^^Bcendants des vertueux français, qui avaient anciennement

*^onoré cette église par leur piété et l'avaient enrichie de leurs

^ons. Quel scandaleux contraste !

21. — Le moins que l'on puisse dire de l'église paroissiale ^^ St-Sulpice, est qu'elle passe pour une des plus belles de *i'ance, et, dans l'opinion des paroissiens, pour une des plus

belles du monde. Elle est dans le genre grec, extrêmement bien exécuté. Son superbe pérystile, dont les sculptures ont déjà éprouvé l'effet du temps, quelques ornements en étant tombés et d'autres obscurcis par la poussière, a encore un inconvénient, c'est qu'il n'a pas été possible, faute de terrain, d'en faire partir toutes les belles colonnes du même niveau, et qu'il a fallu allonger les piédestaux de plusieurs qui portent sur des degrés da perron, au lieu d'être assises, comme les autres, sur le pavé qui le termine. Cet édifice était obstrué par le Séminaire de St-Suipicc^ qui le masquait de près et très désagréablement. Tout le mond^^ s'en plaignait et s'en tenait là. Bonaparte, devenu empereur, £^ fait abattre ce séminaire et a acquis, auprès de là, un emplac^^ ment convenable pour le rebâtir. Le gouvernement actuel est 8ia le point de remplir cet engagement, pour lequel il a voté, dit-OL^» une somme de 300,000 francs. Maintenant on peut contempler ^^^ liberté le célèbre et superbe portail de cet édifice ; mais qui i:z^ sera affligé d'y apercevoir deux tours qui ne se ressemblent p^^ - s quoique placées aux deux angles du portail ? Sur ces deux tou^ x sont placés deux télégraphes, dont l'un correspond avec celui

Strasbourg, l'autre avec celui d'Italie. Cette église immortalisa ::mrla mémoire de feu M. Languet, curé de St-Sulpice, auquel e"B 1 est redevable de son existence. Il la commença avec cent éQxzm^^ mais elle a coûté bien des millions avant d'être achevée. IT «i^»-* statue de marbre blanc, représentant ce digne curé en prièx*^ avait été élevée en son honneur par une paroisse reconnaissam't^ de ses bienfaits de toute espèce ; elle n'a pu résister à la rage d os révolutionnaires qui l'ont mise en pièces, environ dans le xsïqtxx^ temps où mettant un curé constitutionnel en possession de cet^t^ église, au milieu de beaucoup de criailleries et d'impiétés, î^* forcèrent l'organiste de jouer l'air : Ça ira, ça ira, qui était un <^^^ de mort contre les catholiques et contre les royalistes.

Le chœur de l'église de St-Sulpice a 42 pieds de large, 99 d^ haut entre le pavé et la voûte, et autant de long. La longucti^^ totale de l'édifice est de 336 pieds.

22. — Celle de S*® Geneviève commencée quelques années av^ï**

la Révolution et non encore finie (on y travaille en ce moment) promet quelque chose de plus parfait que St-Sulpice. Le voisinage d'une place spacieuse a permis d'appuyer les colonnes de son péristyle sur une base commune. L'élégance de la colonnade intérieure, la légèreté de ses sculptures, l'art infini avec lequel sont placées les lunettes qui éclairent à propos et dans une proportion convenable, toutes les parties de sa voûte ; le dôme, la coupole, la lanterne, lesquels réunis ensemble font une élévation de 282 pieds au-dessus du pavé de marbre sur lequel on marche d'une extrémité à l'autre; la variété admirable de ses bas-reliefs et autres sculptures ; les 52 colonnes qui entourent le dôme ; l'habileté extrême avec laquelle toutes les parties de cet édifice se trouvent liées ensemble, sans qu'il y soit entré aucune charpente ; tout cela promet à la France un chef-d'œuvre égal à. tous ceux dont les beaux-arts l'ont enrichie jusqu'à ce jour, et à. la ville de Paris un lieu digne de recevoir le précieux dépôt <ies cendres de sa sainte et auguste patronne. La nouvelle église de S'® Geneviève a 340 pieds de longueur, y compris le péristyle, sur une largeur de 750 hors d'œuvre.

