PONS
le troisième de tout lOrdre. Ses tableaux, son pavé, sa chaire, ses statues sont en grande réputation. Nous ne pûmes qu’entrevoir ces différents objets, parce que la nuit nous y surprit. C’est À cette église que le clergé du dôme porte processionnellement le Saint-Sacrement, le jour de la Fête Dieu. C’est aussi 1A qu’est enterré le patriarche Joseph de Constantinople, qui ne retourna pas À son siège, après avoir signé les décrets du concile de Florence, mais y demeura et y mourut trois ans après, c’est À-dire en 1422. Mais cette église est aussi déshonorée, comme celle de Ste-Croix, par un monument érigé à une célèbre comédienne et par celui de Bocace, recommandable comme poète, mais dont le principal ouvrage en prose a été flétri à Rome, À cause de l’irréligion et de l’immoralité qu’il respire. Ce poète n’est cependant pas enterré ici, mais À Certaldo sur le chemin de Sienne, où il a aussi un monument.
L’évêque de Québec, de retour à son hôtellerie, y reçut la visite d’un religieux de l’ordre des Serviteurs des infirmes, vulgairement appelé Crociferi, à raison de la croix rouge qu’ils portent sur leur habit, du côté du cœur. Il faisait cette démarche de la part de sa communauté et pour inviter l’évêque à l’aller visiter, en conséquence d’une lettre que le P. Toni, leur général, leur avait envoyée de Rome. Pour répondre À cette honnêteté, l’évêque promit d’y aller célébrer la messe le lendemain et il tint parole.
Ces religieux desservent, en qualité de curés, une charmante église qui tient À leur monastère. Elle est édifiante par ses ornements, par sa propreté, par ses beaux tableaux, encore plus par le concours des fidèles qui s’y réunissent tous les matins en grand nombre.
17.—Le vent et le froid sont aussi forts aujourd’hui qu’hier. L’évêque de Québec se remet cependant en route pour achever de voir les curiosités de Florence, ayant, cette fois, l’abbé Roland pour guide. Nous nous portâmes d’abord vers église collégiale de San-Lorenzo où est la sépulture de l’historien Paul Jove, évèque de Nocera. On chantait alors la messe capitulaire. Nous en enteudîmes une partie et passâmes de là à le chapelle commencée
depuis 1560 pour la sépulture des grands ducs, et non encore finie. C’est un édifice à huit faces, l’une desquelles est adossée au rond-point de la collégiale. (C’est par là que la chapelle doit déboucher dans l’église. Ta face opposée est destinée à recevoir l’autel, les six autres pour des monuments. Les murs sont très hauts et tout revêtus de marbre en dehors ; mais on n’a pas jugé que le marbre fût assez beau pour la décoration intérieure. Il a donc fallu faire des amas de jaspe de Sicile et de Corse, de pierre de touche, d’albâtre, de lapis-lazuli, et d’une multitude d’autres pierres précieuses. C’est en pierres les plus fines que sont représentées, autour de la chapelle, les principales villes qui composent le grand-duché. Six tombes de porphyre mêlé de granit oriental et de marbre très fin, sont placées dans les six pans, à environ dix pieds au-dessus du pavé. Deux de ces monuments sont presque finis. Chacun est décoré d’un écusson de différentes pierres précieuses et d’une couronne ducale. Le moins riche de ces écussons est estimé 60,000 piastres, la couronne ducale encore plus. Au-dessus on a commencé des niches de marbre noir pour recevoir des statues. Les piédestaux des pilastres commencés tout autour sont aussi composés de marbre noir, de granit oriental et d’albâtre. En un mot, c’est ici, sans contredit, la plus riche chapelle du monde et qui sera la plus belle, si jamais elle finit, ce qui n’est guère probable, puisque le revenu annuel destiné à sa continuation ne suffit pas à l’acquisition d’une seule pierre par année, si l’on veut qu’elle soit assortie aux autres. Que de richesecs prodiguées pour recueillir un peu de cendres !
En attendant la grande porte de cette chapelle, on y entre par la sacristie où l’on est justement offensé d’y rencontrer quatre statues d’une immodestie choquante, représentant le matin et le soir, le jour et la nuit. Elles sont de Michel-Ange, peu délicat sur cet article, soit dans ses statues, soit dans ses tableaux.
