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renouvelé connaissance avec le curé Bortolo, que nous y avions déjà vu au mois d'octobre, nous avançons vers Suse où il s’agissait de coucher.
29.— Pendant que l’évêque de Québec va faire visite À celui du lieu, M Prinde-size (le même qui était curé À Fénestrelle, À une petite distance de là, lorsque l'abbé Desjardins y fut envoyé prisonnier), Mirabeau, de son côté, fait les dispositions nécessaires pour le passage du Mont, et, toute mesure prise, ordonne que le départ aura lieu À deux heures du matin. Cet ordre s'exécute.
M. Turgeon séchait de frayeur ; l’évêque, plus tranquille, gardait la sienne pour deux autres endroits des Alpes qui lui avaient paru plus dangereux, l'automne précédent. Cette nuit, il y avait un reste de clair de lune ; le temps était beau et doux, nous Voilà partis. D'abord il y avait peu de neige dans la montagne ; À mesure que l’on avançait, elle devenait plus épaisse. Après deux petites lieues, il fallut arrêter, démonter le carrosse, mettre les roues êt le brancard sur un traîneau, la chaise sur nn autre, et trois mulets pour traîner chacune de ces voitures. Cette opération dura plus d’une heure ; le jour nous y prit. Nous repartimes enfin, avec un cocher à chaque voiture et des hommes aux côtés de la nôtre, pour la retenir dans les endroits où elle aurait pu renverser, Mirabeau avait pourvu À tout cela et suivait par derrière avec John, menant ses chevaux par la bride. Nous trouvâmes deux pieds d'épaisseur de neige, puis quatre, puis six et enfin une plus grande quantité, qu'il eût été impossible de mesurer, surtout en un endroit où une petite avalanche avait entibrement bouché le chemin et où nous fûmes sur le point de culbuter, sans trop savoir jusqu'où nous serions allés, Il y avait de la poudrerie assez forte par endroits pour faire perdre le chemin, nonobstant l'attention journalière des cantonniers occupés À le nettoyer du matin au soir. Eh bien, d'environ quarante voitures que nous rencoutrâmes, il s’en trouvu deux qui descendaient sur leurs roues, aussi hardiment qu’elles aurwent fait par le plus benu chemin d'été. Il y a des gens qui bravent tout.
A midi, nous étions sur ie plateau de la montague, à une demi-
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lieue de l’hospice où nous nous proposions de dîner, et où l’évêque de Québec avait promis à dom Bernard de le revenir voir er février. H s’y fit traîner sur une espèce de claie où il ne pouvait ni s’asscoir, ni se tenir debout, ni se coucher, tandis que M. Turgeon s’y rendait à pied, ‘“ Nous sommes bienieureux, lui dit agréablement dom Bernard, que l’année soit lissextile,car autrement nous v'aurions pas eu l'honneur de vous voir en février.”
Le dîner fut bientôt prêt et servi prompt-ment et de bonne grâce. Des voyageurs de carême n'avaient pas besvin de moutarde pour le trouver bon, #près une si longue carrière parcourue à jeun !. Lom Bernard (c'est le même religieux que nous avions trouvé dans cet hospice en octobre) avait depuis obtenn an compagnon nommé dom Joseph, ce qui n'ajoutait pas peu à sa bonne humeur. Ils nous racontèrent qu'un des religieux de leur monastère de la Novalèse, qui est dans un autre endroit de la montagne du côté de Suse, s’y était tué depuis le commencement de hiver, peu de jours après avoir reçu la prêtrise, et cela, pour avoir fait, en se promenant, un faux pas qui le précipita dans la vallée. Dans ce mois même de février, deux curés de Savoie qui traversaient le Mont Cenis en voiture pour aller à Turin, solliciter le rétablissement de l’évêché de St-Jean de Maurienne, furent renversés dans une côte et roulèrent loin du chemin avec leur voiture, mais heureusement n’en furent ni tués ni blessés. Ces faits peuvent donner quelque idée des Alpes où nous voyageons.
Les hommes et les mulete, après s'être rafraîehis à une auberge où nous les avions laissés, arrivèrent à l’hospice, au moment où notre dîner finissait, Nous rentrâmes dans notre grande carriole et poursuivimes la route, Une fois rendus À l'endroit où le chemin commence à descendre, nous fûmes menés grand train. Ta
1— Iei, comme en bien d'autres endroits de cet intéressant journal, on constate combien sévères étaient ia discipline et la coutume de l'époque pour le jeûne et l’abatinence, et surtout combien délicate la conscience de l'illustre Plessis. C'était un vrai modèle pour les pr'tres et les ecclésiastiques de son divcèse, Dans d'autres pays, on l'aurait canonisé de son vivant.
neige allait en diminuant lorsque nous arrivâmes, À six heures du soir, à Lauslebourg, au pied de la montagne ; il en restait À peine assez pour traîner. Dès le soir même, les hommes venus de Suse furent congédiés, et la voiture remontée sur ses roues et sur son brancard, afin que rien ne pât retarder le départ du lendemain.
