RETOUR A ATHÈNES. — PHYLÉ
GROTTE DBS LAMPBS.
Dans une rue de Nauplie on me fit remarquer sur la muraille des traces de balles. C'est à cette place que Capo d'Istria avait succombé sous les coups des assassins. Bien que les Grecs regardent un pareil événement comme une mort naturelle , ils commencent à rendre quelque justice aux qualités de leur défuutprésident qu'ils méconnaissaient de son vivant. Faut-il que la Mort soit toujours ainsi la médiatrice obligée entre les yeux ingrats et la mémoire recon* naissante ! Les Grecs anciens se retrouvent encore là. Décidément je ne serai pas fâché de quitter les
modernes ; j'en ai saffisamment. Démëtrius , depuis qu'ils ont pillé Missolonghi, convient qu'ils ont leurs dé&uts. Il n'en Tient pas moins de m'apporter les états de service d'un palicare de ses amis pour que je les lise, et, bien mieux, pour que je les atteste. u Mais, Démétrius, quelle idée?*— -Seigneur comte, je leur ai dit, pour vous faire bien venir et moi aussi, que vous étiez membre du comité grec de Paris; une petite ligne , cela ne vous engage à rien. Dites seulement que vous avez connu Bastlius, que vous avez vu ses brevets et qu'il était capitaine. >» Pour m'en débarrasser, j'écrivis que le porteur m'avait justiiié de ses grades par brevets d'invention. Il ftit pénétré de reconnaissance et me quitta pour aller demander de l'avancement.
Le 1 5 août , nous nous préparâmes a mettre à la voile. C'était une de nos quatre grandes fêtes , mais nous ne pûmes entendre la messe; il n y avait pas un seul prêtre latin à Nauplie pour tout le corps diplomatique catholique et pour notre garnison de terre et de mer. A la nuit , nous quittâmes la rade, et, le 16 au matin, nous entrions à Hydra. Cette petite ville qui, vue de la mer, est si blanche et parait si propre , peitl beaucoup à être examinée de plus près. J'y fis emplette , pour deux écus , d'une belle mé-» daille en argent de l'ancienne Chalcis. Les marins d'Hydra sont de francs prates, vocation vers laquelle les Hellènes se sont toujours sentis portés depuis les
Argoiiaulies^ et , à ce propos, je suis convaincu que ce fameux navire Argo était un mistic plus léger encore que ceux des corsaires d'aujourd'hui , puisque je viens de lire que les gens de l'équipage le transportaient au besoin sur leurs épaules. Souvent, dans l'antiquité, nous voyons les Grecs fortifier leur camp en formant une ligne de circonvallation avec leurs vaisseaux qu'ils tiraient à terre. On dirait que c'est en ce moment la destination du nôtre, tant il est immobile. Le calme le plus plat nous a gagnés. Impossible de nous rapprocher de la goélette de M. de Lamartine ; impossible même de bouger. A la nuit le vent se leva eniin, mais diamétralement contraire, et la mer devint si grosse que nous fûmes tous malades. Le lendemain nous eûmes à lutter toute la soirée contre une affreuse bourrasque. Nous finîmes par en triompher, mais nous couchâmes sur le champ de bataille, ce qui, en mer, gâte bien une victoire. Il me tardait de mettre pied à terre. Enfin nous atteignîmes le Pirée. Je m'acheminai aussitôt vers Athènes, et, au lieu de suivre la voie la plus courte, je pris à droite , avant d'arriver au carrefour de la Citerne , et je montai sur la cime d'un tumulus qui renferme les cendres de l'Amazone Antiope. Quand ces phalanges féminines assiégèrent la ville de Minerve , elles occupaient les hauteurs du Lycabetus et de l'Ai^page où campèrent plus tard les Perses et enfin les Vénitiens: C'est de là que furent tirés, en
1 687 f ces (youlets rouges si fatals aux Propylées et au Parthénon ; mais aussi quelle idée turque , de faire des magasins à poudre de semblables monuments ! Le soir je rentrai dans Athènes avec plaisir. Cette fois je savais au juste ce que j'allais y trouver, et mon imagination n'était plus exposée à de pénibles mécomptes.