Le grand due a deux palais, savoir : celui de Pitti où il demeure, sur la rive gauche de l’Arno, et le vieux palais, vecchio palazzo, qui n’en est séparé que par un des quatre ponts de pierre qui couvrent ce fleuve, C’est dans ce dernier que se trouve la plus
riche collection du monde. On y parvient en traversant une grande place ornée d’une superbe fontaine, où il n’y a pas d’eau, (chose assez commune À Florence) et de plusieurs statues, entre lesquelles se fait remarquer au-devant du palais, celle de bronze, ouvrage de Jean de Bologne, qui représente À cheval Côme I de Médicis, le prince le plus recommandable qui ait jamais été à la tête du grand duché. Arrivé au palais, vous montez un grand escalier très doux qui vous conduit au second étage, et c’est là que vous rencontrez une galerie de 600 pieds de long, éclairée par des châssis qui donnent sur la rue, et de l’autre côté de cette rue, une galerie de même longueur, bordées l’une et l’autre de bustes et de statues de tous les personnages marquants chez les Grecs et les Romains, qu’il a été possible de se procurer, et entre autres tous les empereurs depuis Aususte jusqu’à Gallien. Ces deux galeries, faisant ensemble une longueur de 1290 pieds, sont unies par un corridor large et bien éclairé, qui à aussi ses raretés et qui traverse la rue au même étage. Ce n’est pas tout : chaque galerie, du côté opposé aux fenêtres, a une suite de chambres profondes qui disputent, les unes avec les autres, de propreté, d'élégance, de perfection dans leur architecture, et de richesse dans ce qu’elles contiennent. L'une vous fait voir des lampes, des vases, de petites statues de cuivre de la plus haute antiquité ; l’autre d’excellentes Copies en bronze des anciens groupes de marbre les plus estimés; plus loin un cabinet de médailles aussi complet qu’il soit possible de l'avoir; ailleurs une abondance de petites statues, temples, portiques, vases de toute dimension, exécutés en porphyre, en or, en perles, en argent, en albâtre, etc., de manière que la moitié des richesses de toute l'Italie serait peutêtre au-dessous de la valeur de ce seul cabinet. Une chambre est consacrée tout entière À des statues de marbre blanc qui représentent Niobé au désespoir au milieu de ses quatorze enfants, mourant tous de morts violentes, mais diverses, Toutes ces statues sont de taille naturelle, Une autre réunit un certain nombre de tableaux de piété, plus communs dans la galerie de Florence que dans aucune autre, On Y FeMarque entre autres un tableau du
martyre de S. Laurent, de la première beauté. Deux chambres sont occupées par les portraits de tous les grands peintres qui 8e sont tirés eux-mêmes. Dans quatre autres on a partagé des ouvrages choisis des plus célèbres écoles de peintures : attention qui met les personnes de l’art en état de comparer ensemble les écoles d'Italie, de Lombardie, de Toscane et de Flandre. La fameuse Vénus de Médicis a aussi son appartement, où elle est environnée d’autres figures de femmes, qui sont là comme ses nymphes et qu’on semble y avoir réunies pour faire mieux ressortir sa beauté ; car il est avoué de tous les connaisseurs que cette statue est incontestablement la plus belle du monde. Napoléon ne l'ignorait pas, puisqu'il lui fit faire le voyage de Paris, et lui donna place, dans le musée du Louvre, avec l’Apollon du Belvédère et autres qu'il avait fait venir de Rome, et que l’époque de la restauration a renvoyées à leurs places, comme celle-ci.
Le directeur de la galerie reçut l’évêque de Québec d’une manière si obligeante et lui en fit voir les objets dans un si grand détail, qu’il ne lui resta plus de temps pour visiter, comme il se l'était proposé, l’église de St-Marc, bâtie par le grand duc Côme, où repose le corps de S. Antonin, qui a tant édifié l'Eglise et particulièrement le diocèse de Florence, dont il fut archevêque dans le quinzième siècle. A St-Marc est aussi enterré Jean Pie, duc de la Mirandole, qui, à l’âge de 10 ans, avait fuit son cours de Droit, à 18 ans savait 22 langues, et à 24 soutint À Rome une thèse de 900 propositions sur la logique, la physique, la théologie, les mathématiques, l’Ecriture et la cabale. Ses preuves étaient appuyées sur les auteurs latins, hébreux, grecs et chaldéens. Il mourut À 33 ans, en 1494. Son épitaphe laisse À douter si elle a été écrite sérieusement ou par badinage. La voici :
“ Joannes jacet hie Mirandola : cœtera nôrunt ct Fagus et Ganges forsan et Antipodes.” |
On compte à Florence environ 80,000 habitants. Nombre d’Anglais y viennent passer l’hiver,comme dans les autres villes d'Italie et du midi de la France. Sir Gordon Drummond, ci-devant administrateur du gouvernement en Canada, semblait s'être fixé ici
des n nets ramener
pour la vie. L’évêque de Québec désirait le voir et ne l’y trouva plus. Il avait quitté cette ville dans l’automne précédent pour aller biverner à Naples. On annonce ici la nouvelle de la mort du roi Georges III.
