CHAPITRE CINQUIÈME
Les Etats du Pape. — L'administration. — La Campagne romaine.— Bologne. — Les cardinaux Oppizoni et Spina. — Cérémonies des cathédrales de Bologne et de Québec. Le Campo santo. — Le philologue Mezzofante. — Ancône. — Les églises. — Lorette et la Sainte Maison. — Les vêtements sacrés en Italie. — Pie VI et Bonaparte. — Spolette. — Le chapeau rond de Mer Plessis. — Le costume des ecclésiastiques. — Pas de soutane. — Terni. — Le Tibre. Ponte Mole. — Arrivée à Rome.
30 octobre. —L' Etat pontifical ou de l'Eglise, borné au sud-ouest, par le royaume de Naples, au nord et nord-est, par le grand duché de Toscane, les duchés de Parme, Plaisance et Modène, et les Etats d'Autriche en Italie; au sud-ouest, par la mer de Toscane Tyrrhenum mare, et au sud-est, par le golfe de Venise, autrefois Mare Adriaticum, se compose des trois Légations de Ravenne, de Ferrare et de Bologne, des duchés d’Urbin et de Spolète, du marquisat ou de la Marche d’Ancône, du Patrimoine de St-Pierre et de la Cumpagna di Roma, autrefois appelé le Latium. Tous ces territoires réunis forment un ensemble de cent lieues de long sur 33 de large, d’une mer à l’autre, renfermant 50 évêchés et un million et demi d'âmes. Ce pays est extrêmement fertile et dans un des plus beaux climats du monde. Il est en possession des embouchures des deux principaux fleuves d'Italie, savoir : le Pô et le Tibre. Avec des travaux, il pourrait avoir d’excellents ports, au lieu qu’il n’y a point où recevoir un seul vaisseau de ligne. Le dessèchement des marais de la Campagne de Rome, le défrichement du Patrimoine de St Pierre, porterait dans l'Etat l'abondance et la salubrité. Les forçats, en grand nombre, dont on ne sait que faire, et qu’il faut néanmoins garder, nourrir et habiller aux frais publics, pourraient être employés à ces divers travaux, avec avantage pour l'Etat et pour eux-mêmes, au lieu de végéter dans l’oisiveté d’une prison, où leurs forces s’exténuent
graduellement, sans que leurs cœurs s’améliorent, On voit avec peine l’ancienne capitale du monde politique et la ville centrale du christianisme se dépeupler par le mauvais air qu’exhalent des terres déboïisées et incultes, et des marais pestilents qui l’environnent. Les Papes, toujours âgés lorsqu'ils r antent sur le trône, et donnant, comme de raison, leurs premiers soins anx affaires de l'Eglise, ont rarement un pontificat assez long pour s'occuper de ces sortes d'améliorations. D'ailleurs, le goût des Italiens, en général, se porte plus naturellement vers les beaux-arts que vers les choses utiles. De belles églises, de magnifiques palais, des arcs de triomphe, des fontaines, des colonnes, des obélisques : voilà les objets qui ont plus généralement occupé ceux des Souverains Pontifes auxquels les soins du gouvernement spirituel ont laissé quelque relâche. Pie VI a porté son attention vers le dessèchement des Marais Pontins; Clément XII, comme on le verra ci-après, s’est sérieusement occupé d'améliorer Ancône ; mais Paul V, Sixte V, Benoît XIV et quelques autres, en l'honneur desquels on trouve des inscriptions partout, qu’ont-ils fait autre chose que des embellissements, qui, À la vérité, ajoutent à la célébrité de l’Eglise et y attirent des étrangers, mais ne procurent aucune véritable ressource aux sujets et n’excitent pas leur énergie. Le goût du Pape actuel est de faire fouiller pour la découverte d'anciens monuments, et de soutenir les ruines de ceux qui subsistent encore. C’est fort bien ; mais il n’en est pas moins vrai que Rome se dépeuple, ainsi que ses alentours, et que le rapprochement du tableau des naissances et de celui des morts, depuis 20 ans, offre une perspective effrayante. Ne peut-on done s’occuper des choses agréables qu’au préjudice de celles qui sont utiles ? Ce serait mal entendre cette belle pensée d’Horace :
“ Omne tulit punctum qui r. ‘scuit utile dulci.
1— Il est certain que l'administration temporelle des Etats du Pape laissait beaucoup à désirer, à l'époque du voyage de Mr Plessis. Et je crois que sous Pie IX, il restait encore énormément à faire, Comme le dit ailleurs l’évêque de Québec, le gouvernement pontifical était peut-être trop paternel ;
La partie nord de l'Etat ecclésiastique où nous entrons, est bien celle dont la culture lui fait le plus d’honneur, et elle en est moins redevable à son Souvernement, qu’à l’exemple des habitants dee Etats que nous venons de laisser, Il serait honteux, en effet, que des sujets du Saint-Père, avec des terres, au moins aussi bonnes que celles de leurs voisins, ‘lemeurassent en arrière d’eux, lorsqu'il s’agit d’en tirer parti. Aussi peut-on être assuré qu’on trouve entre Castel-Franco et l’entrée des Apennins, ce que l’on
peut appeler le grenier des Etats du Pape, et la partie la mieux habitée et la plus vivante,
La ville de Bologne est surnommée /« Grasse, À raison de la richesse du sol dont elle est environnée. C’est une des plus célèbres d’Italie, par son Université, par les rencontres de Souverains
RE
j'ajoute que les prêtres, peu préparés par leurs études au travail de l’adrcinistration, ne réussissent pas toujours à faire fructifier les biens temporels, appelés qu'ils sont surtout à la culture des fruits spirituels, Souvent mal secondés par leurs premiers officiers, cardinaux et autres, les Papes n'ont pu réaliser les améliorations qu'ils s'étaient proposées, Que de faits l'on pourrait citer! Il est bien connu que Pie IX voulait raser le Ghetto, et cependant il n'a pas pu le faire, grâce à l'inertie de son gouvernement, Quand, en 1860, Lamoricière se dévoua Pour Sauver le Pape contre les Italiens, il trouva, en arrivant à Rome, les choses militaires dans un bel état ! ‘“ L'armée comprenait sept à huit mille hommes à peine, mal vêtus, mal équipés, médiocrement commandés, travaillés par le excitations Au dehors, La cavalerie se réduisait à quelques chevaux; quant à l'artillerie, autant valait n’en point par!?r. Point de matériel de guerre, ou tellement démodé, qu’il n'eût plus convenu qu’à un musée. Officiellement, certains établissements militaires subsistaient ; mais ils étaient depuis longtemps détournés de leur destination. Un jour, Lamoricière voulnt visiter ce que l’on appelait le magasin d'artillerie : il le trouva occupé par un carrossier et aussi par des artistes qui, de temps immémorial, en faisaient leur demeure ; ainsi en était. il du reste... Il y avait dans Rome, non pas de grands brigandages, mais une foule de petites improbités, qui se rassuraient et s'amnistiaient ellesmêmes, tant elles se sentaient tolérées ! ” (De la Gorce — Histoire du second empire). Lamoricière disait un jour : “Je suis dans la position d’un homme qr' se battrait à cent cinquante pas avec un pistolet contre un adversaire & 26 d'une carabine.” On sait ce qui arriva, et ce qui devait infailliblement, arriver, à moins d’une intervention miraculeuse de la divine Providence.