SALAMINE
Notre barque n'était point pontée , c'était une vraie coquille de noix; mais dans une aussi belle saison , elle suffisait. Mon hamac fut bientôt tendu , et je me réveillai au jour dans le port de Salamine où Ton me menaça d'une quarantaine; cependant l'autorité du gouverneur décida notre admission; c'était un Grec tout à fait francisé , qui nous parla de Paris , où il avait fait ses études ; il me proposa de monter à cheval et de ûdre une excursion dans l'île. Il s'exprimait si facilement dans notre langue qu'il me faisait l'illusion d'un compatriote; aussi lui parlai-je assez librement des siens. Cependant un de nous ayant poussé la distraction jusqu'à se permettre
répithète de voleurs de grands chemins, à propos des palicares ^ je m'empressai de l'interrompre , en obser^ vant que l'expression était d'autant plus impropre que jusqu'à présent nous n'avions pas trouvé un seul grand chemin en Grèce. Le gouverneur n'y mit pas de susceptibilité et y continuant de nous guider à travers champs y il nous mena sur remplacement de l'ancienne capitale y et à l'embouchure du port où s'engagea la fameuse bataille. Je relus sur place le
discours qu'Hérodote met dans la bouche de Thémistocle.
(1 Quand les hommes forment des projets raison- (f nableSy ils en voient naitre de bons résultats; u mais lorsqu'ils se proposent des entreprises qui (( n'ont point d'apparence de raison , les Dieux se tf retirent d'avec eux , et comme s'ils appréhendaient a de se rendre coupables des événements ftcheux , ils u résistent aux desseins des hommes et leur refusent (( leur assentiment. » Gela est un peu plus sage que le fatalisme dont le dogme règne maintenant dans ces contrées. Xerxès délibère de son côté ; les rois de Tyr et de Sidon opinent les premiers après lui. Artémise est la seule dont l'avis s'élève contre la bataille : « Considérez , dit-elle au roi , que les gens « de bien peuvent avoir de mauvais serviteurs , tandis tf que les méchants en ont de bons. Ainsi , vous êtes a le meilleur de tous les princes et vous avez de très- (( mauvais auxiliaires , tels que les Égyptiens, les H Gypriens et d'autres , dont vous ne pouvez tirer (c aucun service. » Le roi applaudit à cet avis et suivit l'autre. Cependant les Grecs s'opiniàtrant à se retirer vers le Péloponèse, Thémistocle , qui voulait en finir et qui trouvait l'occasion bonne , prend le parti hardi de faire avertir les Perses de leur dessein. Ceux-ci s'empressent de barrer le passage. Ils occupent Psytalie, petit ilôt entre Salamine et le Pirée, et bloquent la (lotte grecque. Aristide, alors
exilé, vientd'ÉgineavertIrThémistocle, sonennemiy de la manœuvre nocturne des Perses , et celui-ci lui confie sa démarche de la veille. Aristide entre au conseil, prévient les chefs qu'ils sont enveloppés ^ et tous se décident alors à vendre chèrement leur vie : c'est ce qu'attendait Thémistocle. La lutte commence : Phéniciens contre Athéniens , à la pointe qui regarde Éleusine et l'occident ; et Ioniens contre Lacédémoniens, vers le Pirée et l'orient. Les Perses sont enfoncés par les Éginètes et les Athéniens, parce que les Grecs gardent exactement leurs rangs, tandis que les Barbares combattent sans ordre et sans jugement ; la plupart ne savaient pas nager. Xerxès avait placé son trône à pieds d'or sur une éminence appelée Œgaleos, que nous aper^ cevous sur l'autre rive.
Nous venons d'entendre Hérodote, écoutons maintenant le gouverneur de Salamine ; il me proposa , voyant le plaisir que j'y prenais, de renvoyer les chevaux qui nous avaient amenés de Golouri à Ambelaki, de monter dans une barque et de suivre, sur le détroit qui sépare l'ile du continent de l'Attique, les mouvements des deux flottes. J'acceptai avec empressement. Tandis que nous traversions ainsi un des plus fameux champs de bataille de l'antiquité , (( Remarque?, nous disait le gouverneur, la manœuvre habile des Hellènes. Après avoir combattu vers l'entrée du port , à noire droite , ils engagent
par une feinte retraite dans ce canal où nous venons d'entrer toute Tannée ennemie; puis, gagnant de vitesse y le gros de leur flotte tourne derrière l'île, vers ce cap que vous voyez devant nous, au couchant, où la direction et le rapprochement des deux côtes peut faire croire à Toeil trompé qu'on est au fond d'un golfe; puis, tandis que leur arrière-garde tient bon et défend le passage, et que les Perses, auxquels l'espace manque , sont obligés de former des liles et s'embarrassent dans leurs manœuvres, le principal corps d'armée, qui a fait rapidement le tour de l'île , arrive inopinément sur les derrières de la flotte ennemie et l'enferme. » Cette explication est plausible , et si Hérodote ne la donne point , il ne dit rien non plus qui la contredise ; on doit croire que la flotte des Perses était immense, et qu'il fallait un très^rand espace pour la manœuvrer librement. Les Grecs, bien moins nombreux, comptaient tix>is cent quatre-vingts navires sans les barques.
Avant d'en finir avec la bataille de Salamine, je me permettrai une remarque qui ressort des faits rapportés par le père de l'histoire. Elle tend à excuser un peu ces pauvres Hellènes de nos jours , puis* qu'elle prouve que leurs mauvaises inclinations leur viennent de leurs devanciers. Thémistocle, en cas (le revers de fortune et pour se ménager l'appui de Xerxès , ne manque pas de le faire avertir qu'on ne le poursuivra pas et qu'il lui en a l'obligation ; voilà
pour la loyauté grecque. Passons à leur modestie : après la bataille, chaque capitaine est invité à écrire sur l'autel de Neptune^ à Gorinthe, le nom des deux guerriers auxquels l'honneur de la journée doit être décerné. Chacun inscrit son nom le premier et celui de Thémistocle le second. Maintenant voyons leur humanité : M ardonius envoie proposer aux Athéniens retirés à Salamine de se soumettre; un d'eux est d'avis d'accéder à cette proposition , on le met à mort; passe pour cela, mais on lapide aussi sa femme et ses petits enfants. Les Grecs modernes feraient-ils mieux sur ces trois points?
Au retour de notre campagne, le gouverneur resta à souper à notre bord; il m'intéressa surtout par quelques détails qu'il me donna sur lord Byron à la miort duquel il avait assisté, et qu'il appelait toujours le général. Il avait , nous dit-il , un jardin de fleurs qu'il se plaisait à soigner. Un Albanais se présenta pour y entrer ; il tenait un jeune enfant par la main , et c'était précisément le fils du brave Marco-Botzari. Certainement le général aurait eu plaisir à l'y recevoir , mais son aide de camp rebuta brutalement l'enfant et son guide, et finit par battre ce dernier. On ne lève pas impunément la main sur un Albanais ; celui-ci déchargea son pistolet sur roflicier qui tomba mort. Lord Byron fut désolé de cette aventure. Pendant plusieurs jours il resta enfermé; à sa première sortie, il prit un bain ;
il était mal disposé ; une fièvre pernicieuse le déclara , et il fut bientôt sans espoir. Je le ▼» mourir. j4h! my dear Grecia ! fut sa dernière parole.