Le grand due actuel de Toscane passe Pour une homme de bien. On le dit religieux. Le même éloge ne s'applique pas aux ministres qui lenvironnent. Pour peu que l’on considère ce pays, il sera aisé de concevoir que Bonaparte, en le donnant au duc de Parme, après l'avoir érigé en royaume, lui faisait un beau présent. Quelle pitié qu'avec la mort de ce prince, il ait eu Ja dureté et l'injustice d’en dépouiller ga veuve? En admettant qu'elle fût peu propre au gouvernement, elle pouvait, du moins À l’aide d’un conseil, tenir les choses en état jusqu’A la majorité de son fils, aujourd’hui parvenu À l’âge de vingt ans, et dans lequel les qualités de l’esprit et du cœur s’annoncent de la manière la plus avantageuse. Mais un ambitieux qui ne consulte que sa force et veut jouer aux couronnes, ne fait pas ces considérations. Le détrônement de la reine d’Etrurie est un des actes les plus arbitraires de ce lion devant lequel tous les animaux tremblaient,
Le jeûne du mercredi des cendres excluait de la réfection les œufs et les laitages avec la plus grande sévérité. Celui d’aujourd’hui n'exclut pas même la viande ; mais c'est une indulgence si peu d'accord avec l'usage du diocèse de Québec, que: nous ne jugeâmes pas à Propos d’en profiter. En use qui vent ; il fallait quelque temps pour nous familiari + avec cet ordre de choses. Dane cette mauvaise saison, il n’étaic pas fort aisé de trouver un Voiturin pour nous remettre en route et traverser les Alpes. M. Turgeon fit des propositions À plusieurs, tous demandaient 40 louis; et nous allions en Passer par là, lorsqu'il s’en présenta un qui venait de Genève et qui n’était pas éloigné de gagner quelque chose en s’en retournant, au risque même d’allonger sa route. C'était un calviniste du nom de Mirabeau, homme décidé et grand parleur, mais bien recommandé par Balzani, maître de l’hôtel où nous étions logés. Il fut convenu que pour la somme de 85 louis il nous conduirait À Lyon, nous logerait on chemin et
paierait de plus un repas par jour à notre “écharge. Il s’obligea de plus de s’arrêter à Bologne une demi-journée, le premier dimanche du earême, et le second tout entier à Turin.
18.—Nous partons de Florence le vendredi, à 8 heures du matin. Le voiturier serpente longtemps par la ville avant d’en sortir, et nous donne occasion d’en contempler de nouveau Îles belles rues, dont le senl défaut est que les toits des maisons y débordent beaucoup trop des deux côtés, et que pour peu qu’il pleuve, les gens de pied ne savent où se mettre pour s’en préserver ; car l'usage des dales ou gouttières est inconnu ici.
Jusqu’à présent, nous n’avions eu que la pluie dans les Apennins ; nous y rentrons aujourd’hui et à peine y avons-nous fait une demi-lieue, que la terre se trouve couverte de neige. Ilyen a peu, il est vrai, mais elle est répandue partout et ne laisse lieu à aucune observation. Nous dînons dans une auberge isolée où un Anglais, passé quelques jours avant nous, avait écrit en sa langue sur la cheminée de la chambre des hôtes, des plaintes de la mauvaise chère qu’il y avait faite. Nous aurions pu en écrire autant là et ailleurs, car y ayant peu de voyageurs qui soient fidèles observateurs de l’abstinence du carême, les hôteliers sont fort mal approvisionnés en maigre.
Nous couchâmes dans l'hôtellerie d’un méchant village nommé assez raisonnablement Petra mala. La neige continua detomber toute la nuit ; il y en avait bien cinq pouces le lendemain matin, et il en tomba encore toute la matinée. Il n’en aurait pas fallu autant en Canada pour prendre la carriole. Mais parlez de carriole en Italie, vous ne serez pas plus entendu que si vous parliez hébreu. Cependant une voiture à roues ne va guère avec la neige, surtout lorsqu'il faut monter et descendre des côtes, comme il est inévitable dans les montagnes. On ne pourrait même s’en tirer, si la neige tombait inégalement et se formait en bancs, comme dans les parties froides de l'Amérique du Nord. Mais on ne connaît pas, dans ces climats doux, les gros vents qui rendent un hiver si dur.
