SUITE D' ATHÈNES HORS DES MURS
Au milieu de l'aridité de la plaine, quelques rares buissons dénonçaient à l'œil les sinuosités cachées d'un ruisseau ; j'y portai mes pas et j'eus bientôt enjambé rilyssus. Si l'on m'accuse d'attenter aux illusions de ceux qui se sont fait un ileuve de ce filet d'eau bourbeuse, j'ai Strabon pour complice; en parlant des eaux de rÉridanus, dont un poète vantait la pureté y il affirme qu'elles ne. sont même pas présentables à des bestiaux ; or l'Êridanus se confondait avec rilyssus. En remontant ce lit desséché, je me trouvai entre les deux culées d'un pont antique dont l'arc s*est écroulé. Il communiquait de la ville avec le stade auquel il faisait face; c'est ce stade dont la magnificence d'Hérode Atticus dota ses concitoyens; il épuisa une carrière de marbre pour cette splendide construction ; les deux massife qui la terminaient subsistent encore ; on y remarque , comme aux tombeaux des environs de Rome , ces dalles saillantes qui probablement sei*vaient à assujettir les marbres dont la maçonnerie était revêtue. A gauche , au fond de ce cirque pédestre , un passage souterrain conduit dans la campagne et vers une chapelle ruinée, appelée Strarsomenos-Petion, où je
ramassai des morceaux de mosaïque. De cet endroit (N" 16), on découvre beaucoup d'emplacements fameux : les temples du Panthéon , de Jupiter Olympien et la porte d'Adrien. Plus loin, les rochers où étaient creusées les prisons de FAréopage dont on distingue les trois entrées ; puis la colline de Musée^ les côtes de Phalère et de Munichie , et , dans le loin* tain f la mer et l'ile d'Égine. D'une espèce de loge où je montai on se rend mieux compte de l'ensemble du stade. On avait choisi , pour l'établir , une petite vallée semi*-circulaire. Lies sièges se trouvaient naturellement adossés par étages aux collines qui l'en vironnaient ; comme des éboulements ont eu lieu , il est probable qu'en déblayant au pied on trouverait des restes des premiers gradins dont on n'aperçoit pas vestige dans l'élat actuel.
Revenant sur mes pas et longeant l'enceinte de la citadelle , je montai à la colline de Musée , couronnée par une ruine qu'on a appelée longtemps l'arc de Trajan ou d'Adrien , et qu'une inscription a fait reconnaître pour la sépulture de Philopapus. Pausanias désigne , sans le nommer , ce personnage sous l'épithète d'illustre Syrien, appartenant à la famille royale d'Antiochus que Pompée relégua à Athènes. Le tombeau est d'un beau style romain , et les sculptures rappellent celles de l'arc de Trajan a Rome. Il est singulier cpi'on ait varié sur l'historique de ce monument y puisqu'il est aussi clairement désigné
dans Pausanias ; mais ce qui l'est plus encore , cesi un savant commentaire par lequel un érudit dont le nom m'échappe , s'étayant de la dénomination d'i7lustre Syrien et du nom que porte la colline, a entrepris de prouver que Musée n était autre que Moïse, et que c'est là sa sépulture, restée ignorée jusqu'à ce jour, et qu'on chercherait inutilement dans la terre de Moab : et non cognovit homo sepulcrurn ejiis usque in preseniem diem. En matière archéologique, j'ai vu des ignorants de bon sens raisonner plus pertinemment que certains savants de profession. Sur le mont i ycabetus , voisin du Musée , je trouvai des degrés d'escaliers, des puits et des sépulcres dont le plus entier est celui auquel on donne le nom des Cimons. Là , une chapelle grecque est consacrée par une tradition qui se rapporte à saint Denis, et je regardai cette masure avec intérêt en songeant que l'opinion de quelques docteurs fait de l'Âréopagiste , converti à la foi chrétienne par saint Paul , le premier apôtre de notre vieille France. A droite, à peu de distance, on rencontre un grand rocher où quatre chambres sont creusées , et qu'on suppose avoir été les prisons de l'Aréopage (N® 17). Si, en elFel, la scène si grandiose décrite dans Phédon eut ces lieux pour théâtre , quel souvenir à Athènes serait plus fait pour émouvoir? Trois de ces chambres se succèdent de front et ont chacune leur entrée vers l'orient. La première , dont le pla-
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DUN VOYAGE EN ORIENT. lOl
fond est taillé en forme de toit , communique , par une ouverture pratiquée dans un angle , avec une petite rotonde qui va en se rétrécissant vers le haut , et se termine par un trou rond comme celui qui servait à descendre les condamnés dans la prison Mamertine à Rome ; la seconde chambre ouvre dans la troisième. Cette dernière est parfaitement carrée. Au-dessus et à côté des portes , on remarque de petites niches de différentes grandeurs ; ces espèces de tablettes m'avaient intrigué, quand, l'an dernier , j'en vis les rochers couverts dans la nécropole de Syracuse ; d'après ce que j'ai appris depuis , il paraitrait qu'elles servaient à déposer des offrandes votives. D'autres entaillures indiquent, par leur position, que des poutres y avaient été placées, sans doute pour appuyer quelque construction en avant du rocher. Deux raisons me semblent militer en faveur de l'opinion qui fait de ces grottes la prison de Socrate : d'abord la forme particulière de celle qui rappelle si précisément une prison contemporaine, puis le voisinage de l'Aréopage. En les quittant, je me dirigeai , à travers le cœlé ou le creux , vers ce fameux tribunal. Le mont où il était situé est aujourd'hui divisé par un mur d'enceinte qui part du pied du château. C'est à cette place que les meurtriers étaient déférés par l'archonte à une juridiction mystérieuse et terrible , dont l'origine se perd dans la nuit des temps et des fables , et dont la fin n'est
pas moins inconnue. C'était là qu'à la fuce du ciel se prononçiûent des arrêts sans appel qui atteignaient même les dieux.