"Un double escalier de pierre conduit de l'édifice supérieur à

"^tie voûte souterraine divisée en trois nefs et aussi étendue que

l'église même. Elle a 18 pieds d'élévation, est soutenue par 20

colonnes d'ordre toscan, sans compter les piliers nécessaires aux

constructions supérieures. Elle est divisée en beaucoup de caveaux,

dans une partie desquels sont pratiqués en pierre de taille des

sépulcres prêts à recevoir tels cadavres que l'on y voudra déposer.

11 ne reste plus pour chacun qu'à fixer et à cimenter une pierre

aa-devant de telle cellule où il aura été déposé. Des épitaphes

font voir que l'on y a déjà placé les dépouilles des cardinaux du

Belloy et Caprara, de plusieurs généraux, membres de la Légion

^* Honneur etc. Ce ne sont point ces corps qui déparent ce lieu

^^Btiné primitivement à la sépulture des fidèles. Mais avant d'ar-

^^v^er à ces monuments respectables, on est justement choqué de

voix deux caveaux en possession : l'un du corps de Voltaire,

l^xitre de celui de Jean-Jacques Rousseau, exhumés tout exprès

pour être transportes dans ce dépôt au plus fort de la Révolution athéistique qui a ruiné, bouleversé et déshonoré la France depuis 1789 jusqu'en 1799. Sans égard pour les 15 millions que cett^ église avait déjà coûtés pour la mettre au point où elle était alors^ et sans respect pour sa destination primitive, les révolutionnaires la nommèrent le Panthéon et la destinèrent à recevoir les rest<^s honteux de tout ce que le dernier siècle avait produit de plvi.s impie et de plus immoral. Istisunt dii tui, Israël. Il faut espérer qu'un gouvernement sage et réfléchi fera disparaître ces dexiix cadavres ignobles et conduire à sa perfection un édifice auquôT îl manque peu de chose pour être achevé.

Il est arrivé que le dôme supporté trop légèrement, a craqia é en quelques endroits et fait craindre un écroulement. Poar j obvier, il a fallu supprimer douze colonnes et les remplacer p^^^r des masses de même hauteur qu'on pourra revêtir de pilastre-^» mais dont l'épaisseur, quoiqu'elle n'ait rien de lourd et de chc^' quant, interrompt la vue, qui autrement aurait enfilé, de chaqu ^ côté, la colonnade d'une extrémité de l'église à l'autre.

23. — En attendant que la châsse de S'** Geneviève puisse être reçue dans sa nouvelle église, l'ancienne étant détruite, oa l'a déposée dans celle de S. Etienne du Mont, qui appartenait autrefois à l'ancienne abbaye et n'avait de porte que dans son enceinte. Isolée aujourd'hui et bâtie sur un plan plus vaste, elle n'est pas sans quelque mérite, mais la vue y est désagréablement affectée d'une enfilade d'autels que l'on a voulu faire et qui ne s'enfilent pas. La châsse de la sainte, en forme d'une petite maison, paraît suspendue au-dessus du maître-autel. Dans un autre endroit de l'église est le tombeau où elle avait d'abord été enterrée. La dévotion du peuple de la capitale pour sa sainte patronne se perpétue dans une certaine classe avec édification.