1" mars. Il eut lieu À six heures. La voiture roulait bien sur une terre durcie par la gelée : le matin était beau, mais très froid. Presque tous les jours, les voyageurs s’applaudissaient d’avoir acheté À Rome un couvre-pied piqué dont ils se servaient dans la voiture, comme on use en Canada des robes de carrioles.
Nous fûmes frappés, en chemin, de la vue d’une forteresse sise sur une éminence, dans un des endroits où la vallée de la Maurienne est le plus resserrée. Il a fallu des travaux immenses pour établir sur cette espèce de haut cap, les édifices, magasins, casernes, batteries, retranchements, etc., que l’on y aperçoit en grand nombre et qui occupent une grande superficie, Il n'y à poiut de doute que cela ne soit l'ouvrage de quelque souverain qui aura voulu en faire une barrière contre le passage des Alpes, Mais quel est ce souverain? Les gens du pays disent qne c’est l'empereur d'Autriche, Mais il est incroyable que chez un prince étranger et à une telle distance de ses États, l’empereur d’Autriche prétende faire des actes de souveraineté, À moins de supposer que, se prévalant de la loi du plus fort, il ait voulu étendre ici son autorité, comme il fai: À Ferrare où, au mépris de tous les traités, il entretient une garnison dans la citadelle, quoique cette ville et tout son territoire appartionnent incontestablement au Pape. Cette forteresse nous avait entièrement échappé, l'automne dernier, parce que nous ÿ passâmes de nuit,
Nous vînmes dîner au village de Modane et coucher à celui de St-Michel. Arrivés de bonne heure dans ce dernier endroit, Dous profitimes du beau temps pour aller À pied visiter l'église paroissiale, où l'on ne parvient que par une suite de rues très étroites et très fatigantes sur un terrain raboteux. Le peuple s'y
rendait pour assister à une prière de carême. Toute la population était en sabots. On ne se fait point d’idée du tapage de tant de gens sabotés, sur le pavé de l’église !. Le curé y confessait fort tranquillement au milieu de tout ce bruit. Nous ne pûmes là voir alors. mais il vint ensuite À l’auberge passer une partie de la soirée.
Le lendemain, dans la matinée, nous traversâmes la ville de Saint-Jean. Du côté où nous la prîmes, cette fois, elle nous sembla plus digne d’attention que nous ne l’avions jugée dans lantomne. A quelque distance de 1à, se trouve une maison de poste isolée, que tout le monde appelle la grande maison. Sans être d’une dimension extraordinaire, elle est bien la plus grande que l’on trouve de là à quelques lieues: Nous w’y étions pas arrètés la première fois. Mirabeau décide que ‘on y dînera aujourd’hui. Il n’y avait point de vivres maigres, mais c'était le jeudi, et nous usâmes du privilège que l’on a en Savoie, de manger gras, les jeudis du earême. Nous couchâmes à Aiguebelles et eûmes le plaisir de converser avec l’ubbé Langlois, curé de cette petite ville.
La rivière d’Areq que nous suivons depuis Lanslebourg et que
1 L'usage des sabots est en honneur dans toute la France. Que de fois j'en ai entendu la musique dans les églises et les sacristies ; mais à Sainte- Anne d'Auray, c'était une véritable fanfare, comme on pourra en juger par ce passage de mes notes de voyage de 1900: “ Le soir, à huit heures et un quart, nous étions à causer, M. l'abbé Duimais et moi, dans la chambre de notre hôtel, et les fenêtres étant soigneusement fermées à cause du froid qui se faisait sentir, quand tout à coup un bruit terrible vint frapper nos oreilles : c'était comme un roulement de tambours ou une charge de cavaierie. Je me précipite à la fenêtre, en disant: je gage que ce sont les élèves du séminaire qui jouent de leurs sabots. Juste, c'étuient eux, «au nombre de trois cents, qui quittuient leur salle d'étude pour gagner le dortoir., Ce que nous avons ri! Il faut dire que leur maison était vis-à-vis de Ia nâtre, mais à la distance d'un arpent et de l'autre côté du chemin. Mais ces sabots qui ont bien leur avantage et tiennent les pieds secs, font un terrible fracas quand ils entrent en collision avec les dalles des corridors. Et l’on sait que In gent écolière est sans pitié!"
nous allons laisser, n’est pas plus grosse qu’elle n’était au mois d'octobre. Cependant il a déjà coulé, des montagnes, de la neige fondue. On se dispose à y conduire les troupeaux pour la saison du fromage qni se fait de cette date À la fin de l'été, et qui est aussi bon dans la Tarantaise et dans la Maurienne qu’à Gruyère, dont il a pris le nom et qui n’est qu’une autre vallée des Alpes. On est aussi sur le point de jeter ici en terre le grain qui n'a pu être semé dans l’automne.
3.—Une petite neige molie nous accueille au sortir de la Maurieune. I’évêque de Québec, ayant aujourd’hui 57 ans révolus, désirait être rendu assez tôt À Chambery pour y célébrer la sainte messe. Il fut trompé dans son attente, Les chemins étaient gâtés, et il était près de midi, lorsque nous y arrivâmes transis de froil et pénétrés de l’humidité du temps.
