ROUTE DE JANINA PAR PHILATES
Neuf chevaux nous portèrent à Janina ^ cavaliers et bagages. Démétrius avait pris, à Gorfou, un valet imbécile qui semblait avoir compté sur nous pour le servir. Dès la première journée , je fus obligé de renoncer à la selle perfectionnée que j'avais fait faire à Rome et dans laquelle j'avais trop sacrifié le principal aux accessoires; elle ne me fut pas plus d'usage que la plupart de ces inutiles nécessaires dont on s'embarrasse en voyage , et qui font , à mon avis , la contre-partie du vers de Voltaire :
Le superflu , chose fort nécessaire.
'f Le nécessaire, chose fort superflue. »
Je m'assis sur un matelas placé entre deux malles et je laissai aller ma monture à la grftoe de Dieu , parti qu'il faut prendre quand on n'a tii mors, ni bride , ni étriers , ni fouet. Le fatalisme i qui se mêle de tant d'affaires en Turquie , y préside auâsi à l'équipement des chevaux; et je suis à comprendre comment, ainsi harnachés^ nous ne nous sommes pas rompu le cou après toutes les chutes que nous avons faites. Nous eûmes bientôt gagné lé pied des montagnes, et notre première halte eut lieu sous un bosquet d'oliviers à l'entrée d'un joli village, distant de cinq heures de la mer. Des Albanais, armés de pied en cap, nous entourèrent, et j'avais quelque peine à croire que notre diner pût se passer paisiblement au milieu de cet appareil guerrier; mais en ces contrées, jamais on ne quitte ses armes non plus que ses habits : on mange et l'on dort le sabre au côté , et on semble toujours au moment de partir pour une expédition. Nous n'eûmes toutefois à livrer, a Philates , qu'un combat de politesse. Quelque&-uns des notables de l'endroit étaient groupés à peu de distance sur un tertre de gazon : un d'eux voyant que nous faisions acheter des poules, nous en envoya en cadeau, et notre Grec ne vovlant pas être en reste lui rendit magnifiquement des citrons en échange, ce qui engagea la conversation. Peu après , Démétrius vint me confier que le scheik serait flatté de voir V étranger^ et je liai connais-
sance en m'établissatit les jambes croisées au milieu de rassemblée, ce qui eut beaucoup de succès. Le scheik nous montra ses bijoux; une large montre d'ai^euti véritable bassinoire, à trois couvercles : ces montres sont fort recherchées en Turquie , et l'Angleterre s'est emparée de ce commerce. Notre entretieii continua ainsi qu'il suit, par l'entremise de mon drogman :
Moi. — Gonunent s'appelle le village? Je suis charmé de sa situation, de l'aspect des maisons et de la propreté qui y règne, du moins extérieurement.
Le Scheik. — Il s'appelle Philates (il appuya sur ce mot et me le fit répéter plusieurs fois afin que je le prononçasse comme lui ) , il commence à refleurir, mais il a bien souflfert.
Moi. — Par quel événement?
Le Scheik. — Ali-Pacha nous a ruinés; nous nous refusions à payer tribut ; il vint comme pour s'expliquer amicalement, puis il nous fit entourer et fusiller par ses soldats.
En ce moment, un beau jeune homme assis à la droite du scheik releva son tarbouch ' , et me montra
' Le tarbouch , autour duquel on roule le turban , est une large calotte rouge qu^on fabrique à Tunis et aussi à Orléans. Dans le nouveau costume militaire introduit en Turquie et en Egypte , on ne porte plus que ce bonnet sans le cbâle ou la pièce d'étoffe qui l'entourait et qui faisait là beauté de cette coiflfure.
son front déchiré par une terrible cicatrice ; il iaut être Turc pour emporter une pareille balle après l'avoir reçue. Nos Picanls ont certainement la tête moins dure. Le jeune guerrier baissa ensuite son bonnet sans aifectation, et cela me rappela qu*en France , M. de Valence s'est coiifé toute sa vie en hérisson pour laisser yoir un coup de sabre qu'il avait reçu , je crois , à Jemmapes.
Notre Musulman nous regardait en silence, attendant mes questions; sa belle figure exprimait la no* blesse et la simplicité. Il me présenta son cousin, beaucoup plus jeune que lui ; il lui passait le bras autour du cou avec une affection protectrice; de son autre main il tenait un chapelet qu'il égrenait entre ses doigts : tous ses gestes avaient de la dignité.
Moi. — Ce chapelet est-il un jouet ou sert-il conune chez nous à la prière?