24. — Que dire de l'église paroissiale de S. Roch, située à une petite distance du château des Tuileries, près de la place Vendôme ? — Qu'elle est remarquable par sa distribution intérieure, où l'on voit quatre autels à la suite les uns des autres, séparés par

des distances assez convenables, former quatre sanctuaires et deux chœurs où Ton fait alternativement Toflice , divin dans la même journée ; car à S. Roch, il y a, tous les dimanches, double office du matin et du soir. Par exemple, on vient de finir vêpres dans un des chœurs ; une heure après, elles recommencent dans l'autre et ne sont séparées des premières que par un sermon. Ces secondes vêpres finies, autre instruction, puis salut à un troisième autel, et ensuite autre exercice de piété au quatrième. Le matin, il y a également une suite de prônes et de messes paroissiales, en sorte que l'église est occupée la journée entière. Si cette succession d'exercices honore la religion, la manière ingénieuse dont ces quatre autels sont placés, fait honneur au goût de celui qui en a réglé la disposition. De la grande porte de l'église, on les aperçoit tous quatre à la fois : cette vue fait illusion et donne à l'église l'air d'avoir 600 pieds de long, tandis que sa véritable longueur n'est que de 300.

L'autel du fond est un calvaire composé de pierres brutes artistement assemblées et éclairées par des fenêtres que l'on n'aperçoit point. L'autel est appuyé contre ce rocher factice dans lequel il y a des inégalités, des fentes, des bâillements, des creux, l'un desquels tient lieu de crédence et est vraiment le seul endroit qui puisse recevoir les burettes du prêtre qui y dit la messe. Le rocher est surmonté d'une grande croix, avec son crucifix très bien exécuté en marbre. Deux soldats de même matière, couchés à plat ventre sur le penchant du rocher, lèvent la tête, comme pour s'assurer si le Sauveur est véritablement mort et pour n'être pas aperçus de lui, supposé qu'il soit encore vivant. Xie tout produit un efiet admirable. A une petite distance de ce calvaire est un autre rocher et une caverne dans laquelle on introduit le corps de Notre-Seigneur, en présence de sa sainte Mère, dont l'affliction et la résignation sont également bien exprimées.

Ce fut l'autel du calvaire que l'évêque de Québec choisit pour célébrer la messe, un jour de concours, qui était le dernier d'un octave d'indulgence, très recherché du peuple, quoique les deux

côtés de réglîse lui donnassent le choix, chacun sur les 7 à 8 chapelles dont ils sont garnis, en sus de^ quatre autels déjà naentionnés.

Dans une action moins sérieuse, il se serait difficilement empêché de rire, en se voyant précédé d'une espèce d'huîssier, en. habit galonné, portant comme les tambours majors des régiments anglais, un bâton de cérémonie, à grosse poignée d'argent, aveo. lequel il frappa le pavé de l'église à chaque pas de la longa^ distance qui se trouve entre la sacristie et Tautel du calvaire Apres celui-là, venait, par une disposition assez bizarre, un autx*^ bedeau portant une verge et une robe, comme on fait en Canad^s^, mais ayant de plus un grand rabat noir qui cadrait assez n^st,! avec le reste de son ajustement, et qui, sous prétexte de conteurs. ^t le peuple pendant la messe de l'évêque, fit, lui seul, plus de brui^it que n'en aurait pu faire cinquante personnes indévotes. Il fall u.t revenir de l'autel à la sacristie, après la messe, à la suite de <3^8 originaux, et paraître très honoré et très satisfait de le'ca.x's services.

L'église de S. Roch est renommée pour sa construction, poxar la distribution de ses bas-côtés, pour le mérite de ses statix^e, tableaux et bas-reliefs et pour la hauteur et l'étendue de son perron. 11 vaudrait cependant mieux que ce perron fût plus réserva, que d'y voir des boutiques érigées aux deux bouts, et des TCXSbTchandises exposées tous les jours, depuis le matin jusqu'au soîr, avec tout le concours et les propos que cette exposition attire. L'église grande et belle tant que l'on voudra, n'est pas tenue proprement. Il n'y a ni ordre, ni silence dans la sacristie. UMée et venue des enfante, à l'heure des messes (et dans presque toutes les églises de Paris, on dit des messes depuis l'aurore jusqu'à mîdî)i et leurs caqueteries y sont très indécentes et très incommodes. On est choqué de voir des sacristains, dont quelques-uns même sont ecclésiastiques, y rire et parler tout haut, comme ces enfants» au lieu de leur imposer silence.

