‹ Journal d'un voyage en Orient (volume 2)Chapitre 24 sur 66 · NAUPLIE · texte numérisé non relu

NAUPLIE

Jr (us fort aise de retrouver M. Rouen ce Vous avez sagement fait , me dit-il , d'éviter nos grands chemins ; non-seulement on vole , mais on assassine journellement aux portes mêmes de Nauplie ; ce qui n'empêche pas l'Assemblée nationale d'y tenir ses séances. Dans celle d'aujourd'hui elle a décrété que le Sénat était supprimé, et demain probablement ce sera le tour de la commission du gouvernement. On est en complète anarchie , et si les nouvelles extérieures n'étaient pas aussi satisfaisantes, si le Roi n'était pas annoncé avec des troupes , de l'argent et appuyé du concours des puissances , c'en serait fait pour longtemps du repos de la pauvre Grèce. Mais tous ces gens si indépendants se mettront à genoux devant les écus quand ils en verront; en attendant, ne risquez pas les vôtres qu'ils vous enlèveraient avec moins de façon. Renoncez pour le moment au voyage de Morée , et remettez-le à l'époque que je crois assez prochaine où le Roi sera installé. »

M. Rouen me donna les journaux de France des six dernières semaines. Je ne voulais pas les regarder et j'avais raison. Leur lecture me fit le même effet que le premier aspect des décombres d'Athènes. Je vis que

les troubles continuaient et que le peuple chez nous , parmi les droits qu'il réclame , n'avait point encore acquis le seul et unique que lui reconnaissait M. de Bonald , le droit d'être gouverné. Des vers de M\ de Lamartine , où il annonçait son projet de départ pour l'Orient , me dédommagèrent du récit des émeutes , et, par un singulier hasard, au moment où j'en 6nissais la lecture , l'auteur entra dans ma chambre. Il arrivait de Marseille par Malte. Son projet n'avait pas été d'abord de toucher les côtes de la Grèce qu'il réservait pour son retour ; puis le désir lui avait pris de jeter au moins un regard sur Athènes. De là, il voulait se rendre le plus promptement possible à Beyrouth , et se reposer un mois ou deux sous les cèdres du Liban. Cependant la rapidité de sa course et la longueur de ses stations étaient subordonnées k la santé de sa fille que la mer fatiguait beaucoup. Il avait loué , pour tout le temps de son voyage qui de^ vait durer plus d'un an, un navire qui lui offrait à souhait les commodités désirables, et il naviguait ainsi doucement en famille avec femme, enfant, trois amis dont un médecin, son cuisinier, ses gens, un fond de cale bien et dûment approvisionné , et jusqu'à du bétail, et des chèvres pour fournir le lait du déjeuner. Quels cris furieux n'aurait pas poussés la Némésis en le voyant s'acheminer en si confortable équipage vers les électeurs de Jéricho! C'était ici un bien autre luxe que celui du tilbury. Cette ren-

contre si agréable et si inopinée me fit former le projet de passer de conserve en Syrie avec M. de Lamartine.

1 1 Août. J'éprouve le supplice de Tantale en face du royaume de son petit-fils. Je me suis fait descendre sur un Ilot au milieu du golfe (N*' 24). J'ai devant moi Tyrinthe et Ârgos; on m'assure même que je Tois Mycènes; mais avec les bandits qui par-courent la campagne la prudence interdit toute idée d^excursion. A peine si Ton peut franchir les portes €t s'aventurer jusqu'au lieu où les représentants tiennent leurs assemblées, et qui n'est guère à plus d'une portée de carabine des dernières maisons. Il y a quelque chose de singulièrement pittoresque dans cette réunion des États-généraux de la Grèce sous un hangar en plein vent, si près de la capitale d'Agamemnon (N** 25). J'assiste aux séances; je ne compi-ends pas ce que disent ces honorables députés , mais cela m'est de même arrivé quelquefois avec les nôti'es , quoique plus (amilier avec la langue. La plupart de ceux-ci ont renoncé à leur beau costume pour prendre l'habit franc, et c'est encore une révolution, et, on | peut le dire, la seule décadence qui manquit à la Grèce , que d'adopter volontairement nos culottes sans y être forcés comme en Turquie.