19.—L'endroit où nous dinâmes,ce jour-là, se nommait Puggiari.
Vers trois heures après-midi, nous sortîmes de l’Apennin ct fâmes délivrés de ces neiges pour tomber dans la plaine, à la pluie et par des chemins fort gâtés. Il était presque nuit, lorsque nous arrivâmes à L'ologne. Logé à l'auberge très éloignée de la cathédrale, qu’il plat au voiturin Mirabeau de choisir, l’évêque de Québec envoya son secrétaire demander, à une petite chapelle du voisinage, s’il y pouvait dire la messe le lendemain ; la réponse du chapelain ne fut pas favorable. Il se ravisa néanmoins, et assisté d’un prêtre plus ancien que lui, il vint le voir À lanberge, pour s'assurer s’il était vrai qu’il s’y trouvât nn évêque voyageant en ce temps de l’année où les évêques d'Italie observent une si sévère résidence, Quelques minutes de conversation suffirent pour le rassurer, et il finit Par presser l’évêque de célébrer chez lui, celui-ci loin l’insister, affectant de ne pas violenter sa conscience,
20.— A près la messe dite enfin dans cette chapelle, l’évêque de Québec n’eut que le temps d’aller revoir les cardinaux Oppizoni et Spina, desquels il avait reçu des honnêtetés À son premier passage. Le dernier voulut le retenir À dîner ; mais Mirabeau ne fut pas de cet avis, qui aurait renvoyé le départ au lendemain. Il fit, au contraire, accélérer le dîner de l’hôtellcrie, A une heure après midi, nous étions déjà en route. Il est essentiel de ne pas trop contrarier un voiturin. Il se trouve parmi eux de très mauvais sujets, capables de donner beaucoup de déboires aux voyageurs qui auraient une fois perdu leur confiance, Le nouvel évê. que d'Orléans se rappellera toujours le danger qu’il courut après avoir résisté à celui qui le conduisait de Lorette À Rome, pendant la Révolution Française, Le nôtre était excusable dans son impatience de partir, parce qu’il voulait coucher À Modène, où nous arrivâmes, en effet, À nuit close, après avoir fait nos derniers adieux aux Etats du Pape, dont la frontière À Castelfranco, sur les bords de la rivière Panaro, est signalée Par quatre édifices en forme de tours carrées. La première contient une chapelle, la seconde un corps de garde, la troisième une douane, la quatrième un bureau de péage pour tout ce qui passe sur le pont dont la
mines et
rivière est couverte et ornée. Cet ensemble fait un assez beau point de vue.
21,—Nous laissons Modène le lundi de grand matin. C'est la seconde fois que nous passons Par cette ville sans l'avoir vue. Mais la pluie continuait, les chemins étaient gâtés, le voiturin pressait, et il n’y avait pas à raisonner. Arrivés, vers midi, à Reggio, dans la même auberge malpropre où nous avions logé au premier passage, nous n’y demeurâmes que le temps nécessaire pour faire manger les chevaux, et après avoir pris la collation, nous remîmes le dîner au soir et le primes à Parmes, profitant pour la première fois du privilège local qui autorise la viande, les lundis du carême.
L'évêque de Québec ne se voyant pas le loisir d’aller présenter ses hommages au cardinal Caselli, comme il l'avait fait à son premier passage, SC contenta de lui écrire pour lui donner avis de son arrivée et lui faire des excuses. Le cardinal lui envoya obligeamment son secrétaire pour le prier de se rendre à l’évêché ; mais il était trop tard pour changer de gîte, sans compter que le départ du lendemain en aurait été retardé.
Une chose qui aurait piqué d'avantage la curiosité des deux voyageurs, eût été de voir la duchesse Marie-Louise, ci-devant impératrice de France. Rien n'aurait été plus aisé, le cardinalévêque étant très bien avec elle et ayant occasion de la voir presque tous les jours. L'évèque de Québec g’était fait introduire à une autre princesse détrônée, la reine d’Etrurie, qui se trouvait à Rome au mois de janvier. La connaissance de la duchesse de Parme aurait fait le pendant de l’autre. Mais sa mauvaise étoile voulait qu’il ne pût voir personne de la famille de Bonaparte, que le cardinal Fesh. Pour rendre visite à Marie-Louise, il aurait fallu demeurer à Parme le mardi tout entier, sans autre objet que celui-là. C’eût été payer trop cher sa visite dans une saison où il n’y avait pas de temps À perdre.
