‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 19 sur 66 · MONUMENTS DANS L'INTÉRIEUR D'ATHÈNES · texte numérisé non relu

MONUMENTS DANS L'INTÉRIEUR D'ATHÈNES

L ACROPOLIS TELLE QU'eLLE ETAIT.

J'ÉTAIS à Athènes depuis plusieurs jours, et chaque matin je remettais au soir , et le soir au lendemain , ma visite au Parthénon. Sans cesse errant dans la plaine le long de l'ilyssus, ou sur les hauteui^ du Musée, de l'Aréopage et du Pnyx, je jouissais de loin de la perspective de ces temples qui remplissaient la citadelle , et dont les ruines , vues à distance , donnent encore une idée de leur ancienne splendeur. Je reculais le moment de les contempler de plus près; je pressentais ce que j'allais trouver, ou plutôt ce que j'allais perdre. Enfin je me décidai, et, pour cette fois , sur les observations de Démétrius

(jui m'assurait que Pausanias a^ail vieilli ^ je consentis à prendre un cicérone plus moderne ; il s'appelait Pittaki : ce génitif me séduisit. Je vais avoir affaire, me disais-je, à un sage et un savant, et je dois ajouter qu'en effet mes entretiens avec M. Pittaki ne m'ont rien appris contre sa sagesse. Nous nous mimes en route , et, traversant la rue du Bazar, nous laissâmes à gauche la mosquée dont le portique élevé et à jour est d'un eff*et agréable, puis l'édifice antique qui y est attenant et qu'on appelle les colonnes d'Adrien (N"" 19); les uns en font le temple de Jupiter Olympien et les autres le Pœcile où 2^non enseignait les stoïciens, et où était originairement placée la fameuse bibliothèque qui , fondée par Pisistrate , enlevée par Xerxès et restituée par Séleucus-Nicanor , fiit enfin transportée à Rome par Sylla.

Nous passâmes sous le portique dorique qui probablement servait d'entréeà l'Agora ou marché public, et près duquel une pierre encore debout porte une longue inscription relative au droit à percevoir sur la vente des huiles. Je ne cessais de questionner M. Pittaki qui m'embarrassait un peu par son extrême civilité. Ayant entendu Démétrius vanter mon érudition , il s'était figuré que je connaissais Athènes mieux que lui , et s'obstinait à me céder le pas et à marcher derrière moi -, j'eus toutes les peines du monde à lui persuader que la politesse d'un

guide ^ comme celle d'un sapeur ^ consisle à passer le premier. Hélas! c'est bien en eifet d'un sapeur que nous aurions eu besoin pour nous frayer la voie au travers de tant de décombres amoncelés. Nous fîmes une pause devant la tour dite d' Andronicus ; les huit vents sont sculptés sur les pans de son octogone. Pausanias n'en parle pas , mais elle est men* tionnée dans Varron et dans Yitruve. L'intérieur n'est plus habité par les derviches tontons que Byron y vit prendre leurs pénibles ébats. Nous passâmes devant une horloge dont lord Elgin a gratifié la ville j ce qui rappelle ces traits de charité qu'on lit dans la vie de Cartouche; puis, nous élevant peu à peu y nous vînmes devant la grotte qui servit de retraite à Pan , lorsqu'il inspira aux Perses, à Marathon, cette vaine et subite terreur qui depuis a gardé son nom. Dans des temps plus reculés , cette même grotte de Pan avait été le théâtre des amours furtifs d'Apollon et de l'exposition de Creuse; car, en Gi^e , il n'y a pas un creux de rocher qui n'ait sa fable. A quelques pas, sous la première porte, une inscription votive se retrouve sur le pilier de droite, et, à gauche, une haute muraille, construite avec d'antiques matériaux , fut , nous dit-on , l'ouvrage des Français au temps des croisades. Nous traversons une deuxième porte, puis une voûte que gardent des sentinelles turques accroupies au milieu des fragments de statues et de bas-reliefs. Un de ces

soldats devient notre conducteur imposé ; ce tribut de quelques piastres est le seul auquel il faille s'assujettir pour obtenir l'autorisation de parcourir et de dessiner la citadelle. On ne s'en tire pas à si bon marché à Patras , et l'on a vu ce qu'il pensa m'en coûter. Bientôt nous dominons sur les ruines de l'Odéon d'Hérode Atticus situé au penchant du mont y et qui probablement avait pris la place de celui de Périclès dont il ne reste plus vestige; le premier Odéon , monument de la victoire remportée sur les Perses , avait été couvert avec la mftture de leur flotte y et construit dans la forme de la tente du grand Roi. Les Rapsodes, dont nous est venue l'expression de rapsodies si peu digne de son origine dans le sens où nous l'employons , y chantèrent les vere d'Homère. En continuant à monter, nous passons SOU3 deux autres portes et nous parvenons aux Propyléep. Avant de les franchir et de porter nos regards sur ce qui fut le Parthénon , je veux m'a&seoir sur un débris et recueillir mes souvenirs.