Une page de Cfûld-Harold me décida à tenter la course de Phylé. Le bey nous donna quatre soldats. Après deux heures de marche , nous quittâmes la plaine, peu avant le village de Gasia, et nous entrâmes dans des montagnes agréablement ombragées d'arbres verts de plusieurs espèces. Nous suivîmes ainsi la route de Thèbes jusqu'à Phylé. Cette forteresse exactement décrite dans le voyage de M. Dodwell, dont j'avais emporté un extrait, occupe le sommet d'un mont bordé de précipices. Les murailles et plusieurs tours rondes et carrées subsistent encore en partie ; elles sont construites en belles pierres régulièrement taillées en parallélogramme; la vue est admirable , les premiers plans verts et boisés, plus loin des rochers pittoresques, et dans le lointain l'Acropolis, le mont Hymette et la mer (N^ 26). Cependant quelle que soit la beauté de ce paysage, il m'est difficile de m'expliquer comment lord Byron entend la comparaison qu'il en fait avec l'arrivée de Constantindple. De Phylé , nous vînmes coucher à un ermitage suspendu comme un nid
d'aigle à un rocher sur le bon) d'un raxin profond, et le lendemain, à la petite pointe du jour, nous nous rendions à une nymphée, consacrée à Pan, que M. GropiuSy pendant mon séjour à Nauplie f m'avait indiquée et qui se trouve mentionnée dans Élien et dans Ménandre. Nous ne pûmes y arriver qu'en nous laissant glisser de roche en roche, jusqu'au fond d'un précipice; l'entrée est Inconnaissable par plusieurs niches de diverses formes entaillées dans la pierre. Ici , il est bien évident qu'elles étaient destinées à placer des offrandes. Quelques inscriptions devenues illisibles s'y aperçoivent encore ; à force de m'amincir, je pénétrai dans une cavité où nous ne vîmes aucun débris de lampes; déjà nous étions i^venus sur nos pas avec assez d'humeur d'avoir acheté si peu de plaisir par tant de fatigue , et en ce moment M. Gropius n'était guère mieux dans mes papiers que dans ceux de lord Byron , quand , ayant sondé un autre orifice encore plus étroit^ nous nous trouvâmes inopinément introduits dans une salle haute et spacieuse , toute tapissée db stalactites, qui descendaient de la voûte en forme de draperies et traînaient jusqu'à terre. Nous entendions les débris de terre cuite craquer sous nos pieds, et quelques recherches (nous nous étions munis d'une pioche) nous firent bientôt découvrir, non pas une lampe entière, mais de nombreux fragments, quelques-uns couverts de jolies mou-
lures. M. Gropius est possesseur de plusieurs centaines de ces lampes. Il pense c|u'el]es avaient servi à illuminer la grotte , lors des fêtes du dieu. On en avait trouvé un bien plus grand nombre , et la terre en cache certainement encore. Nous fîmes une asser longue station dans cette curieuse nymphëe; puis, pourtant y il fallut songer à regagner le couvent où nous avions renvoyé nos montures, quand, le matin, les sentiers presque à pic étaient devenus tout à fait inaccessibles pour elles. Un caloyer, qui nous avait accompagnés, nous proposa de tenter la voie la plus directe , et , comme je la chei^chais des yeux , j'apei*çus mon moine en Fair, qui, d'une main, nous faisait signe de le suivre, tandis qae de l'autre il se tenait à des espèces d'échelons entaillés dans le roc , et où il posait alternativement ses mains et ses pieds. Les récriminations n'auraient servi à rien , il fallait sortir de ce gouffre. Nous exécutâmes donc perpendiculailiment , l'un après l'antre , cette périlleuse ascension , non sans envoyer le dieu Pan à tous les diables. A peine montés, il fallut descendre, puis remonter; enfin , ce ne fut qu'en m'aidant des pieds , des mains , des coudes, des genoux, que je parvins , en deux heures , à regagner l'ermitage par cette voie la plus courte; et pour me reposer , je n*eus que le temps de remonter à cheval , afin de rentrer de jour dans Athènes. J'y trouvai M. de Lamartine, arrivé de l'javant-veille , et décidé à se rembarquer le len-
