‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 23 sur 66 · ÉGINE · texte numérisé non relu

ÉGINE

Le 5 août j'entrai dans le port d'Égine en passant devant Tunique colonne du temple de Vénus qui soit restée debout (N" 22). Ghandler en vit deux avec leur architrave il y a soixante-sept ans , et vingt-huit au temple de Jupiter où je n'en trouvai plus que vingt-trois. Si Ton faisait un relevé des pertes de ce genre depuis cent ans , le résultat en serait désespérant I car on pourrait , en prenant un terme moyen ^ assigner Tépoque où tout aura achevé de disparaître. On ne connaît même plus , à Égine , remplacement du théâtre et du stade. Nous visitâmes le Musée dont la création a été une des œuvres de prédilection du président Capo d*lstria; il contient beaucoup de fragments recueillis dans l'Ile et dans les environs. Quelque»-uns sont d'un travail trè&-précieux. La collection de vases est nombreuse, mais classée avec peu d'intelligence.

Le lendemain , nous nous rendîmes au mont Pannellénium p distant d'environ trois heures de la ville TN® 23). Là, nous pûmes contempler une vue ad-

mirable des côtes de FAttique, et les vingt-trois colonnes doriques , reste des soixante qui décoraient le temple de Jupiter; ce monument semble s'être renversé sur lui-même par TeBet de quelque com* motion souterraine. L'air de la mer a fort endommagé la pierre dont il était bâti^ et la main de Fhomme n'a pas manqué d'ajouter à la destruction en fouillant profondément dans l'épaisseur des colonnes pour en arracher le métal qui joignait les divers tronçons. De ce temple , dont l'etFet est trèspittoresque, vous découvrez à votre gauche, de l'autre côté du canal , les côtes d'Eleusis et de Salamine , les ports du Pirée, de Munichie, celui de Pha* 1ère , proche duquel était le tombeau et la métairie * d'Aristide, la citadelle d'Athènes et les monts Pentélique et Hymette ; puis , à votre droite « le prolongement des côtes de l'Attique jusqu'au cap Sunium. La situation de File d'Égine s'accorde bien avec l'expression de Pértclès qui l'appelait la taie de l'œil du Pirée. Quant à son sol, nous savions d^à par Strabon combien il est pierreux et infécond.

Les Éginètes , séparés seulement des Athéniens par un détroit facile à franchir, devaient en être naturel- ^ lement ou les alliés les plus intimes, ou les rivaux les plus obstinés. Des statues de bois d'olivier qu'ils enlevèrent à leurs voisins furent la première cause de rupture. Ib firent à cette occasion des sacrificesd'un genre particulier. Hérodote dit que dans cette solennité il

était permis y recommandé même, d'injurier le sexe. J'imagine que Tépithète de yieille femme n'y futpas épargnée. Les Athéniens vinrent reprendre de force leurs statues 9 et, ne pouvant les lever de leurs bases , ils essayèrent de les tirer avec des cordes , mais ces figures se mirent à genoux, cr Chose étrange , ajoute le bon Hérodote , que je ne saurais croire , mais que je rapporte parce que d'autres le croiront peut-être, n Dans la guerre qui se déclara entre les deux peuples y Tarmée athénienne éprouva un tel désastre qu'un seul homme resta pour en apporter la nouvelle. Les fenunes le tuèrent ù coups d'épingles. Depuis f il parait positif qu'on leur interdit de s'en servir dans leur toilette , et que ce fut à cette occasion que leur costume , qui jusqu'alors avait été dorien, fut échangé contre l'ionien. Les Éginètes, au contraire, décrétèrent qu'à l'avenir leurs femmes porteraient des fibules plus longues de moitié. J'ai cherché vainement de ces fibules à Égine ; il me sem* blait curieux de vérifier leur dimension qui serait venue là à l'appui d'un fait historique ; mais je n'ai pu recueillir , en objets antiques , que des fragments de vases d'une poterie très-épaisse ; les alentours du temple de Jupiter en sont jonchés. Ils ont conservé l'éclat de leur beau vernis rouge ou noir, mais sans aucun dessin. Je ne sais si des fouilles en ce lieu pourraient encore être fructueuses après les richesses déterrées par M. Gockerel, qui font le plus bel

ornement du musée de Munich ; ces admirables statues représentent, pour la plupart, des guerriei^ comlxittant , probablement des héros d'Homère , et ont été restaurées par Thorwaldsen.

Un repas homérique termina nos explorations. Démétrius égorgea un mouton et le fit rôtir sur le seuil du temple. Puis il distribua les chairs de la victime qu'il accompagna de libations de vin et de lait. Les héros mangèrent et furent rassasiés , et, remontant sur leurs ânes , ils retournèrent à la ville où notre première rencontre fut celle d'une noce. Un violon et un joueur de mandoline marchaient gravement en tête. La gravité me parait être l'attribut exclusif des virtuoses grecs ; à Janina, à Égine , partout où j'ai eu le plaisir, ou, disons mieux, l'occasion d'en entendre, j'ai été surpris de leur voir prendre la musique aussi au sérieux. Cette disposition avait du reste gagné toute la noce. Le marié , d'un âge mùr, avait l'air très-mélancolique, pas plus pourtant que sa jeune femme qu'une troupe de matrones poussaient par derrière en la pressant à l'étouITer. Le vieux père fermait la marche de la façon la plus piteuse. Quand il eut conduit sa fille éplorée jusqu'au seuil de la demeure de l'époux , il nous regarda tous avec l'air d'être enchanté que cela fût fini. Je m'informai vainement aux gens de la noce du tombeau de Phocus indiqué par Pausanias. Toutes les fois que j'ai demandé à un Gi^c quelques I. 9

lao JOURNAL

renseignements sur une antiquité de ce genre , il n*a

jamais manqué de me conduire au cimetière turc.

Au lever de la lune, nous ouvrîmes la voile et nous nous éloignâmes d'Égine , la première ville en Grèce qui ne nous eût point attristés de ses décombres , ni laissé , en la quittant , Tidée de la désolation. Le quai où Ton s'embarque est assez bien bftti , et de nombreux promeneurs lui donnent un aspect animé.

Au point du jour , nous nous trouvions vis^-vis des blanches maisonnettes d*Hydra échelonnées sur la roche aride qui forme tout le sol de l'île. J'aurais voulu y descendre , mais la mauvaise réputation des Hydriotes eifrayait nos mariniers qui craignaient d'amener la brebis parmi les loups en introduisant leur paisible caïque au milieu de ces redoutables mistics. Nous rasâmes pareillement le rivage de Spezzia, et, toujours favorisés par le vent qui se plut à nous suivre dans le contour du fer à cheval que notre barque décrivait depuis Égine , nous passâmes rapi* dément du golfe d'Athènes au fond de celui d'Ai^s. Le soir , nous découvrions devant nous les rochers de la Palamide qui , comme la déesse Cybèle , ont des tours sur leur front et portent des couronnes de créneaux A la nuit, nous nous arrêtâmes devant Nauplie ou Napoli de Romanie, comme on l'appelle vulgairement, et, le 8 août au matin, nous cher^ chions gite dans la capitale du nouveau royaume des Hellènes.

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