29, Nous continuons donc notre route. Les chemins n’ont pas d'ornières, mais ils sont gras et baveux, parce que la pluie continue. Le Taro, qui nous avait tant contrarié au mois d'octobre,
est beaucoup plus traitable, cette fois. Nous arrivons avant midi à Borgo San-Donino; il s’y trouve autant de place à l’auberge qu’il y en avait peu, lorsque nous y voulûmes revenir, l’automne précédent. L’évêque de Québec ne voulut cependant pas laisser l'endroit, sans aller voir l’évêque du lieu et lui renouveler ses remercîments de l'hospitalité qu’il lui avait accordée À son premier passage. Cet évêque lui raconte une chose assez singulière : c’est qu’il avait retenu un prêtre séculier pour prècher les stations du carême dans sa cathédrale, mais qu'il avait été obligé de le troquer contre un capucin, qui devait prêcher dans une ville du Milanais et ne voulait quitter ni sa barbe ni l’habit de son ordre. Or le Milanais fait partie des Etats de l'Autriche, et l’empereur ne veut pas qu'aucun religieux paraisse en habit monastique dans ses Etats. Celui qui enfreindrait cette défense serait sûr d’être mis en prison, le troisième jour. Quelque inconcevable que soit cette bizarrerie dans un prince catholique, il en faut passer par là. Ceux qui avaient invité ce capucin à leur venir prêcher le carême, ont donc prié l’évêque de Borgo de s’en accommoder, parce qu’il est dans les Etat de Parme, et de leur céder son prédicateur en échange ; ce qu’il paraît avoir fait de bonne grâce. Nous allons coucher à Fiorenzula. Le père supérieur des Observantins qui vient passer la soirée avec l’évêque de Québec, l’informe que l'hiver a été plus rude que dans les années ordinaires, et que déjà il est tombé 15 fois de la neige en cet endroit. Elle disparaît à mesure et se change en eau ; mais elle est toujours suivie d’un froid humide qui pénètre et engourdit. Malheureusement le pays est mal approvisionné contre le froid. On ne s’y chauffe généralement qu'avec des petites branches de bois mou, que l’on dérobe tous les ans aux arbres, sans leur laisser le temps d’en pousser de grosses. Passe encore si ces branches étaient toutes coupées dans l'automne où le bois ne travaille pas. Mais en Italie, où les tailleurs et les cordonniers travaillent dans la rue au-devant de leurs maisons, au mois de novembre et de décembre, on est bien éloigné de faire des amas de bois pour l’hiver. S'il est un peu plus rude, ils courent aux arbres déjà en
sève à cette saison, coupent ce qu’ils y trouvent de branches sèches et vertes, et s’en chauffent comme ils peuvent, laissant tous les troncs ébranchés et sans presque d’espérance de rejetons jusqu’à l’année suivante.
93,—Nous allons dîner À Plaisance. En passant par la grande place de cette ville, pour aller faire visite au vieil évêque du lieu, que ses infirmités retenaient au lit, nous y aperçûmes la statue équestre d'Alexandre Farnèse, fils de Paul III, qui avait été marié avant d’entrer dans le clergé et qui, devenu Pape, fit l'acquisition du duché de Plaisance et le donna à Alexandre, Ce prince gouverna avec sagesse et gagna l'amour de ses sujets qui Jui élevèrent cette statue, après sa mort, et une autre tout près en l’honneur de son fils et successeur.
De Plaisance, le voiturin prend une route différente de celle que nous avions suivie dans l’automne, et laissant à droite Lodi, Milan, Verceil, ete., il nous fait passer la rivière d’Ascerevia et coucher à Castel San-Giovanni. Ce village cousiste en une seule rue, mais très longue et très large, bordée de maïsons assez propres pour un pays où la propreté n’est pas à l’ordre du jour. Le temps semblait se réparer après tant de pluies. Il n’était pas tard quand nous arrivâmes, et nous aurions eu le temps de voir quelqu'un, s’il y eût eu quelqu’un à voir.
94, En sortant de Castel San-Giovanni, on trouve la frontière qui sépare le Plaisantin d’avec le Piémont. Nous la passons le jeudi matin. Fn revenant de Rome, comme en ÿ allant, il a fallu montrer nos passeports à toutes les douanes, et à l'entrée et à la sortie de toutes les villes murées. Or il n’y en a presque point qui ne le soient en Italie. Des voyageurs qui y passent, doivent done s'attendre à avoir toujours leurs passeports dans une main et toujours de l’argent dans l’autre pour donner aux soldats et aux douaniers, qui souvent ne vous les demandent que dans l’espérance d'obtenir quelques sous en vous les rendant.