Mais cette église a é^é l'objet d'irrévérences bien autremea't^ grièves. Elle fut une de celles qui furent le plus en proie à l'es^

ructeur de la Révolution. A peine la Convention était-elle qu'elle envoya à la Monnaie une statue d'argent repré- S. Roch et honteusement livrée par des paroissiens démoli en fut enlevé quantité d'autres meubles précieux ; ce 3nant, le curé qui n'avait voulu ni admettre la Constitution i clergé, ni émigrer comme ses confrères, mais qui vivait ins une maison particulière, où il instruisait, consolait et sçeait secrètement ceux de ses paroissiens qui étaient restés il donna ordre que toutes les statues de son église fussent ins des coins obscurs et couvertes de vidanges, comme ts abandonnés, espérant qu'aux désordres excessifs qui it alors, il succéderait des jours de calme où tous ces îligieux pourraient reprendre leurs anciennes places, cette sage prévoyance ne put prévoir la scène scandaleuse î impiété sans exemple que donna un athée, lorsqu'étant lans la chaire de cette église en présence d'une grande î peuple, il eut l'audace de proférer ces paroles : " Je soul'il n'y a point de Dieu et je le soutiens sans hésiter. Oui,

tu existes, frappe-moi, car je t'insulte. Fais-moi périr à b ; je t'en défie. . .Vous voyez qu'il ne me punit pas. Il 3 vrai qu'il n'y a point de Dieu." Quel homme chrétien :er des yeux cette chaire et ne se pas rappeler, avec hort outrageant langage ?

ilte était rétabli, l'église de S. Roch purifiée, M. Mérient

nom du curé) rendu depuis plusieurs années à son trout voilà que l'église de cette paroisse devient le théâtre louvelle profanation. On connaît les principes du clergé ice sur l'article des comédiens. Une comédienne célèbre, 3 Vaucour, meurt impénitente dans cette paroisse. M. b prévoit que l'on viendra présenter son corps à l'église aie. Il consulte d'avance, sur ce cas, le cardinal de Belloy, chevêque de Paris. Celui-ci lui ordonne de fermer les îe son église, le jour qu'il saurait être fixé pour la sépul-

la demoiselle. Les nombreux partisans de la défunte ant qu'il en agirait ainsi, se font précéder plusieurs jours

d^avance, par des affiches injurieuses à la sévérité du clergé. Au jour convenu, ils apportent le corps, se font ouvrir l'église par quelques émissaires envoyés dans des avenues détournées, s'y répandent à grands flots, criant à tue-tête, blasphémant le nom de Dieu et maudissant le curé qu'ils cherchent partout et ne trouvent pas. L'un d'eux s'empare encore de la chaire, où il exhale sa bile contre le clergé et fait l'éloge de la défunte, et de l'honorable profession qu'elle a exercée pendant sa vie. Un pauvre vicaire était dans la chapelle des fonts, où il finissait un baptême : on l'en arrache et on le force à faire les prières de la sépulture chrétienne sur le cadavre de la comédienne, que la même troupe reprend aussitôt et conduit en triomphe au cimetière. La chose n'en demeura pas là. Napoléon qui tenait alors les rênes du gouvernement, apprend ce qui s'était passé. Au lieu de donner le tort à des impertinents qui avaient profané une église chrétienne, il le met tout entier sur ceux qu'il aurait dû louer, et fait écrire à l'archevêque une lettre si menaçante, qu'il se crut obligé de condamner M. Mérient à trois mois de séminaire. Le bon curé s'y soumit, et voilà où aboutit sa fermeté.