De FÂréopage, je passai au Pnyx où le peu{Je tenait ses aS3emi>lées. Je pris grand plaisir à considérer un monument qui, travaillé dans le rocher même, porte son authentique avec lui. En effet , on peut varier d'opinion sur la position de la grande place j de l'Agora ^ du Pœcile : ces seize colonnes corinthiennes pouvaient appartenir au Panthéon d'Adrien comme au temple de Jupiter; mais, pour la tribune aux harangues , rien n'est laissé à la con* troverse ; la voilà bien telle qu'elle est décrite et que nous nous la sommes figurée, tournée vers la campagne 9 ainsi que le voulurent les trente tyrans; car, avant eux , elle regardait la mer. Le Pnyx , encore aujourd'hui , est reconnaissable dans toutes ses parties. Un long rocher de douze pieds de hauteur, coupé^à pic , forme un angle trè&-ouvert , un accent circonflexe , dont la tribune occupe le sommet; audevant s'étend une vaste terrasse soutenue par un mur demi-circulaire, en grande partie enterré; les blocs qui le composent, inégaux dans leurs dimensions , sont la plupart taillés à pointes de diamant ; la tradition la plus reculée attribue cette construction gigantesque aux Amazones , comme dans notre nord les paysans appellent pierres des fées les dolmens et les menhirs druidiques. La tribune est en-
tourëe d'un gradin qui pouvait servir de siège. On y monte par neuf marches interrompues , après les trois premières , par un palier de sept pas de large sur treize de long. De cette éminence , en se tournant vers l'orient , on a à sa droite le Musée , a sa gauche l'Aréopage, et devant soi le côté occidental de la ciudelle (NM8).
Au pied du Pnyx, en entrant dans la ville , nous trouvons le temple de Thésée. De tous les monuments athéniens , c'est à la fois le plus entier et le plus ancien, et sa conservation à travers tant de vicissitudes ne me parait pas moins fabuleuse que l'histoire du héros qui en fut le dieu; je n'ai pas le dessein de la raconter ici ; je me borne à rappeler qu'à cinquante ans il enleva Hélène, ce qui le rend presque contemporain de la guerre de Troie. Huit siècles après, Cimon fait transporter ses os à Athènes, et lui dédie ce temple non moins vénéré que le Parthénon dont il est la miniature. Les seize métopes de sa frise représentaient les exploits du héros. En examinant ce type du dorique-grec , je m'étonne de l'idée qu'ont eue les modernes de donner le nom de pestum à cet ordre d'architecture , et de le consacrer exclusivement à décorer les portes de nos prisons, quand les anciens le réservaient pour les sanctuaires de leurs dieux. Le temple de Thésée est maintenant à l'abandon ; en faisant le tour de son portique , je remarquai avec inquiétude l'état mena-
çant d'une des colonnes angulaires. Un de ses tambours est éclaté en plusieurs morceaux qu'un cercle de fer maintient à peine; une secousse un peu forte , et tout un côté de l'édifice va céder et s'écrouler après une résistance de vingt-trois siècles. Si quelque chose doit attirer la sollicitude du jeune prince de Bavière aussitôt son avènement au trône de Thésée y c'est sans doute la restauration du temple dédié à son illustre prédécesseur.
xrx.