M. Rouen a formé chez lui un musée d'objets curieux recueillis dans les tombeaux. Son salon rap-

pelle les élégances parisiennes, et il trouve le moyen de faire faire bonne chère à ses convives et d'avoir du beurre frais. C'est un véritable tour de force dont je lui témoigne mon étonnement , et il convient luimême qu'il est aussi difficile de Êiire de la cuisine en Morée que de la diplomatie. Je renconti^ chez lui le général Trézel et le prince Caradja. Je fais oon* naissance avec M. Gropius, consul d'Autriche, dont le goût pour les antiquités m'avait été signalé autrement que par les notes de Child-Harold. Mais j'ai surtout grand plaisir à trouver à Nauplie M. l'amiral Hugon avec la famille duquel j'ai eu de fréquents rapports lorsque j'administrais le département de la Manche.

Nous apprenons un affreux désastre arrivé à Missolonghi : la garnison de Vonizza a surpris la ville et l'a saccagée. Ses habitants ont trouvé dans leurs propres compatriotes moins de pitié encore que chez les soldats d'Ibrahim. Notre hôte a tout perdu , et le toit sous lequel il nous avait abrités est réduit en cendres. Décidément M. Roques avait raison. Ces gensK^i sont bien la même canaille que du temps de Thémistocle, moins Thémistocle, et^ ce qui devient très-inquiétant pour nous, c'est que cette canaille remplit les rues de Nauplie et menace d'y faire la loi. On s'attend à un mouvement. Nos troupes, qui se réduisent à un régiment , bivouaquent sur la place devant nos fenêtres. Elles sont fort exaspérées contre

les palicares et l'on a peine a les contenir ; d'un autre côté, on entend ceux-ci dire tout haut que, sans les Français , il y aurait un beau coup à faire , et que leurs camarades ont eu tant de piastres par tête de l'expédition de Missolonghi. II est à craindre qu ils ne mettent le feu à la ville. Voilà où Ton en est en Grèce'. Il faut bien reconnaître que si le diable

* 3 juin i836. Je viens de lire un discours prononcé hier par M. de Lamartine à la tribune de la Chambre , éloquent et noble comme toutes les inspirations de son auteur; j*y remarque le passage suiyant :

« Il n'y a pas quatre ans que j'étais en Grèce, que mes yeux se « mouillaient de larmes en voyant les Grecs généreux qui alors se « disputaient les palmes des dieux au lieu des subventions des « trois puissances. Je me souviendrai toute ma vie de Témotion « que j'éprouvai en assistant à une séance du parlement grec ; la «Grèce alors n^avait point de trône, point de cour, point de

< palais. ÏJB parlement grec se tenait sous un hangar. Les repré-

< sentants arrivaient à cheval comme des hommes prêts à passer « de la parole au combat. Alors les gestes , les expressions me rap-

< pelaient toute l'antiquité ; il y avait là des scènes qui respiraient « les temps héroïques et forçaient l'admiration , etc. , etc. »

Voici ma variante au texte ci-dessus : Il n'y a pas quatre ans , j'étais à Nauplie précisément à cette séance dont parlait hier l'honorable orateur. Je voyais les Grecs se disputer, par la guerre civile, ce que la guerre étrangère avait encore laissé à dévaster dans ce malheureux pays. Je me souviendrai longtemps de l'impression que me causa leur chambre des représentants où les motions absurdes se succédaient, et où le pillage était tellement à l'ordre du jour que Nauplie en fut menacée par les bandits que ces députés amenaient à leur suite. 11 en serait résulté l'incendie de la ville

emportait tout ce monde- là , on ne serait pas en droit de crier au voleur. Et Ton veut me persuader que 9 lorsque le Roi viendra et par le seul fait de son arrivée y l'ordre se rétablira , que la scène changera comme une décoration au coup de sifflet! Moi, je dis que c'est le Roi qui sera sifflé. Je ne puis me figurer qu'on pisse ainsi subitement de l'anarchie à la monarchie. Je ne comprends pas la tranquillité en Grèce sans un désarmement général; et le moyen de l'opérer? Le palicare se passera du boire et du manger, mais jamais d'un long fusil en bandoulière.