Le Scheik. — Quelquefois l'un, quelquefois l'autre*
J'apercevais sur les toits de grands oiseaux perchés que j'avais pris d'abord pour des girouettes ; il m'apprit que c'étaient des cigognes et qu'on ne leur faisait point de mal , en sorte qu'elles vivaient familièrement avec les hommes. Comme il vit que nous nous levions, il finit par nous dire qu'il aurait souhaité que nous fissions un plus long séjour* a Je pourrai revenir, lui répondis7Je* — Alors, répliqua-t-il, en portant la main à son cœur, je vous recevrai , puis je vous reconduirai avec toute ma famille jusqu'à la
première montagne. » La manière dont ces paroles étaient dites et ce simple adieu me touchèrent. Chez nous, la politesse a adopté un langage passionné où l'exagération exclut la franchise; nous ne savons qu'être désolés de nous quitter ou charmés de nous revoir : nous nous intitulons les très-humbles serviteurs de ceux que nous n'entendons nullement servir, et nous nous accablons de révérences, abaisisant le front devant des gens que nous serions bien fâchés qui pussent se croire nos égaux. Dans les pays mahométans, on place, pour se saluer, la main sur le cœur, et ce salut plus sincère et plus affectueux que le nôtre est aussi plus commode. Il me semble que chez les Chrétiens il aurait dû succéder au baiser de paix plutôt que toutes nos courbures d'échiné et nos coups de chapeau. Nous nous séparâmes du scheik de Sayades^ il ne se dérangea point; un Turc se remue le moins possible y excepté en faisant ses prières. Labruyère a dit: «Le respect, ce^i incommodez-vous»; e&Xrce par ce principe que le Musulman s'agite en priant, tandis que nous, nous restons immobiles et recueillis? L'impression que je reçus de ce village mahométan lui fut favorable ; des maisons blanches, propres et d'une construction agréable ; des habitants à manières graves et hospitalières; des chefs de famille faisant leurs prières en public ; un jeune soldat cachant ses blessures ou les montrant sans ostentation • Je me demandais s'il est chez nous beaucoup de vil-
lages qui à la première vue donnent matière à de semblables observations. Les plus misérables de ces Albanais portaient sur eux la valeur de plusieurs habits de nos paysans aisés; on en voyait peu qui n'eussent à leur ceinture les deux inséparables, le pistolet et le poignard montés en aident ; un de ces pistolets, que j'achetai quelques jours après, me coûta dix-huit colonati , environ 1 00 francs de notre monnaie ; il est vrai que Démétrius , qui en fixa le prix , était oncle du vendeur, et je puis croire que le traité ne fut pas exempt de népotisme.
Nous arrivâmes le soir à un kan isolé au milieu des montagnes. Ces gites , dont le gardien est tenu de vous fournir seulement le couvert , et quelquefois du pain et de Thuile , sont sans doute des hôtelleries bien mal montées; mais, après quelques coups de balai et lorsqu'on trouve des solives au plafond pour suspendre un hamac , on y dort comme ailleurs et quelquefois mieux.
La journée du 20 fut plus fatigante et la route aussi sauvage cpie la veille et moins pittoresque; nous traversâmes une rivière rapide. C'était l'Achéron ; ce nom mythologique se cache aujourd'hui sous celui de Kalamas. La fable grecque a placé son enfer dans l'Épire et la Thessalie ; c'est le pays des noirs enchantements et aussi celui où Dodone rendait ses oracles. Sa physionomie convient bien encore à ces scènes de mystérieuse horreur. Des Albanais mar-
chaient devant nous, et, quoique chargés du poids de leurs armes , ils laissaient nos chevaux bien loin en arrière. Le contraste dans les allures de la population des deux rives de l'Adriatique est très-frappant. Les Romains et les Napolitains éprouvent la plus grande répugnance à se servir de leurs jambes. Il est sans exemple pour moi d'avoir rencontré, dans la campagne de Rome, un voiturier qui, quelque pesante que fût la charge de ses chevaux , ne se fit pas encore traîner en sus. Le transteverin et le lazzarone vont en caratelle et en cariboli , tandis que leurs voisins de l'autre rive ne se doutent pas de ce que c'est qu'une voiture. Mes yeux sont surpris de ne plus apercevoir une ornière, et l'on m'a&sure qu'il n'en existe pas dans tous les chemins de l'Orient. Le pacha d'Egypte possède un équipage, et, pour s'en servir, il a fallu qu'il fît faire une grande route.
Après treize heures de marche , le lac d'Achérusie aux eaux tranquilles et dormantes se déploya à nos regards. Sa nappe s'étend entre la Ville de Janina et un long rideau de montagnes derrière lesquelles s'élèvent au loin les sommets poétiques du Pinde.