Depuis la restauration de Louis XVIII, une comédienne ea^^^L encore venu mourir sur cette paroisse. Le curé lui a accorA- ^S sans diflSculté, les prières de la sépulture, craignant, avec raîso»."::^- , de n'être pas plus soutenu par le gouvernement du Roi, qu'il r^m ^ l'avait été par celui de l'ex-empereur. Ce qui est arrivé, somia*^ 8 le nouveau régime, à M. Delapéruque, curé de GàUardon, justît=^L e assez cette conjecture. C'est dans sa paroisse que demeurait "^e nommé Martin qui, en 1715, se sentit si fort inspiré de faire ^3m^ n Roi quelques révélations. Le premier auquel il donna conna/î-^sance de son inspiration, fut naturellement son pasteur immédi^fc- *• Celui-ci qui connaissait parfaitement la probité et la religion <i. ^ l'homme qui lui parlait, ne crut pas devoir mépriser cet éveil ^^ en informa l'évêque de Versailles, au diocèse duquel il appartenait. Graduellement la chose parvint à la connaissance d^ Louis XVIII. On fait venir Martin, on prend plusieurs jour» pour le faire examiner de près au physique et au moral, et ov

reconnaît en lui un cœur droit et pieux et une tête saine. " Je suis chargé, disait-il, de représenter au Roi l'obligation où il est de faire observer les dimanches dans son royaume. Je sais que j'ai d'autres choses à lui annoncer ; mais je ne sais quelles sont ces choses. Il m'a été dit qu'elles me seraient suggérées, lorsque je serais en sa présence." Il obtint, en effet, une audience. Le Roi le reçut dans un appartement où il ne pouvait être entendu de personne, mais qui, par précaution, n'était séparé que par un vitrail de l'appartement voisin, où il y avait du monde. Le Roi mit Martin à son aise, et celui-ci lui parla environ trois quarts d'heure. On observa que Sa Majesté changea souvent de visage pendant ce discours, et parut, en général, triste et pensif. Martin se retira et a toujours protesté depuis, qu'excepté l'article de la sanctification du dimanche, il ne se souvenait de rien de ce qu'il avait dit dans cette entrevue. On ne sait si le Roi a tenu compte des autres révélations de cette espèce de prophète, mais il est évident Qu'îl n'a pas remédié à la profanation du saint jour, qui est encore ionteusement profané sous ses yeux. Le seul effet sensible qui ®ii est résulté, est que, soit par dépit contre M. Delapéruque, pour avoir, le premier, mis en avant son paroissien inspiré, soit Pc^inr qu'il fût moins exposé à être interrogé, comme il l'était par *^^t le monde, sur cette communication extraordinaire, une ï^titre du ministre du Département Intérieur a signifié àl'évêque ^^ Versailles, qu'il fallait déplacer M. Delapéruque. Celui-ci ® y est soumis avec une promptitude qui fait son éloge, quoiqu'il ■^"^t curé de Canton, c'est-à-dire titré, les autres n'étant plus que ^^s curés révocables ad nutum^ depuis le Concordat de 180L

li'église de S. Roch ne fut pas la seule où l'évêque de Québec ^^l^bra la messe, pendant son petit séjour de Paris. II en voulut %xx*e autant aux Carmes, aux Missions Etrangères, chez les Sœurs ^^ St- Vincent de Paul et dans la chapelle du Séminaire de Saint- Nicolas du Chardonnet, pour satisfaire aux instances de M. l'abbé Tliavenet, ci-devant du Séminaire de Montréal, qu'il y trouva ^^tnplissant avec édification, la place de supérieur.