A Vagherra, une gazette de Turin nous annonce l'assassinat du due de Berry, événement fâcheux qui a justement fait une si forte sensation par toute la France.
Nous allons coucher ce jour-là À Tortone. C’est une ville qui n’a été érigée en évêché que depuis peu. Elle est encore à son premier évêque, Ms Charles-Francçois Carnaval, auquel l’évê. que de Québec rend une visite de carême, Ce Prélat est âgé de 68 ans et natif de la même ville, Il paraît de mauvaise santé et ne parle pas français ; la Conversation ne fut pas longue et se fit en latin.
25.—Nous quittâmes Tortone de bon matin, le vendredi, par un temps humide qui ne tarda pas À ge changer en pluie, ct cette
trouver encore quelques traces de cette sanglante bataille, du moins quelques-uns des Mmonceaux de terre dont on a dû ÿ couvrir les cadavres des Suerriers qui y périrent en si grand nombre. Maïs il n’y a rien de tout cela : la pleine est aussi unie que 81
l'endroit par une colonne que les Autrichiens ont pris grand soin de détruire, aussitôt qu'il n’a plus été en son Pouvoir de la tenir
Cette plaine tient à la ville d'Alexandrie surnommée de {a Paille, place la plus forte qui soit dans le Piémont. Elle a en effet murs sur Murs, retranchements sur retranchements, fossés sur fossés, forte artillerie, garnison nombreuse, ete. Nous aperçûmes tout cela, autant qu'on peut apercevoir, sans sortir de voiture et À travers la pluie.
Après avoir pris le dîner À Felizano, nous arrivâmes fort tard à Asti, ville épiscopale de 8 paroisses, 14,000 âmes ot doux Couvents de religieuses. Elle avait autrefois quatorze couvents d'homn::. C'était peut-être trop; aujourd’hui qu'il n’en reste aucun, ce st pas assez. Il faudrait, dans un pays catholique, qu’il y eût un certain nombre de ces maisons où les hommes qui veulent se consacrer À Dicu et faire nénitence, Pussent trou ver un asile. Il esi vrai que les hommes soutiennent leur ferveur où
Communauté plus difficilement que le soxe dévôt, et généralement
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tiennent moins à leurs observances et à leur état. La Révolution Française a mis cette vérité dans un grand jour. D’où peut venir cette différence? — On en pourrait assigner deux causes : la première, que les religieux ont moins de dépendance des supérieurs majeurs, se rassurant sur leurs exemptions et leurs privilèges si extravagamment étendus à l’époque fâcheuse du grand schisme d'Occident ; la seconde est que les religieuses trouvent daus la clôture un moyen de se recueillir et de conserver l'esprit de leur état, au lieu que les moines répandus dans le monde, soit pour la quête, soit même pour les fonctions du miuistère, et sortant peutêtre plus souvent qu’il ne faudrait, se dégoûtent graduellement des devoirs claustraux, se font des amis dans le sièele, et finissent par mépriser un état dont tous les exercices les rappellent à la solitude et à la mortification. i
La ville d’Asti a pour évêque un aimable homme né à Alexandrie et nommé Antoine Fuh, âgé de 58 ans. L'évèque de Québec, un peu Jassé d’une journée pluvieuse et voulant prendre quelque repos, 8e contenta de lui envoyer 868 compliments, n'ayant pas dessein de l’aller voir. Mais au bout d’une demiheure, voilà M: Faà rendu à l'auberge avec deux de ses ecclésiastiques. N’ayant pu déterminer l’évêque de Québec à prendre logement à l'évêché, il voulut du moins passer la soirée avec lai. La conversation fut latine et tous 8e trouvèrent fort contents les uns des autres.
26.— Le samedi, il s'agissait de parvenir à Turin ; la distance n’était pas fort grande, mais les chemins pleins de boue. Heureusement le temps 8e répara dans le courant de la matinée. Vers onze heures, nous arrivâmes à une petite ville nommé Poirino, qui n’était pas tout à fait à mi-chemin. Les galoches, ou souliers à semelles de bois, sont fort à la mode dans tout ce pays et d’une grande commodité par les rues et par les chemins. Maïs lorsque tout un peuple ainsi galoché, les enfants surtout, vont et viennent dans une église et en battent les pavés, c’est un carillon épouvantable. Nous en prîmes une idée à Poirino, étant entrés dans une église mal bâtie et malpropre et d’une humidité gla-
sante, pour entendre une dernière messe qui s’y disait À la suite d’un catéchisme.