sans Tattitude ferme de nos soldats qui avaient en haine autant qu'en mépris les héros grecs, et qui brûlaient de leur donner une bonne leçon. Quant à la partie pittoresque, les dignes députés qui rappelaient les temps héroïques h M. de Lamartine , me faisaient à moi Teffet de caricatures ignobles, la plupart aflfiiblés de nos fracs et se dandinant et se prélassant dans ces ridicules vêtements qui leur seyaient encore bien plus mal qu*À nous ; enfin leur extérieur avait toute Pélégance et la noblesse que nous sommes h môme de reconnaître dans les Turcs qui nous arrivent aujourd'hui h Paris, À commencer par les ambassadeurs depuis qu'ils ont adopté le costume franc. Je n'ai donc rien vu qui forçât l'admiration, mais beaucoup de gens disposés à forcer les portes et les. serrures et h violer et voler ; ce qu'ils venaient de faire à Missolonghi , et ce qu'ils reprochaient tout haut à nos troupes de les empêcher de renouveler À Nauplie.

Voilà pourtant comme des gens également consciencieux peuvent recevoir des impressions diamétralement opposées dans la contemplation des mêmes objets. Tant mieux du reste pour le lecteur; de cette manière les voyageurs ne se répètent pas.

Pour lui y les nécessités de la vie, c'est d'avoir dans une ceinture déchirée, des pistolets et des coutelas. Sa joie de tous les moments, c'est de déchaîner ses armes et d'envoyer en l'air des balles qui lui retombent sur le nez ou sur ceux 4^ passants. Tous les Orientaux aiment comme des enfants le bruit de la mousqueterie, mais ils n'imagineraient pas de s'amuser à tirer à poudre; la balle est de rigueur dans leurs jeux; ils s'en servent conune de bourre. Il n'entre pas dans leur intelligence de prévoir un accident, ni dans leur sensibilité de s'en affecter le moins du monde } aussi , Dieu sait ce qui en arrive ! Voyant les rues et le faubourg de Napoli encombrés de tant de gens de guerre, je me demandais de quoi ils vivaient , où ils logeaient , quelles étaient leurs ressources ; mais ces honnêtes gens sont de l'école de leur philosophe Bias : ils portent tout sur eux ; ils ont leur fîisil. Que ferait un Grec de ce qui nous semble nécessaire et commode? Est-il bien à Paris, dans tous les magasins du Palais-Royal , excepté chez Lepage, un seul objet a leur usage? Mais du bruit avant tout , et ce qui en fait le plus. On prétend qu'au commencement de la guerre, lorsque le Comité leur eut envoyé un peu d'argent , la première commande qu'ils firent en armes et en munitions portait cent fusils et deux cents tambours.

M. et M"' de Lamartine sont prêts à partir pour Athènes; ils n'y feront qu'un court séjour, et je me

décide à y retourner en même temps qu'eux. Uu brick de guerre les escorte jusqu'à Rhodes; l'amiral Hugon a mis également notre caïque sous sa protection f et m'a muni de lettres pour les commandants de tous les bâtiments de sa station. Il est impossible de se montrer plus obligeant , et , ce qui ne l'est pas moins y c'est d^ajouter toujours qu'il acquitte envers moi la dette de son pays natal. Ce sont de ces compliments qu'on ne fait plus guère que dans l'Archipel aux préfets de la Restauration.

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