L'église des Carmes est un de ces lieux qui rappellent des sou-

venîrs tristes et en même temps glorieux pour la religion ; ca-^^t ce fut là que commença, en 1792, le massacre des prêtres, qu^ci^poX dura toutle 2 et le 3 septembre, et qui a été décrit d'une manier- -rjKr^kte si touchante par M. Tabbé Barruel, dans Histoire du clergé d&::^ d France pendant la Révolution. Il est fâcheux qu'aucun peintr:»:c#^.ti n'ait encore songé à faire un tableau pour transmettre à la pot^i^oQ térité cette scène mémorable, qui ajouterait tant à la décoratio<z>^c de cette église déjà si remarquable par les différents ouvrages €^ 4 ^ marbre et en peinture dont elle est abondamment ornée !

Cette église et le monastère y adjoignant avaient été vendw^ ^^m au profit de la nation^ après l'abolition des Carmes. Mais le co^z:^ -qq. vent n'a fait que changer de sexe, car une religieuse Carméîf MlUt^ rentrée, par l'effet du décret de la Convention, qui annulait TT ]Qg vœux monastiques, dans une riche succession, l'employa, aussifc^ j^^ la Révolution finie, à racheter ce monastère avec l'église, et obtii^=:fi2^ d'y établir une communauté de son ordre, dont elle est abbes se.

Les églises des Sœurs de la Charité de S. Thomas de Villeneisn^re et des Missions Etrangères, où l'évêque de Québec eut aussi Toc -^casion de célébrer, ne présentent rien de fort remarquable pour c3e8 églises de ville. On peut dire seulement avec vérité que la pT-US simple de celles de Paris contient à elle seule plus de richesses ^la marbre, en tableaux, en ouvrages de bronze et en sculpture ^t architecture que toutes celles du diocèse de Québec réuaî^s ensemble.

Celle des Missions-Etrangères était en réparation, de sorte qL^^* l'office divin s'y faisait dans l'église souterraine. Car il n'est f>^^ rare dans les villes de France et d'Italie que pour donner pli^^ d'élévation et de mine aux églises, on en commence les fond^" ments par la construction d'une belle voûte, à laquelle on doatE ^ 12 à 15 pieds de hauteur au-dessus de son pavé. Comme ellf monte plus Haut que le niveau du terrain, on l'éclairé par cl^ petites fenêtres ou de grands soupiraux placés à fleur de terre. On ménage des portes et des escaliers de pierre pour y descendra commodément, soit par les côtés, soit par l'une ou l'autre extrémité de l'église supérieure, qui par l'exhausement que loi doone

;te voûte, acquiert beaucoup plus d'apparence et de majesté. le en reçoit du moins l'avantage de pouvoir multiplier ses tels, car il y en a toujours plusieurs dans ces églises souterrai- 3. On y met aussi des confessionnaux ; on y dépose des reliques 3 saints, et enfin un certain nombres de fidèles y ont leurs tomaux.

Ces églises moins considérables de la capitale, ainsi que les mmunautés religieuses ou ecclésiastiques, sont toutes retirées l'effleurement de la rue sur laquelle elles n'ont, pour l'ordiire, qu'une porte cochëre qui introduit dans une cour, au fond laquelle est le front de l'édifice. Beaucoup de riches particurs en font autant de leurs maisons. En effet, si l'on excepte les ulevards, la nouvelle rue de Rivoli, et celles qui sont sur les ais de la Seine, tout le reste des rues de cette ville tant vantée ur sa beauté, sont si étroites, si sales, si puantes, si bruyantes, e la nécessité seule peut engager un particulier à y exposer la s^anture de sa maison.

Depuis 50 ans, on vante l'illumination qui se fait, la nuit, des ïs de Paris. Mais quelle illumination ! Des lanternes suspends au milieu des rues, à cent pieds de distance les unes des ree, plus propres à favori8*er les malfaiteurs qu'à leur en poser. Quelle différence de cette illumination à celle des undes villes d'Angleterre et de Londres en particulier, où. les ternes, à une distance de moins de 30 pieds, placées de chaque é des rues, au-dessus du parapet, font de la nuit une sorte de r, et sont allumées dans tous les quartiers à la fois, avec une ârité qui étonne !