De là à Turin le chemin était encore plus mauvais, quoique le soleil continuñt de paraître. La chaleur était pesante et annonçait de la pluie pour le lendemain. Longtemps avant d’apercevoir la capitale, nous avions en vue les Alpes couvertes de neige et, entre les autres, le Mont Cenis qui les dominait ; perspective imposante et majestueuse, mais effrayante, lorsqu'on pense que, dans deux ou trois jours, il faudra franchir cette haute barrière pour pénétrer dans la Savoie. Voilà néanmoins, de l’aveu de tout le monde, le passage le plus traitable ; car ceux du Simplon et du Grand Saint-Bernard offrent bien d’autres difficultés et d’autres dangers; les avalanches y sont plus fréquentes et plus considérables. On appelle avalanche une chute de neige d’un sommet dans une vallée. Elles ont lieu principalement dans les mois de mars et d'avril. Il n’est pas fort rare que des voyageurs, et leurs voitures ct leurs chevaux, se trouvent tout À coup renversés £ous une épaisseur de 15 à 20 pieds de neige. Plusieurs y périssent, d’autres en sont retirés d'autant plus difficilement, que l’on ne sait pas toujours sous quelle partie de l’avalanche ils sont ensevelis. Les religicux du Grand Saint-Bernard ont un certain nombre de chiens exercés à fouiller dans la ncige, jusqu’à ce qu’ils aient découvert les corps humains qui y sont engagés, Dès qu’ils y sont parverus, ils en donnent avis par leurs aboiements.
Aussitôt, les religieux, tant par eux-mêmes que par leurs serviteurs, viennent donner du jour à ces malheureux, pour prévenir leur suffocation, et remuent la neige jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à les délivrer tout À fait. Toute l'Europe donne des bénédictions à la charité et à l’hospitalité de ces religieux.
Au Mont Cenis, on n’a pas pris les mêmes précautions, parce que les avalanches y sont moins considérables et plus rares. Il y en à cependant une qui a tellement absorbé un pauvre homme qui s’en allait À la chasse, au mois dernier, qu’il a été impossible, jusqu’à présent, de retrouver son corps.
Ceux qui ont le plus fréquenté ces effrayantes montagnes, prétendent qu’une avalanche s’annonce toujours dix minutes d'avance par un frémissement semblable à celui d’un petit trem- Llement de terre. Mais sans compter que tous les voiturins et voyageurs n’ont pas l’oreille faite à ce bruissement, il peut arriver que ceux mêmes qui l’entendent, n'aient pas le moyen de se mettre à l’abri du danger.
Environ une lieue avant d’arriver À Turin, on se trouve sur la droite du P6, couverte d’une suite de villages attenant les uns aux autres. Pour trouver ect endroit beau, il faudrait y passer dans un chemin moins gâté que celui d’aujourd’hui. Nous traversons enfin, vers le scir, un pont qui couvre ce fleuve, et nous voilà en ville, sur une grande place nommée la Place du P6, et passant de là par une rue aussi nommée la rue du P, nous nous trouvons graduellement conduits À la même hotellerie, la Buona Fama, où nous avions logé au mois d’octobre.
97.—Le lendemain était le second dimanche du carême. Nous le passâmes tout entier dans cette superbe ville, la plus belle peut-être qui soit en Europe, soit que l’on considère l’admirable variété de ses alentours, soit que l’on fasse attention à la manière dont ses rues, ses places, ses édifices sont ordonnés. Elle a deux avantages qui lui sont particuliers. Le premier est qu’en une demi-heure on en peut inonder toutes les rues, moyen excellent d’y maintenir la propreté, puis qu’une demi-heure après, toutes les eaux disparaissent avec les ordures qu’elles ont pu rencontrer dans leur chemin. La seconde est que toutes les grandes rues y sont bordées d’arcades beaucoup plus régulières et plus spacieuses qu’à Bologne, sous lesquelles les gens de pied trouvent des trottoirs À l'abri du soleil et du mauvais temps. Les maisons particulières sont plus belles que celles de Londres ou de Paris ; les palais inférieurs à ceux de Paris et de Rome, mais placés plus avantageusement. Il s’agit ici de ceux qui appartiennent à des particuliers, et non des palais publics, ceux de Paris étant incontestablement mieux placés.