demain de bon matin. J'avais encore quelques affaires à terminer; nous nous donnâmes rendezvous au Pirée , ou pour plus sûr à Rhodes , et j employai le reste de ma soirée et la matinée du 22 à Tacquisition de divers objets rares , en terre cuite et en verre , recueillis dans les tombeaux. J'en emportai pour 24 écus , et je ne fis pas un mauvais marché , vu le prix ordinaire de ces curiosités , beaucoup plus chères en Grèce qu'en Italie et en Sicile. Je cherchai inutilement une statue à acheter dans une ville où leur nombre était tel, qu'il formai t, dit un ancien , comme une seconde population immobile au milieu de la première ; car bien qu'à Athènes on changeât souvent leur nom^ comme à Rome on changeait leur tête , et que Pausanias ne dif^ simule pas que Miltiade et Thémistocle étaient devenus un Romain et un Thrace , les statues n'en devaient pas moins se rencontrer à chaque pas, quand on songe qu'on en érigea trois cent soixante rien qu'au seul Démétrius de Phalère. M. Fauvel avait réuni , en sculptures et en objets d'art , une précieuse collection que tous les voyageurs modernes ont admirée. Elle a disparu dans la dernière guerre, et on n'en a retrouvé que quelques débris épars sous les ruines de son habitation; mais j'ai assez parlé de toutes ces scènes de désolation et de vandalisme, j'ai assez gémi sur les invasions des Barbares de nos jours. Je ne veux pas me faire le Jérémie de la
Grèce , surtout quand je vois que ceux qui devraient le plus s'en affliger en prennent si bien leur parti et sont au besoin prêts à recommencer. Je ne forme qu'un vœu en m'éloignant de la cité de Minei^ve, c'est que la déesse regagne ici son ancienne influence , qu'elle dirige la nouvelle administration , et qu'après avoir été adorée sous tant de dénominations différentes, une Minerve Bavaroise trouve aussi sa place au Panthéon d'Adinen. Quant aux antiquités , qu'on se hâte , tandis que le ravage de ces lieux rend la chose possible , avant que le squelette dont parlait Synésius ait achevé de tomber en poussière; qu'on se hâte, dis-je, de profiter de la ruine de la ville moderne pour retrouver ce qui reste de la ville ancienne , pour mettre à jour, par une fouille générale , les fondations et le sol primitif dans toute son étendue. Une recherche ainsi entreprise en grand peut richement indemniser de la ruine actuelle, mais il est instant de s'en occuper avant que la reconstruction des habitations y vienne apporter obstacle. Il faut que l'administration allemande fasse pour Athènes ce que sans doute le gouvernement napolitain ferait pour Herculanum si demain* Portici était renversé par un tremblement de terre; certainement on ne le rebâtirait pas à la même place, ou au moins on y regarderait bien avant. Chandler dit avoir vu a Athènes un grand nombre d'églises , une infinité de chapelles ou ora- I. 10
toireSy des couvents d'hommes et de femmes , plusieurs mosquées, plusieurs bains publics; n'est-il pas naturel de penser que la plupart de ces édifices avaient pris la place de ceux qui, dans l'antiquité , correspondaient aux mêmes usages? N'est-<^e pas ce que nous remarquons sans cesse dans d'autres lieux, notamment pour les églises? Celles des Grecs, dès les premiers temps du christianisme , ont été de petite dimension, et, sous ce rapport, les fondations des temples antiques leur convenaient et se trouvaient toutes placées pour servir à asseoir des murs nouveaux. 11 n'y a plus d'espoir à Athènes que dans ce que cache la terre , et peut-être recèle-t-elle des trésors. Citerai-je ma faible expérience? Je me souviens d'avoir fait déblayer dans les Vosges les restes d'un mur construit dans les premiers temps de la barbarie. Toutes les assises des fondations étaient formées de pierres tumulaires et de fragments de statues. Ce mur traversait le cimetière d'une ville antique et on avait pris à même les matériaux parmi ses monuments. N'est-ce pas ainsi qu'après le passage des Goths on aura dû opérer h Athènes?
Ces pensées , ces rêves si l'on veut , m'avaient retenu longtemps sous le péristyle du temple de Thésée , quand , sur sa face septentrionale , derrière la neuvièipe colonne , j'aperçus gravé le nom de l'abbé Delille. Cette inscription, qui déjà a presque l'intérêt d'une antiquité, me tira de ma rêverie; je me rap-
pelai vivement les sentiments que, dansmajeunesse, j'avais vauës à cet excellent homme , et le charme que je trouvais dans ses entretiens. Par une transition poétique, mes souvenirs me reportèrent de l'abbé Delille à M. de Lamartine ; il sera parti , me dis-je. Plus de cinq heures se sont écoulées depuis que
Le soleil se levant au sommet de THymette Da temple de Thésée illumine le faîte.
Le chantre de Socrate mourant aura quitté le Pirée. En effet, nous ne l'y retrouvâmes plus; il nous avait attendus deux heures, puis, commandé par le vent de terre , il avait appareillé en se dirigeant vers Rhodes. Nous n'étions pas destinés à nous revoir avant la France.