L'Acropolis, comme position militaire, n'a pas changé, et n'offre de nos jours, ainsi que du temps des Perses , qu'un coté accessible , celui de l'ouest , tourné vers le Pirée. Des temples ont de tout temps couronné son sommet. Xerxès livra aux flammes l'Hécatompédon , dont le nom indiquait les dimensions; le Parthénon le remplaça. Périclès en fut l'ordonnateur, Phidias l'orna, et Ton peut juger par la

statue de la patronne , de la magnificence du temple , puisque les ornements en or de cette Minerve d'ivoire représentaient une valeur de trois millions de. notre monnaie* Périclès fit élever dans l'intérieur de la citadelle deux autres temples; l'un était celui de Pandrose ; fille de Cécrops ; l'autre , appelé l'Érecthéum , fut dédié à Minerve et à Neptune réconciliés, et Ton y brûlait l'encens sur l'autel de Foubli. Ce dernier temple était double, chaque sanctuaire avait son péristyle séparé , et , quand on voulait les distinguer , on donnait à l'un le nom de Neptune Érecthée, à Tautre celui de Minerve Polliade. Ces édifices sacrés, et les Propylées qui en étaient comme le vestibule , appartenaient tous à la plus belle époque de l'art, à cette administration de Périclès , dont j'ai lu dans Plutarque que de son temps encore les monuments suffisaient seuls pour expliquer toutes les merveilles que l'on racontait d'Athènes, de son ancienne puissance , de son ancienne richesse. Témoignage qui, pour le remarquer en passant, démontre que la dévastation opérée par Sylla était loin d'avoir été complète. Sans doute elle iut bien surpassée par Alaric , mais pourtant , et c'est le cas de reconnaître la vérité de l'image employée par Synésius , que j'ai rapportée plus haut, le squelette d'Athènes subsistait et n'avait perdu que ses chairs, c'est-à-dire les chefs-d'œuvre de peinture , de sculpture, enfin tous les ornements dont il

était revêtu. L'architecture qui , dans cette comparaison , peut exactement s'assimiler à la charpente du corps , était demeurée sur pied , avec la justesse et le grandiose de ses proportions. Les Propylées s'étaient ainsi conservés jusque vers le milieu du XVI 1*^ siècle^ et le Parthénon, en 1676^ était encore un monument complet , et , d'après le témoignage de Spon et Wheler ^ la plus belle mosquée de l'univers.

• Heureux pour Athènes et pour nous, si elle fût restée dans cette obscurité tutélaire dont la protection remplaça pour elle celle de Minei've, et qui lui servit de sauvegarde pendant tout le moyen âge. Depuis qu'elle a reparu sur la scène du monde , n'at-elle pas marché à plus grands pas vers son complet anéantissement, que lorsqu'elle se débattait sous la torche des Xerxès et des Alaric? Fatale destinée ! les Vénitiens ont plus nui à l' Acropolis que les Goths ; en 1687, ils la canonnèrent à boulets rouges, et l'explosion d'une poudrière renfermée dans le Par«thénon en fit sauter la voûte. C'était un événement du même genre qui , moins de cinquante ans avant ,

' avait ruiné les Propylées. Les Vénitiens gagnèrent à ce bombardement de posséder la citadelle pendant quelques mois , puis les Musulmans y rentrèrent , et l'on voit ce que ce changement de domination si court a coûté aux arts. Ce qui eut lieu alors vient précisément de se renouveler aujourd'hui. Dans ce triste exposé, je n'ai parlé quedesdévas-

tations commises à main armée; celles d'mi autra genre n'ont pas été moins funestes. Le fronton du Parthénon représentait rassemblée des Dieux, la flatterie y aTait introduit plus tard Adrien et l'impératrice. Eux seuls sont restés; on n'en a pas voulu; les autres figures ont toutes disparu, et Ton en accuse Morosini, qui^ditron, causa leur destruction en essayant de les enlever. Depuis, on sait ce qu a fait lord Elgin; maintenant, voyons l'état actuel.

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