[l fit immédiatement donner avis de son arrivée à M. l'abbé Gazel qui survint aussitôt. Il envoya en même temps demander à MF l’urchevêque à quelle heure il pourrait avoir l’honneur de lui présenter ses hommages. Celui-ci, pour réponse, le fit prier de ne pas bouger, se faisant fort de l'aller voir à l'hôtellerie où il devait rester si peu de temps. Il y vint en effet, traîné par un homme, sur quatre petites roues surmontées d’une espèce de chaise fermée de toutes parts, comme sont les chaises à porteurs. La conversation dura jusqu'à ce que Mirabeau donna l'ordre de partir. Nous laissâmes l'hôtellerie tous ensemble ; l'archevêque se remit dans sa petite chaise, nous remontâmes en voiture, et l'abbé Guzel avec nous, l’espace d’un demi-mille.
Il était agréable d’avoir rencontré si fort à point les deux seules personnes que l’évêque de Québec désirait voir à Chambery. Ce qui restait À faire de la journée n’était pas aussi agréable, Il était entre deux heures et trois heures, lorsque nous laissâmes cette ville. La neige augmenta, monta À mesure que nous approchions du soir. Le jour nous manqua dans un endroit où il y avait cinq à six pouces d'épaisseur. Nous étions encore loin de la grotte de 900 pieds de long, que nous avions visitée au mois d'octobre, et c'était sous cette grotte qu'il fallait passer dans lobseurité de
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la nuit, sans savoir quelle espèce de temps ni de chemin on trouverait à l’autre extrémité. Occupé de ces frayeurs qu’il ne mettait pas toutes au jour, l’évêque de Québec se rassurait sur la légitimité des motifs de son voyage et sur sa fidélité inviolable à réciter l'itinéraire depuis le jour de son départ. Enfin la divine Providence permit que nous finissions ce passage sans danger vers les sept heures du soir, plus heureux qu’un pauvre cocher que nous trouvâmes occupé de relever sa voiture culbutée à l’entrée de cette forminable voûte, Le chemin, au sortir de là, se trouva plus uni et moins raide qu’on ne devait s’y attendre. La neige était tombée également et en moindre quantité que de l’autre côté de la montagne, en sorte que nous fûmes assez tôt rendus au village de l Echelle pour en faire donner avis au curé Pratte, qui vint avec beaucoup d’empressement passer la soirée à l’auberge en notre compagnie.
4—Il restait encore À passer la montagne de Chaïlles, non moins redoutable à l'évêque que la grotte ; mais du moins il faisait jour, lorsque nous y entrâmes vers 7 heures du matin. De là au pont de Beauvoisin, fl n’y a qu’un saut à faire. Nous arrivâmes dans cette petite ville, très co” nts d’avoir dit adieu aux Alpes pour n’y plus revenir, mais b:n ‘ransis de froïd, quoique nous nous trouvassions dans un ic: ‘1 11 n’y avait plus de neige.
En arrivant, le voiturin avait traversé le pont, par conséquent nous étions en France. Pendant qu’il donnait à manger à ses chevaux, nous allâmes, n'ayant rien de mieux à faire, chez le curé français, M. Durette, pour nous réchauffer à son feu. S'il y a eu un jour dans tout ee carême où il fût permis de désirer la liberté de déjeuner, ce devait être celui-là. Mais avec de la santé, il faut savoir respecter les ordonnances de l’ Eglise, dont tant de gens se moquent, surtout dans les royaumes où nous entrons.
La voiture n'étant pas prête, lorsque M. Durette vint nous reconduire À l'auberge, l'évêque de Québec lui proposa de le conduire chez le euré savoyard qui est de l'autre côté du pont, Il ne fallait pas 10 minutes pour s’y rendre. Nous retournâmes donc sur nos pas, C'et ecclésiastique, nommé l’abbé Blain, était
un homme estimable, dont l’abbé Durctte faisait grand cas. L’évêque le trouva fort intéressant, mais attaqué d’une maladie dont nous avons appris qu'il était mort deux mois après. Cette petite excursion finie, nous rentrâmes en France et reprîimes la voiture, le froid se soutenant toute la journée. Nous voilà, À midi, à la Tour-du-Pin. Cette ville, ainsi que le côté francais du pont Beauvoisin, est du département de l'Isère et du diocèse de Grenoble. Le curé du lieu, M. Laurent, est d'avis que nous disions la messe en chemin, le lendemain, de peur de n’être pas assez tôt rendus à Lyon, d’où nous étions en effet encore à dix lieues. On prend des mesures à cette fin, de concert avec M. Chappuy, curé de Bourgoing, ville où nous couchons, ce samedi soir.
5.—La précaution était bonne ; car le voiturin s'étant avisé de faire une assez longue pause au village de Saint-Laurent, dernière paroisse que l’on rencontre avant d’arriver À Lyon, il était presque soleil couché, lorsque nous y entrâmes et primes gîte à l’auberge, en attendant que l’évêque de Québec pât joindre M. Guillaud, chargé de lui procurer un logement par des lettres écrites d’Italie.