‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 20 sur 66 · L'ACROPOLIS TELLE QU'ELLE EST · texte numérisé non relu

L'ACROPOLIS TELLE QU'ELLE EST

« De quelle douleur amère n'est-ii pas pénétré en ne voyant partout que ruines et désolation. Il part tout émerveillé de ce que Phistoire lui apprend de ces lieux jadis si célèbres, il les cherche avec avidité et demeure comme anéanti à Taspect de tant de désastres et du délais* sèment absolu où il les voit réduits. Gomment après an pareil mécompte pourrait-il éprouver cette extase et cet enivrement dont les anciens ne pouvaient se défendre ! »

( f^ayage de Chandler. )

Jb traversai les Propylées , construits en marbre pentélique comme tous les édifices de l'ancienne Athènes. Ses cinq arcades sont démolies ou bouchées, et il est impossible de retrouver dans les restes défigurés de ce monument ^ l'élégant dessin de son architecture. Je laissai à ma droite la haute

tour carrée élevée dans le moyen âge sur remplacement du temple de la Victoire sans ailes^ d'où Egée se précipita, trompé par les voiles noires du navire qui lui ramenait son fils. J'étais alors parvenu au sommet de l'Âcropolis, et juste en face du Parthénon , où je me vis environné et le passage obstrué par les plus ignobles décombres; des ruines récentes faites à mains d' hommes , et au travers desquelles apparaissaient quelques colonnes f dont les cannelures si nettes étaient éclatées en mille endroits et déchiquetées par les balles ; à ce spectacle déplorable, la tristesse à laquelle j'avais été en proie loi^ de mon entrée dans Athènes y se renouvela plus vivement, je ne voulus plus rien regarder ; je m'assis sur les marches ma tète entre mes mains , pendant que mon Pittaki déployait toute sa faconde, et que le soldat turc et un jeune Grec qui nous suivaient, ayant pris pour but une colonne, lui lançaient des débris de marbre, comme ces sauvages qui jouent à la boule avec les tètes de leurs victimes. Non, je ne crois pas avoir passé de ma vie une heure plus mélancolique* J'avais dit au janissaire de me chercher quelques fragments de sculpture , il m'apporta un boulet , un boulet de marbre ! Voila le parti que les combattants ont tii^ du plus beau temple du monde , voilà ce que le génie de la destruction leur a inspiré, de faire avec les colonnes tombées des projectiles pour abattre les colonnes

encore debout ! mais qu'importe après fout, que le Parthénon soit exploité en moellons ou en boulets ! Chandler, il y a soixante ans , le regardait comme destiné à disparaître entièrement. Si dès lors, le temple, l'église y la mosquée n'étaient plus qu'une carrière , lord Elgin a-t-il eu tant de tort de choisir parmi ces pierres et d'extraire à temps les plus belles? Ah ! lord Byron lui-même l'emibrasserait aujourd'hui s'il Toyait comme moi la dévastation de ces lieux ! voilà donc ce qu'à Corinthe Ton appelait la paix d'Athènes : allez à Sétine , me disait-on y là ce n'est pas comme en Morée, vous trouverez un calme profond. Hélas ! ce calme est également dû aux vainqueurs et aux vaincus 9 et maintenant qu'ils en ont fait une solitude, ils disent que la paix y règne! Dans quel état , bon Dieu ! est réduit ce pauvre peuple, qui dès les temps les plus reculés avait élevé un autel à la Pitié, et qui depuis les Héraclides jusqu'à Julien ne cessa d'y sacrifier à cette déesse; elle a bien mal écouté leurs vœux ! il n'y a pas eu de pitié pour la triste Athènes.

Je rentrai chez moi avec la fièvre; un médecin vint m'examiner; à son profil antique, à sa longue barbe blanche , je crus voir Esculape en personne. Le docteur Avramiotti jouit dans la ville d'une réputation d'habileté ; quant à l'expérience , ses quatre-vingts ans y ont pourvu; il me fit boire , à petits traits, d'une infusion de graines de lin, et quand

Taccèsfut toutàfait terminé, il dit qu'il fallait envoyer chercher un épicier pour me saigner. Cette idée d'épicier, pour un pareil oiBce, me rendit ma ga]té, et je fis au docteur, du fond de mon hamac, un mauvais calembourg sur le grand seigneur. Mais j'en fus pour mies frais d'esprit , le vénérable Avramiotti n'entendant pas le français. Son épicier vint; au fait, pourquoi un épicier ne saignerait-il pas comme un barbier? Je tendis ma main à celui-ci , car ce fut à la main qu'il me saigna. Déjà je l'avais été de cette manière en Italie, et je la trouve trèscommode; un gant vous tient lieu de compresse. Jamais je n'avais imaginé en France qu'on put saigner à la main , et j'aurais encore moins pensé que cela dût m'arriver à Rome et à Athènes , et cette dernière fois par le ministère d'un épicier.

A peine remis sur pied , je dirigeai ma course au nord vers l'Académie et le village de Colonne. Ces noms retentissent encore à l'oreille , mais ce n'est qu'un vain son. Pas le moindre vestige monumental, rien qui puisse vous faire distinguer si vous êtes dans la plaine d'Athènes ou dans celle de Vaugirard. Quel contraste offre cette route que je viens de parcourir avec l'itinéraire qu'en trace Pausanias! plus de temple de Diane, plus de tour de Timon. Je cherche en vain Ik tombe de Platon , celles de Périclès, de Thrasybule et de tant de héros morts pour la patrie. Les Dieux d'Athènes se sont en allés, pas un I. 8

débris n'est resté sur le sol, la poussière même des ruines s'est envolée. L'Académie n'a conservé que son nom; ce nom^ emprunté à un particulier obscur, qui ne se doutait guère de combien de doctes corporations il allait devenir le patron. La nature a partagé le deuil des arts. Plus d'allées ombragées, plus de platanes, plus de frais ruisseaux. Les oliviers y sont aujourd'hui plus claiif-semés que n'étaient alors les statues. Ce plateau aride et nu partage à peu près par moitié le trajet des murs actuels d'Athènes au lit desséché du Céphise. Avant d'arriver à ce tleuve sans eau , j'avais rencontré une éminence qui a gardé le nom de Colonne ; c'est là que rOEdipe^Roi trouva enGn un terme à ses maux y et peut-être cette petite chapelle en ruine a-t-elle pris la place du temple des Furies.

Recevez , accueillez votre Œdipe à' genoux ; Soixante ans de malheurs ont paré la victime.

En retournant à la ville» des dalles enlevées à un aqueduc souterrain qu'elles recouvraient me laissèrent apercevoir de belles eaux courantes , dont on semble ne plus vouloir tirer parti. Chandler, voyageur consciencieux et qui, dans ses descriptions d'Athènes, ne sait point couvrir ia nudité et parer la misère , remarque que , depuis que les courants artificiels ont cessé d'arroser les environs de la ville ,

ces lieux sont devenus plus stériles et plus dépouillés qu'ils ne le furent jamais. C'est ainsi que je les ai trouvés.

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