Après la messe, célébrée pour la seconde fois dans la chapelle
de St-Laurent, nous allâmes encore À l’ofice de la métropole ; il s’y trouvait peu de monde au commencement de la grand’messe, mais la foule s’accrut prodigicusement vers la fin, Deux choses attiraient les gens, savoir : la présence du roi et le sermon d’un prédicateur de grande réputation. C’est un prêtre séculier. Après que la foule eût rempli la nef, elle se porta vers le chœur par ia porte de la sacristie qui y communique ; bientôt elle s’empara du sanctuaire. Le roi arriva, un quart d’heure après la grand’messe finie, assisté de la reine, de la duchesse de Gesnoïis, sa belle sœur et de quelques officiers de sa maison, Il entendit à genoux et avec recueillement une messe, très courte À la vérité, qui fut célébrée par un de ses chapelains au maître-autel. Il n'y avait plus que le premier degré de libre, encore fallait-il un soldat armé, à chaque bout, pour le protéger contre la foule que les flots du peuple y portaient, A la fin de la messe, arriva l'archevêque en habit de chœur, qui prit son siège à l’opposite de la tribune du roi. On ne peut dire si le prédicateur lui demanda la bénédiction avant de monter en chaire ; ce qu’il y a de certain, c’est que quand il y fut, ce ne fut pas à l'archevêque, mais au roi qu’il adressa la parole, par le terme de Sagra Maesta Reale où de Sacrée Majesté Royale.
L’évèque de Québec voulant devancer cette foule de peuple pour sortir de l’églice, quitta sa stalle avant la fin du sermon et n'y gagna rien, car outre qu’il faillit laisser sa mantelette par lambeaux en sortant du chœur, il se trouva qu’un clerc officieux avait mis sous clef, À la sacristie, son chapeau, son parapluie et sa redingote, trois meubles sans lesquels on ne pouvait aller par les rues ce jour-là.
À dîner, chez M. le marquis d’Azeglio, il fit rencontre du comte de Maistre, ci-devant ambassadeur de Sa Majesté Sarde à Pétersbourg, et maintenant secrétaire d'Etat à Turin, Cet homme instruit, bon catholique et d’une conversation aimable, publia, pendant sa légation de Russie, un ouvrage eous le titre de Considérations sur la France qui fut bien accueilli par le public et lui a donné de la réputation. Il venait d’en publier un
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autre ayant pour titre: Du Pape. L'évêque de Québec désirant Je lire en chemin, quoiqu'il pût le trouver en France, lui exprima combien il serait flatté d’en recevoir un exemplaire de la main même de l’auteur, et celui-ci le lui apporta, le soir, à son hôtellerie !.
L'évèque, plus heureux cette fois qu'à son premier passage, eut la satisfaction de voir l'archevêque du lieu, M“ Colomban Chiavarotti, ci-devant évêque d’Ivrée, transféré au siège de Turin, en 1818. C’est un homme de 56 ans, d'une forte complexion, habillé en blane, parce que c’est la coutume de l’ordre de Camaldules auquel il appartenait. Il parle aisément le français, se plaint du mauvais état où il a trouvé le carème en entrant dans le diocèse, réduit à deux jours d'abstinence par semaine, auxquels il en a ajouté un troisième cette année, ‘dans l'espérance de le compléte: par la suite. Cette tâche n’est pas aisée; les hommes s’accoutument sans peine au relâchement, mais reprennent difficilement l'habitude de la mertification, lorsqu'ils l'ont une fois perdue.
28,—Le lundi matin, nous sommes à peine en route, que le Mont Cenis se présente de nouveau à nos regards. Plus on en approche, plus il "élève ; son front blanc se perd dans les nues. La pensée qu’il faudra, le lendemain, serpenter l’espace de cinq lieues dans les sinuosités de cette montagne, est une pensée effrayante. Cependant cette entreprise s’exécutera.
Après avoir fuit une petite pause à St-Jean de Ravenne et
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1 Dans sa notice biographique sur Mar Plessis, l'abbé Ferland ne nanqne pas de rappeler cet incident et il ajoute: “Ce livre crné de la signature du philosophe chrétien, se conserve précieusement dans in bibliothèque de l’archevèché de Québec”. J'ai bien sous les yeux les deux volumes de cet ouvrage, mais c'est en vain que j'y ai cherché ln signature du comte Joseph de Maistre ; on n'y lit que l'indication suivante écrite de la main bien connue de M. Charles-Félix Caszeau: ‘ Donné par l'auteur lui-même à Mer Plessis, évèque de Québec, à Turin, le 13 février 1820,” Au pied du vieux château de la ruaison de Savoie, à Chambéry, s'élève un superbe monument à la mémoire de Joseph et de Xavier de Maistre.