-5. — Dans le peu de temps que Tévêque de Québec^ passa à ris, il eut occasion de se mettre en connaissance avec un grand tibre de prélats français, les uns anciens et consacrés, les autres timés en vertu du concordat de 1817, et n'ayant encore pu irer leurs bulles des bureaux du Secrétaire d'Etat, parce que le ivernement n'est pas ami de l'augmentation du nombre des ^chés, quoique la chose soit d'une nécessité urgente pour le bien

— gode la religion. Après deux années d'expectation inutile, ce clerg s'est vu forcé, et le Souverain Pontife aussi, d'accéder à un arrar gement provisoire qui pourrait bien devenir perpétuel, par lequc le Concordat de Bonaparte de 1801 est maintenu quant au non bre et à la circonscription des diocèses. Les évêques de Franc s'accommodent mal de ce Concordat, et ce n'est pas sans raisoi Néanmoins, il vaut mieux avoir celui-là que de n'en avoir pas d tout, ce qui arriverait peut-être, si la chose était laissée au gouve: nement peu énergique de Louis XVIII. " Votre Majesté pren si peu d'intérêt à ce qui regarde la religion (lui écrivait, le prii temps dernier, le cardinal de Péri go rd), qu'elle force ses sujets d regretter le gouvernement de l'usurpateur."

Ce n'est qu'après que les évêques de France et le Pape ont e souscrit à l'arrangement provisoire, que le ministre d'Etat a enfi délivré les Bulles, non aux nouveaux évêques nommés en vert du Concordat de 1817, mais à ceux qui, depuis deux ans, étaler appelés à remplir des évêchés vacants de la circonscription c

26. — De ce nombre était M. Delatour, nommé peu de tem avant la Révolution au nouveau siège de Moulins, qu'il n'eut p; le temps d'occuper, et depuis à l'archevêché de Bourges. Il f consacré le dimanche, 26, par M*' de Bernis, successeur du es dinal Cambacérès, dans l'archevêché de Rouen, assisté des év ques de Trêves et de Sambsate, en présence de 20 autres évêqu< savoir : douze élus et huit déjà consacrés, à la tête desquels trouvait le cardinal de Luzerne. Le nouveau prélat appelé répiscopat en 1789 pour la première fois, avait eu tout le loîa de bien étudier les cérémonies de sa consécration. Aussi s'^ acquitta-t-il avec la légèreté que l'on pouvait attendre d'un sej tuagénaire de courte taille, battu de l'asthme et bossu par devax et par derrière.

27. — L'évêque de Québec ne perdait pas de vue son voyage c Rome. M. l'abbé Desjardins l'avait empêché de partir le 2« suivant son premier projet, et avait exigé qu'il passât, du moic»

un.<3 semaine entière à Paris. Mais la saison le pressant, il fixa irrévocablement son départ, au lundi, 27 de ce mois, et s'il le difiiéra jusqu'au mardi matin, ce fut parce que le voiturier lui nia,nqua de parole ; car, après avoir essaye, depuis Calais, de la poste de France, il comprit qu'il y avait plus de chance à voyager d'uine autre manière, quoique plus lente et un peu plus dispendieuse. II prit donc le parti d'engager M. Turgeon à retenir deux places dans l'intérieur d'un carosse de voiturin et une place pour Jotn dans le cabriolet, c'est-à-dire dans la partie antérieure de la toiture, qui est aussi couverte. Ces trois places et le bagage consistant en trois malles et autres petits meubles, coûta aux voyageurs 160 francs pour aller de Paris à Lyon, l'évêque n'ayant pas voulu contracter pour une plus longue distance, avant de saA^oir comnieut il se trouverait de cette manière de voyager.

Il laissa Paris, dans l'espoir d'y revoir, à son retour, plusieurs pet-fioanes respectables, ecclésiastiques et laïques^ de qui il avait reçia beaucoup d'honnêtetés, particulièrement le vénérable cardinal de Périgord.

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